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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE 


DES 


lEUX  MONDES 


XLVIII*  ANNÉE.  -  TROISIÈME  PÉRIODE 


m  %xna.  —  l*'  ^lut  1818. 


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FARIf*  —  Impr.  J;  CLJlYE.  —  ▲.  Qvavtzk  «t  CT,  m  SaiBl^caolt. 


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REVUE 


DES 


lEUX  MONDES 


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XLVIII'  ANNÉE.  —  TROISIÈME  PÉRIODE 


TOME  VINGT-HUITIÈME 


PARIS 

BUREAU    DE  LA  REVUE  DES  DEUX   UONDES 

KUB.BOHAP&RTE,  17 

1878 


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L'IDÉE  DE  JEAN  TÉTEROL 


DBRNlàBB     PARTIB    (1) 


XV. 

Goethe,  le  seul  poète  qui  fût  un  grand  sage,  le  seul  sage  qui  fût 
un  grand  poète,  a  dit  :  «  Pauvre  fou ,  si  ta  maison  brûle,  tâche  de 
l'éteindre  ;  quand  elle  a  brûlé,  rebâtis-la.  » 

Narre,  wenn  es  brennt,  so  lOsche  ; 
Hat*s  gebrannt,  baa  wieder  auf. 

Ces  deux  vers  convenaient  admirablement  à  la  situation  de  Lionel 
Têterol;  il  avait  une  méchante  fièvre,  un  souvenir  brûlant  à  éteindre 
dans  son  cœur,  et  il  avait  aussi  une  maison  à  rebâtir.  C'est  de  quoi 
il  s'occupa  dans  son  wagon,  pendant  tout  le  trajet  de  Pont-d'Ain 
à  Paris. 

Ce  fils  de  millionnab:*e  se  trouvait  dépossédé  de  sa  liste  civile,  de 
la  dotation  que  lui  servait  un  père  à  la  fois  avare  et  prodigue.  Il 
n'avait  jamais  été  homme  de  plaisirs;  mais  il  avait  toujours  vécu 
largement,  ignorant  les  privations,  ne  se  refusant  rien,  sans  souci 
de  la  veille  ni  du  lendemain ,  et  il  avait  contracté  le  goût  de  l'exis- 
tence facile  et  commode,  l'amour  de  ses  aises,  le  besoin  d'orner  sa 
Tie.  Désormais  il  était  réduit  à  ses  propres  ressources,  il  ne  devait 
plus  compter  que  sur  lui-même.  A  vrai  dire,  ce  n'était  pas  là  ce  qui 
Tinquiétait,  et  il  n'avait  pas  lieu  de  se  tourmenter  pour  son  avenu-.  Il 
avait  à  Paris  de  nombreuses  relations,  parmi  lesquelles  figuraient 
des  personnages  haut  placés,  un  ministre  même,  ancien  professeur 
de  droit  devenu  récemment  garde  des  sceaux,  qui  avait  souvent  té- 
Ci)  Voyez  U  Bmme  du  15  mai,  du  !•'  et  da  15  Juin. 

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Q  U¥0£  fiES  WXJX  MÛK0ES« 

moigné  de  l'amitié  à  ce  jeune  homme  de  grand  espoir.  Il  n'eût  pas 
fait  vainement  appel  à  sa  bienveillance.  Il  n'avait  qu'à  demander, 
certain  d'être  écouté.  Le  fils  de  Jean  Têterol  avait,  lui  aussi,  son 
idée.  Il  était  sûr  de  son  talent  autant  que  de  son  ambition;  ce  con- 
scrit sentait  danser  dans  sa  giberne  un  bâton  de  maréchal  de  France; 
mais  soB  père  lui  avait  dit  :  —  Tu  n'as  eu  qve  la  peine  de  naître; 
que  serais-tu  sans  moi?  J'ai  peiné,  tu  n'as  jamais  pâti.  —  11  vou- 
lait prendre  la  mesure  de  son  caractère,  de  son  endurance ,  de  son 
courage;  il  résolut  de  se  prouver  à  lui-même  qu'il  était  capable  de 
pâtir  sans  se  plaindre  et  qu'il  pouvait  se  passer  de  patronage  et  de 
protecteurs.  Il  se  disait  :  Fard  da  me.  Peut-être  aussi  pensait-il  que 
les  souffrances  volontaires  sont  le  meilleur  remède  à  toutes  les  au- 
tres et  un  excellent  moyen  d'oublier  M"«  de  Saligneux. 

Il  habitait  depuis  trois  ans  un  joli  entresol  sur  le  quai  Voltaire  ; 
il  l'avait  meublé,  arrangé,  décoré  à  sa  guise.  De  sa  fenêtre,  il 
voyait  les  marronniers  des  Tuileries,  la  Seine,  les  ponts,  un  va-et- 
vient  de  passans  et  de  bateaux,  une  vaste  étendue  de  ciel,  le  levant 
et  le  couchant;  il  prenait  plaisir  chaque  matin  à  baigner  son  regard 
dans  ces  vapeurs  couleur  d'opale  ou  gris  de  perle  au  milieu  des- 
quelles Paris  se  réveille,  d'où  émergent  l'un  après  l'autre  ses  pa- 
lais, ses  clochers,  ses  monumens,  ses  toits,  étonnés  et  charmés  de 
se  retrouver  tous  à  leur  place.  Le  bail  de  Lionel  expirait  à  la  fin  de 
l'année;  son  premier  soin  fut  d'avertfar  son  concierge  qu'il  songeait 
à  déloger.  Le  ciel,  qui  s'intéressait  à  sa  vertu,  lui  procura  dès  le 
lendemain  un  sous-locataire,  lequel  fut  agréé.  U  s'occupa  aussitôt 
de  vendre  ses  meubles,  ses  tapis,  sa  vaisselle  et  même  ses  bibelots, 
qu'il  aimait  d'amour  tendre,  qu'il  croyait  nécessaires  au  bonheur  de 
sa  vie«  U  possédait  quelques  peintures,  quelques  bronzes,  un  Rous- 
seau de  prix,  un  Corot,  un  Millet,  un  lion  et  un  tigre  de  Barye;  il 
fat  sans  pitié  pour  lui-même,  il  ne  garda  ni  le  tigre  ni  le  lion,  bien 
que  le  cœur  lui  en  saignât. 

Quelques  jours  plus  tard,  il  était  installé  au  quatrième  étage  d'un 
petit  hôtel  garni  de  la  rue  Racine.  Il  eut  des  accès  de  noire  mélan- 
colie en  vaquant  à  son  emménagement.  Un  escalier  étroit,  borgne, 
dont  la  rampe  était  gluante,  une  cellule  carrelée^  qui  sentait  le  ren- 
fermée des  meubles  étriqués  et  boiteux,  des  tiroirs  dont  le  bouton 
restait  à  la  main,  une  fenêtre  donnant  sur  une  cour  que  le  soleil  ne 
visitait  jamais,  des  rideaux  de  mousseline  jaunis  par  le  temps,  in- 
sultés el  maculés  par  les  mouches,  quel  contraste  avec  l'aimable 
entresol!  Les  murailles  étaient  imprégnées  de  cette  poussière  grasse 
qui  est  le  fléau  des  garnis  ;  chacun  y  apporte  un  peu  de  U  sienne^ 
et  ces  poussières  mêlées  résistent  à  tous  les  efforts  du  plumeau  ; 
elles  ont  une  histoire  muette,  passe  encore  si  elles  la  racontaient* 


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l/mÉE  DE  UAK  TÊXfilCMU  7 

lionel  96  mit  à  la  fenêtre;  il  dut  se  tordre  le  ecm  pour  apereewir  le 
cîel,  9  en  prit  son  parti.  L'inatanl  d'après^  ayant  posé  les  mains 
snr  la  ts^le  roode»  qui  était  le  plus  bel  ornement  de  son  nouifeait 
lo^,  il  en  garda  la  marque  ait  bout  de  ses  dix  doigts,  et  il  fit  la 
grimace.  Pnis  il  se  dit  :  —  Je  suis  trop  douillet.  Pcnity  non  dolet. 

Pendant  son  séjour  en  Angleterre  et  en  Allemagne,  Eion^  a?ait 
noué  des  relations  avee  un  des  grands  journaux  de  Paris;  les  cor- 
respondances qu'il  envoyait  de  Londres  et  de  Bertm  furent  remar- 
quées et  lui  attirèrent  des  propositions,  qui  ne  forent  peint  ac- 
ceptées; il  ne  s'était  pas  encore  avisé  de  faire  scm  clMnin  par  le 
journalisme.  Le  lendemain  du  jour  oè  il  prit  possession  de  son  tau- 
dis, il  écrivit  sur  la  question  politique  du  moment  un  article  qui  était 
UQ  chef-d'œuvre  de  bon  sens,  de  verve  ironique  e^  de  we  élo- 
quence. Gel  article^  aussitôt  inséré,  provoqoa  des  réponses,  aux- 
quelles il  riposta.  Ce  début  fit  du  brait,  et  le  débutant fiit invité  à 
^enrôler  dans  la  rédaction  ordinaire  dn  journal.  Il  s'y  refiisn,  tant 
il  était  devenu  jaloux  de  sa  Uberté.  Sa  plume  entendait  servir  la 
république  bleue  en  volontaire;  tootefbis  il  consentit,  sans  se  faire 
prier,  à  recevoir  la  solde;  mais  il  n'écrivait  qu'à  ses  heures,  quand 
le  cœur  lui  en  disait,  et  sa  prose,  bien  sonnante,  était  reçue  avec 
empressement.  Il  employait  le  reste  de  son  temps  à  préparer  pour 
une  refue  savante  ^nn  travail  sur  les  justices  de  paix  en  Angle- 
terre. Le  premier  argent  qu'il  toucha  lui  causa  une  des  meil- 
leures joies  qu'il  eût  éprouvées  dans  sa  vie,  une  vraie  jme  de 
pauvre;  c'étaient  des  sous  qu'il  avait  gagnés,  des  sous  qui  étaient 
vraiment  à  lui.  Il  les  contemfria  avec  attendrissement,  les  serra  au 
fond  d'un  tiroir,  se  promit  de  les  ménager  beaucoup.  U  sedéfiak 
des  voleurs  et  craignit  de  devenir  avare. 

Cependant  c'était  moins  par  avarice  que  par  plan  de  condocte 
qu'il  rayait  sévèrement  de  sm  budget  toute  dépense  inutile  et  se 
réduisait  en  toute  chose  à  la  portion  congrue.  11  dtnait  dsns  une 
gargote  du  boulevard  Saint-Michel;  le  bœuf  était  ïàm  dur,  il  ne 
hissait  pas  de  le  digérer,  mais  la  nappe  était  d'une  propreté  dou- 
teuse, et  il  avait  quelque  peine  à  s'y  faire.  Il  en  usa  comme  Dio*- 
gène,  qui  cassa  son  écuelle;  il  échangea  son  gargotier  cootrelun 
bouillon,  où  il  n^y  avait  pas  de  nappe  do  tout.  Le  commencement 
de  décembre  amena  de  grands  froid&.  Lionel  passa  des  journées  en- 
tières à  travailler  sans  feu  dans  sa  chambretfee,  dont  la  fenêtre  fer- 
mait si  mal  que  le  rideau  était  toujours  en  brade.  Quand  ses  doigts 
se  raidissaient^  il  soufllait  dessus;  quand  ils  demandaient  grâce,  \ear 
maître  se  moquait  d'eux;  quand  ils  lui  refusaient  le  service,  il  se 
livrait  pendant  cinq  minutes  à  l'exerdce  des  haltères,  et  il  reprenait 
sa  plume  en  se  disant  :  — Ce  n'est  pas  plus  difficile  que  cda.  —  Q 
s'accordait  pourtant  tous  les  soirs  le  plaisir,  la  fête  d\ine  flambée; 

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8  REYUE  DES   DEUX  MONDES. 

ces  flambées  lui  étaient  dangereuses.  Aussitôt  que  son  foyer  s'illu- 
minait, il  sentait  son  imagination  se  réveiller,  des  souvenirs  assou- 
pis remuer  dans  sa  tête,  comme  des  serpens  engourdis  que  la  cha- 
leur ranime  et  qui  déroulent  lentement  leurs  anneaux,  cherchant  à 
mordre  la  main  bénévole  qui  les  nourrit.  Au  fond  de  Tâtre,  il  voyait 
apparaître  des  cheveux  presque  noirs  et  des  yeux  bruns;  entre  cette 
vision  et  lui  s'engageaient  de  longs  entretiens. 

—  Qui  es-tu  donc? 

—  Tu  fais  semblant  de  ne  pas  le  savoir,  tu  le  sais. 

—  D'où  sors-tu? 

—  Des  profondeurs  de  ta  mémoire  ou  de  ton  cœur,  tu  croyais  que 
je  n'y  étais  plus,  j'y  étais  encore. 

—  Que  viens-tu  faire  ici? 

—  Te  convaincre  de  l'impuissance  de  ta  volonté,  dont  tu  es  si 
fier.  Tu  veux  oublier  et  tu  te  souviens. 

—  Qu'importe?  je  ne  t'aime  plus.  Tu  ne  m'inspiras  jamais  qu'une 
fantaisie;  je  t'aimais  avec  les  yeux,  et  c'était  tout. 

—  Un  jour  tu  me  vis  en  colère,  et  ta  fantaisie  est  devenue  une 
passion. 

—  Je  te  jure  que  tu  m'es  absolument  indifférente. 

—  Oserais-tu  me  le  dire  en  me  regardant  en  face? 

A  ces  mots,  les  yeux  bruns,  se  dilatant,  semblaient  lui  jeter  un 
défi,  et  une  petite  bouche,  à  la  lèvre  moqueuse,  poussait  un  éclat 
de  rire  sonore.  Lionel  s'armait  aussitôt  de  la  pincette  et  remuait 
vivement  les  cendres  comme  pour  y  enterrer  la  vision  ;  mais  au 
bout  de  quelques  instans  elle  reparaissait,  il  fallait  recommencer  à 
causer  avec  elle. 

jBn  jour  que  Lionel  avait  dîné  plus  tard  que  d'habitude  et  qu'il 
sortait  de  son  bouillon  vers  neuf  heures,  il  se  rencontra  nez  à  nez 
sur  le  trottoir  du  boulevard  Saint-Michel  avec  M.  Pointai,  qu'une 
affaire  avait  amené  dans  ce  quartier.  Le  notaire  leva  les  bras  au 
ciel  en  le  reconnaissant,  et  l'attirant  sous  un  réverbère  : 

—  C'est  bien  toi,  dit-il.  Et  que  diable  es-tu  allé  faire  dans  ce 
cabaret  ? 

—  Parlez  mieux,  répondit  Lionel,  c'est  un  lieu  fort  honnête. 

—  Peut-être,  mais  tu  as  toujours  eu  le  défaut  d'être  un  peu  sur 
ta  bouche...  As-tu  entrepris  une  enquête  statistique  et  philanthro- 
pique sur  les  restaurans  populaires? 

—  Vous  me  croyez  plus  compliqué  que  je  ne  suis;  monsieur 
Pointai.  Quand  je  vais  au  restaurant,  c'est  tout  simplement  pour  y 
diner.  « 

—  Toi  dîner  là!  s'écria  tragiquement  M.  Pointai.  A  d'autres  !..  A 
moins  que  tu  ne  sois  devenu  quaker.  Mais  je  me  trompe,  les  qua- 
kers aiment  à  bien  manger;  c'est  le  seul  plaisir  qui  ne  leur  soit 

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l'idée  de  JEAN  TÊTEROt.  9 

pas  interdit,  et  Ton  assure  que  la  Pensylvanie  est  le  pays  du  monde 
où  Ton  cuisine  le  mieux.  Et  puis  les  quakers  passent  aussi  pour  ai- 
mer leurs  amis,  et  toi  tu  oublies  les  tiens,  tu  restes  des  semaines 
et  des  semaines  sans  leur  donner  de  tes  nouvelles...  Car  enfin  je  ne 
sais  plus  rien.  A  quand  ce  mariage? 

—  Quel  mariage?  demanda  d'une  voix  mal  assurée  Lionel,  que 
cette  question  avait  interloqué. 

—  Tu  n'épouses  donc  plus  M"*  de  Saligneux? 

—  C'était  une  mauvaise  plaisanterie  que  ce  projet. 

—  Une  plaisanterie  !  s'écria  M.  Pointai.  Et  les  deux  lettres  que 
tu  m'as  écrites!..  Il  y  a  anguille  sous  roche,  ajouta-t-il,  et  puisque 
je  te  tiens,  je  veux  avoir  le  mot  de  l'énigme.  Conduis-moi  chez  toi, 
nous  y  serons  mieux  pour  causer. 

Et  passant  son  bras  sous  le  bras  du  jeune  homme,  qui  se  dirigea 
avec  lui  du  côté  de  la  rue  Racine  : 

—  Que  tu  te  maries  ou  que  tu  ne  te  maries  pas,  reprit-il ,  cela 
m'est  à  peu  près  égal;  mais  hier  soir  j'étais  au  ministère  de  la  jus- 
tice, où  il  a  été  question  de  toi.  Tu  viens  de  publier  un  travail  sur 
les  justices  de  paix  en  Angleterre.  Je  ne  l'ai  pas  lu,  je  n'ai  pas  le 
temps  de  rien  Hre;  mais  le  ministre  qui  a,  paralt-il,  plus  de  loisirs 
que  moi,  l'a  lu,  et  il  disait  hier  que  c'était  une  œuvre  de  maître; 
tu  sais  qu'il  ne  prodigue  pas  ses  éloges.  A  ce  propos,  il  me  demanda 
de  tes  nouvelles.  —  Que  devient-il?  on  ne  le  voit  plus.  —  Après 
quoi,  comme  tu  peux  croire,  il  parla  d'autre  chose.  Prends-y  garde, 
mon  cher,  tu  connais  Paris,  la  sentence  la  plus  dure,  la  plus  désas- 
treuse qu'on  y  puisse  prononcer  sur  un  homme,  c'est  de  dire  :  «  On 
ne  le  voit  plus.  »  C'est  la  préface  d'un  enterrement.  Tu  as  beau  être 
un  jeune  homme  de  grande  espérance,  on  ne  te  voit  plus;  si  tu 
restes  quelque  temps  encore  invisible,  avant  peu  tu  n'existeras  plus, 
et  tu  tiens,  je  pense,  à  exister. 

—  Rassurez-vous,  lui  répondit  tranquillement  Lionel,  je  ressus- 
citerai le  troisième  jour. 

Et,  comme  ils  arrivaient  à  sa  porte,  il  tira  la  sonnette. 

—  Où  donc  me  mènes-tu?  demanda  le  notaire  en  examinant  la 
maison^  qui  lui  parut  indigne  de  posséder  le  prince  de  Galles. 

—  Chez  moi,  parbleu  !  lui  repaitit  Lionel,  qui  le  poussa  dans 
l'allée. 

Puis,  ayant  pris  son  bougeoir  dans  la  loge,  il  lui  montra  le  che- 
min en  gravissant  devant  lui  l'escalier  borgne  et  gras  qui  condui- 
sait à  sa  chambre.  Quand  M.  Pointai  y  fut  entré,  il  promena  autour 
de  lui  des  regards  de  plus  en  plus  étonnés. 

—  Mon  palais  n'a  pas  le  bonheur  de  vous  plaire?  lui  dit  le  jeune 
homme. 

—  CoDMne  niche  à  chien,  il  n'est  vraiment  pas  mal;  mais  là, 


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10  RETŒ  DES  DSUX  H0SK8. 

franchement,  icelui  que  tu  hâtais  sur  le  quai  Voltaire  me  parais* 
sait  plus  confortable. ••  Ah  çà,  on  gèle  chez  toi.  Jadis  tu  ayais  un 
valet  de  chambre;  appelle-le  pour  qu'il  nous  bsse  du  feu. 

—  Le  voici,  tout  à  votre  servioe,  lui  repartit  Lionel,  et  croyez 
qu'il  vaut  bien  mieux  que  l'autre,  qui.  n'était  jamais  là  quand  on 
avait  besoin  de  lui. 

En  parlant  ainsi,  il  allumait  son  feu,  qui  ne  tarda  pas  à  flamber. 
Puis  il  avança  au  notaire  un  fauteuil  un  peu  dépenaiUé  et  s'assit  en 
face  de  lui  sur  une  chaise  fripée. 

—  C'est  un^  expérience  que  tu  as  voulu  faire?  lui  dit  M.  Pointai. 

—  Peut-être,  et  jusqu'aujourd'hui  elle  m'a  réussi...  le  me  pro- 
pose, concinua-t-il,  d'écrire  un  gros  traité  sur  l'habitude.  QueUe 
étrange  chose  que  l'habitude,  monsieur  Pointai!  C'est  le  seul  escla- 
vage dont  on  linit  par  se  faire  une  amitié.  Je  dois  vous  confesser, 
à  vous  parler  tout  franc,  que  j'ai  eu  beaucoup  de  peine  à  m' accou- 
tumer à  mon  palais.  Et  tenez,  ce  qui  me  répugnait  le  plus,  c'est 
cette  tache  verdâtre  que  vous  apercevez  au  plafond.  On  dirait  un 
poulpe,  une  pieuvre,  allongeant  de  toutes  parts  ses  grands  bras 
garnis  de  ventouses.  Dans  les  commencemens,  cette  tache  me  fai- 
sait horreur,  je  ne  pouvais  pas  la  souffrir,  j'évitais  soigneusement 
de  la  regarda.  Eh  bien  I  je  me  suis  réconcilié  peu  à  peu  avec  sa 
laideur,  et  je  lui  trouve  un  charme  qui  m'inspire.  Quand  je  travaille 
et  que  je  cherche  un  mot,  je  la  regarde,  et  le  mot  me  vient.  Bref, 
aujourd'hui  je  l'aime,  cette  tache,  je  ne  pourrais  plus  m'en  passer, 
elle  me  tient  compagnie,  elle  est  nécessaire  à  mon  bonheur. 

M.  Pointai,  qui  l' écoutait  en  contemplant  le  feu,  releva  subite* 
mait  le  menton  et  s'écria  :  —  Gageons  que  nous  nous  sommes 
brouillé  avec  notre  père,  avec  cet  amour  de  père  que  nous  avons, 
et  qu'il  nous  a  coupé  les  vivres. 

—  Couper  les  vivres!  répliqua  Lionel  en  souriant;  peu  s'en  est 
fallu  qu'il  ne  me  coupât  la  gorge. 

Le  sourire  expira  sur  ses  lèvres.  Il  crut  revoir  son  père  furieux, 
hors  de  lui,  à  moitié  fou,  le  tenant  à  la  gorge  et  l'étranglant.  Il  ne 
pouvait  se  rappeler  cette  scène  sans  frissonner. 

M.  Pointai  était  un  homme  interrogeant.  Lionel  refusa  4'abord 
de  satisfaire  sa  curiosité;  mais,  pressé  de  questions,  il  se  décida  à 
lui  conter  son  histoire  en  l'arrangeant  un  peu.  Il  la  commença 
sur  un  ton  enjoué,  qu'il  ne  put  soutenir  jusqu'au  bout.  Sa  gai  té 
l'abandonna,  il  devint  sérieux,  et  par  instans  sa  langue  s'embarras- 
sait, il  s'empêtrait  dans  ses  phrases,  qu'il  finissait  .péniblement. 
Quoiqu'il  eût  d'habitude  le  parler  net  et  l'entière  possession  de  ses 
idées,  il  ne  les  retrouvait  plus,  et  il  avait  beau  regarder  la  tache 
verdâtre,  les  mots  ne  lui  venaient  pas.  Le  notaire  remarqua  que 
toutes  les  fois  qu'il  avait  à  prononcer  le  nom  de  M"*  de  Saligneux 


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VWÈX.  DB  JEAIf  TÊTSnOU  f  1 

3  hésitait,  baissait  la  tète  et  faisait  une  pause,  comme  s'il  eât  me- 
suré des  yeux  un  fossé  ayant  de  le  franchir.  H.  Pointai  n'était  pas 
seulement  un  homme  iAterrogeant,  c'était  un  honmie  pénétrant 
et  fin,  qui  rencontrait  juste  dans  ses  conjectures. 

—  Ma  foi,  dit-il  quand  Lionel  eut  tenniné  son  récit,  ton  amour 
de  père  n'avait  pas  là  une  mauvaise  idée;  mais  il  a  péché  par  Pexé- 
cutimi.  Quand  les  gens  habiles  se  mêlent  d'être  maladroits,  ils  le 
sont  plus  que  personne,  et  le  mépris  des  hommes  est  un  mauvais 
conseiller.  Vraiment,  c'est  grand  dommage,  car  W^  de  Saligneui 
est  uEie  diarmante  personne. 

—  Vous  la  connaissez?  lui  demanda  Lionel  en  diangeant  de  cou- 
leur. 

—  Tai  eu  l'honneur  de  la  recevoir  deux  fois  dans  mon  étude,  où 
elle  était  venue  en  compagnie  de  son  grand-oncle,  le  marquis  de 
Virevieille,  qui  est  mon  client  depuK  de  longues  années.  Sais-tu  de 
quoi  elle  a  l'air?  Avec  son  teint  de  brune,  ses  cheveux  foncés  et  un 
peu  ébouriffés,  la  vivacité  singulière  de  son  regard  et  ce  je  ne  sais 
quoi  de  délibéré  qu'elle  a  dans  la  démarche  et  dans  le  tcm,  elle 
ressemble  à  Tune  de  ces  ravissantes  gitaniHes,  dont  les  yeux  jettent 
des  scMts.  Ah  çà,  j'espère  qu'elle  ne  t'en  a  point  jeté. 

—  Soyez  tranquille,  elle  ne  m'a  rien  jeté  du  tout. 

—  En  vérité,  tu  ne  la  trouves  pas  jolie? 

—  Il  est  possible  qu'elle  le  soit,  mais  je  n'en  suis  pas  bien  sûr. 

—  Alors  de  quoi  es-tu  sûr?..  La  main  sur  la  conscience,  tu  n'es 
pas  amoureux  d'elle  7 

—  Je  n'en  al  ni  le  temps  ni  l'envie,  je  la  laisse  tout  entière  à  son 
Théodore. 

—  Qui  est  Théodore? 

—  Je  n'en  sais  rien  et  je  ne  me  soucie  pas  de  le  savoir...  mais, 
s'il  vous  plaît,  parlons  un  peu  des  justices  de  paix  en  Angleterre. 

—  Ohl  pour  cela  non,  répondit  M.  Pointai  en  regardant  sa 
montre.  Je  me  sauve,  mais  je  ne  t'empêche  pas  de  me  reconduire 
jusque  chez  moi,  si  toutefois  il  entre  encore  dans  ton  plan  de  ré- 
forme de  reconduire  tes  amis. 

Lionel  prit  sa  canne  et  son  chapeau  pour  accompagner  M.  Poin- 
tai jusqu'à  la  rue  Royale,  où  il  demeurait.  M.  Pointai  aimait  à  mar- 
cher, et  la  nuit  était  belle,  quoiqu'un  peu  froide.  Chemin  faisant, 
ils  causèrent  de  choses  et  d'autres;  mais,  comme  ils  traversaient 
la  place  de  la  Concorde,  le  notaire,  serrant  le  bras  de  Lionel,  lui  dit 
tout  à  coup  t 

—  Ainsi,  tu  peux  me  jurer,  mon  garçon,  que  tu  n'es  pas  amou- 
reux de  M**"  de  Saligneux? 

—  Combien  de  fois  faut-il  vous  le  répéter?  lui  repartit  Lionel 
d'un  ton  colère,  en  fronçant  le  sourcil. 


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12  B^VUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Eh!  ne  te  fâche  pas.,.  C'est  que,  vois-tu,  il  y  a  certaines 
choses  qui  me  donnent  à  penser.  Je  n'ai  pas  eu  le  temps  de  lire  tes 
savantes  études  sur  les  justices  de  paix,  que  j'admire  de  confiance, 
sur  la  foi  d'un  ministre;  mais  j'ai  lu  certains  articles  que  tu  as  pu- 
bliés récemment  dans  certain  journal  et  qui  ont  fait  quelque  bruit. 
Ces  articles  m'ont  causé  à  la  fois  beaucoup  de  plaisir  et  un  peu  de 
chagrin.  Je  ne  veux  pas  te  chicaner  sur  le  fond  des  idées  ;  tu  es 
libéral,  tu  Tes  plus  que  moi,  c'est  tout  naturel,  et  je  n'y  trouve 
rien  à  redire  ;  mais  le  style  m'a  paru  un  peu  vif  et  môme  un  peu  dur, 
presque  acerbe,  et  il  m'a  semblé  que  ce  genre  de  style  n'était  pas 
dans  ton  tempérament.  Tu  n'as  pas  le  talent  dur,  toi,  et  ta  malice 
n'est  pas  méchante.  —  A  qui  en  a-t-il?  me  suis-je  dit.  On  pourrait 
croire  qu'il  a  dans  le  cœur  un  méchant  levain,  qu'il  veut  se  venger 
de  quelque  chose  ou  de  quelqu'un.  —  Cela  s'est  vu,  les  meilleurs 
garçons  du  monde,  doués  d'un  excellent  esprit,  s'en  prennent  quel- 
quefois à  la  société  de  leurs  griefs  contre  Paul  ou  Jacques;  ils  ne 
sont  pas  contens,  ils  en  concluent  que  tout  va  mal,  et  ils  demandent 
compte  au  gouvernement  de  leurs  peines  de  cœur.  Mon  Dieu  !  je  ne 
dis  pas  cela  pour  toi,  mais  pourrais-tu  m'afBrmer  que  tu  ne  pensais 
pas  à  M"«  de  Saligneux  en  déblatérant  contre  le  scrutin  d'arron- 
dissement? 

—  Ah!  que  vous  voilà  bien,  monsieur  Pointai I  s'écria  Lionel. 
Quelle  pénétration!  quelle  sagacité!  Vous  êtes  le  premier  homme 
du  monde  pour  bâtir  des  systèmes  en  l'air,  pour  faire  tenir  une 
théorie  vaste  comme  l'univers  sur  la  fine  pointe  d'une  aiguille. 

—  Il  parait  qu'elles  piquent,  mes  aiguilles,  car  positivement  tu 
as  l'air  piqué...  Mais  ce  n'est  pas  tout,  il  y  a  autre  chose  encore. 
Tu  m'annonces  un  jour  du  ton  le  plus  effaré,  le  plus  pathétique,  que 
ton  père  te  met  le  couteau  sur  la  gorge,  qu'il  a  formé  le  ridicule 
projet  de  te  faire  épouser  la  fille  d'un  baron,  que  ce  mariage  t'ins- 
pire une  invincible  répugnance,  et  tu  me  supplies  de  te  tirer  de  ce 
mauvais  pas.  L'affaire  était  pressante,  et  je  troussais  déjà  mon  sac 
pour]^voler  à  ton  secours,  quand  je  reçois  un  contre-ordre  ainsi 
conçu  :  «  Mon  cher  monsieur,  tenez  ma  lettre  pour  nulle  et  non 
avenue,  j'ai  vu  M"«  de  Saligneux.  »  —  Est-ce  clair  cela? 

—  Eh!  oui,  je  l'ai  vue,  et  elle  m'a  plu,  répondit  Lionel,  mais  je 
l'ai  revue,  et  elle  m'a  fortement  déplu.  —  Et  s'échauffant  malgré 
lui  :  —  Cette  fille  de  baron  affecte  de  beaux  sentimens,  poursuivit- 
il  ;  je  ne  suis  pas  dupe  de  sa  noble  fierté,  de  l'exquise  délicatesse 
de  son  cœur.  Voulez-vous  savoir  son  secret?  Elle  est  pleine  de 
morgue  et  de  préjugés  ;  quoi  qu'elle  en  dise,  elle  se  croit  faite  d'une 
autre  pâte  que  le  commun  des  martyrs.  Mon  père  a  mille  fois  rai- 
son de  haïr  tous  ces  hobereaux.  La  vilaine  engeance,  les  sottes 
gens,  avec  leurs  ridicules  prétentions  et  leurs  idées  antédiluviennes! 


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l'idée  de  JEAN  TÈTEROI.  13 

M'^  de  Saligneux  a  été  scandalisée,  indignée,  révoltée  de  ce  qu'un 
petit  bourgeois,  de  ce  qu'un  homme  de  rien,  un  Téterol,  osait  aspi- 
rer à  sa  main.  En  deux  mots,  M"«  de  Saligneux  est  un  petit  esprit 
«t  un  petit  cœur. 

—  Et  voilà  poifrquoi  le  scrutin  d'arrondissement...  Ah!  mon 
pauvre  garçon,  ton  cas  est  grave. 

Lionel  se  mordit  les  lèvres.  —  Monsieur  Pointai,  reprit-il  froide- 
ment, je  vous  jure  que  je  me  soucie  de  M"'  de  Saligneux  autant 
que  de  cet  obélisque,  que  j'ai  l'honneur  de  vous  présenter. 

—  Tu  es  bien  bon,  nous  nous  connaissons  de  vieille  date,  lui  et 
moi,  répondit  le  désolant  notaire;  mais  me  voilà  rassuré,  et  j'en 
suis  bien  aise,  car  dîner  à  trente  sous  dans  une  gargote,  hij)iter  un 
taudis  dans  la  rue  Racine,  avoir  une  tache  verte  à  son  plafond,  ba- 
gatelle que  tout  cela  !  Ce  sont  des  malheurs  supportables,  tandis 
qu'aimer  une  cruelle...  Mais  tu  me  quittes?  tu  ne  viens  pas  jusqu'à 
ma  porte? 

—  Nous  la  voyons  d'ici. 

—  Et  tu  es  pressé  de  retourner  dans  ton  éden...  Avant  de  t'en 
aller,  veux-tu  me  faire  un  plaisir  ? 

—  Lequel? 

—  Emprunte-moi  cinquante  mille  francs. 

—  Jamais. 

—  Je  suis  bon  enfant,  je  te  fais  une  concession;  emprunte-moi 
cinq  cents  louis. 

—  Avez-vous  l'intention  de  m'offenser? 

—  Je  serais  si  heureux  d'être  ton  créancier  ! 

—  Jamais,  vous  dis-je. 

—  Tu  ressembles  à  ton  père  plus  qu'on  ne  croit,  et  ce  que  tu  as 
dans  la  tète...  Au  moins  rappelle-toi  que  tu  avais  jadis  l'excellente 
habitude  de  dîner  chez  moi  tous  les  lundis.  Je  t'attendrai  lundi 
prochain.  Et  puis,  je  t'en  prie,  dorénavant  dans  tes  articles  change 
un  peu  de  note.  Je  sais  bien  qu'il  y  a  des  écrivains  qui  ont  besoin 
d'être  en  colère  pour  avoir  du  talent.  Ce  n'est  pas  ton  cas;  tu  es  né 
philosophe,  et  les  philosophes  ne  se  fâchent  pas,  même  quand  ils 
sont  amoureux  de  la  fille  d'un  baron. 

Lionel  lui  saisit  brusquement  les  deux  mains,  qu'il  secoua  avec 
violence,  en  lui  disant  : 

—  Eh  bien  oui,  je  l'aime  de  tout  mon  cœur,  je  l'aime  de  toute 
mon  âme,  je  l'aime  comme  un  foii,  comme  un  imbécile  que  je  suis; 
promettez-moi  que  vous  ne  me  parlerez  jamais  d'elle,  ou  je  ne  vous 
revois  de  ma  vie. 

M.  Pointai  le  regardait  avec  un  profond  étonnement,  il  était 
frappé  du  changement  qui  s'était  fait  en  lui  et  de  l'expression  dou- 
loureuse de  sa  figure  presque  décomposée.  —  Ah  !  mon  cher  gar- 


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là  RE^E  BE5  BECS  MOmiES. 

çon,  taî  dît-fl  €?nfiii,  je  ne  me  doutais  pas  que  la  Messure  fût  si 
pTofôodc.  Pardomie-fflMÎ  mes  smes  plaisanfteries,  je  feu  ferai  grâce 
i rayenîr...  Maïs  dispose  de  moi,  n'y  auraî4-îl  pas  quelque  moyen,.. 

Lionel  appliqua  la  paurae  de  sa  main  droite  sur  la  bouche  du 
notaire,  en  décriant  •:  —  Taîsez-vons  donc,  monsieur  Pointai  ;  un 
vieux  tabellion  ne  doit  jamais  dire  de  sottises. 

A  oes  mots,  îl  s^-éloigoa  rapidement.  Vingt  mniules  plus  tard, 
comme  il  venait  de  trairerser  la  cour  du  Carrousel,  il  s'accouda  swr 
le  parapet  du  quai  avant  de  passer  le  pont,  et  il  resfta  quelques 
instans  immobile,  contenant  le  réfiet  rougeâlre  des  réveriîères 
dans  la  Seine,  où  frissonnaient  et  se  tortillaieirt  de  longs  serpens  de 
feu,  qui  traTersa^nt  toute  la  largeur  du  fleuve.  Au  bout  de  diacmi 
de  oes  serpens  Lionel  croyait  apercevoir  -une  tête  brune,  dont  les 
yeux  édncelans  le  narguaient  du  fond  de  Teau. 

—  Eh  quoi!  pensa-t-il,  eHe,  toujours  elle,  jusque  dans  tes  pro- 
fondeurs de  la  Seine  ! 

Il  reprit  sa  route,  furieux  contre  lui-même,  contre  lat&aacité  de 
ses  souvenirs,  contre  les  impuissances  de  sa  volonté,  contre  tous 
les  hobereaux,  contre  toutes  leurs  filles  et  contre  toutes  les  femmes 
en  général;  mais  M.  Pointai  l'avait  calomnié,  il  ne  mêlait  point  le 
gouvernement  dans  cette  affaire.  Il  finit  par  songer  à  cette  per- 
sonne très  malheureuse  qui  avait  pourtant  réussi  à  se  consoler  et 
qui  avait  élevé  un  autel  au  Temps,  dieu  consolateur.  —  Ehl  oui, 
se  dit-il,  avec  le  temps  on  se  console  de  tout,  il  ne  s'agit  que  de  le 
pousser  avec  l'épaule. 

Quand  il  eut  regagné  son  logis,  pendant  que  le  pied  sur  le  seuil  il 
retirait  sa  clé  de  la  serrure,  il  fit  du  regard  le  tour  de  sa  chandbre, 
et  cette  triste  chambre  lui  sourit.  Il  lui  parut  qu'A  n^était  pas  seul, 
qu'il  y  avait  là  quelqu'un  qui  avait  pensé  à  lui  en  son  absence, 
quelqu'un  qui  T  attendait  et  qui  allait  s'asseoir  à  sa  taWe  pour  tra- 
vailler avec  lui,  coude  à  coude,  les  yeux  dans  les  yeux.  Il  ne  se 
trompait  pas,  il  n'était  point  seul;  s'il  n'avait  pas  épousé  M*'*  de 
Sdigneux,  il  avait  épousé  la  pauvreté,  et  cette  bonne  ménagère 
nous  tient  toujours  compagnie,  elle  est  toujours  là,  die  met*  sa 
main  dans  tous  les  détails  de  notre  existence,  elle  ne  nous  oublie 
jamais  et  ne  nous  permet  jamais  de  Toublier. 

XVI. 

On  raconte  qu'Abbas-Pacha,  vice-roi  d'Egypte,  vivait  toujours 
seul.  Haïssant  les  villes  et  les  hommes,  invisible  à  son  peuple  comme 
aux  étrangers,  ses  retraites  favorites  étaient  de  somptueux  palais, 
qu'il  s'était  bâtis  dans  le  désert.  11  s'y  enfermait  avec  des  bêtes 
féroces  qu'il  avait  rassemblées  dans  ses  ménageries  et  avec  un  pe- 


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L'um  DE  JEAN   lÈXEROL.  15 

lit  nombre  de  eerviteurs  rampaos  et  craintiiEsy  que  ses  sourcils  fai- 
saient trembler.  Sa  un  fut  aussi  tragique  que  sa  vie  avait  été 
solitaire  ;  deux  de  ses  esclaves  Téiranglèreat  dans  son  sommeiL 

Dq)uis  la  scène  violente  qu'il  avait  eue  avec  son  iils^  depuis  le 
billet  déchiré  et  brûlé,  deiuiis  l'avortement  du  projet  qui  lui  était 
cher,  Texistence  que  menait  M.  Téterol  à  la  Maison-Blanche  res- 
semblait à  celle  d'Abbas-Pacha  dans  ses  palais  écartés.  Â  vrai  dire, 
il  n'avait  pas  de  ménageries,  mais  ses  chiens  de  garde  bien  enden» 
tés  et  toujours  aboyans  lui  en  tenaient  lieu*  Il  ne  se  plaisait  que 
dans  la  société  de  son  bouledogue  à  la  lèvre  noire  et  pen- 
dante ;  il  lui  donnait  tour  à  tour  du  sucre  et  le  fouet,  le  docile 
animal  se  laissait  sucrer  et  fouetxer  avec  une  égale  soumission  : 
c'était  le  seul  être  qui  aimât  M.  Téterol  conune  M.  Tèterol  voulait 
être  aimé.  Ce  solitaire  vivait  enfermé  dans  les  murs  de  son  endos, 
ou,  pour  mieux  dire,  dans  son  chagrin  sauvage,  qui  était  une  for- 
tresse  ou  une  prison.  Du  matin  au  soir^  toujours  grommelant, 
toujours  vibrant,  orageux  et  farouche,  il  surmenait  et  malmenait 
saamonde^  qu'il  mettait  sur  les  dents.  Son  humeur,  jadis  terrible, 
éudt  devenue  massacrante;  sa  seule  joie  était  de  guetter  ses  domes- 
tiques, ses  ouvriers,  pour  les  trouver  en  faute;  quand  il  y  avait 
réussi,  il  se  livrait  à  des  emportemens  qui  le  souhtgeaient.  U  mê^ 
lait  à  tous  les  incidens  de  ses  journées  la  colère  qu'il  nourrissait 
contre  son  héritier  rebelle  ;  il  la  mangeait  avec  son  pain,  il  labuvait 
avec  son  vvi,  il  la  respirait  dans  l'air,  et  s'en  prenait  à  tout  venant* 
Le  soir  surtout,  après  son  dîner,  lorsqu'il  venait  à  penser  à  la 
contre-lettre  déchirée  sous  ses  yeux,  il  voyait  rouge,  et  il  éprouvait 
l'impérieux  besoin  de  casser  quelque  chose;  Joseph,  son  valet  de 
chambre,  qui  s'en  doutait,  se  tenait  prudemment  à  distance.  Des 
semaines  s'écoulèrent,  et  M.  Téterol  ne  cassa  personne;  mais  sa 
colère  ne  mollissait  pas*  Le  cœur  de  cet  homme  était  de  granit 
comme  sa  tête  et  ses  bri^s,  et  le  temps  passait  sur  ses  implacables 
rancunes  sans  en  émousser  les  angles.  Plus  heureux  qu'Abbas- 
Pacha,  il  ne  fat  point  étranglé  pendant  son  sommeil  ;  mais  il  est 
probable  que  ses  gens  fonnaient  à  son  endroit  des  souhaits  peu 
charitables  et  qu'ils  auraient  tous  quitté  son  service,  s'il  n'avait  eu 
la  précaution  de  les  bien  payer  sans  les  faire  jamais  attendre. 

Il  reçut  im  matin  la  lettre  suivante,  que  lui  adressait!!.  Pointai  à 
l'insu  de  Lionel: 

a  Mon  vieil  ami,  est-il  bien  possible  que  vous  vous  soyez  brouillé 
avec  votre  iils,  qui  est  un  si  bon  iils,  dont  vous  n'avez  jamais  eu  à 
vous  plaindre,  et  que  vous  compromettiez  par  vos  duretés  une  car- 
rière qui  s'annonçait  si  brillamiBent?  J'ai  rencontré  l'autre  jour 
Lionel.  Ah  I  mon  ami,  si  vous  saviez  où  loge  le  prince  de  Galles  et 


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16  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ce  qu'il  mange,  votre  orgueil  paterael  saignerait.  Allons,  faites  un 
effort  sur  vos  ressentimens,  que  j'ai  peine  à  m'expliquer;  mais 
eussiez-vous  dix  fois  raison,  la  colère  passe,  l'affection  reste.  Écri- 
vez-moi quelques  lignes  que  je  puisse  montrer  à  Lionel;  il  ira  sur- 
le-champ  vous  trouver,  et  avant  cinq  jours  tout  sera  fini.  Il  ignore, 
cela  va  sans  dire,  la  démarche  que  je  tente  auprès  de  vous  et  que 
je  vous  supplie  au  nom  de  notre  vieille  amitié  de  prendre  en  bonne 
part.  9 

M.  Téterol  plongea  aussitôt  sa  plume  dans  l'encrier,  et  de  sa 
grosse  et  lourde  écriture  il  traça  la  réponse  que  voici  : 

((  Mon  cher  ami,  que  Lionel  mange  au  café  Anglais  ou  dans  une 
gargote  ou  qu'il  ne  mange  pas  du  tout,  qu'il  habite  un  galetas  ou 
un  palais,  qu'il  s'amuse  ou  qu'il  s'ennuie  avec  sa  coquine,  qu'il 
fasse  des  dettes  que  je  ne  paierai  pas  ou  qu'il  ne  fasse  rien,  je  m'en 
soucie  comme  d'un  fétu  et  tout  cela  m'est  aussi  égal  que  les  choses 
de  la  lune.  J'avais  la  faiblesse  d'adorer  ce  garçon  ;  il  m'a  manqué 
de  respect,  il  a  méprisé  mes  volontés,  il  m'a  bravé  et  outragé;  je 
l'ai  arraché  de  mon  cœur,  il  n'y  rentrera  pas,  et  je  désire  ne  plus 
entendre  prononcer  son  nom.  Vous  m'écrivez,  dites-vous,  à  son 
insu;  je  n'en  crois  rien.  Il  regrette  sa  bonne  vache  à  lait,  qui  se 
laissait  si  aisément  traire;  tant  pis  pour  lui,  qu'il  apprenne  à  pâtir  ! 
Vous  savez  quels  sacrifices  j'ai  faits  pour  lui  ;  il  n'aura  plus  un  sou 
de  son  père.  Désormais  il  est  pour  moj  un  étranger  ou  un  mort. 
Vous  m'assurez  que  la  colère  est  un  sentiment  passager;  je  sais, 
moi,  que  les  miennes  sont  éternelles,  et  je  sais  aussi  que,  ne 
m'étant  jamais  mêlé  de  donner  des  conseils  aux  autres,  je  n'aime 
pas  beaucoup  qu'on  m'en  donne.  Ainsi  restons-en  là,  et  croyez- 
moi  votre  serviteur.  » 

Le  lendemain  du  jour  où  il  avait  expédié  cette  réponse,  M.  Tête- 
roi  reçut  la  visite  de  M.  Crépin,  qui  était  resté  longtemps  sans  venir 
le  voir,  n'ayant  plus  eu  de  marché  à  conclure  avec  lui  ;  mais  l'agent 
d'affaires  de  Bourg  venait  d'apprendre  d'un  quidam  de  Saligneux, 
grand  colporteur  de  nouvelles,  que  le  potentat  de  la  Maison-Blanche 
avait  eu  des  raisons  avec  son  fils.  Il  avait  profité  de  sa  première 
demi-journée  de  loisir  pour  monter  en  wagon,  puis  en  patache,  et 
il  accourait,  étant  un  de  ces  corbeaux  qui  flairent  de  loin  le  cadavre. 
II  arriva  à  la  Maison-Blanche  au  moment  où  M.  Téterol,  après  son 
dîner,  conversait  avec  ses  sombres  pensées,  à  demi-couché  sur  un 
sofa.  Il  avait  l'air  d'un  vieux  lion  blessé,  quœrem  quem  devoret; 
mais  M.  Crépin,  si  fluet  qu'il  fût,  abordait  familièrement  les  lions, 
et  il  ne  craignait  pas  les  rebuffades,  quand  il  y  avait  quelque  chose 
à  gagner.  Il  entra  dans  la  caverne  le  visage  assuré,  la  bouche  en 
cœur,  en  disant  : 


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l'idée  de  JEAN   TÊTEROL.  17 

— 11  y  a  bien  longtemps,  monsieur  Têterol,  que  je  n'ai  eu  le 
plaisir  de  vous  voir,  et  il  me  tardait  de  venir  chercher  des  nou- 
velles de  votre  aimable  santé.  Vous  allez  bien? 

M.Tèterol  haussa  les  épaules,  et  le  regardant  de  travers  :  —  Quand 
donc  perdrez-vous  l'habitude,  monsieur  Crépin,  de  me  faire  des  ques- 
tions idiotes? 

—  Excuse^moi,  je  sais  que  vous  vous  portez  comme  un  chêne. 
Cependant  je  vous  trouve  aujourd'hui  la  figure  un  peu  éprouvée. 

—  J'ai  ma  figure  de  tous  les  jours,  repartit  le  terrible  bourru  ; 
ne  faudrait-il  pas  que  je  me  fisse  une  figure  tout  exprès  quand  j'ai 
l'honneur  de  recevoir  chez  moi  l'illustre  M.  Crépin? 

L'ex-intendant  fit  une  courbette  et  reprit  :  —  Est -il  permis  du 
moins  de  vous  demander  comment  se  porte  M.  votre  fils?  11  est  ici 
sans  doute,  et  j'espère  que  vous  voudrez  bien  me  présenter  à  ce 
beau  garçon. 

Le  vieillard  lui  cria  :  —  Je  vous  défends  de  me  parler  de  lui. 

—  Pourquoi  cela?  repartit  M.  Crépin  en  feignant  la  surprise. 

—  Je  crois  vraiment  que  vous  me  questionnez. 

—  Je  n'aurais  garde,  je  suis  l'homme  le  moins  curieux  du  monde; 
mais  je  ne  pensais  pas  vous  être  désagréable  en  vous  parlant  de  ce 
jeune  homme  délicieux  et  distingué,  qui  a  le  bonheur  d'être  votre 
fils  et  dont  vous  faites  gloire,  que  vous  adorez... 

—  Je  le  hais,  interrompit  M.  Têterol,  qui  serra  si  fort  entre  son 
pouce  et  son  index  le  poignet  de  l'agent  d'afiaires  qu'il  faillit  le 
briser. 

M.  Crépin  ne  put  retenir  un  cri  de  douleur  :  —  Ah  1  permettez,  je 
n'y  suis  pour  rien,  fitril  en  secouant  sa  main  pour  s'assurer  qu'elle 
tenait  encore  à  son  bras.  Mais  qu'est-ce  à  dire  et  qu'avez-vous  à 
reprocher  à  ce  fils  adoré?  Aurait-il  fait  par  hasard  un  trou  à  la 
lune? 

—  Yous  vous  imaginez  bonnement  que  je  vais  vous  raconter  mes 
affaires. 

M.  Crépin  fit  mine  de  s'en  aller.  — Je  vois  que  je  suis  mal  tombé, 
dit-il.  Dieu  vous  garde  en  paix,  monsieur  Têterol  I  je  reviendrai  un 
jour  que  vous  serez  moins  nerveux. 

—  Restez,  je  vous  l'ordonne,  lui  repartit  brutalement  M.  Têterol, 
en  lui  mettant  la  main  sur  l'épaule  pour  l'obliger  à  se  rasseoir. 

Dix  minutes  plus  tard,  cédant  au  désir  de  remâcher  ses  chagrins 
en  les  racontant,  il  était  occupé  de  lui  narrer  par  le  menu  toute 
l'histoire,  et  il  accompagnait  son  discours  de  grands  gestes  et  de 
force  imprécations.  Quand  il  eut  fini  : 

—  C'est  un  drôle  de  pistolet  que  votre  fils,  s'écria  M.  Crépin,  qui 
avait  écouté  ses  récits  avec  la  plus  religieuse  attention.  Peste  !  re- 

Ton  xxYnu  —  1878.  ^ 


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IS  REYUB  DES   DEUX  MONDES. 

fuser  uiieSaUgQ6iixI  II  est  bien  dégoûté,  ce  monsieur.  Il  faut  qu'il 
ait  quelque  attaebe* 

—  Avez-vous  besoin  de  me  le  dire?  C'est  sa  mëie  qui  l'a.  fait, 
elle  avait  une  imagination  orientale* 

—  Vous  devez  en  prendre  votre  parti,  monsieur  Tèterol.  Quand 
une  drôlesse  s'est  emparée  d'un  jeune  homme,  c'est  bien  peu  de 
chose  que  la  volonté  d'un  père. 

—  M'entendez-vous,  maître  Crépin?  Dn  père  est  tout. 

—  C'est  votre  opinion,  mais  ce  n'est  pas  celle  des  drMesses. 

—  Un  père  est  tout,  vous  dis-je,  répéta  avec  véhémence  M.  Tète- 
rol. Un  père  a  le  droit  de  commander,  de  décommander,  d'arran- 
ger, de  déranger,  de  défaire  et  de  faire  tout  ce  qui  lui  plait. 

—  Parbleu  I  feu  Saturne  mangeait  ses  enfans  à  la  croque  au  seL, 
et  on  assure  qu'il  les  digérait  très  facilement. 

—  Qu'ai-je  affaire  de  votre  Saturne?  Je  vous  parle  de  mon  ûb« 

—  C'est  convenu,  et  je  vous  déclare  que  sa  conduite  me  parait 
inexcusable.  M*^*  de  Saligneux  est  une  si  charmante  personnel 

—  Je  suis  désolé  de  n'être  pas  de  votre  avis,  je  la  trouve  moi 
fort  déplaisante,  répliqua  le  contredisant  vieillard. 

—  Depuis  quand?  Il  me  semble  qu'autrefois... 

—  Je  vous  dis  que  c'est  une  bégifôule,  une  pimbêche,  que  j'étais 
un  animal,  et  que  mon  projet  n'avait  pas  le  sens  commun.  Aujour- 
d'hui votre  baron  de  Saligneux  viendrait  m'oi&îr  cette  demcâselle  à 
genoux  et  monsieur  mon  fils  me  la  demanderait  à  mains  jointes  que 
je  dirais  non,  mille  fois  non.  Je  suis  revenu  à  ma  première  idée, 
qui  était  la  bonne.  Point  de  mariage;  Saligneux  sera  à  moi  et  à  moi 
seul.  S'il  faut  attendre  quatre  ans,  j'attendrai  quatre  ans;  mais  je 
vous  réponds  qu'avant  deux  ans  ce  sera  iait.  Y  trouvez-vous  à  redire, 
maître  Crépin? 

—  Moi  ?  Rien  du  tout.  Seulement  je  ne  sais  plus  trop  ce  que  vous 
reprochez  à  votre  fils. 

—  Mon  fils  est  un  insolent,  et  je  le  déshériterai,  s'écria  M.  Tè- 
terol en  serrant  les  poings  et  grinçant  les  dents. 

—  Propos  en  l'air  I  Les  pères  ne  déshéritent  plus  leurs  fils;  le 
code  s'y  oppose. 

—  Ave^vous  juré  de  me  mettre  en  colère?  Mon  argent  est  à  moi, 
je  pense.  Est-ce  mon  fils  qui  Ta  gagné? 

—  Il  est  à  vous,  mangez-le;  mais  vous  n'êtes  pas  un  mangeur 
d'argent,  et  ce  qu'il  en  restera  à  votre  mort,  c'est  votre  fils  qui 
l'aura  ou  peu  s'en  faut.  Article  018  :  a  Les  libéralités  ne  pourront 
excéder  la  moitié  des  biens  du  disposant,  s'il  laisse  à  son  décès 
un  enfant  légitime.  » 

—  Laissez-moi  tranquille  avec  votre  code,  c'est  un  sot  livre. 


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l'idée  de  3FEAN  TËTEROL.  19 

—  Bah!  il  y  a  manière  de  s'en  servir...  Mais  là,  monsieur  Têterol, 
stres-YOus  ce  que  je  ferais  à  votre  place? 

—  Vous  allez  lâcher  une  sottise;  ne  vous  gênez  pas,  dites  toujours. 

—  Monsieur  Tét^rol,  le  plus  vilain  tour  qu'un  père  puisse  jouer 
à  son  fils,  c'est  tout  simplement  de  se  remarier. 

—  Me  remarier!  s'écria  M.  Têterol,  saisi  de  l'étrangeté  de  cette 
idée,  qui  était  toute  nouvelle  pour  lui  et  qui  lui  paraissait  sau- 
grenue. Quand  je  vous  disais  que  vous  lâcheriez  une  sottise  ! 

—  Dne  sottise?  pourquoi  donc?  Vous  êtes  encore  très  vert  et  dans 
on  état  de  superbe  conservation,  mon  cher  Têterd;  vous  avez  toutes 
vos  dents,  vofus  êtes  de  ces  hommes  qui  n'ont  pomt  d'âge.  Remariez- 
vous,  faites  dix  enfans  à  votre  seconde  femme,  et  je  sais  quelqu'un 
qui  sera  bien  attrapé. 

—  Et  sans  doute,  vous  vous  feriez  fort  de  me  trouva:  une 
femme? 

—  Ce  ne  sera  pas  difficile,  repartit  vivement  H.  Gr^în.  Encore 
faut-il  bien  choisir.  Je  voudrais  que  la  seconde  M**  Têterol  fût 
agréable  à  regarder,  sans  être  trop  jolie;  les  jolies  femmes  sont 
Umtes  coquettes.  Vous  m'entendez,  une  laideur  agréable,  cela  vous 
va-t-il?.  Je  voudrais  aussi  qu'elle  ne  fût  plus  de  la  première  jeu- 
nesse; ne  me  parlez  pas  des  poulettes,  elles  sont  d'une  garde  dif- 
ficile, elles  ont  des  exigences,  des  prétentions.  Quant  à  la  dot,  n'en 
soufflons  mot;  qu'avez-vous  besoin  d'une  héritière?  Si  elle  n*a  rien, 
eHe  sera  entièrement  dans  votre  dépendance,  et  vous  lui  ferez  faire 
vos  dix  mille  volontés.  Je  désire  cependant  qu'elle  ait  mis  de  côté 
quelques  économies,  amassé  un  modeste  petit  magot,  cela  prouvera 
qu'elle  a  de  Tordre  et  de  la  conduite.  Monsieur  Têterol,  laide  ou 
jolie,  riche  ou  pauvre,  l'essentiel  est  qu*elle  ait  des  goûts  simples, 
l'esprit  posé,  du  jugement,  de  l'expérience,  toutes  les  qualités  d'une 
Btténagère  émérite.  Oh  !  laissez-moi  faire,  nous  vous  trouverons  cela. 

Pendant  que  M.  Crépin  parlait,  M.  Têterol  faisait  ses  réflexions.  Il 
se  rappelait  lui  avoir  entendu  dire  qu'il  avait  une  sœur  un  peu  mûre, 
fort  montée  en  graine,  destinée  selon  toute  apparence  à  coiffer  sainte 
Catherine,  laquelle  habitait  depuis  quelques  années  l'Angleterre, 
où  elle  était  dame  de  compagnie  dans  une  riche  maison  bourgeoise. 

M.  Crépin  fit  un  plongeon,  quand  M.  Têterol  lui  répondit  avec  un 
sourire  sarcastique  : 

—  M'est  avis,  mon  cher  Crépin,  que,  pour  me  trouver  ce  trésor, 
vous  serez  peut-être  obligé  de  passer  la  Manche. 

L'agent  d'affaires  releva  bien  vite  la  crête  :  —  Ma  sœur!  s'écria- 
^îl;  vous  croyez  que  je  vous  propose  ma  sœur?  j'étais  à  mille  lieues 
de  penser  à  elle;  mais  savez-vous  que  l'idée  n'est  pas  mauvaise? 
Voulez-vous  qu'on  vous  la  montre?  ça  ne  coûte  rien, 

—  Grand  merci,  vous  êtes  mille  fois  trop  bon,  lui  dit  M.  Têterol. 


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20  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

J'ai  fait  mon  temps  de  service,  et  mon  repos  m'est  cher.  Les  femmes 
les  plus  discrètes  ne  sont  jamais  que  des  tracassiëres,  les  plus  rai- 
sonnables ont  leur  grain  de  folie.  Non,  je  ne  m'embarrasserai  point 
d'une  jupe,  et  la  vengeance  que  je  tirerai  de  mon  fils  sera  de  vivre 
au  moins  cent  ans. 

—  A  vos  souhaits  !  lui  répliqua  M.  Grépin,  et  il  se  leva  pour  partir. 
Il  avait  jeté  le  chènevis  en  terre ,  il  s'en  remettait  au  soleil,  à  la 
pluie  et  aux  saisons  du  soin  de  le  faire  pousser. 

Il  ne  faut  jamais  se  vanter  de  vivre  cent  ans;  cela  porte  malheur. 
Quatre  ou  cinq  semaines  après  qu'il  eut  prononcé  cette  parole  mé- 
morable et  téméraire,  M.  Têterol,  qui  se  portait  comme  un  chêne 
vert,  M.  Têterol,  qui  de  sa  vie  n'avait  été  indisposé,  M.  Têterol,  qui 
n'avait  jamais  eu  une  névralgie,  ni  une  fluxion  sur  les  dents,  ni 
même  un  rhume  sérieux,  tomba  gravement  et  dangereusement  ma- 
lade. Ce  fut  sa  faute.  11  s'aperçut  un  matin  qu'il  manquait  trois 
poules  dans  son  poulailler,  et  il  crut  découvrir  les  traces  d'un  pied 
au  milieu  d'une  de  ses  plates-bandes,  d'où  il  inféra  que  des  marau- 
deurs s'introduisaient  nuitamment  chez  lui.  Il  ne  voulut  pas  laisser 
à  son  garde  le  soin  de  les  guetter;  il  aurait  été  si  heureux  de  leur 
serrer  le  cou  de  ses  propres  mains  !  Il  en  résulta  qu'il  passa  à  la  belle 
étoile  une  nuit  tout  entière  en  plein  décembre. 

Le  lendemain  il  éprouva  quelque  malaise;  il  avait  du  frisson,  ac- 
compagné d'une  petite  toux  sèche.  Il  ne  laissa  pas  d'aller,  de  venir, 
de  vaquer  à  ses  occupations  ordinaires.  Le  soir,  il  était  beaucoup 
plus  mal,  et  dans  la  nuit  il  eut  un  gros  accès  de  fièvre.  Cependant 
à  six  heures  du  matin  il  était  sur  ses  pieds  ;  mais  le  frisson  et  la 
toux  redoublèrent,  et  il  sentait  au  côté  une  douleur  vive,  un  point. 
Il  renvoya  bien  loin  Joseph,  son  valet  de  chambre,  qui  lui  conseilla 
de  se  recoucher  et  de  faire  venir  le  docteur.  Cette  proposition  lui 
fit  l'effet  d'une  insulte.  Être  malade  comme  un  simple  mortel  !  avoir 
besoin  d'un  docteur,  lui  Jean  Têterol  qui  n'avait  jamais  eu  besoin  de 
personnel  Toutefois  dans  la  journée  le  mal  s'aggrava  de  telle  sorte 
que  l'inquiétude  le  prit  et  qu'il  manda  en  toute  hâte  M.  Lobineau, 
le  médecin  du  canton.  M.  Lobineau  constata  qu'il  avait  le  pouls 
dur,  les  pommettes  enflammées,  et  lui  enjoignit  de  se  mettre  au  lit 
et  d'y  rester. 

Ce  qui  tourmenta  le  plus  M.  Têterol  pendant  son  alitement,  ce 
n'était  pas  le  frisson,  ni  la  chaleur  douloureuse  qu'il  se  sentait  dans 
la  poitrine,  ni  son  point  au  côté,  ni  la  toux,  ni  la  difficulté  de  res- 
pirer. Il  prenait  son  parti  de  tout  cela;  mais  il  éprouvait  en  se  voyant 
cloué^dans  son  lit,  lui  l'homme  fort,  l'homme  invulnérable,  l'homme 
toujours  debout,  un  sentiment  de  profonde  humiliation.  Il  se  trou- 
vait réduit  à  la  condition  commune.  Que  la  maladie  eût  osé  s'atta- 
quer à  lui,  c'était  une  insolence  de  la  nature,  un  crime  de  lèse- 


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l'idée  de  JEAN  TÊTEROL.  21 

majesté.  Au  tourment  de  son  orgueil  se  joignaient  les  anxiétés  du 
propriétaire.  Qu'allait  devenir  la  Maison-Blanche?  Il  croyait  voir  ses 
armoires  en  proie  au  pillage  et  ses  gens  occupés  à  le  dévaliser.  Tout 
bruit  lui  était  suspect;  il  tremblait  continuellement  pour  ses  clés, 
pour  son  argenterie,  pour  son  linge,  pour  sa  vaisselle,  pour  ses 
meubles.  Il  s'était  toujours  défié  de  tout  le  monde,  sa  défiance  de- 
vint une  démence.  Un  jour,  M.  Crépin  étant  venu  chercher  de  ses 
nouvelles,  il  lui  dit  : 

—  Mon  cher  monsieur  Crépin,  Joseph  reste  bien  longtemps  à  la 
cuisine;  de  grâce  allez  voir  ce  qu'il  y  fait. 

Joseph  étant  rentré,  il  lui  dit  :  —  Joseph,  mon  bon  Joseph,  où 
donc  est  M.  Crépin?  Je  t'en  prie,  va  voir  un  peu  ce  qu'il  tracasse 
là  dehors. 

Quelques  minutes  plus  tard,  il  dit  à  M.  Lobineau  :  —  Monsieur 
le  docteur,  où  sont  Joseph  et  M.  Crépin  ?  Je  vous  en  conjure,  allez 
foir  ce  qu'ils  font.  —  Quand  M.  Lobineau  revint,  il  le  trouva  qui 
amt  déjà  passé  ses  jambes  hors  du  lit  pour  aller  regarder  par  le  trou 
de  la  serrure  ce  que  faisait  M.  Lobineau  dans  la  pièce  voisine. 

Le  docteur  le  tança  vertement  sur  son  imprudence  et  jugea  né- 
cessaire de  lui  révéler  que  son  état  était  grave,  qu'il  était  atteint 
d'une  pneumonie  aiguë. 

—  Une  pneumonie!  s'écria  M.  Tèterol.  Est-ce  qu'on  peut...  serait- 
il  possible...  peut-il  arriver  que... 

—  £h!  oui,  les  imprudens  en  meurent,  lui  répondit  M.  Lobineau. 
Que  Jean  Tôterol  pût  mourir  !  cette  idée  extravagante,  insensée, 

vraiment  énorme,  ne  lui  était  jamais  venue.  Il  croyait  fermement  à  la 
mort  de  tout  le  monde,  cela  allait  de  soi,  mais  à  la  sienne  I  Eh  quoi  I 
il  avait  tant  travaillé,  tant  sué,  pour  s'en  aller  piteusement  et  pour 
laisser  son  bien  aux  autres  !  Les  autres  mettraient  leur  nez  dans 
ses  affaires!  les  autres  manieraient  ses  clés,  ses  clés  adorées!  les 
autres  ouvriraient^sans  façon  ses  tiroirs,  ses  tiroirs  qui  étaient  à  lui, 
et  se  permettraient  de  voir  ce  qu'il  y  avait  dedans  !  les  autres  four- 
rageraient ses  papiers  !  les  autres  furèteraient  dans  son  secrétaire  I 
A  cette  pensée  il  éprouvait  des  indignations,  des  fureurs.  Non,  cela 
n'était  pas  possible.  Il  lui  semblait  que  sa  mort  ferait  un  vide,  un 
trou  effroyable  dans  l'univers,  que  lui  disparu,  il  n'y  aurait  plus 
rien,  plus  rien  du^tout.  A  quoi  servirait  désormais  le  soleil,  qu'il 
onployait  à  éclairer  sa  gloire  et  à  mûrir  ses  blés?  Quand  Jean  Téterol 
ne  serait  plus  là,  le  soleil  n'aurait  plus  rien  à  faire. 

Il  en  conclut  que  M.  Lobineau  était  un  franc  imbécile,  et  que  cet 
hnbécile  était  peut-être  soudoyé  par  M.  de  Saligneux.  Son  premier 
mouvement  fut  délie  prier  de  prendre  la  porte,  de  ne  plus  reparaître 
devant  lui,  après  quoi  il  jeta  à  la  tête  de  Joseph  un  verre  de  tisane, 
que  celui-ci  lai  avait  présenté  maladroitement  et  dont  quelques 

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S2  RBVmS  DES  DEUX  MONDES. 

gouttes  s'étaient  répandues  sur  la  courte-pointe  de  son  Ut.  Alors 
M.  Lobineau  prit  sa  ]^us  grosse  voix  poilr  lui  déclarer  solenneUement 
quey  quand  ses  malades  n'étaient  pas  raisonnables,  il  ne  répondait 
pas  de  leur  yie.  M.  Tëterol  le  regarda  dans  les  yeux  et  se  calma  su- 
bitement. Jusque-là  il  n'ayait  exécuté  qu'à  moitié  ses  ordonnances^ 
parce  qu'une  ordonnance  ressemble  à  un  ordre  et  qu'il  avait  Fbabî^ 
tude  de  donner  des  ordres  et  de  n'en  point  recevoir .^  De  ce  moment, 
il  fut  docile  comme  un  agneau  ;  il  se  laissa  mettre  les  ventouses  et 
autant  de  sangsues  qu'on  voulut.  Il  disait  d'un  ton  presque  doux  : 
—  Voyez,  docteur,  comme  je  suis  tranquille.  Est-ce  ainsi  qu'il  faut 
me  tenir?  mon  bras  ne  vous  gêne  pas?  parlez,  vous  n'avez  qu'à  dire, 
je  ferai  tout  ce  qu'il  vous  plaira.  —  Et  il  ajoutait  tacitement  :  — 
Quand  je  serai  sur  pied,  tu  me  le  paieras  ! 

Cependant  il  eut  le  suriendemain  un  nouvel  accès  de  colère. 
M.  Lobineau,  qui  commençait  à  s'inquiéter  sérieusement  de  l'état  de 
son  malade,  fit  part  de  ses  anxiétés  à  l'abbé  Miraud,  et  le  bon  curé, 
qui  venait  chaque  matin  prendre  des  nouvelles  de  M.  Téterol,  faisant 
effort  sur  sa  timidité,  se  hasarda  à  lui  demander  avec  beaucoup 
de  circonlocutions  s'il  ne  jugeait  pas  convenable  d'avertir  son  fils 
et  de  l'appeler. 

M.  Têterol  fit  un  grand  geste  et  répondit:  —  Je  ne  révérai  jamais 
ce  monstre  d'ingratitude. 

—  Je  sais  que  vous  avez  eu  maille  à  partir  avec  lui,  reprit  le  curé. 
J'ignore  quels  sont  vos  griefs,  et  je  veux  admettre  qu'ils  sont  très 
graves.  Un  bon  mouvement,  monsieur  Téterol  I  un  fils  est  U)ujours 
un  fils.  * 

—  Un  ingrat  n'est  pas  un  fils,  répliqua-t-il. 

Alors  le  bon  curé,  prenant  son  courage  à  deux  mains,  entama  un 
long  discours  pour  lui  représenter  que  nous  devons  pardonner  à 
ceux  qui  nous  ont  offensés,  si  nous  voulons  que  la  justice  étemelle 
nous  pardonne  nos  péchés,  qu'il  est  dangereux  de  se  présenter  de^ 
vaut  le  tribunal  suprême  avec  une  haine  dans  le  cœur,  que  le  ciel 
appartient  aux  débonnaires  et  aux  indulgens. 

M.  Têterol  l'interrompit  en  s'écriant  :  —  Pour  qui  me  prenez-vous? 
Allez  conter  vos  histoires  aux  vieilles  femmes  I  estrce  que  je  crois  à 
ces  fables? —  Et  saisissant  dans  sa  main  crispée  et  tremblante  la  clé 
de  son  secrétaire,  qu'il  portait  suspendue  à  son  cou  entre  sa  che- 
mise et  son  gilet  de  flanelle,  il  la  lui  montra  en  disant  :  —  Monsieur 
le  curé,  je  crois  à  cela.  —  Puis  il  se  tourna  du  côté  du  mur. 

La  nuit  suivante  fut  mauvaise,  et  il  parut  que  c'en  était  fait  du 
propriétaire  de  la  Maison-Blanche.  Minuit  venait  de  sonner,  quand 
il  aperçut  distinctement  la  camarde.  Elle  se  tenait  debout  à  son 
chevet;  c'était  bien  elle,  avec  son  nez  court,  avec  son  crâne  nu  et 
poli,  avec  ses  orbites  creuses,  avec  ce  je  ne  sais  quoi  gui  fait  d'elle 


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l'i0B£  de  jeax  tètsmsl.  2S 

la  chose  du  monde  la  plus  prévue  et  la  phi8  imprévue,  la  plus  cer- 
taine  et  la  plus  iocroyable,  la  plus  réelle  et  la  plus  impossible.  II 
lia  parla  longtemps,  comme  s'il  n  avait  pas  su  qu'elle  était  sourde. 
U  lui  disait  :  —  Ta  t'es  trompée  de  porte,  œ  n'est  pas  pour  moi 
<I«e  ta  viens.  Prends-en  un  autre,  prends  qui  tu  voudras,  prends 
raU>é  Mirand,  qui  est  tout  cassé  et  qui  croit  en  Dieu,  prends  Jo- 
seph qui  est  si  maladroit,  prends  mes  ouvriers,  prencfe  mes  do- 
mestiques qui  sont  des  fainéans,  prends  le  docteur  Lobineau  qui 
n'est  qu'une  bète;  moi,  j'ai  encore  tant  de  choses  à  faire!  je  n'ai 
pas  exécuté  mon  idée.  Tu  repasseras  dans  cinq  ans,  dans  six  ans; 
mais  aujourd'hui*. •  Gela  ferait  trop  de  plaisir  à  ce  baron.  Je  te  le 
àame,  celui-là,  et  je  te  donne  aussi  sa  ûlle,  sa  sceur,  ses  valets,  toute 
sa  maison;  prends-les  tous,  mais  va-t'en.  —  La  camarde  ne  répoD- 
daîtpas;  elle  attachait  sur  lui  ses  yeux  sans  regard,  et  il  finit  par 
Raviser  qu'elle  était  sourde.  Il  lui  prit  une  angoisse  mortelle,  une 
foeur  glacée  se  répandit  sur  tout  son  corps.  II  fit  un  effort  su- 
prÊme  pour  soulever  ses  deux  mains;  il  les  joignit  comme  jadis  en 
berne  de  coupe,  et  ces  deux  mains  où  il  avait  vu  autrefois  tant  de 
choses,  des  champs,  des  prairies,  des  v%nes,  des  verg«*s  en  fleur, 
des  châteaux,  des  mariages,  des  vengeances,  il  eut  beau  regarder, 
il  n'y  vit  rien,  absolument  rien  ;  elles  exhalaient  une  odeur  de  terre 
fraîchement  remuée,  et  elles  étaient  vides  comme  une  fosse  qui 
attend  son  cadavre.  Alors  il  crut  sentir  qu'il  s'en  allait,  que  son 
cœur  cessait  de  battre,  que  le  froid  le  gagnait,  que  la  vie  se  reti- 
rait de  hii,  que  son  idée  lui  échappait,  que  son  cerveau  se  vidait, 
qu'il  entrait  dans  le  néant  et  dans  les  mornes  profondeurs  d'un  si- 
lence où  il  y  avait  de  l'épouvante.  Il  ferma  les  yeux,  puis  il  essaya  de 
tOQcher  la  clé  précieuse  qu'il  portait  à  son  cou  et  qui  était  vraiment 
U  dé  de  son  bonheur,  la  clé  de  son  âme;  ses  doigts  impuissans  ne 
parent  airiver  jusqu'à  elle,  et  il  comprit  que  c'était  fini,  que  tout 
lui  manquait,  que  sa  volonté  s'était  brisée  contre  un  inexorable 
refus. 

Quelques  heures  plus  tard,  quand  M.  Lobineau  vint  s'enquérir 
de  l'état  de  son  malade,  qu'il  croyait  perdu,  M.  Tèterol  dormait 
profondément.  Il  s'éveilla  enfin;  mais  avant  d'ouvrir  les  yeux  il 
tint  conseil  pendant  qifôlques  inslans  pour  savoir  où  il  en  était,  il 
fit  comme  à  tâtons  le  tour  de  lui-même,  il  découvrit  que  la  crise 
^tait  passée  et  qu'il  était  en  vie.  11  réussit  à  se  mettre  sur  son 
séant,  arracha  le  mouchoir  noué  autour  de  sa  tête,  le  jeta  au  pied 
de  son  lit,  et  regardant  son  médecin  avec  un  sourire  narquois  : 

—  Vous  voilà  bien  étonné,  docteur;  il  n'y  a  que  les  imbéciles 
qui  se  laissent  mourir. 

Huit  jours  après,  il  était  sur  pied,  gaillard  et  dispos,  rentré  en 
possession  de  son  appétit,  de  ses  terres,  de  ses  armoires  et  de  ses 


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2&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

papiers.  Cependant  il  n'avait  pas  subi  impunément  cette  épreuve; 
lorsqu'on  a  causé  nez  à  nez  avec  la  camarde  une  nuit  durant,  il  en 
reste  quelque  chose  ;  impossible  d'oublier  tout  ce  qu'elle  a  dit. 
M.  Têterol  avait  moins  de  confiance  en  lui-même  ;  il  n'était  plus 
aussi  convaincu  que  sa  volonté  était  plus  forte  que  tout  et  qu'il 
n'avait  besoin  de  personne.  Sa  maison  lui  semblait  un  peu  déserte, 
et  la  solitude  lui  faisait  peur  ;  mais  l'idée  de  se  réconcilier  avec 
son  fils  ne  lui  vint  pas.  Il  réfléchit  profondément  aux  insinuations 
que  lui  avait  faites  M.  Crépin.  Il  se  dit  que,  s'il  parvenait  à  se  pro- 
curer une  femme  encore  plus  docile  que  la  première  et  beaucoup 
plus  courte  d'esprit,  qui  épousât  toutes  ses  opinions,  qui  fût  sa 
très  humble  servante,  sa  maison  serait  plus  agréable,  qu'il  aurait 
auprès  de  lui  une  tète  de  Turc  sur  qui  essayer  ses  forces  et  passer 
ses  colères,  que  cette  tête  serait  toujours  là  pour  lui  répondre 
quand  il  serait  en  humeur  de  causer,  qu'elle  monterait  la  garde  de- 
vant ses  serrures  et,  en  cas  de  rechute,  lui  présenterait  ses  tisanes 
sans  en  répandre  la  moitié  sur  ses  draps  comme  ce  fieffé  maladroit 
de  Joseph.  Il  rumina  pendant  deux  jours  cette  pensée,  il  alla  aux 
renseignemens.  L'abbé  Miraud  connaissait  M"*  Crépin,  et  lui  apprit, 
sans  se  douter  de  son  projet,  qu'elle  était  aussi  nulle  qu'on  pou- 
vait le  désirer,  que  non-seulement  elle  n'avait  pas  l'imagination 
orientale,  mais  qu'elle  n'en  avait  point  du  tout,  que  c'était  au  de- 
meurant une  excellente  personne,  d'humeur  facile,  de  manières 
douces,  d'une  conduite  irréprochable.  Une  seule  considération  arrê- 
tait M.  Têterol  :  il  ne  pouvait  songer  sans  mélancolie  au  plaisir  qu'il 
causerait  à  M.  Crépin  en  épousant  sa  sœur,  à  l'honneur  insigne  qu'il 
lui  ferait  en  devenant  son  beau-frère.  Quel  parti  prendre?  Sortir  de 
chez  lui,  se  déranger  pour  se  mettre  en  quête  d'une  femme,  cela 
ne  pouvait  convenir  à  ce  sultan.  Il  aurait  voulu  que  toutes  les  de- 
moiselles disponibles  du  département  se  présentassent  un  matin  à 
la  Maison-Blanche  pour  s'y  faire  passer  en  revue, 

Attendant  son  caprice  et  briguant  non  mouchoir. 

Mais  les  sultans  eux-mêmes  ne  font  pas  tout  ce  qui  leur  plaît.  Il  se 
résolut  à  accepter  les  bons  offices  et  la  proposition  du  drôle  qu'il 
méprisait.  Il  se  promit  que  le  premier  article  du  décalogue  qu'il 
enseignerait  à  sa  seconde  femme  serait  ainsi  conçu  :  —  «  Tu  te 
souviendras  que  ton  frère  est  un  paltoquet,  qui  t'a  mariée  à  M.  Tê- 
terol dans  une  vue  intéressée;  tu  ne  lui  parleras  jamais  de  tes 
affaires  ni  des  miennes,  et  pour  plus  de  sûreté  tu  profiteras  de  la 
première  occasion  pour  te  brouiller  avec  lui  et  pour  le  mettre  à  la 
porte.» 

Un  jour  que  M.  Crépin  était  venu  le  voir,  il  le  retint  à  dîner,  et 
entre  la  poire  et  le  fromage  il  lui  dit,  en  clignant  l'œil^droit  : 


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l'idée  de   JEAN  TÊTEROL.  25 

—  Eh  bien,  mon  maître,  Tavez-vous  trouvée? 

—  Qui  donc? 

—  Cette  femme  incomparable  que  vous  me  destinez. 

—  Ah!  permettez,  s'écria  M.  Crépin  en  saisissant  avidement  la 
balle  au  bond,  ma  proposition  avait  été  si  mal  reçue... 

—  Elle  était  inepte,  interrompit  M.  Téterol,  et  elle  l'est  encore. 

—  En  ce  cas,  parlons  d'autre  chose,  répliqua  l'agent  d'afiaires. 
Et  en  effet  on  parla  d'autre  chose  ;  mais  au  bout  de  quelques  mi- 
nutes, M.  Téterol,  clignant  cette  fois  l'œil  gauche  : 

—  Puisque  vous  le  voulez,  dit-il,  écrivez-lui,  maître  Crépin. 

—  A  qui? 

—  Ehl  ne  faites  pas  l'innocent.  Mais  écoutez-moi  bien,  vous 
feriez  mieux  de  ne  pas  lui  dire  ce  que  vous  lui  voulez,  car  je  ne 
m'engage  à  rien.  Je  ne  suis  pas  homme  à  acheter  chat  en  poche ,  et 
featends  conserver  l'entière  liberté  de  mes  résolutions.  Prenez  un 
prétexte  pour  la  faire  venir,  et,  s'il  le  faut,  je  paierai  les  frais  du 
Yoyage.  Quand  elle  sera  ici,  je  l'examinerai;  si  elle  me  convient, 
nous  verrons. 

n  en  parlait  comme  d^'une  vache  qu'on  achète  à  la  foire.  Ce  soir- 
là  M.  Crépin  écrivit  deux  lettres,  qu'il  expédia,  l'une  à  Londres, 
l'antre  à  Paris.  L'abbé  Miraud,  ayant  réussi  à  se  procurer  l'adresse 
de  M.  Pointai,  lui  avait  annoncé  la  maladie  de  M.  Téterol,  pour  qu'il 
en  informât  Lionel.  Celui-ci  se  disposait  à  partir  pour  Saligneux, 
quand  une  seconde  dépêche  du  curé  lui  apprit  que  le  malade  était 
hors  d'affaire.  Son  émotion  avait  été  vive.  La  pensée  que  son  père 
aurait  pu  mourir  sans  s'être  réconcilié  avec  lui  le  tourmentait.  11  se 
décida  à  lui  écrire  pour  lui  témoigner  son  désir  de  le  voir.  Sa  lettre 
se  terminait  ainsi  : 

o  J'ai  refusé  de  me  marier  selon  tes  désirs;  il  est  probable  que  je 
ne  me  marierai  jamais.  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  je  ne  me  pas- 
serai pas  de  ton  consentement.  Je  te  supplie  de  me  pardonner  le 
chagrin  que  j'ai  dû  te  faire  et  de  me  rendre  ton  affection.  Tu  as  été 
malade,  et  ce  sont  des  étrangers  et  des  mercenaires  qui  t'ont  soigné. 
Pourquoi  ne  m'as-tu  pas  fait  venir?  Je  ne  suis  donc  plus  rien  pour 
toi?  Promets-moi  qu'à  l'avenir  tu  n'auras  pas  d'autre  garde-malade 
que  moi.  » 

M.  Téterol  n'avait  pas  daigné  répondre  à  cette  lettre;  il  en  chargea 
H.  Crépin,  qui  s'en  acquitta  comme  suit  : 

<c  Monsieur,  j'ai  le  chagrin  de  vous  apprendre  qu'après  les  scènes 
violentes  quLont  eu  lieu  entre  M.  votre  père  et  vous,  il  désire  res- 
ter quelque  temps  encore  sans  vous  voir.  Quoiqu'il  soit  en  pleine 
convalescence ,  son  médecin  lui  prescrit  d'éviter  toute  émotion  pé- 
nible; il  en  aurait  en  vous  revoyant.  S'il  a  des  griefs  fondés  contre 
vous,  n'allez  pas  croire  qu'il  regrette  le  mariage  auquel  vous  n'avez 

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20  RETOB  DES  DEUX  MONDES. 

pas  voulu  consentir;  ce  mariage  serait  encore  possible  qu*il  ne  von* 
drait  plus  en  entendre  parler;  il  ne  pardonnera  janmis  à  M.  de  Sa- 
ligneux  et  à  sa  fille  le  procédé  déloyal  doat  ils  ont  usé  en  cette  af- 
faire. Au  reste,  il  prend  acte  de  votre  pronoesse  de  ne  jamais  vous 
marier  sans  son  aveu;  il  estime  que  c'est  bien  le  moins  que  vous 
lui  deviez.  Comme  récompense  de  vos  bons  sentimens,  il  me  charge 
de  vous  amioncer  que  vous  pourrez  vous  épai*gDer  à  l'avenir  toute 
inquiétude  à  son  sujet;  il  ne  sera  plus  livré  aux  soins  des  étrangers 
et  des  mercenaires,  car  il  a  formé  le  dessein  de  se  remarier  avant 
peu.  U  ne  doute  pas  que  cette  résolution  ne  voos  soit  agréable,  et  il 
s'empresse  de  vous  en  faire  part  pour  rassurer  votre  sollicitude 
filiale,  dont  il  vous  sait  gré. 

«  Croyez,  monsieur,  je  vous  prie,  aux  sentimens  bien  dévoués  de 
votre  très  humble  serviteur.  a  Nicolas  Gbepin.  » 

XVIL 

Si  M.  Têterol  avait  cru  plonger  son  fils  dans  le  désespoir  en  lui 
annonçant  qu'il  s'apprêtait  à  convoler,  il  était  loin  de  compte.  Dans 
la  disposition  d'esprit  où  se  trouvait  Lionel,  possédé  qu'il  était  du 
désir  de  tout  se  devoir  à  lui-même,  il  aurait  facilement  renoncé  k 
tous  ses  droits  sur  une  succession  que  d'avance  on  lui  avait  repro- 
chée. ' —  Puissions-nous  être  beaucoup  à  la  partager,  peosa-t-iL 
après  avoir  lu  la  lettre  de  H.  Crépin;  si  elle  m'était  revenue  à  moi 
seul,  elle  m'aurait  pesé  comme  une  meule.  —  Au  reste,  il  était  trop 
occupé,  sa  tête  était  trop  pleine  d'ambitions  et  d'espérances,  de 
projets  et  de  regrets,  pour  que  la  vengeance  de  son  père  l'affectât 
beaucoup.  Ses  débuts  dans  le  journalisme  avaient  été  des  plus  heu- 
reux ;  peu  de  mois  lui  avaient  suffi  pour  prendre  son  rang  et  sa 
place,  pour  mettre  son  nom  en  vedette.  Ce  n'était  pas  encore  la  re- 
nommée, c'en  était  l'aube,  et  l'aurore  a  des  douceurs  que  n'a  pas 
le  plein  soleil  de  midi.  11  avait  rompu  sa  clôture,  il  quittait  souvmt 
sa  cellule  pour  cultiver  ses  anciennes  relations  et  pour  en  former 
de  nouvelles,  sachant  bien  qu'on  ne  fait  en  chambre  que  de  mé- 
chante politique,  et  qu'il  est  aussi  nécessaire  de  se  frotter  au 
monde  qu'il  est  dangereux  de  se  donner  à  lui.  Sa  figure,  ses  suc- 
cès, l'agrément  de  ses  manières,  la  distinction  de  son  e^Hrit,  lui 
attiraient  partout  un  accueil  empressé.  Les  attentions  flatteuses 
dont  il  était  l'objet  ne  le  laissaient  point  insensible;  si  pur  que  fût 
son  caractère,  il  avait  son  amour-propre.  L'absolu  désintéressement 
est  une  chimère,  et  le  moi  n'est  haïssable  que  lorsqu'il  n'y  a  ri&k 
dessous.  Lionel  était  un  ambitieux,  résolu  à  faire  sa  trouée;  mai» il 
avait  horreur  des  voies  obliques,  des  routes  honteuses,  il  entendait 
gagner  la  partie  de  franc  jeu,  il  voulait  devenir  quelqu'un  pour 

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L'IDÉS  de  J£AN  zêxebûl.  27 

servir  plus  ntileBDurat  la  cause  qui  lui  était  chère  et  dont  il  confon* 
dait  les  espérances  a^ec  les  siennes,  Tavenir  avec  ses  propres  des- 
tinées. —  fit  M^  de  Saligneuz,  dira-t-on,  y  pensait-il  toujours?  — 
Hélas I  oui.  —  Il  n'avait  donc  pas  réussi  à  l'oublier?  —  II  s'y  était 
vainement  appliqué.  —  Et  il  l'aimait  toujours  autant?  —  Il  se  flat- 
tait de  ne  plus  l'aÉner.  Elle  lui  in^irait  un  sentiment  qui  ressem- 
bUt  à  de  la  haine.  Il  travaillait  qpiniàtrément  à  démolir  son  idole; 
à  faroe  de  lui  répéter  sans  cesse  :  a  Va,  tu  n'es  qu'un  petit  esprit  et 
Bi  petit  cœur  !  »  il  avait  fini  par  le  croire.  Il  tâchait  aussi  de  se  per- 
suada que  ses  yeux  l'avaient  abusé,  que  la  beauté  de  cette  bnme 
était  fort  discutable  et  que  le  premier  devoir  d'une  jolie  femme  est 
f  être  blonde.  GeUe  idée  le  poursuivait  dans  tous  les  salons  qu'il 
fréquentait;  il  y  cherchait  une  blonde  dont  il  pût  en  consciecnce  se 
dire  follement  amoureux.  Les  mois  succédaient  aux  mois,  il  ne  la 
trouvait  pas;  mais  il  ne  laissait  pas  de  se  croire  guérL 

Un  jour  qu'il  passait  dans  la  rue  de  la  Paix  pour  aller  faire  une 
naîle,  il  s'aperçut  qu'il  avait  oublié  ses  gants.  Il  entra  pour  en 
acheter  chez  un  gantier  à  la  mode,  qui  le  fournissait  dans  son  beau 
leMps.  Il  y  était  d^uis  quelques  minutes,  lorsqu'il  vit  s'arrêter  un 
cotpét  dont  la  porti^  fut  ouverte  par  un  valet  de  pied  en  livrée 
marron.  L'instant  d'après,  une  vieille  ienune  à  la  démarche  solen- 
nelle se  présenta  dans  le  magasin,  suivie  d'une  jeune  fille.  Lionel 
ne  connaissait  pas  la  vieille  dame,  qui  s'appelait  la  comtesse  de 
laines,  mais  il  reconnut  la  jeune  fille  avant  même  d'avoir  vu  son 
visage.  Tout  son  sang  reflua  vers  son  cœur,  il  aurait  voulu  être  à  mille 
lieues  de  là.  Faute  de  mieux,  il  se  retira  dans  le  fond  de  la  boutique 
espérant  qu'on  viderait  bientôt  la  place.  11  se  trompait;  M"*  de 
inines  avait  des  mains  en  fuseau  difficiles  à  ganter  et  des  goûts 
trop  particuliers  pour  n'être  pas  très  longue  dans  tous  ses  achats. 
M'^  de  Saligneux,  qui  le  savait,  s'assit  sur  une  chaise,  déplia  et  se 
mit  à  lire  attentiven^nt  un  journal,  que  son  valet  de  pied  venait 
d'acheter  pour  elle  dans  un  kiosque.  Lionel  avait  mis  ses  gants  et 
les  avait  payés;  il  ne  lui  restait  plus  qu'à  s'en  aller:  c'est  à  quoi  il 
se  décida.  Par  malheur  M"'  de  Saligneux  s'était  assise  près  de  la 
porte;  impossible  de  sortir  sans  passer  devant  elle.  Il  passa  la  tête 
haute,  détournant  les  yeux,  et  cependant  il  savait  en  refermant  la 
porte  du  magasin  que  M"*  de  Saligneux  l'avait  regardé,  que  le 
jounaal  qu'elle  lisait  était  celui  où  il  écrivait  et  qu'elle  était  oc- 
cupée à  méditer  un  article  dont  il  était  content  et  fier.  Il  savait 
Cernent  que  brunes  ou  blondes,  les  idoles  se  vengent  de  leurs 
<i^lis8eurs  et  que  souvent  on  se  croit  gu^  quand  on  ne  l'est  pas  • 
Le  lendeoMûn,  Lionel  reçut  un  mot  de  M.  Pointai,  chez  qui  il 
<Jlnait  d'habitude  une  fois  par  semaine.  Le  notaire  lui  écrivait  qu'il 
;  sur  lui  pour  le  lundi  suivant,  et  il  ajoutait  :  —  «  Par  ex- 


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28  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

ception,  ne  fen  déplaise,  nous  serons  tête  à  tête;  ne  va  pas  me 
faire  faux  bond,  je  n'aime  pas  à  diner  seul.  » 

Lionel  fut  exact  au  rendez-vous.  Pendant  le  repas,  on  causa  des 
questions  du  jour,  et  on  se  chamailla;  M.  Pointai  prétendait  que 
la  politique  n'avait  été  inventée  que  pour  cela.  En  sortant  de  table, 
il  pria  son  invité  de  l'accompagner  rue  de  Ponthieu,  où  l'appelait 
une  affaire  pressante  :  —  Nous  fumerons  notre  cigare  en  remon- 
tant les  Champs-Elysées,  lui  dit-il.  Ma  visite  ne  me  tiendra  guère, 
et  ensuite  nous  irons  finir  notre  soirée  dans  quelque  théâtre.  Je  suis 
de  belle  humeur  aujourd'hui,  je  me  sens  jeune,  et  je  médite  une 
folie. 

Dès  qu'ils  furent  au  bas  de  l'escalier,  démasquant  subitement 
ses  batteries  et  s'emparant  du  bras  du  jeune  honune  pour  qu'il  ne 
pût  pas  lui  échapper  : 

—  Ainsi  donc,  s*écria-t-il,'tu  ne  lui  as  pas  encore  pardonné  ! 

—  De  qui  parlez-vous  ?  répondit  Lionel  d'un  ton  sec  en  cherchant 
vainement  à  dégager  son  bras...  Il  était  convenu  que  nous  ne  par- 
lerions jamais  d'elle. 

—  Chez  moi,  et  j'ai  tenu  religieusement  ma  parole  ;  maïs  nous 
sommes  dans  la  rue,  d'ailleurs  une  fois  n'est  pas  coutume.  Ahl 
mon  cher  enfant,  ce  n'est  pas  bien;  tu  la  rencontres  dans  un  ma- 
gasin et  tu  fais  semblant  de  ne  pas  la  reconnaître. 

—  Elle  vous  a  fait  ses  plaintes? 

—  Non,  mais  elle  m'a  témoigné  son  étonnement.  Là,  quand  tu 
l'aurais  saluée,  en  serais-tu  mort? 

—  Vous  la  voyez  donc  et  vous  avez  l'honneur  de  recevoir  ses  con- 
fidences? 

—  Oui,  depuis  quelque  temps.  Il  faut  te  dire...  Non,  tu  ne  m'é- 
chapperas pas;  prends  ton  parti  de  m' écouter...  Je  te  disaisiqu'il  y 
a  trois  mois  son  grand-oncle,  le  marquis  de  Virevieille,  est  mort  d'un 
coup  de  sang.  Elle  a  dû  venir  à  Paris  d'abord  pour  l'enterrer,  et 
ensuite  pour  recueillir  la  succession,  dont  j'ai  fait  l'inventaire,  d'où 
tu  peux  conclure  que  les  occasions  de  causer  ensemble  ne  nous  ont 
pas  manqué.  C'était  un  drôle  d'homme  que  ce  marquis  de  Vire- 
vieille;  comme  l'auteur  de  tes  jours,  il  avait  son  idée.  11  aimait 
tendrement  sa  petite-nièce,  qui,  disait-il,  était  assassinée  par  le 
plus  dissipateur  de  tous  les  pères.  Il  l'avait  instituée  sa  légataire 
universelle,  et  pour  que  l'héritage  fût  plus  étoffé,  il  vivait  en  pauvre, 
ce  qui  était  un  excellent  moyen  de  tenir  les  emprunteurs  à  dis- 
tance. Juge  de  l'étonnement  du  baron  et  de  tout  le  monde,  quand 
on  a  appris  que,  tous  frais  déduits.  M"*  de  Saligneux  se  trouvait  à 
la  tête  d'un  gros  million  ou,  pour  être  plus  exact,  de  soixante-cinq 
mille  livres  de  rente. 

—  Grand  bien  lui  fasse,  repartit  Lionel. 

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l'iDÉ£  de  JEAN  TÊTEROL.  29 

—  Eh  !  non,  la  fortune  ne  fait  pas  le  bonheur;  elle  n'a  jamais  été 
plus  malheureuse  que  depuis  qu'elle  est  riche. 

—  De  quoi  se  plaint-elle  ? 

—  Ah  !  le  curieux. 

—  Monsieur  Pointai,  parlez-moi  de  la  cote  d'aujourd'hui  et  je 
vous  jure  que  vous  m'intéresserez  davantage. 

—  Ah  !  le  fanfaron  !  A  quoi  bon  te  faire  plus  fort  et  plus  indiffé- 
rent que  tu  n'es?  Si  M^^*^  de  Saligneux  n'était  plus  rien  pour  toi,  tu 
l'aurais  reconnue  chez  ce  gantier. 

—  Alors  pourquoi  vous  obstinez-vous  à  me  parler  d'elle?  demanda 
Lionel  avec  colère. 

—  C'est  (jue  je  n'aime  pas  les  injustices,  et  je  suis  sûr  que  tu 
pardonneras  à  cette  charmante  fille,  en  apprenant  qu'elle  est  à 
plaindre  autant  que  toi.  On  veut  absolument  la  marier  à  un  homme 
qui  ne  lui  revient  pas,  au  comte  de  Préval,  dont  son  père  fit  autre- 
fois la  connaissance  à  Saint-Pétersbourg,  où  ce  mirliîlore  était  se- 
crétaire d'ambassade  et  s'ennuyait  à  périr.  Pour  le  dire  en  passant, 
si  notre  ministre  des  affaires  étrangères  savait  son  métier,  d'ici  à 
demain  il  mettrait  à  pied  tous  les  secrétaires  qui  s'ennuient,  car 
c'est  la  preuve  qu'ils  ont  à  la  fois  l'esprit  médiocre  et  peu  de  pa- 
triotisme. Celui-ci  obtient  un  congé  ;  il  arrive  à  Paris,  renoue  avec 
le  baron ,  qui  l'informe  de  l'héritage.  Comme  il  est  homme  de 
précaution,  il  vient  me  trouver  pour  en  avoir  le  fin  mot,  et,  se 
trouvant  suffisamment  édifié,  il  se  fait  présenter  à  Théritière,  en 
tombe  amoureux,  demande  sa  main.  Un  beau  nom,  une  belle 
situation  de  fortune,  une  aimable  tournure,  du  babil,  de  l'esprit 
courant,  une  assurance  imperturbable,  que  voulez-vous  de  plus? 
Ce  jeune  homme  est  un  brillant  parti.  Malheureusement  M"*  de 
Saligneux  ne  veut  pas  en  entendre  parler.  Elle  a  exigé  tout  d'abord 
qu'on  lui  laissât  trois  mois  pour  pleurer  son  oncle,  à  qui  elle  était 
fort  attachée.  Les  trois  mois  se  sont  écoulés,  le  comte  de  Préval 
est  revenu  à  la  charge,  et,  me  soupçonnant  d'avoir  quelque  influence 
sur  ma  nouvelle  cliente,  il  m'a  prié  de  m'employer  pour  lui  ;  je  m'y 
suis  refusé,  comme  tu  peux  croire,  mais  le  baron  plaide  éloquem- 
ment  sa  cause.  La  pauvre  enfant  est  en  butte  à  une  véritable  per- 
sécution; on  la  sollicite,  on  la  semonce,  on  la  tracasse,  on  l'obsède, 
de  quoi  se  charge  surtout  la  comtesse  de  Juines,  sa  tante.  Connais-tu 
M"*  de  Juines? 

—  Non,  et  je  me  soucie  peu  de  la  connaître. 

—  Tu  as  raison,  c'est  une  femme  qui  considère  la  \'ie  comme  une 
pénitence  et  qui  se  donne  la  discipline  siu*  le  dos  des  autres.  Elle  a 
pris  sa  nièce  en  aversion,  et  elle  lui  rend  l'existence  très  dure.  Elle  a 
juré  qu'elle  lui  ferait  épouser  M.  de  Préval,  dont  elle  s'est  entichée 
sans  l'avoir  jamais  vu,  car  elle  n'était  pas  là  quand  il  s'est  présenté. 

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30  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Elle  reproche  au  baron  d'être-  trop  mou  dans  cette  affaire,  de  ne  pas 
savoir  ordonner.  Je  la  déteste,  cette  mégërei  je  s^ais  ravi  de  kd 
jouer  un  mauvais  tour.  De  quoi  ne  s' est-elle  pas  avisée?  Elle  est 
venue  me  prier  de  lui  amener  le  comte  un  de  ces  soirs,  dans  l'espé- 
rance qu'en  face  de  ce  héros,  sa  nièce,  snse  au  pied  du  mur,  n'osera 
pas  dire  non  et  qu'elle  lui  extorquera  son  consentement.  Me  prend-* 
elle  pour  une  agence  de  mariages?  D'ailleurs  dans  ma  longue  car- 
rière j'ai  toujours  tenu  le  parti  de  la  jeunesse  et  de  l'innocence; 
aussi  me  suis-je  empressé  d'avertir  M"*  de  Saligaeux  du  piège 
qu'on  lui  préparait. 

—  Vous  avez  eu  tort,  monsieur  Pointai.  Il  ne  faut  pas  croire  si 
facilement  à  l'innocence  et  à  la  jeunesse.  Mon  opinion  très  sincère 
est  que  le  comte  de  Préval  convient  parfaitement  à  M'^'^de  Saligneux« 
Poussez  à  la  roue,  travaillez  à  ce  mariage,  elle  vous  en  sera  recon- 
naissante. 

—  Âhl  doucement.  Quoiqu'elle  ne  m'ait  point  fait  de  conûdences, 
je  la  soupçonne  d'avoir  dans  le  cœur  je  ne  sais  quelle  inquiétude, 
quel  doux  souvenir,  quelle  préférence  secrète.. •  Et  toi-même  ne 
m'as-tu  pas  insinué  naguère  qu'un  certain  Théodore  était  bien  dans 
ses  papiers? 

—  Vrainaent  j'avais  oublié  le  Théodore,  s'écria  Lionel.  Eh  1  bon 
Dieu,  va  pour  Théodore,  qu'elle  l'épouse  bien  vite,  que  cela  finisse, 
et,  je  vous  en  conjure,  parlons  de  la  cote. 

  ces  mots,  il  arracha  de  sa  bouche  et  jeta  à  terre  son  cigare 
dont  la  saveur  lui  paraissait  amère,  dont  la  fumée  lui  semblait  acre. 

Ils  avaient  attdnt  la  rue  de  Ponthieu.  M.  Pointai  s'arrêta  devant 
la  porte  d'un  petit  bd^tel  entre  cour  et  jardin,  dont  l'apparence  ^it 
modeste.  Cet  hôtel  avait  appartenu  pendant  (Mx-huit  ans  à  feu  le 
marquis  de  Virevieille. 

—  Nous  voici  arrivés,  reprit  le  notoire.  Il  faut  que  j'entre  dans 
cette  baraque  pour  dcmner  une  réponse  à  une  vieille  fenmie,  qui 
n'est  pas  amusante  tous  les  jours.  Promëne-4oi  quelques  instans,  je 
ne  serai  pas  long.  —  Puis,  se  ravisant  :  —  Fais  mieux,  entre  avec 
moi.  Il  s'agit  d'une  question  de  droit  assez  compliquée,  et  tous  nous 
aiderez  de  vos  avis,  momsieur  le  jurisconsulte. 

Liond  déclina  d'abord  cette  proposition,  il  finit  par  céder  aux 
vives  instances  de  M.  Pointai,  qui  l'entraîna  dans  la  cour  et  sonna. 
Un  vieux  domestique  vint  leur  ouvrir. 

—  Ces  dames  sont  là?  demanda  M.  Pointai.  Inutile  de  nous  in- 
troduire et  de  nous  annoncer,  vous  savez  que  je  connais  les  êtres, 
et  nous  sommes  attendus. 

Aussitôt,  s'accrocbant  de  nouveau  au  bras  de  Lionel,  qu'il  était 
résolu  à  ne  pas  lâcher,  il  gravit  &vec  lui  un  escalier  de  pierre  aux 
marches  lunées  et  ânréchées.  L'instant  d'i^rës,  il  le  poussait  dans 

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l'idée  de  JEAIf  TËTBROL.  SI 

on  salon  où  il  y  avait  une  table  ovale,  éclûrée  d'une  kmpe,  et  des 
deux  côtés  de  cette  table  deux  femmes,  occupées  l'une  à  broder, 
Fantre  à  lire.  Quelques  jours  auparavant  Lionel  avait  rencontré  ces 
deux  femmes  chez  un  gantier. 

—  Ah!  qoe  c'est  bien  à  vous,  monsieur  Pointai  1  s'écria  la  com- 
tesse de  Juines,  en  se  levant  précipitamment  pour  venir  à  sa  ren- 
contre. 

—  Madame  la  comtesse,  répondit-il,  vous  me  faites  jouer  ce  soir 
un  rôle  bien  smgutier,  bien  délicat,  bien  compromettant  pour  un 
notaire.  Ne  saveas-vous  pas  qu'il  leur  est  défendu  à  ces  pauvres  no- 
taires d'instrumenter  hors  de  leur  ressort,  à  peine  d'être  suspendus 
de  leurs  fonctions  pendant  trois  nK)is  et  destitués  en  cas  de  récidive? 
Heureusement  j'ai  les  cheveux  gris  et  je  sais  en  marché  pour  vendre 
mon  étude.  Arrive  que  pourra,  que  votre  volonté  soit  faite! 

Il  s'inclina  respectueusement,  gagna  la  porte,  di^>arut.  Con- 
fondu, abasourdi  de  cette  aventure,  Lionel,  qui  croyait  rêver,  Lionel, 
à  qui  la  tête  tournait,  ne  songea  pas  à  le  suivre.  Il  voyait  trouble; 
mais  au  travers  de  son  brouillard  il  apercevait  deux  grands  yeux 
bruns,  dont  le  regard  le  tenait  cloué  sur  place. 

Cependant  M"*  de  Saligneux  s'était  levée  aussi  et  semblait  se 
disposer  à  battre  en  retraite. 

—  Kestez,  mademoiselle,  lui  dit  impérieusement  sa  tante,  votre 
présence  nous  est  nécessaire.  — Puis,  se  retournant  vers  Lionel,  elle 
ajouta  avec  un  sourire  noblement  gracieux  :  —  Soyez  le  bienvenu, 
mon  cher  comte;  il  me  tardait  de  faire  votre  connaissance. 

—  Yous  vous  méprenez,  madame,  lui  répondit  Lionel;  je  ne  suis 
pas  le  comte  de  Prêtai. 

Elle  lui  fit  un  second  sourire  encore  plus  gracieux  que  le  pre- 
mier; il  n'avait  pas  parié  assez  haut  pour  se  faire  entendre  de  cette 
oreille  rebelle.  Il  allait  répéter  sa  réponse;  mais  M"*  de  Saligneux, 
qui  s'était  approchée  de  lui  sous  prétexte  de  lui  avancer  un  fauteuil, 
hd  <fit  du  bout  des  lèvres  et  rapidement  : 

—  Monsieur,  je  pr^ids  tout  sur  moi,  et  d'ailleurs  vous  êtes  chez 
moi,  et  d'ailleurs  encore  je  sais  si  malheureuse  que  tout  m'est  permis. 
Laissez  M"*  de  Juines  dans  son  erreur;  elle  vous  dira  des  choses 
que  je  ne  peux  pas  vous  dire  et  qui  peut-être  vous  intéresseront. 

Lionel,  comme  éperdu,  ne  savait  où  il  en  était;  mais  les  grands 
yeux  bruns  le  fascinaient.  11  renonça  à  détromper  la  comtesse;  il 
s'assit  et  il  attendit. 

—  Mon  cher  comte,  reprit  iP"  de  Juines  avec  une  majestueuse 
affabilité,  mon  frère  m'a  instruite  de  la  démardie  que  vous  avez 
faite  auprès  de  lui;  la  demande  que  vous  lui  avez  adressée  a  son 
approbation,  et  je  tenais  à  vous  dire  qu'elle  a  aussi  la  mienne. 

—  Cela  ne  suffit  pas,  lui  cria  M"'  de  Saligneux. 

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32  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Je  VOUS  en  prie,  monsieur,  poursuivit  M"«  de  Juines,  n'atta- 
chez aucune  importance  aux  propos  de  ma  nièce;  c'est  une  enfant. 
Mais  ne  craignez  rien,  son  consentement  vous  est  acquis,  et  je  vous 
garantis  qu'elle  se  soumettra  de  très  bonne  grâce. 

—  Eh  I  oui,  je  consens  à  me  soumettre,  s'écria  M"*  de  Saligneux, 
mais  à  une  condition. 

—  Quelle  est  cette  condition? 

—  Je  désire  que  vous  expliquiez  très  franchement  à  monsieur  les 
raisons  que  je  puis  avoir  de  ne  pas  épouser  le  comte  de  Préval. 

—  Eh  quoi  !  Claire,  vous  prétendez  que  je  lui  raconte... 

—  Je  l'exige,  interrompit-elle.  Je  veux  qu'il  soit  instruit  de  tout, 
afin  qu'il  prenne  son  parti  en  connaissance  de  cause.  C'est  son 
droit...  N'est-il  pas  vrai,  monsieur? 

Lionel  demeura  immobile  et  muet  comme  une  statue. 

—  Monsieur  déclare  que  c'est  son  droit,  poursuivit-elle  en  se 
penchant  à  l'oreille  de  sa  tante.  Il  veut  tout  savoir. 

—  On  m'impose,  mon  cher  comte,  une  bien  dure  épreuve,  re- 
prit M"®  de  Juines.  Me  voilà  obligée  de  vous  dire  qu'il  existe  par 
le  monde  un  certain  Jean  Têterol,  je  crois  bien  que  c'est  son  nom, 
un  homme  de  rien  devenu  millionnaire  et  qui  s'imagine  que  ses 
millions  peuvent  servir  à  tout,  même  à  décrocher  les  étoiles...  Que 
voulez-vous?  Il  y  a  des  Têterol,  peut-être  en  avez-vous  rencontré 
vous-même. 

Lionel  s'inclina  profondément  en  signe  d'adhésion. 

—  Celui  dont  je  parle,  continua  M"*  de  Juines,  avait  conçu  le 
projet  le  plus  inouï,  le  plus  étourdissant.  Comment  vous  dirai-je?.. 
Figurez-vous  qu'il  a  un  fils,  le  malheureux,  et  que  dans  le  temps 
mon  pauvre  frère  a  éprouvé  des  embarras  d'argent.  Ce  Têterol  sut 
en  profiter,  et  il  lui  arracha  la  promesse  écrite...  Dispensez -moi 
d'achever  ma  phrase.  Ah!  si  je  m'étais  doutée...  mais  je  n'ai  rien 
su  que  plus  tard.  Voilà  donc  ce  sot  jouvenceau  qui  vient  en  per- 
sonne offrir  son  cœur  à  ma  nièce,  à  qui  je  dois  rendre  le  témoignage 
qu'elle  lui  a  dit  son  fait  en  termes  assez  durs.  Elle  a  du  bon,  cette 
enfant  ;  il  ne  lui  manque  que  les  formes,  c'est  vous  qui  les  lui  ap- 
prendrez. 

Voyant  qu'elle  s'écartait  de  son  sujet.  M"®  de  Saligneux  lui  dit  : 
—  Et  après,  madame? 

—  Et  après,  il  arriva  que  ce  jeune  homme,  qui  est  un  peu  moins 
extravagant  que  son  père,  comprit  l'énormité  de  sa  conduite,  qu'il 
fit  lui-même  justice  de  ses  prétentions  et  déchira  ou  brûla  cette 
promesse  qu'un  butor  sans  scrupules  avait  extorquée  au  baron.  11 
paraît  que  son  père  a  mal  pris  la  chose,  qu'on  s'est  brouillé  et  que 
ce  pauvre  garçon  vit  aujourd'hui  dans  une  mansarde  où  ni  vous  ni 
moi  n'irons  le  chercher. 


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l'idée  de  JEAN  TÊTEBOL.  33 

—  Gageons,  madame,  qu'il  y  est  parfaitement  heureux,  lui  ré- 
pondit Lionel,  qui  venait  de  recouvrer  la  voix. 

—  C'est  faux,  monsieur,  lui  cria  M"®  de  Saligneux;  j'en  appelle 
à  M.  Pointai...  Mais,  ma  tante,  vous  n'avez  pas  fini  votre  histoire. 

—  Oh  !  je  dirai  tout.  La  fin  de  l'histoire,  c'est  qu'à  la  suite  de 
ces  incidens  il  s'est  fait  un  revirement  soudain  dans  l'esprit  de  cette 
jeune  folle,  et  que  ce  jeune  homme,  qu'elle  trouvait  commun,  désa- 
gréable, fat,  insolent,  odieux,  tout  à  coup  lui  a  paru  charmant;  mais 
rassurez-vous,  il  n'en  sait  et  n'en  saura  jamais  rien. 

—  En  efiet,  interrompit  Glaire,  je  n'aurais  jamais  eu  le  courage 
de  lui  faire  un  tel  aveu;  il  était  nécessaire  que  quelqu'un  s'en 
chargeât  pour  moi.  Mais  qu'en  pensez -vous,  monsieur,  ne  trou- 
vez-vous pas  que  ce  brûleur  de  billets  mérite  qu'on  lui  veuille  du 
bien? 

—  Pur  enfantillage  que  tout  cela,  je  vous  le  répète,  mon  cher 
comte,  s'écria  M"*  de  Juines.  Ma  nièce  n'a  pas  revu  ce  Lionel  et  ne 
te  reverra  point.  Et  plût  au  ciel  qu'il  fût  ici!  En  le  voyant  assis  à 
côté  de  vous,  elle  ferait  sans  doute  des  comparaisons  peu  flatteuses 
pour  lui ,  elle  comprendrait  toute  la  difiérence  qu'il  y  a  entre  un 
jeune  homme  de  notre  monde  et  un  Tèterol.  Que  vous  en  semble, 
mademoiselle? 

—  Il  me  semble,  ma  tante,  lui  répondit-elle,  qu'il  y  a  du  vrai 
dans  ce  que  vous  dites,  et  que  je  n'ai  plus  besoin  de  réfléchir  ni 
de  comparer.  Si  après  le  récit  que  vous  lui  avez  fait  monsieur  veut 
encore  de  moi,  je  finirai,  comme  je  vous  l'ai  promis,  par  me  sou- 
mettre de  bonne  grâce. 

—  Je  savais  bien  que  mon*invention  était  bonne,  s'écria  M™*  de 
Juines  triomphante,  et  qu'il  suffisait  de  vous  faire  venir,  mon  cher 
comte,  pour  avoir  raison  de  ses  refus. 

Lionel  ferma  les  yeux  et  les  rouvrit,  pour  s'assurer  qu'il  ne  dor- 
mait pas.  Puis,  avançant  la  tête,  il  dit  à  M"'  de  Saligneux  :  — Mais, 
s'il  en  est  ainsi,  qui  donc  est  Théodore? 

Elle  s'approcha  de  lui,  et  lui  répliqua  d'un  ton  bref: 

—  Ah!  Théodore!  Il  faut  vous  expliquer  enfin  qui  est  Théodore? 
Monsieur,  Théodore  est  un  personnage  singulier,  qui  m'occupe 
beaucoup,  que  je  redoute  à  l'excès,  quç  je  déteste  et  qui  cependant 
n'existe  pas.  Si  fait,  il  exista  jadis.  Il  fut  mon  professeur  de  dessin; 
il  était  roux  et  camard  ;  je  l'avais  pris  en  exécration ,  il  me  le  ren- 
dait bien  et  me  donnait  de  grands  coups  sur  les  doigts.  Il  y  a  six 
ans  qu'il  est  mort,  et  pourtant  je  le  revois  sans  cesse.  Il  m' apparaît 
comme  un  être  mystérieux,  tout-puissant  et  malfaisant,  qui  rôde 
autour  de  moi  pour  me  jouer  de  méchans  tours,  comme  un  mauvais 
génie  auquel  j'attribue  tout  ce  qui  m'arrive  de  désagréable.  Toutes 

TOMi  xx^in*  —  1878.  ^ 


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3&  lETUE  DES   DEUX  MONDES. 

les  fois  que  j'ai  du  chagrin,  je  pense  à  ses  cheveux  roux,  à  son  nez 
camus.  Quand  mon  cheval  bute  et  s'abat,  je  m'en  prends  à  Théo- 
dore. Quand  mon  père...  chut!  c'est  encore  la  faute  de  Théodore. 
Si  Saligneux  avait  été  vendu,  c'est  Théodore  qui  l'aurait  acheté,  et 
le  jour  où  le  comte  de  Préval  a  demandé  ma  main,  je  me  suis  écriée  : 
0  Théodore!  Je  vous  avais  déclaré,  monsieur,  que  jamais  vous  ne 
tiendriez  cette  main  dans  la  vôtre.  La  voulez-vous?  la  voici.  Si 
vous  refusez  de  la  prendre,  j'en  accuserai  Théodore,  ce  mortel  en- 
nemi de  mon  bonheur. 

—  Comte,  que  vous  dit-elle?  demanda  M"**  de  Juines.  le  crois 
vraiment  qu'elle  vous  fait  un  discours. 

Le  faux  comte  de  Préval  prouva  en  cet  instant  que  la  passion  sin- 
cère est  toujours  béte,  que  dans  les  occasions  décisives  elle  ne  sait 
ni  que  dire,  ni  que  faire,  et  que  les  gens  qui  conservent  leur  pré- 
sence d'esprit  ne  sont  pas  vraiment  amoureux.  La  seule  réponse  dont 
il  s'avisa  fut  de  saisir  cette  main  qui  s'offrait  à  lui  et  d'y  coller  ses 
lèvres;  puis  il  s'élança  vers  M°*  de  Juines  et  lui  dit  : 

—  Je  vous  aime  follement,  madame  la  comtesse,  car  je  vous  dois 
le  bonheur  de  ma  vie. 

Et  là-dessus  il  se  sauva  en  courant.  Il  éprouvait  le  besoin  de 
s'enfuir  dans  quelque  solitude  avec  sa  joie,  et  de  la  chanter  ou  plu- 
tôt de  la  crier  aux  étoiles. 

Cette  retraite  un  peu  brusque  surprit  là  comtesse.  Elle  ne  laissa 
pas  de  dire  : 

—  Il  est  charmant.  Quelle  distinction ,  quelle  grâce  !  Comme  on 
reconnaît  tout  de  suite  en  lui  l'homme  de  bonne  compagnie,  l'homme 
du  monde  ! 

—  Et  surtout  quelle  conversation  intéressante!  ajouta  M'^""  de  Sa- 
ligneux. 

—  Il  était  un  peu  troublé,  il  parlera  davantage  une  autre  fois, 
reprit  M"»*  de  Juines;  mais  souvenez-vous,  ma  chère,  que  vous  avez 
donné  votre  parole  et  qu'il  n'est  pas  question  de  la  reprendre. 

—  Aussi  ne  la  reprendrai-je  pas,  ma  tante ,  répondit-elle.  Vous 
me  voyez  toute  résignée  à  épouser  l'homme  qui  sort  d'ici. 

Qu'il  s'agit  de  voler  un  nénufar  ou  d'épouser  l'homme  qu'elle 
aimait.  M""*  de  Saligneux  était  fort  expéditive  dans  toutes  ses  entre- 
prises; elle  s'était  promis  de  ne  pas  attendre  jusqu'au  lendemain 
pour  avoir  ville  gagnée.  Aussitôt  que  la  comtesse  de  Juines ,  glo- 
rieuse de  son  stratagènie,  de  la  sûreté  de  son  coup  d'ceil  et  de  la  ra- 
pidité de  sa  victoire,  l'eut  quittée  pour  se  retirer  dans  son  apparte- 
ment. Glaire  ordonna  à  son  cocher  d'atteler.  Quelques  minutes  plus 
tard,  accompagnée  de  sa  camériste,  elle  roulait  dans  la  direction  de 
la  rue  d'Astorg,  où  M.  de  Saligneux  s'était  logé  en  garçon,  sous 


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l'idée  de  JEàN  TÉTEROL.  3& 

prétexte  que  Thôtel  de  feu  le  marquis  était  un  peu  exigu  et  qu'il  y 
générait  sa  fille.  Elle  arriva  dare-dare,  descendit  en  hâte  de  voiture 
et,  sans  répondre  aux  ioteipelladoos  d'un  concieiige  bourru,  elle 
gravit  précipitamment  l'escalier.  Son  apparition  inattendue  jeta 
dans  le  plus  grand  embarras  le  valet  de  chambre  du  baron,  qui,  lui 
barrant  le  passage  d'un  air  effaré,  lui  dit  : 

—  J'en  suis  fâché,  mademoiselle;  mais  M.  le  baron  n'est  pas  ici. 

—  Soit!  je  l'attendrai,  s'il  le  faut,  jusqu'au  matin,  répondi^Ile... 
Mais  permettez,  il  me  semble  que  j'entends  sa  voix. 

Il  se  gratta  roreille.  —  Excusez-moi,  mademçîsellet  monsieur  est 
en  affaires,  et  il  a  sévèrement  défendu... 

—  Apprenez,  Baptiste,  inlerrompît-eUe,  que  je  suis  la  plus  im- 
portante de  ses  affaires. 

—  Il  faut  au  moins  que  je  le  prévienne,  rqpartit  Baptiste. 

Et  il  parcourut  d'un  pas  rapide  un  loi^  conîdor,  où  elle  le  suivit. 
Elle  arriva  en  lui  mardiant  sar  les  talons  à  l'entrée  de  la  salle  à 
manger,  laquelle  avait  deux  portes.  Au  moment  où  elle  franchissait 
le  seuil  d'une  de  ces  portes,  l'autre  s'ouvrait  et  se  refermait  à  grand 
Inruit. 

Le  baron  s'élança  au-devant  d'elle,  en  s'écriant  :  —  Qui  est  là? 
Qui  se  permet... 

—  Kassurez-Yous,  ce  a'est  pas  un  voleur,  ce  n'est  que  moi,  ré- 
pliqua-t-elle. 

—  Toi!  lui  dit  M.  de  Saligneux,  qui  ne  réussit  pas  à  dissimuler 
son  trouble  et  la  vive  contrariété  qu'il  éprouvait.  Que  viens-tu  faire 
id?  Que  me  veux-tu?  Il  est  bientôt  minuit,  courir  les  rues  de  Paris 
seule  à  ces  heures!  c'est  d'une  inconvenance... 

—  Est-il  jamais  inconvenant  de  rendre  visite  i  son  père?  En 
conscience,  convenez  que  vous  êtes  charmé  de  me  voir. 

.  —  Ravi,  enchanté;  mais  tu  as  mal  pris  ton  temps.  Je  suis  occupé 
d'une  aflhire. 

—  Il  me  semble  que  la  void,  votre  affaire,  dit>-elle  en  montrant 
du  doigt  un  superbe  buisson  d'écrevisses  bordelaises  et  un  pâté  aux 
perdreaux  truffés,  qui  s'étalaient  sur  une  nappe  fme,  éclatante  de 
blancheur,  au  milieu  d'une  table  bien  garnie. 

—  4'ai  des  lettres  à  écrire,  reprit-il,  et  je  soupais  à  la  hâte. 

En  ce  moment,  ayant  tourné  la  tête,  il  avisa  sur  une  chaise  quelque 
chose  de  suspect,  qu'il  s'empressa  de  cacher  en  y  jetant  sa  serviette, 
qu'il  avait  gardée  à  la  main.  M"*  de  Saligneux  profita  de  cet  incident 
pour  s'avancer  jusqu'au  milieu  de  la  salle. 

—  Et  vous  soupiez  seul?  demanda-t-elle. 

—  Seul  avec  mes  pensées. 

—  Voici  leur  couvert,  dit-elle  sans  sourire. 

Il  y  avait  en  effet  deux  couverts  sur  la  nappe  fme. 

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36  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

—  J'avais  ramené  de  l'Opéra,  répliqua-t-il  vivement,  mon  vieil 
ami  le  docteur  Hussard,  que  je  n'ai  pas  vu  depuis  des  siècles;  mais 
à  peine  étions-nous  à  table,  il  s'est  souvenu  qu'il  avait  un  malade 
à  ausculter, 

—  Peste!  vous  le  soignez,  votre  docteur  Mussard!  fit- elle  en 
contemplant  six  bouteilles  de  vin  de  Champagne  alignées  sur  le 
dressoir* 

Il  faut  savoir  que  dans  ses  grands  jours  M.  de  Saligneux  ne  faisait 
pas  aux  bouteilles  de  Champagne  l'honneur  de  les  vider  jusqu'au 
fond  ;  il  en  dégustait  les  deux  premiers  verres  et  passait  à  une  autre, 
estimant  que  le  reste  était  bon  pour  l'office. 

—  Ah  çà,  que  veux-tu?  s'écria-t-il  sur  un  ton  de  fiévreuse  impa- 
tience. Dis-le  bien  vite  et  va-t'en. 

—  Auparavant,  donnez-moi  quelque  chose  à  boû*e,  j'ai  soif.  Oh  ! 
pas  de  votre  Champagne.  Qu'est  ceci?  du  clos-vougeot?  Versez 
m'en  quelques  gouttes...  Ah!  permettez,  pas  dans  le  verre  du  doc- 
teur, dans  un  autre. 

Et  après  avoir  bu  :  —  Ce  pauvre  docteur,  comme  il  a  dû  maudire 
son  malade,  qui  l'arrachait  à  ce  lieu  de  délices!  car  il  est  délicieux, 
votre  vin,  il  a  un  petit  goût  de  framboise  vraiment  exquis. 

—  Et  là-dessus,  bonsoir  1  lui  dit  le  baron. 

Il  éprouva  un  sentiment  de  consternation  en  la  voyant  s'installer 
dans  un  fauteuil  de  l'air  d'une  personne  qui  se  trouve  bien  où  elle 
est  et  qui  prend  racine. 

—  Vous  comprenez  bien,  dit-elle,  que  je  ne  serais  pas  venue,  si 
je  n'avais  à  vous  parler  d'une  affaire  très  importante,  car  j'ai  des 
affaires,  moi  aussi. 

—  Tu  m'en  parleras  demain. 

—  Non,  cette  affaire-là  ne  souffre  pas  de  retard.  M'écoutez-vous? 
Jadis  vous  m'avez  reproché  de  m'étre  sottement  coiffée  de  certain 
jeune  homme,  de  m'étre  monté  la  tête  à  son  sujet,  ce  furent  vos 
propres  expressions  ;  mais  vous  prétendiez  que  j'en  reviendrais  et 
qu'au  bout  de  six  mois  je  ne  penserais  plus  à  lui.  Je  tenais  à  vous 
dire  dès  ce  soir  que  six  mois  se  sont  écoulés  et  que  je  pense  encore 
à  lui.  Vous  pj'étendiez  aussi  que,  si  jamais  je  le  revoyais,  j'éprou- 
verais un  dégrisement.  Je  tenais  à  vous  dire  dès  ce  soir  que  je  l'ai 
revu  tout  à  l'heure  et  que  je  ne  suis  point  dégrisée. 

—  Encore  ce  Lionel  Tôterol!  s'écria-t-il.  Où  l'as-tu  vu? 

—  Chez  moi. 

—  Tôte  à  tête? 

—  Non,  ma  tante  était  là. 

—  Elle  a  consenti  à  le  recevoir? 

—  Elle  l'a  pris  pour  M.  de  Préval  :  c'est  une  histoire  que  je  vous 
conterai  plus  tard,  je  ne  veux  pas  abuser  de  vos  momens  ;  mais  je 

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l'idée   de  JEAN   TÈTEROL.  .  37 

désirais  vous  avertir  que,  lui  et  moi,  nous  sommes  à  peu  près  con- 
venus de  nous  épouser. 

Le  baron  frappa  du  pied.  —  Claire,  dit-il,  tu  as  pris  la  détestable 
habitude  de  te  moquer  de  moi;  c'est  un  jeu  que  je  ne  goûte  plus. 

—  Je  vous  assure  que  je  n'ai  jamais  été  plus  sérieuse.  Ce  mariage 
fera  le  bonheur  de  tout  le  monde. 

—  Ce  mariage  ne  se  fera  pas.  T'imagines-tu  par  hasard  que  tu 
peux  te  passer  de  mon  consentement? 

—  Non,  puisque  je  viens  tout  exprès  vous  le  demander. 

—  Je  ne  l'accorderai  jamais,  tu  m'entends,  jamais.  En  voilà  assez, 
retourne  bien  vite  dans  ta  rue  de  Ponthieu. 

Elle  se  leva,  et  les  yeux  du  baron  jetèrent  une  vive  étincelle, 
il  croyait  déjà  lui  voir  les  talons.  Sa  joie  fut  courte;  elle  se  rassit 
brusquement,  en  disant  : 

—  Eh  bien,  non,  c'est  décidé,  je  ne  m'en  irai  pas  avant  que  vous 
ayez  dit  oui. 

U  frappa  encore  du  pied.  —  Ah  !  ma  chère,  tu  abuses  de  ma  pa- 
tience, et  vraiment  je  ne  sais  plus  ce  que  je  dois  penser  de  toi.  Le 
comte  de  Préval  est  un  homme  bien  né,  riche,  d'une  charmante 
figure,  d'excellentes  manières,  et  tu  viens  me  parler  de  ce  Lionel  I 
liais  tu  n'as  donc  point  de  fierté?  tu  n'es  pas  une  Saligneux? 

—  Voilà  que  vous  répétez  la  chanson  de  ma  tante. 

—  Les  paroles  m'en  plaisent,  l'air  et  la  musique  aussi...  Mais  je 
suis  bien  bon  de  discourir,  le  comte  a  ma  parole. 

—  Vous  en  serez  quitte  pour  la  lui  reprendre,  en  lui  faisant  ob- 
server que  tout  le  monde  est  sujet  à  se  contredire* 

—  Je  ne  me  contredis  jamais.         ^ 

—  Ah  !  permettez,  il  y  a  six  mois,  vous  vouliez  à  toute  forcé  me 
'   faire  épouser  M.  Lionel  Téterol. 

—  Ce  n'est  pas  exact,  et  quand  ce  serait  e^act... 

—  J'ai  bonne  mémoire,  je  pourrais  vous  réciter  tout  ce  que  vous 
m'avez  dit  alors.  Vous  m'avez  demandé  si  j'avais  des  préjugés.  Eh 
bien,  oui,  j'en  avais,  et  j'ai  passé  des  jours  et  des  nuits,  des  se- 
maines entières  à  batailler  contre  eux;  mais  ils  sont  restés  sur  le 
carreau,  je  n'en  ai  plus.  Vous  m'avez  fait  aussi  un  éloquent  discours 
sur  l'esprit  du  siècle,  sur  la  vieille  France,  sur  la  France  nouvelle  : 
«  Ces  gens-là  arrivent,  m'avez-vous  dit,  et  nous  nous  en  allons,  n 
Je  crains  de  gâter  votre  phrase. 

—  Tu  la  gâtes,  et  tu  me  fais  dire  tout  le  contraire  de  ce  que 
j'ai  dit. 

—  En  conscience,  oui  ou  non,  m'avez-vous  représenté  que  ce 
jeune  homme  avait  un  rare  mérite  et  beaucoup  d'avenir?  Ce  n'est 
pas  M.  Pointai  qui  vous  démentira,  il  est  entièrement  d'accord  avec 
vous.  Mon  Dieu!  ce  comte  que  vous  me  prônez,  il  est  très  bien,  je 

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38  RETUE   DES   DEUX  MONDES. 

le  veux  ;  mais  quelle  différence  entre  ces  deux  hommes  I  L'un  est  un 
petit  vieillard,  un  vieillard  de  naissance,  l'autre  sera  toujours  jeune; 
l'un  est  un  ennuyé,  l'autre  est  un  ambitieux.  Comme  cela  doit  être 
amusant  pour  une  femme  d'avoir  un  mari  très  ambitieux!  Quel  in- 
Xérèi  dans  la  vie!  J'aiderai  le  mien  à  arriver,  je  le  conseillerai,  je 
lui  servirai  de  second,  ef  nous  arriverons,  je  vous  le  jure.  Et  tenez, 
le  jour  de  notre  départ,  j'ai  considéré  attentivement  tous  nos  por- 
traits de  famille,  j'ai  passé  en  revue  tous  les  Saligneux,  depuis 
l'homme  des  croisades,  un  peu  apocryphe  celui-là,  jusqu'au  garde 
des  sceaux,  et  je  leur  ai  dit  en  les  regardant  bien  en  face  :  «  Con- 
venez, vous  autres,  que  vous  n'êtes  pas  en  colère  contre  moi  et  que 
vous  approuvez  ce  que  j'ai  dans  le  cœur  et  dans  la  tète.  N'êtes-vous 
pas  d'avis  qu'il  est  plus  intéressant  de  commencer  que  de  finir,  et 
qu'une  vie  nouvelle  dans  une  vieille  maison,  c'est  le  parfait  bon- 
heur? »  Ils  ont  daigné  me  répondre,  et  tous,  même  l'homme  des 
croisades,  m'ont  fait  un  signe  de  tête,  en  me  disant  :  —  Va,  ma 
fille,  nous  t'approuvons,  nous  te  bénissons,  fais  entendre  raison  à 
ton  père. 

—  Ma  parole  d'honneur,  s'écria  le  baron,  elle  est  folle,  folle  à  lier. 

—  Parce  que  je  suis  de  votre  avis?  Est-ce  ma  faute  si  vous  en 
avez  changé? 

—  Non,  lui  dit-il  en  s' échauffant,  tu  ne  me  mettras  pas  en  con- 
tradiction avec  moi-même.  Il  y  a  six  mois  la  situation  était  tout 
autre.  Tu  n'avais  rien  ou  presque  rien,  et  je  n'étais  pas  en  état  de  te 
faire  une  dot.  Quand  on  n'a  rien,  on  se  résigne  à  épouser  des  Tôte- 
rol.  Eh!  bon  Dieu,  je  me  suis  mis  à  ta  place.  Les  femmes  estiment 
que  sans  diamans,  sans  un  coupé,  sans  une  loge  à  l'Opéra,  le  monde 
est  un  enfer,  et,  qui  pis  est,  un  enfer  de  mauvaise  compagnie,  et 
que  la  vie  de  privations  commence  à  la  nécessité  de  monter  dans  un 
fiacre  quand  on  veut.se  transporter  d'un  endroit  dans  un  autre.  Ton 
cas  m'a  paru  déplorable,  et  je  me  suis  dit  :  —  Tirons-la  de  son  enfer. 
Mais  aujourd'hui  que  tu  es  riche  et  que  tu  peux  te  marier  à  qui  te 
plaira,  déroger  de  gaîté  de  cœur,  refuser  le  comte  de  Préval  pour 
épouser  un  jeune  homme  qui  écrivaille  dans  les  journaux... 

—  Ah!  que  dites-vous  là?  Il  n* écrivaille  pas,  il  écrit.  J'ai  lu  tous 
ses  articles.  Quel  talent! 

—  Sans  compter,  poursuivit-il,  que  ce  journaliste  perche  on  ne 
sait  où  et  qu'il  est  gueux  comme  un  rat  depuis  qu'il  s'est  brouillé 
avec  son  père. 

—  C'est  son  plus  beau  titre  de  gloire.  Je  vous  prie,  quelle  a  été 
la  raison  de  cette  brouille? 

—  Ce  sont  ses  affaires,  ce  ne  sont  pas  les  miennes,  et  je  ne  me 
mêle  jamais  de  ce  qui  ne  me  regarde  pas* 

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l'idée    de  JEAN  TETEROI.  39 

—  Eh  bien,  ce  qui  me  regarde,  moi,  c'est  que...  oui,  je  le  dirai, 
c'est  que  je  l'aime. 

—  Ta  aimes  un  jeune  homme  que  tu  comiais  à  peine,  que  tu  as 
TU  pendant  cinq  minutes? 

—  Y  pensez -vous?  cinq  minutes!  Comptez-en  trois  ou  quatre 
dans  le  bois  de  Boulogne,  dix  au  bord  d'une  rivière,  vingt  ou  da- 
Tantage  sur  un  banc  de  jardin,  et  ce  soir  à  peu  près  autant.  Voyez 
à  €juoi  cela  monte!  Et  d'ailleurs  ne  m*avez-vous  pas  déclaré  soavent 
que  l'amour  est  quelque  chose  qui  vient  tout  à  coup,  on  ne  sait 
comment  ? 

—  Plus  un  mot,  dit-il,  ou  je  me  fâche  tout  de  bon. 

—  Oh  !  je  vous  en  défie  bien,  répliqua-t-elle  en  souriant. 

S^.  de  Saligneux  se  redressa,  se  campa  noblement  sur  ses  deux 
{Meds,  ramena  sa  tête-  en  arrière  et  prit  un  air  de  gravité  majes- 
tueuse, un  air  qu'il  prenait  deux  ou  trois  fois  l'an  tout  au  plus.  Il 
ressemblait  en  ce  moment  à  un  patriarche,  à  un  sénateur  romain  ou 
à  Fun  des  sept  sages  de  la  Grèce. 

—  Claire,  dit-il,  je  renonce  à  discuter  avec  toi,  et  je  ne  souffrirai 
pas  que  tu  compromettes  plus  longtemps  en  ma  personne  la  dignité 
et  r autorité  paternelles.  Ton  bonheur  a  toujours  été  la  plus  grande, 
la  seule  préoccupation  de  ma  vie,  et  c'est  une  chose  très  sérieuse 
que  la  vie,  bien  que  les  petites  filles  ne  s'en  doutent  pas.  Oui,  tu 
n'es  qu'une  enfant;  prétends-tu  enseigner  son  devoir  à  un  homme 
mûr,  qui  a  beaucoup  réfléchie  Je  représente  ici  la  raison,  la  sa- 
gesse, et  tu  plaides  contre  moi  la  cause  du  caprice  et  des  entralne- 
mens.  Rien  n'est  plus  dangereux  que  les  entrainemens;  malheur  à 
qui  ne  sait  pas  leur  résister!  J'ai  charge  d'âmes  et  un  sentiment 
profond  de  ma  responsabilité  morale.  Aussi  je  te  jure  par  mon  ex- 
pmence,  par  ma  raison,  par  ma  dignité  de  père,  que  moi  vivant  tr 
n'épouseras  pas  M.  Lionel  Têterol. 

Parlant  ainsi,  il  la  poussait  doucement  par  les  épaules  du  côté  de 
la  porte.  Elle  lui  répondit  tout  en  marchant  :  —  Et  moi,  par  quoi 
pourrais-je  bien  jurer?  —  Puis  elle  s'arrêta  près  de  la  chaise  où  il 
avait  jeté  une  serviette. 

—  Je  jure,  dit-elle,  par  la  chaise  que  voilà  et  par  cç  qu'il  y  a 
dessus... 

Elle  n'en  dit  pas  davantage,  mais  elle  enleva  vivement  la  ser- 
viette, et  alors  apparut  un  joli  petit  chapeau  de  femme,  très  mi- 
gnon, très  coquet  et  très  fleuri,  un  amour  de  capote,  un  rêve  qui 
ne  demandait  qu'à  s'envoler.  Elle  le  fit  tourner  au  bout  de  son 
doigt  et  murmura  :  , 

—  Quel  étourdi  que  ce  doctemr  Mussard!  i|  a  oublié  son  chapeau. 
A  ces  mots,  elle  regarda  son  père.  Adieu  la  majesté  paternelle! 

SL  de  Saligneux  perdit  contenance  et  se  sentit  rougir  jusqu'à  la 

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AO  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

racine  de  ses  cheveux  ;  mais,  le  dépit  l'emportant  sur  la  confusion  : 

—  Épouse  qui  tu  voudras,  s'écria-t-il,  et  va  au  diable  I 

—  Pas  au  diable,  répondit>^Ile,  mais  à  la  rue  de  Ponthieu,  où 
j'annoncerai  à  M"»  de  Juines  que  M.  Lionel  Téterol  est  le  gendre 
de  votre  choix. 

Il  lui  ferma  la  porte  sur  les  talons;  puis,  la  rouvrant,  il  lui  cria  : 
—  Mon  gendre,  puisque  tu  le  veux,  mais  pas  avant  qu'il  se  soit  ré- 
concilié avec  son  père. 

Et  cela  dit,  il  s'en  fut  retrouver  le  docteur  Mussard. 

XVIII. 

En  vain  M.  Téterol  cherchait-il  à  oublier  son  fils,  il  pensait  à  lui 
cent  fois  par  jour.  Les  vieilles  et  grandes  passions,  les  tendresses 
idolâtres  ne  sortent  pas  ainsi  de  l'âme;  on  se  querelle,  on  se 
brouille,  on  se  hait,  mais  on  ne  s'oublie  point.  Il  ne  cessait  pas  de 
maudire  l'ingrat.  Il  lui  en  voulait  surtout  d'avoir  réussi  à  se  passer 
de  son  père.  Il  s'était  flatté  que  malgré  son  refus  de  le  recevoir  et 
les  duretés  qu'il  lui  avait  fait  écrire  par  M.  Crépin,  bientôt  las  de  la 
vie  de  privations  qu'il  menait,  Lionel  serait  venu  frapper  humble- 
ment à  la  porte  de  la  Maison-Blanche  et  se  coucher  sur  le  seuil  pour 
mendier  son  pardon.  Avant  de  faire  grâce  à  l'empereur  Henri  IV, 
le  pape  Grégoire  VII  le  fit  attendre  pendant  trois  jours  en  habit  de 
pénitent,  pieds  nus,  agenouillé  daiès  la  neige.  Peut-être  l'homme 
de  la  Maison-Blanche  aurait-il  usé  de  la  même  cérémonie  avec  son 
fils;  mais  Lionel  était  fier,  et  l'immense  orgueil  de  M.  Téterol  s'était 
fait  un  parti  pris  de  ne  jamais  compter  avec  la  fierté  des  autres. 

Un  accident,  qui  lui  fut  très  sensible,  assombrit  encore  son  hu- 
meur. Un  jour  qu'après  son  dîner  il  s'amusait  selon  sa  coutume  à 
casser  des  noisettes  avec  ses  dents,  ce  fut  une  de  ses  molaires  qu'il 
cassa.  Il  fit  à  ce  sujet  une  scène  effroyable  à  Joseph,  qu'il  rendit 
responsable  de  son  malheur.  Cette  dent  cassée  prit  à  ses  yeux  les 
proportions  d'un  événement,  et  le  lendemain  il  fut  presque  étonné, 
en  ouvrant  son  journal,  de  ne  pas  trouver  ce  sinistre  parmi  les 
faits  divers.  Dès  lors  il  lui  arriva  souvent  de  pousser  de  profonds 
soupirs,  et  si  quelqu'un  avait  eu  l'audace  de  lui  dire  :  —  Qu'avez- 
vous?  il  aurait  répondu  :  —  Je  pense  à  la  molaire  que  j'ai  perdue 
et  à  mon  fils  que  je  déteste,  et  j'en  conclus  qu'il  faut  absolument 
que  je  prenne  femme. 

Plus  il  allait,  plus  il  s'aflFermissait  dans  la  résolution  qu'il  avait 
formée  ;  il  lui  tardait  que  ce  mariage  fût  fait,  p' était  décidément  le 
seul  moyen  qui  lui  fût  offert  de  goûter  à  la  fois  les  plaisirs  de  la 
vengeance  et  de  tromper  l'ennui  qui  le  rongeait.  '  Peu  de  temps 
après,  M.  Crépin  lui  manda  que  sa  sœur  venait  d'arriver  à  Bourg. 


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l'idée  D£  JEAN  TËTEROL.  Al 

n  lui  répondit  sur-le-champ  :  — 'a  Amenez-la-moi  dès  demain;  nous 
dînerons  ensemble,  nous  prendrons  langue  ;  mais  rappelez-vous  que 
je  ne  m'engage  à  rien.  » 

Le  jour  suivant,  il  était  occupé  à  méditer  le  menu  du  banquet 
qu'il  se  proposait  de  servir  à  M"*  Crépin  et  à  préparer  dans  sa  tête, 
en  les  classant  méthodiquement,  les  questions  qu'il  comptait  lui 
adresser  pour  mettre  à  l'épreuve  son  bon  sens  et  sa  discrétion, 
lorsqpie  Joseph,  l'œil  écarquillé,  vint  lui  annoncer  que  M"*  de  Sa- 
ligneux  était  là  et  demandait  à  lui  parler.  Sa  surprise  fut  extrême  : 
—  Que  me  veut  cette  fille  de  baron?  s'écria-t-il;  envoie-la  prome- 
ner. —  Hais,  se  ravisant  aussitôt,  il  alla  à  sa  rencontre,  la  fit  en- 
trer et  lui  dit  avec  une  politesse  ironique  : 

—  Mademoiselle  de  Saligneux  chez  monsieur  Têterol  1  Quel  in- 
signe honneur  pour  le  bonhomme  ! 

Hle  s'assit  en  face  de  lui,  et  sans  prendre  le  temps  de  souffler  : 

—  Monsieur  Têterol,  lui  dit-elle,  nous  sommes  arrivés  hier  de 
Paris,  mon  père  et  moi,  et  nous  en  rapportons  une  nouvelle  que 
f  avais  hâte  de  vous  communiquer,  une  nouvelle  agréable,  cela  va 
sans  dire. 

—  Une  nouvelle  agréable,  mademoiselle!  s'écria-t-il.  Et  c'est 
vous  qui  me  l'annoncez!      ^ 

—  Écoutez  plutôt.  Monsieur  votre  fils,  mon  père  et  moi,  nous 
avons  tous  fait  nos  réflexions.  11  s'ensuit  que  monsieur  votre  fils  se 
résigne  à  demander  ma  main,  que  je  me  résigne  à  la  lui  accorder  et 
que  mon  père  se  résigne  à  notre  mariage,  pourvu  que  vous  vous 
résigniez  vous-même  à  une  réconciliation  avec  ce  jeune  homme 
plein  de  difficultés,  mais  prompt  au  repentir. 

M.  Têterol  la  regarda  dans  les  yeux  pour  s'assurer  qu'elle  parlait 
sérieusement.  Il  recouvra  son  aimable  gaité  d'autrefois,  et  repartit 
en  se  frottant  les  mains  : 

—  Ah  !  ahl  il  parait  que  nos  affaires  vont  mal  et  que  nous  en 
revenons  à  l'expédient  d'une  mésalliance.  Y  pensez-vous?  Accou- 
pler une  Saligneux  et  un  Têterol!  Allez  dire  à  votre  père,  mademoi- 
selle, que  moi  aussi  j'ai  fait  mes  réflexions  et  que  ce  mariage 
saugrenu  n'aura  jamais  mon  agrément. 

—  Pourquoi  donc?  lui  demanda-t-elle. 

—  Parce  que  j'ai  la  sainte  horreur  de  tous  les  barons  de  la  terre 
et  de  toutes  les  filles  de  baron. 

—  Vous  vous  calomniez,  dit-elle,  et  ce  n'est  pas  de  l'horreur  que 
je  vous  inspire.  La  première  fois  que  nous  nous  sommes  vus,  j'ai 
cru  m' apercevoir  que  je  vous  plaisais. 

A  ces  mots,  elle  se  pencha  vers  lui,  plongea  ses  yeux  bruns 
dans  les  yeux  gris  du  vieillard.  11  ressentit  de  nouveau  le  charme 
Tictorieux  dont  il  avait  éprouvé  l'effet  sur  une  grande  route.  Il  dé- 


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J2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cidapour  la  seconde  fois  que  M"«  Vie  Saligneux  ne  ressemblait  à 
personne,  qu'il  y  avait  en  elle  quelque  chose...  Qu'était-ce. donc? 
Le  fait  est  qu'elle  l'obligeait  à  compter  avec  elle. 

—  Ta,  ta,  reprit-il  en  résistant  au  charme,  j'ai  l'honneur  de 
vous  répéter  qu'il  n'y  aura  jamais  rien  entre  nous.  J'aime  la  guerre, 
moi;  c'est  un  jeu  qui  me  va,  d'autant  que  je  suis  sûr  de  gagner  la 
partie.  Saligneux  sera  à  moi  ;  ce  fut  toujours  mon  idée,  et  j'exécu- 
terai mon  idée.  Vous  imaginez-vous  que  votre  besoigneux  de  père 
soit  jamais  en  état  d'acquitter  sa  dette?  U  vient  de  passer  trois 
mois  à  Paris;  Dieu  sait  le  train  qu'il  y  a  mené,  la  dépense  qu'il  y  a 
faite  !  Je  n'ai  besoin  que  d'attendre,  moi,  comme  un  pêcheur  qui  a 
tendu  son  filet  et  qui  sait  que  le  Saumon  y  viendra.  Qu'on  ne  me 
parle,  ni  de  mariage,  ni  de  traité,  ni  de  contrat,  ni  de  paix,  ni  de 
réconciliation,  ni  de  monsieur  mon  fils  I  Je  ne  pense  plus  qu'à  moi, 
et  regardez  cette  main,  n'y  voyez-vous  pas  Saligneux?  J'en  suis 
fâché  pour  vous,  ma  belle  demoiselle. 

Elle  s'écria:  —  Hélas!  ce  que  c'est  que  de  nous  et  de  nos  pro- 
jets! C'est  vous  qu'il  faut  plaindre,  mon  cher  monsieur,  Saligneux 
ne  sera  jamais  à  vous.  ^ 

Il  répliqua  en  ricanant:  —  Et  moi  je  vous  déclare  qu  avant  la 

Saint-Sylvestre...  .     „     .  »     •      ^.u   • 

—  Ni  avant,  ni  après,  interrompit-elle.  Apprenez  qu  aujourd  hui 
je  suis  riche  et  que  demain,  s'U  vous  plaît,  vos  deux  cent  dix-huit 
mille  francs  vous  seront  remboursés.  ^ 

Cette  parole  tomba  sur  lui  comme  une  tuile  énorme,  qui  l  as- 
somma, l'aplatit,  l'écrasa.  Il  fut  presque  réduit  à  néant;  mais  ses 
plus  grandes  détresses  ne  pouvaient  lui  ôter  la  liberté  de  son  es- 
prit. Sa  vigoureuse  cervelle  se  mit  à  travailler,  il  devina  d'où  ve- 
nait'le  coup  qui  le  frappait.  —  C'était  donc  un  sournois  que  ce 
marquis  ?  murraura-t-il. 

—  Apprenez  encore,  reprit  M"*  de  Saligneux,  qu'à  la  suite 
d'arrangemens  conclus  entre  mon  père  et  moi,  Saligneux  m'appar- 
tient. Je  l'adore,  mon  SaUgneiix,  je  n'en  cédeirai  jamais  une  motte 
à  qui  que  ce  soit,  il  faut  en  faire  votre  deuU.  Ah!  monsieur  Téte- 
rol,  je  me  flatte  d'avoir  autant  de  volonté  que  vous. 

Puis,  dégantant  sa  main  droite,  elle  la  tendit  au  vieillard,  en  di- 
sant: —  Ami  ou  ennemi,  monsieur  Têterol  ?      . 

Il  écarta  cette  main.  Sombre  comme  un  mur  de  prison,  il  se  ren- 
cognadans  son  fauteuil,  le  visage  défait,  la  tête  basse.  Désormais 
les  châteaux,  les  barons,  tout  lui  échappait;  sa  proie  lui  avait 
glissé  entre  les  doigts,  le  saumon  emportait  sa  nasse.  U  lui  sembla 
que  sa  vie  était  une  affaire  manquée.  De  quoi  allait-il  s'occuper?  à 
quoi  penserait-il? L'avenir  lui  paraissait  vide.  U  s'écria:  —  Sacré 
marquis  I 

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l'idée   de  JEAN   TÊTEROL.  '    AS 

M'^^  de  SaligDeux,  qui  démêlât  sans  peine  ce  qui  se  passait  en 
lui,  reprit  la. parole  et  dit:  , 

—  Ah  !  monsieur,  si  vous  étiez  raisonnable,  si  vous  renonciez  à 
votre  haine  pour  les  filles  de  baron,  comme  tout  le  monde  serait 
heureux!  Je  ne  m'entends  pas  en  agriculture,  j'aurai  besoin  de 
conseils,  et  mon  père  sera  toujours  à  Paris.  D'ailleurs  j'aurai  tant 
d'occupations!  Nous  voulons  devenir  député,  et  nous  allons  travail- 
ler dès  ce  jour  à  notre  candidature. 

Le  regard  de  M.  Têterol  se  ranima  ;  mais  il  ne  souiDa  mot. 

—  Croyez-moi,  continua-t-elle,  et  soyez  raisonnable.  Vous  rêviez 
d'entrer  à  Saligneux  en  vainqueur  ;  vous  y  entrerez  non  en  vaincu, 
mais  en  ami,  si  cela  vous  plaît.  L'influence  est  une  plus  belle  chose 
que  l'autorilé  ;  elle  n'enfonce  pas  les  portes,  elle  n'a  qu'un  mot  à 
dire,  et  les  portes  s'ouvrent.  L'influence,  c'est  la  femme,  et  n'est- 
ce  pas  la  femme  qui  gouverne f  Monsieur  Tôtero],  en  vous  y  appli- 
quant, ne  pourriez- vous  devenir  un  peu  femme  ? 

11  secoua  sa  grosse  tète  en  grommelant.  Les  ours  apprennent  à 
danser  ;  mais  demander  à  Jean  Têterol  de  devenir  femme  I  autant 
demander  à  un  éléphant  de  passer  par  le  trou  d'une  aiguille. 

—  Et  puis,  dit-elle  encore,  songez  qu'un  jour,  selon  toute  appa- 
rence... Eh  !  oui,  un  jour  il  viendra  quelqu'un  qui  héritera  du  châ- 
teau et  de  la  Maison-Blanche,  qui  possédera  les  deux  royaumes, 
les  deux  empires.  Si  vous  le  voulez,  nous  l'appellerons  Jean, 
comme  vous. 

II  hocha  de  nouveau  la  tête;  les  petits  Têterol  de  l'avenir  ne  l'in- 
téressaient point. 

—  Je  suis  sûre  que  vous  l'aimerez,  poursuivit-elle,  c'est  lui  qui 
voué  apprivoisera,  nous  lui  apprendrons  à  vous  respecter  comme 
le  fondateur  de  la  dynastie.  Ah  !  mon  cher  monsieur,  quand  on  a 
une  idée,  n'est-ce  pas  déjà  beaucoup,  d'en  exécuter  la  moitié? 

Les  raisons  qu'elle  lui  donnait  le  touchaient  médiocrement,  ne 
le  persuadaient  guère  et  le  consolaient  fort  peu  ;  mais  sa  voix  lui 
sonnait  agréablement  aux  oreilles.  Il  y  avait  dans  cette  voix  comme 
dans  toute  la  personne  de  M"*  de  Saligneux  un  mystère  qui  l'é- 
tonnait. 

Elle  lui  tendit  une  seconde  fois  la  main,  en  lui  disant  :  —  Regar- 
dez-moi donc;  ne  voyez-vous  pas  dans  mes  yeux  que  j'ai  du  cœur? 
encore  un  coup,  ami  ou  ennemi,  monsieur  Têterol? 

Il  se  décida  enfin  à  prendre  cette  petite  main  blanche,  il  la  fit 
danser  dans  son  énorme  patte.  11  se  redressa,  regarda  cette  fille  de 
baron.  Il  lui  parut  derechef  qu'elle  était  charmante,  et  son  imagi- 
nation ébaucha  un  roman.  Il  pensait  :  —  Au  lieu  de  l'épouser,  lui, 
que  ne  m'épouse-t-elle,  moi?  Ge  serait  parfait. 

Cette  proposition  était  difficile  à  articuler,  il  y  renonça.  Il  avait  de 


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&i  R£VU£   DES   DEUX  MONDES. 

la  peine  à  reprendre  son  assiette  ;  il  demeurait  silencieux,  rêveur 
et  morose.  Tout  à  coup  il  se  dit  qu'il  arrive  bien  des  choses.  Ne 
pouvait-il  pas  se  faire  que  les  deux  Jean  Téterol,  celui  qui  avait 
soixante  ans  et  celui  qui  n'était  pas  encore  né,  eussent  la  vie  plus 
duré  que  tout  le  monde  et  linissentpar  rester  seuls,  face  à  face,  nez 
à  nez  ?  Alors  tout  irait  bien,  car  l'un  des  deux  pourrait  faire  de 
l'autre  tout  ce  qu'il  voudrait.  Il  leva  les  yeux  au  plafond;  il  y  vit 
son  idée  qui  le  regardait,  elle  n'était  pas  morte. 

Il  quitta  son  fauteuil,  tira  un  cordon  de  sonnette,  et,  Joseph  étant 
accouru,  il  lui  dit  :  —  Qu'on  envoie  sur-le-champ  une  dépêche  à 
M.  Grépin  pour  l'avertir  que  je  ne  serai  pas  chez  moi  ce  soir. 

Puis,  revenant  à  M"'  de  Saligneux  :  —  Il  est  ici? 

Elle  lui  répondit  par  un  signe  de  tête. 

Il  haussa  les  épaules,  et,  reprenant  tous  ses  avantages,  il  dit  d'un 
ton  méprisant  :  —  Voilà  bien  mes  gaillards  d'aujourd'hui.  Ce  sont 
des  poules  mouillées;  cela  ne  sait  ni  vouloir  ni  pâtir. 

—  Oh  !  que  vous  le  connaissez  peu  !  lui  répliqua-t-elle.  Nous 
avons  dû  employer  la  croix  et  la  bannière  pour  l'arracher  à  sa  man- 
sarde. Savez-vous,  monsieur  Têterol  ?  il  est  aussi  fier  que  vous  êtes 
orgueilleux.  Ménagez-le  ;  quand  on  frappe  sur  la  tête  un  cheval  qui 
a  de  la  race,  il  ne  se  laisse  pas  brider.  C'est  votre  faute  aussi,  vous 
avez  laissé  échapper  certaines  paroles  qui  lui  sont  restées  sur  le 
cœur;  il  avait  juré  de  ne  rien  devoir  à  personne,  pas  même  à  moi, 
qu'il  adore,  soit  dit  entre  nous.  Prenez-y  garde  ;  si  vous  alliez  pro- 
noncer quelque  mot  malsonnant  qui  le  blessât,  il  s'en  prendrait  à 
son  ambassadeur,  et  un  jour  peut-être  il  en  demanderait  compte  à 
sa  femme. 

—  Finissons-en,  lui  dit  brusquement  M.  Têterol  ;  faites-le  venir. 

Elle  se  leva,  s'approcha  de  la  fenêtre,  agita  son  mouchoir.  Quel- 
ques minutes  plus  tard,  une  ^  porte  s'entre-bâillant  livra  passage  à 
Lionel,  qui,  le  front  pâle,  l'œil  inquiet,  fit  trois  pas  dans  la  chambre, 
puis  s'arrêta  et  attendit. 

M.  Têterol  se  tenait  planté  sur  ses  deux  jambes  et  gardait  ses 
mains  dans  ses  poches,  abrupt,  escarpé,  sourcilleux,  inaccessible, 
imprenable  comme  une  tour  bastionnée  et  casematée. 

—  Ah!  le  prince  de  Galles,  l'homme  aux  nénufars  !  fit-il. 

Mais  en  contemplant  ce  beau  jeune  homme  et  ^es  cheveux  châ- 
tains, il  sentit  se  réchauffer  ses  entrailles  paternelles;  il  chercha 
dans  sa  tête  quelque  chose  de  tendre,  d'obligeant  à  lui  dire,  et  ne 
trouva  rien  de  mieux  que  de  lui  ouvrir  impétueusement  ses  deux 
bras  en  lui  criant  d'une  voix  émue  : 

—  Imbécile,  tu  reviens  à  la  provision  ! 

Victor  Cherbuliez. 


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LES 


SAINTS   FRANÇAIS 


SAINT  PAULIN   DE   NOLE. 


HUtoiTt  <U  saint  Paulin  de  Mole,  par  M.  l'abbé  Lagrange,  ▼Jcaire  général  (TOrléanf. 

Paris,  18T7. 


M.  Fabbé  Lagrange,  auteur  d'une  Vie  de  sainte  Paule  qui  a  eu 
plusieurs  éditions,  vient  de  nous  donner  une  Histoire  de  saint  Pau- 
lin de  Noie.  C'est  un  livre  d'édification,  mais  qui  n'est  pas  fait 
comme  le  sont  trop  souvent  les  ouvrages  de  ce  genre.  Un  peu  d'ima- 
gination et  beaucoup  de  rhétorique  en  font  d'ordinaire  les  frais;  le 
sujet  n'étant  qu'un  prétexte  à  belles  morales,  on  ne  prend  pas  la 
peine  de  le  traiter  sérieusement.  Ici,  au  contraire,  nous  avons  des 
recherches  minutieuses,  une  étude  exacte  des  moindres  détails  et  un 
grand  souci  de  la  vérité.  Non-seulement  M.  Lagrange  connaît  à  fond 
son  auteur,  mais  il  n'a  négligé  de  lire  aucun  de  ceux  qui  s'en  sont 
occupés  depuis  deux  siècles  en  France,  en  Italie  et  en  Allemagne.  Il 
a  profité  de  leurs  travaux;  il  a  corrigé  quelques-unes  de  leurs  er- 
reurs, il  a' établi  d'uQe  manière  plus  sûre  des  points  qui  étaient  res- 
tés obscurs,  tt  Nous  nous  sommes  fait,  dit-il,  un  devoir  rigoureux 
d'une  critique  sévère,  n'acceptant  rien  de  confiance,  allant  aux 
sources,  et  contrôlant  tout  par  les  textes  originaux.  L'histoire  n'existe 
qu'à  cette  condition  ;  il  faut  qu'en  lisant  un  travail  historique  quel- 
conque, et  surtout  la  vie  d'un  saint,  le  lecteur  se  sente  sur  un  ter- 
rain solide,  et  qu'il  ne  puisse  pas  soupçonner  qu'on  lui  donne  de 


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i6  B£yU£  ras   DEUX  MC^JOËS. 

rimagination  ou  de  la  poésie  au  lieu  de  la  réalité.  »  Ces  principes 
excellens,  M.  Lagrange  ne  s'est  pas  contenté  de  les  exprimer,  il  les 
a  suivis,  et  son  livre  est  certainement  le  plus  exact  et  le  meilleur 
qu'on  ait  fait  sur  saint  Paulin. 

J'y  trouve  pourtant  un  défaut  qu'il  était  peut-être  difficile  à  M.  La- 
grange d'éviter  :  il  est  naturel,  quand  on  écrit  un  ouvrage  d'édifica- 
tion, qu'on  soit  tenté  de  faire  son  héros  le  plus  édifiant  possible.  On 
veut  qu'il  prêche  et  moralise  sans  cesse  ;  il  faut  qu'on  puisse  tirer 
des  leçons  de  ses  nwindres  paroles  et  de  ses  actions  les  plus  simples. 
De  là  un  désir,  auquel  on  ne  résiste  pas  aisément,  de  le  présenter 
toujours  dans  une  attitude  grave  et  solennelle.  C'est  ce  qu'a  fait 
M.  Lagrange;  il  a  surtout  cherché  saint  Paulin  dans  ses  lettres,  qui 
sont  écrites  en  général  à  de  grands  personnages  de  l'église  et  con- 
tiennent ordinairement  des  dissertations  théologiques  ou  des  exhor- 
tations pieuses.  Ses  poésies,  adressées  à  un  public  plus  familier,  ne 
sont  pas  tout  à  fait  du  même  ton  :  sans  doute  il  y  prêche  encore 
beaucoup,  mais  il  s'y  met  plus  à  son  aise,  il  ose  y  être  plus  fran- 
chement lui-même.  Sa  dévotion  s'y  montre  avec  une  nuance  de 
finesse,  de  naïveté,  de  modération,  de  bonhomie,  que  M.  Lagrange 
n'a  pas  effacée  sans  doute,  mais  qu'il  n'a  pas  non  plus,  à  ce  qu'il 
me  paraît,  assez  fait  ressortir.  Je  vais  reprendre,  après  lui  et  avec 
son  aide,  cette  aimable  figure,  et  retracer  surtout  les  traits  sur  les- 
quels il  me  semble  qu'il  n'a  pas  assez  appuyé. 

L 

Ces  qualités,  que  je  veux  faire  ressortir,  n'appartiennent  pas  à 
saint  Paulin  tout  seul;  elles  étaient  celles  des  gens  au  milieu  des- 
quels il  vivait  et  dont  il  ne  faut  pas  le  séparer.  J'ajoute  qu'il  les  te- 
nait aussi  de  son  pays,  où  elles  ont  été  de  tout  temps  communes, 
et  qu'elles  nous  aident  à  soupçonner  en  quoi  la  vieille  Gaule  ressem- 
blait déjà  à  la  France.  C'est  un  sujet  important  pour  nous,  et  Ton 
me  pardonnera  de  le  traiter  avec  quelque  complaisance. 

Il  faut  que  nos  bons  aïeux  n'aient  pas  été  des  gens  très  dissimu- 
lés, ni  fort  habiles  à  cacher  leurs  qualités  et  leurs  défauts,  pour  que 
le  vieux  Caton,  qui  ne  les  aperçut  guère  que  de  loin,  en  traversant 
la  Cisalpine  et  la  Narbonnaise»  déjà  plus  qu'à  demi  roihaines,  les 
ait  si  bien  dépeints  en  deux  mots  :  «  Ils  excellent,  dit-il,  à  se  bien 
battre  et  à  parler  avec  esprit.  »  César,  qui  les  vit  de  plus  près  et  qui 
passa  dix  ans  à  batailler  avec  eux,  nous  les  fait  encore  mieux  con- 
naître. M.  MoBomsen,  dans  son  HistoirCy  s'est  donné  le  plaisir  de 
montrer  combien  le  Gaulois  de  ce  temps,  tel  que  le  décrit  César, 
ressemble  au  Français  d'aujourd'hui.  Il  a  déjà  la  parole  redondante 


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SAINT   PAULIN   DE   NOLE.  i7 

de  métaphores  et  d'hyperboles;  «  il  est  tout  vantardise.  »  Il  pro- 
voque le  danger  éloigné  et  s'effraie  du  danger  présent  ;  il  possède 
toat  au  plus  les  qualités  brillantes  du  paladin,  mais  non  la  prudence 
et  la  fermeté  d'un  honmie  sage  et  résolu  ;  son  principal  héros  n'est 
pas  un  général,  c'est  un  preux«  «  Dans  tous  les  temps,  dans  tous 
les  lieux,  vous  les  trouverez  toujours  semblables,  faits  de  poésie  et 
de  sable  mouvant,  à  la  tète  faible,  aux  impressions  vives,  curieux 
et  crédules,  aimables  et  intelligens,  mais  dépourvus  de  génie  po- 
litique. Leurs  destinées  n'ont  pas  changé  :  teUes  elles  furent  autre- 
fois, telles  elles  sont  aujourd'hui.  »  Ce  jugement  est  sévère,  souvent 
injuste  (1),  qu'importe  I  Quoiqu'il  n'ait  pas  été  fait  sans  malice,  je 
crois  qu'il  faut  l'accepter  sans  rancune.  S'il  est  triste  de  songer  que 
nos  défauts  sont  si  anciens  et  que  le  temps  a  été  si  impuissant  à 
nous  en  corriger,  on  éprouve  aussi  une  certaine  joie  à  savoir  qu'il 
y  avait  des  Français  longtemps  avant  qu'il  n'y  eût  une  France,  que 
notre  race  est  si  vieille,  et  qu'elle  a  jeté  de  si  profondes  racines 
dans  le  sol  qu'elle  occupe  que  les  invasions  du  dehors  ont  glissé 
sur  elle  comme  une  pluie  d'orage.  Il  me  semble  que  cette  antiquité 
d'origine  n'est  pas  seulement  une  satisfaction  d'amour-propre,  mais 
qu'elle  affermit  l'esprit  national.  Quand  on  songe  que  ce  pays  que 
nous  habitons  nous  a  toujours  appartenu,  on  s'en  regarde  davantage 
comme  maître  légitime  ;  on  se  trouve  mieux  disposé  à  le  défendre, 
et  plus  assuré  de  le  garder. 

La  Gaule  eut  pourtant  à  traverser  une  épreuve  grave  où  il  semble 
que  son  originalité  aurait  dû  se  perdre  :  après  la  victoire  de  César, 
elle  devint  romaine.  Ce  sort  fut  celui  de  l'Occident  tout  entier;  la 
langue,  les  mœurs,  les  usages  de  Rome  s'y  répandirent  aussitôt 
après  la  conquête  et  s'y  acclimatèrent  très  rapidement.  Ce  ne  fut 
pas  le  vainqueur,  comme  on  le  dit  d'ordinaire,  qui  força  les  vaincus 
à  l'imiter,  à  vivre  et  à  parler  comme  lui,  mais  les  vaincus  qui  se 
précipitèrent  d'eux-mêmes  vers  cette  imitation,  et  qui  voulurent 
devenir  Romains  à  toute  force.  La  civilisation  romaine  ne  s'imposa 
donc  pas  au  monde  avec  brutalité,  écrasant  tout  ce  qui  se  trouvait 
au-dessous  d'elle;  elle  ne  recouvrit  que  la  surface,  et  laissa  vivre 
tout  ce  fonds  d'idées  et  d'habitudes  qui  distinguait  chaque  race  lors- 
qu'elle était  indépendante.  Aussi ,  sous  cette  apparence  uniforme 
de  l'empire,  qui  trompe  un  observateur  léger,  dès  le  premier  siècle, 
les  nationaUtés  différentes  commencent  à  se  montrer.  Elles  ne  re- 
viennent pas  à  leur  ancien  idiome,  qu'elles  ont  abandonné  sans  re- 

(1)  Ceux  qui  veulent  savoir  ce  quMl  y  a  de  vrai  et  de  hux  dans  les  affimatloBs  d« 
IL  Mommsen  n'ont  qu'à  lire  le  second  volume  de  la  Géographie  <U  la  Gaule  romaine, 
de  M.  Ernest  Desjardins,  qui  vient  de  paraître.  C'est  l'étude  la  plus  complète  et  la 
plus  intéressante  qu'on  ait  faite  encore  sur  Tétot  de  la  Gaule  au  moment  où  eUe  fat  con- 
qidse  ptr  les  Roouûiu  et  lar  la  guem  qu'eUe  lootifit  contre  César. 

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AS  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

tour,  mais  elles  trouvent  moyen  de  se  manifester  dans  la  langue 
même  du  vainqueur.  C'était  pour  eux  une  langue  étrangère;  elles 
en  font  ime  langue  nationale  en  l'adaptant  à  leurs  idées,  en  lui  don- 
nant leur  tour  d'esprit.  C'est  ainsi  qu'on  voit  bientôt,  dans  trois  pays 
différons,  trois  littératures  diverses  se  former,  qui  usent  toutes  du 
latin,  mai&qui  le  parlent  à  leur  manière  :  celle  de  l'Afrique,  avec 
Fronton  et  Apulée,  celle  de  l'Espagne,  que  représentent  pour  nous 
les  Sénèque,  enfin  celle  de  la  Gaule.  —  Des  trois,  cette  dernière  est 
la  moins  connue  ;  c'est  celle  qui  nous  parait,  dans  le  peu  de  débris 
qui  en  restent,  avoir  le  caractère  le  moins  tranché.  11  y  eut  pour- 
tant alors  une  littérature  gauloise  ;  peut-être  avait-elle  peu  de  re- 
lief, mais  nous  n'en  devons  pas  être  surpris  :  la  littérature  de  ce 
pays  cherchera  toujours  à  être  égale  et  unie  plutôt  qu'originale.  La 
Gaule,  qui  aimait  le  bien  dire,  pratiqua  avec  passion  la  rhétorique  ; 
les  écoles  s'y  multiplièrent  très  vite.  Dès  l'époque  de  Tibère,  les 
jeunes  gens  affluaient  à  Autun  des  pays  voisins  pour  étudier.  Bientôt 
Reims,  Bordeaux,  Toulouse,  Trêves,  possédèrent  des  universités  fa- 
meuses. Même  dans  les  villes  de  commerce  on  aimait  les  lettres  et 
on  les  cultivait.  Pline  le  Jeune  était  charmé  et  fort  surpris  d'ap- 
prendre qu'il  y  avait  des  libraires  à  Lyon  et  qu'ils  vendaient  ses  ou- 
vrages. Les  grands  orateurs  que  produisit  alors  la  Gaule,  Yotienus 
Montanus  de  Narbonne,  Domitius  Afer  de  Nîmes,  Julius  Africanus 
de  Saintes,  se  faisaient  déjà  remarquer  par  ces  qualités  tempérées 
qui  ont  toujours  eu  tant  de  succès  chez  nous.  La  rhétorique  espa- 
gnole aime  l'emphase  et  la  déclamation,  les  orateurs  gaulois  étaient 
plus  modérés,  plus  simples.  Domitius  Afer  surtout  se  rendit  célèbre 
par  son  goût  délicat.  Ce  classique  éclairé,  qui  ramena  l'éloquence 
latine  à  l'imitation  de  Gicéron,  était  en  même  temps  un  esprit  fin, 
délié,  agréable,  plein  de  ressources,  et  qui  savait  se  tirer  par  un 
bon  mot  des  situations  les  plus  embarrassantes.  —  Ce  sont  déjà 
des  qualités  françaises. 

Avec  le  christianisme,  les  différences  entre  tous  ces  pays  se  mar- 
quent davantage.  Le  mouvement  irrésistible  qui  attirait  vers  la  reli- 
gion nouvelle  sembla  exciter  et.exalter  l'originalité  de  chaque  peuple. 
Chacun  d'eux  prit  cette  religion  par  le  côté  qui  convenait  le  mieux  à 
son  caractère  et  apporta  les  faiblesses  ou  les  ardeurs  de  son  tempé- 
rament dans  sa  manière  de  la  pratiquer.  La  dévotion  de  l'Africain  ou 
de  l'Espagnol  n'est  pas  tout  à  fait  celle  du  Gaulois;  et  quand  naquit 
dans  ces  divers  pays  une  littérature  ecclésiastique,  chacun  eut  la 
sienne,  différente  des  autres,  et  où  se  retrouvent  les  qualités  et  les 
défauts  de  la  race  qui  l'habitait. 

La  Gaule,  au  iv*  siècle,  possédait  un  samt  national  et  populaire, 
le  plus  grand  et  le  plus  sympathique  de  ceux  qu'elle  ait  jamais 
aimés  et  vénérés,  saint  Martin.  C'était  un  Pannonien  d'origine, 


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SAINT  PAULIN   DE   NOIE.  49 

mais  qui  s'était  fait  Gaulois  de  cœur.  A  force  de  vivre  dans  notre 
pays  et  de  s'y  attacher,  de  parcourir  les  campagnes  et  de  fréquen- 
ter le  petit  peuple,  il  en  avait  pris  tout  à  fait  le  caractère.  Cet  an- 
cien soldat  était  fort  illettré;  ce  qui  n'empêche  pas  que  toute  une 
littérature  soit  née  à  côté  de  lui  et  de  son  inspiration.  Les  écrits 
où  Ton  raconte  sa  vie,  les  lettres  qui  rapportent  ses  paroles,  les 
vers  où  l'on  célèbre  ses  actions,  nous  donnent  de  lui  l'idée  d'un 
saint  qui  ne  ressemble  pas  à  ceux  des  autres  pays,  qui  reflète  nos 
meilleures  qualités,  et  dans  lequel  nous  retrouvons  notre  race  et 
notre  sang.  La  France  n'existait  pas  encore,  et  pourtant  Martin  est 
un  saint  français. 

C'est  surtout  dans  les  ouvrages  de  Sulpice-Sévère  qu'il  faut  étu- 
dier saint  Martin.  Personne  n'a  présenté  conmie  lui  cette  curieuse 
figure  avec  son  caractère  véritable  et  dans  tout  son  relief.  Sulpice- 
Sévère;  était  un  homme  riche,  du  meilleur  monde,  qui  avait  reçu 
une  excellente  éducation.  Il  s'était  fait  à  Toulouse,  dès  sa  jeunesse, 
une  grande  réputation  dans  le  barreau  et  paraissait  destiné  aux 
premières  fonctions  de  l'état.  Malheureusement,  au  moment  où 
tout  lui  souriait,  il  perdit  sa  jeune  femme,  qu'il  aimait  tendrement, 
et,  regardant  ce  malheur  comme  un  avertissement  du  ciel,  il  alla 
consulter  saint  Martin,  qui  lui  donna  le  conseil  de  quitter  le 
monde.  Il  renonça  donc  sans  hésiter  à  sa  position,  à  sa  fortune, 
à  ses  espérances  d'avenir  politique;  il  se  retira  dans  une  de  ses 
maisons  de  campagne  où  il  vécut  avec  des  amis  et  des  disciples 
comme  dans  un  monastère.  Cependant,  jusqu'au  milieu  de  cette 
retraite  pieuse,  dans  le  dévot  et  le  moine  le  lettré  survivait.  Les 
souvenirs  de  son  éducation  profane,  le  plaisir  qu'il  avait  trouvé  à 
lire  les  grands  écrivains  et  à  les  imiter  ne  s' effaçaient  pas  de  son 
esprit  :  tout  le  temps  qu'il  ne  donnait  pas  à  la  prière  et  aux  bonnes 
œuvres  était  consacré  à  écrire.  A  la  vérité,  il  nous  dit  qu'il  veut 
écrire  sans  façon ,  et  «  qu'il  s'est  décidé  à  ne  pas  rougir  des  solé- 
cismes  qu'il  peut  commettre.  »  Ce  serait  pour  un  lettré  le  triomphe 
de  l'humilité  chrétienne;  mais  on  s'aperçoit  vite  qu'il  n'est  pas 
aussi  négligé  qu'il  le  prétend  et  qu'il  fait  le  moins  de  solécismes 
qu'il  peut.  Son  style  au  contraire  est  soigné,  correct,  agréable, 
plein  de  ces  coquetteries  d'expressions  qu'on  ne  rencontre  que  lors- 
qu'on les  cherche.  Par  un  élan  de  dévotion,  on  renonce  à  sa  si- 
tuation, à  sa  fortune,  il  est  beaucoup  plus  malaisé  de  renoncer  à 
son  esprit.  Quand  on  en  a,  on  veut  le  montrer  :  c'est  un  désir  au- 
quel Sulpice-Sévère  ne  résiste  pas  toujours,  et  personne,  excepté 
lui  peut-être,  ne  songera  à  le  lui  reprocher. 

Les  écrits  de  Sulpice-Sévère  sont  presque  tous  consacrés  à  saint 
Martin.  11  le  célèbre  de  toutes  les  manières;  il  raconte  sa  vie,  il 
ion  xxYQb  —  iSia.  ^ 


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50  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

exalte  ses  vertus,  il  fait  ressortir  roriginalité  de  son  caractère  en 
l'opposant  à  des  saints  étrangers.  Dans  ses  Dialogues^  il  suppose 
qu'un  moine  de  ses  amis,  Posthumianus,  grand  voyageur,  et  qui 
revient  de  l'Orient,  lui  raconte  ce  qu'il  a  vu  ou  ce  qu'il  a  entendu 
dire  des  solitaires  de  l'Egypte.  C'était  alors  un  grand  sujet  de  cu- 
riosité et  d'admiration  pour  toute  la  chrétienté.  On  était  bien  loin 
de  l'époque  où  TertuUien,  pour  défendre  les  chrétiens  du  reproche 
qu'on  leur  faisait  d'être  inutiles  à  l'état,  les  opposait  aux  brah- 
manes et  aux  gymnosophistes,  et  disait  qu'eux  au  moins  n'habi- 
taient pas  les  forêts  et  qu'ils  n'entendaient  pas  être  des  «  exilés  de 
la  vie,  non  sumus  silvicolœ  et  exules  vitœ.  »  Les  chrétiens  s'étaient 
mis,  depuis  im  siècle,  à  imiter  les  gymnosophistes  et  les  brah- 
manes; ils  habitaient  les  déserts,  ils  peuplaient  les  solitudes;  les 
uns  s'y  précipitaient  par  dévotion  et  pour  être  plus  rapprochés  de 
Dieu  dans  la  retraite,  d'autres  espéraient  y  fuir  les  calamités  d'un 
monde  travaillé  de  toutes  sortes  de  misères  et  qui  se  sentait  pé- 
rir (1).  Les  vies  des  pères  du  désert,  publiées  par  Rufin,  et  répan- 
dues dans  tout  l'Occident,  enflammaient  les  imaginations.  Aussi 
Posthumianus  estr-il  écouté  avec  passion  quand  il  parle  des  moines 
de  l'Egypte  et  des  solitaires  de  la  Thébaïde.  11  a  visité  des  monas- 
tères où  des  centaines  de  religieux  habitent  ensemble,  sous  la 
direction  d'un  supérieur,  et  il  y  a  été  témoin  des  merveilles  de  la 
discipline  et  de  l'obéissance.  Quoi  qu'on  lui  commande,  le  moine 
obéit  sans  discuter,  sans  réfléchir.  Posthumianus  raconte  qu'un 
abbé,  voulant  éprouver  la  vocation  d'un  de  ses  novices,  lui  ordonna 
de  se  jeter  dans  le  four  où  l'on  allait  cuire  le  pain  du  couvent;  le 
novice  n'hésita  pas  à  le  faire,  mais  les  flammes  s'écartèrent  pour  le 
laisser  passer.  Un  autre  reçut  l'ordre  de  planter  en  terre  le  bâton 
dont  l'abbé  se  servait  pour  se  soutenir,  et  de  l'arroser  jusqu'à  ce 
qu'il  refleurit.  Pendant  deux  ans,  le  pauvre  moine  ne  cessa  pas  un 
seul  jour,  sous  ce  ciel] de  feu,  d'aller  puiser  l'eau  du  Nil  qui  coulait 
à  deux  milles  de  son  jardin  et  de  la  verser  sur  le  bâton.  Au  commen- 
cement de  la  troisième  année.  Dieu  eut  pitié  de  lui,  et  le  bâton 
fleurit.  Mais  la  plupart  du  temps  les  austérités  de  la  vie  commune 
et  les  rigueurs  de  l'obéissance  ne  suffisaient  pas  au  zèle  ardent  des 
religieux;  ils  demandaient  et  obtenaient  la  permission  de  s'enfon- 
cer dans  le  désert.  Là,  ils  sont  exposés  aux  plus  étranges  aven- 
tures. Dans  ces  plaines  désolées,  où  rien  ne  pousse,  ils  ne  vivent 
que  de  miracles.  Ils  fréquentent  les  bêtes  féroces,  qui  finissent  par 
leur  obék*.  Les  lions  se  mettent  à  leur  service,  les  ibis  leur  ap- 


(1)  Postbamianas  raconte  quo  le  désert  de  Cyrèoe  est  rempli  de  solitaires  «  qui 
n'ont  d'autre  motif  de  s'y  réunir  que  le  désir  de  ne  plus  payer  rimp6t«  » 


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6Ali\T-  PAULIN    DE   KOLE.  51 

preoneDt  à  discerner  les  herbes  vénéneuses  des  plantes  salutaires. 
Quelques-uns  d'entre  eux,  à  force  de  vivre  loin  des  hommes,  re- 
viennent à  l'état  sauvage.  «  Il  y  en  avait  un  qui  était  resté  cin- 
quatnte  ans  sans  parler  à  personne  ;  il  n'avait  plus  de  vétemens  et 
n'était  couvert  que  des  poils  de  son  corps,  mais  Dieu  lui  faisait  la 
grâce  d'ignorer  sa  nudité.  Toutes  les  fois  que  quelques  religieux 
voulaient  l'aborder,  il  se  mettait  à  courir  daus  des  déserts  inac- 
cessibles pour  les  éviter.  Il  ne  se  laissa  voir  que  par  un  seul  ana- 
chorète, .dont  la  piété  mérita  cette  faveur,  et  comme  cet  anachorète 
lui  demandait,  entre  autres  questions,  pourquoi  il  fuyait  à  ce  point 
la  rencontre  de  ses  semblables,  il  répondit  que  celui  qui  fréquen- 
tait les  hommes  ne  pouvait  pas  être  visité  par  les  anges,  ce  qui 
donna  lieu  d'être  convwicu  que  les  anges  le  visitaient.  »  Qu'on 
juge  de  l'effet  que  devaient  produire  ces  récits  dans  une  époque 
avide  de  merveiileujc  et  disposée  à  tout  croire!  Pendant  que  Posthu- 
mianus  parle,  les  gens  pieux  et  crédules  qui  l'écoutent,  et  dont 
rimagination  excitée  se  transporte  aisément  dans  le  désert,  ne  sont 
plus  maîtres  de  leur  émotion.  «  Voilà  tes  œuvres,  ô  Christ!  s'é- 
crient-ils !  Christ,  ce  sont  là  tes  miracles  !  )> 

Sulpice-Sévère  résiste  pourtant  à  cet  enthousiasme  :  ce  n'est  pas 
qu'il  ne  soit  très  frappé  lui  aussi  des  récits  de  Postbumianus,  mais 
U  connaît  de  plus  grandes  merveilles ,  et  aussitôt  il  oppose  saint 
Martin  à  tous  les  moines  de  la  Thébaïde.  S'il  s'était  contenté  d'in- 
stituer entre  son  saint  chéri  et  les  anachorètes  égyptiens  une  lutte 
de  miracles,  comme  il  le  fait  d'abord,  il  y  aurait  peu  d'intérêt  à  le 
suivre  dans  cet  assaut  de  crédulité  ;  mais  il  se  trouve  bientôt  amené, 
pour  établir  la  supériorité  de  saint  Martin,  à  nous  tracer  de  lui  un 
portrait  vivant  et  fidèle.  Je  vais  en  rappeler  les  traits  principaux,  et  ' 
il  sera  facile  de  comprendre  pourquoi  les  Gaulois  le  préféraient  à 
tous  les  autres. 

Saint  Martin  est  d'abord  un  saint  un  peu  démocratique,  ce  qui 
n'a  jamais  nui  chez  nous.  Il  est  de  basse  extraction,  et  ne  fait  rien 
pour  le  dissimuler.  Il  scandalise  les  élégans  par  le  peu  de  soin  qu'il 
a  de  ses  vétemens  et  de  sa  chevelure.  On  le  voit  toujours  assis  à 
l'églisesur  une  petite  chaise,  d'où  il  donne  A  tout  le  monde  l'exemple 
de  l'humilité  comme  de  la  dévotion,  et  il  raille  les  évoques  ses  con- 
'  frères  qui  se  font  dresser  des  trônes  d'où  ils  dominent  toute  l'assem- 
blée. Avec  les  petits,  il  est  doux  et  familier,  mais  avec  les  grands 
il  se  relève.  11  ne  souffre  pas  que  les  empereurs  eux-mêmes  manquent 
au  respect  qu'on  lui  doit.  Dieu  du  reste  se  charge  de  lui  faire  obtenir 
les  égards  qu'il  mérite.  Un  jour  que  l'empereur  Valentinien,  irrité 
contre  lui  et  voulant  l'humilier,  restait  assis  à  son  arrivée,  le  feu  prit 
à  son  fauteuil,  et  il  fut  bien  forcé  de  se  lever.  Martin  était  un  homme 
de  petite  science,  mais  de  grand  sens;  il  évitait  les  excès  et  savait 


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52  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

garder  en  tout  une  juste  mesure.  Sa  foi  était  ardente,  mais  elle 
cherchait  à  être  éclairée.  Il  se  méfiait  beaucoup  des  saints  douteux, 
et  ne  se  croyait  pas  obligé  d'accepter  sans  examen  les  récits  qu'on 
lui  faisait  {non  temere  adhibens  incertis  fidem).  Avant  de  rendre 
un  culte  à  un  saint  nouveau,  il  demandait  des  preuves,  il  recueillait 
les  témoignages,  il  exigeait  qu'on  lui  apportât  des  actes  authenti- 
ques. On  voulait  un  jour  lui  faire  vénérer  une  tombe  où  l'on  disait 
qu'un  ancien  martyr  était  enseveli  ;  mais,  comme  il  conservait  des 
doutes,  il  se  mit  en  prière  et  demanda  à  Dieu  de  l'éclairer.  Dieu 
permit  que  le  mort  sortît  de  sa  tombe  et  vînt  dire  aux  assistans  son 
histoire.  <(  Il  raconta  qu'il  était  un  ancien  brigand,  que  la  justice 
l'avait  puni  pour  ses  crimes,  qu'il  n'avait  rien  de  commun  avec  les 
martyrs,  et  que  tandis  qu'ils  étaient  récompensés  dans  le  .ciel,  lui 
souffrait  un  juste  châtiment  dans  les  enfers.  » 

Saint  Martin  faisait  beaucoup  de  miracles,  mais  ces  miracles  ne 
ressemblent  pas  à  ceux  des  solitaires  de  la  Thébaïde,  qui  ne  serven 
de  rien  et  ne  profitent  à  personne  ;  les  siens  sont  des  miracles  utiles. 
Il  secourt  des  malheureux  qui  vont  périr,  il  éloigne  la  grêle  d'un 
pays  qu'elle  désole,  il  adoucit  le  cœur  de  grands  personnages  durs 
à  leurs  inférieurs.  Il  parcourt  les  campagnes,  convertissant  les  der- 
niers païens  ;  il  expulse  des  temples  les  anciens  dieux  qui  s'obstinent 
à  y  rester.  Ces  pauvres  dieux  sont  devenus  des  démons  qui,  lorsqu'on 
les  chasse  de  leur  demeure,  entrent  dans  le  corps  des  possédés. 
Martin  les  traque,  les  injurie,  les  force  à  reconnaître  eux-mêmes 
leur  impuissance.  «  Il  avait  remarqué,  nous  dit  Sulpice-Sévère,  que 
Mercure  lui  donnait  encore  quelque  peine  à  vaincre,  mais  Jupiter 
,  n'était  plus  qu'une  franche  bête,  Jovem  brulum  atque  hebetem  esse 
dicebat.  »  Quelle  fin  pour  les  divinités  d'Homère!  Au-dessus  de 
toutes  les  vertus,  Martin  mettait  la  charité.  La  grande  affaire  pour 
lui  c'était  «  de  visiter  ceux  qui  souffrent,  de  secourir  les  malheureux, 
de  nourrir  ceux  qui  ont  faim,  de  vêtir  ceux  qui  sont  nus.  »  Il  était 
doux  et  compatissant  pour  tout  le  monde.  La  légende  rapporte  qu'un 
jour  qu'il  disputait  au  diable  les  âmes  de  quelques-uns  de  ses  moines 
qui  avaient  péché,  le  diable  prétendit  que,  lorsqu'on  avait  commis 
certaines  fautes,  on  lui  appartenait  sans  retour  ;  Martin  soutenait  au 
contraire  qu'on  pouvait  toujours  compter  sur  la  miséricorde  divine  : 
((  Et  toi-même,  malheureux,  disait-il  au  démon,  si  tu  cessais  d'atta- 
quer les  âmes  faibles  et  si  tu  voulais  te  repentir,  je  suis  sûr  que  tu 
obtiendrais  le  pardon  du  Christ  !  »  A  plus  forte  raison  ne  voulait-il 
pas  qu'on  punît  de  mort  les  hérétiques.  On  connaît  sa  conduite 
dans  l'affaire  de  Priscillien  et  de  ses  compagnons  et  les  efforts  cou- 
rageux qu'il  fit  pour  empêcher  l'empereur  Maxime  de  verser  leur 
sang.  «  C'est  bien  assez,  disait-il,  qu'une  sentence  des  évêques  les 
retranche  de  l'église;  aller  plus  loin  serait  commettre  un  crime 


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SALNT   PAULIN    DE   NOLE.  53 

tiorrible  et  inouï.  »  Quand  le  crime  eut  été  commis,  Martin  essaya  de 
sauver  au  moins  ce  qui  restait  de  ces  infortunés,  et  d'empêcher  que 
la  persécution  ne  s'étendit  en  Espagne.  Maxime  n'y  consentit  qu'à 
la  condition  que  Martin  parût  se  démentir  lui-même  et  qu'il  reçût 
dans  sa  communion  les  prêtres  qui  venaient  de  lui  conseiller  ces 
rigueurs.  Sulpice- Sévère  raconte  qu'après  s'être  résigné  à  cette 
concession,  qui  lui  coûta  beaucoup,  le  bon  évêque  quitta  la  cour 
de  l'empereur,  inquiet  et  troublé,  se  demandant  s'il  n'avait  pas 
commis  une  faute,  lorsqu'au  milieu  d'un  bois,  dans  un  endroit 
désert,  un  ange  lui  apparut  pour  le  rassurer.  C'était  sa  conscience 
honnête  et  droite  qui  répondait  ài  ses  scrupules  et  qui  lui  disait  qu'il 
avait  eu  raison  de  sauver,  même  au  prix  d'une  faiblesse  et  d'une 
humiliation,  la  vie  de  quelques  malheureux.  —  Cette  haine  des 
persécutions,  cette  horreur  du  sang  versé,  jointe  à  cette  charité  ar- 
dente, à  cette  pitié  inépuisable  et  à  ce  ferme  bon  sens,  n'e3t-ce  pas 
là  l'idéal  d'un  saint  français? 

J'ajoute  que  celui  qui  nous  a  transmis  le  récit  de  cette  belle  vie 
est  aussi  l'un  des  nôtres,  et  que  sa  nationalité  se  reconnaît  à  la  mo- 
dération de  son  esprit,  au.  sens  pratique  de  ses  réflexions  et  à  sa 
façon  d'écrire.  Son  style  est  clair  et  coulant,  sans  obscurité,  sans 
effort.  Il  compose  bien  ses  récits  ;  il  leur  donne  un  tour  dramatique 
et  les  relève  de  temps  en  temps  par  des  expressions  piquantes. 
Tout  en  nous  parlant  des  autres,  il  ne  néglige  pas  l'occasion  de  se 
mettre  lui-même  en  scène,  ce  qui,  dit-on,  ne  nous  est  pas  indiffé- 
rent. Sa  bonhomie  n'est  pas  exempte  de  malice,  et  malgré  sa 
foi  robuste  il  se  permet  des  plaisanteries  qui  causeraient  aujour- 
d'hui quelque  scandale.  Il  s'égaie  ou  s'irrite  sans  scrupule  sur  les 
désordres  des  moines  de  son  temps  ;  il  les  raille  de  leur  sensualité, 
il  attaque  leur  intimité  avec  les  nonnes,  il  se  moque  des  présens 
qu'ils  font  ou  qu'ils  reçoivent  et  des  égards  qu'ils  exigent  de  leurs 
admirateurs.  Cette  façon  libre  et  vive  de  dire  son  opinion,  cette 
clarté,  cette  élégance,  ces  qualités  de  composition  donnèrent  alors 
aux  ouvrages  de  Sulpice-Sévère  un  très  grand  succès.  Quoique  faits 
pour  un  pays,  ils  se  trouvèrent  convenir  aux  autres.  Nous  savons 
qu'on  ne  les  lisait  pas  seulement  en  Gaule,  mais  à  Rome,  à  Alexan- 
drie, à  Carthage.  Cette  faculté  de  se  répandre  partout,  d'être  com- 
pris et  goûté  de  tout  le  monde,  est  encore  un  des  caractères  des 
lettres  françaises. 

II. 

Saint  Paulin  était  l'ami  de  Sulpice-Sévère  et  le  disciple  de  saint 

Martin.  Malgré  la  différence  de  leurs  destinées,  on  voit  bien  qu'il 

.  est  de  lemc  famille,  et,  quoiqu'il  ait  vécu  très  longtemps  hors  de  la 


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Ôi  REVUE  DES    DEUX   MONDES. 

France,  c'est  encore  un  saint  français  ;  l'histoire  de  sa  vie  et  l'étude 
.  de  ses  œuvres  ne  permettent  pas  d'en  douter. 

Pontius  Meropius  Paulinus  appartenait  à  une  famille  très  ancienne 
et  fort  riche,  qui  avait  des  biens  un  peu  partout;  il  comptait  des  sé- 
nateur^ et  des  consulaires  parmi  ses  aïeux.  Son  père,  ancien  préfet 
des  Gaules,  était  venu  se  fixer  à  Bordeaux  où  son  fils  naquit  vers 
353,  sous  le  règne  de  Constance.  M.  Lagrange  conjecture  avec  assez 
de  vraisemblance  que  cette  famille  était  chrétienne  depuis  quelque 
temps;  le  jeune  Paulin  ne  reçut  pourtant  pas  le  baptême  dès  ses 
premières  années  :  c'était  T usage  alors  de  le  différer  ;  mais  il  dut 
être  élevé  dans  les  principes  de  la  religion  nouvelle.  L'événement 
le  plus  important  de  sa  jeunesse,  c'est  qu'il  étudia  dans  les  écoles 
de  Bordeaux  et  qu'il  eut  Ausone  pour  professeur. 

On  n'est  guère  disposé  aujourd'hui  à  l'en  féliciter  ;  Ausone  ne  jouit 
pas  d'une  bonne  renommée  parmi  nous,  et  l'on  est  en  général  très  sé- 
vère pour  l'éducation  qui  se  donnait  alors  dans  les  écoles.  Il  n'est  pas 
inutile  de  la  connaître  pour  savoir  quelle  influence  elle  put  exercer 
sur  l'esprit  du  jeune  Paulin.  M.  Lagrange  s'est  contenté  de  le  dire 
en  quelques  mots;  je  crois  que  la  question  mérite  un  examen  plus 
sérieux.  On  sait  que  la  république  romaine  avait  eu  peu  de  souci 
de  l'enseignement  public  ;  Polybe  et  Gicéron  s'en  étonnent  et  le  lui 
reprochent.  G'est  l'empire  qui  créa  dans  les  principales  villes  ces 
sortes  d'universités  où  l'on  donnait  tout  ensemble  ce  que  nous  appe- 
lons l'enseignement  secondaire  et  l'enseignement  supérieur.  L'élève 
passait  d'abord  quelques  années  chez  le  grammairien  qui  lui  ensei- 
gnait à  lire  et  à  comprendre  les  poètes,  à  connaître  l'histoire  du 
passé  et  les  élémens  des  sciences,  à  acquérir  enfin  une  sorte  d'éru- 
dition générale  en  vue  de  la  rhétorique  qui  achevait  l'éducation.  Le 
rhéteur  venait  ensuite,  qui  gardait  les  jeunes  gens  de  quinze  à  vingt 
ans  et  leur  apprenait  à  faire  de  beaux  discours  sur,  des  sujets  imagi- 
naires. C'étaient  ordinairement  de  grands  personnages  que  ces  pro- 
fesseurs de  rhétorique  ;  Ausone  nous  dit  qu'ils  faisaient  de  beaux 
mariages  et  qu'ils  avaient  un  grand  train  de  maison.  Us  obtenaient 
aussi  très  souvent  des  dignités  politiques.  Une  partie  des  gouver- 
neurs de  province,  des  préfets  du  prétoire,  quelquefois  les  ministres 
de  l'empereur  étaient  tirés  des  universités.  On  vit  même  des  rhé- 
teurs arriver  à  l'empire  sans  qu'on  en  fût  trop  surpris.  Jamais  peut- 
être  la  littérature  n'avait  conduit  à  de  si  brillantes  fortunes.  Cette 
société  l'aimait  avec  passion-;  elle  était  fière  d'encourager  les  études 
et  d'honorer  les  lettrés.  Les  codes  à  cette  époque  sont  remplis  de 
lois  qui  instituent  des  écoles  nouvelles  ou  leur  accordent  des  privi- 
lèges. Un  empereur  reconnaît  hautement  «  qu'il  n'a  pas  de  plus 
grand  devoir  que  de  cultiver  dans  les  jeunes  gens  ces  qualités  que 
la  fortune  ne  peut  ni  donner  ni  prendre,  »  Au  milieu  dp  la  misère 


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SAJNT  PAULIN  D£  fiOLE.  55 

publique  qui  force  de  restreindre  les  dépenses,  on  n'est  prodigue 
que  pour  les  écoles  et  les  professeurs.  Mais  ce  qui  prouve  bien 
qu'il  ne  faut  pas  ac^rder  trop  de  confiance  à  ce  préjugé  démocra- 
tique que  l'instruction  est  une  sorte  de  remède  universel  et  qu'en 
la  rép^dant  on  guérit  tous  les  maux  d'un  état,  c'est  que  tout  cet 
effort  ne  parvint  pas  à  retarder  la  ruine  de  l'empire  et  le  triomphe 
de  la  barbarie. 

Pourquoi  donc  cette  éducation  fut-elle  si  peu  efficace?  On*ne  lui 
reproche  guère  que  l'importance  exagérée  qu'elle  donnait  à  l'ensei- 
gnement de  la  rhétorique.  Il  est  sûr  que  la  rhétorique  était  le  cou- 
ronnement des  études,  ou  plutôt  qu'on  n'enseignait  guère  qu'elle  ; 
mais  il  ne  faut  pas  oublier  qu'il  en  avait  été  toujours  ainsi.  C'est  la 
rhétorique  qui  faisait  le  fond  de  l'éducation  publique  aux  temps  les 
plus  brillans  des  lettres  latines,  à  l'époque  la  plus  florissante  de 
l'empire.  Ces  grands  souvenirs  la  protégeaient.  Elle  avait  pour  elle 
Tautorifé  de  la  tradition,  l'exemple  du  passé,  et  les  esprits  du 
IV'  siècle  ne  pouvaient  guère  penser  qu'ayant  été  autrefois  si  utile 
elle  fût  devenue  dangereuse.  Elle  n'avait  d'ailleurs  aucun  adver- 
saire ;  les  chrétiens  l'admiraient  et  la  pratiquaient  autant  que  leurs 
ennemis,  ils  la  conservèrent  dans  les  écoles  quand  ils  y  furent  de- 
venus les  maîtres,  et  c'est  ainsi  qu'elle  s'est  perpétuée  jusqu'à  nous 
comme  un  héritage.  La  rhétorique  a  donc  été  enseignée  à  peu  près 
de  tout  temps,  et  elle  a  produit,  selon  les  époques,  des  résultats 
très  opposés. 

Ce  n'est  pas  elle,  ou  du  moins  elle  seule,  qu'il  faut  accuser  de  la 
stérilité  des  esprits  et  du  peu  de  fruit  qu'ils  recueillaient  de  l'édu- 
cation; le  mal,  à  ce  qu'il  me  semble,  venait  d'ailleurs.  Je  suis  très 
frappé  de  voir  que  sur  les  vingt  ou  trente  chaires  que  contenaient 
ces  écoles,  il  n'y  en  avait  point  ou  presque  point  qui  fût  réservée  à 
l'étude  approfondie  des  questions  scientifiques.  Tous  ces  professeurs 
étaient  chargés  de  répandre  ce  que  d'autres  avaient  trouvé  :  leur  ef- 
fort et  leur  talent  consistaient  à  rendre  ce  qu'ils  savaient  accessible 
à  des  intelligences  ordinaires.  Bien  des  gens  pensent  encore  aujour- 
d'hui que  c'est  là  le  rôle  de  l'enseignement  supérieur  et  qu'il  n'en 
a  pas  d'autre.  C'est  une  grande  erreur  :  il  s'abaisse  et  s'éteint  s'il 
renonce  aux  recherches  désintéressées  de  la  science.  A  côté,  au- 
dessus  des  professeurs  qui  répandent  dans  le  public  les  connais- 
sances acquises,  il  en  faut  qui  travaillent  à  acquérir  des  connais- 
sances nouvelles.  C'est  de  là  que  viennent  ces  nouveautés  fécondes 
qui  sont  la  vie  de  l'enseignement.  Si  les  idées  et  les  méthodes  ne 
s'y  rajeunissent  jamais,  le  fonds  ancien  s'épuise  ;  cette  matière, 
sur  laquelle  on  vit  depuis  si  longtemps,  et  qui  s'use  et  s'amincit 
par  l'usage,  finit  par  n'être  plus  une  nourriture  suffisante  pour 
l'esprit.  Quand  on  n'est  pas  occupé  de  pousser  plus  loin  la  science, 

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56  REVrE  DES   DEUX  MONDES. 

lorsqu'on  ne  songe  qu'à  l'accommoder  au  plus  grand  nombre,  on 
l'émonde,  on  l'affaiblit,  on  lui  ôte  peu  à  peu  ses  parties  saillantes 
et  originales,  on  ne  lui  laisse  que  ce  qu'elle  a  de  plus  facile,  c'est- 
à-dire  de  plus  commun.  C'est  ainsi  que  dans  les  écoles  du  iy«  siècle, 
à  force  de  vouloir  la  simplifier,  on  l'avait  réduite  à  n'être  plus  qu'une 
mnémotecbnie.  Ausone,  grand  partisan  de  cette  méthode,  avait  mis 
en  quatrains  les  divisions  de  l'année,  le  système  métrique,  les 
travaui  d'Hercule,  les  attributions  des  Muses  et  toutes  les  diffi- 
cultés de  l'histoire  romaine.  C'était  un  moyen  de  soulager  la  mé- 
moire des  élèves,  mais  non  de  fortifier  leur  intelligence.  Une  édu- 
cation pareille  peut  mettre  dans  la  tête  des  jeunes  gens  un  certain 
nombre  de  connaissances  précises  ;  elle  ne  cultive  pas  leur  esprit, 
elle  ne  les  rend  pas  capables  de  trouver  eux-mêmes  ce  qu'on  n'a 
pas  pu  leur  apprendre.  Les  hommes  qu'elle  forme  ne  sont  pas  des 
ignorans,  mais  ils  courent  le  risque  de  rester  toute  leur  vie  des 
écoliers. 

Paulin  était  précisément  un  de  ces  esprits  timides  et  doux  qui 
sont  nés  pour  être  des  disciples  accomplis.  Il  se  livra  tout  entier  à 
ses  maîtres  ;  il  prit  le  plus  grand  plaisir  à  leurs  leçons,  il  fit  tous  ses 
efforts  pour  les  imiter  fidèlement.  Il  est  donc  naturel  que  l'éduca- 
tion d' Ausone  ait  laissé  sur  lui  une  marque  ineffaçable.  Elle  ne  con- 
tribua pas,  comme  on  pense  bien,  à  lui  donner  cette  fermeté  de 
pensée,  cette  vigueur  de  raisonnement,  cette  force  d'invention,  qui 
d'ailleurs  n'étaient  pas  dans  sa  nature  et  qui  lui  manquèrent  tou- 
jours. Me  lui  demandons  ni  l'érudition  étendue  de  saint  Jérôme,  ni 
les  vues  profondes  et  nouvelles  de  saint  Augustin.  Ce  n'est  pas  là 
ce  qu'on  enseignait  dans  les  écoles  ;  on  y  apprenait  à  donner  à  tout 
un  tour  agréable  et  à  dire  finement  même  ce  qui  ne  valait  pas  la 
peine  d'être  dit.  Paulin  cultiva  quelque  temps  avec  un  grand  plaisir 
cette  littérature  légère  ;  il  correspondait  avec  Ausone,  quand  il  était 
éloigné  de  lui;  il  lui  envoyait  de  petits  présens  assaisonnés] de 
petits  vers,  et  ce  commerce  de  futilités  les  charmait  tous  les  deux, 
il  s'amusait  à  versifier  le  traité  des  rois  de  Suétone,  pour  se  donner 
l'agrément  de  vaincre  certaines  difficultés  de  métrique,  et  commu- 
niquait son  travail  à  son  maître.  Ausone,  excité  par  l'exemple, 
lui  renvoyait  de  véritables  tours  de  force,  des  vers  mêlés  de  latin  et 
de  grec,  qui  commencent  et  se  terminent  par  les  mêmes  monosyl- 
labes, ou  qui  contiennent  successivement  à  la  même  place  toutes  les 
lettres  de  l'alphabet.  Pour  étonner  son  élève,  dont  U  veut  être  ap- 
plaudi, il  se  met  l'esprit  à  la  torture  (1).  Paulin,  que  ces  jeux  d'es- 

(1)  C'est  lui-mèmo  qui  noos  rapprend.  U  ne  cherche  pas,  comme  d'autres  beaax  es- 
prits, à  dissimuler  la  peine  qu'il  se  donne.  H  reconnaît  de  bonne  grâce,  par  un  bqn 
mot  intraduisible,  qu'il  est  plus  à  plaindre  qu'à  admirer  :  Non  $st  quod  mireris,  sed 
paucis  additis  lUteris,  est  quod  miserearis. 

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SAINT   PAULIN  DE  NOLE.  57 

prit  avaient  longtemps  charmé,  y  renonça  quand  il  se  fut  converti. 
Ses  ouvrages  deviennent  alors  plus  sérieux  ;  il  y  traite  des  sujets 
graves,  mais  dans  la  façon  dont  il  les  traite  on  sent  encore  quelque- 
fois rélève  des  rhéteurs  de  Bordeaux.  Il  avait  surtout  appris  chez  eux 
à  bien  développer  ses  pensées  :  le  o  développement,  »  c'est-à-dire 
l'art  de  grouper  toutes  les  idées  subordonnées  autour  de  Tidée  mal- 
tresse et  de  lui  donner  de  l'importance  par  ce  cortège^  est  le  triomphe 
de  la  rhétorique.  C'est  le  moyen  par  lequel  on  obtient  aisément  cette 
ampleur  de  style  {copia  dicendi)  qui  passait  depuis  Gicéron  pour 
la  première  qualité  de  l'éloquence.  Paulin,  qui  s'y  était  accoutumé 
dès  sa  jeunesse,  ne  put  jamais  s'en  défaire.  Quoi  qu'il  écrive,  il  dé- 
veloppe, et,  comme  cette  habitude  n'est  pas  de  celles  que  l'âge 
guérit,  c'est  c^ans  ses  derniers  ouvrages  que  Ve  développement  s'é- 
tale avec  le  plus  de  complaisance.  Ce  fut  toujours  le  défaut  du  bon 
Paulin,  dans  sa  prose  et  ses  vers,  d'être  interminable. 

Mais  il  ne  faut  pas  oublier  que  ces  défauts  qu'on  prenait  dans  les 
écoles  passaient  alors  pour  des  qualités.  Paulin,  qui  avait  été  un 
écolier  modèle,  était  sûr  d'obtenir  de  grands  succès  dans  le  monde. 
On  voit  aux  complimens  que  lui  fait  Ausone  qu'il  y  avait  très  bien 
réussi.  Il  entra  de  bonne  heure  dans  la  vie  politique,  à  laquelle  sa 
naissance  le  destinait,  et  dut  parcourir  rapidement  ces  fonctions  in- 
férieures qui  amenaient  aux  dignités  les  plus  hautes.  Ausone  était 
alors  assez  puissant  :  précepteur  du  jeune  Gratien,  qui  l'aimait 
beaucoup,  il  profita  de  sa  faveur  pour  aider  son  ancien  élève  à  de- 
venir consul.  Après  des  débuts  aussi  brillans,  Paulin  semblait 
r  réservé  à  la  plus  haute  fortune,  quand  on  apprit  avec  surprise 
qu'il  quittait  le  monde  et  renonçait  volontairement  à  tout  ce  que 
lui  promettait  l'avenir  pour  se  donner  à  Dieu. 

Ses  biographes  ont  pris  beaucoup  de  peine  pour  rattacher  sa 
,  conversion  aux  événemens  qui  troublaient  alors  l'empire,  et  ils 
ont  cherché  à  nous  en  faire  un  récit  dramatique.  M.  Lagrange  la 
raconte  d'une  manière  plus  simple  et  plus  vraisemblable.  D'ordi- 
naire ce  sont  les  pécheurs  endurcis  et  les  incrédules  forcenés  qui, 
après  s'être  éloignés  avec  éclat  des  croyances  de  leur  jeunesse,  ont 
besoin  de  coups  de  foudre  pour  y  revenir.  Paulin  ne  fut  jamais  ni 
un  incrédule,  ni  un  grand  pécheur.  Il  avait  vécu  quelque  temps 
dans  ce  monde  des  écoles,  qui  était  en  somme  un  monde  honnête 
et  vertueux  (1).  Peut-être  y  était-il  devenu  un  chrétien  plus  tiède, 

(i)  C'est  ce  que  nous  montrent  les  oufrages  d*Au8one  et  surtout  la  correspondance 
de  Libanins.  M.  Lagrange  a  cité  quelques  phrases  d*Ozanam,  qui  sont  très  sévères, 
contre  la  société  païenne  de  ce  temps.  l\  y  est  question  «  de  ces  patriciens  dégénérés 
qui  traînaient  en  public  toute  Tinfamie  de  leurs  orgies  domestiques.  »  H  y  a  là  beau- 
coup d*eiagération.  Ces  grands  seigneurs  païens  ne  Tivaient  pas  alors  comme  ceux  du 


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58  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

mais  il  était  resté  chrétien.  Sa  vertu  pouvait  courir  plus  de  risques 
au  milieu  des  affaires  publiques,  où  les  tentations  étaient  plus 
grandes  ;  il  avait  su  pourtant  y  résister.  Dans  ses  momens  de  sé- 
vérité, lorsqu'il  souhaite  se  trouver  coupable  pour  s'humilier  devant 
Dieu,  je  ne  vois  pas  qu'il  se  reproche  autre  chose  que  son  goût 
pour  les  futilités  de  la  littérature  profane.  «  Jusqu'ici,  dit-il  avec 
confusion,  j'ai  admiré  la  sagesse  du  monde,  et,  tandis  que  je  me 
livrais  aux  travaux  inutiles  des  lettres  et  aux  recherches  coupables 
de  la  philosophie,  j'étais  un  ignorant  et  un  muet  pour  Dieu.  » 
Voilà  son  crime  1  J'avoue  que  j'ai  peine  à  croire  qu'il  ait  jamais 
troublé  bien  sérieusement  son  âme,  et  que  ce  soit  le  remords  de 
ses  petits  vers  qui  Fait  jeté  dans  la  pénitence.  Il  n'y  eut  pas  de 
crise  dans  sa  ^e,  comme  dans  celle  de  saint  Augustin,  et  sa  con- 
version s'est  faite  peu  à  peu.  M.  Lagrange  a  raison  de  dire  «  qu'elle 
s'accomplit  sans  orage  et  par  une  sorte  d'illumination  paisible.  » 
Quand  le  premier  enivrement  du  monde  fut  passé,  les  souvenirs 
de  sa  jeunesse  chrétienne  se  réveillèrent  en  lui  ;  ils  n'eurent  pas  de 
peine  à  s'emparer  d'une  âme  naturellement  pieuse  et  douce.  Sa  foi, 
devenue  plus  vive,  devint  aussi  plus  exigeante.  Il  s'achemina,  par 
des  progrès  réguliers,  vers  des  pratiques  de  plus  en  plus  sévères  et 
finit  par  concevoir  le  désir  de  vivre  dans  la  solitude.  Cependant  il 
faut  bien  avouer  que  quelques  événemens  qui  se  passèrent  alors 
durent  aider  à  sa  vocation.  A  la  mort  de  Gratien,  sous  l'usurpateur 
Maxime,  il  paraît  qu'il  fut  menacé  de  perdre  sa  fortune  ;  ses  jours 
même,  à  ce  qu'il  semble,  furent  en   péril.  Gomme  il  aimait  avant 
tout  le  repos,  et  qu'il  n'était  pas  d'un  tempérament  à  braver  les  ' 
tempêtes,  ce  danger  qu'il  venait  de  courir  suffit  pour  lui  donner  le 
dégoût  de  la  vie  publique.  Vers  le  même  temps,  il  s'était  marié  à 
une  Espagnole,  Thérasia,  qui  prit  sur  lui  beaucoup  d'empire  et  en 
usa  pour  le  tourner  vers  la  dévotion.  Peut-être  cette  influence  inté-  • 
rieure,  qui  s'exerçait  sans  bruit  et  sans  relâche,  sous  les  formes  les 
plus  douces  et  les  plus  séduisantes,  a-t-elle  plus  contribué  que  tout 
le  reste  aux  résolutions  qu'il  a  prises. 

Le  premier  acte  de  sa  conversion  fut  de  quitter  les  enrirons  de 
Bordeaux,  où  il  sentait  qif  il  avait  trop  d'attaches,  et  de  s'établir  en 
Espagne.  Dans  ce  pays,  où  il  était  moins  connu  et  plus  dégagé  de 
son  passé,  il  pouvait  plus  librement  commencer  une  vie  nouvelle. 
Là  il  éprouva  une  grande  joie,  bientôt  suivie  d'une  très  vive  dou- 
leur. Un  enfant,  très  attendu,  fort  souhaité,  qui  lui  était  né  après 
quelques  années  de  mariage,  ne  vécut  que  quelques  jours.  Cette 

!•*  siècle;  les  livres  de  Symmaqne  le  prouvent.  En  tout  cas,  on  pooirait  faire  des  ta- 
bleaux semblables  des  riches  chrétiens  de  cette  époque  avec  les  sermons  de  saint  Àm- 
broise.  H  faut  de  part  et  d'autre  s'abstenir  de  ces  déclamations  qui  ne  prouvent  rien. 


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SAINT   PAULIH   DE   NOLE.  59 

double  et  violente  secousse,  cette  espérance  si  ardemment  accueillie 
et  si  vite  trompée,  acheva  de  le  persuader  que  Dieu  l'appelait  à 
lui.  n  vendit  peu  à  peu  ses  biens,  en  donna  le  prix  aux  pauvres  et 
ne  garda  que  ce  qui  lui  était  nécessaire  pour  vivre  ;  puis,  quand  il 
se  fut  ainsi  défait  de  l'héritage  de  ses  pères,  il  quitta  l'Espagne,  où 
son  nom  commençait  à  se  répandre,  et  où  on  venait  de  le  faire 
prêtre  à  Barcelone  malgré  lui,  pour  aller  vivre  dans  l'Italie  méri- 
dionale, auprès  du  tombeau  de  saint  Félis. 

Cette  conversion,  comme  on  pense,  fit  beaucoup  de  bruit.  Du  si 
bel  exemple,  donné  par  un  si  grand  personnage,  devait  réjouir  le 
cœur  des  vrais  chrétiens.  Les  grands  évoques,  les  docteurs  en  re- 
nom, Augustin,  Jérôme,  saint  Ambroise,  saint  Martin,  l'accueilli- 
rent avec  des  transports  de  joie.  Une  fois  les  païens  vaincus,  l'en- 
oemi  de  l'église  c'était  le  monde,  c'est-à-dire  toutes  ces  affections 
naturelles  que  le  christianisme  contrariait  en  les  réglant,  tous  ces 
plaisirs  regardés  jusque-là  comme  permis,  qu'il  voulait  supprimer 
ou  restreindre.  La  retraite  de  Paulin  apprenait  à  les  mépriser  beau- 
coup mieux  que  les  plus  éloquens  de  tous  les  sermons.  Quand  on 
le  vit  fouler  aux  pieds  la  gloire  humaine,  renoncer  aux  succès  litté- 
raires et  à  l'orgueil  des  grandes  situations  politiques,  il  s'éleva 
comme  un  cri  de  triomphe  dans  toute  l'église.  Cependant  saint  Am- 
broise, qui  connaissait  si  bien  le  monde ,  prévit,  au  milieu  de  sa 
joie,  que  la  conduite  de  Paulin  serait  attaquée  avec  violence,  et  il 
essaya,  en  le  félicitant ,  de  l'y  préparer.  «  Quand  tous  ces  grands 
seigneurs,  écrivait-il,  apprendront  ce  qui  s'est  passé,  que  ne  di- 
ront-ils pas?  Un  homme  d'une  si  grande  famille,  si  ancienne,  si  res- 
pectable, un  tel  caractère,  un  si  grand  orateur,  quitter  le  sénat,  ra- 
vir aux  siens  son  héritage  pour  le  donner  aux  pauvres,  cela  ne  se 
peut  supporter!  d  C'est  en  effet  ce  qu'on  ne  manqua  pas  de  dire, 
et  il  faut  avouer  que  ceux  qui  parlaient  ainsi  n'avaient  peut-être  pas 
tout  à  fait  tort.  En  l'état  où  se  trouvait  l'empire,  déchiré  par*  les 
rebelles,  menacé  par  les  barbares,  quand  on  avait  tant  besoin 
d'hommes  de  courage  et  de  dévoûment,  non-seulement  de  soldats 
et  de  généraux,  mais  d'intendans  intègres,  d'habiles  gouverneurs 
de  provinces,  de  gens  de  conseil  et  de  résolution,  n'était-ce  pas 
un  crime  de  déserter  son  rang  et  de  s'enfuir  dans  la  soUtude?  Les 
dignités  pubUques,  en  ces  temps  orageux,  n'avaient  rien  de  bien 
souhaitable.  La  retraite  et  l'isolement  valaient  mieux  que  ces  pé- 
rilleuses grandeurs  ;  mais  le  devoir  commandait  de  ne  pas  s'y  sous- 
traire, et  l'empire  était  perdu  si  ceux  que  leur  naissance  et  leurs 
talens  élevaient  au-dessus  des  autres  refusaient  de  le  servir.  Telles 
étaient  les  raisons  qu'on  pouvait  avoir  pour  blâmer  la  conduite  de 
Paulin;  ceux  qu'elle  blessait  les  exprimaient  avec  force  {circumla- 
trabant)\  ils  étaient  nombreux  et  ardens,  en  sorte  qu'à  la  joie  des 

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60  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

évoques  et  des  dévots  répondait  une  très  vive  réprobation  des  gens 
du  monde.  Paulin  s'émut  fort  peu  de  ces  clameurs,  qui  lui  sem- 
blaient «  sottes  et  impies  ;  »  il  se  contentait  de  dire  d'un  ton  hau- 
tain en  parlant  de  ses  ennemis  :  «  Qu'ils  jouissent  en  paix  de  leurs 
plaisirs,  de  leurs  dignités,  de  leur  fortune!  qu'ils  gardent  pour  eux 
leur  sagesse  et  leur  félicité!  mais  qu'ils  nous  laissent  ce  qu'ils  ap- 
pellent notre  misère  et  notre  folie.  »  Et  il  ajoutait  d'un  air  de 
triomphe  :  O  beata  injuria^  displicere  cum  Christol 

Parmi  ces  voix,  attristées'ou  sévères,  qui  s'élevaient  contre  lui, 
il  en  était  une  pourtant  qu'il  n'entendit  pas  sans  douleur  :  c'était 
celle  de  son  vieux  maître  Ausone.  Pour  nous  rendre  compte  de  la 
profonde  tristesse  qu' Ausone  éprouva  quand  il  apprit  la  retraite  vo- 
lontaire de  son  élève,  il  faut  faire  un  effort  et  entrer  dans  Ie&  idées 
de  ce  temps,  qui  ne  sont  certainement  pas  les  nôtres.  On  vient  de 
voir  l'estime  que  les  lettrés  faisaient  alors  de  la  rhétorique.  On  prou- 
vait doctement,  dans  les  écoles,  qu'elle  n'est  pas  seulement  un  art, 
le  premier  de  tous,  mais  une  vertu.  Ceux  qui  avaient  passé  leur 
vie  à  l'étudier  eux-mêmes  et  à  l'enseigner  aux  autres  ne  pouvaient 
pas  s'imaginer  qu'un  homme  eût  besoin  d'autre  chose  pour  être 
heureux,  et  qu'elle  ne  remplît  pas  le  cœur  de  ceux  qui  la  possé- 
daient. S'éloigner  d'elle,  après  qu'on  l'avait  connue  et  pratiquée, 
semblait  une  de  ces  erreurs  d'esprit  qu'on  a  peine  à  concevoir,  une 
coupable  ingratitude,  presque  un  crime.  Ce  qui,  pour  Ausone,  ajou- 
tait à  la  faute,  c'est  que  Paulm  n'était  pas  un.  élève  ordinaire.  Il 
avait  par  son  talent  dépassé  tous  ses  condisciples,  et  le  maître  lui- 
même,  quand  il  veùait  de  recevoir  un  de  ces  beaux  discours  et 
de  ces  poèmes  élégans  où  il  reconnaissait  sa  méthode,  où  il  re- 
trouvait ses  leçons,  était  fier  de  se  proclamer  vaincu.  «  Je  te  cède 
par  le  génie,  lui  disait-il,  autant  que  je  viens  avant  toi  par  les  an- 
nées. Ma  musé,  pour  te  faire  honneur,  se  lève  devant  la  tienne!  » 
C'est  ainsi.qu'il  saluait  ce  jeune  talent  qui  devait  continuer  sa  gloire. 
Le  vieux  rhéteur  était  si  amoureux  de  son  art  que,  loin  d'être  ja- 
loux de  son  successeur,  comme  c'est  l'ordinaire,  il  prenait  plaisir 
à  le  désigner  et  à  le  célébrer  d'avance,  heureux  que  l'avenir  de 
la  rhétorique  et  des  lettres  fût  assuré  après  lui.  On  comprend  sa 
douleur  quand  il  vit  ses  espérances  si  cruellement  trompées. 

Ce  n'était  pas  assez  de  blâmer  la  résolution  de  Paulin,  on  peut 
dire  qu' Ausone  ne  l'a  pas  comprise;  il  était  pourtant  chrétien  : 
l'examen  attentif  de  ses  œuvres  ne  permet  pas  d'en  douter;  mais 
les  textes  même  qu'on  cite  pour  l'établir  prouvent  que  s'il  l'était  il 
ne  l'était  guère.  Par  exemple,  sa  pièce  de  vers  «  sur  le  nombre 
trois,  »  l'une  des  plus  singulières  et  des  plus  futiles  qu'il  ait  com- 
posées, finit  par  ces  mots  :  «  Il  faut  boire  trois  fois,  le  nombre  trois 
est  au-dessus  des  autres,  trois  dieux  ne  font  qu'un.  »  Voilà  la  tri- 

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SAINT   PAULIN   DE   NOLE.  61 

nité  en  fort  étrange  compagnie  I  Ce  qui  montre  encore  plus  combien 
son  christianisme  est  superficiel,  et  qu'il  n'a  pas  de  racines  dans 
son  cœur,  c'est  la  façon  dont  il  parle  de  la  mort.  Un  chrétien,  dès 
qu'il  est  mis  en  présence  de  l'autre  vie,  devient  grave  ;  Ausone  au 
contraire,  dans  ces  petites  pièces  où  il  célèbre  le  souvenir  de  ses 
parens  et  de  ses  amis  qu'il  a  perdus,  ne  peut  pas  cesser  de  sourire. 
Il  félicite  sans  scrupule  ceux  qui  se  sont  donné  du  bon  temps  et 
fl  qui  ont  vécu  pour  eux-mêmes.  »  A  propos  d'un  jeune  homme 
mort  à  dix-huit  ans,  dans  la  fleur  de  la  beauté,  il  cherche  à  deviner 
le  sort  qui  l'attend  dans  le  royaume  des  ombres,  et  se  demande 
B  s'il  ne  sera  pas  l'Adonis  de  Proserpine  ou  le  Ganymède  de  Pluton.  n 
Ce  n'est  sans  doute  qu'une  plaisanterie,  mais  quel  chrétien  sérieux 
n  aurait  pas  eu  horreur  de  plaisanter  sur  un  pareil  sujet? 

Reconnaissons  que  lorsqu'on  n'était  pas  plus  chrétien  qu'Ausone 
il  était  difficile,  je  ne  dis  pas  d'approuver,  mais  de  comprendre  la 
conduite  de  Paulin.  Ces  élans  de  dévotion,  ces  regrets  et  ces  rç- 
iDords  du  passé,  ces  besoins  de  solitude,  ces  ardeurs  de  pénitence 
étaient  inexplicables.  Aussi,  quand  le  vieux  maître  apprit  que  ce 
disciple  chéri,  ce  poète  aimable,  cet  orateur  déjà  célèbre,  ce  séna- 
teur, ce  consulaire  renonçait  à  l'éloquence  et  à  la  vie  publique,  il 
éclau.  Sa  douleur  ei  sa  colère  éprouvèrent  le  besoin  de  se  sou- 
lager en  s' exprimant.  Peut-être  espéra-t-il  que  sa  voix,  que  Paulin 
avait  si  religieusement  écoutée  pendant  toute  sa  jeunesse,  aurait  en- 
core quelque  influence  sur  lui.  Il  se  décida  à  lui  écrire  plusieurs 
lettres  en  vers,  tendres,  irritées,  pressantes,  pour  le  raumener  dans 
le  monde.  Nous  avons  fort  heureusement  conservé  ces  lettres  et  les 
réponses  de  Paulin  ;  c'est  une  bonne  fortune  très  rare,  surtout  quand 
il  s'agit  de  la  grande  lutte  religieuse  qui  a  divisé  l'empire  pendant 
trois  siècles.  Les  ouvrages  des  vaincus  ayant  été  d'ordinaire  sup- 
primés, nous  n'entendons  plus  que  le  vainqueur.  Ici  les  deux  par- 
tis sont  en  présence,  et  nous  pouvons  en  profiter  pour  étudier  et 
comparer  les  opinions  contraires  :  rien  ne  fait  mieux  saisir  que 
cette  étude  l'opposition  de  ces  deux  sociétés  qui  vivaient  l'une  dans 
l'autre  sans  pouvoir  se  fondre  ensemble,  et  ce  qui  restait  de  résis- 
tance-au  christianisme  après  qu'il  avait  paru  conquérir  le  monde. 

M.  Lagrange,  qui  a  fort  bien  résumé  le  débat,  fait  remarquer 
combien  Ausone  y  paraît  inférieur  à  son  élève.  Ses  lettres  contien- 
nent assurément  des  descriptions  agréables,  des  expressions  pi- 
(fuantes  et  des  vers  bien  tournés,  mais  les  fautes  de  goût  abon- 
dent; il  ne  suffit  pas  de  les  relever  quand  on  les  remarque;  on  peut, 
je  crois,  en  tirer  une  importante  leçon  qu'il  ne  faut  pas  négliger. 
On  dit  généralement  que  lorsqu'on  éprouve  une  émotion  sincère 
on  trouve  toujours  une  expression  vraie  pour  la  rendre  :  l'exemple 
d'Âusone  montre  que  cette  opinion  n'est  pas  tout  à  fait  juste.  Certes 

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62  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

on  ne  peut  douter  qu'il  n'ait  été  fort  ému  et  très  attristé  de  la  re- 
traite inattendue  de  son  disciple;  sa  douleur  est  profonde,  les  re- 
proches qu'il  lui  adresse,  les  plaintes  qu'il  fait  entendre  sortent 
vraiment  de  son  cœur  :  et  pourtant,  quand  il  veut  les  exprimer,  il 
déclame,  il  exagère,  et  ne  peut  se  délivrer  de  sa  rhétorique.  C'est 
ce  qui  était  arrivé  déjà  au  poète  Ovide  après  ses  malheurs.  On  a  re- 
marqué que  les  deux  longs  recueils  d'élues  qu'il  a  remplis  de  ses 
doléances  sincères  sont  infestés  de  mauvais  goût,  comme  le  reste  de 
ses  œuvres;  il  conserva  pour  plaindre  ses  propres  infortunes  le  style 
maniéré,  précieux,  plein  d'antithèses  et  de  faux  brillans,  qu'il  avait 
si  souvent  prêté  à  ses  héroïnes  mythologiques.  Il  écrivit  pour  son 
compte,  du  pays  des  Gètes,  des  lettres  tout  à  fait  semblables  à  celles 
qu'il  avait  fait  écrire  à  Hypsipyle  ou  à  Phèdre  dans  ses  Hâroides. 
Est-ce  à  dire  qu'il  ne  ressentait  pas  véritablement  les  douleurs  de 
l'exil?  Au  contraire, on  lui  reproche  de  ne  les  avoir  pas  supportées 
avec  assez  de  courage;  il  en  fut  accablé,  mais  les  mauvaises  habi- 
tudes étaient  prises.  Après  avoir  séjourné  vingt  ans  dans  un  genre 
faux,  la  recherche  et  la  manière  lui  étaient,  pour  ainsi  dire,  tour- 
nées en  nature.  Pour  dépeindre  les  infortunes  des  autres,  il  n'avait 
jamais  cherché  l'accent  du  cœur,  il  ne  le  trouva  pas  quand  il  voulut 
parler  des  siennes;  il  n'avait  fait  cas  que  de  l'esprit,  il  fut  condamné 
à  n'avoir  jamais  que  de  l'esprit,  et  sa  punition,  —  punition  terrible  I 
—  fut  de  rester  faux  dans  l'expression  des  douleurs  les  plus  vraies. 
(Test  la  destinée  des  rhéteurs,  et  Ausone  n'y  a  pas  plus  échappé 
qu'Ovide. 

Ce  qui  me  frappe  encore  plus  que  ses  fautes  de  goût,  c'est  sa 
maladresse.  Il  est  impossible  de  rien  imaginer  qui  fût  moins  propre 
que  ses  lettres  au  dessein  qu'il  se  proposait.  Pour  toucher  le  cœur 
du  grand  pénitent ,  il  fallait  entrer  dans  les  sentimens  qui  l'agi- 
taient, approuver  ses  projets  en  partie,  montrer  qu'on  en  compre- 
nait la  grandeur;  puis  lui  faire  voir  que  ce  besoin  de  perfection 
qui  le  tourmentait  pouvait  trouver  à  se  satisfaire  ailleurs  que  dans 
la  solitude.  Peut-être  en  lui  montrant  le  bien  qu'il  lui  était  possible 
d'accomplir  sans  quitter  son  poste,  sans  fuir  son  pays,  en  opposant 
aux  impatiences  de  sa  dévotion  l'attrait  d'un  devoir  rigoureux,*  pou- 
vait-on espérer  d'ébranler  cette  âme  généreuse  et  avide  de  dévoû- 
ment?  Mais  comment  Ausone  l'aurai t-il  pu  faire?  Il  ne  paraît  rien 
comprendre  à  la  conduite  de  Paulin.  On  dirait  qu'il  ne  peut  devi- 
ner le  motif  secret  qui  l'entraîne  hors  du  monde  et  lui  fait  aban- 
donner ses  dignités  et  ses  relations.  La  supposition  à  laquelle  il 
s'arrête  avec  le  plus  de  complaisance,  c'est  que,  par  un  inexpli- 
cable caprice,  il  est  d^oûté  de  son  pays  natal  et  s'est  laissé  séduire 
par  l'Espagne.  «  C'est  la  rive  du  Tage ,  c'est  Barcelone  la  cartha^ 
ginoise ,  ce  sont  les  sonmiets  des  monts  que  baignent  deux  mers 

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SAINT  PACMN   DE   NOLB.  68 

qui  nous  ont  perdus  !  »  Aussi  épuise-t-^l  toute  sa  colère  contre  ce 
pays  jaloux  qui  lui  a  enlevé  son  anû.  «  Sois  maudite,  terre  d'Ibé- 
rie,  que  le  Carthaginois  te  dévaste,  que  le  perfide  Ânnibal  te  brûle, 
que  Sertorius  exilé  te  reporte  la  guerre!  »  Une  autre  supposi- 
tion, plus  étrange  encore,  c'est  «  qu'ils  ont  offensé  les  dieux,  w  et 
que  la  puissante  Némésis  se  venge  d'eux  en  les  séparant.  Il  faut 
avouer  que  ces  pauvretés  mythologiques  n'étaient  bonnes  qu'à  bles- 
sa Paulin.  Le  seul  sentiment  qui  pouvait  toucher  son  cœur,  c'était 
le  souvenir  de  la  tendresse  de  son  maître  et  des  années  heureuses 
qu'ils  avaient  passées  dans  l'étude.  Ausone  en  parle  quelquefois 
a?ec  assez  de  bonheur.  Au  début  de  sa  première  lettre,  il  rappelle 
le  temps  où,  «  attelés  l'un  à  l'autre,  »  ils  traînaient  la  vie  en  com- 
mun. Mais  la  division  s'est  mise  feutre  ces  amis;  «  l'attelage  est  sé- 
paré, et  ce  n'est  pas  la  faute  des  deux  qui  marchaient  ensemble, 
mais  d'un  seul,  c'est  la  tienne;  car  moi,  je  serais  encore  bien  con- 
tent de  porter  le  joug.  »  Il  finit  aussi  d'une  manière  touchante,  en 
lai  dépeignant  la  joie  qu'il  éprouvera  quand  on  lui  annoncera  son 
retour.  «  Quand  donc  ces  mots  viendront-ils  frapper  mon  oreille  : 
Le  voilà  qui  revient;  il  a  quitté  les  contrées  brumeuses  de  l'Ibérie, 
il  approche  de  l'Aquitaine,  il  entre  dans  Hébromagus  (1).  Déjà  il  a 
salué  au  passage  les  domaines  de  son  frère;  il  se  livre  au  cours 
du  fleuve  heureux  de  le  porter.  On  l'aperçoit  venir,  sa  proue  se 
tourne  vers  le  rivage,  tout  un  peuple  joyeux  se  presse  pour  le  re- 
cevoir. Il  n'entre  pas  chez  hii,  et  vient  d'abord  frapper  à  ta  porte.  — 
Faut-il  le  croire,  ou  ceux  qui  aiment  prennent-ils  leurs  songes  pour 
la  vérité?  » 

C'était  un  songe  en  effet;  non-seulement  Paulin  ne  revint  pas, 
mais  Ausone  ne  reçut  pas  de  réponse.  On  ne  sait  par  quelle  cir- 
constance la  lettre  n'était  pas  parvenue  à  son  adresse.  Ausone  ne 
perdit  pas  courage;  il  écrivit  deux  ou  trois  fois  encore  des  lettres 
de  plus  en  plus  pressantes,  où  il  se  plaignait  du  silence  inexpli- 
cable de  Paulin.  Pourquoi  refuser  de  répondre?  lui  disait-il  dans 
son  style  imagé.  Tout  parle,  tout  est  animé,  rien,  dans  les  champs 
et  dans  les  forêts,  ne  se  plaît  à  rester  silencieux.  «  La  haie  mur- 
mure quand  elle  est  dépouillée  par  les  abeilles;  les  roseaux  du  ri- 
vage font  entendre  des  harmonies  mélodieuses  et  la  chevelure  des 
pins  converse  avec  les  vents  qui  l'agitent  :  il  n'y  a  rien  de  muet 
dans  la  nature;  »  vers  charmans,  mais  qui  ne  suflBsaient  pas  pour 
ramener  le  fugitif.  Ce  qui  pouvait  au  contraire,  en  le  blessant,  l'é- 
loigner davantage,  c'est  l'allusion  faite  par  Ausone  à  l'impérieuse 

fl)  CéUit  une  célèbre  maison  de  campagne  de  saint  Paulin.  Les  savans  bordelais 
^■■eateat  pour  savoir  où  eUe  était  située  ;  dans  tous  les  cas,  elle  ne  devait  pas  être  éloi- 
gnée do  Bordeaux. 


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6&  REYUE  DES   DEUX  MONDES. 

Thérasîa,  qu'il  appelle  «  la  Tanaquil  de  Paulin  (1);  »  ce  sont  les 
imprécations  violentes  qu'il  prononce  contre  celui  dont  les  conseils 
ont  perdu  son  ami.  «  Que  nulle  joie,  dit-il,  ne  réchauffe  son  âme  ! 
Que  jamais  les  doux  accens  des  poètes,  les  modulations  d'une  tendre 
élégie  ne  charment  son  oreille  ;  que  triste  et  pauvre  il  habite  les 
déserts,  qu'il  parcoure  sans  compagnon  les  croupes  des  cimes  al- 
pestres :  comme  on  dit  qu'autrefois,  privé  de  raison,  fuyant  les  ap- 
proches et  la  trace  des  hommes,  Bellérophon  promena  ses  pas 
errans  dans  les  solitudes  sauvages  !  »  Admirons  encore  ici  la  ma- 
ladresse d'Ausone  :  le  sort  qu'il  souhaite  à  ce  chrétien  coupable, 
comme  la  plus  grande  des  calamités,  est  précisément  cette  vie  so- 
litaire qui  lui  semblait  le  plus  précieux  des  bonheurs. 

Paulin  répondit  enfin  ;  les  lettres  d'Ausone  avaient  mis,  on  ne  sait 
pourquoi,  près  de  trois  ans  à  lui  arriver.  —  Il  écrivit  lui  aussi  des 
lettres  en  vers  dont  la  première  surtout  est  longue  et  importante. 
M.  Lagrange  fait  remarquer  avec  raison  qu'elle  ne  ressemble  guère 
à  celles  d'Ausone,  où  tant  de  faiblesses  et  d'enfantillages  se  mêlent  à 
quelques  beautés.  Ce  n'est  pas  qu'on  ne  trouve  encore  chez  l'élève 
quelques  traces  du  mauvais  goût  de  son  maître  ;  on  pourrait  relever 
dans  ses  vers  un  peu  de  recherche  et  d'antithèse  et  surtout  des 
descriptions  trop  longues  et  trop  ornées.  L'idée  même  d'employer 
successivement  trois  sortes  de  mètres  divers,  des  vers  élégiaques 
au  début  pour  saluer  Ausone,  des  vers  ïambiques  pour  répondre  à 
ses  duretés,  et  des  vers  héroïques  pour  discuter  ses  raisons,  a 
quelque  chose  d'ingénieux  et  de  cherché  qui  sent  l'écolier.  Mais  les 
idées  sont  partout  sérieuses  et  élevées.  Dès  le  début,  la  rupture  s' ac- 
cuse clairement.  «  Pourquoi,  dit-il  à  Ausone,  pourquoi,  mon  frère, 
veux-tu  me  rappeler  au  culte  de  ces  déesses  que  j'ai  quittées?  Us 
sont  fermés  à  Apollon,  ils  éloignent  d'eux  pour  jamais  les  Muses, 
les  cœurs  consacrés  au  Christ.  »  Pour  qu' Ausone  renonce  à  l'espoir 
de  le  ramener  dans  le  monde,  il  lui  montre  combien  il  est  changé  : 
«  Je  ne  suis  plus  ce  que  j'étais  ;  un  esprit  nouveau  s'est  emparé  de 
moi.  Je  passais  autrefois  pour  honnête,  et  j'étais  coupable  ;  au  mi- 
lieu des  ténèbres,  il  me  semblait  voir  la  vérité.  J'étais  insensé  pour 
les  choses  de  Dieu,  et  l'on  m'appelait  sage.  Je  me  nourrissais  de 
germes  de  mort,  et  je  croyais  vivre  !  »  Il  n'ignore  pas  que  sa  con- 
duite a  été  sévèrement  appréciée ,  mais  que  lui  importe  que  les 
hommes  l'attaquent?  «  L'homme  disparait  et  ses  erreurs  l'accom- 
pagnent. Quand  il  a  prononcé  une  sentence,  le  jugement  s'efface  et 
meurt  avec  le  juge.  »  C'est  la  sentence  de  Dieu  qui  est  importante. 


(1)  Saint  Paulin  répondit,  dans  le  même  style,  que  Thérasia  n'était  pu  une  Tana« 
quil,  mais  une  Lucrèce. 


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SAINT   PAULIN  DE   NOLE.  65 

Quand  on  a  cherché  à  lui  plaire,  on  en  est  payé  au  jour  du  grand 
jugement.  Seule,  l'attente  de  ce  jour  terrible  peut  le  faire  trem- 
bler. «  A  la  pensée  de  la  venue  du  Christ,  mon  cœur  croyant  fré- 
mit en  ses  fibres  ébranlées.  Je  crains  que  mon  âme,  embarrassée 
des  soucis  du  corps,  alourdie  par  le  poids  des  intérêts  mondains, 
si  tout  d'un  coup  elle  entendait  dans  le  ciel  entr'ouvert  retentir  la 
terrible  trompette,  ne  fût  pas  capable  de  s'élever  sur  des  ailes  lé- 
gères au-devant  de  son  roi...  Quel  désespoir  si,  pendant  que  je  me 
Une  aux  espérances  de  ce  monde,  le  Christ  apparaissait  tout  d'un 
coup  dans  la  splendeur  des  deux,  si,  confus  de  cette  lumière  subite, 
j'étais  contraint  de  chercher  les  ombres  de  la  nuit  pour  me  cacher  !  » 
Il  s'est  donc  décidé  sans  retour;  il  abandonne  les  soucis  de  la  terre, 
il  veut  essayer  de  mériter,  par  une  vie  austère  et  retirée,  les  récom- 
penses étemelles.  «  Si  cette  résolution  te  plaît,  félicite  ton  ami  de 
la  richesse  de  ses  espérances  ;  si  tu  la  condamnes,  if  me  suffit  qu'elle 
soit  approuvée  par  le  Christ.  » 

Ces  mots  mettaient  fin  à  la  discussion*  Ausone  dut  renoncer  pour 
jamais,  en  les  lisant,  à  l'espoir  de  rendre  son  ami  à  la  vie  mondaine 
et  à  la  rhétorique. 

III. 

Saint  Paulin,  en  quittant  le  monde,  ne  renonça  pas  à  la  littéra- 
ture :  au  contraire,  sa  dévotion  augmenta  son  ardeur  d'écrire.  Il 
écrivait  jusque-là  par  plaisir,  il  le  fit  par  devoir,  pour  remercier 
Dieu  et  les  saints  de  leurs  bienfaits,  pour  ranimer  les  tièdes,  affer- 
mir les  irrésolus  et  donner  de  bons  conseils  à  ceux  qui  en  avaient 
besoin.  A  peu  près  toutes  les  œuvres,  en  vers  et  en  prose,  qu'on  a 
de  lui  appartiennent  à  la  seconde  moitié  de  sa  vie. 

De  ses  ouvrages  en  prose,  nous  n'avons  guère  conservé  que  ses 
lettres.  Elles  sont  assurément  curieuses,  mais  on  risquerait  d'être 
très  désenchanté  si  l'on  y  cherchait  l'intérêt  particulier  qu'on  trouve 
d'ordinaire  dans  les  correspondances  intimes.  Les  plus  agréables 
pour  nous  sont  celles  où  l'auteur  parle  de  lui-même  sans  apprêts  et 
nous  fait  connaître  les  incidens  de  sa  vie  intérieure;  mais  le  chris- 
tianisme n'aimait  pas  ces  étalages  d'indiscrétions  :  parler  trop  de 
soi  aurait  paru  à  ces  gens  graves  un  bavardage  inutile  ou  une  va- 
nité coupable.  Ils  ne  s'écrivaient  pas  pour  se  communiquer  leurs 
^pressions,  mais  pour  échanger  leurs  idées.  Les  docteurs  célèbres 
étaient  sans  cesse  consultés  sur  des  questions  douteuses,  et  leurs 
réponses,  qui  formaient  souvent  des  traités  véritables,  copiées  et 
reproduites,  passaient  de  main  en  main  et  se  répandaient  partout. 
L^  grands  évoques  du  xvu*  siècle,  qui  nous  ont  laissé  des  lettres 

ton  xvtm.  —  1878.  5 


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66  RETUE  DES   DEUX  M(»n>ES« 

de  dîrecticHCL,  s'occupait  surtout  de  donner  des  préceptes  pour  la 
conduite  de  la  yie  ;  dans  ce  temps,  où  Ton  voulait  être  à  la  fois 
pieux  et  niondain,  la  difficulté  consistait  à  concilier  les  devoirs  du 
nuœde  avec  les  pratiques  de  la  dévotion.  Au  iv^  siècle,  on  avait 
d'autres  pensées.  La  foi  était  ardente  alors,  mais  inquiète  et  cu- 
rieuse. Les  8<riuti(uis  données  par  le  chrisdaniâBfie  des  problèmes 
que  les  philosophes  n'avaie&t  pas  résolus,  en  rassurant  les  âmes,  ne 
les  avaient  pas  tout  à  fait  contentées.  Une  fois  éveillée  sur  ces 
questions  délicates,  la  curiosité  délient  insatiable.  Il  semblait,  par 
exemple,  que  l'église  avait  mis  fin  aux  doutes  qui  inquiétaient  le 
monde  ancien  au  sujet  de  la  vie  future  en  proclamant  que  Tâme  et 
le  corps  ressusciteront  ensemble  et  ne  cesseront  plus  d'exister.  Cette 
affirmation  causa  d'alxM'd  un  grand  soulagement  à  tous  ceux  que 
tourmentait  Tincertitude  de  l'avenir;  mais  ils  voulurent  bientôt  en 
savoir  davantage.  L'inccmnu  et  l'obscurité  attirent.  Une  fois  qu'on 
s'est  jeté  dans  ces  ténèbres  et  qu'on  y  séjourne,  l'esprit  trouve  par- 
tout des  sujets  d'étonnement  et  d'inquiétude.  L'âme  et  le  corps, 
nous  dit-on,  sont  distincts  et  unis  à  la  fois;  mais  comment  se  fait 
cette  union  d'élémens  contraires?  D'où  viennent-ils  tous  deux  et  de 
quelle  façon  précise  s'opère  leur  séparation?  L'église  affirme  et  l'on 
croit  fermement  qu'ils 'ressuscitent  ensemble,  mais  quel  sera  l'of- 
fice de  l'un  et  de  l'autre  après  la  résurrection?  A  quoi  peut  servir 
le  corps  dans  ce  séjour  tout  spirituel?  Est-ce  avec  lui  ou  avec  l'es- 
prit qu'on  verra  Dieu?  C'est  ainsi  que  les  questions  se  succèdent  de 
plus  en  plus  subtiles  et  obscures,  et  qu'à  chaque  pas  qu'on  fait  le 
champ  des  incertitudes  s'agrandit.  Les  évêques,  les  docteurs,  con- 
sultés avec  angoisse,  trouvent  sans  doute  qu'il  y  a  beaucoiip  «  d'obs- 
tination querelleuse  et  de  scrupules  superstitieux  »  dans  ces  de- 
mandes qu'on  leur  adresse;  ils  finissait  pourtant  par  répondre,  et 
ce  sont  les  réponses  à  ces  questions  de  théologie  ténébreuse  qui 
remplissent  une  graqde  partie  des  lettres  de  saint  Jârôme  et  de 
saint  Augustin. 

Ceux  qui  les  interrogeaient  sur  ces  problèmes  difficiles  apparte- 
naient à  toutes  les  classes  de  la  société  :  partout  alors  et  dans  tous 
les  rangs  'régnait  la  même  ardeur  de  croire,  la  même  pas^on  de  sa- 
voir; ce  sont  tantôt  des  hommes  du  monde,  des  professeurs,  des  po- 
litiques engagés  dans  les  plus  grandes  afiaires,  tantôt  des  soldats,  des 
gens  obscurs  et  même  des  barbares.  Saint  Jérôme  fut  un  jour  con- 
sulté par  deux  Gètes  sur  quelques  difficultés  des  livres  saints.  «  Quf 
pouvait  croire,  s'écriait-il  dans  sa  surprise,  qu'on  viendrait  de  ce 
pays  sauvage  chercher  la  vérité  dans  les  Uvres  des  Hébreux!  Ainsi 
ces  mains  qui  se  smt  endurcies  à  manier  l'épée,  ces  doigts  qui  ne 
semblaient  propres  qu'à  tendre  l'arc  et  à  lancer  les  flèches,  s'habi- 


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BAIHT  PAULIN  US  MOU.  67 

tuCTt  à  tenir  la  plume;  ces  cœurs  guerriers  s'amoUisse&t  et  se  lais- 
sent pénétrer  par  la  douceur  du  Christ!  »  Ce  qui  est  plus  curieux 
Picore,  c'est  le  nombre  des  femmes  qui  se  trouvent  parmi  les  cor- 
respoïKlans  des  grands  tliéob)giens  de  cette  époque.  On  s'est  sou* 
vent  demandé  de  nos  jours  ce  qu'elles  avaient  gagné  au  triomi^ 
du  christianisme,  et  cette  question  a  reçu  des  réponses  très  diffé- 
restes.  Il  est  sûr  qu'on  peut  aisément  soutenir  à  ce  sujet  des  opi* 
nions  contraires  et  les  appuyer  de  textes  qui  semblent  d'abord  ir- 
réfutables. En  théorie,  l'église  traite  assez  mal  les  femmes;  elle  se 
défie  4e  leur  légèreté,  elle  accuse  leur  faiUesse.  CTest  une  tradition, 
d^fMiis  saint  Paul,  parmi  les  docteurs  rigoureux,  de  ne  pas  leur 
épargner  les  rudesses.  Dans  la  pratique,  on  tient  grand  compte 
d'elles,  on  les  naénage,  on  fait  des  efforts  ponr  les  gagner;  elles  ne 
paraissent  pas  traitées  autrement  que  les  honupes,  et  pour  tout  ce 
qui  tî^it  à  la  science  du  salut,  on  leur  reconnaît  des  droits  égaux. 
Elles  n'hésitent  pas  à  interroger  les  plus  grands  personnages  de 
r^iise,  qui  n'en  sont  ni  choqués  ni  surpris  et  se  gardent  bien  de 
ne  pas  leur  répondre.  Personne  peut-être  ne  les  avait  plus  malme- 
nées que  le  fougueux  saint  Jérdme  :  a  Que  veulent  ces  misérables 
femmes  {miserœ  mulierculœ)^  disait-il,  chargées  de  péchés,  qui  se 
laissent  tourner  à  tous  les  vents  des  opinicms,  qui  apprennent  tou- 
jours et  n'arrivent  jamais  à  savwr  la  vérité  7  »  Mais  ce  n'est  là 
qu'une  boutade  de  cet  esprit  capricieux  et  violent;  en  réalité  il  s^ 
méfie  si  peu  de  leur  intelligence  qu'il  trouve  naturel  qu'elles  abor- 
dent les  {NToblëmes  les  plus  obscurs.  Il  veut  qu'elles  soient  élevées 
comme  les  hqmmes,  il  leur  recommande  de  lire  les  œuvres  de  Cy- 
prien,  les  lettres  d'Athanase  et  les  livres  d'fliiaire  de  Poitiers,  îl  ap* 
prouve  même  qu'on  leur  enseigne  l'hébreu  pour  mieux  saisir  les 
difficultés  des  livres  saints.  Et,  quand  une  de  ces  a  misérables 
femmes  ».  le  consulte  sur  quelque  doute  qui  l'inquiète,  il  met  tant 
d'empressement  à  lui  répondre  qu'on  lui  reproche  quelquefois  sa 
complaisance^  et  qu'on  le  blâme  d'aimer  mieux  discuter  ces  graves 
questions  avec  «le  sexe  faible  »  qu'avec  les  hommes. 

C'est  ce  qui  ressort  aussi  de  la  correspondance  de  saint  Paulin. 
Elle  montre  que  personne  n'était  surpris  de  vwr  les  femmes  prendre 
part  à  ces  discussions  théologiques  qui  semblaient  devoir  leur  être 
étrangères.  Les  lettres  qu'il  envoie  aux  plus  grands  évêques,  aux 
plus  illustres  docteurs  de  l'église,  pour  leur  connnuniquer  ses  opî» 
nions  ou  ses  doutes,  sont  toujours  écrites  au  nom  de  Thérasia 
comme  au  sien.  Qu'il  les  adresse  à  saint  Augustùi  ou  à  saint  Jérftme, 
aussi  bien  qu'à  son  vieil  ami  Sulpice-Sévère,  on  y  lit  toujours  cette 
suscription  touchante  :  Paulinus  et  Tkerasia  peccatores  ;  et,  quand 
ib  lui  répondent,  ils  ont  grand  soin  de  dire  que  la  lettre  est  pour 
tous  les  deux.  Suivant  l'usage  de  ce  temps,  quand  Paulin  était  entré 

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68  BETCE  DES  DEUX  MONDES. 

dans  les  ordres  sacrés,  il  ne  s'était  pas  séparé  de  sa  femme  ;  mais 
ils  n'avaient  plus  conservé  ensemble  que  des  rapports  fraternels  : 
c'est  ce  qu'il  expliquait  en  disant  «  qu'ils  étaient  toujours  unis,  mais 
d'une  autre  façon,  qu'ils  restaient  les  mêmes  et  qu'ils  étaient  chan- 
gés. »  Jusqu'à  sa  mort,  Thérasia  garda  sa  place  à  côté  de  celui  qui 
avait  été  son  mari,  et  il  semble  que  saint  Paulin,  pour  empêcher 
qu'on  n'oubliât  la  compagne  de  sa  retraite,  prenait  plaisir  à  rap- 
peler son  nom  dans  toutes  ses  lettres.  Saint  Jérôme  a  exprimé  avec 
beaucoup  de  bonheur  le  rôle  nouveau  de  la  femme  dans  cette  situa- 
tion délicate.  Il  disait  à  un  Espagnol  qui  avait  imité  l'exençle  de 
saint  Paulin  :  «  Vous  avez  avec  vous  celle  qui  était  autrefois  votre 
compagne  dans  la  chair,  et  qui  ne  l'est  plus  que  dans  l'esprit; 
c'était  votre  épouse,  vous  en  avez  fait  votre  sœur;  c'était  une  femme, 
elle  est  devenue  un.homme;  c'était  votre  sujette,  elle  est  maintenant 
votre  égale.  »  Voilà  bien  la  manière  dont  saint  Paulin  parle  toujours 
de  sa  femme  dans  ses  lettres  ;  elle  est  tout  à  fait  son  égale.  Il  ne 
Ta  pas  seulement  associée  à  ses  œuvres  pieuses,  elle  participe  à 
toutes  ses  pensées,  et,  quand  il  écrit  pour  poser  aux  autres  quelque 
question  ou  pour  résoudre  celles  qu'on  lui  a  posées,  le  nom  de  Thé- 
rasia accompagne  toujours  le  sien. 

La  correspondance  de  saint  Paulin  ne  ressemble  pas  tout  à  fait  à 
celle  des  Augustin  et  des  Jérôme  i  il  ne  pouvait  pas  se  permettre, 
•comme  eux,  d'interpréter  les  livres  sacrés  ou  d'expliquer  les  mys- 
tères du  dogme.  L'élève  d' Ausone  était  resté  surtout  un  lettré  élégant 
et  un  orateur  agréable.  «  Si  à  cette  éloquence  et  à  cette  sagesse, 
lui  disait  saint  Jérôme,  vous  pouviez  joindre  l'étude  et  l'intelligence 
des  Écritures,  vous  seriez  le  premier  de  nous.  »  Mais  il  les  connais- 
sait médiocrement,  et  sa  nature  ne  le  portait  pas  à  en  pénétrer  les 
profondeurs.  Il  a  du  reste  le  sentiment  de  ce  qui  lui  manque.  «  Je 
ne  suis  encore,  dit-il  à  saint  Augustin,  qu'un  petit  enfant  qui  ne 
sait  pas  marcher  seul  ;  »  et  il  lui  demande  son  aide  pour  se  sou- 
tenir. La  théologie  lui  réussit  moins  qu'aux  autres  docteurs  de 
cette  époque,  et  d'ordinaire  il  s'en  tient  éloigné  i  il  s'occupe  plus 
volontiers  dé  la  morale.  Ses  lettres,  pleines  de  foi  et  d'onction, 
quelquefois  spirituelles,  avec  un  tour  malin  qui  rappelle  l'homme 
du  monde,  eurent  de  son  temps  un  succès  qui  l' étonna.  Tillemont 
trouve  u  qu'elles  divertissent  beaucoup  plus  qu'elles  n'instrui- 
sent. »  Elles  divertiraient  davantage,  si  elles  étaient  un  peu  moins 
verbeuses;  ce  défaut  n'a  pas  tout  à  fait  échappé  à  l'auteur,  qui  le 
signale  sans  pouvoir  l'éviter.  Il  paraît  un  jour  très  surpris  qu'on  les 
trouve  trop  courtes  :  u  Quant  à  moi,  répond-il,  elles  me  semblent 
beaucoup  trop  longues.  »  Une  autre  fois,  sentant  qu'il  n'en  finit  pas, 
il  se  reprend  lui-même  avec  une  aimable  bonhomie.  «  Mon  frère, 
dit-il,  je  m'aperçois  que  je  bavarde,  nimis  garrio^  frat^r^  sentie.  » 

É 

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Saint  paulin  de  nole.  69 

Taime  bien  mieux  ses  vers,  et  lui-même  assurément  prenait  plus 
déplaisir  à  les  composer  qu'à  écrire  ses  grandes  lettres  sérieuses.  La 
poésie  fut  toujours  son  faible  secret.  Il  en  avait  pris  le  goût  à  l'école 
d'Ausone  en  lisant  les  œuvres  des  anciens  et  celles  de  son  maître. 
11  continua  d'écrire  en  vers  après  sa  conversion,  mais  il  lui  fallut 
beaucoup  changer  de  méthode,  il  crut  devoir  renoncer  à  la  mythologie 
et  ne  plus  chanter  que  des  sujets  chrétiens.  Cependant  il  ne  pensa 
pas  qu'il  fût  nécessaire  de  cesser  d'admirer  le  passé  et  de  se  priver 
entièrement  des  ressources  de  l'art  antique.  Il  a  exprimé  toute  sa 
pensée  à  ce  propos  dans  une  lettre  importante,  mêlée  de  prose  et 
de  vers,  qu'il  adresse  à  Jovius,  l'un  de  ses  amis.  Ce  Jovius,  qui  était 
un  bel  esprit  et  un  homme  riche,  avait  eu  la  chance  de  recouvrer, 
dans  des  circonstances  extraordinaires  et  inattendues,  une  grande 
somme  d'argent  qui  lui  avait  été  volée.  Comme  il  était  de  ces  let- 
trés de  l'école  d'Ausone  qui  flottaient  entre  les  diverses  croyances, 
chrétiens  d'origine,  païens  d'imagination  et  de  souvenir,  il  avait 
attribué  son  bonheur  à  la  Fortune  et  l'en  avait  remerciée.  Paulin  lui 
écrit  pour  le  reprendre  de  ce  propos,  contraire  à  la  foi  de  sa  famille 
et  de  sa  naissance  ;  il  lui  démontre  un  peu  longuement,  selon  son 
habitude,  que  tout  ce  qui  arrive  est  l'œuvre  de  Dieu  et  non  du 
hasard.  Il  lui  reproche  ensuite  de  trop  bien  connaître  les  anciens 
sages  et  d'ignorer  les  saintes  lettres,  «  de  trouver  le  temps  d'être 
philosophe,  et  de  ne  l'avoir  pas  d'être  chrétien.  »  Il  s'anime  peu  à 
peu  en  attaquant  la  sagesse  antique,  et,  contre  son  habitude  et  sa 
nature,  il  devient  dur,  presque  violent.  «  Laisse  là,  lui  dit-il,  ces 
malheureux  qui  se  vaulrent  sans  cesse  dans  leur  ignorance,  qui  se 
perdent  dans  les  mille  détours  de  leur  savant  bavardage,  qui  sont 
les  esclaves  de  leurs  imaginations  insensées,  qui  cherchent  toujours 
la  vérité  et  ne  la  trouvent  jamais.  »  Le  voilà  certes  fort  en  colère; 
pour  être  conséquent  avec  lui-m$me,  il  devrait  conclure,  après'ces 
outrages,  qu'il  faut  rompre  tout  à  fait  avec  l'ancienne  philosophie, 
mais  il  ne  va  pas  aussi  loin,  et  sa  conclusion  est  beaucoup  plus  mo- 
dérée. «  Il  ne  s'agit  pas,  lui  dit-il,  de  renoncer  à  la  philosophie,  il 
suffit  de  l'assaisonner  de  foi  et  de  religion^  philosophiam  nondepo- 
nos  licety  dum  eam  fide  condias  et  religione.  »  Et  un  peu  plus^loin  : 
«  Tu  peux  prendre  chez  les  sages  d'autrefois  la  richesse  et  la  beauté 
du  langage,  comme  on  garde  quelques  dépouilles  d'un  ennemi  qu'on 
a  vaincu,  afin  que,  délivré  de  leurs  erreurs  et  revêtu  de  leur'élo- 
quence,  tu  puisses  prêter  à  la  sagesse  véritable  cet  éclat  du  discours 
par  lequel  séduisait  la  fausse  çagesse.  »  Ce  sont  les  principes  de 
saint  Paulin  et  de-  tous  les  chrétiens  sages  :  ils  ne  croient  pas  que 
le  christianisme  fasse  un  devoir  de  répudier  l'art  antique,  ils  veulent 
que  l'on  conserve  des  grands  écrivains  tout  ce  qui  ne  blesse  pas  les 
croyances  nouvelles,  qu'on  se  contente  de  changer  le  fond  et  qu'on 


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70  BEYUE  DES  DEUX  HORDES. 

garde  la  forme.  Ces  principes  non-fieuiemait  Paulin  les  proclame^ 
mais  aussitôt  il  les  applique.  Abandonnant  la  prose,  qui  n'est  plus 
capable  d'exprimer  l'ardeur  dont  son  ^e  est  pleixke,  il  donne  ses 
(temiers  conseils  à  son  ami  dans  les  vers  les  plus  énergiques  peut* 
être  qu'il  ait  écrits,  et  où  les  souvenirs  de  Virgile  se  mêlent  à  chaque 
pas  aux  idées  chrétiennes.  «  Allons,  lui  dit-il,  prépare  ta  lyre, 
excite  ton  âme  inspirée,  forme  de  plus  vastes  desseins.  Laisse  là  les 
sujets  orctinaires  de  tes  chants  :  une  plus  grande  entreprise  le 
réclame.  Cesse  de  chanter  le  jugement  de  Paris,  ou  la  guerre  des 
géans.  Ces  jeux  d'enfans  convenaient  À  ta  jeunesse;  mainteiiant 
que  le  progrès  des  années  a  mûri  ton  esprit,  méprise  ces  muses 
légères.  »  Et  il  termine  en  lui  disant:  a  0  toi,  dont  l'âme  généreuse 
brûle  d'un  feu  divin,  élève  ton  esprit  jusqu'aux  demeures  célestes^ 
et  pose  ta  tète  sur  les  genoux  du  Seigneur^  Bientôt  le  Christ  lais- 
sera approcher  tes  lèvres  ardentes  de  ses  mamelles  pleines  d'un  lait 
sacré;  alors  je  t'appellersd  véritablement  un  poète  divin,  et  je  pui- 
serai à  tes  chants  comme  à  une  source  d'eau  qui  rafraîchit.  » 

Telle  est  la  poétique  de  saint  PauUn,  qui  pourrait  se  résumer  par 
le  vers  si  connu  d'André  Chénier  2 

Sur  des  pensera  nonveaux,  faisons  des  vers  antiques. 

Cette  poétique  est  irréprochable,  mais  il  faut  avouer  que  saint 
Paulin  ne  l'a  pas  toujours  appliquée  avec  le  même  succès.  Entraîné 
par  son  zèle,  il  a  quelquefois  entrepris  de  traiter  des  sujets  qui 
dépassaient  ses  forces.  Qus^d  il  met  en  vers  les  terriMes  histoires 
de  la  Bible,  il  a  grand'peine  à  les  reproduire  avec  toute  leur  éner- 
gie. Dans  son  poème  sur  saint  Jean,  il  a  mal  saisi  et  faiblesient 
rendu  la  rude  figure  du  Précurseur.  Il  égaie  ce  sujet  austère  par 
quelques  traits  de  bel  esprit  où  l'on  reconnaît  l'ancien  rfiéteur;  il 
n'ose  pas  dire  qu'au  désert  saint  Jean  se  nourrissait  de  sauterefies, 
ei  les  remplace  «  par  des  fruits  et  des  heri>es  nés  sur  les  rochers 
sauvages.  »  ïl  a  essayé  aussi  de  traduire  qudques  psaumes  ;  je  ne 
pari/erais  pas  de  cette  traduction,  où  !a  poésie  de  l'original  est  pres- 
que partout  supprimée,  si  Paulin  n'y  avait  introduit  des  change- 
mens  où  son  caractère  se  manifeste  d'une  manière  •curieuse.  Les 
psaumes,  comme  on  sait,  contienn^t  souvent  des  Boenaoes  ef- 
froyables contre  les  ennemis  de  Dieu;  malgré  sa  foi  ixAuste,  Paulin 
a.  quelque  peîne  à  n'être  pas  blessé  de  cette  dureté  ;  il  TeiflFace  ou 
radoucit*  Au  lieu  de  menacer  sans  pitié  le  coupable  de  la  mort  et 
de  la  dwnnation  étemelle,  il  éprouve  le  besoin  de  le  rassurer  et  lui 
annonce  «  que,  s'il  n'a  été  vaincu  que  par  la  chair  et  qu'il  soit  resté 
fidèle  par  Te^it,  quoiqu'il  n'ait  pas  respecté  toutes  les  prescrip- 
tions de  la  loi  et  qu'il  se  soit  souillé  de  quelques  fautes,  pourvu 
qu'il  ait  conservé  sa  foi  de  dirétien,  il  ne  sera  pas  exclu  du  terri- 

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SAINT  VAJJLm  DE  NOLE.  71 

toire  de  la  cité  céleste.  »  Dans  le  célèbre  cantique  que  chantent 
les  filles  de  Sion  a  sur  les  bords  des  fleuves  de  Babylone,  n  admi- 
rable poésie  qu'ont  répétée  les  malheureux  et  les  proscrits  de  tous 
les  temps,  quand  il  arrive  au  cri  de  colère  de  la  fin  :  a  Fille  de  Baby- 
lone,  heureux  qui  te  rendra  la  pareille  des  maux  que  tu  nous  as 
fait  souflnr;  heureux  celui  qui  saisira  tes  petits  enfans  et  leur 
écrasera  la  tête  contre  les  pierres!  »  ce  doux  poète  ne  peut  se 
résoudre  à  traduire  ce  passage  cruel  ;  son  cœur  en  est  révolté,  il 
s'en  tire,  comme  font  souvent  les  théologiens  dans  Fembarras,  par 
l'allégorie.  Les  enfans  de  Babylone,  nous  dit-il,  sont  les  péchés  ; 
il  faut  les  saisir  quand  ils  sont  encore  jeimes,  c'est-à-dire  quand 
ils  n'ont  pas  eu  le  temps  de  prendre  racine  dans  le  cœur,  et  ^les 
écraser  contre  la  pierre  qui  est  Jésus-Christ.  —  Yoilà  une  exécution 
qui  ne  coûtera  de  larmes ^à  personne. 

Saint  Paulin  réussit  mieux  dans  les  pièces  d'un  caractère  plus 
doux,  où  il  chante  les  incidens  de  la  vie  privée.  II  a  été  l'un  des 
premiers,  parmi  les  chrétiens,  à  cultiver  cette  poésie  intime  qui  est 
deveDue  si  importante  chez  les  modernes.  On  trouve,  dans  le  recueil 
de  ses  œuvres,  deux  petits  poèmes  qui,  sans  être  irréprochables, 
contiennent  de  très  bonnes  parties  et  qui  peuvent  donner  lieu  à  des 
comparaisons  intéressantes.  L'un  d'eux  est  un  épithalame.  Que  de 
souvenirs  païens  ce  mot  ne  rappelle-t-il  pas  ?  Quand  on  songe  à  ces 
fêtes  bruyantes  et  licencieuses  qui  accompagnaient  les  noces  à  Rome, 
aux  plaisanteries  obscènes  de  la  jeunesse,  à  la  hardiesse  brutale  des 
vers  fescennins,  on  se  dit  qu'il  fallait  une  certaine  audace  pour  en- 
treprendre de  purifier  l'épithalame  et  de  le  rendre  chrétien.  Ce  qui 
ajoute  à  la  difiiculté,  c'est  que  la  noce  que  va  chanter  saint  Paulin 
n'est  point  une  noce  ordinaire;  nous  sommes  vraiment  id  dans  le 
sanctuaire.  C'est  un  clerc,  fils  de  l'évèque  de  Capoue,  qui  ^ouse  la 
fille  d'un  autre  évêque.  Paulin  et  Thérasia  assistent  à  la  fête,  avec 
toute  une  assemblée  de  moines  et  de  prêtres.  On  devine  que  l'épi- 
thalame prononcé  en  cette  pieuse  ccHnpagnie  ne  ressemblera  pas 
à  ceux  qu'à  la  même  époque  le  poète  Gaudien  composait  pour  les 
princes  et  les  grands  se^neurs;  en  voici  le  début,  qui  est  très  gra- 
cieux :  «  Deux  âmes  qui  se  ccMJvîennent  s'associent  dans  un  chaste 
amour,  purs  tous  deux,  tous  deux' enfans  du  Christ.  Christ,  attelle 
à  toD  char  ces  deux  colombes  qui  se  ressemblent  et  place  ton  joug 
l^r  sur  ces  deux  tètes  dociles.  »  Aussh&t  après,  il  marque  la  difié- 
rence  ctes  fêtes  nouvelles  avec  les  anciennes  :  «  Loin  de  cet  hymen, 
dit-il,  les  vains  amuscraens  du  vulgaire;  éloignez-vous  d'id,  Junon, 
Véfius,  Cupidom,  noms  de  débauche  et  de  perdition  1*.  que  la  foule 
le  se  prédpite  pas  en  désordre  sur  les  places  richement  décorées; 
qu'on  se  garde  de  répandre  sur  le  diemiii  des  branches  d'arbres,  de 
courrir  de  feuillage  le  seuil  de  la  porte;  que  persmme  n'embaume 


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72  REVUE  DES   DEUX  MONDES.  . 

l'air  de  parfums  étrangers  I  »  Ces  divertissemens  ne  conviennent 
pas  à  une  noce  chrétienne.  11  les  remplace  par  un  sermon  qui 
nous  semble  quelquefois  plus  édifiant  qu'agréable.  On  y  retrouve 
pourtant  l'homme  du  monde  dans  quelques  descriptions  piquantes 
de  la  toilette  des  femmes,  quand  il  conseille  à  la  jeune  épouse  de 
ne  pas  se  parer  de  robes  brodées  d'or  et  de  pourpre,  d'éviter  de  se 
mettre  du  fard  aux  joues  et  un  cercle  noir  autour  des  yeux,  de  ne 
pas  altérer  la  couleur  naturelle  de  sa  chevelure,  condamnant  ainsi 
en  elle-même  l'œuvre  du  créateur.  «  On  ne  vous  verra  pas,  lui  dit- 
il,  traîner  par  les  chemins  vos  vêtemens  parfumés,  afiâ  d'être  suivie 
à  l'odorat  partout  où  vous  passerez,  ou  relever  vos  cheveux  habi- 
lement réunis,  pour  édifier  comme  une  tour  sur  votre  tête.  » 

Dans  l'autre  poème,  qui  était  moins  difficile  et  qui  est  aussi 
beaucoup  mieux  fait,  saint  Paulin  essaie  cle  consoler  des  parens.qui 
viennent  de  perdre  leur  fils.  Dès'  le  début,  le  sentiment  chrétien 
s'exprime  avec  une  sincérité  et  une  élévation  qui  nous  touchent  : 
«  Que  dois-je  faire?  se  demande  le  poète;  ma  piété  hésite  et  se 
trouble.  Faut-il  le  féliciter  ou  le  plaindre  ?  son  sort  est  digne  à  la 
fois  de  tristesse  et  d'envie.  L'amour  que  j'avais  pour  lui  me  tire 
des  larmes  des  yeux,  et  le  même  amour  me  pousse  à  me  réjouir. 
Je  le  pleure  d'avoir  été  si  vite  arraché  à  l'affection  des  siens  ;  mais 
quand  je  songe  à  la  vie  qui  ne  finit  pas,  aux  récompenses  que  Dieu 
prépare  pour  les  innocens,  je  le  félicite  d'avoir  si  peu  vécu  et  de 
jouir  sitôt  du  bonheur  céleste...  Dieu  ne  l'a  pas  fait  attendre.  Du 
haut  du  ciel,  le  Christ  a  rappelé  à  lui  cette  âme  qu'il  aimait,  et  il  Ta 
subitement  enlevée  à  la  terre  pour  qu'elle  fût  plus  digne  de  vivre 
dans  l'assemblée  des  bienheureux.  »  Comme  il  arrive  toujours  à 
saint  Paulin,  le  milieu  du  poème  languit;  une  fois  entré  dans  les 
exhortations  morales  et  les  souvenirs  des  livres  saints,  il  ne  sait 
plus  s'arrêter;  mais  la  fin  redevient  très  touchante.  A  propos  de  cet 
enfant  qui  vient  de  mourir,  il  se  rappelle  celui  qu^il  a  lui-même 
perdu,  il  songe  «  à  ce  fils  si  désiré  et  que  Dieu  enleva  si  vite  à  des 
parens  qui  ne  méritaient  pas  d'avoir  une  postérité  pieuse.  »  Il  ima- 
gine que  les  deux  enfans  se  retrouveront  dans  le  ciel  et  se  recon- 
naîtront sans  s'être  jamais  vus.  a  Vivez  ensemble,  leur  dit-il,  vous 
qui  êtes  frères,  vivez  amis  dans  Fétemitél  Couple  heureux,  habitez 
tous  deux  les  lieux  fortunés.  Enfans,  égaux  par  votre  innocence  et 
puissans  par  votre  piété,  que  vos  chastes  supplications  effacent  les 
péchés  de  vos  pères  I  »  Il  me  semble  qu'on  peut  dire,  après  avoir  lu 
ces  vers  touchans,  que  l'élégie  chrétienne  est  trouvée. 

M.  Lagrange  a  fait  très  bien  ressortir,  par  des  citations  et  des 
analyses,  les  qualités  poétiques  de  saint  Paulin  ;  peut-être  même 
est-il  tenté  quelquefois  de  les  exagérer.  On  prend  dans  son  livre 
l'opinion  que  saint  Paulin  était  le  premier  poète  chrétien  de  cette 


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SAINT   PAUUN   DE   NOLE.  ,  78 

époque  :  c'est  vraiment  le  mettre  un  peu  trop  haut.  La  première 
place  me  paraît  appartenir  sans  discussion  à  son  contemporain 
Prudence.  Ce  génie  énergique  et  souple  a  su  se  pKer  avec  le  même 
bonheur  à  des  genres  très  différens.  Dans  ses  poèmes  didactiques, 
il  rappelle  quelquefois  Lucrèce;  il  est  aussi  brillant  que  Glaudien, 
quand  il  raconte  les  grands  événemens  de  l'histoire;  enfin  il  a 
rendu  à  Rome  la  poésie  lyrique  qu'elle  ne  connaissait  plus  depuis 
Horace.  Voili  des  mérites  qui  effacent  ceux  de  saint  PauUn.M.Ébert, 
dans  son  HUtoire  de  la  littérature  chrétienne^  fait  remarquer 
que  les  qualités  et  les  défauts  des  deux  poètes  rappellent  le  pays 
où  ils  sont  nés.  Prudence  est  Espagnol  :  on  le  sent  à  une  certdne 
emphase  dont  il  a  peine  à  se  défendre;  même  dans  les  développe- 
mens  dogmatiques  les  plus  arides  il  a  l'ampleur  et  le  souffle  d'un 
orateur.  Son  imagination  est  riche,  colorée  ;  il  aime  le  grand  et 
quelquefois  le  grandiose.  Sa  foi  est  inflexible  ;  elle  ne  connaît 
guèçe  de  ménagemens,  elle  n'accepte  pas  de  compromis.  Quand  il 
discute  avec  un  adversaire,  il  le  traite  sans  pitié.  «  Misérable,  lui 
dit-il,  si  tu  ne  reconnais  pas  cette  vérité,  tu  n'appartiens  plus  au 
peuple  du  Christ  :  tu  n'es  qu'un  malheureux  du  troupeau  des 
païens  !  »  Il  cherche,  en  écrivant,  les  idées  énergiques  et  les  ex- 
pressions violentes.  Quand  il  dépeint  le  supplice  des  martyrs,  il 
ne  nous  fait  pas  grâce  d'une  torture  :  comme  Sénèque  le  tra- 
gique, son  compatriote,  comme  les  peintres  espagnols  du  xvi*  siè- 
cle, il  ne  recule  pas  devant  l'horrible. 

Que  saint  PauUn  est  loin  de  toutes  ces  exagérations  I  II  a  pris  de 
son  pays  le  goût  des  qualités  tempérées  :  il  aime  l'élégance  et  le 
bien  dire.  (Quelque  sujet  qu'il  traite,  il  le  ramène  à  lui  ;  il  s'en  sert 
comme  d'un  prétexte  pour  une  causerie  qui  suit  les  caprices  d'une 
conversation  ordinaire.  Ne  lui  demandez  pas  cette  vigueur  de  rai- 
sonnement, cet  éclat  de  coloris  qu'on  admire  chez  le  poète  espa- 
gnol. Ces  grandes  qualités  lui  sont  étrangères,  mais  il  a  aussi 
moins  de  grands  défauts.  Même  dans  ses  momens  de  faiblesse,  son 
ton  est  sage  et  régulier.  Il  supplée  à  l'originalité  qui  lui  manque 
par  le  sens  de  la  vie,  par  la  finesse,  par  la  raison,  par  l'esprit.  En- 
fin, ce  qui  nous  charme  de  plus  en  lui,  c'est  qu'il  n'approuvait  pas 
plus  les  excès  dans  les  croyances  que  les  exagérations  dans  le  style. 
Sa  foi  est  vive,  mais  elle  n'est  jamais  intolérante  ni  cruelle.  Je  ne 
crois  pas  que  saint  Martin  et  lui  eussent  approuvé  l'inquisition,  qui 
obtint  tant  de  succès  en  Espagne.  Cette  sagesse,  cette  modération, 
cette  humanité  leur  font  grand  honneur;  et  ce  n'est  pas  diminuer 
leur  gloire  que  de  reconnaître,  avec  M.  tbert,  que  ces  qualités  sont 
aussi  celles  de  leur  race  et  de  leur  pays. 


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Ik  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 


IV. 


De  tous  les  ouvrages  de  saint  Paulin,  il  ne  nous  reste  à  étudier 
que  les  poèmes  où  il  célèbre  la  fête  de  saint  Félix.  Tous  les  ans, 
quand  revient  cette  fête,  le  peuple  des  villes  et  des  campagnes 
voisines  arrive  au  tombeau  du  saint,  les  mains  pleines  de  présens; 
Paulin  apporte  des  vers.  Les  anniversaires  se  succèdent  sans  lasser 
jamais  sa  piété  ou  épuiser  sa  verve.  Aussi  les  poèmes  qu'il  a  com- 
posés à  cette  occasion,  et  qui  portent  le  nom  de  Naialia  ou  Nator 
licia^  forment-ils  une  partie  considérable  de  son  œuvre.  On  en  a 
conservé  treize  pièces  entières  qui  contiennent  près  de  cinq  mille 
vers  :  c'est  beaucoup  pour  un  sujet  qui  ne  change  pas;  mais  Paulin 
a^su  le  varier  en  mêlant  au  récit  de  la  vie  et  des  miracles  de  saint 
Félix  la  peinture  du  bonheur  qu'il  éprouve  à  vivre  auprès  de  lui. 
Malgré  quelques  longueurs  et  des  redites  inévitables,  la  lectuçe  de 
ces  poèmes  est  pleine  d'intérêt  ;  on  y  trouve  des  détails  curieux 
sur  l'histoire  du  temps  et  un  tableau  animé  de  la  dévotion  popu- 
laire. 

Quel  était  donc  le  puissant  attrait  qui  amenait  saint  Paulin  des 
rives  de  la  Garonne  au  tombeau  de  saint  Félix  ?  Au  premier  abord 
on  a  quelque  peine  à  le  deviner.  Saint  Félix  était  un  simple  prêtre 
de  Noie  qui,  pendant  les  persécutions,  avait  bravé  les  ennemis  de 
l'église.  Son  histoire  était  restée  assez  incertaine,  et  il  semble  que 
les  martyrologes  officiels  ne  s'en  occupaient  guère,  puisqu'il  est 
impossible  de  savoir  à  quelle  époque  il  a  vécu;  mais  le  peuple^on  ne 
sait  pourquoi,  en  avait  gardé  un  vif  souvenir.  Dans  toute  l'Italie 
méridionale,  on  le  regardait  comme  un  des  saints  dont  le  secours 
est  le  plus  efficace;  les  pauvres  gens  surtout  l'invoquaient  avec  con- 
fiance, et  la  tradition  avait  successivement  accumulé  sur  lui  toute 
sorte  de  miracles  avec  une  libéralité  qui  effarouche  un  peu  Tille- 
mont.  C'était  donc  dans  toute  la  force  du  terme  un  saint  populaire, 
et  l'on  ne  comprend  pas  facilement  qu'un  lettré,  un  homme  du 
monde  comme  Paulin,  au  lieu  de  choisir  quelque  grand  évéque 
ou  quelque  docteur  célèbre,  se  soit  senti  de  préférence  attiré  vers 
ce  prêtre  obscur. 

Ce  qui,  je  crois,  explique  tout,  c'est  qu'on  l'avait  conduit,  pen- 
dant qu'il  était  encore  un  enfant,  dans  la  petite  basilique  où  le 
saint  reposait.  11  avait  vu  l'affluence  des  visiteurs  le  jour  de  sa  fête, 
les  miracles  qui  s'opéraient  par  son  intercession  puissante,  et  les 
élans  de  piété  naïve  auxquels  s'abandonnait  l'assistance.  Il  a  ra- 
conté, longtemps  après,  l'impression  qu'il  en  avait  reçue,  a  De  tout 
mon  cœur,  dit-il  au  saint,  je  me  livrai  à  toi,  et  à  ta  lumière  j'appris 

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SAUTE  PAULIN  DE  ROLE.  76 

à  aimer  le  Christ,  »  ce  qui  parait  indiguet  que  ce  spectacle  avait  été 
sa  première  émodon  religieuse.  Aussi  lorsqu'aprës  quelque  temps 
doQBé  à  la  rie  mondaine  et  aux  affaires  politiques,  la  dévotion  se 
ranima  en  lui,  il  lui  sembla  que  c'était  le  souvenir  de  ses  jeunes 
années  qui  se  réveillait,  et  il  attribua  naturellement  à  saint  Félix 
les  sentimens  nouveaux  qu'il  prouvait.  I>ës  lors  il  n'a  plus  qu'un 
désir  :  il  veut  aller  se  fixer  au  lieu  même  où  saint  Félix  a  vécu,  et 
iDourir  près  du  tombeau  qui  contient  ses  restes.  Il  lui  demande 
humblement  la  permission  «  de  garder  l'entrée  de  son  temple,  d'en 
balayer  le  seuil  tous  les  malins,  de  veiller  la  nuit  pour  en  écarter 
les  malfaiteurs,  et  de  passer  le  reste  de  ses  jours  dans  ces  pieux 
devoirs,  n  Voilà  le  rêve  de  ce  sénateur  et  de  ce  consulaire  1  II  partit 
enfin  de  l'Espagne,  accompagné  de  quelques  serviteurs,  avec  Thè- 
rasia,  et  quand  il  fut  arrivé  à  Mole,  près  de  cette  basilique  qu'il  ne 
voulait  plus  abandonner ,  sa  joie  éclata  en  remerciemens  à  saint 
Félix  :  a  Sois  bon  et  favorable  à  tous  ceux  qui  te  prient  (1)  !  Après 
avoir  bravé  les  flots  de  la  mer  et  les  flots  du  monde,  je  viens  cher- 
cher près  de  toi  un  port  tranquille.  Ici  j'ai  remisé  ma  barque  et 
je  l'ai  attachée  à  ton  rivage  :  puisse  l'ancre  de  ma  vie  y  être  à 
jamais  fixée  I  » 

Ce  souhait  fut  accompli-,  saint  Paulin  ne  devait  plus  quitter  Noie, 
n  y  séjourna  trente-cinq  ans,  ne  s' éloignant  jamais  qu'une  fois 
par  année,  pour  aller  à  Rome  prier  au  tombeau  de  saint  Pierre  et 
de  saint  Paul,  le  jour  de  leur  fête.  Tout  le  reste  du  temps  il  le  pas- 
sant dans  une  maison  modeste  qu'il  s'était  construite  auprès  de 
son  saint  protecteur.  C'était  une  sorte  de  monastère  où  il  vivait 
avec  quelques  amis  dans  la  prière  et  la  pénitence.  On  n'y  faisait 
pas  «de  vœux,  et  l'on  n'y  obéissait  pas  à  une  règle  précise  et  rigou- 
reuse :  la  vie  monastique  n'avait  pas  été  encore  régulièrement 
constituée  dans  l'Occident  c(mime  elle  le  fut  plus  tard;  mais; on  y 
pratiquait  déjà  volontairement  les  austérités  qui  furent  ensuite  ^^or- 
données dans  les  cloîtres.  On  y  jeûnait  une  grande  partie  de  l'an- 
née, et  souvent  le  premier  repas  était  retardé  jusqu'aux  heures  du 
soir.  On  s'abstenait  de  viande  et  de  vin,  on  s'habillait  et  on  vivait 
comme  les  plus  pauvres.  Au  milieu  de  cette  vie  pénible  qu'il  s'était 
imposée,  Paulin  se  trouvait  heureux.  La  joie  la  plus  vive  et  la  plus 
sincère  éclate  dans  tous  ses  vers;  il  y  est  épris  de  la  pauvreté,  comme 
tant  d'autres  le  sont  de  la  richesse  :  a  Pauvreté  chérie,  plus  pré- 

(1)  Sis  bonus  o  felix  qu*  tui»/  Ce  aouyenîr  de  Vir^  contient  de  plus  un  Jeu  de  mot 
war  le  nom  de  saint  Félix.  Paulin  y  eat  revenu  plus  d'une  fois,  par  exemple  dans  ce 
TCTs,  où  il  félicite  Noie  d'avoir  un  tel  protecteur  x 

o  feliz  Feliœ  tno  tibi  prœsole  NoUI 

C'est  abui  que  le  Ml  esprit  le  montre  Jowiu'au  milita  des  ardeara  de  U  dévotion. 


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76  BEYUE  DES   DEUX  MONDES. 

cîeuse  que  tous  les  biens  de  l'univers,  pauvreté  du  Christ,  tu  donnes 
les  trésors  du  ciel  à  ceux  que  tu  dépouilles  des  biens  de  la  terre!  » 
Jamais  on  ne  sui*prend  chez  lui  le  moindre  regret  de  la  grande 
situation  qu'il  a  quittée  ;  s'il  y  songe  quelquefois,  c'est  pour  exalter 
le  bonheur  qu'il  goûte  dans  sa  retraite,  a  Aucun  des  biens  que  je 
possédais  quand  on  m'appelait  sénateur  pouvait-il  se  comparer  à 
ceux  dont  je  jouis  depuis  qu'on  m'appelle  un  mendiant?» 

Le  grand  jour  de  la  petite  communauté,  ce  jour  qui  rend  tout  le 
inonde  joyeux,  et  Paulin  plus  que  personne,  est  la  fête  de  saint  Félix. 
Cette  fête  se  célèbre  le  14  janvier  :  ce  n'est  pas  un  moment  très 
favorable  aux  divertissemens  populaires,  et  même  dans  ce  climat 
heureux  de  l'Italie  méridionale,  il  peut  se  faire  que  la  saison  soit 
alors  assez  rigoureuse.  Qu'importe  à  saint  Paulin  ?  Quand  arrive  le 
14  janvier,  il  est  toujours  décidé  à  trouver  qu'il  fait  le  plus  beau 
temps  du  monde.  Si  par  une  chance  heureuse  le  soleil  brille,  il  lui 
semble  que  c'est  le  printemps  qui  commence  au  milieu  des  frimas, 
et  il  est  prêt  à  chanter  avec  l'épouse  du  cantique  :  «  La  pluie  a 
cessé,  l'hiver  s'est  enfui,  la  voix  de  la  tourterelle  se  fait  entendre, 
au  sommet  des  arbres,  la  vigne  en  fleur  embaume  l'air  de  ses  par- 
fums, et  le  lys  du  ciel  fleurit  sur  la  terre.  »  S'il  neige,  il  est  tenté 
de  voir  dans  ces  flocons  qui  tombent  une  sorte  d'honmiage  que  le 
ciel  rend  à  son  saint  favori  :  «  Regardez  comme  cette  éclantante 
blancheur  partout  répandue  témoigne  de  la  joie  du  monde.  Une 
pluie  qui  ne  mouille  pas  descend  des  nuages  ;  toute  la  nature  est 
revêtue  d'un  voile  blanc,  la  neige  couvre  les  toits,  la  terre,  les 
arbres  et  les  collines,  comme  pour  faire  honneur  au  saint  vieillard 
que  nous  célébrons.  »  Quant  à  lui,  lorsqu'arrive  ce  jour  «  qui  tarde 
tant  et  passe  si  vite,  »  il  est  toujours  prêt,  a  Le  printemps,  dît-il, 
rend  la  voix  aux  oiseaux  ;  moi,  mon  printemps  c'est  la  fête  de  Félix. 
Quand  elle  revient,  l'hiver  fleurit,  la  joie  renaît.  En  vain  l'âpre  froi- 
dure durcit  le  sol,  blanchit  les  campagnes,  l'allégresse  de  ce  beau 
jour  nous  ramène  le  printemps  et  ses  douceurs.  Les  cœurs  se 
dilatent,  la  tristesse,  hiver  de  l'âme,  se  dissipe.  Elle  reconnaît  l'ap- 
proche de  la  chaufle  saison,  la  douce  hirondelle,  le  bel  oiseau  aux 
plumes  noires,  au  corset  blanc  ;  et  aussi  la  tourterelle,  sœur  de  la 
colombe,  et  le  chardonneret  qui  gazouille  dans  les  buissons.  Tous 
ces  doux  chanteurs  qui  erraient  en  silence  autour  des  haies  dé- 
pouillées, tous  ils  retrouvent  au  printemps  leurs  chansons  aussi  va- 
riées que  leur  plumage.  De  même  j'attends  pour  chanter  que  l'année 
ramène  ce  pieux  anniversaire.  C'est  le  printemps  alors  qui  renaît 
pour  moi;  alors  le  moment  est  venu  délaisser  échapper  de  mon  âme 
mes  vœux  et  mes  prières,  et  de  me  fleurir  de  chants  nouveaux, 
floribtAê  et  vemare  novis.  »  Lorsqu'il  écrivait  ces  jolis  vers,  il  y 
avait  déjà  sept  ans  qu'il  était  à  Noie  et  qu'il  assistait  aux  fêtes  de 

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SAINT  PAULIN   DE  NOLE.  77 

saint  Félix  ;  mais  il  y  prenait  le  même  plaisir,  et  son  enthousiasme 
n'avait  pas  vieilli  d'un  jour. 

L'enthousiasme  populaire  ne  se  lassait  pas  non  plus.  Tous  les 
ans  l'assistance  était  plus^ombreuse.  On  venait  non-seulement  de 
la  Campanie,  de  l'Apulie,  des  Galabres,  de  Naples  et  de  Capoue,  mais 
du  Latium  et  de  Rome.  «  Rome,  toute  ûète  qu'elle  est  de  Pierre  et 
de  Paul,  se  réjouit  de  voir  le  nombre  de  ses  habitans  diminuer 
guand  revient  ce  jour  heureux.  De  la  porte  Capène  se  précipitent 
des  milliers  de  personnes  que  la  distance  n'arrête  pas.  La  voie 
Appienne  disparaît  sous  la  foule  qui  se  presse.  »  Noie  a  grand'peine 
à  contenir  cette  multitude  de  gens  qui  lui  vient  de  tous  les  pays. 
Elle  les  loge  comme  elle  peut.  «  Ce  sont  plusieurs  villes  qui  se  ser- 
rent dans  une  seule.  »  l/n  jour  parmi  ces  visiteurs  lointains  on  en 
vit  un  qui  venait  encore  déplus  loin  que  les  autres  et  dont  l'arrivée 
causa  autant  d'admiration  que  de  surprise.  C'était  Nicétas,  l'évêque 
des  Daces,  qui  parcourait  l'Italie,  et  que  la  renommée  de  saint  Félix 
avait  amené  à  son  tombeau.  Paulin  se  lia  tendrement  avec  cet  ami 
de  passage,  et  quand  il  s'en  retourna  chez  lui  il  lui  adressa  une  belle 
ode  en  vers  saphiques  où  il  se  plaisait  à  se  figurer  le  retour  de  Nicé- 
tas dans  son  pays,  et  se  représentait  les  jeunes  garçons  et  les  jeunes 
filles  qui  venaient,  à  sa  rentrée,  au-devant  de  leur  évêque.  «  Qui 
me  donnera,  disait-il,  les  ailes  de  la  colombe,  pour  que  je  puisse 
assister  à  ces  chœurs  qui,  inspirés  par  toi ,  frappent  les  airs  en 
chantant  le  Christ?  » 

Les  spectacles  que  donnait  aux  pèlerins  la  fête  de  saint  FélLx 
justifiaient  leur  affluence.  La  vieille  basilique  de  Noie  se  décorait 
ce  jour-là  de  tous  ses  atours.  «  La  voûte  dorée  resplendissait  de 
voiles  blancs,  l'autel  rayonnait  de  lumières,  l'air  était  embaumé  de 
parfums,  l'éclat  des  lampes  rendait  la  nuit  plus  brillante  que  le 
jour,  et  la  clarté  du  jour  semblait  augmentée  par  les  flambeaux 
qu'on  allumait  pour  la  fête.  »  Il  était  rare  aussi  que  le  saint  ne  fit 
pas  quelque  miracle.  La  guérison  des  possédés  était  un  des  plus  or- 
dinaires; il  les  guérissait  toute  l'année,  mais  principalement  le  jour 
de  sa  fête.  Ces  malheureux  qu'on  voyait  quelquefois  errer  par  les 
chemins,  a  mangeant  les  poules  crues  et  les  bêtes  mortes,  et  dis- 
putant aux  chiens  leurs  repas  hideux,  »  étaient  amenés  de  tous  les 
côtés  à  Noie.  A  l'approche  de  la  basilique,  ils  se  livraient  à  des 
contorsions  horribles.  «  Leurs  dents  grincent,  dit  saint  Paulin, 
leurs  cheveux  se  hérissent,  leurs  lèvres  sont  blanches  d'écume,  leur 
(ïorps  tremble,  leur  tête  s'agite  d'un  mouvement  vertigineux.  Tan- 
tôt ils  se  prennent  eux-mêmes  par  la  chevelure  et  s'élèvent  en  l'air, 
tantôt  ils  se  pendent  par  les  pieds.  »  L'exorciste  les  entraîne  devant 
le  tombeati  de  saint  Félix;  alors  commencent  entre  le  prêtre  qui 
commande  et  le  démon  qui  résiste  les  entretiens  les  plus  étranges^ 

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78  R£TUE  D£S   DEUX  M0SDE8. 

jusqu'au  moment  où  il  est  forcé  de  quitter  le  coips  dont  il  s'était 
emparé.  Quels  cris  de  triomphe  dans  la  foule  quand  on  Tent^id 
avouer  sa  défaite  I  et  avec  quelle  allégresse  on  se  précipite  sur  les 
pas  du  malheureux  qui  s'en  retourne  g:iiéri  1 

Mais  le  spectacle  le  plus  extraorcBnaire  et  le  phis  curieux  est  en- 
core celui  qu'offre  cette  foule  accourue  de  tous  les  pays  pour  célé- 
brer la  fête  de  saint  Félix«  Elle  se  compose  surtout  de  paysans, 
c'est-à-dire  des  derniers  qui  soient  venus  au  christianisme,  de  ceux 
qui  s'étaient  séparés  après  tous  les  autres  et  avec  le  plus  de  regret 
de  la  vieille  mythologie.  Aussi  n'étaient-ils  encore  chrétiens  qu'à 
moitié.  Us  gardaient  avec  obstination  beaucoup  de  pratiques  de 
leur  ancien  culte,  qu'une  longue  babiti^de  leur  avait  rendues^ 
chères.  Us  arrivaient  à  Noie  en  famille,  avec  leurs  femmes,  leurs 
enfans  et  quelquefois  leurs  bestiaux.  Us  continuaient  à  croire  qu'il 
n'y  avait  pas  de  meilleur  moyen  de  se  r^nrdre  la  Divinité  favorable 
que  de  lui  faire  des  sacrifices  sanglans,  et  ils  s'empressaient  d'offrir 
à  saint  Félix  le  mouton  ou  le  bœuf  qu'ils  immolaient  autrefois  à  Ju- 
piter ou  à  Mars.  Comme  ils  venaient  de  loin ,  ils  arrivaient  le  soir 
et  passaient  la  nuit  sans  dormir  pour  se  préparer  à  la  fête  du  len- 
demain. C'était  un  souvenir  de  ces  perviffilia  ou  veillées  sacrées 
qui  précédaient  les  grandes  cérémonies  païennes;  ces  veillées,  ils 
ne  les  consacraient  pas  à  la  prière  et  au  jeûne,  comme  il  eût  été 
convenable  de  le  faire  ;  ils  les  passaient  en  joyeux  festins,  ce  qui 
était  encore  une  tradition  ancienne  que  l'église  avait  supportée  sans 
rien  dire  pendant  deux  siècles;  elle  venait  d'y  renoncer  avec  éclat. 
Saint  Ambroise  et  saint  Augustin  s'étaient  élevés  contre  cette  ha- 
bitude de  célébrer  la  fête  des  martyrs  par  des  repas  qui  souvent 
dégénéraient  en  orgies ,  et  leur  exemple  avait  entraîné  la  plupart 
des  évêques.  Saint  Paulin  se  montrait  plus  accommodant.  Il  lui  ré- 
pugnait d'être  rude  à  ces  simples  de  cœur,  et  de  contrister  ces 
braves  gens  qui  ne  savaient  pas  mal  faire.  Quand  ils  arrivaient  ex- 
ténués de  fatigue,  transis  de  froid,  mourant  de  faim,  il  les  laissait 
se  reposer  et  se  réjouir  sous  les  portiques  où  il  leur  donnait  l'hos- 
pitalité. Tandis  qu'il  jeûnait  et  priait, dans  sa  cellule  avec  ses  com- 
pagnons, il  né  se  scandalisait  pas  trop  d'entendre  leurs  chants 
joyeux  et  le  bruit  de  leurs  verres.  Seulement  il  nous  raconte  qu'il 
imagina  de  faire  peindre  sur  les  murs  des  portiques  des  histoires 
tirées  de  l'Ancien  et  du  Nouveau  Testament,  et  se  félicite  beaucoup 
d'avoir  eu  cette  idée.  Il  comptait  que  les  paysans,  qui  n'étaient  pas 
accoutumés  à  voir  d'aussi  beaux  tableaux  (1),  les  regarderaient  avec 
admiration  l'un  après  l'autre  et  qu'une  partie  de  la  nuit  se  passerait 

(1)  Saint  Paulin  dit  positiyement  que  ce  n*étaît  pas  lliabitade  de  peindre  dans  les 
églises  des  reproductions  d*êtres  animés,  raro  more;  mais  cet  usage  se  répandit  à 
cette  époque  et  devint  MentOt  général, 

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SAINT  PAULIN  DE  mX£.  79 

à  les  contempler,  c  P^idaiit  qu'ils  regardent,  disait^il,  ils  ne  boî- 
?ent  pts;  c'est  autant  de  pris  sur  le  iestin,  jam  paucœ  mperant 
tptdaïUUnuhorœ.  i> 

La  même  bonhomie  se  retrouye  dans  qaelqoes-uns  des  miracles 
qu'il  nous  raconte.  Saint  FéUx  n'était  si  populaire  que  parce  qu'il 
se  montrait  fort  complaisant  pour  les  pauvres  gens.  Il  éooutait 
Tolootîers  leurs  réclamations,  U  exauçait  leurs  prières,  et  mâme, 
quand  leurs  bêtes  étaient  malades^  il  se  cbargait  de  les  guérir, 
aussi  est-il  souvœt  question  dans  ces  récits  des  bœufisi,  des  mou- 
tons, et  surtout  des  porc^,  qui  faisaient  toute  la  fortune  des  paysans 
de'la  Gampanie.  Le  bon  Paulin  s'égaie  à  ce  propos  sans  scrupule. 
Dans  une  des  dernières  pièces  qu'il  ait  composées  pour  saint  Félix, 
il  avoue  qu'il  a  quelque  peine  à  trouver  un  sujet  nouveau,  ci  le  n'a- 
vais rien,  dit-ii,  pour  le  petit  repas  que  je  sers  tous  les  ans  à  mon 
protecteur.  Le  jour  s'approchait  pourtant,  et  je  ne  savais  que  lui 
donner;  mais  il  y  a  pourvu  lui-même  :  il  m'a  envoyé  deux  porcs;  » 
c'est-à-dire  deux  histoires  où  il  est  fort  question  de  cet  animal. 
Voîci  la  {uremière.  Un  paysan  d'Abella  avait  fait  vœu  d'offrir  un 
porc  à  saint  Félix;  après  l'avoir  engraissé  avec  soin,  il  T amena 
pour  l'immoler  le  jour  de  la  fête.  C'était,  comme  on  Ta  vu,  une 
pratique  païenne,  mais  Paulin  ne  s'en  scandalisait  pas.  11  accotait 
labéte  qu'on  donnait  au  saint  et  en  faisait  distribuer  la  chair  aux 
pauvres,  a  Cette  fois,  dit-il,  l'animal  était  si  gros  que  sa  vue  fit 
naître  un  appétit  extraordinaire  chez  tous  les  indigens  de  la  contrée, 
qui  espéraient  bien  le  manger,  a  Cette  espérance  fut  trompée.  Le 
paysan  était  un  de  ces  avares  qui  donnent  le  moins  possible  et  qui 
rusent  même  avec  les  saints.  Quand  la  bête  fut  immolée,  il  fit 
mettre  à  part  tout  œ  qui  valait  la  peine  d'être  emporté,  et  ne  laissa 
pour  les  pauvres  que  les  boyaux  et  l'intérieur.  11  s'en  allsdt  tout 
heureux  de  s'en  être  tiré  à  si  peu  de  frais,  quand  tout  d'un  coup, 
en  plein  jour,  sur  une  route  unie,  sans  savoir  pourquoi,  il  tombe 
de  chevaL  Lorsqu'il  veut  se  relever,  il  lui  semble  que  ses  pieds  sont 
liés  à  la  terre  et  qu'il  ne  peut  les  en  détacher.  Pendant  qu'il  fait 
des  efftWts  inutiles  pour  se  remettre  en  route,  le  cheval  s'en  retourne 
delui-m^e  d'où  il  vient  et  rapporte  au  saint  tout  ce  que  le  paysan 
avait  voulu  garder  pour  lui.  La  viande  est  aussitôt  distribuée  aux 
pauvres,  et  leurs  prières  obtiennent  la  guérison  du  malheureux,  qui 
s'empresse  d'en  venir  remercier  saint  Félix.  Paulin,  selon  son  usage, 
lui  prête  un  long  discours,  dans  lequel  il  se  félicite  d'avoir  été  si 
promptement  remis  sans  opération  ni  remède,  et  d'échapper  ainsi 
d'un  seul  coup  non-seulement  à  la  souffrance,  mais  à  la  médecine 
«  plus  cruelle  encore  que  la  maladie.  »  • 
Cette  histoire  finie,  Paulin  entame  allègrement  la  suivante,  car 


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80  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  a  promis  d'en  raconter  deux.  «  Maintenant,  dit-il,  au  second  ser- 
vice. C'est  le  même  plat  que  je  vais  offrir  au  saint,  mais  apprêté 
d'une  autre  manière.  »  Je  demande  au  lecteur  la  -permission  de  ne 
pas  reproduire  ce  récit,  quoiqu'il  ne  soit  pas  sans  agrément,  mais 
il  ressemble  trop  au  premier.  J'aime  mieux  en  rapporter  un  autre 
qui  présente  plus  d'intérêt  et  qui  montre  que  la  dévotion  dans  ces 
contrées  n'a  pas  changé  de  caractère.  11  s'agit  encore  d'un  paysan 
pauvre,  qui  n'a  pour  toute  fortune  que  deux  bœufs.  Il  s'en  sert 
lui-même,  il  les  loue  aux  autres  pour  labourer  les  champs  ou  traî- 
ner les  chariots.  C'est  leur  travail  qui  Iq  fait  vivre  ;  aussi  a-t-il 
grand  soin  d'eux.  Il  les  nourrit  mieux  que  lui  ;  «  il  les  aime  plus 
que  ses  enfans,  »  et  pour  qu'il  ne  leur  arrive  pas  de  malheur,  il 
les  a  recommandés  à  saint  Félix.  Malgré  cette  protection  puissante, 
une  nuit  qu'il  dort  profondément,  des  voleurs  s'introduisent  dans 
rétable  et  enlèvent  les  bœufs.  Dès  qu'il  s'en  aperçoit,  le  malheu- 
reux, fou  de  désespoir,  se  rend  à  l'église  de  saint  Félix,  et  il  inter- 
pelle familièrement  le  saint.  Il  lui  reproche  de  n'avoir  pas  fait 
bonne  garde  :  devait-il  le  laisser  dormir  d'un  somme  aussi  pro- 
fond? ne  pouvait-il  de  quelque  manière  effrayer  les  voleurs?  il  a 
manqué  d'une  façon  coupable  à  tous  ses  engagcmens.  f  Le  saint, 
dit-il,  est  mgn  débiteur.  Ne  pouvant  trouver  ceux  qui  ont  volé  mes 
bœufs,  je  m'adresse  à  celui  qui  devait  les  garder.  Grand  saint,  tu 
t'es  fait  leur  complice,  tu  n'as  pas  tenu  ta  parole;  je  ne  te  lâche 
plus.  ))  Comme  il  se  croit  lésé,  il  pense  avoir  le  droit  d'être  exi- 
geant. Il  veut  ses  bœufs,  et  pas  d'autres;  il  demande  qu'on  les  mène 
chez  lui  et  qu'on  ne  lui  donne  pas  la  peine  d'aller  les  chercher 
ailleurs.  Il  n'ignore  pas  sans  doute  que  le  saint  a  là  mauvaise  habi- 
tude d'être  trop  tendre,  qu'il  souhaite  que  les  criminels  se  repentent 
de  leurs  fautes  et  ne  désire  pas  qu'ils  en  soient  rigoureusement 
punis.  Il  serait  capable,  dans  sa  bonté^  de  laisser  les  bœufs  perdus 
pour  ne  pas  perdre  les  voleurs;  mais  tout  peut  s'arranger  :  a  Enten- 
dons-nous ensemble,  et  que  chacun  de  nous  prenne  sa  part  ;  sauve 
les  voleurs,  si  tu  le  veux,  mais  fais-moi  rendre  mes  bœufs.  »  Le 
saint  voulut  bien  accepter  l'accord  :  «  Il  pardonna  à  la  rudesse  du 
personnage  en  faveur  de  sa  foi,  et  rit  avec  le  Seigneur  des  injures 
qu'on  venait  de  lui  dire.  »  —  Pendant  la  nuit,  les  deux  bœufs  volés 
rentrèrent  tout  seuls  à  l'étable. 

Ce  paysan  que  saint  Paulin  fait  agir  et  parler  d'une  manière  si 
vivante  était  resté  païen  sans  le  savoir,  et  il  ti-aitait  saint  Félix  comme 
il  aurait  traité  Silvain  ou  Mercure.  Il  avait  conservé  cette  vieille  opi- 
nion que  la  prière  est  une  sorte  de  contrat  qui  oblige  aussi  bien 
la  Divinité  que  l'homme,  et  qu'on  a  le  droit  de  se  fâcher  contre  un 
dieu  qui  ne  reconnaît  pas  par  quelque  faveur  les  offrandes  qu'il  a 


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SAINT  PAULIN  DE  NOLE.  81 

reçues.  Cest  ce  que  pense  encore  aujourd'hui  le  Napolitain,  et  Ton 
sait  que,  si  le  saint  dans  lequel  il  a  mis  sa  confiance  ne  le  protège 
pas  comme  il  le  souhaite,  il  lui  parle  sans  ménagement,  et  se  croit 
autorisé  à  l'accabler  de  menaces  et  d'injures.  N'est-il  pas  étrange 
de  voir  les  mômes  usages  et  les  mêmes  croyances  se  conserver  sans 
interruption  dans  les  mêmes  pays?  Ainsi  se  continue  l'humanité 
plus  fidèle  qu'on  ne  croit,  surtout  dans  les  classes  populaires,  aux 
anciennes  habitudes  et  aux  premières  opinions,  et  gardant  obstiné- 
ment, sous  les  dehors  qui  se  modifient,  ce  fond  qui  ne  change  pas. 
(Test  une  étude-curieuse  que  de  constater  cette  incroyable  persistance 
à  travers  les  révolutions  et  les  âges,  et  de  montrer  ce  qui  reste  tou- 
jours de  l'homme  ancien  dans  le  nouveau. 

Les  derniers  poèmes  de  saint  Paulin  présentent  ^our  nous  un 
intérêt  triste  et  touchant.  On  y  suit  le  contre-coup  des  graves  évé- 
Demens  qui  amenèrent  la  chute  de  Tempire.  Jusque-Ià^rien  n'avait 
trouJbié  ia  sérénité  du  pieux  poète.  On  ne  saisissait  pas  dans  ses 
vers  la  moindre  allusion  aux  affaires  politiques  :  saint  Félix  les  rem- 
plissait tout  entiers.  On  dirait  à  les  lire  qu'en  quittant  le  monde 
Paulin  s'était  promis  de  se  désintéresser  de  toutes  les  préoccupa- 
tions mondaines,  de  ne  songer  jamais  ni  à  la  paix  ni  à  la  guerre,  ni 
aux  victoires  ni  aux  défaites  des  légions,  ni  aux  intrigues  de  cour,  ni 
aux  ministres  qui  se  remplacent,  ni  aux  empereurs  qui  se  succèdent. 
Mais  il  lui  devint  difficile  de  persister  dans  son  indifférence  quand 
le  danger  se  rapprocha  et  que  ces  bruits  de  guerre  qu'il  ne  voulait 
pas  écouter  se  firent  entendre  à  côté  de  lui. 

En  AOO,  il  venait  d'embellir  de  magnifiques  constructions  le  tom- 
beau de  saint  Félix.  Autour  de  la  vieille  basilique  h&bUement  ra- 
jeunie s'élevîûent  des  églises  nouvelles,  des  portiques  richement  dé- 
corés avec  des  logemens  pour  les  pèlerins  et  des  asiles  pour  les 
pauvres.  Il  jouissait  avec  fierté  de  son  œuvre,  quand  arrivèrent 
de  tous  côtés  des  nouvelles  sinistres  :  Alaric  avec  une  armée  de  Goths 
était  en  marche  vers  l'Italie.  Cette  fois  la  fête  de  saint  Félix  trouve 
Paulin  soucieux  et  ne  parvient  pas  tout  à  fait  à  dissiper  ses  alarmes, 
t  Le  voilà  revenu,  dit-il,  le  jour  illustré  par  le  nom  de  Félix.  Ce  serait 
le  moment  d'éclater  en  chants  joyeux,  si  les  malheurs  publics  per- 
mettaient de  se  livrer  entièrement  à  la  joie.  N'importe;  au  milieu 
même  des  batailles,  que  ce  jour  soit  pour  nous  un  jour  de  paix  et 
d'allégresse,  et,  quoique  l'horrible  guerre  frémisse  au  loin,  que  rien 
ne  trouble  la  tranquille  liberté  de  nos  âmes!  »  Mais  il  n'est  pas  aisé 
d'être  tranquille  quand  on  sait  qu'un  grand  danger  nous  menace. 
En  vain  Paulin  essaie-t-il  d'oublier  qu' Alaric  s'avaijce  et  que  l'em- 
pire est  en  péril,  tout  le  ramène  à  cette  pensée.  Chacun  des  récits 
qu'il  fait  et  des  souvenirs  qu'il  rappelle  se  termine  par  une  prière  : 
ma  ziTm.  —  187S.  ^ 

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S2  REVUE  I>£8   DlBUX  MONDES. 

((  Que  Dieu  sauve  Rome,  et  que  ce  flot  de  barbares  vienne  se  briser 
contre  l'appui  du  Christ.  » 

Effera  barbaries  Christo  ftrasgeate  dometar! 

Six  ans  plus  tard,  en  Â06,  le  danger  est  plus  grand  encore.  Ba- 
dagaise,  un  païen,  presque  un  sauvage,  traînant  après  lui  toute  une 
cohue  de  barbares,  s'est  avancé  jusqu'à  Florence.  L'alarme  a  été  si 
vive  à  Rome  que  beaucoup  de  grands  personn^;e8  se  sont  enfuis. 
Quelques-uns,  les  plus  illustres  peut-être,  Mélanie,  Pinianus,  desceor 
dant  de  Publicola,  Turcius  Apronianus,  sont  venus  chercher  un  asile 
à  Noie,  et  ils  attendent  les  événemens  auprès  du  tombeau  de  saint 
félix.  Tout  à  coup  on  apprend  que  Stilicon  a  traversé  l'Apennin 
par  une  manqpuvre  hardie,  et  qu'il  a  détruit  l'armée  de  Radagaise. 
On  comprend  l'ivresse  de  joie  qui  saisit  à  cette  nouvelle  des  gens 
qui  se  croyaient  perdus.  Aussi  le  poème  de  saint  Paulin  s'ouvre- 
t-il  cette  année  par  un  véritable  chant  de  triomphe.  Fidèle  à  son 
habitude,  il  rapporte  tout  à  saint  Félix  :  c'est  lui  qui  a  imploré  le 
Seigneur  et  qui,  avec  l'aide  de  Pierre  et  de  Paul,  a  obtenu  qu'il  pro- 
longeât les  jours  de  l'empire  romain.  «  Et  maintenant,  ajoute-1>-il, 
que  nos  craintes  ont  disparu,  commb  on  aime,  après  l'orage,  à  re- 
garder les  nuages  qui  s'en  vont,  comparons  aux  terreurs  passées 
la  sécurité  présente.  Qu'ils  étaient  sombres  les  jours  de  cette  triste 
année,  ou  plutôt  de  cette  nuit  qui  vient  de  s'écouler,  alors  que,  dé- 
chaîné par  la  colère  céleste,  l'ennemi  ravageait  les  cités  de  l'Italie  ! 
Mais  le  Christ  s'est  laissé  fléchir;  il  a  étalé  les  merveilles  de  sa  puis- 
sance, et  les  barbares  ont  été  exterminés  avec  leur  chef  impie  !  » 
Les  frayeurs  une  fois  dissipées,  il  ne  lui  reste  plus  que  la  joie  de 
posséder  quelque  temps  des  hôtes  illustres,  les  premiers  et  les  plus 
grands  de  l'aristocratie  chrétienne  de  Rome.  «  Ce  sont,  dit-il,  des 
fleurs  nouvelles  qui  ont  poussé  dans  le  jardin  de  saint  Félix;  »  et, 
pour  leur  faire  honneur,  il  se  permet  une  petite  débauche;  il  ajoute 
au  grave  hexamètre,  dont  il  s'est  toujours  servi  jusque-là,  des  vers 
de  mesure  diva^e,  dans  lesquels  il  célèbre  «  la  merveilleuse  fécon- 
dité des  nobles  races,  »  et  les  grands  exemples  donnés  à  la  Rome 
des  apôtres  par  ceux  dont  les  s^cétres  avaient  été  la  gloire  de  la 
Rome  des  consuls. 

Mais  sa  joie  ne  fut  pas  de  longue  durée.  Le  danger  ne  tarda  pas 
à  reparaître,  et  cette  fois  Stilicon,  que  l'empereur  venait  de  faire 
assassiner,  n'était  plus  là  pour  le  conjurer.  En  AlO,  Alaric  prit 
Rome  d'assaut.  Saint  Paulin,  qui  était  un  patriote,  comme  Pru- 
dence, comme  Ambroise,  comme  Augustin,  qui  tenait  de  ses  pères 
la  croyance  au  vieux  dogme  de  l'éternité  de  l'empire,  dut  éprouver 
à  cette  nouvelle  un  profond  désespoir.  11  vit  repasser  les  Ulustres 


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ES 

li- 
es 
er 
te 


SAIKT  PAULIN  Dfi  MOLE*  83 

fagitifs  auxquels,  quatre  ans  auparavaut,  il  avait  donné  l'hospita- 
bté.  Mais  le  danger  cette  fois  était  plus  grand  ;  ils  ne  s'arrêtèrent 
pas  à  T^ole,  qui  était  trop  menacée  ;  ils  allaient  chercher  un  asile 
plus  sûr  en  Sicile,  en  Afrique,  ou  même  à  Jérusalem,  auprès  du 
tombeau  da  Christ.  Paulin,  lui,  ne  songeait  pas  à  fuir.  Il  avait  ac- 
cepté d'être  évêque  de  Noie  quand  cet  honneur  était  devenu  un  pé- 
ril. Sans  avoir  d'autre  arme  que  sa  piété  {pietate  armatus  inermi)y 
il  attendait  de  pied  ferme  les  barbares,  décidé  à  défendre  contre  eux 
son  troupeau. 

Le  pape  Grégoire  le  Grand  raconte  que,  les  Vandales  ayant  pris  et 
emmené  en  Afrique  un  grand  nombre  d'habitans  de  Noie,  saint  Pau- 
lin vendit  tqus  ses  biens  et  ceux  de  son  ég^se  pour  les  racheter,  u  II 
ne  lui  restait  plus  rien,  quand  une  pauvre  veuve  vint  lui  dire  que 
son  fils  avait  été  fait  captif  et  qu'on  demandait  une  forte  somme 
pour  sa  rançon.  L'homme  de  Dieu  se  mit  à  chercher  ce  qu'il  pour- 
rait hien  lui  donner,  mais  il  ne  trouva  rien  que  de  se  donner  lui- 
même.  »  Il  partit  donc  pour  l'Afrique,  prit  la  place  de  l'esclave,  et 
rendit  le  fils  à  sa  mère.  M.  l'abbé  Lagrange  ne  parait  pas  douter' de 
la  vérité  de  ce  beau  récit.  Je  voudrais  en  être  aussi  convaincu  que 
lui;  mais,  puisqu'il  s'agit  ici  d'un  disciple  de  saint  Martin,  il  faut 
lui  appliquer  les  règles  que  son  maître  avait  établies,  et  «  ne  pas 
croire  légèrement  aux  choses  douteuses.  »  Assurément  saint  Paulin 
était  bien  capable  de  faire  ce  que  la  légende  lui  attribue,  mais  il 
me  parait  difficile  de  croire,  si  l'histoire  était  vraie,  que  ni  le  prêtre 
Cranius,  qui  en  racontant  ses  derniers  momens  a  rappelé  tous  les 
grands  événemens  de  sa  vie,  ni  aucun  autre  contemporain,  n'en 
aient  parlé.  Ce  qu'Dranius  raconte,  ce  qui  me  semble  faire  plus 
dlicHmeur  encore  à  saint  Paulin ,  c'est  qu'au  moment  de  mourir  il 
pard(Hma  à  tous  les  hérétiques  qu'il  avajt  retranchés  de  l'église,  et 
qu'il  leur  accorda  la  réconciliation  et  la  paix;  c'est  qu'après  sa  mort 
il  ne  fut  pas  seulement  pleuré  des  fidèles,  mais  que  les  païens  et  les 
Juifs  suivaient  ses  obsèques,  déchirant  leurs  vêtemens  et  disant 
qu'ils  avaient  perdu  leur  protecteur  et  leur  père.  Ainsi,  au  milieu 
d'un  siècle  violent,  après  les  plus  vives  polémiques,,  malgré  l'ardeur 
de  sa  foi,  il  sut  conserver  jusqu'à  la  fin  les  vertus  les  plus  précieuses 
et  les  plus  rares,  la  tolérance  et  l'humanité  !  C'est  le  plus  bel  éloge 
qu'on  puisse  faire  de  lui  :  c'est  par  là  qu'il  a  mérité  l'honneur  d'être 
mis,  à  côté  de  son  maître  saint  Martin,  au  premier  rang  des  saints 
français. 

Gaston  Boissier. 


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LE 


COMMERCE  DE  LA  CHINE 

ET  DU  JAPON 


Au  moment  où  la  Chine  et  le  Japon  étalent  au  Champ  de  Mars 
les  produits  de  leurs  industries  et  attirent  de  nombreux  visiteurs,  il 
n'est  pas  sans  intérêt  de  mesurer  le  développement  actuel  du  com- 
'  merce  européen  dans  ces  contrées  et  de  faire  connaître  la  nature  et 
la  consistance  des  liens  qui  rattachent  les  marchés  de  l'extrême 
Orient  à  ceux  de  l'Occident.  Cette  étude  servira  d'introduction  natu- 
relle à  la  visite  que  nous  nous  proposons  de  faire  avec  les  lecteurs 
de  la  Bévue  dans  les  salles  de  l'exposition  occupées  par  les  Chinois 
et  les  Japonais. 

Après  des  vicissitudes  dont  nous  n'avons  pas  à  faire  ici  l'histoire, 
les  relations  internationales  ont  pris  un  cours  régulier.  L'offre  et  la 
demande  se  sont  peu  à  peu  équilibrées,  les  distances  semblent 
s'effacer  chaque  jour  davantage,  entre  les  ports  de  la  mer  de  Chine 
et  les  nôtres.  L'Europe  et  l'Asie  constituent  désormais  l'une  pour 
l'autre  une  clientèle  normale  et  un  débouché  assuré,  dont  l'impor- 
tance mérite  d'être  signalée.  Dans  quelles  conditions  s'exerce  le 
commerce  européen  en  Chine  et  au  Japon,  quels  sont  les  chiffres 
qu'il  atteint,  les  transactions  qu'il  comporte  et  les  fluctuations  qu'il 
subit?  Telles  sont  les  questions  sur  lesquelles  le  lecteur  nous  per- 
mettra de  nous  arrêter  pour  aujourd'hui,  avant  de  passer  à  l'examen 
des  délicates  merveilles  que  tout  le  monde  a  déjà  voulu  admirer. 

L 

On  sait  que  la  situation  des  étrangers  résidait  en  Chine  et  au 
Japon  a  été  déterminée  par  des  traités  internationaux  qui  ont  placé 


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LE  COMMERCE  DE   LA   CHINE   ET  DV  JAPON.  85 

leurs  personnes  et  leurs  intérêts  sous  la  protection  des  consuls 
installés  dans  les  ports  ouverts.  Dans  chacune  de  ces  places,  les 
Européens  peuvent  s'établir  eux  et  leurs  familles  ;  ils  peuvent  cir- 
culer de  Tuneà  l'autre  librement,  sous  la  condition  de  se  munir  d'un 
passeport  délivré  par  leur  consul  et  de  ne  se  livrer  à  aucun  com- 
merce clandestin  dans  les  lieux  intermédiaires.  Ils  peuvent  égale- 
ment se  rendre,  munis  de  passeports,  dans  les  villes  de  l'intérieur; 
mais,  en  l'absence  de  cette  autorisation,  ils  ne  peuvent  sortir  du 
territoire  restreint  tracé  autour  de  chaque  settlement  par  l'auto- 
rité locale  d'accord  avec  les  consuls.  Dans  les  villes  qui  leur  sont 
affectées,  ils  peuvent  louer  des  maisons  ou  affermer  des  terrains  pour 
y  bâtir  eux-mêmes,  mais  ils  ne  peuvent  détenir  le  sol  qu'à  titre 
d'emphytéose  et  non  de  propriété.  Ils  peuvent  enfin  s'entourer  de 
domestiques,  de  comptables,  d'interprètes  indigènes.  Leurs  biens 
soot    inviolables.  Aucune  coalition  ne  peut  se   former,  aucune 
société  privilégiée  s'établir  parmi  les  indigènes  pour  entraver  la 
liberté  du  commerce  ou  lui  imposer  des  prix  arbitraires.  Toutes 
Ifô  marchandises  indigènes  doivent  cû-culer  librement  des  villes 
de  l'intérieur  jusqu'aux  ports  ouverts.  En  échange  de   ces  faci- 
lités, les  navires  doivent  subir  un  droit  de  tonnage  à  leur  entrée 
dans  les  ports,  et  les  marchandises  sont  sujettes  à  des  droits  d'im- 
portatfcn  et  d'exportation   fixés  par  un  tarif  annexé  au  traité  et 
d'ailleurs  essentiellement  perfectible;  ces  droits  une  fois  acquittés, 
les  marchandises  de  provenance  étrangère  doivent  circuler  sans 
en  subir  de  nouveaux,  dans  tout  l'intérieur. 

Tel  est  le  régime  général  sous  lequel  vivent  les  étrangers  établis 
en  Chine  et  au  Japon.  On  en  comprendra  mieux  les  conditions  en 
regardant  de  plus  près  l'activité  d'un  seulement  tel  que  Shanghaï, 
qui  peut  être  choisi  comme  type.  Jamais  établissement  n')eut  des 
commencemens  plus  difficiles;  le  climat  malsain,  les  marécages  qui 
entouraient  la  ville  et  bordaient  le  fleuve,  menaçaient  sans  cesse  la 
santé  des  Européens  mal  logés  et  mal  nourris.  Cependant  l'essor 
pris  par  le  commerce  de  la  soie  engagea  les  gouvernemens  français, 
anglais  et  américain  à  demander  des  concessions,  qui  leur  furent 
accordées  par  le  gouvernement  chinois.  Par  là  il  faut  entendre  qu'ils 
furent  autoris^  à  louer  à  perpétuité,  moyennant  une  redevance 
nominale,  certains  emplacemens,  désignés  pour  chaque  pays,  et  à 

Is'y  administrer  à  peu  près  librement.  Il  fallait  absolument  aux 
hommes  de  la  race  blanche  cette  faculté  de  se  bâtir  de  vastes  mai- 
sons, des  rues  larges  et  bien  aérées,  des  squares,  des* quais  où  les 
navirjBs  pussent  aborder  facilement  pour  charger  et  décharger  leur 
cargaison.  Aussi  la  nouvelle  ville  sortit  du  sol  comme  par  enchan- 
tement, et  l'on  vit  au  bout  de  quelques  années  une  sorte  de 
Londres,  mieux  aligné  et  moins  brumeux,  s'élever  sur  la  rive  du 

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80  BETUE  DE$  VEUl   MONDES. 

Hwang-pu^  à  côté  du  vaste  et  profond  doaque  de  la  yiUe  chinoise* 
Les  Anglais  et  les  Américains  ne  tardèrent  pas  à  sentir  l'avantage 
de  fusionner  leurs  concessions  et  de  les  placer  sons  une  autorité 
et  une  administration  uniques.  La  France  resta  à  l'écart»  et  s'admi- 
nistra séparément. 

Le  régime  des  conceslsions  anglo-américaines  d'une  part  et  fran- 
çaise de  l'autre  diflère  autant  que  le  tempérament  des  deux  races 
et  la  forme  des  gouvemem^is  métropolitains  :  c'est  la  république 
chez  nos  voisins  ;  c'est  chez  nous  l'absolutisme,  qui  régnait  lors 
de  leur  établissement  à  tous  les  degrés  de  notre  administration. 

Les  résidens  anglo-am^cains  nomment  un  conseil  municipal, 
composé  d'un  président  et  de  six  membres,  dont  les  pouvoirs  sont 
annuels  et  renouvelables.  C'est  cette  assemblée,  responsable  devant 
le  corps  électoral,  qui  vote  et  perçoit  l'imp&t,  règle  les  dépenses, 
décide  et  accomplit  les  travaux  publics,  veille  aux  besoins  de  la 
voirie,  de  l'édilité  et  de  la  sûreté  publique,  au  moyen  d'un  per- 
sonnel qu'elle  nomme  et  qu'elle  solde.  Le  consul  n'intervient  abso- 
lum^t  que  pour  opposçr  son  veto  aux  mesures  qui  seraient  con- 
traires au  traité,  pour  trancher  les  procès  entre  ses  nationaux  ou 
entre  étrangers  de  nationalités  différentes  et  pour  r^ler  au  mieux 
soit  les  contestations  entre  Européens  et  Chinois,  soit  les  difficultés 
entre  la  municipalité  et  le  tao-tai  (gouverneur)  ou  le  vice^oi.  Il 
n'est  que  le  ministre  des  relations  extérieures  de  la  communauté. 
Quant  à  l'autorité  chinoise,  elle  a  sa  part.  Outre  la  perception  de  la 
rente  foncière,  représentant  le  loyer  des  terrains,  elle  peut  lever 
des  taxes,  pourvu  qu'il  s'agisse  de  taxes  communes  à  tout  l'empire 
et  non  de  perceptions  locales  et  vexatoires;  elle  doit  apposer  son 
sceau  sur  les  transferts  de  terrains  pour  que  ceux-ci  constituent 
un  titre  de  propriété  valable  ;  enfin  elle  peut  poursuivre  les  délin- 
quans  indigènes  sur  les  concessions,  pourvu  que  le  mandat  d'arres- 
tation soit  contrensigné  par  l'un  des  consuls. 

Tout  autre  est  l'organisation  de  la  concession  française.  Ici,'''le 
conseil  municipal  est  présidé  par  le  consul  lui-même  et  choisi  par 
une  assemblée  de  notables  dont  le  consul  arrête  la  liste  ;■  il  peut 
être  suspendu  (le  cas  s'est  présenté);  ses  délibérations  ne  sont  exé- 
cutoires qu'en  vertu  d'un  arrêté  du  consul.  C'est  ce  fonctionnaire 
qui  nomme  aux  emplois  municipaux  et  révoque  les  titulaires;  c'est 
lui  qui  veille  à  la  sécurité  sur  la  concession.  Il  joue  le  rôle  d'un 
préfet  ou  d'un  gouverneur  de  colonie;  il  est  responsable,  non 
comme  la  municipalité  voisine,  devant  des  commettans  appelés  à 
juger  quotidiennement  sa  conduite,  mais  devant  le  ministre  de 
France  confiné  à  Pékin  et  le  ministre  des  affaires  étrangères  à  Paris. 
On  voit  qu'au  lieu  d'une  république  cosmopolite,  établie  sur  un 
terrain  neutrei  la  France  en  ces  parages  couvre  de  son  pavillon 

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LE  COMMEHCE  DE  LA  CHINE  ET  DU  JAPON.  '   87 

consulûre  une  véritable  autocratie,  établie  sur  un  terrain  qu'elle 
traite  comme  terre  française  et  dont  elle  s'engage  implicitement 
par  \ài  à  garantir  l'intégrité.  Aussi,  tandis  que  les  concessions 
fusionnées  attirent  le  plus  d'habitans  et  de  contribuables,  2,500 
Européens  et  100,000  Chinois,  la  quasi-colonie  française  ne  compte 
que  460  étrangers  dont  230  Français.  Dans  les  ports  de  Tientsin  et 
de  Canton ,  il  existe  aussi  des  concessions  administrées  de  même. 
Àilietirs,  les  ^ropéens  ne  sont  que  de  simples  locataires.  A  Canton 
comme  à  Tientsin,  la  concession  française  est  un  terrain  absolu- 
ment nu,  sur  lecpiel  aucun  négodant  français  u'a  jamais  songé  & 
s'établir;  seule  Shanghaï,  avec  ses  palais  et  ses  larges  voies  éclai- 
rées au  gaz,  ses  wharvesy  son  luxe  d'équipages,  ses  fêtes  prmcières, 
ofi6^  l'aspect  d'une  proq>érité  peu  commune. 

Mais  ici  comme  ailleurs  au  prix  de  quels  dangers  les  Européens 
«et-ils  pu  sauver  et  maintenir  leurs  établissemens  f  Sans  parler  des 
«tannes  perpétuelles  et  de  la  situation  précaire  des  seitlements  jus- 
qu'en 1860,  au  bord  de  quels  abîmes  on  s'est  vu  depuis  lors,  et 
quelle  énergie  il  a  fallu  déployer  podr  n'y  pas  glisser!  Profitant  de 
la  désorganisation  complète  dans  laquelle  l'immense  révolte  des 
Taï-pings  avait  jeté  l'e^opire,  une  insurrection  locale  se  forma  aux 
portes  de  Shanghaï,  pillant  et  brûlant  les  villages  des  environs  et 
menaçant  les  factoreries.  Les  bandes  féroces  des  rebelles  campaient 
à  un  mille  de  la  concession.  Les  troupes  anglaises  ne  suffisaient  pas 
à  veiller  au  salut  de  la  population  européenne,  qui  s'était  organisée 
en  corps  de  volontaires  et  attendait  l'ennemi  de  pied  ferme.  Après 
divers  aventuri^s,  le  major  Gordon,  un  jeune  et  vaillant  officier 
anglais,  prit  le  commandement  d'un  corps  chinois,  le  disciplina, 
farma  et  réussit  à  purger  de  rebelles  toute  la  province  (1863). 
Faut-il  rappeler  les  massacres  de  Tientsin,  qui  saignent  encore  au 
cœur  de  la  France,  ou  des  faits  moins  connus  et  moins  graves. 
Biais  non  moins  alarmans,  comme  l'attaque,  en  1874,  d'un  navire 
anglais,  le  Sparky  par  des  pirates  déguisés  en  passagers,  et  le 
meurtre  de  tous  les  passagers  européens?  A  Canton,  à  Tientsin,  à 
Shanghaï^  partout  l'Europe  semble  un  poulpe  attaché  aux  flancs 
(f  une  baleine  que  l'immense  cétacé  peut  secouer  à  chaque  instant. 
La  moindre  omvulsion  de  ce  grand  corps  peut  nous  perdre.  Mais  la 
présence  perpétuelle  d'un  danger  qui  éclate  rarement  amène  une 
sorte  d'incrédulité,  et  l'énergie  redouble  avec  l'incertitude  des  ré- 
sultats; jamais  le  commerce  ne  fut  plus  actif  qu'aux  heures  les  plus 
bquiétantes  de  la  colonisation. 

Le  mot  concession  n'a  pas  au  Japon  le  même  sens  qu'en  Chine; 
car  il  ne  représente  plus  une  portion  de  territoire  dévolue  à  un  état 
étranger  pour  l'occuper  à  un  titre  quelconque.  La  concession  est 
l'espace  limité  dans  lequel  doivent  habiter  les  Européens  sans  dis^ 

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88  '  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ttnction  de  nationalité  :  là,  et  là  seulement,  ils  peuvent  louer  des 
terrains. et  bâtir,  mais  à  la  charge  de  payer  une  rente  annuelle  au 
gouvernement  japonais.  Gelui-d  restait  même  au  début  le  seul 
administrateur  de  la  concession  ;  c'était  lui  qui  était  chargé  de  la 
voirie,  de  la  police,  de  la  création  et  de  l'entretien  des  rues,  de 
l'arrosage  et  de  l'éclairage.  Les  résidens  essayèrent  un  moment 
sans  succès  de  gérer  eux-mêmes  les  affaires  municipales.  Il  fut 
convenu  en  1864  que  les  concessionnaires  de  Yokohaipa,  formés  en 
une  sorte  de  syndicat,  se  chargeraient  de  tous  les  travaux  urbains 
et  y  feraient  face  avec  un  prélèvement  de  20  pour  100  déduit  du 
montant  des  rentes  foncières  dues  à  l'état.  Mais  ce  système,  pour 
plusieurs  motifs,  fonctionna  si  mal  qu'il  fallut  l'abandonner  et  de- 
mander aux  Japonais  de  reprendre  la  direction  municipale,  qui 
rentra  dans  les  attributions  du  gouverneur  de  Kanagawa.  Les 
étrangers  se  contentèrent  de  placer  à  côté  de  lui  un  directeur  mu- 
nicipal européen,  qui  veille  sur  leurs  intérêts  et  porte  leurs  réclama- 
tions ou  leurs  desiderata  devant  l'autorité  indigène.  A  cet  effet,  les 
étrangers  se  réunissent  dans  ^es  meetings  où  sont  arrêtées  les  réso- 
lutions utiles.  De  cette  façon,  les  charges  municipales  retombent 
de  tout  leur  poids  sur  le  trésor  japonais,  qui  reçoit  57,000  piastres 
de  rentes  foncières  et  en  dépense  annuellement  70,000  pour  la 
police  et  la  voirie  de  Yokohama. 

Il  est  juste  de  reconnaître  que  sous  ces  deux  rapports  les  étran- 
gers n'ont  pas  à  se  plaindre,  que  le  gouvernement  a  assumé  les  tra- 
vaux onéreux  de  dessèchement  du  swamp  qui  s'étend  derrière 
Yokohama,  et  que  si  les  rues  du  seulement  ne  sont  pas  éclairées  au 
gaz  comme  celles  de  Benten,  la  ville  japonaise,  c'est  plutôt  par  suite 
de  la  mauvaise  entente  des  propriétaires  européens  que  par  la 
faute  des  autorités  locales.  Mais  il  ne  faut  chercher  ici  ni  l'écono- 
mie, ni  la  vigoureuse  impulsion  de  l'administration  européenne  de 
Shanghaï.  Tandis  que  les  Chinois  ne  cherchent  qu'à  isoler  les  étran- 
gers et  à  les  laisser  s'an'anger  entre  eux  comme  ils  peuvent,  les  Ja- 
ponais ne  perdent  aucune  occasion  de  réclamer  la  gestion  des 
affaires  mixtes,  si  onéreuse  qu'elle  puisse  être  pour  leur  ^bourse,  si 
accablante  qu'elle  soit  pouB  leur  capacité.  Yokohama  est  le  princi- 
pal établissement  où  ces  questions  aient  une  véritable  importance, 
parce  que  c'est  à  la  fois  le  point  le  plus  fréquenté  et  celui  où  l'af- 
fluence  étrangère  a  produit  les  plus  grands  changemens.  A  Osaka, 
la  concession  est  presque  déserte,  le  nombre  des  Européehs  s'élève 
à  44.  Il  est  de  35  à  Hiogo,  où  les  maisons  sans  locataires  tombent  en 
ruine.  Il  atteint  234  à  Nagasaki,  où  le  petit  îlot  de  Désima,  en 
forme  d'éventail,  continue  d'être  le  quartier  réservé  aux  étrangers 
comme  au  bon  temps  des  Hollandais.  A  Hakodaté,  on  compte 
27  résidens.  Seul  Yokohama  présente  à  la  fois  une  population  res- 


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LE  COMMERCE  DE  LA   CHINE   ET  DU  JAPON.  89 

pectable  de  1,500  résidens  et  l'aspect  d'une  ville  quasi  européenne. 

Aujourd'hui  la  vie  des  immigrans  a  pris  son  assiette  dans  tous 
ces  ports  ;  une  activité  régulière  a  remplacé  les  fièvres  et  les  Se- 
cousses des  premiers  temps  ;  les  dange^*s  du  dehors  ont  disparu  et 
avec  eux  les  grosses  aventures,  les  spéculations  hasardeuses,  les 
gains  énormes  et  subits,  ainsi  que  les  folies  et  les  fêtes.  Beau  temps 
évanoui  qui  a  laissé  plus  d'un  regret  aux  vétérans  !  On  courait  biep 
un  peu  risque,  quand  on  s'aventurait  dans  la  campagne,  de  rentrer 
estropié,  ou  même  de  ne  pas  rentrer  du  tout  ;  mais  quelles  aubaines, 
quels  marchés  et  quelle  intensité  de  vie  chez  ces  spéculateurs  placés 
constamment  à  deux  pas  de  la  ruine  ou  du  massacre  !  La  concur- 
rence d'une  part  et  la  pacification  des  samuràî  de  l'autre  ont  calmé 
tout  cela.  Le  seulement  a  pris  des  allures  monotones  et  casanières; 
les  courses,  les  régates,  le  tir  suisse,  des  parties  de  cricket, 
Tiennent  à  peine  rompre  de  temps  en  temps  cette  uniformité.  Les 
affaires  le  matin,  le  club  anglais  ou  allemand  après  déjeuner;  puis 
Il  plupart  du  temps  le  retouis^à  la  colline^où  chacun  a  un  bungalow 
bien  aéré,  telles  sont  les  phases  quotidiennes  de  l'.existence  facile  et 
fastidieuse,  où  les  plus  robustes  laissent  peu  à  peu  s'affaisser  leur 
esprit  et  leur  corps.  A  mesure  que  la  colonisation  est  devenue  plus 
aisée,  le  besoin  de  cohésion  a  décru,  le  sentiment  de  la  solidarité 
s'est  refroidi,  les  liens  du  corps  social  se  ^nt  relâchés,  et  l'indivi- 
dualisme a  fait  comme  toujours  cortège  à  la  prospérité. 

Seule,  la  presse  étrangère  fait  entendre  sa  voix  au  nom  de  Ja 
communauté.  Trois  journaux  anglais  :  le  Japan-MaiL  le  Japon- 
Gazette^  le  Japan-Herald  et  un  journal  français,  rÉcho  du  Ja- 
pon^ se  publient  à  Yokohama.  Il  est  difficile  d'imaginer  la  liberté 
et  parfois  la  vivacité  d'expressions  avec  laquelle  ils  attaquent  les 
actes  du  gouvernement,  qui  ne  peut  exercer  aucune  action  sur  eux, 
si  ce  n'est  par  les  voies  amiables,  et  ne  peut  leur  appHquer  les  lois 
draconiennes  qu'il  a  promulguées  sur  la  presse.  Cette  franchise 
gêne  d'autant  plus  les  maîtres  du  Japon  que  beaucoup  d'indigènes 
lisent  les  publications  anglaises  et  y  puisent  des  alimens  pour 
exercer  l'esprit  critique  si  développé  chez  eux.  Ce  n'est  qu'à  force 
de  précautions  et  en  s'entourant  du  plus  grand  secret  que  les 
ministres  du  mikado  réussissent  à  tromper  cette  surveillance  im- 
placable; mais  ils  ont  beau  faire,  une  indiscrétion,  un  indice, 
avertissent  les  rédacteurs  alertes,  et  au  moindre  prétexte,  jour- 
naux de  crier  comme  les  oies  du  Capitole.  Un  Anglais  a  même 
poussé  l'intempérance  polémique  jusqu'à  imprimera  Yédo  un  jour- 
nal en  langue  japonaise,  où  il  se  livrait  à  des  censures  au  moins 
sévères.  Poursuivi,  comme  n'ayant  fait  que  prêter  son  nom  à  un 
journaliste  indigène  qui  voulait  esquiver  les  lois  de  presse,  il  dé- 
montra que  le  journal  était  réellement  à  lui  et  soutînt  son  droit  de 


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90  BEVUE  DES  DEUX  MONDES» 

libre  Anglais  ;  mais  le  ministre  d'Angleterre,  sir  Harry  Parkes,  prit 
sur  lui  de  suspendre  la  publication,  et  invitale  belliqueux  polémiste 
à  dbnner  une  autre  carrière  à  son  ardeur. 

A  part  cette  exception,  la  presse  anglaise  mérite  généralement 
les  mêmes  éloges  que  celle  de  la  métropole.  Elle  sait  parler  avec 
feftneté  de  toutes  choses  et  se  taire .  à  propos.  On  ne  la  verra  pas 
attaquer  les  représentans  officiels  de  la  Grande-Bretagne ,  glisser 
des  insinuations*  malveillantes  sur  leur  caractère,  et,  si  elle  discute 
leurs  actes,  ce  sera  toujolirs  avec  mesure  et  urbanité.  Elle  i^-endra 
volontiers  sa  revanche  à  Tégard  des  autres  Européens,  qu'elle  mal- 
mène souvent  sans  pitié,  distribuant  sans  trop  d'égards  les  boutades 
et  les  leçons,  notamment  à  son  confrère  français.  Le  cabinet  d'Yédo 
s'inquiète  plus  qu'il  ne  veut  l'avouer  de  cette  publicité  gênante,  qui 
lui  rappelle  à  chaque  heure  la  place  considérable  qu'occupe  au 
Japon  l'élément  européen  et  le  contrôle  qu'il  y  exerce.  Telles  sont 
les  institutions  à  l'abri  desquelles  fonctionne,  au  Japon  et  en  Chine, 
mi  commerce  d'échange  dont  nous  allons  étudier  la  nature  et  l'ac- 
tivité dans  chacun  de  ces  pays. 

II. 

Ce  n'est  pas  sans  quelque  honte  qu'en  faisant  le  dénombrement 
des  principaux  articles  du  commerce  européen  avec  la  Chine  on  est 
obligé  de  donner  la  première  place  à  l'opium.  La  consommation 
de  cette  drogue  malsaine  a  été  la  cause  déterminante  sinon  unique 
de  la  guerre  de  1840  ;  elle  fait  encore,  il  faut  bien  le  dire,  la  préoc- 
cupation constante  des  consuls  anglais  dans  leurs  consciencieux 
rapports.  Après  s'être  élevée  en  1866  à  64,516  piculs,  elle  avait 
baissé  en  1869  à  53,413;  mais  en  1875  elle  s'est  relevée  à  66,461. 
Ces  chilïres  ne  comprennent  d'ailleurs  que  les  quantités  entrées 
dans  les  trade-ports.  Quant  aux  quantités  considérables  qui  passent 
par  la  douane  de  Canton,  elles  échappent  à  tout  contrôle.  L'aug- 
mentation des  dernières  années  est  d'autant  plus  douloureuse  à 
constater  que  la  production  indigène  du  Yunnan  et  de  l'ouest  s'est 
accrue  en  même  temps  considérablement  et  que  l'usage  de  ce 
toxique  paraît  s'être  de  plus  en  plus  généralisé. 

Après  l'opium,  qui  figure  aux  importations  pour  une  somme  de 
240  millions  de  francs,  viennent  les  cotonnades  et  les  lainages,  qui 
atteignent  ensemble  200  millions;  les  métaux  figurent  pour  23  mil- 
lions ,  le  coton  brut  pour  16  millions,  le  riz  pour  11  millions,  le 
charbon  de  terre  pour  6,  les  bois  d'ébénisterie  pour  7,  les  bois  de 
construction  pour  S.  Les  articles  les  plus  demandés  sont  ensuite  : 
le  ginseng,  le  sucre,  les  épices,  les  algues  marines,  l'indigo,  la 
sèche  de  mer,  les  nids  d'hirondelles,  les  aiguilles,  les  allumettes. 


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LE  œMMElCS  DB  LA  CHINE  SI  BU  JAPON.  91 

les  poissons  secs  ou  salés,  les  huiles,  le  rotm,  qui  montent  en* 
sQoble  pour'  187i  à  àà  milUons,  enfin  21  millions  sont  représentés 
par  divers  articles. 

En  tête  des  exportations,  il  faut  placer  le  thé,  dont  la  Chine  vend 
sumellement  à  l'Europe  pour  iOO  millioos  de  francs,  et  la  soie 
^ège  ou  en  cocons,  qui  atteint  225  millions.  Viennent  ensuite  :  la 
soie  en  pièces,  17  millions,  et  le  sucre,  là  millions  ;  ià  autres  mîlr- 
ik>Qs  soDt  représentés  par  la  cannelle,  les  nattes,  la  porcelaine,  le 
ppier«  et  26  par  des  articles  divers.  En  résumé,  le  commerce  dii- 
Dois  repose  principalement  sur  l'échange  de  Topium  et  des  coton- 
lades  de  l'Inde  et  de  Manchester  contre  le  thé  et  la  soie  de  Chine. 

La  clientèle  chinoise  constitue  pour  l'industrie  anglaise  une  bran- 
èe  toute  spéciale.  Inutile,  en  effet,  de  chercher  à  faire  accepter 
on  Fiîs  du  ciel  une  antre  forme  de  vêtement  ou  un  autre  métrage 
^  ceux  auxquels  ils  sont  habitués  de  temps  immémorial.  Il  a  donc 
fùn  installer  à  Manchester  des  métiers  destinés  à  fabriquer  les 
pièces  étroites  dans  lesquelles  le  tailleur  diinois  n'a  plus  que  quel- 
ques coups  de  ciseaux  à  donner  pour  découper  le  vêtement  du  coulie 
6a  du  petit  marchand.  D  en  est  de  même  des  lainages.  U  est  une 
sorte  de  drap  l^er  teint  en  gros  bleu  qui  vient  d'Angleterre  et  dont 
on  ne  trouverait  pas  à  acheter  une  axme  ailleurs  que  dans  les 
treaty-ports* 

n  s'ai  faut  bien  que  ces  produits  ne  rencontrent  aucune  concur- 
rence de  la  part  de  l'industrie  indigène.  Sans  parler  des  tissus  si 
répandus  en  Europe  sous  le  nom  de  Nankin,  les  tisserands  chinois 
Sibriquent  aussi  ces  cotonnades  bleues  qui  servent  à  l'habillement  de 
U  classe  ouvrière.  Cruellement  éprouvée  par  l'insurrection  des  Taï- 
pings,  qui  avait  arrêté  tous  les  métiers,  en  forçant  les  malheureux 
nUageois  à  se  réfugier  dans  les  villes  murées  et  les  consommateurs 
à  se  pourvoir  à  l'étranger,  cette  industrie  a  regagné  peu  à  peu  le 
terrain  perdu,  et  feit  d'autant  plus  de  progrès  que  les  manufacturiers 
mglais,  lancés  dans  une  concurrence  outrée,  ont  expédié  des  pro- 
duits médiocres  qui  ont  été  rejetés.  Le  consul  général  d'Angleterre 
a  Pékin,  dans  son  rapport  pour  1876,  signale  ce  fait  à  l'attention  de 
ses  compatriotes  en  leur  rappelant  que  les  Chinois,  s'ils  se  décident 
leotement  à  retirer  leur  clientèle,  se  déterminent  i-arement  à  la  ren- 
ée une  fois  reprise.  Quant  à  la  laine,  l'industrie  européenne  n'a  pas 
i  disputer  le  teiTain  à  des  produits  similaires.  Le  Thibet  fournit,  il 
est  vrai,  d'excellente  laine  de  chèvre,  mais  on  n'en  fait  que  des  tapis 
«fe  haut  prix,  du  même  mérite  que  ceux  de  Perse  ;  la  Mongolie 
Mmit  de  grands  troupeaux  de  moutons,  mais  leur  laine  est  de 
qualité  inférieure.  Quant  aux  plaines  voisines  du  littoral,  elles  pour- 
raient entretenir  de  riches  troupeaux,  mais  elles  sont  consacrées 
6»ns  partage  à  des  cultures  plus  intensives,  plus  rémunératrices. 


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92  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

comme  le  thé,  le  mûrier  et  le  coton.  A  part  quelques  draps  russes, 
les  lainages  anglais  ont  donc  toute  facilité  pour  se  répandre,  sur- 
tout dans  les  provinces  du  nord,  où  la  rigueur  du  climat  en  rend 
remploi  nécessaire. 

Le  thé  chinois  est  trop  connu  aujourd'hui  pour  qu'il  soit  besoin 
d'en  parler  longuement.  On  sait  que  cet  arbuste  donne  des  produits 
essentiellement  variables,  suivant  la  qualité  du  terrain  où  il  est 
planté,  Tépoque  à  laquelle  est  faite  la  cueillette  (car  il  y  a  parfois 
jusqu'à  trois  récoltes)  et  le  soin  apporté  à  la  torréfaction  des  feuilles. 
Le  thé  noir  ne  diffère  du  thé  vert  que  par  le  mode  de  préparation  ; 
il  subit  une  cuisson  de  plus,  et  perd  une  grande  partie  des  principes 
qui  constituent  ses  qualités  excitantes.  Le  thé  dit  de  caravane,  venu 
à  dos  de  chameau  par  la  Mongolie  et  la  Sibérie,  était  jadis  fort  jus- 
tement estimé  à  cause  de  sa  provenance  méridionale;  aujourd'hui 
que  la  même  qualité  vient  par  Canton  et  Hong-Kong,  il  n'a  plus 
d'autre  mérite  que  d'avoir  échappé  aux  avaries  du  transport  mari- 
time. Enfin,  sous  le  nom  de  thé  en  briques,  les  provinces  du  nord 
consomment  et  commencent  à  expédier  une  qualité  inférieure,  qui 
comprend  les  déchets  et  les  feuilles  médiocres  pressées  en  blocs 
compacts.  Cette  exportation  a  sensiblement  augmenté  dans  ces 
dernières  années  par  suite  de  la  consommation  faite  en  Californie 
et  ailleurs  par  les  innombrables  émigrans  chinois. 

Les  thés  de  Chine  ont  pour  cliens  fidèles  les  Anglais  de  toutes 
conditions,  chaque  sujet  du  Royaume-Uni  en  consommant  en 
moyenne  2  kilogrammes  par  an.  L'exportation  directe  pour  la 
France  a  commencé  en  1874,  et  s'est  élevée  pour  la  première  année 
à  418,560  kilogrammes*  Nous  sommes  encore,  pour  la  plus  grande 
partie  de  notre  consommation,  .tributaires  de  l'Angleterre.  L'Amé- 
rique importe  de  très  grandes  cargaisons,  mais  elle  s'est  depuis 
quelque  temps  habituée  au  thé  japonais,  qui  fait  une  concur- 
rence importante  au  thé  chinois.  Les  essais  faits  dans  l'Inde,  Si  Java 
et  en  Australie  pour  cultiver  le  thé  n'ont  pu  jusqu'ici  changer  sen- 
siblement l'état  du  marché. 

La  s«ie,  dont  le  nom  a  servi  aux  anciens  pour  désigner  le  peuple 
qui,  selon  toute  vraisemblance,  en  a  le  premier  connu  l'usage,  est 
encore  aujourd'hui  la  principale  industrie  chinoise.  Les  soies  grèges 
sont  d'une  bonne  et  solide  qualité.  Celles  qui  ont  été  moulinées  pai 
les  procédés  primitifs  des  indigènes  sont  peu  propres  au  tissage  pai 
nos  métiers,  et  les  négodans  préfèrent  les  expédier  à  l'état  brut, 
contrairement  aux  tendances  du  gouvernement  chinois,  qui  ho  vou- 
drait pas  laisser  dépérir  cette  industrie  et  serait  disposé,  assure-t-on, 
à  fournir  à  ses  sujets  les  moyens  d'améliorer  leur  fabrication.  Quant 
aux  soieries,  si  la  fantaisie  européenne  peut  demander  à  l'Empire  du 
Milieu  quelques-unes  de  ses  tentures  ou  de  ses  étoiles  écrues,  il  ne 

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LE  COlOfERCE  DE  LA  CHINE  ET  DU  JAPON.  93 

faut  jamais  perdre  de  vue  que  les  tissus  chinois,  absolument  inca- 
pables de  rivaliser  avec  notre  industrie  lyonnaise,  sont  néanmoins 
maintenus  à  des  prix  relativement  très  élevés  et  par  conséquent  peu 
engageaDs. 

Le  chiffre  des  affaires  avec  la  Chine  s'est  élevé  en  1873  à 
1,188,431,503  francs,  se  décomposant  en  590,366,&33  francs  à 
Timportation  et  597,065,070  à  l'exportation.  C'était  alors  et  c'est 
encore  aujourd'hui  (1)  la  Chine  qui  s'enrichit  à  nos  dépens,  mais 
Vintercour$e  n'en  est  pas  moins  profitable  à  l'Europe  en  lui  four- 
nissant les  matières  premières  et  le  débouché  de  plusieurs  grandes 
industries.  L'Angleterre,  par  elle-même  ou  par  ses  colonies,  ab- 
sorbe près  de  i  milliard,  soit  cinq  fois  plus  que  tous  les  autres 
pays  Réunis  ensemble.  La  balance  dç  son  commerce  avec  la  Chine 
est  toute  en  sa  faveur,  puisqu'elle  vend  pour  546  millions  de  mar- 
chandises et  n'en  achète  que  pour  A  30.  Le  reste  du  continent  eu- 
ropéen au  contraire,  n'ayant  que  peu  d'articles  à  fournir  à  l'Empire 
du  Milieu,  y  fait  une  recette  de  5  milUons  et  une  dépense  de  56  mil- 
lions. La  Russie  solde  ses  affaires  par  une  perte  de  25,209,000  francs 
presque  égale  à  leur  chiffre  total.  Mais  il  ne  faut  pas  oublier  qu'une 
grande  partie  des  échanges  avec  la  Russie  ayant  lieu  par  terre  peut 
échapper  beaucoup  plus  facilement  au  contrôle  de  la  douane  chi- 
noise, qui  nous  fournit  les  chiffres  ci-dessus  (2).  En  résumé,  les 
deux  principaux  intéressés  dans  ce  vaste  mouvement  commercial 
sont  l'Angleterre  et  la  Chine,  Londres  et  Calcutta  d'un  côté,  Shan- 
ghaï et  Canton  de  l'autre.  Le  rôle  de  la  France  est  plus  modeste. 
Tandis  que  le  pavillon  anglais  couvre  4,700,000  tonneaux  et  le  pa- 
villon américain  3,200,000,  on  n'en  voit  entrer  sous  le  nôtre  que 
137,000,  soit  environ  1/70  du  total  des  entrées  et  sorties. 

Les  détails  qui  précèdent  ont  déjà  fait  connaître  sur  quels  arti- 
des  repose  et  comment  s'exerce  cette  prodigieuse  activité.  La  na- 
Tigation  à  vapeur  trouve  un  emploi  facile,  dans  ces  mers^  inhos- 
pitalières aux  bâtimens  voiliers  ;  et  des  compagnies  se  sont  formées 

(1)  Les  chifEres  de  1875  sont  523,981,700  à  llmportation,  —532,559,400  à  PexporU- 
tkn;  la  balance  a  platôt  augmenté  en  fayeur  de  la  Chine. 

(2)  Void  pour  1875  le  tableau  représentant  la  part  prise  par  les  différentes  nations 
tt  commerce  chinois  : 

Possessions  anglaises 79.29  pour  100 

Continent  européen  moins  la  Russie    ...         7.10       — 

Amérique 6.29       — 

Russie,  via  Odessa  et  m  Sibérie 2.91       — 

Japon 3.19       — 

Philippines,  Cochinchine,  Siam,  Java,  etc.    .         1.22       — 

100.00 
LimportaDce  du  commercé  anglais  tend  à  diminuer  au  profit  des  autres  nations.  Il 
était  en  1872  de  85  pour  100  et  a  constamment  baissé. 


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9&  REYTJE  DES   DEUX  MONDES. 

en  grand  nombre  pour  les  navigations  transatlantique  et  fluviale 
ainsi  que  pour  le  cabotage  entre  les  ports  diinois.  Toutefois  deux 
faits  tendent  à  diminuer  cette  source  de  revenus  pour  les  étrai>- 
gers  :  c'est  d'une  part  le  bon  marché  croissant  auquel  tombe  le 
fret  par  suite  de  la  grande  concurrence  des  navires  qui  s'ofirent  à 
l'expéditeur;  c'est  d'autre  part  la  formation  récente  d'une  compagnie 
chinoise  pour  la  navigation  à  vapeur  sur  les  côtes,  dans  les  grands 
fleuves  et  jusqu'au  Japon.  Le  transport  des  coulies  pour  Gallao 
n'intéressait  que  le  Pérou  et,  dans  quelques  rares  occasions,  la 
France,  qui  prétait  parfois  son  pavillon  à  ce  trafic.  Il  a  aujourd'hui 
cessé  de  se  faire  à  Macao,  dont  la  ruine  n'a  pas  tardé  à  suivre  cette 
mesure  généreuse,  mais  peut-être  trop  radicale,  du  gouvernement 
portugais.  Aujourd'hui  la  Gh^ne  expédie  plus  d'émigrans  qpe  ja- 
mais; mais  ils  partent  de  Hong-Kong,  d'Âmoy  et  de  Swatow  sous 
pavillon  anglais. 

•  Quand  on  a  parcouru  les  quais  de  Hong-Kong  ou  les  rues  de 
Shanghaï,  on  n'est  pas  sans  avoir  encore  besoin  de  quelques  expli- 
cations pour  comprendre  comment  se  pratiquent  les  transactions 
internationales.  On  a  rencontré  dans  des  palais  spacieux  des  gent- 
lemen^ généralement  peu  affairés,  qui  mènent  une  vie  élégante; 
on  a  vu ,  au  rez-de-chaussée  de  leurs  habitations ,  des  bureaux  où 
quelques  employés  européens  ont  sous  leurs  ordres  un  petit  nombre 
d'employés  chinois.  Au  fond  d'une  cour  ou  même  dans  un  enclos 
séparé  et  entouré  de  murailles ,  des  magasins ,  dont  les  lourdes 
portes  s'ouvrent  de  temps  à  autre  pour  laisser  entrer  ou  sortir  des 
ballots.  On  a  d'autre  part  coudoyé  dans  les  ruelles  de  la  ville  indi- 
gène de  graves  marchands  à  la  figure  parcheminée,  au  teint  hâve,  les 
yeux  cachés  sous  de  grosses  lunettes  rondes  à  monture  de  corne. 
Mais  comment  se  fait  le  rapprochement  entre  ces  deux  sortes  de 
négocians  d'allures  si  différentes,  c'est  ce  que  l'on  ne  saisit  pas  du 
premier  coup.  Tout  le  commerce  en  effet  repose  sur  un  personnage 
mixte  attaché  à  chaque  maison  européenne,  et  sans  l'intermédiaire 
duquel  on  ne  fait  aucune  négociation,  le  compradore. 

Le  compradore  est  un  Chinois  qui  parle  couramment  l'anglais 
ou  tout  au  moins  le  pigeon  (1),  et  possède  des  notions  exactes  sur 
le  mode  de  placement  des  marchandises  européennes  et  les  meil- 
leures provenances  des  produits  chinois.  C'est  lui  qui,  par  ses  re- 
lations personnelles,  procure  à  son  patron  la  clientèle  des  courtiers 

(1)  Prononcez  pidjinn.  C'est  la  langue  qui  s'est  faite  toute  seule  dans  ces  parages  pour 
servir  de  moyen  d'échange  aux  deux  nations.  C'est  une  sorte  de  patois  composé  do 
mots  anglais  mal  prononcés  et  disposés  suivant  la  syntaxe  chinoise.  On  se  fera  une 
idée  de  ce  singulier  idiome  en  songeant  que  le  mot  môme  qui  le  désigne  n'est  autre 
que  la  transformation  dans  une  bouche  chinoise  du  mot  anglais  husinns  et  veut  dire 
en  effet  «  langue  des  affaires.  » 

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LE  COMMERCE  B£  LA  CHINB  ET  DU  JAPON*  95 

iDdigënes  et  par  suite  lui  fait  faire  presque  tous  ses  marchés,  au- 
cune affaire  ne  se  traitant  ou  du  moins  ne  s' engageant  directement. 
Le  compradore  doit  donc  se  renseigner  sur  les  mercuri^es,  sur  les 
Tsriations  dans  la  qualité  des  produits  de  telle  ou  telle  provenance, 
sur  le  crédit  et  la  solvabilité  des  contractans;  en  un  mot,  il  a  une 
responsabilité  considérable,  sans  être  cependant  assujetti  à  une 
garantie  quelconque.  Une  étroite  camaraderie  bu  plus  exactement 
une  solidarité  complète  règne  entre  tous  les  cotnpradores  d'un 
même  settlementy  qui  forment  une  sorte  d'association  non  pas  juri- 
diquement, mais  moralement  responsable  pour  les  fautes  d'un  de 
ses  menobres,  et  jouissant  d'un  crédit  illimité.  Il  est  telle  occasion 
dans  laquelle  un  énorme  déficit  fut  cmistaté  dans  la  caisse  tenue 
par  on  de  ces  employés.  Les  sacs  d'argent,  qui  étaient  censés  re- 
présenter le  stock  métallique  d'une  grande  banque,  avaient  été  rem- 
jiacés  par  des  sacs  de  plomb,  et  la  fraude  avait  passé  ainsi  inaperçue 
de  plus  d'un  vérificateur.  Le  coupable  demanda  quelques  heures 
pour  rapporter  plusieurs  centaines  de  mille  taëls,  et  n'eut  qu'à  pas- 
ser chez  ses  amis  pour  leur  reprendre  les  capitaux  qu'il  avait  placés 
atre  leurs  mains.  Tous  les  rieurs  furent  de  son  côté.  La  leçon  pro- 
fita-t-elle  à  la  banque,  dont  les  rëglemens  méticuleux  rendaient  obli- 
gatoire une  encaisse  aussi  inutile?  Le  caissier  avait  ùàt  une  fortune 
en  faisant  valoir  l'argent  ainsi  déplacé. 

Sans  recourir  à  ces  moyens  frauduleux,  le  compradore  peut  fa- 
cilement réaliser  des  bénéfices  importans,  parfois  plus  certains  que 
ceux  de  son  patron  accablé  de  frais  généraux;  il  obtient  de  ce- 
lui-ci une  remise  sur  les  aiOTaires ,  il  en  obtient  une  du  négociant 
indigène,  il  ajoute  à  cela  quelques  petites  opérations  personnelles 
et  place  à  gros  intérêts  ses  premiers  bénéfices;  de  sorte  qu'avec 
quelque  intelligence  (et  quel  Fils  du  ciel  en  manque  en  cette  ma- 
tière I),  il  arrive  très  vite  à  devenir  un  gros  personnage  avec  lequel 
le  ch^  de  maison  traite  de  puissance  à  puissance.  Ses  conseils  sont 
écoutés,  ses  préférences  sont  décisives.  On  sait  qu'à  moins  d'un 
juste  motif  de  plainte,  le  renvoyer  ce  serait  se  priver  pendant  long- 
temps d'un  employé  nécessaire.  Grâce  à  l'esprit  de  corps  si  déve- 
loppa dans  cette  catégorie,  et  en  général  chez  tous  les  Chinois,  à 
Toicontre  des  Européens,  ils  se  mettraient  en  grève  et  force  serait 
de  capituler.  Ces  égards  qu'il  exige,  le  compradore  les  mérite  par 
me  sorte  de  dévoûment  aux  intérêts  de  sa  maison,  par  une  assi- 
duité que  rien  ne  lasse,  une  patience  que  rien  ne  rebute  (et  il  en 
faut  dans  les  transactions  entre  Chinois),  par  des  qualités  solides 
sinon  aimables,  qui  en  font  un  serviteur  aussi  indispensable  que 
iacheux* 

Le  compradore  est  loin  d'être  le  seul  intermédiaire  par  lequel  il 
liut  passer  pour  arriver  au  productem:  ou  au  consommateur.  11  n'a 


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96  REVUE  DES   DEUX  MONDES* 

lui-même  affaire  le  plus  souvent  qu'à  des  courtiers  qui  sont  en  rap- 
port avec  le  paysan  ou  le  fermier.  Ces  courtiers  tiennent  dans  leurs 
mains,  grâ(je  aux  avances  qu'ils  leur  ont  faites  dans  quelque  mo- 
ment difficile,  les  malheureux  producteurs  à  qui  ils  font  durement 
la  loi;  mai$  eux-mêmes  sont  forcés  de  subir  le  contrôle  et  par  con- 
séquent de  payer  la  bonne  volonté  du  mandarin  local  qui  peut,  s'il 
lui  plaît,  gêner  leur  négoce  par  mille  vexations.  Il  faut  donc  faire 
la  part  de  ce  fonctionnaire,  celle  de  ses  subalternes,  celle  du 
moindre  scribe ,  et  la  marchandise  n'arrive  à  sa  destination  que 
grevée  de  toutes  ces  taxes  occultes,  plus'  inévitables  que  celles  éta- 
blies par  la  loi.  C'est  pour  se  fortifier  contre  ces  exactions  que  se 
sont  formées,  entre  gens  du  môme  métier,  des  corporations  qui 
réussissent  à  se  défendre  contre  l'excès  de  l'injustice  administra- 
tive, en  même  temps  qu'à  dicter  leur  loi  et  imposer  leurs  prix  aux 
négocians  étrangers  incapables  d'entamer  cette  autre  muraille  de  la 
Chine.  Rarement  ces  derniers  se  lancent  eux-mêmes  dans  l'inté- 
rieur pour  y  traiter  directement  leurs  affaires;  ils  ne  trouveraient 
que  des  autorités  antipathiques,  une  population  défiante,  une  clien- 
tèle accaparée  par  les  courtiers  en  titre ,  des  prix  maintenus  avec 
persistance  par  tout  un  district,  et  si,  après  bien  des  efforts,  ils  par- 
venaient à  vaincre  ces  obstacles  pour  expédier  au  port  voisin  un 
convoi  de  marchandises,  ils  courraient  de  grandes  chances  de  le 
voir  pillé  par  quelque  bande  de  malfaiteurs.  On  voit  qu'en  résumé 
le  pouvoir' régulateur  du  commerce  reste  entre  les  mains  chinoises, 
et  que  la  Chine  n'achète  et  ne  vend  jusqu'à  présent  que  ce  qu'elle 
veut,  au  prix  qui  lui  convient. 

Ce  serait;  sans  doute  faire  trop  d'honneur  au  négociant  chinois 
que  de  le  représenter  comme  un  modèle  de  délicatesse  et  de  désin- 
téressement, mais  il  sait  à  merveille  qu^  l'honnêteté  conmierciale 
est  le  meilleur  véhicule  du  crédit  ;  il  est  trop  habile  pour  manquer 
à  ses  engagemens,  trop  prudent  pour  en  contracter  d'exagérés.  Les 
relations  avec  lui  sont  parfaitement  sûres,  et,  comme  il  constitue 
l'une  des  classes  les  plus  éclairées  de  la  population,  c'est  sur  lui 
que  les  Européens  peuvent  le  mieux  compter  pour  leur  ouvrir  peu 
à  peu  l'accès  au  cœur  de  la  Chine;  mais  il  faut  se  garder  de  brus- 
quer les  choses  et  de  choquer  les  préjugés  locaux.  Les  Anglais,  qui 
donnent  ici  le  ton,  sont  des  maîtres  dans  l'art  de  ménager  les  sus- 
ceptibilités des  peuples  qu'ils  subjuguent,  de  transiger  avec  les 
croyances  religieuses,  les  superstitions  les  plus  absurdes  et  de  se 
faire  respecter  en  respectant  les  autres. 

Les  opérations  commerciales  n'ont  pas'  pour  unique  objet  des 
articles  de  consommation;  quelques-unes  roulent  aussi  sur  cette 
marchandise  plus  délicate  à  manier  que  toute  autre  :  l'argent.  Les 
banques  européennes,  en  tête  desquelles  il  faut  citer  la  Hong-K,ong- 


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LE  GOMMEBCE  DE  LA   CHINE  ET  DU  JAPON.  97 

et-Shanghaï-bank,  FOriental-bank  et  le  Comptoir  d'escompte  de  Paris, 
sont  venues  porter  une  rude  atteinte  au  monopole  des  grandes  mai- 
sons établies  au  début  :  les  Jardine,  les  Russell,  les  Dent,  qui  étaient 
seules  en  état,  par  l'importance  de  leurs  capitaux,  de  fonder  des 
éiablissemens  dispendieux  comme  ceux  qui  font  la  gloire  de  Shan- 
ghaï. Aujourd'hui  quiconque  offre  des  garanties  peut  trouver  dans 
ces  banques  des  capitaux  qu'il  rembourse  avec  ses  bénéfices  ;  on 
leur  emprunte  les  fonds  nécessaires  pour  les  achats  de  soie,  en  leur 
donnant  la  marchandise  en  gage  jusqu'à  son  arrivée  en  Europe  au 
moyen  d'une  formalité  désignée  dans  la  langue  du  commerce  sous 
le  nom  de  traite  documentaire  ;  et,  presque  sans  bourse  délier,  le 
débutant  bien  accrédité  auprès  d'une  banque  peut  louer  des  capitaux 
pour  une  saison,  les  rembourser  sur  le  produit  de  ses  ventes  à  Lyon 
ou  à  Londres  et  recommencer  ainsi  chaque  année.  La  facilité  de  ces 
opérations,  en  augmentant  la  concurrence,  a  rendu  les  bénéfices 
Binimes,  et  le  temps  des  rapides  coups  de  fortune  n'est  plus. 

IIL 

La  prospérité  des  settlements  étrangers  a  subi  de  nombreuses 
fluctuations  dont  il  faut  chercher  le  secret  tantôt  dans  des  pertur- 
bations locales,  tantôt  dans  des  causes  générales.  Au  lendemain  des 
traités,  en  1861,  on  se  plaignait  que  la  guerre  n'eût  en  rien  aug- 
menté les  débouchés  et  que  l'ouverture  de  nouveaux  comptoirs 
n'eût  servi  qu'à  détourner  la  clientèle  dans  les  anciens  établisse- 
mens  sans  en  procurer  une  nouvelle  à  l'Europe.  La  rébellion  des 
Taï-pmgs  sévissait  alors  dans  toute  sa  force,  et  les  marchandises 
ne  pouvaient  arriver,  à  travers  les  bandes  de  pillards  et  d'incen- 
diaires, jusqu'aux  ports  d'embarquements  Mais,  par  un  singulier  re- 
tour des  choses  d'ici-bas,  cette  rébellion,  qui  désolait  le  commerce 
de  la  Chine,  allait  faire  la  fortune  de  Sanghw.  Cette  ville  fut  en  effet 
le  foyer  d'une  msurrection  partielle  ainsi  que  toute  la  province  du 
Uangshu.  Tout  ce  qui  avait  un  patrimoine  à  défendre  vint  deman- 
der l'hospitalité  sur  la  concession  européenne,  respectée  par  la 
révolte  et  défendue  par  les  troupes  anglaises.  Des  maisons  bâties 
»  toute  hâte  reçurent  les  réfugiés,  que  l'on  comptait  par  cen- 
taines de  mille;  les  terrains  acquirent  un  prix  exorbitant;  tout  le 
monde  se  fit  entrepreneur  de  logemens.  Le  sort  de  la  guerre  venait 
d'amener  dans  la  nasse  européenne  une  riche  capture  que,  pendant 
trois  ans,  on  exploita  sans  vergogne.  Il  faut  avoir  vu,  disent  les 
témoins  oculaires,  Shanghaï  à  cette  époque,  pour  se  faire  une  idée 
du  mouvement  qui  l'animait  et  de  la  fièvre  des  affaires  en  présence 
de  ces  consommateurs  forcés,  bloqués  par  les  rebelles  dans  la  ville 
européenne. 


lOJiB  xrvm.  —  iS78. 

t 


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A8  rnsniE  DE5  DEUX  IfOIflH»* 

La  fin  de  la  révolte  marqua  aussi  la  fin  de  cette  ère  de  prospérité 
violente.  Le  Chinois  avait  eu  beau  goûter  pendant  trois  ans  nos  pro- 
duits, il  retourna,  dès  qu'il  le  put,  à  son  foyer  en  cendres,  laissant 
vides  les  maisons  construites  pour  lui,  dont  les  carcasses  inutiles 
sont  aujouixl'hui  en  train  de  périr  comme  les  carènes  d'une  flotte 
naufragée.  Plus  de  locataires,  plus  de  ressources  pour  payer  les 
terrains  achetés  à  crédit  et  les  constructions  élevées  à  force  d'em- 
prunts. La  secousse  avait  été  terrible  ;  elle  fut  salutaire.  On  com- 
prit qu'il  fallait  renoncer  aux  bénéfices  extraordinaires,  aux  coups 
de  bourse;  qu'il  fallait  faire  du  commerce  et  non  de  la  spéculation. 
Jusque4à,  on  avait  tout  osé  :  un  négociant  faisaitvenir  une  immense 
cargaison  de  tel  ou  tel  article,  sans  connaître  le  moyen  de  l'écou- 
ler, et  faisait  fortune  ou  faillite  suivant  qu'il  avait  deviné  juste. 
Deux  maisons  rivales  envoyaient  jusqu'à  Singapore  des  steamers  à 
fortes  machines  au-devant  de  la  malle,  pour  rapporter  avant  son 
arrivée  les  dernières  cotes  des  marchés  anglais  ou  lyonnais,  d'après 
lesquelles  on  pouvait  spéculer  à  coup  sûr. 

Aujourd'hui  le  télégraphe,  qui  arrive  à  Shanghaï  de  deux  côtés, 
par  voie  de  Sibérie  et  par  voie  des  Indes,  a  changé  la  situation.  Une 
concurrence  plus  vaste  s'est  établie  ;  l'Europe  a  produit  en  plus 
grande,  en  trop  grande  quantité,  et  la  dépréciation  qui  s'en  est  suivie 
a  diminué  les  bénéfices  des  intermédiaires.  Les  Chinois,  de  mieux 
en  mieux  renseignés  sur  Tétat  de  la  demande  en  Europe,  ne  fixent 
leur  prix  qu'à  bon  escient.  Ils  se  font  eux-mêmes  importateurs  ou 
exportateurs  et  s'approprient  une  partie  des  profits.  En  un  mot,  si 
le  chiffre  d'affaires  n'a  que  faiblement  diminué,  les  avantages  per- 
sonnels qu'en  retiraient  les  fondateurs  de  Shanghaï  ont  singulière- 
ment décru.  Qu'on  ajoute  l'encombrement  général  du  marché  euro- 
péen dans  certaines  années,  la  baisse  des  soies  à  Lyon,  et  Ton 
comprendra  aisément  d'où  viennent  les  plaintes  individuelles  que 
l'on  entend  retentir  de  toutes  parts  et  que  l'éloquence  des  statis- 
tiques générales  les  plus  consolantes  ne  calme  pas. 

L'histoire  des  treaty-ports  n'est  qu'une  série  de  doléances,  tantôt 
d'un  côté,  tantôt  de  l'autre.  Celles  du  gouvernement  chinois  ont 
eu  longtemps  pour  objet  la  contrebande  effrénée  qui  se  pratiquait; 
les  douanes  placées  entre  les  mains  des  mandarins  étaient  si  mal 
gérées  qu'une  bonne  partie  des  entrées  échappait  à  la  surveillance 
et  qu'une  faible  partie  des  recettes  accusées  parvenait  jusqu'au  tré- 
sor impérial.  A  la  suite  des  traités  de  1860,  le  produit  (tes  douanes 
fut  affecté  au  paiement  de  l'indemnité  de  guerre  fixée  à  8  millions 
de  taëls  (ou  60  millions  de  francs);  on  n'avait  pas  réfléchi  que,  ces 
taxes  étant  uniquement  levées  sur  le  commerce  étranger,  c'était 
l'Europe  qui  allait  faire  les  frais  de  l'indemnité  qu'elle  stipulait.  Le 
cabinet  de  Pékin  se  montra  aussitôt  fort  empressé  de  porter  l'ordre 


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LE  COMMBBCE  M  LA  CHINE  ET  DU  JAPON.  99 

et  l'exactitude  dvis  cette  administration,  et  ne  crut  pouvoir  mieux 
Caire  pour  cela  que  de  la  confier  à  des  mains  européennes.  Sur  le 
conseil  de  lord  Elgin,  un  Anglais,  H.  Hart,  fut  placé  en  1861  à  la 
téta  des  douanes.  Il  est  entouré  d'un  groupe  nombreux  d'Euro- 
péens fort  distingués,  fort  bien  rétribués,  recrutés  parmi  l'élément 
le  plus  actif  des  légations  et  des  consulats,  dont  le  personnel  se 
trouve  ainsi  fort  appauvri.  Cette  organisation  fonctionne  encore 
sous  ie  même  chef,  qui  est  l'un  des  principaux  personnages  de  la 
Chine  officielle  ;  elle  a  donné  lieu  au  début  à  toute  sorte  de  récri- 
minations de  la  part  des  négocians  étrangers,  gênés  dans  leurs  habi- 
tudes; elle  est  reconnue  aujourd'hui  comme  excellente  et  peut 
donner  une  idée  de  la  sagesse  du  gouvernement  chinois,  qui  sait 
faire  violence  à  sa  haine  des  barbares  toutes  les  fois  qu'il  y  voit  son 
avantage.  Le  tarif  des  droits  fixes  établis  par  le  traité  de  1860  est 
d'ailleurs  très  modéré  et  peut  passer  pour  le  moins  protecteur  du 
iDonde.  Si  on  le  compare  avec  le  prix  moyen  auquel  se  vendent  en 
Chine  les  objets  sur  lesquels  il  porte,  on  trouve  que  les  droits  re- 
présentent : 

Pour  l'opium. 6  3/4  pour  100  do  la  valear. 

Poar  les  cotonnades  supérieures  .  6  7/10  — 

Pour  les  cotonnades  inférieures   .  1  7/10  — 

on,  suivant  la  qualité/  ...  3   à   5  — 

Pour  les  lainages  supérieurs    ..  3  à   5  1/2  — 

Pour  les  lainages  inrôriears.    ..  2  à   3  1/2  — 

Pjur  les  métaux 5  1/2  — 

Pour  le  tbé  noir 11  4/10  — 

Pour  le  thé  vert 8  0/10  — 

PooT  la  soie  grège 2  8/iO  — 

Pour  les  aUumettOB 5  — 

Pour  rhorlogerie 5  -— 

En  outre  une  série  d'articles  sont  exempts  de  droits,  quoique  cer- 
tains d'entre  eux  constituent  une  branche  de  commerce  assez  con- 
sidérable. De  ce  nombre  sont  les  denrées  alimentaires  destinées 
aux  consommateurs  européens,  le  tabac  à  fumer,  les  spiritueux, 
la  parfumerie  et  la  droguerie. 

Dne  fois  débarquées  et  retirées  de  la  douane,  les  marchandises 
étrangères  ne  devraient  plus  acquitter,  pour  pénétrer  dans  Tinté- 
rieur,  que  le  droit  de  transit  stipulé  par  l'article  23  du  traité. 
Moyennant  le  paiement  de  ce  droit,  toute  marchandise  de  prove- 
nance européenne  ou  à  destination  d'un  comptoir  européen  est 
affranchie  en  principe  de  toutes  les  taxes  connues  sous  le  nom  de 
li-kin,  exigées  à  chacune  des  barrières  qui  couvrent  la  Chine  d'un 
réseau  de  douanes  intérieures.  11  fallait  en  effet  assurer  la  liberté 
I  de  drcalation  aux  produits  du  commerce  étranger  et  de  l'industrie 
iadigèDe,  sans  quoi  l'ouverture  des  trade-ports  n'eût  été  qu'une 

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100  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

vaine  comédie.  Ces  droits  de  ^transit,  d'ailleurs  très  modérés, 
s'élèvent  à  la  moitié  du  tarif  douanier  et  à  2  1/2  pour  100  sur  les 
objets  exempts  du  droit  d'entrée  ou  de  sortie.  Toute  marchandise 
étrangère  voyageant  vers  l'intérieur  doit  être  accompagnée  d'un 
passavant  délivré  par  la  douane  du  port  de  débarquement  ;  toute 
marchandise  indigène  se  rendant  vers  un  treaty-port  pour  le 
compte  d'un  étranger  doit  se  munir  d'une  semblable  passe  à  la 
première  barrière  qu'elle  rencontre.  L'opium  seul  est  excepté  de 
cette  mesure  protectrice.  Il  ne  peut  voyager  dans  l'intérieur  que 
comme  propriété  chinoise  et  sous  le  coup  de  toutes  les  taxes  qu'il 
peut  plaire  aux  mandarins  de  lui  imposer.  Chaque  caisse,  dit-on, 
supporte  environ  20  livres  sterling  d'impôts  divers  avant  même  de 
quitter  le  port  ;  s'il  en  est  ainsi  sous  les  yeux  du  consul  anglais,  on 
peut  juger  du  sort  qui  attend  ce  produit  dans  l'intérieur. 

Mais  il  s'en  faut  de  beaucoup  que  les  dispositions  des  traités  re- 
latives au  transit  soient  scrupuleusement  exécutées.  A  la  vérité, 
dans  les  districts  du  nord  et  dans  la  province  de  Kwangtung,  les  /i- 
kin  ou  taxes  de  barrières  sont  si  faibles  qu'il  y  a  peu  d'intérêt  à  en 
exempter  la  marchandise  par  l'acquittement  préalable  du  droit  de 
transit,  et  il  est  juste  d'ajouter  que,  dans  la  généralité  des  pro- 
vinces ,  les  convois  protégés  par  le  passavant  régulier  cheminent 
librement;  mais,  à  l'inverse,  dans  les  provinces  du  centre  et  sur  le 
cours  du  Yang-tse-kiang,  les  produits  qui  font  route  vers  les  ports 
sont,  en  dépit  de  toutes  les  précautions  prises  par  les  expéditeurs, 
en  butte  à  toute  sorte  de  vexations  et  de  contributions,  et  les  plaintes 
à  ce  sujet  n'ont  fait  qu'augmenter  dans  les  dernières  années. 
Non  pas  que  le  gouvernement  chinois  viole  ouvertement  l'ar- 
ticle 23  du  traité  ;  mais,  si  les  autorités  locales  ne  perçoivent  pas  les 
li'kin^  elles  ont  mille  moyens  de  frapper  la  marchandise,  soit  en 
cours  de  voyage  par  des  taxes  spéciales  et  extraordinaires  pour  la 
guerre,  pour  l'indemnité  de  guerre,  pour  l'anéantissement  de  la 
rébellion,  pour  la  reconstruction  des  digues  d'un  canal  ou  d'un 
fleuve,  ou  bien  entre  les  mains  du  producteur  et  avant  toute  prise 
de  possession  européenne,  de  sorte  que  les  passes  et  les  acquits  ne 
servent  tout  au  plus  qu'à  éviter  les  retards,  mais  n'assurent  pas  la 
franchise. 

Aux  plaintes  des  étrangers,  le  gouvernement  chinois  répond 
qu'ils  ne  sauraient  sans  abus  s'ingérer  dans  ses  affaires  intérieures 
en  critiquant  des  taxes  générales  ou  locales  dont  il  lui  plaît  de  frapper 
toutç  une  catégorie  de  produits.  Il  ajoute,  la  plupart  du  temps,  que 
les  prélèvemens  taxés  d'arbitraires  ont  porté  sur  des  marchandises 
qui  se  couvraient  d'un  nom  européen  pour  arriver  aux  ports  de  la 
côte,  en  réalité,  au  compte  d'un  négociant  indigène.  Tout  dernière- 
ment, la  suppression  des  li-kin  était  au  nombre  des  conditions  dont 


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LE   COBIMERCE   DE  LA   CHINE   ET  DU  JAPON.  101 

le  ministre  d'Angleterre  à  Pékin,  M.  Wade,  avait  déclaré  au  Tsung- 
li-yamen  qu'il  faisait  la  rançon  du  meurtre  de  M.  Margary  (1). 

Mais,  il  faut  bien  le  reconnaître,  la  mauvaise  volonté  du  pouvoir 
central  n'est  pas,  en  cette  matière,  le  seul  obstacle  à  renverser; 
l'insuflisance  des  revenus  du  trésor  et  l'absence  de  direction  centrale 
dans  l'administration  des  finances  publiques  sont  les  difficultés  fon* 
damentales,  qu'il  faudrait  préalablement  vaincre  avant  de  donner 
satisfaction  aux  étrangers.  Les  Chinois  oseront-ils  mettre  un  Euro- 
péen à  la  tête  de  leurs  finances  comme  il  l'ont  fait  pour  leurs 
douanes?  C'est  peu  probable,  et  cependant  ce  serait  le  seul  moyen 
d'y  mettre  un  peu  d'ordre. 

Ce  n'est  pas  d'ailleurs  le  seul  changement  à  l'état  existant  que 
réclame  le  commerce  européen.  Outre  certaines  modifications  au 
tarif,  il  insiste  surtout  sur  les  moyens  d'accélérer  et  de  resserrer 
les  relations  commerciales,  sur  la  création  de  voies  ferrées,  de  li  - 
gDes  télégraphiques  et  de  services  réguliers  de  navigation  fluviale, 
enfin  sur  le  droit  pour  les  étrangers  de  s'établir  dans  l'intérieur  du 
pays.  Mais  le  gouvernement  de  Pékin  ne  se  soucie  nullement  de 
fortifier  des  liens  qui  lui  semblent  des  chaînes  et  de  hâter  le  déve- 
loppement du  commerce  avant  que  les  industries  nationales  soient 
en  état  de  supporter  la  concurrence. 

Paraître  en  voie  de  progrès  aux  yeux  de  l'Europe  est  le  moindre 
des  soucis  et  la  dernière  des  préoccupations  des  Chinois.  Nous 
sommes  volontiers  portés  à  les  regarder  comme  des  barbares  obtus 
et  pétrifiés,  parce  qu'ils  n'admirent  pas  sans  réserve  tous  les  pro- 
duits de  cette  civilisation  dont  nous  sommes  si  fiers.  Notre  orgueil 
s'indigne,  et  notre  rancune  nous  égare.  Il  faut  en  convenir;  leurs 
hommes  d'état  nous  jugent  froidement,  nous,  nos  machines,  nos 
engins,  nos  idées,  nos  besoins  et  tout  l'attirail  branlant  et  compli- 
qué de  notre  existence  européenne  ;  ils  ne  se  trompent  ni  sur  les 
mérites  ni  sur  les  misères  de  nos  sociétés  occidentales,  ni  sur  le 
degré  d'aptitude  de  leurs  compatriotes  à  notre  genre  de  vie  mo- 
derne. Ils  n'ont  pas  d'illusions  sur  nous  et  n'en  ont  guère  sur  eux- 
mêmes.  Ils  savent  à  quoi  s'en  tenir  sur  notre  fausse  grandeur 
comme  sur  leur  force  et  leur  faiblesse  réelles.  Chacun  d'eux  est 
doublé  d'un  philosophe  aussi  dédaigneux  de  l'opinion  des  barbares 
qu'il  est  peu  friand  de  leur  contact,  et  ne  goûtant,  de  leur  com- 
merce forcé,  que  le  profit  positif  qu'il  en  peut  retirer.  Malgré  qua- 
rante ans  d'trUercoursey  deux  invasions,  trois  traités  léonins,  une 
prodigieuse  décomposition  et  une  caducité  manifeste,  la  Chine  s'ap- 
partient encore  et  a  résolu  de  s'appartenir  toujours  en  présence 
de  l'Europe  impatiente  et  impuissante. 

(1)  Le  traité  de  Che-fou,  conclu  à  la  suite  de  laborieuses  négociations,  a  on  effet  sup- 
primé les  ii-kin^  en  principe. 


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102  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


IV. 

Au  Japon,  les  négocians  ont  trouvé  un  terrain  plus  accessible, 
quoique  moins  sûr  qu'en  Chine,  et  rencontré,  dans  la  population,  à 
la  fois  moins  d  aptitude  et  plus  de  complaisance.  Il  manque  en  effet 
au  Japonais  la  plupart  des  grandes  qualités  commerciales.  Tordre, 
la  méthode,  la  sûreté  du  coup  d'œil,  l'esprit  large  et  Téconomie; 
mais  il  a  en  revanche  une  intelligence  très  vive  et  très  ouverte,  un 
grand  amour  des  nouveautés,  un  certain  empressement  à  satisfaire 
l'acheteur,  une  vraie  hardiesse  de  spéculation  ;  de  telle  sorte  que 
s'il  fait  médiocrement  ses  affaires;  il  aide  les  autres  à  faire  les  leurs. 
On  ne  trouverait  pas  cinq  ou  six  millionnaires  parmi  les  indigènes, 
et  une  fortune  de  50,000  dollars  passe  chez  eux  pour  considérable; 
mais  plus  d'un  négociant  européen  a  fait  fortune  à  leurs  dépens, 
tandis  que  peu  de  Chinois  se  sont  ruinés  en  traitant  avec  les  Euro- 
péens. D'une  manière  plus  générale,  tandis  que  le  commerce  enri- 
chit la  Chine,  il  appauvrit  le  Japon,  qui  exporte  beaucoup  moins 
qu'il  n'achète  et  se  dépouille  ainsi  de  son  numéraire. 

Les  articles  du  commerce  d'importation  sont  plus  nombreux 
qu'en  Chine.  Il  faut  placer  en  premier  lieu  les  tissus  de  toute 
sorte,  indiennes, calicots,  flanelles,  tricots,  velours,  lainages,  couver- 
tures, qui  s'élèvent  ensemble,  en  1875,  à  14,847,205  piastres  (1). 
Les  métaux  figurent  pour  1,164,963  piastres;  les  armes  et  muni- 
tions pour  44,576.  Les  articles  divers,  comprenant  la  verrerie,  la 
pharmacie,  l'horlogerie,  le  pétrole,  les  machines,  la  chaussure, 
la  coiffure,  le  savon,  le  cuir,  le  vin,  la  bière*,  les  denrées  alimen- 
taires, atteignent  le  chiffre  de  8,546,835  piastres.  Enfin,  sous  le 
nom  de  produits  d'Orient,  les  statistiques  révèlent  l'importation 
d'une  somme  de  4,863,488  piastres  de  marchandises  d'origine  chi- 
noise, consistant  principalement  en  sucre  et  coton.  Parmi  les  tissus, 
l'Angleterre  fournit  le  plus  gros  contingent  des  cotonnades,  mais  la 
France  expédie  en  grande  quantité  des  mousselines  de  laine  qui  con- 
viennent parfaitement  au  goût  indigène.  Le  cuir,  les  chaussures,  le 
pétrole  viennent  d'Amérique,  les  machines  de  Glascow  et  des  ateliers 
des  forges  et  chantiers  où  elles  sont  fabriquées  sur  commande,  l'hor- 
logerie de  Suisse,  le  savon,  la  parfumerie,  la  droguerie  de  France 
et  de  Hollande,  la  bière  d'Angleterre.  La  plus  curieuse  des  révéla- 
tions de  cette  statistique,  c'est  la  quantité  de  produits  chinois  qui 
se  fraient  un  chemin  jusqu'au  marché  japonais.  Presque  toutes  les 
industries  européennes  y  ont  un  débouché  plus  ou  moins  considé- 

(1)  La  piastre  mexicaine,  dont  la  valeur  intrinsèque  est  de  5  fr.  i5,  sert  &  toutes  les 
tnDsartions  internationales  en  Chine  et  au  Japon.  Son  coura,  après  avoir  atteint  5,85, 
est  tombé  à  4,50. 


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LE   COUMERGE   DE   LA   CHINE   ET   DU  JAPON.  lOS 

rable,  depuis  le  fabricant  de  vélocipèdes  jusqu'au  marchand  de  para- 
pluies à  bas  prix. 

Les  principaux  objets  d'exportation  sont  la  soie  grège  et  le  thé, 
le  premier  atteignant  en  1875  5,739,691  piastres  et  le  second 
6,915,692.  Viennent  ensuite  les  graines  de  ver  à  soie  pour  474,921 
piastres,  le  cuivre  pour  4-25,160,  le  tabac  pour  201,148,  la  cire 
v^étale,  le  camphre,  le  charbon,  le  poisson  sec,  le  riz  pour 
1,874,942,  et  des  articles  divers  s'élevant  à  2,384,890  piastres, 
parmi  lesquels  il  faut  ranger  les  laques  et  les  porcelaines.  Quand  on 
examine  en  détail  les  tableaux  d*oii  sont  extraits  ces  chiAres,  on 
y  remarque  beaucoup  moins  de  fixité  que  dans  les  documens  cor- 
respondans  relatifs  à  la  Chine.  Le  commerce  a  ici  des  allures  moins 
régulières  et  quelquefois  capricieuses  ;  il  subit  les  fluctuations  du 
seotinient  public  et  reflète  Tengoûraent  qui  se  produit  tantôt  pour 
an  article,  tantôt  pour  un  autre,  un  jour  pour  les  lapins  aux 
longues  oreilles,  le  lendemain  pour  les  chapeaux  de  haute  forme. 
Une  seule  colonne  de  ce  tableau  reste  invariablement  composée  de 
même,  c'est  celle  des  exportations,  qui  ne  changent  pas  plus  de 
nature  qu'elles  ne  s'accroissent.  En  d'autres  termes,  les  rersources 
demeurent  les  mêmes,  limitées  et  médiocres,  mais  les  achats  aug- 
mentent et  les  fantaisies  se  multiplient. 

Nous  ne  dirons  qu'un  mot  de  chacun  des  produits  indigènes  et 
des  conditions  de  leur  vente.  La  soie,  par  sa  nature  d'article  de 
luxe,  est  sujette  à  de  grandes  variations,  et  souffre  de  toutes  les 
catastrophes  qui  forcent  le  monde  à  serrer  les  cordons  de  sa  bourse. 
En  1868,  au  moment  où  l'insurrection  des  Taï-pings  entravait  la 
production  chinoise,  elle  se  vendait  880  dollars  le  picul  {ôÔ  kilo- 
grammes). Mais  depuis  les  événemens  (fe  1870  elle  a  subi  une  dé- 
pression considérable;  elle  est  tombée  en  1S74  à 500  dollars;  puis 
elle  a  repris  en  1876  des  cours  plus  élevés.  Pourtant  les  quantités 
exportées  n'ont  pas  cessé  de  diminuer.  Outre  la  concurrence  chi- 
noise, qui,  jetant  sur  le  marché  80,000  balles  par  an,  écrase  sans 
peine  les  13,000  balles  du  Japon,  la  soie  subit  d'autres  causes  de 
dépréciation.  La  première  est  le  fléau  du  grainage  qui  s'est  exercé 
jusque  dans  ces  dernières  années;  les  producteurs  japonais,  allé- 
chés par  de  gros  gains,  vendaient  aux  sériculteurs  européens, 
pour  en  faire  des  élèves,  leurs  meilleurs  œufs  de  ver  à  soie,  ne 
gardant  pour  leurs  propres  magnaneries  que  ceux  de  qualités  infé- 
rieures; le  mérite  de  leurs  cocons  et  de  leur  soie  s'en  ressentait  né- 
cessairement l'année  suivante  ;  ils  avaient,  comme  Panurge,  «  mangé 
leur  bled  en  herbe.  »  A  cette  cause  de  dépréciation  s'en  ajoutait 
une  autre  ;  les  fileuses  japonaises,  en  se  hâtant  de  beaucoup  pro- 
duire pour  suffire  au  marché,  se  gâtaient  la  main.  Heureuse- 
ment le  commerce  des  graines  a  complètement  cessé;  les  cartons, 


i 


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lOh  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

après  s'être  vendus  4  dollars,  sont  tombés  à  presque  rien,  par  suite 
de  la  cessation  de  la  demande,  et  les.  éleveurs  japonais  n'en  feront 
plus;  le  gouvernement  s'occupe  d'améliorer  la  culture  du  mûrier 
et  la  confection  de  la  soie.  Il  a  institué  à  Yédo  une  école  de  séricul- 
ture,  et  à  Tomyoka,  par  les  soins  de  M.  Brunat,  une  filature  très 
importante.  Il  compte  vulgariser  une  méthode  et  des  mécanismes 
plus  perfectionnés  que  les  engins  primitifs  dont  se  servent  les 
paysannes. 

C'est  aux  États-Unis  que  se  rend  tout  le  thé  exporté  du  Japon  ; 
il  y  obtient,  grâce  à  son  bon  marché  et  à  une  préparation  spéciale, 
un  grand  succès.  Mais,  comme  il  est  arrivé  pour  la  soie,  les  pro- 
ducteurs ont  voulu  forcer  leur  récolte,  ils  ont  jeté  sur  le  marché 
des  feuilles  cueillies  et  séchées  à  la  hâte,  en  si  grande  quantité 
que  la  marchandise  s'est  trouvée  dépréciée.  D'ailleurs  l'Amérique 
ne  peut  consommer  au-delà  de  ce  qu'elle  importe  actuellement,  et, 
comme  elle  est  le  seul  client  du  Japon,  beaucoup  de  planteurs  ja- 
ponais renoncent  à  cette  culture,  faute  de  débouchés  rémunéra- 
teurs. On  sait  que  le  thé  japonais,  d'un  usage  universel  dans  le 
pays  même,  ne  possède  aucune  des  qualités  de  goût,  de  couleur  et 
de  parfum  du  thé  chinois,  et  n'aurait  aucune  chance  de  lui  faire 
concurrence  en  Europe. 

Le  tabac  s'exporte  peu.  Les  manufactures  européennes  en  achè- 
tent cependant  annuellement  quelques  manoques  destinées  à  faire 
des  mélanges.  2,640,000  livres  seulement  sortent  des  ports  sur 
une  production  de  52  millions  de  livres  japonaises.  Gomme  le 
tabac,  le  riz  et  le  saki  ou  eau-de-vie  qu'on  en  retire  se  consom- 
ment sur  place.  L'exportation  du  riz  n'est  d'ailleurs  pas  libre;  elle 
est  soumise  au  bon  plaisir  du  gouvernement,  qui  tantôt  l'autorise 
et  tantôt  l'arrête,  suivant  qu'il  y  a  ou  non  surabondance,  mais  de 
manière  à  ne  laisser  jamais  s'élever  le  prix  de  la  denrée.  On  cal- 
cule que  près  de  2  millions  d'hectares  de  rizières  produisent 
27  millions  de  kokous  (ou  48milUons  d'hectolitres),  dont  66,000 
(ou  118,500  hectolitres)  seulement  sont  exportés.  C'est  la  première 
de  toutes  les  cultures  aux  yeux  des  Japonais  ;  pas  un  pouce  n'est 
perdu  des  terres  arrosées  où  il  peut  pousser  ;  mais,  faute  de  con- 
fiance dans  l'utilité  des  autres  céréales,  d'immenses  plateaux  où  elles 
pourraient  prospérer  restent  incultes  et  déserts;  le  jour  où  ces 
terres  seraient  mises  en  valeur,  elles  pourraient  servir  de  grenier 
aux  pays  voisins  et  à  l'Europe  elle-même. 

La  production  du  charbon,  tiré  principalement  des  mines  de  Ta- 
kasima  (près  Nagasaki),  va  en  augmentant  :  elle  était  en  1873  de 
93,000  tonnes,  elle  est  aujourd'hui  de  174,000.  La  mine  de  Taka- 
sima  n'est  pas  seulement  la  plus  abondante  et  la  mieux  exploitée, 
c'est  la  seule  qui  fournisse  un  charbon  de  bonne  qualité,  brûlant 


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LE   C03IMERCE   DE  LA   CHINE   ET  DU  JAPON.  105 

sans  eàcrasser  les  machines  et  ne  donnant  que  8  1/2  parties  de 
cendres. 

Le  tableau  suivant  montre  comment  s'établit  la  balance  entre  le 
Japon  et  l'Europe  : 


IMPOHTATIOIIV.  EXPORTATIONS. 


i871 

17,745,605 

19,184,805 

36,930,410  piastres. 

i872 

26,188,441 

24,294,532 

50,482,973      — 

1873 

27,440,068 

29,660,994 

48,105.062      — 

1874 

24,223,629 

20,001,637 

44,225,266      - 

1875 

20,467,067 

18,014,890 

47,481,957      - 

1876 

23,681,416 

27,233,013 

50,914,429      - 

On  voit  par  ces  chiffres  qu'à  part  la  dernière  année,  où  le  marché 
des  soies  a  subi  des  fluctuations  tout  à  fait  extraordinaires,  par 
suite  des  craintes  qu'inspirait  la  récolte  française,  le  chiffre  des 
importations  a  constamment  augmenté  par  rapport  à  celui  des  ex- 
portations. Gomme  corollaire,  l'exportation  des  métaux  précieux 
et  de  la  monnaie  d'or  est  devenue  diaque  année  plus  considérable  : 
elle  a  atteint,  en  1875,  13  millions  33,771  piastres.  Si  l'on  com- 
pare l'importance  respective  du  commerce  japonais  et  chinois,  on 
trouve  que  l'un  est  à  l'autre  comme  250  millions  de  francs  sont  à 
1,188  millions,  c'est-à-dire  un  peu  plus  de  1/5. 

Les  documens  émanés  des  douanes  japonaises  n'indiquant  ni  la 
provenance  ni  la  destination  des  diverses  marchandises,  il  est  im- 
possible de  se  rendre  exactement  compte  de  la  part  que  prend 
chaque  nation  dans  ces  échanges.  On  peut  cependant  s'en  faire  ap- 
proximativement l'idée  par  le  tableau  des  différens  pavillons  sous 
lesquels  ont  voyagé  les  marchandises  de  toute  sorte.  Voici  ce  ta- 
bleau pour  l'année  1876  : 


PAVILLOHS. 

Anglais 

356  navires. 

301,832  tonnes. 

Américain 

167 

. 

237,182      — 

Allemand 

45 

— 

15,370      — 

Français 

38 

— 

47,803      — 

Russe 

29 

— 

10,273      — 

Danois 

10 

— 

4,180      — 

Suédois 

9 

— 

5,124      — 

CaiinoU 

9 

— 

5,799      — 

HoUaodais 

2 

— 

2,683      — 

Hawaieo 

1 

— 

473      - 

666  navires. 

630,719  tonnes. 

La  navigation  a  subi  un  ralentissement  sensible,  puisqu'en  1875 
831  navires  tonnant  951,523  tonnes  et  en  1874  899  navires 
jaugeant  969,942  tonnes  étaient  entrés  dans  les  difliérens  ports. 
En  revanche,  des  compagnies  japonaises  se  sont  formées  pour  l'ex- 

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106  RETUE  DES   DEUX  MONDES. 

ploitation  des  lignes  de  la  côte  et  de  la  ligne  entre  Yokohama  et 
Shanghaï,  en  touchant  à  Osaka  et  Nagasaki.  Après  de  longs  mois 
d'une  concurrence  ruineuse,  la  compagnie  américaine  du  Pacific- 
Mail^  qui  faisait  le  même  trajet,  a  vendu  sa  flotte  aux  Japonais, 
qui  font  désormais  seuls  le  service  postal,  mais  ne  réalisent,  comme 
toujours,  que  des  pertes  sur  ime  entreprise  montée  à  trop  grands 
frais. 

En  résumé,  TAngleterre,  rAmérique,  l'Allemagne  et  la  France 
sont  les  principales  puissances  intéressées  au  commerce  japonais  ; 
le  Japon  demande  une  infinie  variété  d'articles  à  l'industrie  euro- 
péenne et  lui  offre  en  échange  ses  prod  uits  agricoles  :  la  soie  et  le 
thé.  Quant  à  ses  industries  nouvelles,  malgré  la  place  qu'il  essaie 
de  leur  donner  dans  les  expositions  continentales,  elles  ne  lui  rap* 
portent  pas  encore  de  quoi  couvrir  les  frais  d'installation,  et  les 
anciennes  n'ont  d'importance  qu'au  point  de  vue  de  l'art,  témoiu 
les  chiffres  d'exportation  suivans  :  bronzes,  6,808  piastres;  laques, 
115,225  piastres;  porcelaines,  19,870  piastres.  En  ajoutant  ce  qui 
échappe  à  la  douane,  c'est  à  peine  si  les  bénéfices  des  arts  indus- 
triels  représenteraient  tm  million  de  francs. 

V. 

En  passant  de  Chine  au  Japon,  les  Européens  y  ont  transporté 
les  habitudes  commerciales  et  le  genre  de  vie  qu'ils  avaient  con- 
tractés en  Chine.  11  ne  faut  donc  pas  s'étonner  de  retrouver  dans  les 
factoreries  de>  Yokohama,  avec  moins  de  luxe  et  moins  de  gran- 
deur, les  mêmes  mœurs  qu'à  Shanghaï,  légèrement  modifiées  par 
la  différence  de  caractère  entre  les  Chinois  et  les  Japonais.  L' em- 
ploi des  intermédiaires,  quoique  général,  est  ici  moins  nécessaire, 
parce  que  le  négociant  japonais  ne  refuse  pas  d'entrer  en  rapports 
directs  avec  l'Européen.  Cependant,  tout  chef  de  maison  étrangère 
a  son  bantol  qui  lui  sert  d'intermédiaire  et  de  courtier  auprès  des 
indigènes,  et  en  même  temps  un  compradore  chinois  qui  tient  les 
comptes-matières,  garde  les  clés  du  ^adfown  (magasin)  et  surveille 
les  employés  japonais.  Tandis  que  le  compradore  fait  peu  à  peu 
sa  fortune,  le  banto  amasse  généralement  peu  ;  mais  il  exerce  son 
intelligence,  étend  ses  connaissances,  et  quitte  souvent  son  patron 
pour  tenter  les  affaires,  ou  parfois,  changeant  de  terrain,  pour  se 
Jancer  dans  la  politique;  on  en  a  vu  en  passe  de  devenir  ministres. 

Quand  on  parcourt  les  rues  de  Benten,  il  n'est  pas  rare  de  voir  un 
étranger,  assis  sur  les  nattes  qui  garnissent  )a  boutique  d*an  mar- 
chand de  soie,  de  thé  ou  d^  laques,  discuter  avec  son  hôte  et  faire 
ses  achats  lui-même;  mais  c'est  rarement  ainsi  qiie  se  font  les 
grandes  affaires  :  elles  passent  d^ordinaire  par  plus  de  mains.  Au- 


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LE   COHM£BCE  DE  LA  CHINE   ET   DU   JAPON.  107 

trefois  c'étaient  les  karo  des  daïmios  qui  venaient  avec  des  inter- 
prètes s'aboucher  avec  nos  résidens  pour  leur  acheter  des  armes, 
des  miinitioDS,  des  équipemens  et  mille  fantaisies;  ils  engageaient 
leur  prince  à  son  insu,  quelquefois  en  falsifiant  son  sceau,  et  leurs 
successeurs  refusaient  de  satisfaire  à  de  pareils  contrats.  Aujour- 
d'hui les  grandes  fournitures  à  faire  au  gouvemement  se  traitent 
encore  sous  le  manteau  de  la  cheminée  par  l'intervention  des  vice- 
mînistres,  de  leurs  secrétaires  et  des  subalternes  de  ceux-ci,  sans 
qu'aucun  s'abstienne  de  percevoir  son  tribut.  Quant  aux  commandes 
faites  par  des  particuliers,  nos  négodans  ne  les  acceptent  plus  que 
sur  de  bonnes  garanties  déposées  dans  leurs  godowns  et  facile- 
ment réalisables. 

Le  commerce  de  détail  tient  une  grande  place  à  l'importation,  et 
repose  sur  une  coutume  qui  déroute  un  peu  nos  habitudes  d'esprit 
et  qu'on  pourrait  appeler,  si  le  mot  n'était  barbare,  le  polymor- 
phisme du  tra/jc.  Nous  sommes  habitués  à  trouver  un  seul  et  même 
genre  d'articles  chez  un  même  boutiquier;  ici  des  porcelaines,  là 
des  étoffes,  ailleurs  des  denrées  alimentaires.  Il  n'en  est  pas  de 
même  chez  les  débitans  japonais;  ils  étalent  ensemble  et  pèle- 
mêle  tous  les  objets  de  provenance  européenne  ;  il  n'est  pas  rare  de 
voir,  dans  la  même  montre,  des  lampes  à  pétrole,  des  boites  de 
sardines,  des  caleçons  de  tricot,  des  chapeaux  de  feutre,  des  cigares, 
du  savon,  de  la  bière,  des  vins  frelatés,  des  brosses  à  dents,  et  des 
lithographies.  Les  indigènes  ne  font  en  cela  qu'imiter  les  store-- 
keepers  de  Yokohama,  qui  tiennent  tons  de  véritables  bazars  où 
tous  les  articles  sont  confondus.  Une  seule  spécialité  ne  suffirait  pas 
en  effet,  vu  le  petit  nombre  de  consommateurs  soit  européens,  soit 
japonais,  à  défi*ayer  un  commerce.  Le  petit  débitant  d'Yédo  ou  des 
grandes  \âlles  de  l'intérieur  vient  donc  faire  à  Yokohama  sa  pacotille, 
et  la  vend  conmie  ces  colporteurs  qu'on  rencontre  dans  nos  pro- 
vinces avec  un  magasin  roulant.  Souvent  le  négociant  européen,  las 
d'attendre  l'écoulement  d'un  stock  excessif,  vide  son  magasin  dans 
l'échoppe  d'un  petit  débitant  japonais  et  lui  livre  la  marchandise 
en  dépôt,  sauf  à  lui  demander  compte  à  un  taux  très  modéré  des 
objets  vendus.  C'est  ainsi  qu'on  achète  parfois  au  rabais,  dans  les 
rues  d'Yédo,  des  articles  qu'on  paierait  plus  cher  à  Paris,  sortant 
de  la  même  fabrique.  C'est  l'importateur  en  pareil  cas  qui  supr 
porte  la  perte  ;  quant  aux  intermédiaires,  ils  ne  réalisent  que  des 
bénéfices. 

Les  achats  de  marchandises  destinées  à  l'exportation  sont  bien 
plus  sujets  à  la  nécessité  des  intermédiaires.  Il  est  interdit  aux  Euro- 
péens de  pénétrer  dans  l'intérieur.  C'est  là  qu'il  faudrait  aller  trou- 
ver le  producteur  ;  or  le  chemin  est  barré  par  les  traités  :  le  pro- 
ducteur, il  est  vrai,  dirige  ses  récoltes  sur  les  ports,  mais,  ignorant 

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108  REVUE  DES   DEUX  MONDES, 

les  conditions  réelles  du  marché,  il  subit  celles  que  lui  font  les 
décrets,  les  courtiers  et  les  accapareurs.  En  effet,  malgré  les  stipu- 
lations contraires  des  traités,  le  gouvernement  se  croit  en  droit 
d'arrêter  ou  de  restreindre  la  vente  de  certains  produits,  pour  le 
plus  grand  bien  des  industries  sans  doute  et  pour  empêcher  les  prix 
de  s'avilir,  mais  au  grand  embarras  des  industriels  qui  se  trouvent 
gênés  pour  l'écoulement  de  leur  production.  D'autre  part,  les  cour- 
tiers font  aisément  la  loi  aux  habitans  de  l'intérieur,  qui  ne  peuvent 
sans  de  grandes  dépenses  venir  à  Yokohama  faire  eux-mêmes  leurs 
affaires.  Enfin  des  sociétés  indigènes  se  sont  formées,  avec  l'encou- 
ragement du  cabinet,  dans  le  dessein  d'accaparer  certaines  denrées 
et  de  s'interposer  entre  le  vendeur  et  l'acheteur  pour  leur  dicter  des 
conditions  factices.  Ces  corporations  font  main-basse  sur  tous  les 
arrivages  de  l'intérieur  :  en  vain  le  paysan  essaierait  de  se  soustraire 
à  leur  pression,  il  est  assailli  de  conseils,  aidé  parfois  de  secours 
pécuniaires  et  devient  l'homme-lige  de  la  «  guilde.  »  De  tels  pro- 
cédés sont  la  mort  du  conmierce  sur  lequel  ils  s'exercent,  mais  il 
s'en  faut  que  les  Japonais  aient  compris  encore  le  dogme  de  la  liberté 
en  pareille  matière;  quand  ils  ont  tiré  d'un  homme  une  corvée  et 
d'une  industrie  florissante  une  taxe,  ils  croient  avoir  fait  merveille. 
Il  leur  a  toujours  manqué,  parmi  leurs  ministres,  un  économiste  qui 
sût  se  détacher  des  préjugés  répandus,  rompre  avec  la  tradition  des 
pots-de-vin  et  débarrasser  le  commerce  des  entraves  qui  en  para- 
lysent l'essor.  Celui-là  ferait  plus  pour  son  pays  en  quelques  années 
que  ne  saurait  fah-e  en  un  demi-siècle  la  politique  opposée. 

Ces  difficultés  ne  sont  pas  les  seules  que  rencontre  le  trafic  in- 
ternational. S'il  n'existe  ni  tarifs  élevés  de  douanes,  ni  droits  de 
transit  dans  l'intérieur,  comme  en  Chine,  l'instabilité  de  la  plupart 
des  maisons  japonaises  constitue  un  grand  désavantage.  C'est  en 
vain  que  pour  traiter  avec  sécurité  on  leur  demanderait  des  hypo- 
thèques; le  défaut  de  publicité  et  le  danger  de  trouver  toujours  un 
créancier  occulte  inscrit  avant  soi  ôte  toute  valeur  aux  sûretés 
immobilières.  Reste  donc  le  nantissement  exigé  pour  couvrir  le 
négociant  européen  des  différences  qu'il  peut  avoir  à  subir;  les 
Japonais  sont  moins  commerçans  que  joueurs,  et  bien  souvent  ne 
déposent  un  gage  que  pour  se  procurer  les  fonds  nécessaires  à  des 
spéculations  de  hasard  ^ur  les  cours  des  marchandises. 

Une  autre  plaie  des  relations  commerciales,  c'est  la  variabilité  du 
change  de  la  piastre  et  la  rareté  de  la  monnaie  métallique  indigène. 
La  baisse  de  la  piastre  a  été  la  cause  de  vrais  cataclysmes  survenus 
dans  le  commerce  lyonnais.  La  quotité  des  bénéfices  réalisables  sur 
certaines  marchandises  telles  que  la  soie  est  en  effet  si  minime  que, 
pour  la  changer  en  perte,  il  suffit  de  quelque  dépression  dans  les' 
cours  des  monnaies.  Le  mieux  est  alors  de  s'abstenir  d'entamer  au- 

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LE   C03OiERC£   DE  LA   CHINE  ET   DU  JAPON.  109 

ciine  négociation,  et  c'est  le  parti  que  prennent  tous  ceux  qui  peu- 
vent faire  face  à  leurs  frais  généraux.  Les  autres  essaient  de  liquider. 
Rien  ne  peut  donner  une  preuve  plus  manifeste  de  Tétat  d'inertie 
du  marché  que  la  suppression  récente  de  l'agence  du  Comptoir  d'es- 
compte à  Yokohama.  L'état  général  des  diverses  branches  du  com- 
merce est  loin  d'être  satisfaisant.  L'Europe  a  concentré  sur  ce  pays 
trop  d'efforts  pour  ne  pas  se  ressentir  dans  une  certaine  mesure 
de  sa  prospérité  ou  de  sa  détresse ,  et  l'étude  des  intérêts  européens 
appelle  nécessairement  l'examen  des  causes  qui  modifient  la  situa- 
tion commerciale  du  Japon. 

Indiquons  d'abord  celles  qui  sautent  aux  yeux.  La  première  est 
l'encombrement  du  marché  par  un  stock  énorme  de  produits  eu- 
ropéens qui  grossit  sans  cesse,  les  fabricans  ne  pouvant  se  résoudre 
à  arrêter  leurs  ateliers  et  expédiant  toujours  sans  savoh*  s'ils  ven- 
dront. Le  pays  est  pauvre,  le  nombre  des  acheteurs  est  limité  à  la 
population  des  villes,  et,  quoique  séduits  par   toutes  nos  nou- 
veautés, les  Japonais,  obligés  de  serrer  les  cordons  de  leur  bourse, 
les  regardent  d'un  œil  d'envie  sans  les  acheter.  Quelques  anciens 
daîmios  consacrant  leurs  rentes  à  des  fantaisies  exotiques  ne  sont 
pas  une  clientèle,  et  le  peuple  ne  peut  aborder  que  des  articles  d'un 
extrême  bon  marché.  Si  du  moins  on  pouvait  remporter  et  rembar- 
quer les  marchandises  refusées  pour  les  offrir  ailleurs  !  Mais  elles 
ont  supporté  en  entrant  des  droits  de  douane  qui  s'élèvent  à  5  pour 
100  sur  les  bois,  le  charbon,  les  machines  à  vapeur,  le  zinc,  le 
plomb,  l'étain,  les  étoffes  de  coton  et  de  laine,  à  35  pour  100  sur  les 
liqueurs  enivrantes  et  20  pour  100  sur  tous  les  autres  objets.  A  la 
sortie,  elles  subiront  encore  un  droit  de  5  pour  100.  Ce  n'est  pas 
ainsi  grevées  qu'elles  pourront  affronter  les  hasards  d'un  autre  dé- 
bouché. Le  remède  consisterait  à  introduire  l'usage  du  drawback  à 
la  douane  japonaise  et  à  restituer  au  réexportateur  le  droit  perçu  à 
l'importation.  Mais  il  faudrait  pour  cela  le  consentement  du  gouver- 
nement, qui  ne  se  prête  pas  à  cette  modification  des  traités,  trouvant 
sans  doute,  avec  plus  de  raison  apparente  que  de  sagesse  réelle, 
qu'il  n'y  a  pas  d'inconvénient  pour  lui  à  voir  se  multiplier  les  offres 
au-delà  de  ses  demandes. 

La  seconde  cause  de  marasme  est  l'incapacité  où  se  trouve  le  Ja- 
pon de  produire  assez  pour  faire  face  à  la  demande  européenne. 
Tandis  qu'on  lui  offre  plus  qu'il  ne  peut  consommer,  il  ne  peut 
vendre  de  quoi  payer  sa  dépense  annuelle ,  solde  la  différence  à 
son  détriment  en  espèces  et  se  ruine.  «  Un  pays,  dit  Montesquieu, 
qui  envoie  toujours  moins  de  marchandises  qu'il  n'en  reçoit  se 
met  lui-même  en  équilibre  en  s'appauvrissant  :  il  recevra  toujours 
moins,  jusqu'à  ce  que,  dans  une  pauvreté  extrême,  il  ne  reçoive  plus 
rien.  »  L'absence  de  numéraire  est  une  gêne  considérable  dans  les 

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110  REVUE  DK8  DEUX  MONDES. 

négociations  avec  les  Européens,  qui  ne  sauraient  que  faire  du  pa- 
pier-monnaie garanti  par  le  mikado.  Il  faudrait,  pour  remédier  à 
cette  dilTiculté,  chaque  année  plus  grave,  trouver  une  nouvelle 
source  de  richesse  et  un  nouvel  objet  d'échange,  ou  apprendre  à  se 
passer  des  Européens  en  fabriquant  sur  place  les  objets  manufactu- 
rés qu'on  leur  demande;  ce  sont  les  deux  moyens  auxquels  on  a 
recours  par  l'exploitation  des  mines  et  la  création  de  plusieurs  in- 
dustries nationales.  Mais  les  mines  semblent  infiniment  moins  ri- 
ches qu'on  ne  l'avait  cru,  et  peu  d'entre  elles  sont  en  état,  quant  à 
présent,  de  donner  des  produits  rémunérateurs  (1)  ;  quant  aux  in- 
dustries nouvelles,  elles  ne  peuvent  fonctionner  qu'en  ayant  recours 
à  l'Europe  pour  leurs  agencemens  et  leurs  mécanismes,  aux  ingé- 
nieurs étrangers  pour  leur  direction ,  et  elles  ne  fonctionnent  qu'à 
perte.  Le  Japon  peut,  il  est  vrai,  fabriquer  aujourd'hui  des  canons 
et  frapper  des  yen  (piastres  de  6  francs),  mais  il  gagnerait  à  acheter 
ses  batteries  au  Creuzot  et  à  faire  frapper  sa  monnaie  à  San-Fran- 
dsco.  Il  est  en  un  mot  hors  d'état  de  tenir  tête  à  l'Europe  et  de 
résister  à  la  concurrence  du  bon  marché  qu'elle  lui  oppose. 

A  ces  maladies  économiques,  il  se  trouve  toujours  des  médecins 
de  bonne  volonté  qui  proposent  leur  remède  empirique,  et  l'idée 
de  garantir  les  produits  indigènes  par  un  système  protecteur  n'a 
pas  manqué  de  partisans.  Mais  ce  n'est  pas  alors  qu'il  se  lance  dans 
les  nouveautés  qu'il  sied  au  Japon  de  s'encombrer  de  cette  vieil- 
lerie jugée  et  rejetée  par  l'Europe  :  il  lui  serait  beaucoup  plus  pro- 
fitable d'accepter  franchement  la  loi  naturelle  de  l'échange,  et, 
laissant  de  côté  des  industries  qu'il  ne  peut  acclimater  chez  lui, 
de  développer  la  seule  qui  lui  convienne,  l'agriculture,  pour  ache- 
ter au  dehors  ce  qu'il  ne  fabriquera  jamais  à  bon  compte.  Quant 
aux  vieilles  industries  nationales,  telles  que  la  laque,  la  porc^ 
laine,  les  tissus  de  soie,  le  bronze,  leur  premier  élément  de  succès 
est  une  originalité  de  conception  et  un  fini  d'exécution  qui  dimi- 
nuent chaque  jour  et  risquent  de  se  perdre.  Ce  n'est  pas  en  effet 
impunément  qu'on  passe  de  la  culture  des  arts  aux  préoccupa- 
tions mercantiles,  et  du  souci  exclusif  du  mérite  esthétique  au 
calcul  des  profits  et  du  rendement.  Le  goût  s'altère,  la  précipita- 
tion engendre  la  négligence  du  détail  et  une  médiocrité  insuppor- 
table dans  des  articles  de  luxe. 

Le  contact  étranger  a  déterminé  au  Japon  une  révolution  écono- 
mique dont  il  est  difficile  de  calculer  dès  à  présent  les  dernières 
conséquences,  mais  dont  on  peut  dire  qu'elle  a  déjà  bouleversé  le 
pays.  Institutions  politiques,  classifications  sociales,  mœurs,  reli- 

(1)  Nous  aurons  occasion  d*entrer  à  ce  sujet  dans  quelques  détails  à  l*aide  des  doca- 
mens  fournis  sans  doate  par  la  section  compétente  de  Texposition. 

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LE   GCmHEBCE  I>E  LA  CHINE  ET  bU  JAPON.  411 

gions,  tout  y  est  remis  en  question.  Tandis  que  les  étrangers  se 
plaignent  qu'une  barrière  les  empêche  de  pénétrer  dans  le  pays  et 
de  le  transformer  plus  vite,  les  Japonais  s'indignent  de  voir  la 
prépondérance  acquise  chez  eux  par  ces  nouveaux  venus,  qu'ils 
qualifiaient  tout  haut  de  barbares,  il  n'y  a  pas  longtemps.  Aux 
demandes  d'ouverture  complète,  ils  répondent  en  sommant  les 
étrangers  de  renoncer  à  la  clause  d'exterritorialité  et  de  se  sou- 
mettre aux  tribunaux  indigènes ,  ce  que  ni  l'orgueil  ni  la  prudence 
européennes  ne  sauraient  admettre.  Cependant,  pour  montrer  à  leurs 
hôtes  occidentaux  qu'ils  ne  sont  plus  rebelles  à  la  civilisation  et 
qu'ils  ont  droit  d'être  traités  sur  le  pied  de  l'égalité  internationale, 
il  n'est  point  de  sacrifices  que  ne  s'imposent  les  Japonais,  mas- 
quant, à  grand*  peine,  l'état  réel  de  leur  pays  derrière  le  décor  de 
fantaisie  et  l'européanisme  de  convention  qu'ils  étalent  dans  les 
ports  accessibles  à  nos  navires.  Au  milieu  de  cette  confusion,  la 
prospérité  de  l'empire  est  sans  cesse  menacée,  et  l'influence  étran- 
gère, qui  pourrait  sous  une  bonne  impulsion  profiter  à  toute  la 
nation,  ne  fait  que  mettre  sa  sécurité  en  péril. 

On  ne  peut  envisager  ce  spectacle  sans  se  rappeler  et  répéter  les 
paroles  par  lesquelles  Eugelbert  Kœmpfer  terminait  au  xviv  siècle 
l'histoire  des  mœurs  et  des  institutions  japonaises,  alors  que  la  bar- 
rière qui  les  protégeait  contre  l'étranger  venait  de  s'élever  de  toute 
sa  hauteur  :  «  Civils ,  obligeans  et  vertueux,  pourvus  abondamment 
de  tous  les  besoins  de  la  vie  et  jouissant  avec  cela  des  fruits  de  la 
paix  et  de  la  tranquillité,  une  suite  si  continuelle  de  prospérités 
doit  les  convaincre  nécessairement,  lorsqu'ils  font  réflexion  sur  la 
vie  libertine  qu'ils  menaient  auparavant,  ou  qu'ils  consultent  les 
histoires  sur  les  siècles  les  plus  reculés,  que  leur  pays  ne  fut  jamais 
dans  une  situation  plus  heureuse  qu'à  présent  qu'il  est  gouverné 
par  un  monarque  despotique  et  arbitraire,  fermé  et  gardé  de  tout 
commerce  et  de  toute  communication  avec  les  nations  étrangères,  n 
Hais  ce  n'est  pas  à  l'Europe  de  se  montrer  aujourd'hui  gardienne 
plus  attentive  de  l'isolement  des  Japonais  que  les  Japonais  eux- 
mêmes.  Ils  ne  négligent  aucune  occasion  de  se  faire  admettre  dans 
le  concert  des  nations  civilisées.  Ils  viennent  avec  entrain  prendre 
part  à  nos  luttes  économiques,  et  l'importance  qu'ils  ont  donnée  à 
leur  exposition  actuelle  dit  assez  qu'ils  ont  voulu  attirer  sur  eux 
l'attention  de  l'Europe  et  provoquer  sur  l'état  de  leur  industrie  im 
jugement  que  nous  essaierons  prochainement  de  formuler. 

George  Bousquet. 


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dr: 


LA 


BANQUE  DE  FRANCE 

PENDANT   LA    COMMUNE 


L'INCENDIE  DU  PALAIS-ROYAL   ET  LA  FIN  DBS  DÉLÉGUÉS. 


■r'  'XIV,  —  l'incendie   do    palais-royal. 

La  journée  du  mardi  23  mai  fut  spécialement  pénible  pour  Paris; 
les  incendies  ne  flambaient  pas  encore,  les  grands  massacres  n'a- 
vaient point  commencé,  les  otages  n'étaient  que  prisonniers,  l'exas- 
pération et  l'implacable  colère  n'avaient  point  envahi  nos  soldats; 
mais  le  cœur  des  Parisiens  était  singulièrement  oppressé,  car  l'on 
ne  savait  rien  de  précis  sur  les  mouvemens  de  l'armée  française, 
on  ne  comprenait  pas  alors  le  plan  stratégique  auquel  elle  obéissait, 
et  Ton  trouvait  qu'elle  s'attardait  singulièrement  dans  les  zones 
excentriques,  laissant  à  la  révolte  tout  le  loisir  de  se  fortifier  dans 
la  vieille  ville,  facile  à  défendre  et  pleine  de  refuges.  A  la  Banque, 
fermée,  presque  prisonnière,  quoique  sur  la  défensive,  ces  impres- 
sions d'angoisse  étaient  plus  poignantes  peut-être  qu'ailleurs,  car 
on  s'attendait  à  chaque  minute  avoir  arriver  les  pantalons  rouges, 
qui  n'arrivaient  pas.  On  était  très  énervé,  silencieux,  comme  toutes 
les  fois  que  l'on  se  trouve  sous  l'appréhension  d'un  danger  inconnu, 

(1)  Voyez  la  Rwue  du  15  mai,  du  !•'  et  du  15  juin. 


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LA  BANQUE  DE  FHANCE  SOUS  LA  COMMUNE,  118 

Il  n'y  avait  pas  eu,  à  proprement  parler,  de  mouvemens  de  troupes 
féd&ées  auxfenvirons  de  la  rue  de  La  Vrillière,  mais  bien  des  groupes 
de  gardes  nationaux  dépenaillés  avaient  rôdé  autour  de  la  Banque 
et  avaient  jeté  des  regards  peu  rassurans  sur  ses  portes  closes. 
Plus  d'un  qui  s'était  niaisement  imaginé  que  la  ^commune,  par  le 
seul  fait  de  son  usurpation,  allait  enrichir  a  le  prolétariat  »  se 
disait,  en  voyant  la  Banque  intacte  et  bien  gardée,  que  toute 
richesse  était  là  et  qu'il  était  bien  dur  de  ne  pas  tenter  au  moins  un 
coup  de  force  contre  des  caisses  si  bien  garnies.  Il  était  trop  tard  ; 
les  fédérés  qui  eussent  voulu  l'attaquer  n'étaient  plus  en  nombre, 
et  l'aspect  de  la  Banque  en  armes  les  faisait  réfléchir.  Je  crois 
pouvoir  aflSirmer  que  le  23,  dans  un  des  états-majors  de  l'insur- 
rection, il  fut  très  sérieusement  question  de  se  précipiter  sur  la 
Banque,  et,  comme  ils  disaient  dans  leur  grossier  langage,  de  h  la 
chambarder.  »  Un  chef  de  légion  qu'il  est  inutile  de  nommer,  car 
f  a  échappé  à  toute  recherche,  mit  fin  à  la  discussion,  en  disant  : 
ttll  n'y  a  rien  à  faire  par  là;  ils  sont  en  nombre  et  prêts.  Le  vieux 
Beslay  est  avec  eux,  c'est  un  traître I  » 

Quelques  vedettes  placées  sur  les  toits  de  la  Banque  annoncèrent 
veis  cinq  heures  et  demie  du  soir  que  l'on  apercevait  de  lourdes 
fumées  dans  la  direction  du  sud-ouest  comme  si  un  grand  incendie 
eût  éclaté  dans  les  Champs-Elysées.  En  temps  de  guerre,  un  incendie 
partiel  est  uû  fait  pour  ainsi  dire  normal,  et  il  n'y  avait  pas  de  quoi 
s'étonner  ;  on  crut  que  des  baraquemens  allumés  par  un  obus  brû- 
laient sur  le  champ  de  bataille  et  l'on  n'attacha  aucune  importance 
à  cet  incident.  On  se  préoccupait  beaucoup  plus  de  quelques  déto- 
nations d'artillerie  qui  semblaient  se  rapprocher  et  indiquer  que  nos 
troupes  cheminaient  vers  la  place  de  la  Madeleine.  Cependant  on 
levait  involontairement  la  tête  et  l'on  interrogeait  le  ciel;  on  n'y 
voyait  rien  que  quelques  nuées  blanches  doucement  entraînées  par 
le  vent  d'est  ;  nul  reflet  rouge,  car,  le  soleil  se  couchant  le  23  mai 
à  sept  heures  quarante-deux  minutes,  la  nuit  n'était  pas  près  de 
venir.  Ce  fut  vers  neuf  heures  du  soir,  quand  déjà  le  crépuscule 
avait  fait  place  à  l'obscurité,  que  l'on  apprit,  avefc  un  sentiment 
d'inexprimable  horreur,  que  les  fédérés  incendiaient  les  quartiers 
qu'ils*étaient  forcés  d'abandonner. 

ilt  Le  docteur  Latteux,  attaché  comme  médecin  au  personnel  de  la 
Banque  et  faisant  fonction  d'aide-major  dans  le  bataillon  des  em- 
ployés, avait  essayé  le  22,  au  matin,  de  quitter  le  faubourg  Saint- 
Germain  qu'il  habitait  pour  venir  prendre  son  service  à  la  rue  de 
La  Vrillière.  Il  lui  avait  été  impossible  de  franchir  les  rues  dépavées, 
encombrées  de  barricades,  pleines  de  coups  de  fusil  et  balayées  par 
des  volées  de  mitraille.  Retenu  prisonnier  par  les  fédérés,  et  res- 

I  iXTUi,  *  1818.  8 


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11&  KE^OE  DES   DEUX  MONDES* 

pecté  en  qualité  de  diirurgien,  il  avait  établi  rapidement  une 
ambulance  où  il  soignait  les  blessés,  se  conformant  aiitei  au  devoir 
professionnel,  qui  ne  peut,  sous  aucun  prétexte,  se  préoccuper  de 
la  nationalité  ou  des  opinions  de  celui  qui  souffre.  Le  docteur  Lat- 
teux  s'était  pendant  cette  journée  rencontré  avec  le  colonel  fédéré 
J...,  qui  commandait  en  chef  les  barricades  du  quartier.  Le  23»  la 
bataille  se  rapprocha,  et  la  lutte  se  resserra  de  telle  sorte  autour 
des  insurgés  que  ceux-ci  comprirent  que  toute  partie  était  perdue 
pour  eux  et  qu'ils  commenc^ent  à  se  débander.  Le  colonel  J... 
faisait  grand'pitié;  s'il  ne  pleurait  de  terreur,  peu  s'en  fallait*  Ses 
hommes,  lui  attribuant  leur  défaite,  voulaient  simplement  le  fusil- 
ler, en  vertu  de  tous  les  articles  du  code  communard  ;  en  outre  il 
se  doutait  bien  que,  s'il  tombait  entre  les  mains  des  soldats  français, 
il  courait  grand  risque  d'être  expédié  d'un  coup  de  revolver  au 
coin  d'un  mur  ;  il  se  lameotait  :  —  Que  vais-je  devenir  ?  0  major, 
sauvez-moi  I  —  Le  docteur  Laiteux  ne  fut  point  inexorable  ;  il  rasa 
lui-même  ce  malheureux,  le  revêtit  d'habits  bourgeois,  et  le  cachi 
dans  un  appartement  vide  faisant  partie  d'une  maison  de  la  rue  de 
Lille.  Lorsque  le  docteur  crut  avoir  placé  son  colonel  en  sûreté,  il 
redescendit  et  recula  d'épouvante.  Le  coup  de  clairon  commandé 
par  Emile  Eudes  l'assassin  avait  retenti  dans  la  rue  de  Lille  ;  è  ce 
signal,  les  incendiaires  s'étaient  lancés  dans  les  maisons,  et  les  bon- 
bonnes de  pétrole  répandues  avaient  été  allumées.  Marchant  droit 
devant  lui,  le  docteur  avait  pu  traverser  le  Pont-Royal,  le  Carrou- 
sel, la  rue  Richelieu,  franchissant  les  barricades  grâce  à  son  uni- 
forme de  chirurgien-major,  et,  malgré  bien  des  périls,  il  avait 
réussi  à  pénétrer  à  la  Banque. 

Sauf  les  sentinelles  disséminées  en  vigies  dans  les  différons 
postes  dont  la  garde  leur  était  confiée,  tout  le  pei^sonnel  de  la 
Banque  était  réuni  dans  la  grande  cour.  Il  y  avait  là  non-seule- 
ment le  sous-gouverneur  et  les  chefs  de  service,  les  enaployés,  les 
garçons  de  recette,  les  plantons,  les  ouvriers,  mais  les  femmes  et 
les  enfans  des  fonctionnaires  qui  ont  logement  à  l'hôtel  de  La  Vril- 
lière.  C'était  presque  une  foule,  cinq  ou  six  cents  personnes  au 
moins.  L'arrivée  du  docteur  Laiteux  et  les  sinistres  nouvelles  qu'il 
apportait  produisirent  une  impression  terrible.  11  y  eut  comme  un 
cri  arraché  à  la  colère,  à  l'inquiétude,  au  découragement.  Ce  fut 
une  houle  qui  agita  tous  ces  hommes  ;  la  plupart  étaient  mariés,  ils 
pensaient  à  ceux  qui  leur  étaient  chers  et  dont  ils  ignœraient  le  sort, 
car  ils  étaient  en  permanence  à  la  Banque  et  n'en  sortaient  plus 
depuis  que  la  bataille  avait  dépassé  les  fortifications.  Le  coeur  a  dû 
faillir  à  plus  d'un  qui  se  demandait  ce  qu'au  milieu  de  ce  désastre 
sa  femme  ou  son  enfant  allait  devenir.  Où  était  le  devoir  à  cette 


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LA  BANQUE  DE  FRANCE  SOUS  LA  COMMUNE.         116 

heure  de  péril  suprême  ?  près  de  la  famille,  ou  dans  la  fonction 
acceptée  7  II  y  eut  certainement  là,  parmi  ces  honnêtes  g^is  réu- 
nis, une  minute  d'angoisse  et  de  doute  qui  fut  atroce.  Cinq  ou  six 
u  habits  gris  »  semblèrent  se  conc^ter  rapiden>ent,  puis  mar- 
chèrent vers  le  marquis  de  Plœuc  ;  l'un  d'eux  lui  dit  d'une  voix 
étranglée  :  —  Monsieur  le  sous^ouvemeur,  nous  habitons  les  quar- 
tiers incendiés,  nos  enfans,  nos  femmes,  nos  mères  sont  là-bas, 
dans  les  flammes  ;  laissez-nous  partir  pour  aller  à  leur  secours.  — 
If.  de  Plœuc  était  très  ému,  il  répondit:  —  Je  n'ai  pas  le  droit  de 
m'opposer  à  votre  départ,  vous  pouvez  donc  quitter  la  Banque,  mais 
je  crois  fermement  que  vous  ne  le  devez  pas.  —  Ce  seul  mot  suf- 
fit à  faire  évanouir  une  faiblesse  trop  humaine  pour  n'être  pas 
respectable.  —  C'est  bien,  monsieur  le  marquis,  nous  resterons. 
—  Et  tous  restèrent.  Nulle  consigne  n'avait  été  donnée  aux  portes; 
on  était  tellement  sûr  de  cet  excellent  personnel  que  l'on  n'avait 
même  pas  songé  à  défendre  aux  concierges  de  ii  tirer  le  cordon.  » 
Pendant  cette  nuit  lamentaUe,  pas  un  seul  employé  ne  quitta  son 
poste.  Tous,  malgré  l'angoisse  qui  les  peignait,  demeurèrent  vo- 
lontairement fidèles  au  devoir,  prêts  à  se  sacrifier  au  salut  de  la 
Banque.  Nous  excellons  en  France  à  nous  moquer  des  a  employés  ;  » 
des  faits  analogues  à  celui  que  je  viens  de  raconter  ne  sont  cepen- 
dant pas  rares  parmi  eux,  aifinnent  leur  dévoûment,  et  devraient 
nous  apprendre  à  les  respecter. 

La  nuit  était  venue,  les  teintes  de  pourpre  dont  le  ciel  était 
revêtu  disaient  assez  que  le  docteur  Latteux  n'avait  rien  exagéré; 
de  la  JBanque  même  on  pouvait  croire  que  toute  la  partie  sud-ouest 
dé  Paris  était  en  feu.  Le  ministère  des  finances,  les  Tuileries,  la 
rue  de  Lille,  le  bas  de  la  rue  du  Bac,  projetaient  des  lueurs  for- 
midables qui,  aperçues  de  Versailles,  durent  troubler  jusque  dans 
leurs  moelles  ceux  dont  la  retraite  précipitée  avait,  le  18  mars, 
livré  Paris  à  la  révolte  victorieuse.  Dans  la  Banque,  on  avait  éteint 
les  lumières,  mais  chacun  veillait.  Tout  le  monde  levait  les  yeux 
en  l'air,  comme  si  l'on  eût  espéré  reconnaître  dans  la  marche  des 
nuages  rouges  l'emplacement  et  la  direction  des  incendies.  Lorsque 
l'explosion  des  barils  de  poudre  effondra  la  coupole  des  Tuileries 
et  que  l'on  en  ressentit  la  commotion  qui  glissa  sous  le  sol  comme 
un  rapide  tremblement  de  terre,  cette  foule  atterrée,  quoique  réso- 
lue, poussa  un  cri  sourd  :  —  Ah  !  —  Vers  minuit,  on  entendit  un  bruit 
de  lourde  charrette  qui  ferraillait  dans  la  rue  Badziwill  ;  des  senti- 
nelles signalèrent  trois  camions  chargés  de  touries  et  de  tonneaux, 
escortés  par  quelques  fédérés.  On  ne  fut  pas  long  à  crier  :  —  Halte-là  ! 
au  large  !  —  Une  forte  patrouille  sortit  de  la  Banque  en  reconnais- 
sance; les  gardes  placés  aux  fenêtres  armèrent  bruyammrat  leur 


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116  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fusil.  Les  fédérés  comprirent  que  la  place  allait  promptement  deve- 
nir plus  chaude  qu'il  ne  leur  convenait;  ils  tournèrent  bride,  s'éloi- 
gnèrent, et  furent  rejoints  par  une  demi-douzaine  de  chenapans  en 
uniforme  qui,  jusqu'alors,  avaient  occupé,  sans  danger,  la  barri- 
cade élevée  au  carrefour  de  la  rue  des  Petits-Champs  et  de  la  rue 
La  Feuillade.  Ce  chargement  de  pétrole  était-il  destiné  à  brûler  la 
Banque  de  France,  devait-il  allumer  le  Palais-Royal  du  côté  de  la 
rue  Beaujolais?  Nous  ne  le  savons  pas;  mais  ce  fut  un  avertisse- 
ment que  l'on  écouta;  M.  de  Plœuc  fit  immédiatement  transporter 
dans  les  sous-sols  accessibles  et  que  l'ensablement  de  l'escalier  des 
caves  n'avait  point  obstrués  les  documens  les  plus  importans  de  la 
Banque,  c'est-à-dire  les  registres  des  procès-verbaux  du  conseil,  les 
statuts,  les  registres  d'inscription  des  actions,  la  statistique,  les 
archives.  Ce  transbordement  de  paperasses  volumineuses  fut  opéré 
très  rapidement,  avec  autant  d'ordre  que  de  sang-froid. 

Dans  la  cour,  les  femmes  terrifiées  s'agitaient  et  les  petits  enfans 
pleuraient,  sans  savoir  pourquoi,  parce  qu'ils  voyaient  leur  mère 
inquiète  ;  M.  de  Plœuc  se  demanda  s'il  n'y  aurait  pas  moyen  de 
protéger  ces  pauvres  créatures,  de  les  faire  sortir  de  Paris,  qui  de- 
venait une  fournaise  toute  édatante  de  coups  de  fusil,  et  môme,  s'il 
se  pouvait,  d'obtenir  quelque  cartel  de  sauvegarde  pour  la  Banque. 
Il  alla  trouver  Charles  Beslay  et  lui  demanda  de  faire  une  démarche 
en  ce  sens  auprès  des  membres  de  la  commune.  Beslay  partit  im- 
médiatement pour  l'Hôtel  de  Ville.  C'était  une  ruche  de  frelons 
affolés;  on  se  préparait  à  l'évacuer,  le  menuisier  Pindy  prenait  ses 
dispositions  pour  l'incendier,  au  moment  où  la  commune  se  reti- 
rerait, ainsi  qu'on  venait  de  le  décider,  sur  la  mairie  du  XI*  arron- 
dissement. Les  estafettes  galopaient  sur  la  place  ;  tous  les  chefs 
d'insurgés  réclamaient  du  renfort;  Delescluie,  épuisé,  suflîsait  à 
peine  à  signer  tous  les  ordres  qu'on  lui  présentait;  le  corps  de 
Dombrowski  venait  d'être  apporté  et  déposé  sur  un  lit  tendu  de  satin 
bleu  dans  une  chambre  qui  avait  été  longtemps  occupée  par  une 
des  filles  de  M.  Haussmann,  et  qu'à  cause  de  cela  on  appelait  «  la 
chambre  de  Valenline;  »  tout  le  monde  donnait  des  conseils,  parlant 
à  la  fois,  et  chacun  accusait  volontiers  les  autres  de  trahison.  Théo- 
phile Ferré,  avec  son  nez  de  vautour,  ses  yeux  et  ses  dents  de  loup, 
parlait  à  Gabriel  Ranvier,  qui  demandait  de  «  grands  exemples,  »  à 
Raoul  Rigault  rouge  du  meurtre  de  Ghaudey,  à  Emile  Eudes,  qui 
puait  le  pétrole  du  palais  de  la  Légion  d'honneur  et  de  la  Cour  des 
comptes.  Ce  que  ces  quatre  forçats  de  la  revendication  sociale 
concertaient  entre  eux,  on  l'apprit  plus  lard  à  la  Grande-Roquette 
et  à  la  rue  Haxo.  Charles  Beslay  fut  ahuri  ;  que  venait-il  faire  dans 
la  caverne  de  ces  singes  mâtinés  de  chats-tigres?  C'était  peine  per- 


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LA  BANQUE  DE  FRANCE  SOUS  LA   COMMUNE.         117 

due  d'essayer  de  leur  arracher  une  proie.  Il  en  fut  promptement 
convaincu.  Nul  ne  voulait  lui  répondre,  car,  à  cette  heure  d'exter- 
mination, nul,  sans  s'exposer  à  un  soupçon  de  trahison,  n'eût  osé 
signer  un  ordre  qui  ne  fût  pas  inhumain.  Il  parvint  cependant  jus- 
qu'à Delescluze  :  —  Est-ce  donc  vous  qui  avez  ordonné  d'incendier 
Paris?  —  Non,  répondit  le  délégué  à  la  guerre  d'une  voix  à  peine 
distincte,  j'ai  seulement  recommandé  de  mettre  le  feu  aux  mai- 
sons qui  gêneraient  notre  défense,  ou  dont  l'incendie  pourrait  pa- 
ralyser l'attaque  de  Versailles.  —  Lorsque  Charles  Beslay  lui  parla  de 
faire  évacuer  les  femmes  et  les  enfans  pour  les  soustraire  au  dan- 
ger, Delescluze  répondit  simplement  :  —  C'est  impossible!  — Il  avait 
raison;  une  évacuation  n'eût  été  praticable  qu'à  la  faveur  d'une 
suspension  d'armes  qu'aucun  des  deux  partis  en  lutte  n'aurait  con- 
sentie. 

Pour  revenir  à  la  Banque,  Beslay  passa  par  la  rue  de  Rivoli; 
Tocéan  de  flammes  qui  voilait  l'horizon  lui  prouva  peut-être  qu'il 
ne  suffit  pas  de  parapher  des  décrets  et  de  placarder  quelques  pro- 
clamations pour  rendre  les  hommes  heureux  et  ouvrir  l'ère  de  la 
fraternité.  Il  était  fort  abattu  lorsqu'il  rentra  à  la  Banque:  —  Il  n'y 
a  rien  à  espérer,  dit-il  au  marquis  de  Plœuc,  il  n'y  a  plus  de  gou- 
vernement, plus  de  commune;  il  n'y  a  plus  rien,  tout  est  perdu.  — 
Comme  il  traversait  la  petite  cour  des  caisses  pour  remonter  dans 
son  appartement,  M.  Mignot,  lui  montrant  le  ciel  en  feu,  lui  dit  : 

—  Eh  bien  !  citoyen  Beslay,  la  voilà,  l'œuvre  de  votre  commune  ! 

—  Beslay  laissa  tomber  sa  tête  dans  ses  mains  et  s'éloigna  sans  mot 
dire  ;  mais  au  mouvement  de  ses  épaules,  on  comprit  qu'il  sanglotait. 

Vers  quatre  heures  moins  un  quart  du  matin,  des  gens  du  quar- 
tier frappèrent  violemment  à  la  porte  et  dirent  :  —  Le  feu  est  à  la 
Banque,  à  l'angle  de  la  rue  Baillif  et  de  la  rue  Radziwill.  On  courut, 
on  grimpa  sur  les  toits,  on  regarda;  c'était  une  fausse  alerte,  mais 
le  Palais-Royal  était  en  flammes,  et  les  gerbes  d'étincelles  qui  s'en 
échappaient  avaient  fait  croire  à  des  habitans  de  la  place  des  Vic- 
toires que  la  Banque  conunençait  à  brûler.  Les  fédérés,  que  com- 
mandait le  colonel  Boursier,  marchand  de  vin  de  profession, 
n'avaient  pas  voulu,  en  eflet,  quitter  le  Palais-Royal ,  «  laissé 
en  l'air  »  par  l'abandon  de  la  place  Vendôme ,  sans  l'incendier, 
et  ils  y  avaient  mis  le  feu  avec  beaucoup  de  méthode.  Un  premier 
ordre  de  détruire  le  palais  fut  expédié  par  le  coiùité  de  salut  public 
vers  dix  heures  du  soir,  un  second  fut  transmis  à  onze  heures; 
celui-ci  était  signé  E.  Eudes  et  ainsi  conçu  :  «  Incendiez  et  repliez- 
vous  sur  l'Hôtel  de  Ville;  en  cas  de  refus,  faites  passer  par  les  armes 
les  officiers.  »  —  On  a  dit  que  cet  ordre  avait  été  apporté  par  Lul- 
lier;  cet  alcoolique  était,  dans  ses  fréquens  accès  de  folie  furieuse, 


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118  REVDE  DES   DEUX  MONDES. 

très  capable  de  se  charger  d'une  telle  mission,  mais  je  crois  que 
l'on  s'est  trompé.  On  a  dû  commettre  quelque  confusion  en  pre- 
nant son  nom  pour  celui  de  L.-A.  LeulÛer,  colonel  d'état-major, 
directeur  des  ateliers  de  pyrotechnie,  installés,  dans  les  premiers 
jours  de  mai,  au  Palais  de  l'Industrie.  Ceci  n'est  qu'une  supposi- 
tion, mais  elle  me  parait  fondée,  et  je  dois  me  hâter  de  dire  qu'au* 
cun  des  documens  que  j'ai  consultés  ne  prouve  que  Lullier  ou 
Leullier  ait  été  compromis  dans  l'incendie  du  Palais-Royal.  Bour- 
sier suffisait  ;  il  y  fut  aidé  courtoisement  par  le  Polonais  Kaweski, 
par  le  garçon-boucher-colonel  Victor  Bénot,  qui  vinrent  lui  donner 
un  coup  de  main,  après  avoir  brûlé  les  Tuileries  et  avant  de  mettre 
le  feu  à  la  bibliothèque  du  Louvre.  Un  camion  chargé  de  bonbonnes 
de  pétrole,  traîné  par  une  demi-douzaine  de  fédérés,  entra  dans 
la  cour  du  Palais-Royal.  Sans  plus  tarder  on  se  mit  à  la  besogne. 
Léopold  Boursier  avait  pour  collaborateurs  dans  cette  œuvre  patrio- 
tique Joseph  Hinard,  capitaine  d'état-major  à  la  première  légion, 
Alfred  Bernard,  ouvrier  bijoutier,  colonel  délégué  du  1II«  arrondis- 
sement de  Paris,  et  Pierre  Rey,  capitaine  au  l*"  bataillon.  Ces 
quatre  sacripans  procédèrent  méthodiquement  après  avoir  mis  dans 
leurs  poches  beaucoup  d'objets  précieux  appartenant  au  prince  Na- 
poléon et  après  s'être  amusés  à  briser  les  glaces  à  coups  de  crosse 
de 'fusil;  peut-être  quelques-uns  de  ces  badigeonneurs  au  pétrole 
se  rappelèrent-ils  avec  orgueil  que  le  24  février  1848,  le  peuple 
victorieux,  «  calme  dans  sa  force  et  dans  sa  majesté,  »  avait  jeté 
par  les  fenêtres  tout  ce  que  renfermait  le  palais,  meubles,  tentures, 
tableaux,  objets  de  collection,  en  avait  proprement  fait,  dans  la 
cour  d'honneur,  plusieurs  tas  que  l'on  avait  allumés  en  riant  beau- 
coup. On  allait  recommencer,  mais  en  se  conformant  aux  lois  du 
progrès  et  en  utilisant  les  moyens  perfectionnés  que  la  science  four- 
nit actuellement  aux  incendiaires.  Trois  foyers  furent  préparés  :  le 
premier  dans  le  pavillon  de  Valois,  au  rez-de-chaussée,  au  premier 
et  au  second  étage  ;  le  second  dans  le  bâtiment  qui  fait  façade  sur 
la  cour  d'honneur;  intelligemment  et  pour  bien  démontrer  com- 
ment la  commune  comprenait  la  protection  des  lettres,  les  huiles 
minérales  furent  versées  dans  la  bibliothèque;  le  troisième  foyer 
fut  disposé  de  façon  à  enflammer  le  pavillon  de  Nemours  et  à 
atteindre  la  Comédie-Française  ;  dans  ce  dessein  l'on  entassa  au  mi- 
lieu du  corps  de  garde,  sur  un  monceau  de  sable,  des  bancs,  des 
chaises,  des  coffres  de  bois  ;  cela  constituait  un  bûcher  qui  remplis- 
sait presque  toute  la  salle,  on  y  cassa  deux  ou  trois  bonbonnes 
de  pétrole,  et  ainsi  tout  fut  sagement  disposé.  Boursier,  en  colonel 
prudent,  avait  fait  refluer  ses  hommes  sur  l'Hôtel  de  Ville,  où  l'on 
rappelait  tous  les  isolés,  afin  d'en  former  de  petits  corps  que  l'on 


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LA  BANQUE  DE  FRANGE  SOUS   LA  COIIMUNE.  119 

pût  abriter  derrière  les  barricades  et  opposer  à  la  marche  de  Far- 
inée française.  —  Ce  furent  Alfred  Bernard  et  Joseph  Hinard  qui, 
théâtralement,  une  torche  à  la  main  et  aux  cris  de  :  Vive  la  com- 
mune! mirent  le  feu  aux  foyers  préparés.  Il  était  alors  environ 
trois  heures  du  matin. 

Le  pavillon  de  Valois,  saturé  de  pétrole  à  tous  les  étages,  s'en- 
ilamma  avec  une  rapidité  extraordinaire,  et  bientôt  les  vitres  écla- 
tées laissèrent  échapper  les  tourbillons  de  feu  et  de  fumée.  Les 
habitans  du  quartier,  éperdus,  sachant  que,  si  les  flammes  n'étaient 
maîtrisées,  tout  le  Palais-Royal,  le  Théâtre-Français,  la  rue  de  Ri- 
chelieu, pouvaient  brûler,  se  désespéraient  et  n'osaient  sortir  de 
chez  eux,  car  des  fédérés  embusqués  dans  les  combles  de  Thôtel  du 
Louvre  et  derrière  une  barricade  de  la  rue  de  Rivoli  tiraient  sans 
merci  sur  tout  individu  qui  faisait  mine  de  vouloir  combattre  l'in- 
cendie. Cela  n'arrêta  pas  les  hommes  courageux  qui  risquèrent  leur 
vie  pour  sauver  le  quartier  tout  entier  de  la  ruine  certaine  dont  il 
était  menacé.  Le  premier  qui  prit  l'initiative  du  sauvetage  fut 
M.  Alfred  Lesaché,  graveur  dessinateur  ;  demeurant  rue  de  Valois, 
il  comprenait  mieux  que  nul  autre  l'imminence  du  péril.  Il  réunit 
quelques  hommes  de  bonne  volonté;  on  gréa  une  pompe  que  plu- 
sieurs fois  il  fallut  abandonner  à  cause  de  la  fusillade  que  les  fédé- 
rés dirigeaient  sur  les  sauveteurs  ;  des  femmes,  de  pauvres  vieux 
hommes  tremblotans  et  courbés  apportaient  des  seaux  d'eau  ;  on 
cherchait  des  échelles,  et  Ton  n'en  trouvait  pas.  Il  fallait  faire  la 
part  du  feu,  opérer  des  coupures  dans  les  murailles,  étouffer  les 
foyers  incandescens  en  y  poussant  les  cloisons  de  briques;  ce 
n'était  pas  l'énergie  qui  faisait  défaut,  c'étaient  les  outils,  c'étaient 
les  bras.  En  sacrifiant  le  pavillon  de  Valois,  on  pouvait  sauver  le 
reste  du  palais  et  empêcher  l'incendie  de  gagner  la  Comédie-Fran- 
çaise. Si  le  Théâtre-Français,  tout  rempli  de  décors,  de  pans  de 
bois,  d'étoffes,  de  papiers,  était  seulement  touché  par  le  feu,  c'en 
était  fait,  tout  était  perdu.  Pour  éviter  un  tel  désastre,  il  fallait  du 
monde  ;  où  donc  en  trouver?  A  la  Banque. 

Le  marquis  de  Plœuc  n'était  point  sans  crainte;  si  le  feu  se  com- 
muniquait à  tout  le  Palais-Royal,  s'il  envahissait  les  boutiques  de 
parfumeur,  les  restaurateurs  chez  lesquels  l'alcool  eût  avivé  les 
flammes,  s'il  atteignait  les  approches  des  vieilles  et  hautes  mai- 
sons où  le  passage  Radziwill  dessine  les  zigzags  cpie  l'on  sait,  la 
Banque  elle-même  pouvait  se  trouver  singulièrement  compromise; 
il  pensait,  en  outre,  que  c'était  un  devoir  d'humanité  de  combattre 
l'incendie  et  de  le  limiter  à  la  part  que  l'on  ne  pourrait  lui  arra- 
cher. Il  avait  sous  la  main  les  trente  ouvriers  que  l'on  gardait  en 
hospitalité' depuis  le  lundi  matin,  il  résolut  de  les  utiliser  et  de  les 


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120  REVUE   DES    DEUX   MONDES. 

faire  concourir  au  salut  commun.  Il  appela  ces  braves  gens  près  de 
lui,  excita  leur  courage,  fit  appel  à  leur  dévoûment  et  leur  promit 
une  gratification  que  leur  bon  vouloir  eût  rendue  inutile.  Us  ap- 
partenaient tous  à  M.  Frédéric  Vernaud,  entrepreneur  de  travaux 
publics,  et  étaient  placés  sous  les  ordres  directs  de  leur  conducteur, 
M.  Louis  Dupont.  Ils  n'hésitèrent  pas  et  s'offrirent,  sans  condition, 
à  courir  au  Palais-Royal.  Une  pompe  fut  amenée,  ils  s'y  attelèrent; 
on  ouvrit  à  deux  battans  les  portes  de  la  Banque,  et  ils  apparurent 
dans  la  rue  de  La  Vrillière.  Nul  n'avait  dormi  dans  le  quartier,  on 
peut  le  croire.  Tous  les  habitans  des  rues  voisines,  secoués  par 
l'inquiétude,  étaient  accoudés  à  leur  fenêtre  ou  jasaient  sur  les 
trottoirs.  Lorsqu'ils  virent  les  ouvriers  traînant  la  pompe,  ce  fut 
un  cri  unanime  :  Vive  la  Banque!  Et  pour  mieux  leur  faire  la  route 
libre,  chacun  se  jeta  valeureusement  sur  la  barricade  de  la  rue 
Radziwill  que  ne  défendait  plus  aucun  fédéré,  et  s'empressa  de  la 
démolir.  Précédés,  guidés  par  M.  Louis  Dupont,  les  vingt-neuf 
ouvriers-maçons,  tailleurs  de  pierre,  terrassiers,  menuisiers,  ser- 
ruriers et  fumistes,  partkent  au  pas  de  course.  La  petite  pompe 
sonnait  joyeusement  sur  le  pavé,  pendant  que  la  sinistre  fusillade 
de  la  guerre  civile  recommençait  à  crépiter  dans  le  lointain.  Le  pre- 
mier soin  de  M.  Dupont,  averti  probablement  par  M.  Lesaché,  fut 
de  courir  au  poste  du  pavillon  de  Nemours,  d'en  faire  enlever  les 
lits  de  camp,  d'en  démolir  le  bûcher  préparé  qui  a  braisait  »  sans 
flamber  encore,  grâce  au  tas  de  sable  dont  l'action  absorbante  avait 
en  partie  neutralisé  celle  du  pétrole,  et  de  préserver  de  la  sorte 
toute  cette  aile  du  palais  contiguë  à  la  Comédie-Française.  Rapide- 
ment on  arma  les  deux  pompes  amenées  dans  la  cour  d'honneur 
par  les  habitans  du  quartier,  et  l'on  put  attaquer  l'incendie  d'une 
façon  quelque  peu  sérieuse,  malgré  les  coups  de  fusil  isolés  qui  par- 
fois venaient  encore  troubler  les  travailleurs  sans  les  interrompre. 
On  avait  pu  monter  sur  la  terrasse,  briser  les  fenêtres  et  opérer  le 
déménagement  d'une  partie  des  objets  précieux.  «  Ce  que  l'on  a 
sauvé  du  gouffre  est  incalculable,  dit  une  lettre  d'un  témoin  ocu- 
laire qui  fut  toujours  au  poste  le  plus  périlleux,  tentures,  meubles, 
pendules,  etc.,  etc.,  arrachés  du  milieu  des  poutres  qui  tombaient 
du  plafond  du  deuxième  étage  dans  le  grand  salon  d'attente;  les 
maçons  se  servirent  de  la  lance  comme  de  vrais  pompiers  ;  ah  ! 
les  braves  ouvriers  I  »  A  sept  heures,  trois  pompiers  de  Paris,  le 
caporal  Barthélémy,  les  sapeurs  Polet  et  Fouquet,  qui  apparte- 
naient au  poste  spécial  de  la  Banque,  sont  envoyés  par  M.  de  Plœuc, 
arrivent  et,  sous  leur  direction,  les  efforts  de  sauvetage  deviennent 
raisonnes  et  méthodiques.  Quelques  minutes  après,  cinquante 
honmies  du  12«  bataillon,  c'est-à-dire  du  bataillon  de  la  Banque, 


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LA  BANQUE  DE  FRANCE  SOUS  LA  COMMUNE.        121 

accourent  conduisant  une  nouvelle  pompe.  Ce  renfort  est  reçu  avec 
un  cri  de  joie.  Le  caporal  Barthélémy  dit  aux  nouveaux  venus  :  — 
C'est  bien  !  maintenant  nous  sommes  en  nombre  pour  nous  rendre 
maîtres  du  feu  !  —  Si  le  massif  du  Palais-Royal,  si  le  Théâtre-Fran- 
çais et  tout  ce  qui  Tavoisine  n'ont  pas  été  détruits  par  l'incendie 
pendant  la  matinée  du  2à  mai,  on  le  doit  aux  secours  opportuns,  à 
l'escouade  des  trente  ouvriers,  à  la  compagnie  du  12*  bataillon  que 
la  Banque  de  France  a  dirigées  sur  le  lieu  du  sinistre.  Elle  se  proté- 
geait de  la  sorte  contre  un  danger  éventuel,  j'en  conviens,  mais  ce 
danger  était  encore  assez  éloigné  pour  qu'il  y  ait  eu  (|uelque  mérite 
à  aller  le  chercher  afin  de  lutter  contre  lui  et  de  le  vaincre. 

Il  fallait  absolument  empêcher  le  feu  de  glisser  le  long  des  com- 
bles du  Palais-Royal  et  d'envahir  les  vastes  bâtimens  de  la  Comé- 
die-Française; le  caporal  Barthélémy,  les  sapeurs  Polet  et  Fouquet, 
M.  Lesaché,  M.  Torribio,  maître  machiniste  du  théâtre,  réunirent 
tous  leurs  efforts,  et  parvinrent  à  pratiquer  plusieurs  coupures  im- 
portantes qui  devaient  arrêter  le  cheminement  des  flammes.  On 
avait  de  l'eau;  les  pompes  du  théâtre,  celles  du  palais,  celles  de  la 
Banque,  étaient  amplement  alimentées;  on  n'était  pas  encore  maître 
du  feu,  mais  on  avait  du  moins  réussi  à  le  concentrer  et  à  protéger 
les  approches  de  la  rue  de  Richelieu.  Il  était  un  peU  plus  de  huit 
heures  du  matin  lorsque  les  premiers  pantalons  rouges  apparurent. 
Âh  1  quel  cri  :  Vive  la  ligne!  Des  soldats  du  90*  et  du  91®  arrivaient 
au  pas  de  course,  déployés  en  tirailleurs,  par  le  jardin.  M.  Lesaché, 
qui  les  avait  aperçus  le  premier,  s'était  élancé  sur  la  galerie  et  agi- 
tait un  drapeau  d'ambulance;  il  criait  :  Au  feul  ^au  feu!  vive  la 
France!  Les  soldats  se  précipitèrent,  et  dès  que  leur  présence  fut 
connue,  tous  les  gens  du  quartier,  sortant  des  caves  et  des  ar- 
rière-boutiques où  ils  s'étaient  réfugiés,  accoururent.  On  ne  man- 
quait plus  de  bras  pour  faire  la  chaîne,  tout  le  monde  s'y  mit;  cette 
fois  le  feu,  maté,  fut  forcé  d'épargner  ime  bonne  partie  du  palais  et 
n'eut  à  dévorer  que  le  pavillon  de  Valois.  La  retraite,  ordonnée  par 
Boursier  aussitôt  que  les  préparatifs  d'incendie  furent  terminés, 
avait  été  si  rapide  que  les  fédérés  avaient  abandonné  dans  le  vesti- 
bule du  palais  plus  de  150  fusils,  leurs  sacs,  leurs  gamelles;  les 
soldats  s'en  emparèrent,  et  comme  la  plupart  de  leurs  fusils  étaient 
vieux,  ils  les  échangèrent  contre  les  fusils  neufs  dont  la  fédération 
avait  su  armer  ses  troupes.  Malgré  les  progrès  très  sensibles  que 
l'on  faisait  contre  le  feu,  le  travail  ne  languissait  pas,  et  pendant 
que  tous  les  toits  des  Tuileries  s'écroulaient  dans  les  flammes, 
le  Palais-Royal  échappait  à  une  destruction  complète.  Des  escouades 
de  soldats  aidaient  les  pompiers,  les  habitans  du  quartier,  les  ou- 
vriers de  la  Banque;  à  midi  l'incendie  était  dompté;  vers  cinq 


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122  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

heures  du  soir,  il  fumait ,  ne  flambait  plus  et  commençait  à  s'é- 
teindre. De  tous  les  incendies  allumés  par  ordre  du  comité  de  salut 
public,  celui  du  Palais-Royal  est  le  seul  qui  fut  partiellement  do- 
miné, ou  du  moins  cerné  de  telle  sorte  qu'il  ne  put  répandre  ses 
ravages  sur  les  quartiers  voisins;  s'il  n'eût  pas  été  combattu  ér.er- 
giquement  et  rejeté  sur  son  propre  foyer,  on  ne  peut  vraiment  se 
jQgurer  quels  désastres  il  eût  causés  ;  si  la  Banque  de  France  eût 
tardé  d'une  heure  seulement  à  envoyer  une  première  pompe  et  son 
équipe  d'ouvriers  sous  la  conduite  de  M.  Louis  Dupont,  le  malheur 
devenait  irréparable,  et  tout  le  palais  «  marchand  »  était  détruit. 
Les  négocians  le  comprirent,  et  ils  firent  entre  eux  une  souscrip- 
tion dont  le  montant,  remis  au  marquis  de  Plœuc,  fut  distribué  par 
lui  aux  ouvriers  qui,  sur  son  initiative,  étaient  partis  en  volontaires 
pour  combattre  le  pétrole  enflammé  de  la  commune.  Pendant  la  pé- 
riode de  la  révolte,  la  Banque  était  restée  chez  elle,  veillant  sur 
son  trésor;  elle  n'en  sortit  qu'une  seule  fois,  le  24  mai,  à  quatre 
heures  du  matin,  pour  courir  la  première  combattre  un  danger 
qu'elle  sut  conjurer. 

XV.    —   LE     DOUBLE    DU     GRAND -LIVRE. 

Pendant  que  la  Banque  de  France  sauvait  le  quartier  du  Palais- 
Royal,  elle  était  enfin  sauvée  elle-même  et  voyait  mettre  un  terme 
aux  angoisses  qui  ne  lui  avaient  pas  été  épargnées  depuis  le 
18  mars.  Les  soixante-huit  jours  écoulés  à  travers  des  transes  et 
des  inquiétude^  poignantes  devenaient  pour  elle  de  Thistoire,  his- 
toire singulièrement  pénible,  mais  glorieuse,  et  qui  affirmait  qu'à 
tous  les  degrés  de  l'échelle  administrative  chacun  avait  fait  son  de- 
voir sans  marchander  ni  le  dévoûment  ni  la  fatigue.  On  avait  sauve- 
gardé l'existence  même  du  crédit  de  la  France,  et  après  tant  de  se- 
maines tourmentées  on  se  retrouvait  intact,  diminué  seulement  de 
quelques  millions  que  l'état,  représenté  par  le  ministère  des  finances, 
s'était  engagé  à  rembourser.  Ce  fut  dans  la  matinée  du  24  mai  que 
les  troupes  françaises  apportèrent  la  délivrance  définitive.  Les  ha- 
bîtans  du  quartier,  examinant  les  rues  désertes  dans  l'espérance  d'y 
voir  passer  quelques-uns  de  nos  soldats,  aperçurent  un  drapeau 
tricolore  déployé  sur  l'énorme  barricade  qui  défendait  les  approches 
de  la  place  Vendôme.  A  sept  heures  du  matin  environ,  les  éclaireurs 
du  58*  de  ligne,  débuchant  par  la  rue  des  Petits-Champs  et  par 
le  passage  Radziwill,  se  montrèrent;  bientôt  des  détachemens  plus 
nombreux  les  suivirent  et  prirent  position  autour  de  l'hôtel  de  La 
Vrillière.  Le  bataillon  de  la  Banque  massé  dans  la  cour,  sous  le 
commandement  de  M.  Bernard,  était  sous  les  armes  ;  la  reconnaisr 


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Là  Banque  de  frange  sous  la  commune.  123 

sance  militaire  fut  faîte  selon  toutes  les  formes  usitées;  puis  la 
grande  porte  fut  ouverte,  et  les  soldats  de  la  France  prirent  posses- 
sion de  la  Banque.  Il  y  eut  une  minute  de  vive  émotion,  tout  le 
personnel  était  là;  le  même  mot  s'échappait  de  toutes  les  lèvres  : 
Enfin  !  Un  seul  homme  peut-être  ne  partageait  pas  l'allégresse 
générale,  c'était  le  commandant  Bernard  ;  il  se  disait  sans  doute 
que  le  12*  bataillon,  ayant  suflS  à  garder  la  Banque  pendant  les 
jours  de  danger,  était  bon  pour  la  garder  encore  lorsque  le  péril 
était  passé,  et  que  Ton  aurait  dû  faire  l'honneur  de  n'adjoindre  au- 
cune troupe  régulière  à  des  employés  qui  s'étaient  volontaire- 
ment transformés  en  soldats  et  qui  seuls,  dans  tout  Paris,  avaient 
imperturbablement  maintenu  le  privilège  de  défendre  l'établis- 
sement auquel  ils  appartenaient.  Le  commandant  Bernard  avait 
raison  ;  la  Banque,  ayant  par  elle-même,  par  elle  seule,  fait  face  à 
toutes  les  éventualités  dont  elle  avait  été  menacée,  n'aurait  pas  dû 
recevoir  de  garnison  militaire.  On  le  comprit  plus  tard,  mais  d'une 
façon  assez  incomplète.  Lorsque  l'ordi^e  fut  donné  de  désarmer 
tout  Paris,  le  général  Douay  autorisa  exceptionnellement  le  batail- 
lon de  la  Banque  à  conserver  ses  armes. 

Dès  que  les  soldats  eurent  pénétré  dans  la  cour,  on  hissa  au- 
dessus  de  la  grande  porte  le  drapeau  tricolore,  qui  fut  acclamé.  A 
huit  heures,  le  général  L'Hériller  venait  établir  son  quartier  général 
à  la  Banque  et  était  installé  dans  les  appartemens»  du  gouverneur. 
M.  de  Plœuc  put  immédiatement  faire  partir  des  dépêches  adressées 
à  M.  Thiers,  au  ministre  des  finances,  à  M.  Rouland  :  «  Sans  pou- 
voir vous  dire  en  ce  moment  ce  qu'a  été  le  personnel  si  dévoué  de 
la  Banque  pendant  ces  deux  mois  si  douloureux,  j'ai  l'honneur  de 
vous  faire  connaître  que  ce  matin  à  sept  heures  et  demie  la  Banque 
de  France  a  été  délivrée  par  la  brigade  du  général  L'Hériller.  n 
Les  soldats  étaient  répandus  dans  les  cours,  M.  de  Plœuc  se  prome- 
nait parmi  eux,  lorsque  Ton  prononça  le  nom  de  Beslay;  il  vit  un 
officier  se  retourner  et  l'entendit  brusquement  dire  d'une  voix  me- 
naçante :  — Beslay,  le  membre  de  la  commune?  Où  donc  est-il? —  Il 
se  hâta  de  répondre  :  —  Un  de  nos  employés  porte  ce  nom  ;  quant  à 
Charles  Beslay,  il  y  a  longtemps  qu  il  a  décampé.  M.  de  Plœuc 
courut  à,  l'appartement  où  se  trouvait  Beslay,  et  l'y  enferma  à  clé, 
après  lui  avoir  dit  :  —  Ne  vous  montrez  pas  aux  fenêtres  ;  comptez 
sur  moi  ;  vous  nous  avez  aidés  à  sauver  la  Banque,  à  mon  tour  je 
vous  réponds  de  vous  sauver.  —  Beslay  était  for!  triste  et  surtout 
fort  surpris;  il  comprenait  que  la  commune  s'effondrait  au  milieu 
d'une  série  de  crimes  inexplicables,  et  disait  avec  son  incorrigible 
naïveté  :  —  Qui  jamais  aurait  pu  prévoir  celar  —  Tout  le  monde, 
père  Beslay,  tout  le  monde  ;  quand  on  débute  par  l'assassinat,  on 
finit  logiquement  par  le  massacre  et  l'incendie. 


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124  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

La  Banque  n'avait  plus  à  craindre  un  retour  des  fédérés;  vive- 
ment refoulés  par  l'armée  française,  reculant  instinctivement  sur 
les  quartiers  du  centre,  regardant  déjà  avec  inquiétude  vers  les  hau- 
teurs de  Belleville  et  des  Buttes-Ghaumont,  ils  s'en  allaient,  suivant 
leurs  maîtres  éperdus,  qui  discutaient  entre  eux,  faisaient  des  mo- 
tions, cabotinaient  jusque  devant  la  mort,  et  qui,  au  lieu  de  se  faire 
simplement  tuer  sur  leurs  barricades ,  trouvaient  moins  périlleux 
d'aller  massacrer  quelques  vieillards  à  la  Grande-Roquette.  La  rue 
de  Rivoli,  l'Hôtel  de  Ville,  l'Octroi,  l'Assistance  publique,  en  feu, 
apprenaient  que  le  comité  de  salut  public  s'était  réfugié  à  la  mairie 
du  XI*  arrondissement,  sous  la  protection  de  la  batterie  du  Père- 
Lachaise,  qui  tirait  à  toute  volée  sur  1^  place  de  la  Goncorde,  les 
Tuileries  et  les  Halles  centrales.  La  Banque  se  trouvait  sur  la  tra- 
jectoire des  projectiles  ;  plus  d'un  coup  trop  long  ou  trop  court 
vint  l'avertir  que  tout  danger  n'était  point  passé  pour  elle;  des  obus 
effleurèrent  ses  toits,  brisèrent  ses  corniches;  des  balles  perdues 
ricochèrent  le  long  de  ses  murs,  et  des  biscaïens  venus  on  ne  sait 
d'où  cassèrent  quelques-unes  de  ses  fenêtres.  Ge  n'était  là  qu'un 
dégât  matériel  insignifiant,  comme  presque  toutes  les  maisons  de 
Paris  eurent  à  en  supporter  pendant  la  bataille  des  sept  jours. 

Le  jeudi  25  mai,  les  rues  étaient  à  peine  libres,  et  déjà  cependant 
le  conseil  général  de  la  Banque  était  en  séance.  Dès  que  les  régens, 
MM.  Durand,  D^ière,  Davillier,  Fère,  avaient  pu  passer,  ils  étaient 
accourus,  et,  sous  la  présidence  du  marquis  de  Plœuc,  ils  délibé- 
raient, ou  plutôt  ils  causaient,  car  la  Banque  était  sauve,  il  n'y  avait 
pas  de  mesure  immédiate  à  prendre,  et  chacun  était  préoccupé  de 
cette  résistance  désespérée  que  l'on  n'avait  pas  prévue.  Dans  cette 
séance,  on  lut  un  récit  des  événemens  qui  avaient  assailli  la  Banque 
dans  les  journées  du  22,  du  23  et  du  2à  mai,  récit  rédigé  par 
M.  Marsaud  et  que  les  régens  écoutaient  avec  avidité.  Gette  lecture 
venait  de  prendre  fin ,  lorsque  M.  Rouland  entra  dans  la  salle  du 
conseil.  On  ne  se  revit  pas  sans  quelque  émotion.  La  séparation 
avait  été  courte,  mais  les  circonstances  l'avaient  rendue  cruellement 
longue,  et  plus  d'une  fois  avaient  failli  la  rendre  étemelle.  Le  gou- 
verneur remercia  avec  effusion  les  régens  et  le  marquis  de  Plœuc; 
il  parlait  en  son  nom,  mais  il  était  l'organe  du  gouvernement,  qui, 
de  son  refuge  de  Versailles,  avait  suivi  de  loin,  il  est  vrai,  mais  avec 
anxiété,  les  péripéties  que  la  Banque  avait  eues  à  traverser.  «  Le 
devoir  seul  a  retenu  les  membres  qui  ont  formé  le  conseil  depuis 
deux  mois  au  poste  le  plus  périlleux;  ils  en  sont  récompensés  au- 
jourd'hui que,  par  le  salut  de  la  Banque,  se  trouve  assuré  le  salut 
du  crédit  de  la  France  et  de  la  fortune  publique.  »  Puis  la  conver- 
sation se  généralisa,  et  M.  Denière  dit  :  «  Le  ministère  des  finances 
est  détruit;  le  grand-livre  de  la  dette  inscrite  est  brûlé.  —  Mais 


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LA  BANQUE  DE  FRANGE  SOUS  LA  COlOfUNE.         125 

il  y  a  un  double,  dit  M.  Rouland,  où  est-il?  —  A  la  Caisse  des  dé- 
pôts et  consignations.  »  M.  Rouland  fit  immédiatement  appeler 
M.  Ghazal,  le  conti-ôleur,  et  lui  dit  :  «  Allez  vite,  je  vous  prie,  à  la 
Caisse  des  dépôts  et  consignations;  voyez  si  le  double  du  grand-livre 
peut  être  sauvé  et  prenez  toute  mesure  pour  le  soustraire  à  l'incen- 
die, s'il  en  est  encore  temps.  »  M.  Ghazal  ne  se  le  fit  pas  répéter; 
une  compagnie  de  soldats  du  génie ,  appartenant  au  bataillon  du 
commandant  Peaucellier,  était  dans  la  cour  de  la  Banque,  il  l'en- 
traîna avec  lui  et  partit  pour  le  quai  d'Orsay  (1). 

Heureusement  «  le  grand-livre  »  lui-même,  qui  occupait  le  second 
étage  du  ministère  des  finances,  n'avait  pas  été  consumé  ;  du  moins, 
la  portion  représentant  la  dette  inscrite  actuelle  avait  pu  être  arra- 
chée aux  flammes,  grâce  au  dévoûment  extraordinaire  du  person- 
nel, —  employés  et  garçons  de  bureau,  —  resté  à  son  poste.  Dix 
mille  registres  environ,  formant  ce  que  Ton  pourrait  appeler  la  par- 
tie historique  de  la  dette  publique,  furent  dévorés  par  le  feu ,  cbï 
on  s'empressa  naturellement  de  sauve^  d'abord  les  forts  cahiers 
cartonnés,  comprenant  chacun  mltle  noms  des  créanciers  de  l'état 
pour  les  émissions  en  cours  aujourd'hui.  C'était  une  masse  de 
quatre  mille  registres  que  l'on  enleva  du  milieu  des  brasiers  à  tra- 
vers des  dangers  et  des  difficultés  qui  auraient  pu  paraître  insur- 
montables à  tout  autre  qu'à  des  gens  dévoués  jusqu'au  sacrifice 
d'eux-mêmes.  Les  autres,  enveloppés  par  l'incendie,  laissèrent  échaj>- 
per  leurs  feuillets  rongés?  par  le  feu,  qui,  sur  l'aile  du  vent,  allèrent 
apjprendre  aux  départemens  voisins  que  Paris  brûlait.  D'après  la  loi 
du  2A  août  1793,  un  double  des  registres  de  la  dette  inscrite  doit 
être  fait  sur  fiches  volantes  et  nominatives  ;  ce  double,  par  une  sage 
précaution,  ne  peut  jamais  être  déposé  dans  le  local  qui  contient  lé  ' 
grand-livre,  afin  de  diminuer  les  chances  de  destruction.  —  Le 
double  du  grand-livre  a  été  longtemps  placé,  rue  Neuve-de-Luxem- 
bourg, dans  l'ancien  couvent  des  Haudriettes  réformées,  auquel 
l'Assomption  servait  jadis  de  chapelle.  Lorsque,  sous  le  second  em- 
pire, il  fut  question  de  prendre  tout  le  massif  de  constructions  en- 
touré par  les  rues  Saint-Honoré,  Luxembourg,  Mondovi  et  Rivoli 
pour  y  établir  l'Hôtel  des  Postes  qui,  encore  à  cette  heure,  fait  abso- 
lument défaut  à  Paris,  le  double^  comme  l'on  dit  en  langage  admi- 
nistratif, fut  transporté  à  la  caisse  des  dépôts  et  consignations ,  où 
il  fut  installé  sous  la  surveillance  immédiate  d'un  fonctionnaire  ap- 
partenant au  ministère  des  fmances.  C'est  ce  double  qu'il  s'agissait 
de  préserver,  s'il  se  pouvait,  de  l'action  des  flammes. 

(i)  Dans  les  Jours  qui  suivirent  le  4  septembre,  une  députation  se  présenta  à  THôtel 
de  ^le  et  demanda,  comme  mesure  urgente  de  salut,  que  Ton  Jetât  an  feu  le  livre  de 
la  dette  inscrite.  Henri  Rochefort  répondit  assez  spirituellement  à  l*orateur,  et  ajourna 
tonte  mesure  de  ce  genre  Jusqu'à  la  fin  de  la  guerre. 

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126  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

Escorté  du  commandant  Peaucellier,  suivi  de  quatre-vingt-six  sa- 
peurs  du  génie,  M.  Ghazal  se  hâtait;  la  vue  des  Tuileries,  qui  n'étaient 
qu'une  fournaise,  indiquait  assez  qu'il  n'y  avait  pas  un  instant  à 
perdre.  Depuis  plus  de  trente-six  heures  que  la  rue  de  Lille  était  en 
feu,  n'arriverait-on  pas  trop  tard?  Eudes  et  Mégy  avaient  passé  par 
là,  tout  flambait;  les  étages  supérieurs  de  l'hôtel  de  la  Caisse  des 
dépôts  et  consignations  poussaient  des  torrens  de  fumée  rouge  dans, 
les  airs;  de  larges  traînées  visqueuses  et  brunes, glissant  le  longdes 
murs  qu'elles  engluaient,  prouvaient  que  le  pétrole  avait  été  versé 
dans  les  combles;  par  bonheur,  les  fortes  boîtes  en  bois  contenant 
les  douze  ou  quinze  cent  mille  bulletins  composant  le  double  du 
grand-livre  «  habitaient  »  le  rez-de-chaussée  dans  une  basse  mai- 
son presque  isolée.  Lorsque  M.  Ghazal  pénétra  dans  l'hôtel,  il  aper- 
çut sept  pompiers  (1)  dirigés  par  deux  jeunes  hommes  qui,  tête  et 
bras  nus,  couverts  de  sueur,  noire  de  fumée,  s'escrimaient  de  leur 
Aieux  contre  l'incendie  :  c'étaient  M.  Gaston  de  Boves,  directeur  du 
syndicat  des  transports  de^la  guerre  par  voies  ferrées,  et  M.  De- 
lambre,  qui  a  cessé  récemment  d'ôtre  préfet  de  la  Charente.  Tous 
deux,  avec  une  prodigieuse  activité,  s'employaient  à  préserver  les 
bâtimens  que  les  flatnmes  n'avaient  point  encore  attaqués  ;  les  pom- 
piers les  secondaient  de  leur  mieux  avec  une  pauvre  pompe  que 
l'on  alimentait  vaille  que  vaille.  Ils  n'étaient  guère  aidés  par  un 
employé  subalterne  de  la  maison  qu'il  vaut  mieux  ne  pas  désigner 
et  qui,  ivre  mort,  roulant  de  droite  et  de  gauche,  disait  en  bavant: 
A  quoi  bon  se  donner  tant  de  mal,  puisque  c'est  la  fin  du  monde? 

La  compagnie  du  génie  avait  pour  capitaine  en  second  M.  Féraud, 
qni  devait  être  tué  le  lendemain,  et  pour  capitaine  en  premier  M.  Gar- 
nier,  le  même  qui,  deux  jours  auparavant,  avait  si  lestement  jeté 
un  pont  par  où  l'armée  française  put  entrer  dans  Paris.  Il  y  a  des 
hommes  dont  la  vie  n'est  point  inutile.  M.  Ghazal,  le  commandant 
Peaucellier,  les  capitaines,  les  sapeurs  coururent  au  petit  bâ- 
timent où  les  fiches  du  double  étaient  méthodiquement  rangées 
dans  de  lourdes  caisses  posées  sur  des  tables;  tout  était  intact.  Mais 
les  combles  brûlaient,  les  poutres ,  rongées  par  l'incendie  et  flam- 
bantes, pendaient  sinistrement  sous  la  toiture  eflbndrée;  deux  étages 
ruisselans  de  flammes  pouvaient  s'écrouler  tout  à  coup,  ensevelir 
sous  les  débris  embrasés  les  salles  qui  renfermaient  le  double  et  lès 
réduire  en  cendre.  On  forma  une  sorte  de  conseil  et  rapidement  il 
fut  décidé  que  le  double  devait  être  transporté  ailleurs.  —  Où?  Les 
voitures  manquaient,  les  bras  manquaient.  Transborder  jusqu'à  la 
Banque  cette  masse  énorme  de  papiers,  et  les  registres  qui  s'y  ratta- 
chaient, et  les  répertoires  et  les  cartonniers  remplis  de  documens 

(1)  Je  crois  qu'ils  étaient  de  Rouen,  mais  Je  n'ose  raffirmer. 

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LÀ  BANQUE   DE  FRANCE  SOUS  LA   COMMUNE,  127 

administratifs,  il  n'y  fallait  point  songer.  On  prit  un  parti  ingénieux 
qui  parait  à  toutes  les  éventualités  et  pennettait  d'agir  sur  place. 

Chacun  se  rappelle  que  pendant  la  période  d'investissement, 
lorsque  Paris  subit  cet  essai  ^e  bombardement  à  la  fois  cruel,  inu- 
tile et  théâtral,  —  n'est-ce  pas  cela  que  les  Allemands  se  sontdivertis 
à  appeler  :  le  moment  psychologique?» —  qui  tua  quelques  enfans 
dans  une  école  et  quelques  infirmes  dans  un  hôpital,  on  reçut  ordre 
de  disposer  des  monceaux  de  sable  dans  la  cour  des  maisons,  afin 
d'amortir  et  de  neutraliser  le  choc  des  obus.  De  cette  époque,  Thôtel 
de  la  Caisse  des  dépits  et  consignations  avait  gardé  dans  ses  deux 
cours  des  tas  de  sable  fort  épais  ;  on  allait  en  profiter  pour  enterrer 
les  bulletins  du  double,  puisque  Ton  ne  pouvait  les  enlever.  Dans 
le  sable,  les  sapeurs  du  génie  ouvrirent  facilement  des  tranchées  ; 
on  y  apportait  les  fiches  par  paquets  bien  serrés,  on  les  couchait  les 
uns  à  côté  des  autres,  comme  des  œrcueils  dans  la  fosse  commune. 
L'opération  fut  longue,  mais  menée  sans  encombre  jusqu'au  bout. 
Lorsque,  vers  onze  heures  du  soir,  tous  les  bulletins  eurent  été 
déposés  dans  leur  lit  de  gravier,  on  repoussa  le  sable  dessus  ;  cela 
formait  trois  grands  tumulus  sous  lesquels  dormait  la  sécurité  de 
la  dette  inscrite;  si  le  grand- livre  avait  été  brûlé,  comme  on  le 
croyait  alors,  chaque  créancier  de  l'état,  grâce  à  l'initiative  de  la 
Banque,  grâce  à  l'intelligente  activité  de  M.  Chazal,  du  commandant 
Peaucellier,  du  capitaine  Garnier,  eût  retrouvé  là  le  document  au- 
thentique qui  affirme  sa  créance.  Lorsque  l'ensablement  fut  complet, 
on  jeta  sur  les  monceaux  des  prélarts  que  l'on  découvrit  dans  une 
remise,  des  pavés,  des  dessus  de  poêle  en  faïence  et  tous  les  objets 
incombustibles  que  l'on  put  trouver,  car  il  fallait  non-seulement 
garantir  les  fiches  contre  les  atteintes  du  feu,  mais  aussi  contre 
les  infiltrations  de  l'eau  lancée  par  les  pompes.  M.  Chazal  put 
donner,  dans  la  journée  môme,  avis  à  M.  Denière  que  le  double 
du  grand-livre  Aait  désormais  à  l'abri  de  toute  destruction.  Le  bâ- 
timent qui  contenait  les  bulletins  a  été  épargné  par  l'incendie,  on 
aurait  donc  pu  éviter  ce  déménagement;  soit;  mais  quels  regrets  et 
quel  labeur  de  reconstitution,  si  la  maisonnette  avait  brûlé,  comme 
tout  le  faisait  présumer  ! 

M.  Rouland  n'avait  fait  qu'une  courte  visite  à  la  Banque;  il  avait 
été  promptement  reprendre  son  poste  à  Versailles;  il  y  arrivait  à 
l'heure  où  M.  Thiers,  debout  à  la  tribune  de  l'assemblée,  disait  aux 
députés  consternés  :  «  Ne  me  demandez  pas  de  vous  consoler,  je  suis 
inconsolable  !  »  Dans  la  matinée  même,  le  chef  du  pouvoir  exécutif 
avait  prévenu  le  gouverneur  de  la  Banque  de  France  que  40  mil- 
lions lui  étaient  indispensables  pour  le  lundi  29  mai  ;  M.  Rouland, 
I  avant  de  quitter  Paris,  avait  donc  donné  l'ordre  de  désensabler  Tes- 


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128  HEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

calier  des  caves,  afin  de  pouvoir  verser  au  gouvernement  Targent 
demandé.  On  voit  qu'en  ce, temps-là  on  n'accordait  guère  de  repos 
à  la  Banque  :  elle  est  à  peine  délivrée  des  obsessions  de  la  conunune 
qu'elle  est  obligée  de  fouiller  dans  sep  coffres  pour  fournir  à  l'état 
les  grosses  sommes  que  l'Allemagne  réclame  et  qu'il  est  de  notre 
dignité  de  ne  lui  point  laisser  attendre.  Mais,  avant  de  procéder  à  la 
délivrance  des  millions  qui  devaient  être  portés  à  Versailles,  le  con- 
seil des  régens,  réuni  en  séance  extraordinaire,  s'occupa  de  témoigner 
à;;tout  le  personnel  de  la  Banque  la  reconnaissance  que  son  impec^ 
cable  dévoûment  méritait.  Le  procès-verbal  est  à  citer,  car  il  cons- 
titue pour  la  Banque  un  titre  de  noblesse  d'une  haute  valeur.  M.  de 
Plœuc  ayant  dit  qu'il  avait  «  le  devoir  de  rendre  un  hommage  tout 
spécial  au  dévoûment  et  au  courage  du  personnel  pendant  les  deux 
mois  de  si  grandes  épreuves,  »  le  conseil,  «  en  particulier,  exprime 
le  désir  que  les  quatre  chefs  principaux  de  l'établissement,  MM.  Mar- 
saud,  secrétaire  général,  Chazal,  contrôleur,  Mignot,  caissier  prin- 
cipal, de  Benque,  secrétaire  du  conseil,  dont  le  concours  de  tous  les 
instans  n'a  fait  défaut  ni  au  gouvernement  de  la  Banque ,  ni  au 
conseil  général,  soient  nommément  désignés  en  témoignage  des  ser- 
vices qu'ils  ont  rendus.  »  Enfin  le  conseil  décide  «  qu'une  médaille 
d'honneur,  dont  le  module  et  la  suscription  feront  l'objet  d'une  dé- 
cision ultérieure,  sera  frappée  pour  être  distribuée  comme  un  titre 
permanent  vis-à-vis  de  la  Banque  à  chacim  des  employés  présens  à 
leur  poste  jusqu'à  la  dernière  heure.  »  Six  cent  quatre-vingt  seize 
fonctionnaires,  employés,  garçons  de  recette,  subalternes,  auxi- 
liaires, reçurent  cette  récompense  exclusivement  honorifique  (1). 
Tous  la  méritaient,  car  nul  d'entre  eux  n'avait  été  atteint  de  défail- 
lance pendant  ces  deux  mois  d'une  épreuve  où  Paris  a  failli  périr. 
Le  samedi  27  mai,  pendant  que  l'insurrection  pétroleuse  et  meur- 
trière, acculée  sur  les  hauteurs  de  Belleville,  cernée  de  tous  côtés, 
allait  être,  par  un  dernier  effort,  rejetée  sur  le  faubourg  du  Temple, 
où  elle  devait  périr  sans  qu'un  seul  membre  de  la  commune  fût  là 
pour  l'aider  à  pousser  son  dernier  râle,  la  Banque  faisait  enlever 
le  sable  qui  oblitérait  la  cage  de  l'escalier  des  caves.  Lestement  on 
fit  cette  besogne,  et  plus  gatment  que  l'on  n'avait  travaillé  huit 
jours  avant  à  enfouir  toutes  les  richesses  pour  les  mettre  hors  de 
la  portée  des  griffes  et  des  torches  des  fédérés.  Aussi  le  lendemain 
dimanche  M.  Mignot  put  mettre  40  millions  dans  ses  poches  et  les 
porter  à  Versailles,  où  l'on  était  certain  de  les  recevoir,  puisque  la 
Banque  les  avait  promis.  Ce  jour-là  même,  un  des  hommes  qui 
avaient  signé  les  réquisitions  du  comité  central  et  les  premiers 

(1)  La  valeur  Sntpinsèqae  de  cette  médaille  ne  dépasse  pas  trente  francs.  , 


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LA  BANQUE  DE  FRANGE  SOUS  LA  COMMUNE.        129 

reçus  (Je  la  commune,  Varlin,  allait  mourir.  Sa  mémoire,  restée 
chère  aux  partisans  de  toute  insurrection  sociale,  est  aujourd'hui 
invoquée  comme  celle  d'un  martyr.  Une  sorte  de  légende  s'est  cris- 
tallisée autour  de  son  nom,  et  l'on  a  singulièrement  dénaturé  la  vé- 
rité. On  a  dit  que  «  la  réaction  »  avait  conduit  Varlin  à  la  mort  en  lui 
faisant  traverser  une  voie  douloureuse,  pleine  d'injures,  de  malé- 
dictions et  de  coups;  en  est-on  bien  certain?  On  s'est  volontaire- 
ment trompé;  si  Varlin  a  été  menacé,  insulté,  frappé  avant  de  mou- 
rir, c'est  précisément  par  ceux-là  pour  lesquels  il  combattit  le 
18  mars,.qu'il  appelait  emphatiquement  ses  frères,  et  dont  il  avait 
peut-être  sérieusement  rêvé  le  bonheur. 

Le  dimanche  28  mai,  vers  trois  heures  éie  l'après-midi,  VarUn 
était  assis  place  Cadet,  à  la  table  extérieure  d'un  café.  Il  n'avait  en 
rien  modifié  sa  physionomie;  il  portait  comme  d'habitude  ses  che- 
veux grisonnans  rejetés  en  arrière  et  sa  forte  barbe  acajou  qui  lui 
cachait  le  /nenton  et  découvrait  les  lèvres.  On  a  dit  que,  le  matin 
même,  il  avait  été  un  des  combattans  de  la  dernière  barricade  de 
la  rue  F6ntaine-au-Roi  ;  c'est  une  erreur.  Cette  barricade,  comman- 
dée par  un  clerc  d'huissier,  membre  du  comité  central,  nommé 
Louis-Fort^né  Piat,  était  défendue  par  une  soixantaine  de  fédérés 
de  toute  provenance,  parmi  lesquels  on  ne  comptait  pas  un  seul 
membre  de  la  commune  :  pas  plus  que  ses  anciens  collègues  de 
l'Hôtel  de  Ville,  Varlin  n'était  là;  à  cet  égard,  nulle  hésitation  n'est 
possible,  car  on  connaît  exactement  le  nom  des  derniers  soldats  de 
la  révolte.  Avec  une  grande  imprudence,  Varlin  se  montrai!  donc  en 
public.  Un  homme  décoré,  qui,  dit-on,  était  un  prêtre  revêtu  d'ha- 
bits bourgeois,  l'aperçut  et  le  dénonça  à  un  lieutenant  de  la  ligne, 
qui  le  fit  immédiatement  arrêter.  Ce  prêtre,  si  c'en  était  un,  eût 
mieux  fait,  à  mon  gré,  de  continuer  sa  route.  Si  M»*"  Darboy,  si  le 
pèi^  Olivaint,  si  le  père  Caubert,  ressuscites  par  miracle,  eussent 
passé  par  là  et  eussent  reconnu  Varlin,  ils  auraient  certainement 
détourné  la  tête  et  se  seraient  éloignés  en  priant  pour  cette  âme 
fourvoyée. 

On  a  prétendu  que,  par  un  raffinement  de  cruauté,  on  avait 
conduit  Varlin  jusqu'au  sommet  des  buttes  Montmartre.  Il  n'y  eut 
là  aucune  cruauté,  mais  un  fait  naturel  ;  imposé  par  la  discipline 
militaire.  L'officier  appartenait  à  la  division  du  général  Lav^aucou- 
pet;  celui-ci  avait  son  quartier  à  Montmartre,  et  Vest  là  que  le  pri- 
sonnier devait  être  mené,  car  le  lieutenant  n'avait  point  quaUté 
pour  statuer  sur  le  sort  d'un  jmembre  de  la  commune.  On  a  dit 
aussi  que  Varlin  avait  été  attaché,  que  des  liens  serraient  ses  poi- 
gnets jusqu'à  lui  faire  gonfler  lea  nàains;  je  crois  que  c'est  encore 
une  erreur,  et  que  Varlin ,  laissé  libre,  marcha  entre  six  soldats. 


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150  BEVUE  DES  DEUX  MONDES» 

Tant  qu'a  fut  dans  la  rue  Lafayette,  dans  le  faubourg  Poissonnière, 
nul  ne  fit  attention  à  lui.  La  population,  exaspérée  par  cette'longue 
lutte,  par  Tincendie,  par  le  massacre  des  otages,  réservait  ses  fu- 
reurs et  ses  basses  insultes  pour  les  bandes  de  prisonniers  que  l'on 
dirigeait  sur  les  prévôtés  ou  sur  Versailles;  elle  restait  indiflférente  àla, 
vue  d'un  seul  homme  placé  au  milieu  d'une  petite  escorte.  Au  coin 
d'une  rue,  un  groupe  de  curieux  s'approcha;  quelqji'ua  lui  cria  :  — 
Gomment  t'appelles-tu?  —  Il  répondit  orgueilleusenaent :  —  Varlial 
—  Chacun  se  regarda  comme  pour  s'interroger;  nul  ne  conoaissail 
ce  nom.  Dès  qu'il  eut  franchi  les  anciennes  barrières  et  qu'il  eut  mis 
le  pied  sur  la  gibbosité  qui  porte  Montmartre,  l'attitutte  de  la  popHi- 
lati(m  fut  modifiée,  et  te  supplice  commença.  Il  ét^dt  là  sur  le  terri- 
toire de  r  émeute  et  du  meurtre,  sur  ce  fameux  mont  Àvontin  qui 
avait  tant  hit  parler  de  lui  le  18  naars  ;  il  entrait  dans  lazcoe  où  le 
général  Lecomte  et  €lément  Thomas  avaient  rencontdré  la  mort  que 
Fott  sait.  Variin  put  rapidement  s'apercevoir  que  les  opépions  poli- 
tiques et  sociales  préoccupent  fort  peu  les  gène  doftl  le  plus  vif 
plaisir  est  d'être  bourreaux.  Dans  la  rue  Ramey,  dans  kb  me  Fon- 
tefwlle,  les  mégères  de  Montmartre,  suivies  de  leuis  petits,  se 
ruèrent  sur  le  prisonnier,  que  les  soldais  eurent  grand' peine  à  pro- 
téger. Comme  pour  le  général  Lecomte,  comme  pour  Clément  Tho- 
mas, on  criait  :  —  A  mort!  à  mort!  —  On  ne  sait  quel  accès  de 
vertu  subit  avait  envahi  cette  populace  qui  huriiait  :  —  C'est  ua  as- 
sassin! c'est  lui  qui  a  ti«é  l'archevêque  1  c'est  uâ  incendiaire!  A  la 
torture,  il  faut  qu'il  avoue!  —  La  foule  était  énorme,  plus  de  deux 
mille  femelles  accompagnées  de  quelques  mâles  pressaient  les  sol- 
dats, qui  hâtaient  le  pas  et  s'ouvraient  passage  à  coups  de  crosse* 
Tarlin  était  impassible,  très  pâle,  mais  très  ferme  ;  on  lui  jetait  des 
pierres,  des  ordures,  on  essayait  de  le  frapper;  on  avait  crié  :  — 
Chapeau  bas!  —  et  un  voyou  d'un  coup  de  latte  lui  avait  enl%vé 
sa  coiffure.  Se  souvint-il  à  ce  moment  du  lamentaWe  cortège  qui, 
defïx  jours  auparavant,  presque  à  la  même  heure,  avait  gravi  la  rue 
de  Belleville  pour  aller  s'engouffrer  dans  la  rue  Haxo?  Il  y  était;  il 
était  au  secteur,  et,  dans  l'espoir  de  sauver  les  otages,  il  lutta  contre 
Hippolyte  Parent,  dernier  chef  de  la  révolte  et  cinq  fois  repris  de 
justice.  Il  est  désolant  que  ce  fait  n'ait  point  été  connu,  car,  sans 
aucun  doute,  il  eût  aidé  à  protéger  la  vie  de  ce  malheureux.  L'heure- 
n'était  point  à  la 'clémence.  Dans  chaque  insurgé  prisonnier,  on 
voyait  un  des  assassins  de  l'archevêque,  dont  le  meurtre,  plusqu« 
tout  autre,  avait  mis  les  soldate  en  fureur.  La  victoire  frappait  en 
aveugle,  elle  fraf^a  Variin. 

La  cohue  qui  renveioppaâl  mugissait  comme  un  ouragan;  au 
milieu  des  mille  clameurs  qui  composaient  son  cri,  on  ne  distinguait 


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LA  BANQCE  T>E  TBANCE  SOUS  XA  COMMUNE.         131 

'qae  deux  mots  :  A  mort  !  On  Arriva  ainsi  rue  dos  Rosiers,  ée  sinistre 
mémoire,  auprès  dn  général  Laveauconpet.  Les  papiers  trompés  sur 
Yaiiin  ne  laissaient  aucoae  hésitation  sur  son  identité  que  du  reste 
al  revendiquait  hautement  :  —  Oui ,  je  suis  Varlin ,  Lords-^n- 
jaoïm  Varlin;  oui,  j'ai  été  membre  du  comité  central  et  de  la  com- 
mune; j'ai  étédél^é  aux  finances  jusqu'au  22  avril;  puis  délégué 
muK  euhsistances;  J'ai  été  directeur  de  la  manutention  ;  j'ai  été  ad- 
joint, le  ^  mai,  à  la  délégation  de  b  guerre  et  <^uis  le  21  je  sois 
■mleodaiit  on  t:hef  de  la  garde  nationde  fédérée,  w  Ces  aveux  pno- 
noncés  très  nettement,  mais  avec  «[uelqiie  jactance,  entralnaii^t  un 
«ordre  d'exécution.  On  voulut  le  fuE^ler  dans  le  jardin,  là  même  où 
le  Itérai /iOcomte  était  tombé.  Cn  officier  dit  :  —  l^on,  pas  dans 
.aatro  quartier  !  —  On  emmena  Vat^in*;  quatre  chasseurs,  commandés 
par  un  adjudant  ^ous^flScier,  l'entoonuent.  La  foule  ortait  :  —  Il 
Uxti qu'flïi  ie  promène;  encOTe  1  encore!  Faites-lui  faire  le  tour  des 
imttos  !  — On  a  affirmé  que  les  soldats  avaient  obéi  4  cette  injonction, 
c'est  faux.  Moins  de  dix  minutes  après  être  sorti  de  la  me  des  Ao- 
siers,  Variin  était  mort  (1).  On  le  06odaisit«u  sommet  de  la  colline, 
à  l'endroit  d'où  l'on  découvre  la  plaine  de  Saint-0«en.  L'adjudant 
sou8-<)fiicier  eut  la  sottise  de  lui  faire  une  allocution.  Variin,  les  deux 
bras  pendans  le  long  du  corps,  se  tenait  très  droit,  regardant  la 
foule  avec  des  yeux  terribles.  Deux  soldats  s'approchèrent  presque 
à  bout  portant  et  voulurent  faire  feu  ;  détail  horrible,  tes  deux  fu- 
sils ratèrent.  Les  deux  autres  chasseurs  tirèrent,  il  s'affaissa  sur  le 
côté  et  ne  remua  plus;  une  balle,  traversant  le  cœur,  l'avait  foudroyé. 
Toute  la  touri)e  battit  des  maiiïs,  comme  deux  mois  auparavant  efle 
avait  applaudi  en  voyant  tonfber  Clément  Thomas.  Ainsi  mourut 
¥arlio  pour  avoir  dédaigné  son  bon  outil  d'ouvrier  et  avoir  demandé 
à  la  révolte  la  réalisation  de  ses  dhimères. 

La  façon  irréprochablement  courageuse  dont  il  mourut  fit  croire 
qu'il  n'était  pas  mort,  et  que  la  justice  sommaire  de  l'armée  s'était 
-égarée  sur  un  faux  Variin.  Cnç  lettre  fort  curieuse  que  f  M  sous  les 
yeux,  écrite  par  des  ouvriers  relieurs  qui  l'avaient  souvent  fré- 
quenté, dit  :  «  Le  Varlin  que  l'on  a  fusillé  à  Montmartre  ne  peut 
^tre  le  vrai  qui,  était,  paa*  nature,  un  peu  sournois  et  beaucoup  pol- 
tron; depuis  treize  ou  quatorze  ans  que  nous  le  connaissons,  nous 
n*av^  jamais  cru  chez  lui  à  un  acte  quelconque  de  courage  ou 
d'éneïgie.  »  Cette  observation  est  sans  valeur.^  On  a  durei^te  sys- 
tématî^pKment  nié  la  mort  de  queikpies  personnages  de  la  com- 
mune ;  on  a  été  jusqu'à  soutenir  que  Millière,  que  Deïescluze,  que 

(1)  ie  siûs  pas  à  pas  le  récit  d*nn  témoin  oculaire;  ]*y  lis  :  «  Je  me  rappelle  aussi 
^^rèt  VexdMrfîoii  je  regardai  Pheure  à  ma  moatre,  H  était  &  peine  quatre  heures,  d 


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1S2  BEYUE  DES   DEUX  MONDES. 

Baoul  Rigault,  n'avaieût  point  été  tués.  Ce  sont  là  des  légendes  dont 
la  réalité  ne  laisse  même  pas  subsister  l'apparence,  mais  gui  servi- 
ront peut-être  plus  tard  à  motiver  d'étranges  revendications.  Il  est 
possible  que  nous  voyions  apparaître  un  jour  quelque  faux  Raoul 
Rigault,  comme  Hérodote  nous  raconte  qu'il  y  eut  un  faux  Smerdîs. 
Quant  à  la  très  ferme  attitude  que  Varlin  a  conservée  non-seulement 
devant  la  mort,  mais  devant  les  malédictions  des  bandes  immondes 
qui  lui  faisaient  cortège,  elle  me  semble  très  simple  à  expliquer. 
Bien  des  êtres  que  l'on  croit  faibles  et  qui  le  sont  se  redressent  et 
trouvent  en  eux-mêmes  une  force  d'extrême  résistance  lorsqu'ils 
sont  placés  en  présence  de  l'inéluctable;  on  dirait  qu'ils  empruntent 
au  destin  quelque  chose  de  son  impassibilité.  Ceci  fut-il  le  cas  de 
Yarlin,  on  peut  le  présumer  ;  mais,  lorsque  l'on  connaît  les  illusions 
dont  il  s'était  enivré,  les  efforts  qu'il  avait  faits  pour  grouper  tous 
les  ouvriers  dans  une  sorte  d'affiliation  générale  dont  le  seul  poids 
eût  ébranlé  les  assises  de  la  société  française;  lorsque  l'on  sait  dans 
quels  rêves  il  vivait,  on  peut  affirmer  qu'il  est  mort  résigné,  car 
l'heure  qui  a  précédé  son  supplice  a  mis  à  nu  devant  lui  les  épou- 
vantables instincts  de  ceux  qu'il  se  croyait  appelé  à  régénérer. 
Pour  lui,  la  foule  c'était  le  peuple,  et  il  comprenait  trop  tard,  par 
une  sorte  d'illumination  suprême,  en  voyant  comment  elle  le  mal- 
menait, lui  son  bienfaiteur  et  son  apôtre,  qu'en  la  conviant,  sans 
éducation  préalable,  à  l'exercice  de  droits  nouveaux,  il  n'avait  fait 
qu'ouvrir  un  champ  plus  vaste  aux  convoitises  brutales  qu'aucun 
scrupule  n'atténue.  Il  dut  avoir  là  une  impression  horrible  qui  lui 
donna  en  une  seule  minute  la  pénible  expérience  des  longues  exis- 
tences. Il  comprit  la  lâcheté  des  foules  qui  haïssent  naturellement 
les  vaincus,  car  elles  ne  respectent  que  la  force;  il  devina  que 
l'homme  soustrait  à  l'action  des  lois  redevient  la  bête  féroce  qu'il  a 
été  dans  les  temps  préhistoriques;  il  s'aperçut  qu'il  s'était  trompé 
en  demandant  aux  instincts  ce  qui  n'est  que  le  produit  de  la  lente 
action  de  la  morale  et  de  l'instruction;  il  se  sentit  humilié  jusque 
dans  les  derniers  replis  de  son  âme  par  les  traitemens  que  ses  amis, 
—  ses  frères,  —  lui  infligeaient  ;  pour  échapper  à  cette  vision  qui 
lui  révélait  d'une  façon  foudroyante  et  insupportablement  doulou- 
reuse une  série  de  vérités  élémentaires  qu'il  ne  soupçonnait  pas, 
il  fut  satisfait  de  mourir,  et  c'est  pour  cela  qu'il  est  bien  mort.  Le 
parti  (jui  réclame  aujourd'hui  Varlin  comme J' un  de  ses  martyrs*, 
comme  Tiin  de  ses  héros,  peut  être  certain  que  ce  malheureux  l'a 
maudit  avant  de  périr. 

Il  n'en  fut  point  ainsi  de  Charles  Beslay  ;  il  n'eut  point  à  faire. 
Dieu  merci,  une  aussi  cruelle  expérience  personnelle,  et  les  illusions 
de  sa  sénilité  survécurent  à  la  défaite  de  l'insurrection  qu'il  avait 


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LA  BANQUE  DE  FBANCE  SOUS  LA  GOMlfUNE.        133 

I 

côtoyée,  parfois  blâmée  et  souvent  contenue.  Il  put  voir,  lui,  con- 
trairement à  Varlin,  qu'il  n'avait  point  créé  d'ingratitude  autour  de 
lui.  II  avait,  dans  une  mesure  considérable,  porté  secours  à  la 
Banque,  il  l'avait  protégée  de  son  mieux,  très  eflScacement  dans  un 
jour  de  grand  péril  ;  la  Banque  fut  reconnaissante,  elle  se  referma 
sur  lui,  le  cacha,  et  lui  donna  une  hospitalité  que  tous  les  employés 
soupçonnaient  et  que  personne  ne  trahit.  Dans  le  seul  intérêt  de  sa 
séciuité,  on  ne  lui  permettait  pas  de  sortir,  mais  on  le  laissait  aller 
et  venir  à  sa  guise  dans  toutes  les  parties  de  la  vaste  maison.  Il  était 
cahne;  il  se  frottait  les  mains  et  disait  :  —  Je  n'ai  jamais  été  si  heu- 
reux. —  Sa  première  pensée  avait  été  de  solliciter  de  M.  Thiers  un 
sauf-conduit  de  trois  jours  pour  mettre  ordre  à  ses  affaires,  s'enga- 
geant  à  revenir  se  constituer  prisonnier  ;  il  écrivit  au  président  de 
la  république  et  au  procureur  général  demandant  à  partager  le  §ort 
de  ses  collègues  de  la  commune,  dont  ,il  répudiait  les  crimes,  tout 
en  se  déclarant  partisan  de  leurs  principes.  —  Ainsi,  tandis  que  les 
hommes  jeunes  qui  avaient  siégé  à  l'Hôtel  de  Ville  se  déguisaient  et 
ne  reculaient  devant  rien  pour  se  mettre  à  l'abri  des  lois,  ce  vieil- 
lard s'offrait  chevaleresquement  en  holocauste.  Ces  lettres,  qui  sont 
du  30  mai,  ne  reçurent  point  de  réponse.  M.  Thiers  savait  déjà  à 
quoi  s'en  tenir  sur  le  rôle  que  le  père  Beslay  avait  joué  à  la  Banque, 
et  il  était  décidé  à  ne  jamais  sévir  contre  ce  doux  aliéné.  M.  de 
Plœuc,  de  son  côté,  qui  s'entremettait  fort  énergiquement  pour  lui 
obtenir  un  passeport,  se  chargea  de  lui  faire  entendre  raison  et  de  le 
maintenir  dans  son  appartement  de  la  Banque  jusqu'au  moment  où 
sans  danger  on  pourrait  franchir  une  frontière.  Charles  Beslay  prit 
assez  philosophiquement  son  parti  de  n'être  point  martyr.  Il  s'était 
mis  au  travail  et  préparait  très  sincèrement  de  nouveaux  statuts 
qui  élargiraient  considérablement  l'action  de  la  Banque,  et  qui,  je 
me  hâte  de  le  dire,  la  ruineraient  infailliblement,  si  jamais  ils  étaient 
sq>pliqués.  11  eût  voulu  faire  de  la  Banque  de  France  le  commandi- 
taire du  commerce,  de  l'industrie,  de  l'agriculture  et  des  arts.  C'est 
fwrt  simple  :  tout  individu  ayant  besoin  d'argent  vient  en  chercher 
à  la  Banque,  qui  s'empresse  de  lui  en  prêter  sans  intérêt;  sur  sa 
bonne  mine  ;  c'est  cela  que  l'on  appelle  fournir  des  instrumens  de 
travail  aux  travailleurs;  en  outre  l'argent  n'est  r^ndu  que  lor^ue 
l'emprunteur  est  en  mesure  de  le  restituer.  Cette  opération,  dont  le 
résultat  n'est  douteux  pour  personne,  paraissait  une  trouvaille  iner- 
teilleuse  au  père  Beslay,  qui  disait  :  —  La  Banque  ne  peut  que  s'enri- 
chir par  ce  système,  car  chacun,  faisant  fortune  grâce  à  elle,  tiendra 
à  honneur  de  lui  rapporter  le  capital  avancée  et  des  intérêts  propor- 
tionnels. —  n  expliquait  ce  qu'il  appelait  ses  idées  à  M.  Marsaud,  à 
H.  Mignot,  qui  souriaient  avec  bienveillance  et  ne  semblaient  pas 


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13&  lŒTCB  DES   DEUX  MONDE»* 

è 

convaincus;  le  père  Beslay,  toujours  de  bonne  humeur,  leur  disait  2 
—  Vous  êtes  des  routiniers  I  — Lorsqu'on  lui  parlait  de  toutes  les  in- 
famies froidement  commises  parles  gens  de  la  commune,  il  s'assoie- 
brissait  ;  il  avouait  que  Ton  avait  été  a  trop  loin,  »  mais  ajoutait  aus- 
sitôt :  —  On  est  venu  les  interrompre  au  milieu  de  Télaboration,  on 
ne  leur  a  pas  laissé  le  loisir  de  se  constituer;  ahl  si  nous  avions  eu 
le  temps,  nous  aurions  fondé  la  société  modèle  et  tous  les  peuples, 
frappés  d'admiration,  nous  eussent  imités.  —  0  periculosa  simpli- 
dtas  1 

Je  viens  de  relire  un  projet  intitulé  :  Réformes  à  réaliser^  qu'il 
écrivit  pendant  son  séjour  à  la  Banque,  après  la  chute  de  la  com- 
mune; à  son  insu,  il  a  rédigé  là  un  code  de  confiscation  dont  le 
premier  article  prescrit  le  remboursement  de  la  dette  publique.  La 
fia  justifie  les  moyens;  afin  de  dégrever  l'état,  on  confisque  les  fOT- 
tunes  particulières,  ou  peu  s'en  faut;  l'état  r^rend  sous  une  forme 
ce  qu'il  vient  de  restituer  sous  une  autre,  à  peu  près  comme  un  pro- 
priétaire qui  diminuerait  1,000  francs  sur  un  loyer  à  la  condition 
que  le  locataire  lui  sa:*virait  tous  les  six  mois  une  rente  de  ôOO  francs. 
Le  père  Beslay  étdt  très  fier  de  son  projet  ;  il  frappait  av^c  convic- 
tion Sur  son  papier  en  disant  :  — L'avenir  économique  de  la  France 
est  là!  — C'est  possible,  lui  répondait  M.  Marsaud  avec  son  bon  sou- 
rire dont  la  bienveillance  ne  dissimule  pas  toujours  l'ironie,  c'est 
possible;  mais  je  crois  que  nous  ne  sommes  pas  encore  mûrs  pour  de 
tels  progrès. — Et  Charles  Beslay  reprenait  son  refrain  :  «  Vous  êtes 
tous  des  routiniers.  »  La  fin  de  mai  était  passée  et  le  mois  de  juin 
aussi;  les  poursuites  se  ralentissaient,  les  grandes  colères  de  la  pre- 
mière heure  s'apaisaient  lentement;  le  marquis  de  Pioeuc  avait  tou 
prépu*é  pour  le  départ  de  celui  qu'il  nommait  en  plaisantant  son 
prisonnier;  il  avait  reçu  du  secrétaire  de  la  présidence  un  passeport 
qui  l'autorisait  à  sortir  de  France  avec  deux  personnes  non  dési- 
gnées; ces  deux  personnes  furent  Charles  Beslay  et  son  fils,  qui  ne 
voulut  céder  à  nul  autre  le  droit  de  l'accompagner.  £n  quittsmt  la 
Banque,  où  il  ne  devait  jamais  reparaître,  le  père  Beslay  fut  très 
ému  ;  il  avait  été  profondément  touché  de  l'hospitalité  qui  l'avait 
accueilli  et  gardé.  Lorsqu^il  dit  adieu  aux  chefs  (k  service  avec  les- 
quels il  avait  pris  la  très  douce  habitude  d'aller  causer,  il  avait  les 
larmes  aux  yeux;  on  le  vit  partir  avec  regret  :  il  était  aimé,  car  sa 
bonté  ing^ue  inspirait  cette  sorte  de  commisération  attendrie  que 
l'on  éprouve  pour  les  «  innocens.  »  Grâce  à  quelques  précauti«Mte 
très  bien  prises  par  le  ntanquîs  de  PIcduc,  les  trois  voyageurs  arri- 
vèrent en  Suisse  sans  encombre.  Beslay,  malgré  qu'il  en  dkt,  ne 
dissimula  pas  qu'il  était  satisfait  d'avoir  franchi  la  frontière-  M.  de 
Plœuc  le  conduisit  lui-môme  jusqu'à  l'asile  qu'il  s'était  choisi,  ao- 


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LA   BANQUE   D£  FRANCE   SOUS   LA  COMMUNE.  135 

quittant  ainsi  la  dette  de  recoimaissance  que  la  Banque  avait  con- 
tractée envers  le  délégué  de  la  commune. 

Le  procès  de  Beslay  fut  instruit  selon  les  formes  de  la  jurispru- 
dence des  conseils  de  guerre,  et  il  se  passa  à  ce  propos  un  fait  qui 
n*a  peut-être  pas  de  précédens.  Quoique  Beslay  fût  absent,  les  dé- 
positions de  tous  les  témoins  en  sa  faveur  furent  tellement  una- 
nimes qu'il  fut  l'objet  d'une  ordonnance  de  non-lieu.  Il  eût  pu 
rentrer  en  France,  il  préféra  rester  à  Neufchâtel,  où  il  s'était  établi, 
et  où  il  essaya  de  nouvelles  combinaisons  financières  dont  le  résul- 
tat le  plus  positif  consistait  pour  lui  à  ne  jamais  fermer  sa  bAurse 
aui  réfugiés,  qui  venaient  y  puiser  souvent.  Le  parfumeur  Babick, 
enfant  du  règne  de  Dieu  de  Tordre  des  prêtres  hospitaliers  de  la 
religion  fusionnienne,  tenta  de  le  convertir  au  dogme  qu'il  ^vait 
inventé  entre  un  pot  de  pommade  et  un  flacota  d'eau  athénienne; 
niais  ce  fut  en  vain,  le  père  Beslay,  qui  a  écrit  :  a  J'étais  impéria- 
liste en  i815,  libéral  en  4830,  républicain  qn  1848,  maintenant 
je  suis  franchement  socialiste,  »  le  père  Beslay  est  mort  incorri- 
gible, incorrigiblement  bon.  Lorsqu'on  l'enterra  (mars  1878),  les 
réfugiés  de  la  commune  voulurent  faire  quelque  sotte  manifesta 
tien  autour  de  son  cercueil;  son  fils  s'y  opposa,  et  fit  bien. 

XVI.    —  éFILO€DB. 

François  Jourde  n'eut  point  le  sort  de  Charles  Beslay.  Pendant 
(pie  les  grands  criminels  de  la  commune  se  cachaient  dans  des  re- 
fuges préparés  de  longue  main  et  parvenaient  à  passer  les  fron- 
tières, le  délégué  aux  finances  ne  trouvait  personne  qui  s'intéressât 
à  lui  et  n'échappait  que  par  hasard  à  une  exécution  sommaire.  II 
avait  suivi  le  comité  de  salut  public  de  l'Hôtel  de  Ville  à  la  mairie 
du  XI^  arrondissement ,  s'était  avec  lui  transporté  à  Belleville  et 
avait  sans  doute  présidé  à  la  dernière  distribution  d'argent  (A 0,100  f.) 
qai  fut  faite  le  samedi  27  mai,  au  matin,  dans  une  petite  maison 
portant  le  n*  145  de  la  rue  Haxo,  entre  quelques  chefs  de  la  révolte 
encore  présens  et  prêts  à  s'échapper  vers  un  abri. 

La  commune  n'est  pAus,  le  comité  central  s'agite  encore;  nul 
«semble  dans  les  dernières  convulsions  de  la  défense;  chacun  se 
bat  à  sa  guise;  quelques  énergutnènes  cherchent  leurs  complices 
absens  pour  les  fusiller.  A  ce  moment,  Jourde  disparaît.  Épuisé  de 
fatigue,  sur  pied  depuis  six  jours,  ayant  à  peine  pris  quelques 
,  hewes  de  repos  pendant  cette  lutte  pleine  d'angoisses  et  de  crimes, 
à  laquelle,  quoi  qu'il  ait  pu  dire  depuis,  il  ne  s'est  pas  associé,  il 
entra  dans  une  auberge  de  la  rue  du  Chemin-Vert,  monta  dans 
one  diambre  au  cinquième  étage,  se  jeta  sur  un  lit  et  s'endormit 


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1S6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  ce  sommeil  frère  de  la  mort  que  connaissent  bien  les  fugitifs 
lorsqu'une  fois  ils  se  croient  en  sûreté.  Quand  il  se  réveilla,  le  di- 
manche au  petit  jour,  la  rue  du  Chemin-Vert  était  occupée  par  un 
bataillob  de  ligne.  Dès  lors  la  fuite  était  impossible;  il  attendit. 
Des  perquisitions  furent  faites  auxquelles  il  fut  soustrait  par  inad- 
vertance des  soldats.  Il  fut  imprudent;  pour  se  rendre  méconnais- 
sable, il  avait  coupé  ses  cheveux  et  sa  barbe.  A  cet  instant  de 
suspicion  universelle,  c'était  se  dénoncer.  Le  logeur  remarqua  la 
métamorphose  et,  dès  le  lundi  29,  pria  Jourde,  —  qu'il  ne  con- 
naissait pas,  -7-  d'aller  chercher  asile  ailleurs! 

Jourde  avait  sur  lui  9,770  francs,  reliquat  de  son  dernier  compte, 
et  des  papiers  d'identité  très  nombreux,  —  trop  nombreux  peut- 
être,* —  au  nom  de  Roux  :  passeport,  cartes  d'électeur,  lettres, 
quittances  de  contribution,  laisser -passer  franco -allemand;  il  y 
avait  là  une  profusion  de  renseignemens  qui  devaient  exciter  les 
soupçons  au  lieu  de  les  assoupir,  fl'out  le  jour,  il  vagua  dans  Paris, 
espérant  peut-être  que  quelque  porte  compatissante  s'ouvrirait  de- 
vant lui.  Dans' cette  longue  promenade,  il  put  comprendre  à  la  joie 
de  la  population  l'horreur  que  l'insurrection  avait  inspirée.  Paris 
avait  subi  la  commune  ;  mais  délivré  enfin,  après  toutes  les  satur- 
nales qui  l'avaient  souillé,  il  se  redressait  contre  elle,  demandait  la 
mort  des  coupables  et  les  eût  étranglés  tous,  s'il  eût  pu  les  saisir. 
Le  Siècle  constatait  un  fait  douloureusement  vrai  lorsque,  dans  son 
numéro  du  27  mai  1871,  il  écrivait  :  «  La  vie  des  citoyens  ne  pè§e  pas 
plus  qu'un  cheveu  dans  la  balance  de^la  justice  populaiie;  pour  un 
oui,  pour  un  non,  on  est  fusillé.  »  Pendant  quinze  heures,  Jourde 
marcha,  et  la  nuit  était  venue  depuis  longtemps  déjà  lorsqu'il  ar- 
riva rue  de  la  Glacière,  où  demeurait  un  vieux  chiffonnier,  ancien 
ami  de  son  père.  Il  connaissait  cet  homme  depuis  vingt  ans,  lui 
avait  rendu  service  pendant  son  passage  à  la  délégation  des  finances, 
et  venait  lui  demander  im  asile  sur  lequel  il  avait  droit  de  compter. 
Il  fut  accueilli  par  un  refus,  et,  comme  il  insistait,  sollicitant  pitié 
pour,sa  lassitude,  il  s'entendit  menacer  d'une  dénonciation  immé- 
diate. C'est  dur  d'avcûr  cru  travailler  au  bonheur  du  prolétariat  et 
d'être  rtçu  de  la  sorte  par  un  prolétaire.  îl  éprouva  l'amertume 
des  bannis,  pour  qui  tout  cœur  se  ferme  et  toute  porte  se  clôt.  Il 
erra  dans  les  terrainâ  déserts  qui*bordent  la  Bièvre,  évitant  les  pa- 
trouilles, faisant  des  crochets  pour  passer  loin  des  sentinelles  nom- 
breuses dans  ce  quartier,  que  l'on  fouillait  déjà  pour  y  retrouver 
Serisier,  l'assassin  des  dominicains  d'Arcueil.  Il  voulut  revenir  vers 
le  centre  de  Paris  et  fut  arrêté  à  deux  heures  du  matin,  rue  de 
Grenelle-Saint-Germain,  par  des  gardes  nationaux  porteurs  du  bras- 
sard tricolore,  que  tous  les  fédérés  du  reste  s'étaient  empressés 


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LA  BANQUE  DE  FRANCE  SOUS  LA  COMMUNE.         137 

d'arborer,  dès  le  22  mai,  aussitôt  que  leur  quartier  était  occupé  par 
les  troupes  françaises. 

Conduit  au  poste  et  interrogé,  il  montra  avec  assurance  ses  pa- 
piers d'identité  simulée.  Il  soutenait  qu'il  se  nommait  Roux  et  qu'il 
demeurait  rue  du  Bac;  on  envoya  chercher  le  portier  de  la  maison 
qu'il  prétendait  habiter;  le  portier  ne  le  reconnut  pas.  L'aflfaire  se 
gâtait.  Jourde  était  alors  âgé  de  vingt-huit  ans;  l'étude  des  hommes 
])* avait  point  encore  mûri  son  expérience,  et  il  donna  une  grande 
preuve  de  jeunesse  en  se  réclamant  de  son  ancien  maître  de  pen- 
sion. Celui-ci  vint,  poussa  quelques  lamentations,  et  le  dénonça. 
Jourde  se  crut  perdu,  réservé  à  être  tout  de  suite  passé  par  les 
armes;   il  n'eut  point  de  faiblesse,   il  remit -immédiatement  l'ar- 
gent qu'il  avait  en  poche,  ne  gardant  que  120  francs  qui  lui  ap- 
partenaient. Quelques  instans  après  son  arrestation,  Tordre  fut  en- 
Toyé  à  tous  les  chefs  de  corps,  par  le  maréchal  duc  de  Magenta,  de 
ne  plus  procéder  à  aucune  exécution.  C'est  ce  qui  le  sauva.  Après 
avoir  été  dirigé  sur  le  ministère  des  affaires  étrangères,  où  il  subit 
un  long  interrogatoire,  il  fut  «  ligotté  »  et  mené  à  l'ergastule  du 
Luxembourg.  Il  fut  compris  dans  le  procès  fait  aux  membres  arrê- 
tés de  la  commune  et  comparut  à  Versailles  devant  le  3®  conseil  de 
guerre.  Du  7  août  au  3  septembre  1871,  lourde,  en  compa^ie  de 
ses  coaccusés,  resta  sur  la  sellette.  Son  attitude  fut  remarquée  : 
c'était  peut-être  celle  d'un  coupable,  à  coup  sûr  ce  n'était  pas  celle 
d'un  criminel;  elle  ne  ressemblait  en  rien  à  celle  des  seize  autres  in- 
dividus que  l'on  jugeait  en  même  temps  que  lui.  En  relisant  ces  longs 
débats,  on  reste  frappé  d'un  fait  important.  Jourde  s'occupe  à  peine 
de  la  commune  et  du  comité  central  ;  il  ne  parle  ni  des  massacres 
ni  des  incendies,  que  nul  du  reste  ne  songe  à  lui  reprocher  ;  ce 
n'est  ni  un  homme  politique,  ni  un  socialiste,  ni  un  conspirateur 
qui  se  défend,  c'est  un  comptable  qui  fait  effort  pour  prouver,  et 
qui  prouve,  que  ses  comptes  sont  en  balance  •et  que  sa  probité  est 
à  l'abri  du  soupçon.  Tout  lui  semble  indifférent,  pourvu  que  ses 
additions  soient  reconnues  exactes  et  que  l'on  ne  puisse  élever  de 
doute  sur  son  honorabilité  professionnelle.  Au. cours  du  procès,  l'on 
apprit  que,  pendant  toute  la  durée  de  la  commune,  alors  qu'il  était 
au  pouvoir,  sa  femme,  —  sa  maîtresse,  —  avait  continué  à  aller 
sinaplement  blanchir  le  linge  au  lavoir  public;  que  son  enfant  avait 
l  été  envoyé  à  l'école  gratuite,  et  que  lui -môme  prenait  ses  repas 
dans  un  humble  restaurant  de  la  rue  de  Luxembourg.  Le  restaura- 
teur présenta  une  facture  justificative;  du  16  avril  au  22  mai, 
Jourde,  pour  ses  déjeuners  et  ses  dîners,  avait  dépensé  224  francs. 
I^  viveurs  de  l'Hôtel  de  Yille  et  de  la  préfecture  de  police  qui, 
assis  sur  les  bancs  du  conseil  de  guerre,  ont  écouté  cette  déposition, 

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'i:. 


138  BEVUE   DES   DEUX  MONDES* 

ont  dû  bien  rire  dans  leur  barbe  en  constatant  la  naïve  sobriété  de 
Tancien  délégué  aux  finances.  Que  ceci  soit  à  la  décharge  de  Jourde. 
Il  eut  absolument  tort  d'accepter,  —  de  rechercher,  —  une  fonction 
sous  un  gouvernement  insurrectionnel,  mais  il  sortit  de  la  commune 
les  mains  pures  de  sang,  de  pétrole  et  d'argent.  Il  a  prononcé  devant 
ses  juges 'un  mot  qui  doit  être  retenu  :  «  L'on  a  favorisé  le  départ 
de  Beslay,  délégué  à  la  Banque,  et  de  Theisz,  délégué  à  l'admi- 
nistration des  postes,  parce  qu'ils  ont  sauvé  ces  établissement; 
mais  tous  deux  relevaient  de  la  délégation  des  finances;  si  la  Banque 
et  les  postes  ont  été  sauvées,  croyez  bien  que  je  n'y  ai  pas  nui, 
et  que  je  mérite  les  mômes  immunités  que  mes  subordonnés.  » 
Sans  nous  permettre  d'incriminer  la  chose  jugée,  il  nous  semble 
que  l'article  528  du  code  pénal,  relatif  à  l'usurpation  des  fonctions, 
suffisait' à  le  punir  (1).  Le  conseil  de  guerre  n'a  point  été  de  cet 
avis,  et  Jourde  fut  condamné  à  la  déportation  simple. 

Il  fut  envoyé  à  la  Nouvelle-Calédonie  et  put  utiliser  ses  aptitudes 
de  comptable  à  Nouméa.  Il  eut  l'esprit  de  n'y  pas  rester  trop  long- 
temps; aidé  par  un  Allemand  auquel  il  avait  inspiré  de  l'intérêt, 
il  prépara  un  projet  d'évasion  très  hardi,  qu'il  sut  faire  réussir. 
Moyennant  une  somme  de  dix  mille  francs  payables  à  Melbourne,  un 
capitaipe  de  vaissesgu  américain  mit  le  vaisseau  qu'il  commandait  à 
la  disposition  de  Jourde  et  de  ses  amis,  qui  en  profitèrent.  Dans  la 
nuit  du  20  mars  1874,  Jourde,  Ballière,  Bastion- Granthille,  partis 
en  canot  de  Nouméa;  furent  rejoints  par  Henri  Rochefort,  Olivier 
Pain  et  Paschal  Grousset,  qui  venaient  de  la  presqu'île  Ducos  (2). 
Les  six  évadés  purent  gagner  le  navire  et  ne  tardèrent  pas  à  rentrer 
en  Europe.  Cela  fit  grand  bruit  dans  le  temps,  et  le  ministère  de  la 
marine  ne  fut  point  satisfait.  A  son  arrivée  en  Suisse,  Jourde  éprouva 
une  cruelle  déconvenue.  Il  pouvait  croire  qu'en  qualité  de  ministre 
des  finances  de  la  commune  il  avait  droit  à  quelque  reconnaissance 
de  la  part  des  insurgés  impénitens.  Au  milieu  d'une  ville  en  dé- 
sarroi et  de  l'administration  la  plus  fabuleusement  incohérente  qui 
fut  jamais,  n'était-ce  pas  lui  dont  les  eflbrts  avaient  réussi  à 
nourrh*  une  armée  sans  cohésion,  une  population  sans  ressource, 
un  gouvernement  où  le  grotesque  se  mêlait  si  bien  à  l'odieux  que 

(i)  Art.  258.  Quiconque,. sans  titre,  se  sera  immiscé  dans  des  fonctions  publiques, 
civiles  ou  miliuiros,  ou  aura  fait  les  actes  d*une  de  ces  fonctions,  sera  puni  d'un  em- 
prisonnemt^nt  de  deux  à  cijiq  ans,  sans  préjudice  de  la  peine  de  faux,  si  l'acte  porte 
le  caractère  de  ce  crime. 

(2)  Achille  Bal  Hère,  capitaine  d'état-major  au  bataillon  des  barricadiers,  commandés 
par  le  père  Gaillard  ;  Charles,  François-Bastien,  dit  Bastien  Granthille,  chef  du  259»  ba- 
taillon insurgé;  Paschâl  Grousset,  membre  de  la  commune,  délégué  aux  relations  ex- 
térieures; Olivier  Pain,  chef  du  cabinet  de  Paschal  Grousset;  Jourde  et  Rochefort  soAt 
connus. 

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LÀ  BANQUE  DE  FRANCE  SOUS  LA  COMMUNE,         139 

l'on  ne  sayait  jamais,  au  début,  s'il  fallait  rire  ou  pjeurer  d'avoir 
à  le  subir?  Certes  un  tel  tour  de  force  méritait  quelques  égards, 
car  jusqu'à  la  dernière  minute,  jusqu'au  refuge  suprême  de  la  rue 
Haxo,  lourde  avait  apporté  leur  pitance  à  tous  ces  gens-là.  Il  ne  se 
doutait  guère,  pendant  qu'il  était  en  prison  ou  à  Nouméa,  de  ce 
({ae  ses  anciens  complices  avaient  dit  de  lui;  il  eut  tout  le  loisir  de 
l'apprendre  en  arrivant  à  Genève. 

Un  drôle  de  la  pire  espèce,  incapable  de  tout'sentiment  qui  ne 
serait  pas  naturellement  bas,  Yermesch,  dont  le  rêve  avait  été 
d'être  à  Rossel  ce  que  Talleyrand  fut  à  Napoléon  !•%  aussitôt  qu'il 
fut  parvenu  à  Londres,  après  la  chute  de  la  commune,  s'était  em- 
pressé de  publier  un  de  ces  journaux  immondes  que  Jean-Jacques 
Rousseau  désignait  d'un  nom  que  nous  n'osons  répéter.  Cette 
feuille,  trempée  de  venin  et  rédigée  par  une  vipère,  s'appelait 
k  Qui-vive.  Vermesch,  qui,  dans  son  Pire  Duchine^  avait  dé- 
noncé tout  le  monde  et  surexcité  jusqu'à  la  folie  les  penchans  vi- 
cieux des  hébertistes,  continuait  le  même  métier  parmi  la  bande 
df assassins,  d'incendiaires  réfugiés  loin  de  l'action  des  lois  fran- 
çaises et  qui  s'appelle  orgueilleusement  :  la  proscription.  Poursui- 
vant de  sa  haine  ceux  qui  n'avaient  pas  su  tout  tuer,  tout  brûler, 
il  disait  :  a  Nous  ne  sommes  ici,  et  six  ou  sept  mille  hommes  du 
peuple  ne  sont  à  Nouméa  et  à  l'Ile  des  Pins,  que  par  la  faute  de 
ceux  qui  sollicitèrent  les  premiers  postes  de  la  cité,  sans  avoir  au- 
cune des  qualités  nécessaires  pour  les  remplir.  Nous  payons  tous 
pour  leur  sottise ,  et  le  sang  de  trente  mille  fusillés  des  journées 
de  mai  retombera  éternellement  sur  leur  tète.  )>  —  Je  dis  ici  inci- 
demment que  le  nombre  des  morts  pendant  les" journées  de  mai, 
y  compris  les  tués,  les  fusillés,  les  insurgés,  les  soldats,  les  otages, 
les  malades  à  domicile,  les  malades  des  hôpitaux,  tous  les  décès, 
en  un  mot,  pour  Paris,  du  21  au  80  mai ,  s'élève  exactement 
chiffre  de  6,667.  —  De  tous  les  fonctionnaires  de  la  commune,  Jourde, 
alors  condamné,  détenu,  ou  déporté,  fut  celui  que  Yermesch  attaqua 
avec  le  plus  d'acrimonie.  Pendant  le  mois  de  novembre  1871,  le  Qui- 
vive  s'acharne  à  baver  sur  l'ancien  délégué  aux  finances.  Le  Basile  de 
la  commune  n'a  point  assez  de  calomnies  pour  lui,  et  il  arrive,  sans 
effort,  à  dépasser  en  hideux  et  en  grotesque  ce  que  Marat  a  fait  de 
mieux  en  ce  genre.  D'après  ce  Yermesch,  François  Jourde  ai  volon- 
tairement trahi  le  peuple  de  Pari3,  au  profit  du  gouvernement  de 
Versailles,  et  M.  Thiers,  en  reconnaissance  des  services  rendus,  le 
destinait  à  remplacer  à  la  préfecture  de  police  le  général  Yalentin, 
démissionnaire.  Tout  ceci  est  agrémenté  des  épithètes  de  lâche,  de 
gredin,  de  mouchard  et  d'agent  versaillais.  Jourde  fut  très  affecté 
de  ce  torrent  d'injures,  derrière  lequel  il  croyait  voir  l'opinion  for- 


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l&O  '  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

myHèe  par  ses  anciens  amis  de  la  commune  ;  erf  ceci  il  prouva  que 
son  intelligence  était  médiocre  et  qu'il  ignorait  que  le  mépris  de 
certaines  âmes  misérables  est  un  titre  au  respect  des  honnêtes 
gens.  Il  voulut  obtenir  une  réparation  de  Vermesch,  ce  qui  était 
enfantin,  et  se  fit  réprésenter  par  Avrial  et  Lefrançais,  qui,  cooune 
lui,  avaient  appartenu  au  parti  socialiste,  à  la  minorité  de  l'Hôtel 
de  Ville.  Ce  fut  peine  perdue  ;  le  Vermesch  débonda  une  fois  de  plus 
son  tonneau  de  fiel  et  lâcha  sur  Jourde  uqe  quantité  d'insultes  vrai- 
ment extraordinaire.  Sans  Vermesch,  on  n'aurait  jamais  su  ce  qu'un 
communard  pouvait  contenir  de  vilenies.  Reprenant  phrase  à 
phrase  tout  l'interrogatoire  que  Jourde  a  subi  devant  le  3*  conseil 
de  guerre,  Vennesch,  conclut  :  «  Il  résulte  donc  des  pièces  qu'on 
vient  de  lire  que  Jourde,  de  son  propre  aveu,  n'est  entré  dans  la 
commune  de  Paris  que  dans  le  but  de  la  trahir,  de  la  priver  de  ses 
moyens  d'action  et  de  la  faire  tomber  le  plus  vite  qu'il  lui  serait 
possible  dans  les  mains  de  ses  ennemis...  que,  loin  de  dissimuler 
son  odieuse  conduite  pendant  l'insurrection,  il  fait  au  contraire  éta- 
lage de  sa  honte  et  de  son  infamie...  il  a  feint  d'être  touché  d'un 
mouvement  populaire  pour  le  faire  dévier,  dût  s'ensuivre  le  mas- 
sacre de  toute  une  population.  »  —  L'accusation  est  formelle  ;  elle 
est  à  retenir,  car,  en  la  rapprochant  de  l'opinion  émise  par  Lissa- 
*  garay,  par  Paschal  Grousset  et  que  j'ai  citée  déjà,  on  peut  com- 
prendre ce  que  le  parti  terroriste,  la  majorité  de  la  commune,  au- 
rait fait  de  la  Banque,  si  le  vieux  Beslay  et  si  Jourde  ne  l'avaient 
défendue;  non  point  peut-être  pour  la  sauver  d'une  façon  abstraite, 
mais  parce  qu'ils  la  réservaient  à  servir  de  moteur  à  la  machine 
économiste  qu'ils  avaient  imaginée. 

Que  ce  soit  pour  un  motif,  que  ce  soit  pour  un  autre,  ils  ont 
aidé 'au  salut  de  la  Banque  de  France,  et  nous  devons,  en  toute 
probité,  leur  en  être  d'autant  plus  reconnaissant,  que  les  détritus 
de  la  commune  ne  le  leur  ont  point  pardonné.  La  lutte  a  été 
souvent  très  vive  sur  ce  point  dans  les  conciliabules  secrets  de 
l'Hôtel  de  Ville;  pendant  que  quelques  meurtriers  de  bas  étage, 
Rigault,  Ferré,  se  jetaient  sur  les  magistrats,  les  prêtres,  les 
gendarmes,  pour  assouvir  des  vengeances  aiguës  et  des  haines  per- 
sonnelles ,  un  bon  nombre  de  blanquistes  et  de  jacobins,  sans  né- 
gliger précisément  l'incarcération  des  honnêtes  gens,  voulaient  éta- 
blir ce  qu'ils  nommaient  la  terreur  des  capitaux,  c'est-à-dire  faire 
main-basse  sur  toutes  les  grandes  compagnies  industrielles  et  finan- 
cières confisquées  au  profit  de  l'état.  Dans  ce  cas,  la  Banque  eût  été 
la  première  à  être  dévalisée,  et  il  est  fort  probable  que  les  met- 
teurs en  œuvre  du  pillage  se  seraient  retirés  de  là  avec  quelques 
rentes  pour  aller  vivre  confortablement  à  l'étranger.  Par  les  repro- 


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LA  BANQUE  DE  FRANCE  SOUS  LA  COMMUNE.  Ihl 

cbes  que  ces  mandrins  de  la  révolution  permanente  ont  adressés  à 
Jourde  ,il  nous  est  prouvé  que  sa  probité  n'a  pas  fléchi,  et  qu'il  a 
été  résolument  le  coimplice  du  père  Beslay  dans  la  résolution  que 
celui-ci  avait  hautement  manifestée  de  protéger  le  crédit  de  la 
France  en  ne  permettant  point  que  l'on  portât  à  la  Banque  <Jes  at- 
teintes trop  dures.  Je  le  répète,  Jourde  ne  faisait  qu'émettre  une 
incontestable  vérité,  lorsque  le  19  mai  il  écrivait  :  «  Si  je  succom- 
bais seulement  une  heure,  vous  savez  ce  qui  en  résulterait.  »  Il  en 
serait  résulté  l'anéantissement  de  3  milliards  (1). 

Ces  3  milliards,  la  Banque,  dirigée  par  M.  de  Plœuc,  conseillée 
par  les  régens,  fortifiée  par  son  bataillon,  défendue  contre  les  con- 
voitises des  jacobins  par  le  bon  vouloir  de  Jourde  et  de  Beslay,  la 
Banque  a  su  les  conserver;  mais,  quoi  que  l'on  ait  pu  croire,  elle 
n'est  pas  sortie  absolument  intacte  de  la  crise  invraisemblable 
qu'elle  a  traversée  en  1871.  Elle  avait  cependant  agi  avec  une  ferme 
prudence,  et,  lorsqu'elle  avait  vu  que  le  compte  courant  de  la  ville 
de  Paris  a'allait  pas  tarder  à  être  épuisé,  elle  avait  nettement  signi- 
fié au  gouvernement  que  si  l'état  ne  prenait  pas  à  sa  charge  les 
réquisitions  qui  lui  seraient  encore  imposées,  elle  refuserait  de  s'y 
soumettre  et  courrait  les  risques  d'une  aventure  définitive.  J'ai  cité, 
on  se  le  rappelle,  les  lettres  qui,  à  ce  sujet,  ont  été  échangées  vers 
la  fin  du  mois  d'avril  entre  le  conseil  de  la  Banque  et  le  ministre 
des  finances.  Le  messager  du  sous-gouverneur,  M.  de  Lisa,  inspec- 
teur, avait  rapporté  à  cet  égard  les  assurances  les  plus  positives  et 
la  formelle  approbation  de  tout  ce  que  la  Banque  avait  fait.  Les  pa- 
roles du  ministre  .pouvaient  se  résum^er  ainsi  :  «  Donnez  le  moins 
d'argent  possible,  mais  donnez  ce  qu'il  faudra  pour  éviter  un  péril 
sérieux;  les  sommes  qui  vous  seront  extorquées  seront  considérées 
comme  des  avances  faites  à  l'état,  qui  vous  les  remboursera.  »  C'é- 
tait fort  rassurant,  car  dans  l'état  des  choses,  alors  qu'il  était  mo- 
ralement impossible  de  faire  approuver  publiquement  le  contrat  par 
une  sanction  législative,  la  Banque  et  le  ministre  des  finances  avaient 
qualité  pour  traiter.  L'une  et  l'autre  le  croyaient  du  moins,  car  ils 
^taient  de  bonne  foi.  Il  parait  qu'ils  s'étaient  trompés,  et  l'événe- 
ment se  chargea  de  le  leur  démontrer. 

Du  20  mars  au  23  mai,  dominée  par  les  événemens  auxquels  elle 
ne  pouvait  résister,  la  Banque  de  France  avait  payé  à  la  commune 
révolutionnaire  la  somme  de  16,695,172  francs  qui  avait  été  vio- 
lenmient  réquisitionnée;  sur  ce  total,  9,401,819  francs  formaient  le 

(1)  Est-ce  pour  reconquérir  Testime  du  parti  dont  Vermcsch  est  Torgane  que  Jourdo 
a  publié  en  1877,  à  Bruielles,  une  brochure  intitulée  :  Souvenirs  cfun  membre  de  la 
commune^  et  dans  laquelle  il  a  commis  des  erreurs  trop  manifestes  pour  ne  pas  pa- 
raître Yolontaijres? 


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Ij^  B£VU£   DES  DEUX  MONDES.. 

compte  courant  de  la  ville  de  Paris^et  7,293,3S& francs  provenaieiit. 
des  fonds  apfxartenant  à  la  Banque  elle-même  ou  au  public.  Lai 
\ille  de  Paris  émit  d'abord,  dès  le  2  août  1871,  la  prétention  de  ré- 
clamer à  la  Banque  le  solde  créditeur  que  celle-<i  avait  abandonné- 
à  la  commune.  C'était  insoutenable^  et  le  ministère  des  finances  mit 
spontanément  fin  lui-même  à  ce  comnaencement  de  eon&ît  en  écri- 
vant au  gouverneur  (10  août  1871)  «  que  la  somme  des  16  millions^ 
environ  qui  ont  été  payés  par  la  Banque  à  la  commune  de  Paris  est 
reconnue  par  nous  comme  dette,  soit  de  l'état,  soit  de  la  ville;  mais^ 
que  le  compte  à  faire  sera  fait  entre  la  Banque  et  l'état,  qui  se  porte 
fort  pour  La  ville  de  Paris.  »  Cinq  jours  après,  sur  les  iasiances  de 
M.  Rouland,  M.  Pouyer-Quertier  écrivait  de  nouveau  :  «  Je  n'bésile 
jms,  puisque  vous  le  désirer,  à.  vous  dire  que  le  gouvememeot 
accepte  toute  la  responsabilité  des  7  millions  et  que  la  Banque  n'a 
aucun  risque  à  courir  pour  cette  soimme*  L'état  âe  réserve  seu-< 
lement  son  droit  de  régler  définitivement  son  compte  avec  la  viUe 
pour  cette  somme  de  7  millions.  »  Il  est  fort  probable  que  le  mi- 
nistre deà  finances,  en  libellant  cette  lettre,  qui  équivalait  à  un  eng»- 
ment  réitéré   et  qui  reconnaissait*  absolument  la  detta  de  l'état 
envers  la  Banque,  pensait  à  l'article  1'"  du  titre  IV  de  la  loi  du 
10  vendémiaire  an  iv,  en  vertu  de  laquelle  «  chaque  commune  est 
responsable  des  délits  commis  à  force  ouverte  ou  par  violence  sur 
son  territoire.  »  Cette  loi  seule  en  effet  couvrait  la  Banque  de 
France  et  lui  assurait  la  restitution  des  sommes  que  l'insurrection 
lui  avait  arrachées.  A  la  fin  du  mois  d'août,  un  traité  intervint  «itrela 
ville  de  Paris  et  la  Banque  pour  régler  les  conditions  du  rembour- 
sement des  210  millions  avancés  pour  frais  de  guerre  en  janvier 
1871  (contribution  imposée  à  la  ville  par  les  Allemands,  au  moment 
de  la  signature  de  l'armistice.)  Dans  l'article  6  de  ce  traité,  il  est  dit  : 
u  Quant  aux  7,293,383  û*ancs  pris  par  les  agens  de  la  commime 
i*évolutionnaire,  mais  sur  les  fonds  propres  de  la  Banque,  ils  seront 
directement  remboursés  par  l'état,  qui  s'en  est  reconnudé  biteur.» 
Tout  cela  est  fort  clair  et  n'a  besoin  d'aucune  glose  "pour  être 
compris.  La  Banque  légitimement  assurée  de  rentrer  dans  sa  créance,^ 
sachant  que  le  gouvernement  avait  quelques  embarras  d'argent,  ne 
se  montrait  pas  exigeante  et  n'envoyait  point  de  papier  timbré  à  son 
débiteur.  On  se  disait  :  Le  trésor  est  bon  pour  payer  7  millions,  il  les 
paiera,  puisqu'il  les  doit,  puisqu'il  a  reconnu  qu'il  les  devait,  et 
Ton  attendait,  • 

On  attendit  si  bien  que  le  temps  commença  à  paraître  long.  Le 
gouverneur,  sans  perdre  patience,  voulut  rappeler  au  ministre  des 
finances  les engagemens  solennellement  pris;  le  27  juin  1874, il  lui 
écrivit  pour  le  prier  de  faire  rembourser  à  la  Banque  les  7  millions 


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LA  BANQUE  DE  FRi^fCC  SOUS  ÎJi  COMMUNE*  liS 

qa'elle  étah  en  droit  ée  réclamer.  Le  danger  étadt  passé,  le  souve- 
nir des  services  rendus  s'était  «tfaft)U;  on  n'était  ^ns  aux  jours  oà 
Ton  disait  à  la  Sanque  :  «  Le  crédit  de  la  France  est  entre  vos 
mains,  ne  recoiez  devant  aucun  saci^fioe  pour  le  sacrver  ;  nous  con- 
sidérons comme  avances  faites  à  l'état  les  -sommes  que  vous  «ere« 
obKgés  de  payer  à  la  comnmne.»  Pour^  petites  gensj'oorame  voos 
'et  moi,  c'étaiit  là  un  ^engagenrant  sacpé  que  plusieurs  fois  on  avait 
renouvelé  sans  hésitation;  mais  f  éftat  n*a  pas  de  point  d'honneur, 
îl  «est  en  cela  semblable  à  la  politîqtie,  il  n'a  qoe  des  intérêts  et  se 
moqne  du  qu'en  dira-t>-on.  A  la  Bancpie,  qui  demandait,  pièces  en 
main,  le  remboursement  de  7  milliofis,  on  offrit  1,200,000  francs. 
C'était  dérisoire,  elle  refusa.  On  haussa  le  chiffre  de  la  somme  pro- 
posée ;  on  liarda,  on  mrarchanda  sans  parvenir  à  se  mettre  d'accord. 
L'état  ne  démordait  pas  de  ses  prétentions  i  réduire  une  dette  con- 
ti-actée  dans  une  vue  de  srint  général;  il  niait  que  M.  Pouyer^<)uer- 
tier,  ministre  des  finances,  eût  eu  le  droit  d'engager  effecrivenient 
le  trésor;  il  préféra  faire,  en  quelque  sorte,  volontairement  une 
banqueroute  partielle,  et  déclara  tout  net  qu*fl  ne  paierait  pas  la  to- 
talité de  la  somme  exigée.  Le  conseil  général  de  la  Banque  rejeta 
toute  transaction.  L'affaire  fut  portée  devant  le  conseil  d'état,  qui, 
jugeant  au  contentieux,  rendit  un  arrêt  défavorable  à  la  Banque. 

Je  suis,  je  l'avoue,  un  pauvre  clerc  en  matière  de  finances  et  je 
suis  persuadé  que  le  conseil  d'état  n'a  point  agi  sans  raisons  sé- 
rieuses en  prononçant  cet  arrêt  qui  m'étonne  ;  je  croyais  seulement 
tivec  quelque  ingénuité  que  le  vieil  axiome  :  a  Dette  dîionneur  ne  se 
prescrit,  »  indiscutable  entre  particuliers,  arait  aussi  toute  valeur 
entre  les  grandes  administrations  et  l'état.  C'est  là  une  erreur  dont 
il  faut  revenir.  Lorsquelle  sous-gouverneur,  les  régens,  tous  les 
fonctionnaires  de  la  Banque,  se  gardant  bien  d'imiter  l'exemple  que 
leur  avaient  spontanément  donné  le  chef  de  l'état,  les  ministres, 
les  administrateurs  et  jusqu'aux  phis  minces  employés,  restèrent 
imperturbablement  à  leur  poste,  ils  se  mirent  en  révolte  ouverte 
contre  l'insurrection  et  ne  lui  cédèrent  pas.  Quel  que  fût  leur  inté- 
rêt personnel  à  la  conservation  du  grand  établissement  financier 
quHls  représentaient,  ils  auraient  été  tentés  de  se  mettre  en  sûreté, 
et  le  souci  très  naturel  de  leur  propre  sécurité  les  aurait  éloignés 
de  Paris,  si  fétat  ne  leur  avait  formellement  déclaré  qu'en  restant 
là  où  étaient  le  péril  et  l'honneur  ils  faisaient  œuvre  de  salut  pu- 
blic et  de  défense  sociale.  Au  lieu  de  porter  devant  le  conseil  d'étal 
mte  question  qu'il  suffisait  de  connaître  pour  résoudre,  il  fallait 
consulter  la  finance  de  Paris  et  lui  demander  ce  qu'elle  pensait  des 
services  que  la  Banquef  lui  avait  rendus  par  son  attitude  pendant 
U  durée  de  la  commune.  Cette  réponse  n'eût  point  été  douteuse. 


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ll^li  KEYUE  DES   DEUX  MONDES. 

<^ar  elle  avait  déjà  été  formulée,  dès  la  fin  de  mai  1871,  dans  mie 
adresse,  solennellement  portée  à  MM.  de  Plœuc,  sous-gouverneur, 
Durand,  Davillier,  Denière,  Millescamps,  régens,  Fère,  censeur. 
Le  haut  commerce,  la  haute  industrie,  la  haute  finance,  sont  una- 
nimes :  a  Permettez  donc,  messieurs,  aux  soussignés  de  venir  vous 
exprimer  leur  profonde  reconnaissance  pour  le  dévoûment  sans 
bornes  avec  lequel  vous  avez  protégé  les  immenses  intérêts  qui 
vous  étaient  confiés.  »  Si,  à  ce  moment.  Tétât  avait  déclaré  qu'il 
ne  se  considérait  pas  comme  responsable  du  préjudice  pécuniaire 
causé  à  la  Banque  par  les  exigences  de  la  commune,  une  souscrip- 
tion, en  quelque  sorte  nationale,  ouverte  dans  les  grandes  régions 
parisiennes,  eût  probablement  fait  rentreif  dans  les  caisses  de  Thôr 
tel  La  Yrillière  les  sommes  que,  sur  l'autorisation  du  ministre  des 
finances,  les  régens  et  le  sous-gouverneur  avaient  livrées  à  la  com- 
mune. Je  ne  puis  juger  TaiTaire  en  homme  d'état  ni  en  homme  de 
finances,  car  je  ne  suis  ni  l'un  ni  l'autre  ;  au  point  de  vue  de  la 
rectitude  des  relations,  je  la  trouve  peu  correcte  ;  au  point  de  vue 
économique,  je  la  trouve  maladroite.  Que  la  Banque  ait  à  supporter 
une  perte  de  sept  millions,  c'est  peu  de  chose,  en  vérité,  j'en  con- 
viens ;  mais  cela  diminue  d'autant  la  valeur  des  billets  en  circula- 
tion, et  cela  nous  apprend  que  l'état,  quitte  à  léser  son  intérêt  moral, 
peut  nier  ses  dettes  et  refuser  de  les  payer ,  lorsqu'il  y  trouve  son 
intérêt  matériel,  ce  qui  est  une  révélation  qu'il  eût  mieux  valu  ne 
point  faire  avec  autant  de  simplicité.  En  outre,  l'affaiblissement  de 
la  protection  que  l'état  doit  à  la  Banque  ne  peut  que  produire  l'aiTai- 
blissement  de  la  confiance  que  la  Banque  avait  dans  l'état,  d'où 
résulte  l'affaiblissement  du  crédit  public.  Si  les  termes  du  procès 
étaient  soumis  au  verdict  des  chambres,  il  ï$e  semble  certain  qu'une 
majorité  considérable  donnerait  gain  de  cause  à  la  Banque.  On  se 
rappellerait  que,  si,  en  avril  1871,  une  sanction  législative  n'a  pas 
été  donnée  aux  engagemens  pris,  au  nom  de  l'état,  par  M.  Pouyer- 
Quertier,  c'est  qu'alors  il  y  aurait  eu  un  péril  excessif  à  proclamer 
publiquement  que  le  gouvernement  prenait  à  sa  charge  les  réqui- 
sitions pécuniaires  de  la  commune.  Celle-ci,  forte  de  ce  décret, 
eût  vidé  les  caisses  de  la  Banque  et  n'y  eût  pas  laissé  un  centime. 
La  leçon  ne  sera  pas  perdue.  La  Banque,  qui  a  tout  fait  pour  la 
France  pendant  la  guerre  et  pendant  la  commune,  sait  aujourd'hui  à 
quoi  s'en  tenir;  du  haut  de  sa  grandeur,  elle  peut  accepter  avec 
quelque  commisération  l'ingratitude  qui  a  payé  ses  services.  Après 
l'emprunt  si  extraordinairement  accueilli  par  le  monde  entier  et  qui 
servit  à  accélérer  la  libération  du  territoire,  notre  ambassadeur  en 
Angleterre  célébrait,  au  banquet  donné  le  28  mars  1873  par  le  lord- 
mah*e|  les  ressources  prodigieuses  de  la  France.  Soit  ;  sur  ce  fait 


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LA  BANQUE  DE  FRANCE  SOUS  LA  COMMUNE.         1Â5 

il  ne  faut  point  disputer.  Mais  qu'auraient  été  alors  les  ressources 
et  le  crédit  de  la  France,  si  la  Banque  avait  été  enlevée  par  les 
hommes  de  la  commune?  et  elle  l'eût  été,  sans  aucun  doute,  si  elle 
n'eût  consenti  à  abandonner  les  sommes  qu'on  lui  demandait,  et 
ces  sommes  elle  ne  s'est  résolue  à  les  livrer  qu'après  avoir  reçu  la 
promesse  que  l'état  les  lui  rembourserait.  C'est  ce  qu'il  ne  faut 
jamais  oublier  lorsque  l'on  parle  avec  orgueil  de  notre  richesse.  Le 
meilleur  de  cette  richesse  était  à  la  Banque  ;  si  celle-ci  avait  été 
dévalisée,  la  France  faisait  banqueroute.  Cela  valait  bien  que  l'on 
ne  manquât  pas  aux  engagemens  spontanément  consentis  vis-à-vis 
d'elle.  Mieux  que  tant  d'autres,  elle  a,  dans  ces  jours  douloureux, 
bien  mérité  de  la  patrie,  et  nulle  récompense  collective  n'est  venue 
lui  prouver  que  la  France  ne  l'ignorait  pas.  Lorsque  dans  une  bataille 
un  régiment  a  enlevé  un  étendard  ennemi,  on  décore  le  drapeau. 
Le  19  juin  1859,  après  Magenta,  quand  le  maréchal  Mac-Mahon 
décora  le  drapeau  du  2*  zouaves,  il  était  tellement  ému  qu'il  ne 
pouvait  parler.  Le  drapeau  de  la  Banque,  qui  pas  une  seule  mi- 
nute n'a  été  remplacé  par  le  haillon  rouge,  était  digne  de  cette 
distinction,  et  le  jour  où  il  a  été  relevé,  en  présence  du  petit  ba- 
taillon sacré  qui  l'avait  gardé  intact,  emblème  du  crédit  qu'il  avait 
eu  à  défendre,  on  aurait  dû  lui  attacher  à  la  cravate  la  croix  de  la 
Légion  d'honneur. 

On  m'a  dit  qu'éclairée  par  l'expérience  la  Banque  s'était  mi;se  en 
mesure  de  ne  plus  s'exposer  aux  avanies  et  aux  périls  dont  elle  a 
été  atteinte  pendant  les  journées  de  la  commune  et  qu'elle  pouvait 
désormais  évacuer  son  encaisse,  métallique  ou  fiduciaire,  avec  une 
rapidité  vraiment  féerique.  Toutes  les  dispositions  sont  prises;  à  la 
première  alerte,  les  caisses,  les  serres  et  les  caves  seraient  vides. 
Quels  moyens  la  science  a-t-elle  mis  aux  ordi'es  de  la  Banque?  C'est 
là  un  secret  qu'il  me  sera  d'autant  plus  facile  de  ne  pas  divulguer 
que  je  ne  le  connais  pas.  Dorénavant  du  moins  l'état  n'aura  plus 
à  refuser  de  rembourser  des  réquisitions  forcées,  puisque  l'on  n'en 
pourra  faire  en  présence  de  coffres  dégarnis }  la  Banque  n'aura  plus 
à  sauver  Paris  du  pillage,  et  elle  n'aura  plus  à  supporter  une  pçrte  * 
de  quelques  millions,  sous  le  prétexte  mal  choisi  qi*e  ceux-ci  re- 
présentent pour  elle  une  sorte  de  caution  ou  de  prime  d'assurance. 
J'ai  parlé  d'ingratitude;  on  n'en  a  pas  seulement  témoigné  à 
l'institution  financière  elle-même,  on  en  a  témoigné  aux  hommes 
qui  l'avaient  dirigée  pendant  la  guerre  et  pendant  la  commune,  à 
ceux  qui,  sans  compter,  s'étaiei\t  offerts  à  la  France,  à  ceux  dont 
les  prudens  sacrifices  avajent  évité  un  désastre.  Dès  le  8  juin  1871, 
M.  Rouland  est  remplacé  au  gouvernement  de  la  Banque  par  M.  Er- 
nest Picard.  On  se  rappelle  l'impression  produite  alors  par  ce  fait 

TDMB  XXVlIk  —  1878.  10 

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lia  mEV€E  DES  DEUX  MONDES. 

sur  l'opinion  publique.  Le  conseil  des  régeas  fut  peu  satisfait  et  ne 
dissimula  guère  son  méoonientement.  M.  Picard  était  un  homme  de 
beaucoup  d'esprit  et  qui  cachait  une  extrême  finesse  sous  des  ap- 
parences un  peu  lourdes;  il  se  rendit  rapidement  compte  de  la  si- 
tuation et  comprit  qu'il  aurait,  en  qualité  de  gouverneur  de  la 
Eanque,  à  vaincre  de^  diflicultés  qu'il  ne  rencontrerait  pas  ailleurs. 
Son  ambition  changea  de  but,  et  il  troqua  son  fauteuil  de  gouver- 
neur contre  un  portefeuille  de  ministre  piénipotentiaire.  II  s'é- 
pargna de  la  sone  bien  des  ennuis,  et  laissa  M.  ftcMiland  continuer 
l'œuvre  à  laquelle  il  s'est  consacré  depuis  déjà  tanC  d'années.  Quant 
au  marquis  de  Plceuc,  qui  avait  été  le  ci^itaine  du  vaisseau  pendant 
la  tourmente  et  qui  ne  s'était  point  ménagé  pour  le  conduire  à  boa 
port  au  milieu  des  écueils  dont  il  était  entouré,  peu  s'en  fallut,  à 
l'heure  de  la  victoire,  qu'on  ne  lui  dressât  un  autel  :  Optimo 
maximo.  Lui  du  moins,  il  put  croire  qu'il  avait  inspiré  un  vif  sen- 
timent de  reconnaissance  au  gouveniement;  il  n'a  point  perdu  pour 
attendre.  Par  un  décret  en  date  du  5  janvier  1878,  signé  du  maré- 
chal Mac-Mahon  et  rendu  sur  la  proposition  du  ministre  des  finances, 
«  M.  le  marquis  de  Pteuc,  sous-gouverneur  à  la  Banque  de  France, 
est  Tîoramé  sous-gouvemeur  honoraire.  »  Dans  sa  lettre  d'adieu  au 
conseil  des  régens,  M.  de  Plœuo  put  écrire,  sans  s'exposer  à  être 
démenti  par  personne  :  «  J'emporte  dans  ma  reti'aite  la  satisfaction 
de  pouvoir  me  dire  qu'en  toutes  circonstances  j'ai  servi  les  intérêts 
qui  m'étaient  confiés  avec  le  plus  entier  dévoûmenU  »  Noos  avions 
cru  jusqu'à  présent  que  certains  services  éclatans  faisaient  les  fonc^ 
|ions  inamovibles  ;  la  tentative  de  remplacenient  dont  M.  Rouland  a 
été  l'objet  au  lendemain  de  la  commune,  la  révocation  du  marquis 
de  Plœuc  quelques  années  î^rès  son  commandement  en  chef  pen- 
dant l'insurreaion ,  prouvent  cpie  nous  nous  étions  trompé. 

Maxime  Du  Camp. 


2 


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QUESTION  DES  IMPOTS 


Ul\ 

LES  IMPOTS  SUR  LES  ACTES. 


Dans  un  précédent  trarail,  noua  ayons  dit,  en  parlant  des  taxes 
indirecte^,  que,  si  on  criticpiait  assez  vivement  les  impôts  de  con- 
sonimatioa,  en  revanche  on  prenait  assez  bien  son  parti  de  ceux 
qui  pèsent  sur  les  actes.  Ainsi  les  droits  de  timbre  et  <f  enregis- 
trement, ceux  de  succession  et  de  mutation,  les  impôts  qui  frap- 
pent les  transports  en  grande  et  petite  vitesse,  môme  ceux  qui 
existent  sur  les  valeurs  mobilières ,  tous  ces  impôts  donnent  lieu 
à  peu  de  réclamations,  et  trouvent  généralement  grâce  auprès  de 
l'opinion  publique.  Nous  les  classons  parmi  les  impôts  indirects, 
parce  qu'ils  ne  sont  point  inscrijts  sur  un  rôle  nominatif  à  l'adresse 
du  contiîbuable  et  qu'ils  sont  perçus  à  l'occasion  de  certains  actes , 
ou  de  certains  faits.  L'impôt  direct,  au  contraire,  est  indépendant  • 
de  tout  acte  ou  de  tout  fait  particulier;  il  vous  prend  lorsque  vous 
êtes  dans  une  certaine  position  sociale  qui  est  appréciée  plus  ou 
moins  exactement,  et,  une  fois  qu'il  a  été  établi  et  réparti,  il  reste 
fixe,  quels  que  soient  les  changemens  qui  peuvent  survenir  dans  le 
revenu  qui  a  servi  de  base,  sauf  toutefois  des  remises  insigni- 
fiantes pour  non-valeur.  Vous  êtes  inscrit  à  l'impôt  de  la  patente 
pour  une  somme  déterminée,  résultant  de  la  classe  à  laquelle  vous 
appartenez  comme  industriel  ou  commerçant  et  de  votre  loyer  d'ha- 
bitation; vos  bénéfices  seront  moindres  une  année  que  l'autre,  n'im- 


0)  Vojfoc  b  Bemte  éa  15  norembre  et  da  l«r^âéceiiibre  1877, 


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1&8  .REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

'porte,  vous  paierez  toujours  la  même  taxe.  De  même  pour  l'impôt 
mobilier,  qui  repose  aussi  sur  le  loyer  et  qui  est  censé  atteindre  le 
revenu.  Ce  revenu  aura  beau  diminuer  et  vos  charges  s'accroître, 
la  taxe  n'en  sera  pas  moins  due  pour  la  somme  qui  a  été  fixée,  et, 
si  vous  voulez  te  faire  réduire,  il  vous  faudra  diminuer  l'importance 
de  votre  habitation.  De  même  encore  pour  la  taxe  des  poites  et  fenê- 
tres, qui  reste  stable,  malgré  la  diminution  de  valeur  qui,  pour  une 
cause  ou  pour  une  autre,  vient  atteindre  la  maison  sur  laquelle  elle 
pèse.  L'impôt  foncier  enfin,  établi  d'après  un  certain  revenu  sup- 
posé, ne  changera  pas,  quelles  que  soient  les  modifications  qu'é- 
prouve ce  revenu.  C'est  l'avantage  et  le  désavantage  de  ces  taxes 
pour  ceux  qui  ont  à  les  payer,  avantage  quand  les  bénéfices  ou  les 
revenus  augmentent,  désavantage  lorsqu'ils  diminuent.  Mais,  dans 
un  cas  comme  dans  Vautre,  une  fois  réparties,  elles  doivent  être 
payées  ;  elles  forment  la  partie  assurée  du  budget,  celle  qui  reste 
indépendante  de  toute  influence  politique  et  économique.  Il  en  est 
autrement  avec  les  impôts  attachés  à  l'accomplissement  de  cer- 
tains actes.  Si  j'ai  intérêt  à  demander  l'inscription  au  bureau  des 
hypothèques  d'une  obligation  consentie  à  mon  profit,  ou  à  faire 
enregistrer  l'acte  d'acquisition  d'une  propriété,  intérêt  encore  à 
faire  un  voyage  en  chemin  de  fer,  ou  à  envoyer  des  marchandises 
par  grande  ou  petite  vitesse,  j'accomplis  ces  actes  et  je  gaie  l'im- 
pôt qui  y  est  attaché.  Mais,  si  les  circonstances  financières  ou  poli- 
tiques sont  telles  que  je  n'aie  pas  d'argent  à  prêter,  point  d'acqui- 
sition à  faire,  point  de  voyage  à  effectuer  et  point  de  marchandises 
à  expédier,  je  m'abstiens,  et  je  ne  subis  point  de  taxes.  Il  y  a  bien 
quelques  cas,  il  est  vrai,  où  la  taxe  est  encourue  malgré  la  volonté 
de  celui  qui  est  appelé  à  la  payer,  et  souvent  en  raison  même  de  la 
misère  où  il  se  trouve  lorsqu'on  est  soumis,  par  exemple,  à  des 
poursuites  judiciaires  et  qu'on  est  obligé  de  supporter  des  droits 
de  timbre  et  d'enregistrement  ;  mais  ces  cas,  qui  donnent  lieu  à 
Ibeaucoup  de  critiques,  et  qu'on  veut  réformer  dans  une  certaine 
mesure,  ne  constituent  pas,  à  vrai  dire,  la  règle.  La  règle  est  qu'on 
ne  paie  la  taxe  sur  les  actes  que  lorsqu'on  a  intérêt  à  le  faire  et 
qu'il  peut  en  résulter  pour  vous  un  avantage. 

Maintenant  s'ensuit-il  que  ces  taxes  sont  bonnes,  et  qu'il  n'y  a 
rien  à  dire  contre  elles?  Tant  s'en  faut.  Dans  notre  précédent  tra- 
vail sur  les  impôts  de  consommation,  nous  avons  montré  que  le 
principal  mérite  de  ces  impôts  était  de  se  payer  petit  à  petit  par 
fractions  minimes  et  de  produire  beaucoup,  en  gênant  fort  peu 
le  contribuable.  Les  taxes  sur  les  actes  ou  sur  les  aflaires,  comme 
on  voudra  les  appeler,  car  on  peut  leur  donner  l'un  ou  l'autre 
nom,  sont  loin  d'avoir  ce  mérite  ;  elles  sont  au  contraire  assez 


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LA   QUESTION   DES   IMPOTS.  149 

lourdes,  se  paient  généralement  en  une  fcâs,  et,  si  elles  produisent 
beaucoup,  ce  -n'est^  pas  sans  dommage  pour  la  richesse  publique. 
Nous  le  démontrerons  tout  à  l'heure.  Il  est  à  peu  près  indifférent  à 
tout  le  monde  de  payer  5  ou  6  centimes  de  plus  pour  la  consom- 
mation d'un  litre  de  vin,  par  suite  de  l'impôt;  mais  il  n'est  indiffé- 
rent à  personne  de  débourser  tout  d'un  coup,  pour  l'enregistrement 
d'un  bail  ou  d'une  quittance,  une  somme  de  200  francs  et  plus,  et  je 
prends  les  cas  où  l'impôt  est  le  plus  modéré.  On  aura  beau  soutenir 
en  théorie  que  les  impôts  qui  se  sentent  sont  les  meilleurs,  il  n'en  est 
pas  moins  vrai  que,  dans  la  pratique  et  au  poiift  de  vue  du  progrès 
de  la  richesse,  ceux  qui  ne  se  sentent  pas  valent  infiniment  mieux. 
Mais  au  moins  ces  impôts  sur  les  actes  sont-ils  bien  fondés  et  bien 
légitimes  ? 

Si  l'on  ne  considère  que  les  besoins  de  l'état  et  le  droit  qu'il  a 
comme  souverain  d'exercer  des  prélèvemens  sur  la  fortune  pu- 
blique pour  les  services  qu'il  rend,  tous  les  impôts  sont  légitimes, 
à  la  condition  d'avoir  un  caractère  général  et  de  peser  également 
sur  tout  le  monde;  mais  c'est  là  une  légitimité  entendue  dans  un 
sens  très  large,  et  qui  peut  n'avoir  rien  de  commun  avec  l'utilité 
sociale.  Dans  le  sens  le  plus  étroit  du  mot  et  certainement  le  meil- 
leur, un  impôt  n'est  légitime  que  s'il  est  bien  en  rapport  avec  le 
service  rendu,  et  pas  trop  dommageable  à  la  richesse  publique. 
Cette  dernière  condition  surtout  est  la  plus  importante.  Cela  ne 
veut  pas  dire  que  nous  séparions  l'idée  de  justice  de  celle  d'uti- 
lité; les  deux  sont  tellement  liées  qu'au  point  de  vue  social  il  ne 
peut  y  avoir  utilité,  utilité  durable  bien  entendu,  sans  qu'il  y  ait 
en  même  temps  justice.  Du  moment  qu'un  impôt  ne  nuit  pas  au 
progrès  de  la  richesse,  on  peut  être  sûr  qu'il  est  juste.  C'est  à  ce 
point  de  vue  principal  que  je  me  propose  d'examiner  les  impôts  sur 
les  actes. 

•  I. 

Prenons  d'abord  celui  du  timbre.  Cet  impôt  est  établi  sur  cer- 
tains actes  qui  ne  peuvent  avoir  leur  pleine  efficacité  que  s'ils  sont 
revêtus  de  l'empreinte  de  l'état  qu'on  appelle  timbre.  C'est  une 
espèce  de  laisser-passer  que  le  gouvernement  leur  accorde  moyen- 
nant finance.  Vous  faites  une  convention  avec  un  particulier,  l'état 
exige  d'abord  qu'elle  soit  écrite  sur  un  papier»revêtu  de  cette  em- 
preinte, et  dont  il  règle  la  dimension.  Elle  ne  pourra  produire 
d'effet  utile  en  justice  qu'à  cette  condition;  vous  organisez  une  so- 
ciété financière  ou  industrielle  par  actions  ou  obligations;  les  titres, 
avant  fle  voir  le  jour,  devront  être  également  revêtus  du  cachet  de 


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150  REVUE  DES  DEUX  HONI>E&. 

l'étftt;  les  billets  aa  port^ixr,  les  effets  de  commerce  sont  assujettis 
à  la  même  formalité;  les  lettres  de  voiture,  les  récépissés  de  trans- 
port^ les  contrats  d'assurance,  les  affiches  sur  les  mufe,  etc., 
d<Hvent  être  également  timbrés;  enfin  vous  écrivez  à  une  adminis- 
tration publique,  à  un  ministre,  à  un  préfet,  pour  revendiquer  un 
droit,  vous  devez  le  faire  sur  du  papier  timbré^,  sous  peine  de  voir 
votre  lettre  non  suivie  d'effet.  Depuis  quelques  années,  on  a  encore 
perfectionné  cette  iomiixtion  du  gouvernement  dans  tous  les  actes 
de  la  vie  sociale,  en  établissant  un  timbre  mobile  sur  les  reçus  de 
quelque  mature  qu'ils  soient^  même  lorsqu'ik  ne  portent  pas  libé- 
ration pour  le  paiement  d'une  somme  d'argent. 

Si  on  n'examine  l'impôt  qu'au  seul  point  de  vue  de  la  rémunéra- 
tion du  service  rendu  par  l'état,  il  est  bien  évident  que  celui  du 
tinil»re  est  peu  fondé.  L'élat  n'ajoute  rien  à  la  valeur  de  l'acte  ou 
du  titre  sur  lequel  il  met  son  estampille.  S'il  s'agit  d'une  quittance 
par  exemple,  la  libération  résulte  du  paiencient  et  non  du  timbre;  et 
s'il  est  question  d'un  billet  de  banque  ou  d'un  effet  de  commerce» 
le  timbre  n'en  assure  pas  le  remboursement.  Il  n'y  a  donc  pas 
de  service  rendu  par  l'état,  à  proprement  parler,  à  l'occasion  de 
cet  impôt;  le  gouvernement  u  e  tout  simplement  de  son  droit  réga- 
lien, qui  est  d'établir  des  impôts  là  où  il  le  juge  à  propos,  et  toute 
la  question  à  examiner  est  dans  la  quotité  de  la  taxe.  Si  elle  est  mo- 
dérée, personne  ne  soi^ra  à  la  discuter;  mais  si,  avec  les  surtaxes, 
elle  arrive,  comme  aujourd'hui  pour  les  billets  de  banque  et  de 
commerce,  à  être  de  1 1/2  pour  1000  et  qu'elle  peut  s'appliquer  à 
des  milliards,  on  la  discute  et  on  cherche  à  l'éluder.  On  y  arrive 
en  donnant  au  chèque  un  emploi  auquel  il  n'était  pas  destiné,  en  le 
faisant  servir  au  même  usage  que  les,  effets  de  commerce.  Qu'en 
résulte-t-il?  IXune  part,  que  l'état  perd  une  partie  de  ses  droits, 
puisque  le  chèque  n'est  pas  taxé  autant  que  le  billet  ordinaire, 
et  d'autre  part  que  le  commerce  n'est  point  satisfait  non  plus  parce 
que  le  chèque  ne  lui  présente  pas  absolument  les  mêmes  avant%es 
que  le  billet  à  ordre  ou  la  lettre  de  change.  Il  y  a  donc  dommage 
des  deux  côtés.  On  peut  considéi-er  aussi  comme  très  fâcheux  l'abus 
qui  est  fait  du  papier  timbré  dans  les  actes  de  procédure  judiciaire 
et  dans  les  liquidations  forcées. 

Cet  impôt  a  été  beaucoup  augmenté  depuis  un  certain  nombre 
d'années;  la  simple  feuille  de  papier, qui  il  y  a  quarante  ans  coûtait 
S5  centimes,  vaut  maintenant  70  centimes,  et  la  feuille  double  a 
passé  de  70  centimes  à  1  fr.  20  cent.  Pour  justifier  cette  augmen- 
tation, on  dit  que  l'on  a  suivi  en  cela  le  changement  qui  s'est 
opéré  dans  la  valeur  des  choses  et  dans  le  progrès  de  la  richesse; 
il  n'en  coûte  pas  plus  aujourd'hui  de  pay^  70  centimes  que  S5  il 


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Ul  QUE&TlOy  DES   IltfOTS.  151 

y  a  quarante  ans,  et  Tétat  luinnéme  ne  reçoit  pas  davantage  pro- 
portionnellement à  ses  dépenses.  Si  ce  raisconemeot  était  fondé,  il 
faudrait  l'appliquer  à  tous  les  impôts  et  non  à  un  seul.  Pourquoi 
n'aToir  pas  augmenté  de  même  les  impôts  directs,  Timpôt  fonder, 
Timpôt  mobilier,  l'impôt  des  portes  et  fenêtres?  Je  ne  parie  pas  de 
celui  des  patentes^  qui  a  subi  beaucoup  d'augmentation  poui:  d'autres 
raisons.  L'hectare  de  «erre  devrait  aussi  payer  le  double  de  ce  qu'il 
payait  il  y  a  quarante  ans,  et  il  serait  encore  moins  taxé  proportion- 
nellement au  revenu  qu'il  donne.  Il  est  vrai  que  depuis  cette  époque 
la  terre  a  subi  beaucoup  de  centimes  additionnels,  mais  ces  cen- 
times profiteiit  ^  dea  dépenses  locales  et  non  à  l'état.  En  ce  qui  ooo- 
oeme  celui-ci,  l'impôt  foncier  a  été  diminué  et  non  augmenté.  C'est 
donc  une  mauvaise  raison  à  mettra  en  avant,  pour  justifier  une 
surtaxe,  que  d'alléguer  les  changemens  qui  se  sont  opérés  dans  la 
valeur  des  choses  et  dans  le  progrès  de  la  richesse.  Le  rôle  d'une 
bonne  administration  financière  est  de  profiter  de  ces  changemens, 
iïon  point  pour  augmenter  les  impôts,  mais  pour  leur  faire  reiidre 
davantage,  tout  en  leur  conservant  la  nfiême  base.  C'est  ainsi  qu'on 
a  procédé  en  Angleterre  depuis  un  certain  nombre  d'années.  On  a 
fait  mieux,  on  a  diminué  les  impôts  comme  quotité  et  dans  des 
proportions  considérables,  et  ils  rapportent  aujourd'hui,  par  le  seul 
fait  de  la  plus-value,  autant  qu'ils  donnaient  avant  le  dégrèvement. 
C'est  Jà  l'idéal  qu'il  faut  avoir  sous  les  yeux.  Malheureusement  tous 
les  états  ne  sont  pas -en  mesure  de  le  réaliser  et  d'attendre  les  plus- 
values;  on  a  de  grands  besoins  et  on  va  au  plus  pressé  en  augmen- 
tant les  impôts  qui  paraissent  devoir  supporter  plus  facilement  ime 
augmentation.  Ce  qu'on  peut  dire  en  faveut  du  droit  de  timbre, 
c'est  que,  sauf  dans  quelques  cas  que  nous  venons  d*indiquer,  il  se 
paie  en  somme  assez  facilement  et  ne  trouble  pas  trop  la  ridiesse 
publique.  S'il  donne  154  millions  par  an,  ce  qui  est  un  gros  chifi*re, 
ce  n'est  pas  seulement  parce  que  la  base  en  a  été  élargie  et  accrue, 
c'est  aussi  parce  qu'il  y  a  plus  de  transactions  résultant  du  progrès 
de  la  richesse.  On  peut  donc  en  prendre  son  parti,  en  désirant  toute- 
fois qu'il  ne  subisse  plus  de  nouveaux  accroissemens,  car  il  est  ar- 
rivé à  un  maximum  qu'on  ne  franchirait  pas  impunément. 

Passons  maintenant  à  l'impôt  d'enregistrement.  Ici  nous  ne 
sommes  plus  en  plein  arbitraire,  comme  avec  l'impôt  de  timbre.  Ce 
n'est  plus  la  simple  fantaisie  du  testateur  qui  a  fait  établir  cette 
taxe  plutôt  qu'une  autre  :  l'état  rend  un  service  en  échange  duquel 
il  perçoit  un  droit;  il  tient  des  registres  sur  lesquels  il  fait  inscrire 
par  abrégé  ou  m  extenso  divers  actes  qui  concernent  les  partiwi- 
liers;  ces  registres  sont  à  la  disposition  de  ceux  qui  ont  besoin  de 
les  consulter,  et  la  mention  qui  s'y  trouve  fait  foi  contre  les  tiers; 
on  ne  peut  pas  demander  à  1  état  de  rendre  ce  service  pour  rien. 

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152  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

Autrefois  beaucoup  d'actes  échappaient  à  renregistrement;  ils  y 
étaient  bien  soumis  en  vertu  de  la  loi  et  n'avaient  d'effet  en  justice 
qu'après  avoir  rempli  cette  formalité,  mais  on  se  contentait  de  les 
faire  enregistrer  en  cas  de  réclamation,  en  payant  un  simple  ou  un 
double  droit,  et  il  n'y  avait  pas  d'autre  sanction.  Aujourd'hui  la 
sanction  est  plus  forte  :  tous  les  actes  susceptibles  d'être  enregis- 
trés, et  qui  ne  le  sont  pas  dans  un  délai  déterminé,  sont  passi- 
bles d'une  amende  tellement  considérable  que  personne  ne  s'ex- 
pose à  l'encourir  ;  tous  les  actes  sont  enregistrés.  Ce  devrait  être 
une  raison  pour  que  le  droit  fût  plus  modéré.  Il  n'en  est  pas 
ainsi  dans  la  plupart  des  cas.  D'abord  cette  .taxe  eirt  trop  compli- 
quée ,  elle  présente  un  véritable  dédale  dans  lequel  on  se  perd, 
et  donne  lieu  à  des  discussions  sans  nombre  entre  les  contribua- 
bles et  le  fisc.  Beaucoup  d'hommes  d'affaires  et  de  gens  de  loi  ne 
sont  occupés  qu'à  détourner  le  sens  des  actes  pour  les  soustraire  à 
l'application  du  droit  le  plus  rigoureux.  On  a  calculé  qu'il  y  avait 
plus  de  deux  cents  dispositions  légales  régissant  la  matière.  Cette 
multiplicité  est  assurément  un  grave  inconvénient. 

Quant  à  l'impôt  en  lui-même,  il  est,  je  le  répète,  souvent  trop 
élevé.  Je  n'entrerai  pas  dans  le  détail  des  cas  où  s'appliquent 
le  droit  fixe  et  le  droit  proportionnel,  je  prendrai  tout  de  suite 
ce  qu'il  y  a  de  plus  saillant  dans  l'application  du  droit  propor- 
tionnel, et  choisirai  un  impôt  qui  rencontre  peu  d'opposition  :  je 
veux  parler  de  celui  de  succession.  On  trouve  généralement  qu'il 
est  bien  établi,  parfaitement  légitime,  et  on  serait  plutôt  disposé  à 
l'augmenter  qu'à  l'abaisser.  Il  est  perçu  à  un  moment  très  favo- 
rable, lorsqu'on  réalise  une  augmentation  de  fortune.  Puis,  com- 
ment l'héritage  arrive-t-il  ?  Il  arrive  par  la  consécration  en  votre 
faveur  du  droit  que  possédait  l'ancien  propriétaire;  c'est  une  espèce 
d'investiture  qui  vous  est  *donnée  par  l'état,  il  est  naturel  que  ce- 
lui-ci la  fasse  payer  et  qu'il  en  demande  même  un  prix  assez  élevé. 
Voilà  le  raisonnement  qu'on  fait  pour  justifier  cet  impôt.  On  com- 
prend ce  langage  dans  la  bouche  de  ceux  qui  considèrent  le  droit 
de  propriété  comme  émanant  de  la  loi  seule  ;  c'est  le  législateur 
qui  l'a  établi,  disent-ils,  en  vue  de  certaines  considérations  sociales; 
il  est  le  maître  d'y  mettre  des  conditions,  et,  s'il  exige  9  et  10  pour 
100  pour  la  transmission  d'un  héritage,  on  n'a  pas  à  se  plaindre,  il 
pourrait  demander  plus.  —  Si  on  se  place  à  un  autre  point  de  vue, 
si  on  croit  que  le  droit  de  propriété  ne  dérive  pas  de  la  loi  seule, 
qu'il  lui  est  antérieur  et  supérieur ,  qu'il  est  comme  le  fondement 
sur  lequel  reposent  les  sociétés,  alors  les  prétentions  du  fisc  de- 
viennent contestables,  et  on  peut  les  trouver  injustes,  si  elles  sont 
exagérées.  Cette  question  du  droit  de  propriété  a  été  beaucoup 
jdiscutée  dans  tous  les  temps,  elle  l'est  encore  beaucoup  aujourd'hui. 

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LA   QUESTION  DES   IMPOTS.  15S 

Dans  un  travail  fort  intéressant  (1),  M.  de  Laveleye  nous  apprend 
qu'en  Allemagne  même,  où  la  témérité  de  la  pensée  va  quelque- 
fois très  loin,  on  admet  généralement  que  l'institution  de  la  pro- 
priété appliquée  au  sol  répond  à  la  nature  de  l'homme,  assure  le 
maximum  de  production,  et  paratt  par  conséquent  indispensable 
pour  tout  l'avenir  qu'on  peut  prévoir  ;  et  M.  de  Laveleye,  tout  en 
rappelant  que  les  lois  sur  la  propriété  ont  varié  suivant  le  milieu 
social  où  elles  étaient  appliquées,  ajoute  lui-même  que  «  si  c'est  la 
loi  qui  définit  la  propriété,  en  détermine  les  privilèges,  les  obliga- 
tions, la  limite  et  les  modes  d'acquisition,  ce  n'est  pas  le  législa- 
teur qui  crée  le  droit.  »  En  effet,  ce  droit  est  dans  la  force  des 
choses;  l'économie  politique  en  le  proclamant  ne  fait  qu'indiquer 
ce  qui  est  la  condition  essentielle  du  progrès  des  sociétés  et  ce  qui 
les  met^à  même  de  remplir  la  haute  mission  civilisatrice  à  laquelle 
elles  sont  appelées.  Que  l'état  fasse  payer  à  propos  de  toute  suc- 
cession un  certain  droit  pour  le  service  qu'il  rend  par  l'inscription 
sur  ses  registres  de  la  mutation  qui  vient  d'avoir  lieu,  rien  de  plus 
juste,  personne  n'y  trouvera  à  redire,  si  le  droit  est  modéré.  Mais 
lorsqu'il  s'agit  de  9  potir  100  et  que  la  dépense  occasionnée  par 
l'inscription  représente  à  peu  près  1/2  pour  100,  ce  n'est  plus  un 
set^ice  qu'on  paie,  c'est  un  impôt  qu'on  subit,  et  il  convient  alors 
d'examiner  si,  à  ce  taux  excessif,  l'impôt  est  juste  et  bien  conforme 
aux  lois  de  l'économie  politique. 

Pour  les  successions  entre  descendans  et  ascendans,  le  droit  est 
de  1  pour  100,  auquel  s'ajoutent  les  deux  décimes  de  guerre,  ce 
qui  fait  1,20  pour  100;  entre  époux,  il  est  de  3  pour  100  et,  avec 
les  2  décimes,  de  3,60  ;  entre  frères  et  sœurs,  oncles  et  neveux, 
de  6  pour  100;  entre  grands-oncles  et  petits-neveux,  de  7  pour 
100;  entre  parens  au-delà  du  à^  degré,  de  8  pour  100;  il  s'élève 
enfin  à  9  pour  100  et  à  10,  y  compris  les  décimes,  entre  personnes 
non  parentes,  lorsque  la  succession  résulte  d'un  testament.  L'état 
fait  ainsi  une  grande  distinction  entre  les  successions  directes  et 
celles  qui  passent  à  des  parens  éloignés  ou  à  des  personnes  non 
parentes  :  en  la  faisant,  il  rend  hommage  au  principe  du  droit  de 
propriété  et  reconnaît  que ,  lorsque  la  succession  est  directe  et 
continue  en  quelque  sorte  dans  lés  mêmes  mains  par  une  dévolu- 
tion naturelle,  conforme  à  la  volonté  du  défunt,  il  n'a  paé  à  inter- 
venir, parce  qu'il  n'ajoute  rien  à  un  droit  que  l'on  ne  tient  pafe  de 
lui.  I|  en  est  autrement  lorsqu'il  s'agit  d'une  succession  par  voie  col- 
latérale, et  qu'il  n'y  a  pas  de  volonté  expresse  du  défunt;  alors  l'in- 
tervention du  législateur  est  nécessaire  pour  suppléer  à  cette  vo- 
lonté qui  manque  ;  l'état  vient  et  dit  :  Si  ce  n'est  pas  moi  qui  crée  le 

(1}  Voyez  la  Revue  du  15  fémer  1878. 


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154  BJEYIJB  DES'DECX  MONDES. 

droit  de  propriété,  j'ai  au  moms  le  pouvoir  de  déterminer  la  limite 
au-delà  de  laquelle  il  ne  pourra  plus  s'exercer,  de  même  qu'il  m'ap- 
partient de  fixer  les  délais  de  la  prescription  pour  les  acquisitions 
irrégulières;  c'est  une  mesure  d'ordre  public.  Les  parens  ne  se 
connaissent  pas  toujours  aiMielà  d'un  certain  degré»  ou,  s'ils  se 
connaissent,  le  liai  qui  les  unit  est  si  faible  qu'il  ne  peut  consti- 
tuer un  droit  rigoureux.  Si  pourtant  je  veux  bien  reconnaître  ce 
droit,  je  suis  libi'e  d'y  mettre  des  conditions  et  de  déclarer,  par 
exemple,  qu'on  n*héritera  après  tel  ou  tel  degré  qu'en  payant  10 
ou  12  pour  100.  Personne  ne  peut  le  trouver  mauvais  ;  il  n'y  a 
aucun  principe  de  violé  :  on  ne  viole  pas  la  justice,  puisque  celui 
à  qui  passe  l'héritage  n'y  avait  aucun  droit  primordial,  et  on  n'of- 
fense pas  les  lois  de  l'économie  politique,  car  le  défunt,  en  travail- 
lant pour  faire  sa  fortune,  n'a  pas  été  guidé  par  l'idée  quet^elle-ci 
dût  passer  exempte  d'impôts  à  des  collatéi-aux.  «  L'hérédité, 
dit  encore  M.  de  Laveleye,  est  utile  comme  un  stimulant  à  l'ac- 
croissement de  la  richesse;  mais,  dans  les  successions  collatérales, 
elle  ne  doit  pas  s'étendre  au-delà  du  degré  où  elle  agit  comme  un 
encouragement  au  travail  et  à  l'épargne;  »*et  il  proposerait  volon- 
tiers de  la  limiter  au  5"  et  6«  degré.  Il  n'en  est  pas  de  même,  à  notre 
avis,  lorsqu'il  y  a  une  institution  d'héritier  faite  par  testament  ;  le 
défunt  a  usé  de  son  droit,  il  a  choisi  son  héritier,  et,  si  on  veut 
tâîfer  celte  transmission  d'un  façon  exorbitante,  on  porte  atteinte  à 
ce  droit.  Il  importe  d'autant  plus  de  se  montrer  réservé  à  cet  égard 
qu'aujourd'hui  surtout  on  a  une  tendance  à  favoriser  les  dispositions 
testamentaires  et  à  croire  que  la  loi  ne  doit  rien  faire  pour  les 
entraver.  A  ce  point  de  vue  donc,  il  paraîtrait  équitable  qu'on  fît 
une  distinction  entre  les  successions  qui  sont  léguées  par  testa- 
ment et  celles  qui  ne  le  sont  pas  et  doivent  aller  à  des  héritiers 
au-delà  d'un  certain  degré.  Nous  comprendrions  qu'on  fît  payer  10 
ou  12  pour  100  et  même  plus  aux  parens  après  le  4**  ou  5*  degré  et 
qu'on  ne  demandât  pas  plus  de  2  ou  3  pour  100  aux  légataires  à 
titre  quelconque  comme  aux  époux.  Ces  2  ou  3  pour  100  seraient 
censés  représenter  le  service  que  rend  l'état  en  inscrivant  la  muta- 
tion sur  ses  registres,  et,  quant  aux  10  et  12  pour  100,  ils  seraient 
le  prix  de  l'investiture  spéciale  qlie  la  loi  veut  bien  accorder  aux 
héritiers  *  éloignés  et  qu'elle  aurait  pu  leur  refuser.  En  adoptant 
cette  modification,  diminuant  les  droits  d'uh  côté  et  les  augnoen- 
tant  de  l'autre,  on  arriverait  peut-être  à  obtenir  les  mêmes  recettes 
et  à  désintéresser  le  fisc.  Alors  tout  serait  pour  le  mieux. 

On  a  proposé  un  autre  changement  ;  on  a  demandé  qu'on  fit 
comme  en  Angleterre  et  qu*on  tînt  compte,  pour  le  droit  à  perce- 
voir, de  l'âge  de  la  personne  qui  est  appelée  à  succéder.  Il  est  bien 
évident  que,  si  cette  personne  est  âgée,  elle  a  moins  de  chance  de 


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LA   QUBSTfOH  DES   MP0T8.  155 

détenff  longtemps  l'héritage  que  si  elle  est  jeune.  Pourquoi  lui 
faire  payer  le  même  droit?  On  poorrait  se  servir  des  tables  de 
mortalité,  comme  pour  les  assurances  sur  la  vie,  et  établir  l'imp&t 
suivant  l'âge.  En  Angleterre,  on  donne  satisfaction  k  cette  idée  en 
capitalisant  la  succession  à  des  taux  différas.  Vn  revenu  foncierde 
100  iiv.  sterl.  est  estimé  i,900  liv.,  si  l'iiéritier  a  un  an^  1,6A1  liv. 
sterl.  s'il  a  trente  ans,  1 ,9â2  livres  sterling  s'il  a  cinquante  ans,  enfin 
5âl  liv.  sterL  s'il  a  soixante-quînKans.  Cette  distinaion  paraît  en 
effet  fort  juste.  L'état  ne  doit  pas  spéculer  sur  la  trop  grande  fré- 
quence des  mutations,  et, quand  il  est  probable  que  cette  fréquence 
aura  lieu,  il  peut  en  tenir  compte.  L'idéal,  au  point  de  vue  de  la 
justice,  serait  que  toutes  les  propriétés  subissent  les  mêmes  droits 
de  mutation,  dans  un  certain  laps  de  temps,  comme  elles  sont  sou- 
mises chaque  année  au  nnéne  impôt  foncier.  Cette  distinction  pour- 
tant perdrait  de  son  intérêt  si  les  droits  élevés  ne  s'appliquaient 
qu'aux  successions  ab  intestêU  au-delà  d'un  certain  degré.  Per- 
sonne ne  s'en  inquiéterait.  En  définitive,  quand  une  succession 
arrive  à  quelqu'un  qui  n'y  a  aucun  droit  primordial  et  qui  n'est 
point  institué  par  testament,  il  n'y  a  pas  grand  inconvénient  à  ce 
qu'elle  soit  soumise  deux  fois  à  la  même  taxe  dans  un  espace  de 
tempi^  assez  court,  tandis  que,  si  la  taxe  s'applique  ou  à  des  par- 
rens  assez  proches  ou  à  des  héritiers  par  testament,  c'est  une 
atteinte  portée  au  droit  de  propriété  et  qui  est  d'autant  plus  sen- 
âble  que  l'inopôt  se  renouvelle  souvent.  On  peut  faire  la  même  ré- 
flexion à  propos  d'une  autre  réforme  qui  avait  été  indiquée  par  la 
dernière  commission  d'enquête  agricole  :  elle  demandait  qu'on  ré- 
duisit les  droits  de  succession,  lorsqu'ils  auraient  été  acquittés  de- 
puis moins  de  trois  ans.  Ce  projet  de  réforme  n'avait  encore  en  vue 
que  les  droits  élevés;  s'il  ne  s'était  agi  que  de  2  et  8  pour  100,  cela 
n'en  valait  pas  la  peine,  et  d'ailleurs  la  demande  eût  été  injuste,  car 
à  chaque  mutation  l'état  est  obligé  d'intervenir,  il  rend  un  service 
qui  doit  être  payé. 

Mais  la  réforme  la  plus  urgente  à  notre  avis  est  celle  de  la  dé- 
duction des  dettes  dans  l'actif  d'une  succession.  Un  homme  meurt 
laissant  des  charges  plus  ou  moins  considérables,  attestées  par  des 
obligations  certaines,  inscrites  même  au  bureau  des  hypothèques, 
elles  absorbent  la  moitié  ou  les  trois  quarts  de  la  succession,  N'im- 
porte, on  paiera  le  droit  sur  tout  l'héritage,  comme  si  celui-ci  était 
absolument  libre;  on  ne  déduira  rien  cte  l'actif.  C'est  là*  évidem- 
ment une  prétention  excessive,  contre  laquelle  on  réclame  en  vain 
depuis  Boird>re  d'années.  Quelles  sont  donc  les  difficultés?  On  al- 
lègue <;ue,«i  le  trésor  entrait  dans  lavoie  de  la  déduction  des  dettes, 
il  serait  exposé  à  toute  espèce  de  fraudes;  il  n'y  aurait  plus  de 


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156  RE?  CE  DES   DEUX  MONDES. 

successions  exemptes  de  charges  :  toutes  ou  la  plupart  se  présen- 
teraient en  accusant  un  «passif  plus  ou  moins  considérable,  sans 
qu'il  fût  possible  de  distinguer  les  dettes  réelles  des  dettes  fic- 
tives. Cette  objection  a  toujours  prévalu.  Quelque  grave  (pielle 
soit,  elle  ne  peut  pas  servir  à  consacrer  une  immense  injustice. 
Quoi!  une  succession  sera  obérée  au  point  de  laisser  un  actif  in- 
signifiant, juste  assez  élevé  pour  empêcher  l'héritier  d'y  renoncer, 
cet  héritier  offrira  d'en  faire  la  preuve,  et  on  refusera,  parce  qu'il 
paraîtra  plus  commode,  pour  éviter  toute  difficulté,  de  ne  tenir 
aucun  compte  des  dettes  1  Alors  ce  n'est  plus  8  ou  10  pour  100 
qu'on  prélève,  c'est  souvent  18  ou  20  ;  c'est  une  véritable  expro- 
priation qu'on  opère,  et  pourquoi?  pour  favoriser  le  repos  et  la 
tranquillité  des  agens  du  fisc.  On  aura  beau  dire,  la  conscience  pu- 
blique se  révoltera  toujours  contre  une  pareille  iniquité,  et  n'admet- 
tra jamais  qu'on  doive  payer  sur  une  succession  chargée  de  dettes 
comme  sur  une  autre  qui  n'en  a  pas. 

Il  en  résulte  dans  l'application  des  choses  assez  singulières. 
Une  succession  de  100,000  francs  s'ouvre,  elle  est  grevée  de 
50,000  francs  de  dettes  hypothécaires,  on  paie  le  droit  comme  si 
la  dette  n'existait  pas.  A  quelques  jours  de  là,  le  créancier  des 
50,000  francs  vient  lui-même  à  mourir,  on  porte  la  créance  à 
l'actif  de  sa  succession  et  on  exige  encore  le  droit,  de  sorte  que 
le  fisc  aura  reçu  deux  fois  pour  la  même  créance,  la  première 
fois  en  refusant  de  la  reconnaître  au  passif  d'une  succession,  la 
seconde  en  l'admettant  à  l'actif  de  l'autre.  Il  y  a  pourtant  là  quel- 
que chose  de  contradictoire  qui  choque  la  raison  et  la  justice.  Est-il 
donc  impossible  de  se  mettre  à  l'abri  de  la  fraude?  Un  ancien  chef 
de  division  de  l'administration  même  de  l'enregistrement,  M.  Abel 
Lemercier,  indiquait,  dans  une  brochure  qui  a  paru  en  1867,  un 
moyen  qui  ne  manquerait  peut-être  pas  d'efficacité.  Lorsqu'un  hé- 
ritier déclarant  une  succession,  disait-il,  produirait  le  titre  d'ime 
dette  enregistrée,  contractée  envers  des  tiers  et  non  échue  avant 
le  décès ,  affirmant  qu'elle  n'est  pas  éteinte  et  qu'il  la  reconnaît 
parfaitement,  cette  déclaratioa  pourrait  faire  foi  contre  lui  devant 
les  tribunaux.  En  sens  inverse,  lorsque  l'héritier  d'une  succession 
au  profit  de  laquelle  une  créance  aurait  existé  viendrait  déclarer 
qu'elle  n'existe  plus  et  qu'elle  a  été  payée  avant  le  décès,  on  pour- 
rait se  servir  égalenaent  de  cette  déclaration  pour  faire  prepve  de  la 
libératioft.  —  Enfin,  si  ces  moyens  ne  i^ffisaient  pas,  il  faudrait  en 
chercher  d'autres,  car  le  procédé  actuel  est  inique,  quelque  peu 
odieux,  et  il  n'est  même  pas  démontré  qu'il  enrichisse  beaucoup 
le  fisc.  En  effet,  l'héritier  qui  est  en  face  d'une  injustice  aussi 
grande  dérobe  tout  ce  qu'il  peut  aux  regards  du  trésor  pour  dimi- 


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l-A   QUESTION  DES   IMPOTS.  157 

nuer  ses  charges,  et  il  croit  ne  pas  engager  sa  conscience,  il  sait 
qu'a\ec  ce  cpii  reste,  et  qu'il  ne  peut  soustraire,  il  paiera  encore 
plus  qu'il  ne  doit  réellement  ;  la  non-déduction  des  dettes  est  donc 
une  incitation  à  la  fraude.  On  dira  que  la  fraude  existerait  encore 
si  le  fisc  agissait  autrement;  c'est  possible,  mais  alors  le  contri- 
buable saurait  qu'il  engage  sa  conscience,  et  le  trésor  pourrait  tou- 
jours user  des  moyens  de  contrôle  dont  il  dispose.  Il  n'en  use  pas 
lorsqu'il  est  en  présence  d'une  succession  dont  le  passif  est  no- 
toirement considérable,  et  il  laisse  la  fraude  s'accomplir,  ce  qui 
fait  que  la  plus  grande  inégalité  règne  dans  la  perception  dij^ 
droit.  Les^gens  scrupuleux  se  soumettent  aux  exigences  du  fisc, 
paient  l'impôt  sur  toute  la  succession  sans  en  rien  distraire,  les 
autres  trouvent  moyen  de  ne  pas  payer  plus  qu'ils  ne  doivent,  et 
souvent  moins.  Voilà  à  quoi  on  arrive  avec  un  principe  vicieux;  les 
uns  passent  à  côté,  les  autres  le  subissent  dans  toute  sa  rigueur. 


II, 


Voyons  maintenant  un  autre  droit  de  mutation  excessif  également 
et  qui  se  justifie  peut-être  encore  moins  que  certaines  applications 
de  l'impôt  de  succession  :  je  veux  parler  de  celui  qui  est  perçu  à 
l'occasion  des  mutations  d'immeubles,  à  titre  onéreux.  Ce  droit, 
avec  les  centimes  additionnels  qui  y  sont  afférens,  est  aujourd'hui 
de  6,60  pour  100,  et  si  on  y  ajoute  les  frais  accessoires  d'actes  et 
les  honoraires  du  notaire,  on  arrive  à  faire  payer  9  et  10  pour  100 
pour  toute  mutation  d'immeubles;  et  qui  est-ce  qui  subit  ce  droit? 
—  En  apparence  c'est  l'acquéreur,  la  loi  le  dit  ainsi,  mais  en  réa- 
lité c'est  le  vendeur.  Dans  la  plupart  des  cas,  on  vend  par  nécessité 
et  on  n'est  pas  en  mesure  de  faire  la  loi  à  celui  qui  achète.  —  D'ail- 
leurs le  prix  se  règle  sur  le  revenu  net  que  donne  la  propriété,  dé- 
duction faite  des  charges,  y  compris  l'impôt,  et  si  ce  revenu, 
d'après  les  conditions  du  marché,  doit  être  de  3  ou  de  4  pour  100, 
il  faut  bien  que  le  vendeur  prenne  à  son  compte  tout  ce  qui  pour- 
rait le  diminuer.  Et  quel  service  rend  l'état  pour  exiger  un  pareil 
droit  de  6,60  pour  100?  Il  se  coi^nte  de  faire  tianscAre  sur  ses 
registi^  l'acte  de  mutation^  c'est  un  service  qui  pourrait  être  lar- 
gement rétribué  avec  1/2  ou  1  pour  100  au  plus.  D'après  un  ta- 
bleau dressé  par  M.  Vignes  dans  son  traité  des  impôts,  les  droits 
sur  la  transmission  d'immeubles  à  titre  onéreux  ont  rapporté,  en 
1869,  139  millions  pour  une  valeur  de  2  milliards  400  millions, 
tandis  que  les  transmissions  au  même  titre  de  valeurs  mobilières 
n'ont  donné  que  24  millions  pour  une  valeur  de  plus  de  10  mil- 


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158  .REVUE  DE6  DEUX  MONDER 

iiards.  Les  matautions  d'immeubles  sont  donc  particaliërement  gre*- 
vées  d'un  droit  excessif.  On  en  cherche  en  vain  la  raison. 

Quand  on  établit  un  impôt,  il  faudrait  autant  que  possible  l'as- 
socia au  progrès  de  la  richesse;  c'est  là  ce  qui  en  fait  la  légitimité. 
L'état  peut  dire  au  contribuable  :  C'est  sous  ma  protection  et  avec 
mon  concours  que  le  progrès  dont  vous  profitez  a  eu  Keu;  j'en 
viens  réclamer  ma  part.  Il  n'en  est  pas  ainsi  avec  les  droits  d'en- 
registrement. On  ne  peut  pas  'dire  d'une  façon  absolue  que  plus  il 
y  a  d'actes  enregistrés,  plus  il  y  a  de  richesse  ;  c'est  souvent  le 
contraire  qui  arrive.  Ainsi  on  remarque  que  dans  les  années  calami- 
teuses  traversées  par  la  disette,  la  guerre  et  les  révoltitions,  où 
il  y  a  beaucoup  de  poursuites  en  expropriation,  les  recettes  de 
l'enregistrement  augmentent  plutôt  qu'elles  ne  diminuent.  Les 
mutations  d'imnieubles  à  titre  volontaire  même  qui  ont  lieu  dans 
ces'  années-là  sont  loin  d'être  un  signe  de  richesse.  Pour  quels 
motifs  donc  a-t-on  porté  les  droits  à  un  taux  aussi  élevé?  Nous 
n'en  connaissons  pas  d'autres  que  ceux  qui  inspirent  les  souve- 
rains dans  les  états  barbares  lorsqu'ils  ont  besoin  d'argent.  Un 
pacha,  dit  Volney  dans  son  Voyage  en  Egypte  et  en  Syrie^  voit  un 
individu  planter  un  arbre  ou  bâtir  une  maison,  il  le  fait  venir  et  lui 
dit:  «  Tu  as  de  l'argent,  puisque  tu  plantes  et  que  tu  bâtis;  tu 
vas  m'en  donner  une  part,  »  et  il  n'ajoute  rien  de  plus.  Le  fisc,  dans 
un  pays  civilisé  comme  le  nôtre,  n'agit  pas  autrement  avec  le  droit 
de  mutation.  Il  voit  un  individu  qui  vend  un  immeuble  et  un  autre 
qui  l'achète,  il  se  dit  qu'il  y  aura  de  l'argent  échangé,  et  îl  en  de- 
mande sa  part,  sans  examiner  s'il  y  a  droit  ou  non.  Qu'en  résulte- 
t-ii?  Qu'en  Orient  on  ne  plante  ni  ne  bâtit,  pour  fie  pas  av(Hr  à  faire 
la  part  du  pacha  ;  on  enfouit  son  argent,  et  le  pays  reste  stérile. 
Chez  nous,  on  n'enfouit  pas  soa  argent,  parce  qu'on  a  d'autres 
moyens  de  l'utiliser;  mais  on»  se  garde  bien,  autant  (ju'on  le  peut, 
d'acheter  des  immeubles:  d'abord  pour  ne  pas  payer  le  droit  exces- 
sif auquel  l'acquisition  est  soumise ,  et  ensuite  parce  qu'à  cause 
de  ce  même  droit  on  aurait  de  la  peine  à  s'en  défaire  plus  tard« 

Il  n'y  a  aucun  pays  où  l'impôt  de  mutation  soit  aussi  élevé  qu'en 
France;  il  est  de  1/2  pour  100  en  Angleterre,  de  1  pour  100  en 
Prusse,  de*2  et  3  pour  100  ailleurs.  L'adramistration  a  si  bien  senti 
que  le  droit  de  «transmission  à  6,60  était  excessif  «qu'elle  l'a  diminué 
des  deux  tiers  en  ce  qui  concerne  les  aliénations  du  domaiae  public, 
des  forêts  de  l'état  par  exemple.  Pourquoi  cette  distinction  ?  Pour- 
quoi ce  qui  est  bon  pour  l'état  ne  le  serait>-il  pas  pour  les  particuliers? 
D'ailleurs  le  fisc  n'y  pondrait  rien.  Nous  ne  craignons  pas  de  dire 
qu'avec  une  réduction  de  moitié  dans  le  droit  et  im  allégenirat 
sensible  dans  les  frais   accessoires,  les    transactions  sur   pro- 


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LA  QVE&Tieir  DES  mHTTS.  15^ 

priétés  iimnobSières  seraieikt  beaucoup  plus  nombreuses,  au 
grand  arrantage  de  tout  )e  monde.  On  eomprend  qu'il  y  ak  une 
différence  dans  le  droit  lorsqu'il  s'agît  de  traosmiâsion  de  valeurs 
molûliël^,  et  particulièrement  d'actions  et  d'(^igations  :  la  fosrce 
des  choses  le  veut  ainsi;  on  aurait  trop  de  facilité  pour  échapper 
as  fisc,  si  les  droits  étaient  élevés.  Mais  l'écart,,  au  taux  oà  il 
est,  ne  se  justifie  pœnt.  On  ne  peut  pas  admeUre  qu'on  prenne 
6  pour  100  dans  un  cas  et  2  et  même  i/â  pour  100  dans  l'autre. 
11  en  résulte  que  noft-seulement  les  transactions  sur  immeubles 
sont  plus  rares,  naais  encore  qu'elles  sont  le  plus  souvent  entachées 
de  fraude  :  on  déclare  moins  que  le  prix  réel.  Si  le  droit  était  plus 
modéré,  la  fraude  serait  moindre,  et  il  ne  serait  pas  imposable 
qu'au  bout  de  très  peu  de  temps,  avec  plus  deifréquence  dans  les 
mutations,  plus  de  sincérité  dans  les  déclarations,  le  fisc  ne  retrou- 
vât à  peu  près  Féquivaleal  de  ce  qu'il  aurait  abandonné.  Ainsj,  au 
point  de  vue  de  la  justice  comme  au  point  de  vue  de  l'économie  poli- 
tique, r  impôt  de  mutation  sur  les  immeuUes,  tel  qu'il  existe  aujour- 
d'hui, est  aussi  loin  d'être  irréilrochable. 

Est-on  plus  heureux  avec  les  droits  qui  grèvent  les  transp<H!ts? 
Nows  éliminons  tout  de  suite  ceux  qui  concernent  la  poste  ;  ceux4à 
sent  parfaitement  légitimes  et  représentent  l'équivalent  d'un  sep- 
vice  rendu.  On  peut  même  trouver  qu'ils,  ne  scmt  pas  très  élevés, 
p^  rapport  au  service.  Pour  em  demander  la  diminution,  il  faut  se 
pfaurer  à  un  autre  point  de  vue  et  se  dire  que,  l'état  ayant  un 
grand  intérêt  à  multipher  les  correspondances,  intérêt  de  civilisa- 
tion d*abord  pour  faeâiter  l'échange  des  idées,  intérêt  matériel  en- 
suite pour  dévelbpper  les  relations  conraierâaies,  il  fût  une  chose 
utile  pour  lui-même  et  pour  tout  le  monde  lorsqu'il  abaisse  la  taxe 
des  lettres;  c'est  ce  qui  a  eu  lieu  tout  récemment  sur  l'initiative 
heureuse  du  ministre  des  finances,  M.  Léon  Say. 

Ce  qu'il  faut  examiner  plus  attentivement,  ce  sont  les  droits  que 
l'état  trouve  bon  de  percevoir  sur  les  transports  en  grande  et  pe- 
tite vitesse,  particulièrement  par  chemins  de  fer;  ces  droits  sont  de 
2  décimes  on  de  20  pour  100  pour  les  transports  à  grande  vitesse 
et  de  5  pour  IQO  pour  cetix  à  petite  vitesse.  Les  premiers  ont  r^ 
porté,  en  1877, 70  milHons  environ  et  les  seconds  23  millions,  —  en 
tout  près  de  100  millions.  Il  ne  faut  pas  réfléchir  longtemps  pour 
être  convaincu  que  cet  impôt  n'est  pas  bien  fondé.  Les  5  pour  100 
sur  les  transports  en  petite  vitesse  scmt  une  charge  nouvelle  ajoutée 
à  la  production  du  pays,  et,  quand  on  est  serré  d'aussi  près  que 
nous  le  sommes  par  la  concurrence  étrangère ,  que  toutes  les  teiK 
dimces  des  peuples  sont  de  réduire  de  plus  en  plus  leurs  frais  de 
production  pour  se  disputer  les  marchés  du  monde,  ce  n'est  pas 
nne  idée  heureuse  à  coup  sûr  d'avoir  imaginé  cet  impôt. 


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160  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

On  aura  beau  dire  que  la  production  pour  l'intérieur  y  est  seule 
soumise,  que  le  droit  n'est  pas  perçu  quand  la  marchandise  est 
destinée  au  dehors;  la  distinction  est  illusoire,  les  5  pour  100  grè- 
vent la  production  sous  toutes  ses  formes.  La  marchandist,  avant 
de  partir  pour  l'étranger,  n'en  a  pas  moins  payé  les  5  pour  100  sur 
toutes  les  matières  premières  qui  ont  servi  à  l'établir.  S'il  s'agit 
d'une  étoffe,  elle  les  a  payés  sur  la  laine,  le  coton  ou  la  soie  qu'on 
a  dû  faire  venir  de  plus  ou  moins  loin  ;  elle  les  à  subis  encore  sur 
le  combustible  qu'on  a  brûlé  dans  l'usine,  sans  parler  de  l'élévation 
de  la  main-d'œuvre  qui  en  résulte  aussi;  il  faut  que  tout  cela  se 
retrouve  dans  le  prix  de  vente  au  dehors.  Du  reste,  la  critique  que 
nous  faisons  de,  cet  impôt  est  un  peu  rétrospective,  il  n'y  avait 
qu'une  voix  pour  le  condamner.  Il  vient  d'être  aboli,  et  dispa- 
raîtra le  l**"  juillet  prochain. 

L'q)inion  n'est  pas  aussi  sévère  à  l'égard  des  deux  décimes  qui 
frappent  les  transports  à  grande  vitesse.  De  quel  droit  pourtant  l'é- 
tat vient-il  les  réclamer?  Veut-il  faire  payer  aux  compagnies  la  fa- 
veur qu'il  leur  a  accordée  de  constVuire  et  d'exploiter  les  chemins 
de  fer?  Cette  faveur  n'a  pas  été  gratuite;  on  en  a  débattu  les  condi- 
tions dans  des  cahiers  des  charges,  où  l'état  ne  s'est  pas  oublié. 
Il  a  stipulé  par  exemple  qu'on  transporterait  au  quart  de  place 
les  marins  et  les  militaires,  et  pour  rien  ses  propres  dépêches.  Il 
imposait  en  outre  des  frais  de  contrôle  assez  lourds.  Enfin  les 
compagnies  de  chemins  de  fer  paient,  comme  toutes  les  autres 
industries,  les  taxes  générales,  l'impôt  foncier,  l'impôt  mobilier, 
celui  de  patente,  des  portes  et  fenêtres,  d'enregistrement,  etc. 
Elles  sont  de  plus  as^jetties  à  une  taxe  spéciale  qui  a  été  créée 
particulièrement  contre  elles,  celle  du  timbre  sur  tous  les  titres 
qu'elles  émettent.  N'était-ce  pas  assez?  La  compagnie  du  Nord,  dans 
son  rapport  pour  1877,  constate  que,  sur  une  recette  brute  de 
123  millions,  cette  compagnie  a  payé  à  l'état,  tant  directement  qu'in- 
directement, une  somme  de  80  millions.  Si  on  établit  la  même  pro- 
portion sur  la  recette  de  tous  les  chemins  de  fer,  qui  aujourd'hui 
dépasse  800  millions,  le  profit  de  Tétat  serait  de  près  de  200. 
Gela  représente  environ  25  pour  100  du  produit  bryt  ;  il  n'y  a  pas 
une  autre  industrie  qui  soit  aussi  fortement  taxée.  On  aurait  pu 
s'en  tenir  là  et  ne  pas  ajouter  les  2  décimes  dont  nous  parlons. 
On^a  fait  comme  pour  l'impôt  de  succession  et  de  mutation,  on 
*  jugé  que  ce  serait  facile  à  percevoir,  et  on  n'a  pas  cherché  d'autre 
raison.  On  a  pensé  d'ailleurs  que,  la  taxe  se  confondant  avec  le  prix 
du  transport,  on  s'en  apercevrait  à  peine;  cela  était  déjà  très  peu 
vrai  avec  le  premier  décime;  on  ne  paie  pas  indifféremment  60  cen- 
times au  lieu  de  50,  et  11  francs  au  lieu  de  10;  mais,  quand  on  y  a 
ajouté  le  deuxième  et  qu'il  a  fallu  débourser  70  centimes  au  lieu  de 


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LA   QUESTION  DES   IMPOTS.  161 

50,  12  francs  au  lieu  de  10,  et  120  francs  au  lieu  de  100,  alors  la 
taxe  a  paru  exorbitante,  et  le  mouvement  des  voyageurs  a  dû  s'en 
ressentir.  Sans  doute,  si  on  compare  les  recettes  d'une  année  à 
l'autre,  on  les  trouve  toujours  en  augmentation,  et  on  peut  être 
tenté  de  croire  que  la  taxe  n'exerce  aucune  influence  fâcheuse.  Ce 
n'est  pas  ainsi  qu'il  faut  considérer  les  choses.  La  richesse  chez  nous 
a  une  telle  élasticité  qu'elle  se  développe  quand  même  malgré  tous 
Içs  obstacles;  seulement  il  est  permis  de  supposer  qu'elle  se  déve- 
lopperait davantage  encore  si  ces  obstacles  n'existaient  pas.  Qu'on 
supprime  demain  les  2  décimes  sur  les  transports  à  grande  vitesse, 
et  il  y  aura  certainement  une  circulation  plus  grande  de  voyageurs, 
et  avec  elle  un  mouvement  d'affaires  plus  considérable.  Élever  les  im- 
pôts sur  un  point  peut  être  le  moyen  de  leur  faire  rendre  davantage 
sur  ce  point- là,  mais  ce  n'est  pas  toujours  celui  d'obtenir  plus  de  l'en- 
semble des  taxes.  Or  il  n'y  a  que  l'ensemble  qui  intéresse  l'état.  Ce 
qui  importe  à  celui-ci,  ce  n'est  pas  que  tel  ou  tel  impôt  rapporte 
plus,  c'est  que  tous  donnent  davantage  et  qu'on  ne  perde  pas  d'un 
côté  ce  qu'on  gagne  de  l'autre.  Pour  bien  faire  comprendre  notre 
pensée,  supposons  qu'un  impôt  mal  conçu  donne  40  ou  50  millions 
par  an  et  qu'il  nuise  pour  un  centième  seulement  au  progrès  de  la 
richesse.  Si  ce  progrès  est  de  3  milliards  par  année,  et  il  doit  bien 
être  de  ce  chiffre  aujourd'hui  en  France ,  le  préjudice  annuel  causé 
par  le  mauvais  impôt  sera  de  100  millions.  Il  aurait  mieux  valu  ne 
pas  l'établir.  —  Il  se  peut  que  les  2  décimes  qui  augmentent  sensi- 
blement le  prix  des  transports  aient  cet  inconvénient,  et  que  les 
76  millions  qu'ils  rapportent  soient  plus  que  perdus  par  le  ra- 
lentissement qu'ils  amènent  dans  le  progrès  de  la  richesse.  L'état, 
en  face  de  la  fortune  publique,  est  comme  l'administrateur  d'un 
grand  domaine  qui  doit  chercher  ce  qui  améliore  l'ensemble  de  ce 
domaine  plutôt  que  telle  ou  telle  partie  en  particulier.  Pour  joutes 
ces  raisons  donc,  il  nous  paraîtrait  utile  que  l'état  réduisit  la  charge 
des  2  décimes  qui  pèseut  sur  les  transports.  Il  ne  faut  pas  perdre 
de  vue  qu'en  Angleterre,  pays  essentiellement  commerçant,  cette 
taxe  est  de  5  pour  100  seulement,  et  qu'on  parle  tous  les  jours  de  la 
supprimer. 

Dans  le  même  ordre  d'idées,  on  peut  trouver  à  redire  encore 
contre  l'impôt  de  8  pour  100  sur  le  revenu  des  valeurs  mobilières. 
On  a  pourtant  cru  faire  merveille  en  l'établissant.  On  a  dit  :  Voilà 
des  valeurs  qui  constituent  une  partie  notable  de  la  richesse  pu- 
blique, et  qui,  sauf  pour  un  léger  droit  de  transmission  auquel  elles 
sont  soumises,  ne  paient  rien  à  l'état  sur  le  revenu  qu'elles  donnent, 
tandis  que  le  revenu  de  la  terre  et  des  immeubles  est  grevé  de 
5  ou  6  pour  100  et  souvent  de  plus.  C'est  une  inégalité  qu'il  faut 
Tom  ixyuu  —  1878.  11 


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faire  apparaître  au  aom  de  la  juslke.  Maintenaot,  au  poiat  de  vue 
de  réconomie  poliiique,  on  a  ajouté  :  Qu*est^e  qu'vui  impâi  de 
a  pour  100  sur  dea  valeurs  qui  oi&eQt  tant  d  avantages,,  qu'oa  peut 
enaporter  avec,  soi  et  transmettre  avec  la  plus  grande  facilité?  Ce 
qu'on  leur  deos^axàde  est  un  bien  nûnce  tribut  qui  n'en  peut  pas 
troubler  réconoixûe  ni  arrêter  le  développement.  Et  en  effet,  de- 
puis que  l'impôt  existe,  ces  valeurs,  n'ont  pas  cessé  de  s'acaroitre> 
et  les  cours  en  sont  de  plua  en  plus  élevés.  Il  semble  docicque 
l'impôt  est  bien  justifié,  et  que  le&  craintes  qu'on  pouvait  avoir  au 
d^ut  n'étaient  pas  fondées.  Cependant^  si  on  y  regarde  de  prte, 
on  trouve  qu'il  n'est  pas  aussi  iaolTensif  qu'il  en  a  l'air;  d'abord  il 
y  &  d'au  très  valeurs  Boobiliërea  que  celles  qui  sont  sg^us  forme  d'ao* 
tions  ou  d'obligations;  les  parts  d'intérêts  dans  une  grande  indu»* 
tiie,  la  possession  entre  trois,  ou  quatre  personnes  d'un  établisse^ 
ment  de  commerce,  sont  bien  aussi  des  valeurs  mobilières;  pourquoi 
sont-belles  exemptes  de  l'impôt  du  revenu?  Les  sociél^  indu&* 
tfielles  ou  financières,  qui  émettent  des  actions  et  des  ob^gationa, 
ont  payé  comme  les  établissemens  particuliers  l'impôt  foncier,  la 
taxe  des  patentes,  celle  des  portes  et  fenêtres,  les  droits  d'enre^ 
gistrement;  elles  sont  soumisses  en  outre  à  un  droit  de  timbre 
sur  leurs  titres;  pourquoi  donc  leur  faire  payer  encore,  par  un 
privilège  spécial,  l'impôt  sur  le  revenu?  Le  petit  rentier  qui  tire 
1^000  francs  par  an  de  ses  valeurs  mobilières,  actions  ou  obliga* 
tions^  subit  une  retenue  de  30  francs,  et  les  trois  ou  quatre  grands 
industriels  ou  commerçans  associés  qui  se  partagent  3  ou  AOO^OOO  fr. 
de  bénéfice  ne  paient  rien  de  l'impôt  sur  le  revenu.  Il  fout  avouer 
quet  cela  n'est  pas  de  la  bonne  justice  distrib«itive.  Nous  vou- 
drioi3s  demander  aussi  en  vertu  de  quel  principe  on  exempte 
la  rente  sur  l'état»  C'est,  dit-on,  pour  ménager  le  crédit  public.  Si 
le  goij^vernemeort  imposait  sa  rente,  elle  baisserait,  et  on  lui  ferait 
payer  plus  cher  les  emprunts  qu'il  aurait  à  contracter  dans  l'ave^ 
Eir.  Cette  raison  ne  suffît  pas  pour  consacrer  une  injustice;  il  est 
exorbitant  que  celui  qui  a  10,000  francs  de  rente  sur  l'état  ne 
paie  riea^  tandis  que  celui  qui  n'a  que  1,00Û  francs  en  obligatioiis 
de  chemins  de  fer  ou  autres  est  grevé  de  30  francs  par  aa. 

D'ailleurs  l'injustice  ne  profite  pas  à  l'état  autanX  qu'on  peut  le 
supposer.  Tous  les  genres  de  crédits  soat  solidaires,  surtout  lors<- 
qn'ilfi  énaanent  de  la  même  source.  Il  ne  faut  pas  oublier  que  l'état 
a  promis  une  garantie  d'intérêt  aux  obligations  de  chemins  de  fer»  et 
ai  celles^!,  à  cause  de  l'impôt,,  n'ont  pas  tout  l'essor  qju'elles  de- 
vraient avoir,  il  est  le  premier  à.  en  souffrir.  La  garantie  ne  fonctionne 
que  dans  certains  cas,  lorsque  les  lignes  ne  tou missent  pas  des  rever< 
1UIA3  sui&sana  po^tr  couivrir  les  dépenses  qu'elles  ont  occasioanées. 


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Quel  €st  l%rtfrtt  de  i'étet?  Que  ies  compagnies  empruntent  aux 
meilleures  ccmdhions  possibles,  hTm  que  Tafincnlé  à  couvrir  Mit 
mornâre.  Or,  si  fimpét  #e  *  pour  lOd  enlève  S©  centimes  &«  re- 
tenu ffiine  obligation,  les  prêtews  ifte  donnenom  pas  4e  même 
capital  pour  14  fr.  60  cent.  tl'in%érêts  que  pour  16  fr.  11  Caiidra  em- 
prunter davantage,  et  fa  diflBérence  retombera  à  ia  charge  4e 
Tétat  par  la  garafitre.  Aujcrurd'hiri,  en  vertu  de  oeftte  garantie,  le 
gouvernement  paie  aux  compagnies  utm  quarantaine  de  millions 
par  Tin,  et  il  reçoit  île  Fnnpôt  sur  les  valeurs  mobilières  une  somme 
qui  n'«st  pas  même  équTvatente  *:  elle  a  é«é  ea  1877  de  *5  miUioas. 
Nous  tne  prétendons  point  qiÊet,  sanis  Timpôt,  la  garantie  cesse- 
rait d*étre  eflectàve  :  loin  de  là;  mais  «elle  wirait  iieu  po«r  on 
chiffre  moindre.  —  A  ce  droit  de  8  pour  100  «qui  friçpe  te  reroou 
des  valeurs  mobflières  s'ajoute  un  autre  impôt  de   transnxrssîon 
qui  ^srt  de  ^0  centimes  pour  1©0  fr.  du  capital  coté  à  la  Bourse  pour 
les  titres  au  porteur,  et  de  50  estimes  pour  les  litres  nominacifs, 
indépendamment  de  Timpèt  spécial  du  liimlire.  Tous  ces  droits 
réunis  font  qu'une  obligation  de  cbemin  de  fer  *u  pondeur  <50tée 
SW  francs  subit  «ne  retenue  de  i  fr.  là  ceirt.  e*  ne  rapporte  en 
réalité  que  18  fr.  86  cent,  au  lieu  de  IS  francs;  «t,  s'il  s'agit  d'une 
valeur  à  lots,  -où  !a  prime  de  remboursemewt  peut  être  considé- 
rable, comme  pour  une  obligation  tie  la  ville  de  Paris,  qui  est 
cotée  500  francs,  le  revenu  descend  à  !8  fr.  80<5ent.  au  lieu  de 
15  francs,  c'est  une  réductîxMi  de  10  pour  lOO.  On  ne  peut  pas  ad- 
mettre qu*i  ce  taux  l'impôt  soit  compî-èlement  inolfensif.  Si  on  le 
paie  aisément  dans  les  entreprises  prospères,  il  b*««  -est  pas  de 
m6me  dans  t^elles  qui  ont  une  existence  précaire  :  la  défakaiion  k 
faire  par  suite  de  l'impèt  dans  le  revenu  des  titres  «st  en  moy^ne 
de  6  à  7  pour  100  ;  eBes  sont  donc  obligées  d'emprunter  à  «n  taux 
pins  onéreux.  Ikms  notons  pas  jusqu'à  dire  qve  les  petites  lignes  de 
chemins  de  fer  par  -exemp^le  qui  ont  feit  failfite,  et  que  l'état  vient 
de  racheter,  ont  été  ruinées  par  ces  impôts-,  il  y  avait  malbeuneu- 
sement  trop  de  causes  pour  tjpi'il  en  fût  ainsi;  cependant  il  pa- 
raîtra étrange  que  Tétat  ait  perçu  pendant  plusieurs  années  un  droit 
sur  des  revenus  qui  n'existaient  pas  et  qui  n'étaient  qu'un  prélève- 
ment sur  le  capital.  Cet  impôt  sur  les  valeurs  mobilières  offre  en- 
core cette   particularité  qu'il  frappe   les  titres  qu'il   faudrait  le 
plus  ménager  :  ils  émanent  d'entreprises  qui  ont  pour  base  Tas- 
sociation  des  capitaux,  c'est-à-dire  la  forme  de  crédit  la  plus  dé- 
mocratique qu'il  y  ait,  et,  au  lieu  de  leur  donner  une  prime 
d'encouragement,  on  leur   inflige  en  quelque  sorte  une  pénalité. 
On  conviendra  que  l'anomalie  est  bizarre  dans  un  pays  de  sufiragt 
universel. 


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16&  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

J'ai  fini  Vexamen  des  taxes  qui  pèsent  sur  les  actes  ou  sur  les 
aflfaîres,  et  je  crois  avoir  démontré  qu'elles  ont  très  peu  des  qua- 
lités qui  constituent  les  bons  impôts  :  elles  sont  lourdes,  en  général, 
ne  se  paient  pas  par  fractions  minimes,  et  si  elles  rendent  beaucoup, 
ce  n'est  point  toujours  sans  dommage  pour  la  richesse  publique. 
Que  faut-il  en  conclure?  Qu'il  y  a  lieu  de  les  réviser  dès  aujourd'hui 
et  de  les  diminuer  sensiblement.  On  voudrait  que  ce  fût  possible. 
Mais  nous  sommes  en  présence  d'autres  nécessités  plus  urgentes. 
Nous  avons  un  budget  qui,  avec  les  centimes  additionnels,  touche  à 
S  milliards  et  dont  l'équilibre  assuré  est  nécessaire  au  maintien  de 
notre  crédit;  on  ne  peut  pas  risquer  de  le  compromettre  par  de$ 
remaniemens  de  taxes  qui,  bien  que  fondés  en  principe,  n'en  au- 
raient pas  moins  pour  premier  effet  d'amener  des  diminutions  de  re- 
cettes. Seulement  il  faut  se  dire  qu'aussitôt  que  la  situation  sera  dé- 
gagée et  que  nous  aurons  des  excédans,  nous  devrons  les  appliquer 
particulièrement  à  ces  remaniemens. 

Il  y  a  un  critérium  infaillible  pour  juger  du  mérite  d'un  impôt  : 
c'est  l'inlluence  qu'il  exerce  sur  la  richesse  publique;  l'impôt  se 
paie-t-il  aisément,  sans  faire  naître  de  découragement  dans  la  pro- 
duction et  la  consommation,  alors  il  est  bon  et  il  est  juste,  car  la 
répercussion  en  est  certaine  ;  il  entrera  dans  le  mouvement  général 
de  la  richesse,  pèsera  également  sur  tout  le  monde  et  deviendra 
une  charge  définitive  du  revenu  brut  de  la  société.  Aucun  homme 
réfléchi  et  de  bonne  foi  ne  peut  nier  qu'à  ce  point  de  vue,  qui  est 
l'essentiel,  les  taxes  sur  les  actes  sont  moins  favorables  que  celles  de 
consommation.  Pourquoi  sont-elles  mieux  accueillies?  Tout  simple- 
ment parce  qu'elles  ne  sont  point  mêlées  comme  les  autres  aux  pré- 
jugés et  aux  passions  politiques,  et  qu'on  ne  s'en  sert  pas  pour  se 
faire  des  réclames  auprès  de  la  masse  électorale;  dès  lors  les  gouver- 
nemens  ont  beau  jeu  pour  les  augmenter  autant  qu'ils  veulent.  Mais, 
si  elles  excitent  moins  de  plaintes  que  d'autres,  cela  ne  prouve  pas 
qu'elles  soient  meilleures,  cela  prouve  seulement  que  les  peuples 
n'entendent  pas  toujours  bien  leurs  intérêts. 

Victor  Bonnet, 


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LES 

COIVFLITS  DES  POUVOIRS  Pl'BLICS 

SOUS  L'ANCIEN  RÉGIME 


ir. 

LE    ROLE    DES    PARLEMENS    DANS    LES    PRÉLUDES 
DE    LA    RÉVOLUTION. 


L 

Louis  XIV  savait  par  rexpérience  de  sa  jeunesse  à  quels  dangers 
les  régences  exposaient  le  pouvoir  royal  et  le  repos  du  royaume. 
Il  voulut  les  prévenir  en  réglant  les  conditions  du  gouvernement 
intérimaire  qui  devait  après  sa  mort  présider  aux  destinées  du 
pays,  et  par  son  testament  il  institua  un  conseil  dont  il  donna 
la  présidence,  avec  voix  prépondérante,  à  Philippe,  duc  d'Orléans, 
son  cousin  et  son  gendre  de  la  main  gauche,  ce  prince  ayant 
épousé  en  1692  M"*  de  Blois,  fille  légitimée  de  M™*  de  Montespan. 
La  faible  santé  de  Louis  XV,  alors  âgé  de  cinq  ans,  laissait  au 
duc  d'Orléans  l'espoir  de  saisir  la  couronne.  Il  avait  l'ambition  tra- 
ditionnelle des  branches  cadettes,  des  ressentimens  à  venger  (2), 

(i)  Voyez  la  Heme  da  15  Jaio. 

(2)  Son  père  avait  remporté  sur  Guillaame  d'Orange  la  victoire  de  Cassel,  et  de- 
puis ce  brillant  fait  d'armes,  Louis  XIV,  par  un  misérable  sentiment  de  jalousie, 
l'avait  relégué  dans  un  stérile  repos.  Un  jour  quil  demandait  pour  sa  femme  malade 
l*aatorisation  de  s'asseoir  sur  un  fauteuil  à  dossier  au  lieu  d'une  chaise  pliante,  il  se 
▼it  brutalement  refuser  cette  faveur,  parce  que  Louis  XIV  ne  voulait  pas,  comme  il 
le  dit  dans  ses  Mémoires,  rapprocher  le  frère  trop  près  du  roi.  Le  régent  avait  eu  à 
soufiTrir  des  mêmes  ombrages,  et  il  n'est  pas  besoin  de  rappeler  que  dès  1708  il  avait 
entamé  des  négociations  secrètes  avec  l'Angleterre  en  yae  d'une  révolution  dynastique* 


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166  BETUE  DES   DEtJX  ]C<mi>B6. 

et  le  jour  même  de  la  mort  du  grand  roi,  il  fit  cerner  le  Palais  de 
Justice,  comme  l'avait  fait  d*Épernon,  par  le  régiment  des  gardes, 
qui  était  devenu  la  légion  prétorienne  de  la  monarchie.  La  plupart 
des  présidens  et  des  conseillers  étaient  gagnés  d'avance,  comme  si 
les  coups  d'état  devaient  toujours  trouver  en  France  des  complices 
parmi  ceux  à  qui  la  garde  des  lois  est  confiée.  Philippe  leur  de- 
manda la  régence  pour  lui  seul,  en  ajoutant  :  «  J'ose  assurer, 
messieurs,  que  je  «aurai  la  mériter  par  mon  zèle  pour  le  service  du 
roi,  par  mon  amour  pour  le  bien  public  et  surtout  étant  aidé  de  vos 
bons  conseils  et  de  vos  sages  remontrances.  »  —  Le  testament  fut 
cassé,  Philippe  proclamé  régent,  et  quinze  jours  après  il  rétablissait 
le  droit  de  remontrances  (1). 

Les  deux  pouvoirs  étaient  les  obligés  l'un  de  Vautre;  dans  les 
premiers  momens,  ils  marchèrent  en  parfait  accord;  mais  la  bonne 
entente  fut  rompue  par  le  système  de  Law.  A  côté  de  beaucoup 
d'erreurs,  ce  système  contenait  sur  le  crédit  public,  la  mobilisation 
et  la  circulation  des  valeurs,  la  production  de  la  richesse,  des  vues 
justes  et  neuves  dont  la  science  financière  moderne  a  profité.  Le  ré- 
gent fut  séduit  comme  les  Pariî;iens,  toujours  faciles  à  s'enthousias- 
mer pour  ceux  qui  font  briller  à  leurs  yeux  le  mirage  de  bénéfices 
fantastiques;  seul  au  milieu  de  l'engoûment  général,  le  parlement 
comprit  que  le  régent,  qui  favorisait  les  plus  aventureuses  opéra- 
tions de  Law  en  croyant  organiser  le  crédit,  n'organisait  que  la 
banqueroute,  et  n'enrichissait  que  les  fripons  de  ronsâqucnre. 
De  1716  à  1721,  il  ne  cessa  de  signaler  par  ses  remontrances  et  de 
condamner  par  ses  arrêts  les  manœuvres  empiriques  et  souvent 
frauduleuses  à  l'aîde  desquelles  le  gouvernement  s'efforçait,  comme 
on  dit  aujourd'hui,  de  soutenir  l'affaire. 

Le  19  juin  1718,  parut  sur  la  refonte  des  monnaies  un  édit 
désastreux  qui  masquait  une  indigne  escroquerie,  sous  les  appar- 
rences  d'avantages  considérables  offerts  au  public.  Le  parlement 
protesta  vigoureusement,  et  le  chancelier  d'Argenson  lui  apprit  en 
ces  termes  comment  le  régent  entendait  s'éclairer  de  ses  bons 
conseils  :  «  Il  semble  que  le  parlement  a  porté  ses  entreprises 
jusqu'à  prétendre  que,  sans  son  aveu,  le  roi  ne  peut  rien,  et  que  le 
parlement  n'a  pas  besoin  du  consentement  et  de  Tordre  du  roi 
pour  ordonner  ce  qui  lui  plaît.  Ainsi,  le  parlement  pouvant  tout 
sans  le  roi,  et  le  roi  ne  pouvant  rien  sans  son  parlement,  celui-ci 
deviendrait  bientôt  législateur  du  royaume,  et  ce  ne  serait  plus  que 
sous  son  bon  plaisir  que  sa  majesté  pourrait  faire  savoir  à  ses 
sujets  quelles  sont  ses  intentions.  » 

Les  magistrats  n'en  continuèrent  pas  moins  d'exercer  sur  toutes 

{î)  Sur  le  coup  d*état  du  régent,  Isambert,  ÂncUnnes  Lois,  t.  XX,  «23, 628,  XXI,  9. 

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LES   PÂBLEMEN8   S003   l'àNCIEN  BÉGIHE.  167 

ks  Opérations  du  Système  la  surveiUance  ta  plus  sévère.  En  i720» 
ils  refusèreal  d'enregistrer  Tédit  qui  convertissait  la  compagnie 
des  Indes  en  compagnie  de  commerce.  Le  gouvernement  répon- 
dit par  des  lettres  de  cachet  qui  les  exilaient  à  Pootoise  ;  mais 
au  xviir  siècle,  dans  ce  siècle  rénovateur  si  grand  par  certains 
côtés  de  son  histoire,  la  eorruptioo  et  la  frivolité  ne  perdaient 
jamais  leurs  droits.  Le  soir  du  jour  ou  l'exil  fut  signifié,  le  régent, 
qui  voulait  rester  en  bons  termes  avec  messieurs  de  la  cour,  afm 
de  se  ménager  l'avenir,  envoya  200,000  livres  au  procureur-géoé- 
ral,  qui  les  accepta  avec  reconnaissance,  et  une  somme  plus 
forte  au  premier  président  pour  sa  table.  Pontoise  devint  un  pays 
de  cocagne;  le  monde  élégant  de  Paris  s'y  rendit  en  foule,  dit 
Duclos,  et  les  visiteurs  y  trouvèrent  le  triple  avantage  de  faire  une 
partie  de  campagne,  un  bon  dîner  chez  les  e&ilés  et  un  acte  d'oppo- 
sition au  gouvernement,  ce  qui  a  toujours  été  de  bonne  compagnie 
chez  nous. 

Les  querelles  commencées  sous  la  régence  se  continuèrent  pres- 
que sans  trêve  pendant  le  règne  de  k>uis  XV»  soit  au  sujet  des 
affaires  administratives,  fmancières  et  juridiques,  soit  au  sujet  de 
la  bulle  (hvgenitus.  Enregistiée  en  1713,  c'est-àr-dire  à  une  époque 
où  le  droit  de  rwnontrances  était  enlevé  au  parlement,  cette  bulle» 
lorsque  ce  droit  lui  fut  rendu,  réveilla  les  querelles  tbéologiques 
qui  avaient  troublé  le  règne  de  Louis  XIV.  Le  parti  janséniste, 
auquel  appartenait  la  grande  majorité  des  membres  de  la  haute 
magistrature  parisienne,  refusait  d'y  souscrire,  et  en  appelait  au 
futur  concile,  parce  qu'il  n'admettait  pas  l'infaillibilité  du  pape 
agissant  de  son  autorité  privée.  Les  molinistes»  au  contraire,  qui 
comptaient  dans  leurs  rangs  la  plus  grande  partie  du  clergé  et  les 
jésuites,  l'acceptaient  comme  article  de  foi,  et  voulaient  la  faire 
reconnaître  au  double  titre  de  loi  de  l'église  et  de  l'état. 

Le  pape,  disait  le  parlement,  ne  peut  introduire  de  nouveaux 
articles  de  foi  dans  la  tradition  catholique,  sans  consulter  l'église 
universelle  réunie  en  concile  œcuménique;  le  roi  ne  peut  ériger  la 
bulle  en  loi  du  royaume,  sans  porter  une  grave  atteinte  aux  liber- 
tés gallicanes.  Celte  bulle  d'ailleurs,  par  des  interprétations  abu- 
sives, prête  à  ceux  qu'elle  condamne  des  opinions  qu'ils  n'ont 
jamais  eues,  et  contre  lesquelles  ils  sont  les  premiers  à  protester  : 
les  contraindre  à  s'y  soumettre  serait  attenter  à  leur  conscience 
et  commettre  un  acte  de  tyrannie. 

Le  pape,  disaient  à  leur  tour  les  molinistes,  n'introduit  aucune 
nouveauté  dans  la  tradition.  Le  jansénisme  n'est  qu'une  hérésie 
déguisée  qui  renouvelle  Pelage  et  Calvin.  Les  conciles  l'ont  con- 
damnée vingt  fois,  et  la  bulle  ne  fait  que  confirmer  leurs  canons. 
Le  roi  est  le  ûls  aîné  de  l'église,  son  premier  devoir  est  de  la 


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168  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

défendre,  il  y  est  engagé  par  le  serment  du  sacre,  —  et  lui-même 
se  mettrait  en  révolte  ouverte  contre  elle,  s'il  ne  donnait  pas  à  ses 
décrets  la  sanction  du  pouvoir  qu'il  tient  de  Dieu. 

Le  fond  de  la  dispute,  il  n'est  pas  besoin  de  le  rappeler,  roulait 
sur  la  grâce,  le  libre  arbitre  et  la  prédestination.  Il  n'était  pas 
donné  à  des  légistes  de  porter  la  lumière  dans  ces  ténébreuses 
questions,  quand  les  plus  grands  esprits  de  l'église  n'avaient 
jamais  pu  les  résoudre  que  par  des  subtilités  scolastiques  qui  prê- 
teront éternellement  à  la  controverse.  En  voulant  rendre  la  bulle 
obligatoire  par  ordonnance  royale,  les  molinistes  sortaient  de  la 
théologie  et  soulevaient  les  plus  graves  problèmes  des  sociétés 
humaines  ;  ils  touchaient  à  la  liberté  de  conscience,  aux  rapports 
de  l'église  et  de  l'état,  au  pouvoir  du  pape  et  du  roi.  On  n'avait 
pas  oublié  les  persécutions  de  Louis  XIV,  la  destruction  de  Port- 
Royal,  la  violation  de  ses  tombeaux,  les  honteuses  victoires  rem- 
portées par  le  grand  roi  sur  des  pierres  et  des  ossemens.  L'ombre 
du  père  Letellier  se  dressait  derrière  l'archevêque  de  Paris  ;  on  se 
sentait  menacé,  et  dans  la  population  civile  chacun  tenait  à  honneur 
d'être  janséniste,  sans  s'inquiéter  de  savoir  ce  qu'était  le  jansénisme, 
et  se  rangeait  du  côté  du  parlement,  parce  qu'il  combattait  le  corps 
épis'opal,  qui  favorisait  le  despotisme  civil  pour  exercer  sans  ob- 
stacle le  despotisme  religieux.  Ce  sont  les  mots  de  l'époque  (1). 

Aviant  d'administrer  les  sacremens  :  mariage,  communion,  ex- 
trême-onction, les  curés  molinistes  de  Paris  exigeaient  de  leurs 
paroissiens  un  billet  de  confession  constatant  qu'ils  n'étaient  pas 
infectés  de  l'esprit  de  la  secte,  ou,  à  défaut  de  billet,  une  solennelle 
adhésion  à  la  bulle  Vnigenitus.  Aussitôt  que  ces  exigences  se  pro- 
duisaient, le  parlement,  qui  les  avait  interdites  par  de  nombreux 
arrêts,  mandait  à  sa  barre  le  curé  réfractaire,  le  décrétait  de  prise 
de  corps  ou  l'exilait.  Lorsqu'il  paraissait  un  bref  ou  un  mandement 
épiscopal,  il  supprimait  le  bref,  interjetait  appel  comme  d'abus,  et 
entamait  des  poursuites  contre  l'évêque  (2).  Cet  appel,  qui  n'est 
plus  qu'une  pure  formalité  comportant  un  simple  blâme,  avait  sous 
l'ancien  régime  un  caractère  rigoureusement  coercitif,  car  il  entraî- 
nait la  saisie  du  temporel,  c'est-à-dire  le  séquestre  des  biens  ecclé- 
siastiques dont  les  revenus  tenaient  lieu  des  traitemens  que  l'état 
fait  aujourd'hui  au  clergé.  Les  évêques  en  appelaient  au  conseil  du 
roi,  qui  cassait  les  arrêts  du  parlement;  celui-ci,  à  son  tour,  cassait 

(i)  «  La  plus  grande  partie  de  Paris  est  janséniste  :  le  peuple,  la  bourgeoisie,  et 
même  au-dessus.  La  liberté  est  chère  à  tous  les  hommes.  »  Journal  de  Barbier, 

(2)  Journal  de  Barbier,  t.  1,  p.  «1,  U5,  149,  290,  292;  IV,  221,  351  ;  VI,  U2.  — 
On  trouvera  à  la  Bibliothèque  nationale  le  recueil  de  tou*  les  actes  du  parle «nent  re- 
latifs aux  billets  de  confession  dans  les  manuscrits  du  fonds  frauçais,  n"  14,038  et 
14,053  à  14,058. 


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LES   PÂRLEMENS   SOUS   L' ANCIEN  REGIME.  169 

les  arrêts  du  conseil.  Louis  XV,  tiraillé  entre  Rome,  Tépiscopat  et  la 
magistrature,  ne  savait  quel  parti  prendre.  Quoiqu'il  détestât  les 
jansénistes,  par  la  seule  raison  que  Louis  XIV  les  avait  détestés  et 
persécutés,  il  usait  envers  eux  d'une  assez  grande  modération,  et 
demandait  avant  tout  aux  deux  partis  de  garder  à  Tégard  de  la 
bulle  un  silence  respectueux.  C'était  parler  à  des  sourds. 

Au  mois  de  mars  1752,  le  parlement  décréta  de  prise  de  corps, 
pour  refus  de  sacremens,  le  curé  de  Saint-Étienne-du-Mont.  Son 
arrêt  ayant  été,  comme  toujours,  cassé  par  le  conseil,  il  présenta  le 
15  avril  des  remontrances  où  il  cherchait  à  prouver,  en  rejetant 
sur  le  clergé  la  responsabilité  de  la  crise,  qu'elle  ne  pouvait  se  pro- 
longer sans  mettre  en  péril  la  monarchie  et  le  catholicisme  :  «  L'im- 
piété ,  disait-il  non  sans  raison ,  s'est  servie  des  discussions  qui 
régnent  entre  les  ministres  de  la  religion  pour  attaquer  la  religion 
môme.  L'incertitude  qui  s'introduisait  sur  ce  qui  établit  la  légitimité 
de  la  foi  a  été  le  moyen  qu'elle  a  employé  pour  s'insinuer  dans  les 
esprits,  »  et  il  ajoutait  «  qu'en  laissant  le  clergé  moliniste  décider 
arbitrairement  des  causes  qui  pouvaient  exclure  de  la  participation 
aux  biens  de  l'église,  on  le  rendait  l'arbitre  de  l'état  et  de  la  fortune 
des  citoyens,  car  il  pouvait  mettre  l'interdiction  aux  sacremens  à 
telles  conditions  qu'il  lui  plairait.  Le  refus  de  les  accorder  était  en 
outre  une  excommunication  déguisée  qui  dénonçait  aux  yeux  du 
peuple  les  fidèles  qui  en  étaient  l'objet,  et  les  diffamait  publi- 
quement. » 

Louis  XV  se  contenta  de  répondre  qu'il  renouvelait  ce  qu'il  avait 
déjà  prescrit  pour  imposer  silence  sur  des  querelles  que  l'on  voulait 
faire  renaître.  —  Les  querelles  recommencèrent  tout  aussitôt.  Le 
9  avril  1753,  le  parlement  fut  exilé  à  Pontoise,  et  remplacé  par 
une  diambre  royale.  Les  Parisiens  se  montrèrent  fort  irrités.  Le  roi 
pouvait  résider  avec  la  cour  à  Versailles,  à  Choisy,  à  Fontainebleau 
ou  partout  ailleurs,  ils  ne  s'en  plaignaient  pas,  et  l'on  eût  dit  qu'ils 
se  sentaient  plus  libres;  mais  ils  tenaient  au  parlement,  comme  les 
Romains  au  Capitole.  L'exiler,  c'était  les  frapper  au  cœur,  leur  en- 
lever le  seul  pouvoir  qui  pût  les  défendre  contre  l'arbitraire.  On 
accabla  la  chambre  royale  de  tant  d'épigrammes  et  de  mépris  qu'elle 
fut  dissoute  et  le  parlement  rappelé  le  17  août  1754.  Sa  rentrée 
donna  le  signal  d'une  nouvelle  lutte,  et  d'une  lutte  d'autant  plus 
grave  qu'elle  allait  mettre  en  cause  le  principe  même  de  la  mo- 
narchie. 

IL 

Par  une  remarquable  coïncidence,  le  parlement  se  jeta  résolu-  . 
ment  dans  les  voies  révolutionnaires  au  moment  où  paraissaient 
les  premiers  volumes  de  \ Encyclopédie^   le  Discours  sur  Vori- 

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170  ,  ItEVCE  BE8   DOTX  MOWW». 

gine  de  Vinégnliié  parnki  len  hcmmeit,  le  Contrat  sorialy  le  Ttt- 
bleau  économique^  c'est-à-dire  durant  la  péiiode  qui  s'étend  de 
i7^2  à  1765.  Complioe  inoonsctent  des  philosophes  dont  il  faisait 
brûler  les  livres,  il  OTOourageait  par  son  exemple  n  le  fanatisme 
€on(re  Tautorité  du  roi^  qui  était,  dit  Barbier,  général  dans  Paris,  » 
et  ralliait  dans  une  opposition  oonvmune  «  tous  ceux  de  la  secte  jan- 
séniste ou  un  peu  républicains.  »  Un  abfme  de  jour  «n  jour  plus  pro- 
fond se  creusait  entre  la  couronne  et  la  nation,  lorsque  la  guerre 
de  sept  ans  \int  l'approfondir  encore* 

Un  édit  de  mai  17À9  avait  créé  une  caisse  d'amortissement;  uq 
nouvel  édit  du  7  juillet  17&Ô  en  confirma  inexistence.  Elle  devait 
recevoir  une  somme  annuelle  de  A4  millkins;  mais  les  millions  pri- 
Tent  une  autre  route.  Des  impôts  onéreux  forent  établis.  Les  trai- 
tans  profitèrent  «du  prétexte  <le  la  guerre  pour  pressurer  indi- 
gnement les  contriboables  et  voler  sur  un  seul  bail  des  fermes 
4i  millions.  On  acceptait  sans  trop  se  plaindre  les  sacrifices  néces- 
sités par  les  besoins  réels  et  prouvés  de  Tétat;  maïs  on  ne  voulait 
pas  des  dépenses  «  qui  enlreienaient  la  mollisse  et  la  volupté  (I);  » 
on  ne  reconnaissait  pas  k  Louis  XV  le  droit  de  disposer  de  la  for- 
tune publi;(ue  comme  d'une  propriété  privée.  Les  provinces,  qui 
supportaient  des  changes  énormes,  sans  profiter  comme  Paris  <te8 
TÎces  et  du  luxe  d'une  société  corrompue  et  prodigue,  éclataient  en 
murmures.  —  Leurs  parlemens  multipliaient  les  remoiilra  ces  : 
«  Le  royaume  le  plus  florissant  de  l'univers,  disaienl-ils,  penche 
vers  sa  chute.  Les  maux  sont  à  leur  comble  et  présagent  l'avenir 
k  plus  effi-ayant  (^),  La  progression  des  impôts  est  poussée  à  un 
tel  excès  qu  elle  ne  peut  avoir  de  terme  que  la  destruction  de  la 
monarchie.  »  En  17^,  ils  formèrent,  comme  au  temps  dt^  Mazarin, 
sous  le  nom  à^union  dea  cliisse^^  une  alliance  offensive  et  défen- 
sive avec  le  parlement  de  Paris,  parce  qu'ils  se  regardaient  tous 
comme  les  nienibres  d'un  seul  et  mèn>e  corps,  dont  ce  parlement 
était  la  tète,  de  môme  que  la  tour  dut  Louvre  était  au  moyen  âge 
te  (hirf  souver4iin  de  tous  les  flefs  da  royaume.  La  li^ue  et  la 
fronde  renaissaient  sous  une  nouvelle  &M*me,  wiais  dégagées  de 
l'alliance  compromettante  des  ambitions  princières  et  des  (lassions 
religieuses.  La  monarchie  devait  en  ressentir  un  ébi*auiemeiit  pro- 
fond (â);  mais  à  qui  la  faute? 

(1)  Parlement  de  T^ouen,  remontrances  du  4  mai  1760. 

(2)  l'arlemoiit  de  Hunnes,  remouirdnces  du  17  août  1753  et  Parlement  doOreiiobl«, 
17  aofti  1703. 

(H)  L«s  contemporains  ne  s'y  trompaient  pan;  Tavocat  Barbier,  érho  fidèle  des 
bmiis  do  son  temps,  écrivait  :  •  Si  Ton  parfimt  à  diminoor  l'autorité  do»  parU^icns 
et  Ipurs  prétendus  droits,  il  n'y  aura  plus  d'o  .siacJos  à  un  despoiisrae  assuré.  Si,  att 
eootrairo,  ils  s*unihS3nt  pour  s'y  opposer  par  des  fortes  déxuarcties,  cela  ne  peut  6tre 
SttiTÎ  que  d*uue  «évokoioa  dans  I^tat.  • 

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LES  PÂRLBIIEIIS  S0U6  l' ANCIEN  RÉGIME.  l7l 

Le  gouvernonent  ayant  imposé  un  droit  d'entrée  sur  toutes  le» 
ailles»  te  parlement  de  Besajiçon  fit  défense  aux  agens  du  fisc  d'en 
opérer  le  recouvrement  sous  peine  de  wïort.  Des  lettres  de  cachet 
décrétant  l'exil  ou  k  prison  furent  décernées  contre  trente^ux 
conseillers.  La  plupart  des  pariemens  du  royaunae,  celui  de  Paris 
en  tête,  prireot  leur  parti,  et  le  24  mai  1759  il  présentait  pour 
les  défendre  des  remontrances  qui  étaient  comme  la  préface  de  la 
déclaration  des  droits  de  l'homme.  Tout  en  protestant  eocore  de 
son  respect  pour  la  personne  sacrée  du  roi,  il  démentait  ce  respect 
par  la  fierté  de  ses  paroles.  Il  ne  se  borne  plus,  en  effet,  comme 
par  le  passé,  à  donner  dès  avis  sur  un  fait  particulier,  à  discuter 
des  édits  bursaux,  à  demander  l'élargissement  des  magistrats  incar- 
cérés, il  s'élère  des  faits  particuliers  à  l'examen  des  principes,  et 
c^est  le  pouvoir  royal  lui-nïèroe  qu'il  aiet  en  cause.  Il  en  cherche 
rorigine,  en  fixe  les  limites  et  den>ande,  en  invaqmmi  le»  droit»  de 
la  nation,  en  attarfuaut  les  irrégularités  du  poueoir  absolu^  si  le  roi 
est  le  seul  maître,  s'il  suffit  qu'il  parle  et  qu'il  veuille  pour  être 
ob^i.  Louis  XV  ne  s'abuse  pas  sur  la  portée  de  ce  langage.  Il  n'or- 
donne plus  de  garder  le  silence  sur  ses  édits;  il  cherche  à  justifier 
son  pouvoir.  «  La  plénitude  et  Vuniversalité  de  l'autorité  existent, 
dit-il,  dans  sa  personne;  il  en  use  comme  ît  le  juge  convenable,  et 
le  droit  de  la  nation  n'est  point  distinct  des  lois  dont  il  est  la  source 
et  le  principe  (1).  » 

La  question  des  finances,  en  soulevant  de  continuels  conflits, 
ramenait  à  tout  irotant  la  discussion  sur  les  irrégularités  du  pourvoir 
absolu.  En  1756,  sur  un  budget  de  âl2  millions,  Louis  XV  en  avait 
prélevé  117  au  moyen  des  acquits  au  comptant  (2),  sorte  de  mandats 
à  vue  en  usa^çe  depuis  François  !•%  qui  ne  portaient  que  la  signature 
royale,  le  chiffre  de  la  somme  à  payer,  sans  aucune  indication  sur 
la  nature  du  crédit,  et  que  les  trésoners  généraux  brûlaient  à  la  fin 
de  chaque  année,  en  présence  du  roi.  Le  parlement  de  Paris,  en 
1760,  protesta  dans  les  termes  les  plus  sévères  contre  un  abus 
aussi  criant,  et  profila  de  l'occasion  pour  attaquer  plus  vivement 
encore  Vmttorité  arbitraire  qui  présidait  aux  opérations  finaa- 
dères.  «  H  est  temps,  disait-il,  de  faire  régner  l'ordre  dans  les 
finances  de  l'état  et  de  mettre  des  bornes  fixes  et  invariables  au 
chiflre  toujours  croissant  de  dépenses  inconnues,  »  L'opinion  pu:- 

{i)  Journal  de  Barbier,  t.  VIT,  p.  131, 172. 

(î)  Les  accfvits  s»  eompcant  n^étaieut  poivA  apt4i<y«ôs  Mvletteiit,  eonmie  le  dMsrrt 
queliiues-  écrivains^  aux,  iépans^*  persoMoUes  du  roi ,  mais-  aussi  aux  dcpeanses  géoé- 
raies  de  l'état,  et  surtout  aux  affaires  étrangères,  mais  ils  n'eu  constituaient  pas  moias 
Qft  grave  danger  pour  ia  bonne  administratiaa  det  finances,  puisqu'il»  mettaient  le 
budget  à  IVmière  discrétion  du  prince  et  que  celui-ci  pouvait  prélever  sur  le  trésor 
toutes  les  somme»  qu'il  lui  plaisah  de  prendre. 


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172  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

blique  et  la  magistrature  des  provinces  le  soutenaient  avec  une 
grande  énergie,  mais  plus  elles  insistaient  sur  la  nécessité  des 
réformes,  plus  Louis  XV  s'obstinait  dans  une  résistance  aveiigle. 
Poussé  par  les  coteries  de  la  cour  qui  lui  représentaient  le  parle- 
ment comme  un  corps  indisciplinable,  ennemi  déclaré  de  l'autorité 
royale,  il  promulguait  en  décembre  1760  un  édit  où  il  affirmait 
de  nouveau  avec  aigreur  son  omnipotence  absolue.  «  Les  parle- 
mens,  disaitr-il,  élèvent  leur  autorité  à  côté  et  même  au-dessus  de 
la  nôtre  et  réduisent  notre  pouvoir  législatif  à  la  seule  faculté  de 
leur  proposer  nos  volontés,  en  se  réservant  d'en  empêcher  l'exécu- 
tion. Ils  agissent  sous  notre  nom  contre  nous-même,  et  ils  ont  su 
faire  au  peuple  une  loi  de  la  désobéissance...  Nous  les  avons  vus 
enfanter  successivement  des  idées  nouvelles,  se  livrer  plusieurs 
fois  à  des  interruptions  et  des  cessations  de  service,  donner  des 
démissions  combinées  et  nous  disputer  ensuite  le  droit  de  les  rece- 
voir... Nous  leur  défendons  de  se  servir  des  mots  d'unité,  d'wm- 
versalité^  de  classes^  et  leur  rappelons  que  nous  ne  tenons  notre 
couronne  que  de  Dieu.  »  Le  parlement  fit  des  remontrances  et 
reçut  du  roi  une  réponse  très  sèche.  Le  4  décembre,  il  rendit  tîn 
arrêt  contre  la  réponse;  le  roi  lui  répondit  le  jour  même  plus  sè- 
chement encore.  Le  5  il  rendit  un  nouvel  arrêt,  et  le  7  un  lit  de 
justice  le  contraignit  à  biffer  sur  ses  registres  le  texte  des  remon- 
trances. 

Le  lit  de  justice  ne  fit  qu'envenimer  la  lutte  ;  elle  durait  encore 
lorsque  la  paix  dite  honteuse  fut  signée  le  10  avril  1763.  Pendant 
sept  ans  la  nation][avait  été  soumise  aux  plus  durs  sacrifices  ;  elle 
n'en  avait  recueilli  que  des  désastres,  et,  lorsqu'elle  espérait  des 
jours  meilleurs,  elle  apprit,  par  un  édit  et  une  déclaration  du  même 
mois,  que  les  impôts  de  guerre,  vingtièmes  et  capitation,  étaient 
prorogés  pour  plusieurs  années  au  mépris  des  engagemens  les  plus 
formels  ;  que  de  nouveaux  impôts  étaient  établis  et  des  double- 
mens  appliqués  comme  la  superindiction  romaine  à  une  foule 
d'anciennes  'taxes.*  Louis  XV,  dans  le  préambule  de  l'édit,  cher- 
chait à  s'excuser,  il  parlait  du  soin  qu'il  avait  mis  à  ne  choisir  que 
les  impositions  les  moins  onéreuses,  en  attribuant  aux  malheure  des 
temps  la  nécessité^où  îl  se  trouvait  de  faire  peser  sur  ses  sujets  de 
nouvelles  charges.  Aussitôt  les  parlemens  de  Paris,  de  Rouen,  de 
Rennes,  de  Bordeaux,  de  Toulouse,  de  Provence,  de  Franche- 
Comté,  la  cour  des  aides,  les  chambres  des  comptes  jetèrent  le  cri 
d'alarme  et  dressèrent  contre  le  roi  un  véritable  acte  d'accusation  : 
a^Sire,  disaient-ils^dans  leurs  remontrances  (1)  dont  nous  reprodui- 

(1)  En  voici  l'indication  :  Paris,  27  novembra  1755;  3  septembre  1759;  17  décembre 
17()3;  16  janvier  1764.  —  Rouen,  6  novembre  1753;  4  mai  1763;  16  juillet  1763.  — 
Rennes,  30  décembre  1703;  12  janvier  1764.  —  Grenoble,  17  aoat  1763.  —  Tou- 

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t 


LES   PABLEMENS   SOUS   l'aNCIEN  BEGIME.  173 

sons  textuellement  quelques  phrases,  on  ose  vous  proposer  de  vio- 
ler ce  qu'il  y  a  de  plus  sacré  sur  lerre,  votre  parole  royale.  On 
vous  représente  les  lois  comme  un  obstacle  qui  borne  votre  puis- 
sance, on  vous  cache  qu'elles  en  assurent  la  durée.  Votre  majesté 
donne  à  ses  peuples  l'assurance  qu'elle  ne  veut  régner  que  par  les 
lois  et  les  formes  sagement  établies  dans  le  royaume;  et  cependant, 
au  lieu  des  lois,  c'est  une  volonté  arbitraire  et  flottante  qui  dirige 
tout.  On  veut  forcer  la  magistrature  à  abandonner  à  ses  oppresseurs 
les  derniers  restes  d'une  liberté  qu'elle  ne  peut  défendre.  Le  peuple 
est  égaré  dans  un  dédale  d'impôts  destructeurs  dont  le  nombre 
s'est  tellement  accru  et  s'accroît  tellement  tous  les  jours  qu'il  est 
presque  aussi  difficile  de  les  énumérer  que  de  les  acquitter.  Ces 
impôts  ont  ruiné  les  contribuables,  sans  enrichir  Tétat.  La  paix  est 
aussi  redoutable  que  la  guerre.  D'immenses  richesses,  une  opu- 
lence monstreuse,  ne  peuvent  assouvir,  chez  d'infâmes  traitans,  la 
soif  d'ag^fuérir.  Ils  insultent  à  la  misère  publique,  et  donnent  par 
leur  faste  la  preuve  de  leurs  malversations.  La  situation  empire 
chaque  jour,  et  ce  n'est  plus  à  la  justice  du  roi,  mais  à  sa  pitié  que 
s'adressent  ses  sujets.  » 

Ce  fier  langage  n'était  que  trop  justifié.  Les  parlemens  de  pro- 
vince citaient  à  l'appui  de  leur  dire  des  faits  lamentables,  et  mon- 
traient les  campagnes  dépeuplées  par  l'émigration,  la  terre  sté- 
rilisée par  le  fisc  cessant  de  produire,  comme  si  le  soleil  avait 
cessé  de  briller,  les  cultivateurs  hors  d'état  de  payer  l'impôt,  et 
de  nourrir  leurs  familles.  Ce  sombre  tableau  n'était  point  chargé. 
Depuis  le  commencement  du  règne,  la  disette  avait  été  permanente. 
Dans  le  ressort  de  Pau,  la  disparition  de  l'aident  avait  forcé  les 
campagnards  à  revenir  aux  échanges  en  nature.  En  1739,  le  duc 
d'Orléans  avait  porté  au  conseil  un  morceau  de  pain  de  fougère,  et 
l'avait  posé  sur  la  table  en  disant  :  «  Sire,  voilà  ce  que  vos  sujets 
mangent  (1).  »  En  1751,  les  bestiaux  étaient  si  rares  que  le  fournis- 
seur de  r Hôtel-Dieu  de  Paris  ne  put  se  procurer  l'approviJonne- 
ment  de  cette  maison. 

Qu'avait  fait  le  gouvernement  pour  soulager  ces  misères  ?  se 
demandaient  les  parlemens,  et  ils  partaient  de  là  pour  soumettre 
à  la  plus  judicieuse  critique  tout  le  système  de  l'impôt,  en  signa- 
ler les  vices,  dénoncer  les  malversations,  l'impitoyable  dureté  des 
commis  (2)  et  montrer  que  la  ruine  du  trésor  et  des  sujets  avait 

louse,  avril  et  22  décembre  1673.  —  Pau,  17  août  1763.  —  Aix,9  Janvier  1761.  —  Con- 
seil souverain  du  Roussillon,  16  août  1753.  —  La  plupart  de  ces  remontrances  sont  à 
ptine  mentionnées  par  les  historiens  modernes.  Elles  ont  toutes  été  imprimées,  et 
nous  avons  eu  le  hasard  d*en  trouver  une  dnllection  à  peu  près  complète. 

(1)  Mémoires  du  marquis  d^Arg^nson  publiés  en  1857,  t.  II,  p.  24. 

(2^  On  peut  Juger  par  un  seul  fait  de  ce  qu'étaient  ces  commis  ramassés  par  les  fer- 


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17&  Rsvci  nés  deux  mùkùss. 

pouir  cêuse  pf emiàire  la  faculté  que  s'attribuait.  le»  roi  d-ijsDj^oser  et 
de  dépeoser  «jj^bitraireiBent^  sai>&  aoc^tec  aiicuQ  contrâleu  Pour 
mettre  liaurs  actes  d'accord  avec  kurs^  {Muroles.»  ils  refusôcejot  d'en- 
regiâtrof  kd  édita  bursaux.  paroauilgués  depui&  la  sigoaiujQ  de  la 
paix.  Le  Foi,  pour  les  y  contraindre,  envoya  le*  ix^arécbal  de  RLcher- 
lieu  à  Pau,  le  due  d'Harcourt  à  Bouem,  le  sieur  du  Mesnil  à  Gre^ 
noble,  etc.-,  les  troupes  furen.t  mises  sous  les  armes,  les  salles 
d'audience  eavahiesn.  le»  ooagistratSi  violemmest  arrachés  de  leurs 
siégea*  Le  sang  coula  dans  le  Diauphiaé,  et  rexesi^^le  des  émeutes 
révalutionnaires  fut  donné  aux  Parisiisns  en  1763  par  les  popula* 
tions  des  provinces  qui  ikent,  psurtaut  cause  coounuae  avec  le& 
magistrats. 

L'opposition  du  parlement  de  Paria,,  comme  chef  de  l'union  des 
classes,  lui  avait  acquis,  une  immense  popularité;  elle  s'accrut 
encore  lorsqu'il  eut  enregistré  Tédit  du  2&  nnvembre  17ÔÂ,  qui 
su{>primait  Tordre  de  Jésus.  Mafô  il  était  à  la  fois  corps  politique 
et  corps  judiciaire,  et  à  ee  dei'uier  litre  il  était  resté  le  représentant 
attardé  des  tribunaux  du  mayea  âge.  Deux  fois  dans  la  même  année 
en  1766,  il  jeta  sur  Téchafaud  deux  victimes^  LalIy-ToUendal  ef 
dô  la  Barre,  dont  la  sang  a  laissé  sur  son  histoire  une  de  ces  ta- 
chiea  que  Les  siècles  n'effacent  pas.  La  conscience  pubtique  fut 
révoltée.  Le  nom  de  bourreaux-  de  la  Towrmlle  circula  da  nouveau 
dans  les  foules,  et  Louis  XV  jugea  que  le  revirement  de  l'opinioii 
lui  permettrait  de  frapper  un  coup-  décisif  sans  provoquer  aucun 
trouble  :  il  s'y  prépara  de  longue  main;  mais  la  nomination  de 
l'abbé  Terray,  créature  de  la  Du  Barry,  au  contrôle  général  des 
finances  en  1769„  rendit  au  parlement  son  ancienne  popularité. 
Ceit  babile  escroc,  que  Mirabeau  appelle  un  monstre^  et  qui  n'avait 
du  prêtre  que:  la  tonsure,  inaugura  son  entrée  aux  affaires  par  des 
opérations  qui  violaient  effrontément  Les  lois  les  plus  élém.entaires 
de  l'équité.  Les  cours  souveraines  firent  des  remontrances,  le  roi 
tint  un  Ut  de  justice,  et  le  parlement  de  Paris  suspendit  ses  fonc- 
tions, aux  applaudissemens  du  public.  Après  divers  incidens  qu'il 
est  superflu  de  rappeler  ici,  il  fut  exilé  en  masse  par  lettres  de 
cachet  le  20  janvier  1771,  et  remplacé  par  le  conseil  d'état.  Le 
13  avril  suivant,  le  roi  abolissait  la  cour  des  aides,  supprimait  avec 
remboursement  Les  offices  vénaux  et  héréditaires  de  la  magistra- 
ture de  Paris,  auxquels  il  substituait  des  offices  viagers  et  grar- 
tuits  à  sa  nomination,  et  créait  un  nouveau  parlement,  composé  en 
grande  partie  de  membres  du  grand  conseil.  Les  parlemens  de  pro- 

miev's  généraux  et  les  souA-traitans  dans  I09  bas-food&  dos  grandes  Tilles.  Sto  nom* 
broux  arrêts  dju^  oonAoU  pocteiU  qua  las  imdi^idus  qui  se  présenteront  à.  la  cour  ûoà 
aides  pour  être  rcçuf  coomûd  dcn  lsro»s  lei  awoat  sfta&  g^una  iaioriibatioa.  dor  we  ot 
dostoMn» 


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LES   PABUMBirs  BOOS  l'âNCtOf  RÉGIME.  17S 

fincft  foreat  également  »ippriTné$  et  réorganisés  la  même  tntté«. 

Lecbancelier  IIaiipeou,qui  CMduisrt  cette  grave  affaire,  avait  é«é 
prretnier  présidem  à  Parie.  En  17M,  il  avait  sigi^  des  remontranoes 
très  sévères  dont  tx)uis  XV  s'était  montré  fort  irrité.  Devenu  ministre, 
il  oublia  conitne  tant  d'arutres  en  arrivant  au  pouvoir  sea  principes 
et  80D  passé,  et  pourstirvit  avec  acharnement  la  destruction  de  la 
compagnie  à  laquelle  il  avait  appartenu  et  qu'il  avait  encouragée 
dans  sa  résistance.  La  nouvelle  constittition  de  la  magistrature  rtfta- 
iisait  des  réformes  importantes.  En  abolissant  la  vénalité,  Maupeou 
pouvait  dire  avec  raison  «  qu'il  rétablissait  les  tribunaux  dans  leor 
dignité  première  et  leur  véritable  noblesse.  »  Il  en  ouvrait  l'aiOOèRs 
i  io«s  les  citoyens;  il  défendait  aux  juges,  en  leur  assurant  an 
traitement  fixe,  de  «  prendre  des  parties  aucune  rétribution  sons 
le  mom  d'épices,  vacations  et  autres  dénominations  quelconques.  » 
Le  iKMnbne  des  ressorts  et  des  appels  étadt  diminué,  ce  qui  épar- 
gnait aux  plaideurs  des  déplacemens  et  des  frais  considérables.  La 
simplification  de  la  procédure  complétait  les  grandes  ordonnances 
de  L'Hôpital  et  de  Louis  XIV  ;  mais  ces  mesures,  excellentes  au  point 
de  vue  judiciaire,  servaient  à  masquer  un  coup  d'état.  Maupeou 
voulait  mettre  la  couronne  Ikprs  de  greffe^  et,  tout  en  laissant  à  la 
nouvelle  magistrature  te  droit  de  remontrances,  il  l'entourait  de  tant 
de  restriaions  qu'il  en  rendait  l'exercice  complètement  illusoire.  Les 
dernières  voix  qui  pouvaient  s'élever  librement  étaient  étouffées, 
et  les  amélioi-ations,  quelque  avantageuses  qu'elles  fussent,  ne 
compensaient  pas  aux  yeux  du  pays  les  inconvéniens  du  silence. 

L'indignation  fut  générale  ;  on  donna  comme  une  flétrissure  le 
nom  du  ministre  au  nouveau  parlement.  La  cour  des  aides,  les 
chambres  des  comptes  des  provinces,  les  chambres  de  commerce, 
les  bailliages,  les  élections,  un  grand  nombre  de  municipalités 
unirent  leurs  protestations  à  celles  du  parlement.  Maupeou,  cons- 
pué, chansonné,  accusé  «  d'une  ambition  venimeuse  mêlée  d'une 
frénésie  de  bassesse,  »  comparé  à  Séjan,  aux  maires  du  palais,  au 
Grand  Turc,  fit  distribuer  pour  se  défendre  quatre-vingt-seize  bro- 
chures, qui  toutes  lui  attirèrent  de  vertes  répliques.  Une  di>cussion 
passionnée  s'engagea  dans  des  pamphlets  que  la  police  s'efforçait 
en  vain  de  saisir  (1).  «  Si  votre  résistance  n'avait  pas  un  terme,  avait 
dit  ie  ministre  aux  pariemeouires,  vous  ne  seriez  plus  les  officiers 
du  roi,  mais  ses  maîtres.  »  —  a  Quelle  est  donc  cette  résistance? 

(i)  Les  plus  importans  de  ces  pamphlets  ont  été  reproduits  dans  le  rociipil  intitulé: 
Itf  Sff»rU  de  la  Uberlé  tl  dm  vair>oiism9^  contre  U  despotisme  tlu  sirur  ds  Maupeou. 
LttdM,  177i-1T75,  0  Yol.  i«-8«.  Ce  recueil  est  Tua  dos  dooumons  les  plus  curieux 
4m  rWKtaire  poliiiqse  du  xviii*  bièdft.  Il  peut  dooaer  lieu  à  bien  des  rapprochemeot 
anlrt  U  diMoliftlioo  4tt  parleOMOt  en  1771  fl  it  diMtlaUoa  M  ia  dMinlM^  dot  députés 
en  1877. 


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176  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

répondaient  les  publicistes,  une  résistance  purement  passive,  qui 
se  borne  à  Tinaction,  à  ne  pas  consentir  l'injustice,  à  opposer  non 
la  force  qui  combat,  mais  la  conscience  qui  arrête,  mais  la  prière, 
les  supplications,  le  cri  toujours  subsistant  des  lois...  »  Les  écri- 
vains ne  se  bornaient  pas  à  flétrir  les  édits  de  suppression  et  le 
maire  du  palais  qui  les  avait  contre-signes  ;  ils  remuaient  toute 
notre  histoire  pour  prouver  que  les  premiers  Francs  n'avaient  ja- 
mais subi  de  pareils  outrages,  que  les  libertés  de  la  nation  étaient 
au-dessus  de  toute  atteinte.  Le  roi,  disaient-ils,  a  cédé  à  un  mouve- 
ment de  colère,  et  ils  rappelaient  cette  phrase  du  Songe  du  Verger 
écrit  par  ordre  de  Charles  V  :  «  La  colère  des  rois  est  un  présent  de 
la  mort.  »  Les  mots  qui  serviront  de  ralliement  aux  hommes  de 
89  :  libertés  publiques,  civisme,  droits  sacrés  de  la  nation,  escla- 
vage, dépôt  inaliénable  des  lois,  reviennent  à  tout  instant  sous  leur 
plume.  Une  nouvelle  langue  s'est  formée,  et  la  révolution,  qui  avait 
posé  ses  prémisses  dans  la  magistrature  par  l'union  des  classes,  a 
fait  un  pas  en  avant. 

Des  livres  qui  datent  de  notre  temps  même  accusent  le  parle- 
ment d'avoir  contribué  sous  Louis  XV  autant  et  plus  peut-être 
que  les  philosophes  à  ébranler  la  monarchie,  à  briser  les  ressorts 
du  gouvernement.  Mais  parler  ainsi  c'est  dire  que  Louis  XY  pouvait 
tout  oser  sans  qu'il  fût  permis,  même  aux  gardiens  des  lois,  de 
l'avertir  et  de  se  plaindre;  c'est  réhabiliter  Dubois,  Terray,  Pom- 
padour.  Du  Barry,  les  lettres  de  cachet,  le  gaspillage  des  finances  ; 
c'est  admettre,  comme  l'a  écrit  Louis  XIV,  u  que  la  volonté  de  Dieu 
est  que  quiconque  est  né  sujet  doit  obéir  sans  discernement,  et 
qu'il  y  a  toujours  plus  de  mal  à  contrôler  qu'à  supporter  les  mau- 
vais gouvernemens  dont  Dieu  seul  est  juge  (I).  »  Si  les  ressorts  de 
la  monarchie  ont  été  brisés,  c'est  qu'en  refusant  à  la  nation  ce 
qu'elle  demandait  de  légitime,  la  royauté  l'a  poussée  à  tout  exiger 
et  à  tout  prendre. 

IIL 

Louis  XVI,  en  montant  sur  le  trône,  était  animé  des  meilleures 
intentions.  Il  avait  toutes  les  vertus  privées  qui  manquaient  à  ses 
prédécesseurs;  en  d'autres  temps,  elles  auraient  assuré  sa  gloire; 
mais,  comme  Louis  le  Débonnaire,  il  se  trouvait  jeté  au  milieu 
d'une  de  ces  crises  redoutables  où  les  qualités  même  des  rois  se 

(1)  Voir  pour  les  théories  absolutistes  de  Louis  XIV  formulées  par  lui-même  ses 
Mémoires,  édit.  dfl  1816,  t,  I,  paae  57;  et  l'excellente  édition  de  M.  Drovss,  1860,  t.  H, 
p.  209, 238,  2>5.  En  reitn  matière,  le  grand  roi  est  parfaitement  d*accord  avec  Bossuet, 
qui  a  écrit  dans  la  Politique  tirée  des  propres  paroles  de  l  Écriture  sainte  un  code  de 
despotisme  qui  laisse  bien  loin  derrière  lui  le  Prince  de  Machiavel. 


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LES   PARLEMENS   SOUS   l' ANCIEN   REGIME.  ,       177 

tournent  contre  eux;  son  malheur  fut  de  régner  au  moment  où 
la  monarchie  s'écroulait,  condamnée  comme  le  paganisme  par  son 
âge,  dttmnata  vetustate.  L'affaiblissement  des  idées  religieuses 
avait  changé  l'objectif  de  la  vi3  et  remplacé  le  problème  du  bon- 
heur étemel  par  le  problème  du  bonheur  terrestre.  Le  droit  divin, 
c'est-à-dire  le  plus  ferme  appui  du  trône  capétien,  était  ruiné  sans 
retour.  Pour  les  hommes  qui  dirigeaint  l'opinion,  il  n'y  avait  de 
divin  que  la  Divinité,  de  souverain  que  la  justice.  Louis  XVI  fut 
sommé  de  réaliser  les  principes  qui  étaient  devenus  l'Évangile  des 
temps  nouveaux,  d'associer  ses  sujets  à  l'exercice  de  la  souverai- 
neté, de  réformer  l'impôt,  de  liquider  la  dette,  en  un  mot  d'organi- 
ser la  monarchie  sur  les  bases  d'un  droit  qui  était  la  négation 
complète  du  droit  ancien.  Le  malheureux  prince  se  trouvait  comme 
emprisonné  entre  cette  perpétuelle  contradiction.  La  lutte  était  en- 
gagée entre  le  passé  et  l'avenir.  Quelque  résolution  qu'il  prît,  fût-ce 
même  les  meilleures,  il  rencontrait  toujours  des  obstacles,  il  sem- 
blait même  les  créer  à  pk»:sir  en  défendant  les  doctrines  de  ses  pré- 
décesseurs, en  affirmant  comme  Louis  XV  la  plénitude  et  l'univer- 
salité de  son  pouvoir,  et  l'on  eût  dit  qu'il  était  voué  à  la  fatalité  qui 
dans  le  drame  antique  poursuit  les  races  royales  maudites  par  les 
dieux  (t). 

Pour  satisfaire  l'opinion,  et  rendre  en  même  temps  hommage  à 
la  tradition  monarchique,  Louis  XVI  rétablit  le  parlement,  malgré 
l'avis  de  Turgot,  le  12  septembre  1774.  La  plupart  des  conseillers 
et  des  présidons  appartenaient  à  d'anciennes  familles  de  robe; 
ils  héritaient  des  préjugés  de  leurs  ancêtres,  en  même  temps 
que  de  leurs  charges,  et,  comme  toutes  les  corporations  puis- 
santes qui  s'attachent  au  passé  parce  qu'elles  lui  doivent  leur 
grandeur,  le  parlement  se  montra  plein  de  défiance  pour  les 
réformes  (2)  :  conversion  de  la  corvée  personnelle  en  prestations 
en  argent,  payables  par  les  propriétaires  fonciers,  suppression 
des  maîtrises  et  des  jurandes,  abolition  de  la  torture,  établis- 
sement des  assemblées  provinciales.  Il  fallut  pour  les  faire  enre- 
gistrer des  lettres  de  jussion  et  des  lits  de  justice;  mais  ce  n'é- 
taient pas  des  réformes  partielles,  toutes  sages  qu'elles  fussent,  qui 
pouvaient  prévenir  l'effondrement  de  l'ancien  régime.  L'organisa- 

(1)  Sou8  aucun  autre  règne,  Topinion  ne  fut  plus  mobile.  Avant  Louis  XVI,  les  rois 
n'avaient  jamais  eu  qu'un  seul  surnom  :  Charles  le  Sage,  Charles  le  Victorieuse,  Louis 
le  Grand  Louis  XVI  en  a  eu  cinq  qui  marquent  les  diverses  p'^riodos  do  son  règne 
et  de  son  agonie  :  1783,  Louis  le  Bienfaisant,  —  1789,  Restaurateur  de  la  Liberté, 
—  1790,  roi  des  Français,  — 1792,  M.  Veto,  —  1793,  Louis  Capet. 

(2)  On  en  trouvera  le  tableau  dans  un  livre  fort  intéressant,  récemment  publié  par 
M.  Sémichon  :  les  Reformes  sous  Louis  XVI  ^  1  vol.  in-S'^. 

TOHB  ULVUI»  —  i878»  1*2 

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178     .  RBTUB  SES  DEUX  MOHDHS. 

tion  politique  et  sociale  restait  la  même;  la  sodété  était  toajouns 
fondée  sur  la  hiérarchie  des  castes  et  le  privilège;  le  roi  était  tou- 
jours le  roi  du  sacre  et  de  la  délégation  divine.  Ses  actes  portaient 
toujours  la  vieille  fornrïule  :  de  notre  certaine  science^  pleine  pui$^ 
sance  et  autorité  royale.  Il  disposait  toujours  en  maître  irrespon- 
sable de  la  fortune  publique;  ses  ministres  étaient  restés  omnipo- 
tens  comme  lui.  La  lutte,  sous  le  précédent  régne,  s'était  engagée 
sur  la  question  du  pouvoir  absolu,  elle  se  posa  dans  les  mêmes 
termes. 

La  guerre  d'Amérique  avait  laissé  après  elle  un  déficit  considé- 
rable. L'assemblée  des  notables  tenue  à  Versailles  le  22  février  1787 
s'était  séparée  sans  rien    résoudre,  et  les  aveux  du  contrôleur 
général  de  Galonné  sur  la  situation  du  trésor  avaient  déchiré  le  ban- 
deau qui  couvrait  tous  les  yeux.  Le  mot  de  banqueroute  circulait 
vaguement  ;  il  fallait  à  tout  prix  trouver  des  fonds.  Deux  édits  sur 
le  timbre  et  la  subvention  territoriale  furent  enregistrés  en  lit  de 
,  justice,  le  6  août,  et,  comme  si  le  gouvernement  eût  pris  à  tâche 
d'iiTiter  l'opinion,  le  chancelier  signifia  au  parlement  «  que  le  roi 
était  le  seul  administrateur  de  son  royaume;  qu'il  devait  trans- 
mettre à  ses  descendans  son  autorité  telle  qu'il  l'avait  reçue  de 
ses  augustes  ancêtres  et  qu'il  ne  souffrirait  pas  qu'il  y  fût  porté  la 
moindre  atteinte.  »  Le  lendemain  le  parlement  rendit  un  arrêt  décla- 
rant que  tout  ce  qui  s'était  fait  dans  le  lit  de  justice  était  nul  et  non 
avenu  ;  le  15,  il  recevait  un  ordre  d'exil.   Son  absence  de  Paris 
excitait  toujours  un  grand  mécontentement,  non-seulement  au  point 
de  vue  politique,  mais  aussi   au  point  de  vue  du  commerce  de 
détail,  car  les   marchands  perdaient  la   clientèle  des  plaideurs, 
clientèle  importante,  puisque  le  ressort  s'étendait  sur  10  millions 
d'habitans.  Louis  XVI,  qui  craignait  sa  bonne  ville,  leva  la  consigne. 
Messieurs  de  la  cour,  comme  on  disait  alors,  furent  rappelés,  et  le 
19  novembre  le  chancelier  leur  présenta  deux  édits  portant  création 
d'emprunts  graduels  et  successifs  pendant  cinq  ans.  Le  roi  se  rendit 
dans  la  salle  des  séances,  et  prononça,  commedans  le  lit  de  justice 
du  6  août,  un  discours  qui  ne  pouvait  qu'irriter  des  esprits  déjà 
surexcités  :  «Je  ne  souffrirai  jamais,  dit-il,  qu'on  me  demande  avec 
indiscrétion  ce  qu'on  doit  attendre  de  ma  sagesse  et  de  mon  amour 
pour  mon  peuple.  »  Le  chancelier,  pour  rendre  la  leçon  plus  bles- 
sante encore,  ajouta  :  n  Au  roi  seul  appartieiit  la  puissance  souve- 
raine. Le  pouvoir  législatif  réside  dans  sa  personne,  sans  dépendance 
et  sans  partage..    Il  n'est  comptable  qu'à  Dieu   seul  du  pouvoir 
suprême.  »  C'était  un  nouveau  défi  jeté  à  l'opinion.  L'édit  fut  dis- 
cuté pendant  sept  heures.  Le  premier  président  recueillit  les  voix, 
et  il  se  disposait  à  les  compter,  lorsque  le  garde  des  sceaux,  s'au- 


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( 


LES   PARLE1CBN&  SOUS  L  ANCIBN  BKGIME.  179 

tonsant  de  la  présence  du  roi>  traaâforma  la  séaaee  en  lit  de  justice 
et  ordcAna  reoregistrement  pur  et  siA^pla.  Le  duc  d'Orléans,  qui 
siégeait  connue  pair  et  priaee  du  saag^  les  cooseillera  Duval  d'Éprér 
ménil  et  Goislard  réclamèrei&t  ea  termes  irFÎtés  contre  celte  surprise. 
Le  duc  fut  exilé  le  soir  même  dans  sa  teri-e  du  Raiscy^  et  les  deux 
coQseillers  enlevés  la  ttuit  de  leur  domkile.  Le  pajrlement  attendit 
en  silence  l'occaâion  de  prendre  une  revanche  éclatante,  et  le 
&  avril  1788,  au  moaieat  où  les  empruntis  étaient  ouverts,  il  dé- 
clara qu'ils  étaient  illégaux»  attendu  que  F  enregistrement  avait  été 
fait  par  trabiso&y  et  que  la  simple  volooté  du  roi  n'était  pas  une 
forme  nalianale.  Le  k  mai  suivant,  d'Épvéménil  et  Goislard  rendi- 
rent coiapte  à  loates  les  chanbres  assemblées  des  mesures  qui 
avaient  été  prises  contre  eux.  La  cokut  rédigea  séance  tenante  des 
remontrances  où  les  ministres  étaient  fort  maltraitésu  «  Si  le  roi 
suivait  leurs  maximes,  disait-elle,  les  rois  ne  r^;i»eraient  plus  par 
la  loi,  mais  par  la  force,  sur  des  esclaves,  substitués  à  des  sujets.  » 
La  délibération  se  prolongea  pendant  la  nuit,  et  sur  les  onze  heures 
le  régiment  des  gardes  françaises  entoura  le  palaks.  de  jufitice,  et  en 
ferma  toutes  les  issues  comme  au  temps  de  d'Ëpernoo  et  du  régent, 
car  rien  n'était  changé  dans  les  traditions  monarchiques,  que  Le 
18  brumaire  et  le  2  décembre  n'ont  fart  d'ailleurs  que  continuer. 
Le  capitaine  d'Agoust  exhiba  des  ordres,,  qui  enjoignaient  de  lui  li- 
vrer d'Kpréménil  et  Goislard.  a  Nous  sommes  tous  d'É^iréménil  et 
Goislard,  répondirent  les  parlementaires.  Si  vous  voulez  les  enlever, 
enleveiHiious  tous^  n  D'Agoust  s'arrêta  devant  cette  imposante  mani- 
festation, mais,  en  disant  qu'il  avait  Tordre  d'employer  la  forte  s'il 
était  besoin.  Les  deux  conseillers  se  nocomèrent,  et  furent  emmenés 
par  les  gardes  (1). 

Dans  ces  graves  occurrences,  Louis  XVI  fit  exactement  ce  que 
Louis  XV  avait  fait  en  1771.  Le  8  mai,  il  tint  un  Ut  de  justice,  et 
dans  le  discours  d'ouverture  il  affirne^  comme  toujours  son  omni- 
potence absolue.  <«  Le  parlement,  dit-il,  a  osé  élever  l'opinion  de 
chacun  de  ses  membres  à  la  hauteur  de  ma  volonté  (•2).  Les  parle- 
mens  de  province  se  sont  permis  les  mêmes  prétentions  et  les 
mêmes  entrejjffises.  Je  dois  à  mes  peuples,  je  me  dois  à  moi-même, 
je  dois  à  mes  successeurs  d'arrêter  de  pareils  écarts.  »  Le  chance- 
lier fit  connaîu-e  ensuiiîs  les  di^ositions  d'une  ordonnance  qui  réor- 
ganisait Tordre  judiciaire^  enlevait  le  droit  d'eiatfegiôtremeat  à  tous 

(1)  Cetic  scène  est  racontée  pla&  ou  moin&  oiactement  daca  les  Histoires  de  France, 
Poar  **cn  former  ane  idée  précise»  il  faut  U  lire  dans  le  récit  môme  qu'en  a  fait  le  par- 
lement Ce  r»»cit  est  reproduit  dans  les  Archives  parlementaires,  t.  I,  p   358  et  suiV. 

f2)  li.  C^ÎMt  96  soufenait  peut-étte  4e  cotte  phrase  lorsqu'if  disait  &  Ift  chaoïlteB 
dtft  dii^tâ^  :  &  Voua  a^âlèveiM  jMwift  vos  ioaultu  à  la  kwitaïur  âa  inva  m^pàsL  » 


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180  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  parlemens  du  royaume  y  compris  celui  de  Paris,  et  le  transfé- 
rait à  une  cour  plénière  composée  de  princes  du  sang,  de  pairs  du 
royaume,  de  grands  officiers  de  la  couronne  et  de  douze  membres 
des  cours  souveraines,  tous  nommés  d'office. 

L'institution  de  la  cour  plénière  provoqua  une  explosion  gé- 
nérale, et  l'union  des  classes  se  reforma  plus  menaçante  encore. 
Dans  plusieurs  provinces,  les  avocats  et  les  procureurs  cessèrent 
leurs  fonctions;  les  municipalités,  les  maîtrises  des  eaux  et  fo- 
rêts, les  amirautés  rédigèrent  des  factums  d'une  extrême  violence, 
en  demandant  si  le  roi  voulait  introduire  le  despotisme  orien- 
tal. On  rappelait  les  engagemens  les  plus  solennels  foulés  aux 
pieds,  les  impôts  établis  ou  prolongés  illégalement,  «  la  profana- 
tion à  main  armée  du  sanctuaire  de  la  justice.  »  Le  parlement  de 
Rennes,  comme  représentant  de  la  nation  bretonne j  défendit  sous 
peine  de  mort  d'obéir  aux  nouveaux  magistrats;  la  Normandie 
invoqua  la  grande  charte  de  Louis  X  qui  garantissait  à  perpétuité 
le  maintien  de  sa  constitution  judiciaire.  Le  gouvernement,  qui 
voyait  partout  son  autorité  méconnue,  eut  recours  à  l'envoi  de 
commissaires  extraordinaires,  cette  dernière  réserve  des  pouvoirs 
aux  abois.  A  Rennes,  la  population  les  accueillit  aux  cris  de  :  A  bas 
les  exécuteurs  de  l'injustice  !  Le  régiment  de  Rohan  entra  dans 
la  ville  pour  les  soutenir,  baïonnette  au  fusil.  11  fut  criblé  de 
pierres,  et  le  sang  allait  couler,  lorsqu'un  capitaine,  M.  de  Nouain- 
ville,  jeta  son  épée  devant  la  foule,  en  s' écriant  :  «  Mes  amis, 
ne  nous  égorgeons  pas;  je  suis  citoyen  comme  vous.  »  L'agitation 
était  grande  partout,  et  plus  grande  encore  dans  les  provinces  qu'à 
Paris.  Le  clergé  suivait  le  courant;  convoqué  en  assemblée  géné- 
rale extraordinaire,  il  envoya  au  roi,  le  13  juin  1788,  des  remon- 
trances qui  ne  le  cédaient  en  rien  à  celles  des  parlemens  :  «  Le 
peuple  français,  disait-il,  n'est  pas  imposable  à  volonté.  Substi- 
tuer à  des  corps  anciens,  dépositaires  des  lois  et  de  la  confiance 
publique,  une  cour  unique  et  dépendante,  transporter  à  des  mains 
étrangères  les  droits  naturels  de  la  nation  qui  ne  les  a  jamais 
aliénés,  c'est  exciter  des  alarmes  et  une  consternation  qu'il  est  de 
notre  devoir  de  déposer  dans  le  sein  paternel  de  votre  majesté. 
Les  tribunaux  sont  dans  le  silence  et  l'éloignement;  daignez  leur 
rendre  une  activité  sans  laquelle  la  religion  du  législateur  ne  peut 
être  éclairée.  »  Au  lieu  de  céder  de  bonne  grâce  devant  ces  mam'fes- 
tations,  Louis  XVI  essaya  d'y  mettre  un  terme,  en  ordonnant  le 
28  juin  à  tous  les  corps  constitués  du  royaume  de  suspendre  leurs 
délibérations  sur  les  édits  promulgués  au  dernier  lit  de  justice; 
mais  bientôt,  effrayé  d'une  agitation  qui  ne  faisait  que  grandir,  il 
supprima  la  cour  plénière,  trois  mois  après  l'avoir  constituée,  et 


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LES   PARLËBIENS  SOUS   l'aNCIEN   RÉGIBIE.  ISl 

rendit  aux  cours  souveraines  leurs  anciennes  attributions.  A  dater 
de  ce  jour,  la  situation  devint  de  plus  en  plus  menaçante,  et  les 
causes  les  plus  diverses  précipitèrent  la  catastrophe. 

Le  budget  de  1788  se  soldait  par  un  déficit  de  5i  ,830,840  livres 
sur  les  dépenses  ordinaires,  et  de  105,897,052  livres  sur  les  dé- 
penses extraordinaires.  Comment  combler  ce  vide?  Le  parlement 
avait  déclaré  les  impôts  illégaux,  les  contribuables  se  refusaient  à 
les  payer.  Les  collecteurs  n'osaient  pas  les  poursuivre,  de  peur 
d'être  poursuivis  à  leur  tour.  Les  prêteurs  gardaient  leurs  capitaux, 
parce  que  l'édit  n'avait  point  été  vérifié  dans  les  formes  ordinaires, 
et  que  la  volonté  seule  du  prince  n'était  pas  une  garantie  légale. 
Louis  XVI  se  montrait  aussi  opiniâtre  à  défendre  ce,  qu'il  appelait 
les  prérogatives  de  sa  couronne  que  la  nation  était  ardente  à  les  at- 
taquer. Les  anciens  rouages  administratifs  ne  marchaient  plus  ;  les 
nouveaux  ne  marchaient  pas  encore.  Les  assemblées  provinciales 
se  heurtaient  à  chaque  pas  aux  débris  de  l'ancien  régime.  Habi- 
tués à  concentrer  toutes  les  affaires  dans  leurs  mains  et  à  parler 
en  maîtres,  parce  qu'ils  parlaient  au  nom  du  roi,  les  intendans 
voulaient  garder  leur  autorité  deux  fois  séculaire,  et,  comme  le  dit 
M.  de  Tocqueyille,  «  la  confusion  subsistait  toujours  entre  le  pou- 
voir qui  doit  exécuter  et  celui  qui  doit  prescrire.  »  Les  mesures 
d'ordre  général  étaient  entravées  par  les  intérêts  contradictoires 
des  castes,  par  le  morcellement  du  royaume,  composé  de  pays  de 
droit  écrit  et  de  droit  coutumier,  de  provinces  séparées  entre  elles 
par  des  privilèges  qui  formaient  autant  de  constitutions  particu- 
lières, de  villes  et  de  fiefs  où  la  condition  des  personnes  et  des 
terres  changeait  à  chaque  pas.  Les  parlemens  de  Bretagne,  de  Nor- 
mandie, de  Bourgogne,  luttaient  à  l'envi  contre  les  tendances  cen- 
tralisatrices du  gouvernement,  et  comme  ceux  de  Rennes,  de 
Grenoble,  ils  s'efforçaient  de  maintenir  les  dissonances  adminis- 
tratives, juridiques  et  financières  qui  se  rencontraient  d'un  res- 
sort à  l'autre.  Les  pays  d'états,  les  assemblées  provinciales  étaient 
également  impuissantes  à  sortir  de  l'impasse  où  les  enfermaient  les 
anciennes  institutions.  L'assemblée  des  notables  avait  vainement 
cherché  à  résoudre  les  problèmes  posés  par  le  contrôleur  général 
de  Galonné.  Elle  s'en  remit,  comme  les  parlemens,  comme  la  na- 
tion tout  entière,  aux  états-généraux,  du  soin  de  trouver  une  solu- 
tion. Louis  XVI  regardait  la  convocation  comme  un  jeu  dangereux -y 
mais  les  états,  malgré  leur  longue  suspension,  faisaient  partie  inté- 
grante des  institutions  monarchiques  ;  il  ne  pouvait  répondre  par 
un  refus,  et  la  révolution  lui  força  la  main  au  nom  du  vieux  droit 
capétien.  Les  états  de  89,  transformés  en  assemblée  nationale,  dé- 
placèrent la  souveraineté.  Le  parlement  n'avait  plus  rien  à  faire 


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1S2  &EYUB  DES   DEUX  MONDES. 

dans  cette  société  nouvelle,  où  la  nation,  cherchant  son  salut  en 
eUe-inême,  refwrenait  pour  elle  seule  le  droit  d'enregistrement,  et 
le  décret  du  7  septembre  1790  le  fit  disparaître,  sans,  qu'une  seule 
voix  s'élevât  pour  le  défendre. 

Ce  corps  illustre  a  sans  doute  commis  bien  des  fautes,  et  son 
histoire  est  pleine  de  contradictions  qui  justiHent  quelques-^ins  des 
reproches  auxquels  il  a  donné  lieu.  Il  s'est  fait  le  défenseur  des 
erreurs  traditionnelles  relatives  à  la  culture,  à  l'alimentation  pu- 
blique, à  rioduslrie,  au  prêt  à  intérêt,  aux  lois  somptuaires;  la 
liberté  de  la  pensée  l'edrayait  comme  un  danger  social,  et  il  Ta  mise 
hors  la  loi,  dans  Tuniversifé,  dont  il  était  devenu  en  iLhb^  le  légisr- 
lateur  suprèmp,  dans  le  théâtre,  qu'il  a  frappé  à  certaines  époques 
d'une  interdiGti(Hi  absolue^  dans  la  littérature,  sur  laquelle  il  a  exercé 
une  répression  tyrannique.  11  s'est  fait  au  xvi*  siècle  le  complice 
des  persécutions,  mais  il  a  bien  racheté  sa  faiblesse  et  ses  erreurs. 
Quand  la  royauté  fermait  la  bouche  aux  états-généraux,  il  parlait 
pour  eux,  et  prenait  leur  place.  En  défendant  l'autorité  judiciaire 
contre  les  empiétemens  de  l'autorité  adnûnistrative,  il  a  préparé  la 
séparation  des  pouvoirs.  Les  letti*es  de  cachet,  les  attentats  contre 
la  liberté  individuelle,  les  juges  de  tyrannie^  la  violation  des  formes 
légales,  n'ont  pas  eu  de  plus  redoutable  adversaûre.  Il  a  maintenu 
les  droits  de  Tétat  contre  Rome,  contre  les  empiétemens  du  haut  et 
du  bas  clergé,  et,  s'il  a  mis  la  main  à  l'encensoir,  il  l'a  fait  pour 
arracher  la  société  civile,  aux  redoutables  étreintes  de  la   société 
ecclésiastique.  Dans  les  questions  de  finances  et  d'impôts,  il  a  voulu 
soustraire  la  nation  au  joug  de  la  glèbe  fiâcale,  à  la  rapacité  des 
traitans,  aux  catastrophes  des  banqueroutes,  â  la  ruine  et  à  la  mi- 
sère, et  par-dessus  tout  il  a  proclamé  cette  maxime  fondamentale 
du  droit  public  moderne  :  que  les  lois,  pour  être  obéies,  ont  besoin 
d'une  autre  sanction  que  la  volonté  d'un  seul  homme.  Les  pi*in- 
cipes  au  nom  desquels  il  a  lutté  ont  reçu  de  la  constituante  une 
consécration  solennelle,  et  cette  grande  assemblée  n'a  fait  que  codi- 
fier les  remontrances,  lorsqu'e  le  a  inséi*é  dans  le  pacte  organique 
du  le  septembre  1701  ces  mémorables  articles  :  «  Il  n'y  a  point 
en  France  d'autorité  supérieure  à  celle  de  la  loi.  Le  roi  ne  règne 
que  par  elle,  et  ce  n  est  qu'au  nom  de  la  loi  qu'il  peut  exiger 
l'obéissance...    La    constitution  délègue  exclusivement  au   corps 
législatif  le  pouvoir  d'établir  les  contributions,  d'en  déterminer  ia 
nature,  la  quotité,  la  durée  et  la  perception.  »•  C'est  par  ce  grand 
côté  de  son  histoire  que  le  parlc^ment  malgré  ses  fautes  a  droit  au 
respect  et  à  la  reconnaissance  de  la  postérité. 

Ch.  Lo^ANDRE. 


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LE 


ROMAN  D'UN  PEINTRE 


DBBNIÈKB    PABTIB  (!)' 


XIV. 


Trois  ans  de  vîe  assiir(^e,  et  de  vie  assurée  à  Paris,  c'étdt  pour 
Laurensi  plus  de  bonheur  qu'il  n'en  avait  jamais  espéré.  Aussi  avec 
quelle  ardeur  se  mit-il  au  travail!  Exact  aux  leçons  de  l'École  des 
Beaux-Arts,  assidu  à  l'atelier  Cognîet,  attentif  surtout  au  Louvre,  oJi 
il  faisait  trois  ou  quatre  stations  chaque  semaine,  s' enivrant  de  la 
vue  des  chefs-d'œuvre,  se  grisant  aux  créations  merveilleuses  de 
Véronèse,  de  Titien,  de  Ribeira,  il  menait  une  existence  d'activité 
morale  extrême,  ne  respirant  que  pour  la  peinture,  qu'il  aimait  da- 
vantage à  mesure  qu'il  la  connaissait  mieux. 

De  cette  contemplation  enthousiaste  des  maîtres,  de  ce  labeur 
quotidien  acharné  devait  résulter  une  première  œuvre  pleine  de 
promesses.  Au  salon  de  1863,  notre  jeune  artiste  exposa  la  Mort  de 
Caton  (TUlique.  Ce  tableau,  auquel  le  jury  décerna  une  mention 
honorable  et  qu'on  peut  voir  au  musée  de  Toulouse,  représente 
Caton  assis  au  bord  de  son  lit,  le  buste  droit,  s'enfonçant  un  poi- 
gnard dans  les  entrailles.  La  sombre  résolution  d'en  finir  avec  la 
vie,  la  douïeur  inséparable  des  derniers  instans  sont  exprimées  sur 
le  visage  du  farouche  stoïcien  avec  une  surprenante  énergie  de  pin- 
ceau. Laurens  indiquait  déjà  ce  qu'il  pourrait  quand  Tétude  pa- 
tiente de  rhomme,  la  connaissance  des  secrets  intimes  de  son  art 

(I)  Yoyez  la  Rêvuê  du  i»  et  da  i5]am. 

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184  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

auraient  développé  les  aptitudes  qu'il  tenait  de  la  nature  et  dont  il 
ne  savait  encore  que  montrer  les  germes,  dénoncer,  pour  ainsi  dire 
que  les  rudimens. 

Mais  en  môme  temps  que  cette  mention  honorable  sur  vélin  il 
recevait  un  autre  papier,  fort  mince  celui-là,  qui  lui  coupa  bras  et 
jambes.  L'odieux  cbiOon  lui  annonçait  qu'il  avait  touché  le  dernier 
terme  de  la  pension  à  lui  servie  par  la  ville  de  Toulouse,  que  désor- 
mais, pour  vivre,  il  devait  compter  uniquement  SHr  son  travail. 

Travailler  pour  vivre!  Allons,  la  nécessité,  un  moment  clémente, 
le  ressaisit  à  la  gorge.  Comme  avec  Antonio  Buccaf errata ,  comme 
chez  l'oncle  Benoît,  il  entrevit  la  lutte,  et  fut  épouvanté.  11  avait  peur 
surtout,  à  gagner  le  pain  pour  se  nourrir,  de  perdre  le  sentiment 
élevé  qu'il  gardait  de  son  art,  de  noyer  un  idéal  entrevu  et  déjà 
amoureusement  caressé  en  des  préoccupations  mesquines  de  rapi- 
dité d'exécution,  d'abolir  l'artiste  en  un  mot  et  de  créer  l'homme  de 
métier.  Il  sentit  à  un  mouvement  généreux  de  son  être  tout  en- 
tier qu'il  n'abdiquerait  pas,  qu'il  subirait  les  dernières  épreuves 
de  la  misère  avant  de  livrer  le  plus  mince  tableautin,  le  plus  léger 
croquis,  au  bas  desquels  il  ne  pourrait  pas  écrire  dignement  son 
nom.  Puisqu'il  venait  de  peindre  la  mort  volontaire  de  Marcus  Por- 
tius  Caton,  le  cas  échéant,  il  serait  stoîque  comme  lui. 

C'est  dans  ces  dispositions  tragiques  que,  bouquinant  un  jour  le 
long  des  quais,  vers  lesquels  le  poussait  une  curiosité  invincible, 
—  la  curiosité  de  savoir,  —  le  hasard  fit  tomber  sa  main  sur  un 
livre  ayant  tilre  :  Considérations  sur  les  causes  de  la  grandeur  des 
Romains  et  de  leur  décadence.  Il  prit  plaisir  à  feuilleter  ce  vieux 
tome  relié  en  basane,  à  la  tranche  rouge  défraîchie.  Rappelé  à  son 
enfance  vagabonde,  il  crut  tenir  entre  S9S  doigts  le  livre  d* Heures 
romaines  de  sa  mère,  et  son  âme  incontinent  vola  vers  la  petite 
patrie  du  Lauraguais. 

Pourtant,  tandis  que,  dédoublant  son  être,  la  moitié  de  luî-m(*me 
visitait  la  terre  natale,  l'autre  moitié  lisait  sur  le  quai  Gonti.  Il  se 
passa  tout  à  coup  une  main  sur  le  front  comme  pour  y  rappeler 
ses  esprits  absens,  et  poursuivit  avec  un  redoublement  d'efforts.  Le 
chapitre  étalé  devant  ses  yeux  était  ce  chapitre  vengeur  où  Montes- 
quieu marque  au  fer  rouge  la  face  hideuse  de  Tibère.  Laurens,  en- 
core que  dépourvu  de  culture  littéraire,  était  remué  jus  ju'au  fond 
des  entrailles  par  cette  prose  brève,  hautaine,  où  chaque  mot  re- 
couvre une  pensée.  Le  soc  puissant  du  génie  entrait  en  plein  humus, 
et  des  fumées  généreuses,  pronostic  de  la  magnifique  moisson  fu- 
ture, s'échappaient  de  toutes  parts.  Ayant  étudié  la  grande  figure 
de  Galon,  où  il  n'avait  trouvé  qu'à  admirer,  à  aimer,  il  parut  intéres- 
sant au  jeune  artiste  d'étudier  Tibère,  où  il  ne  trouvait  déjà  qu'à 


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LB   ROMAN  d'un  PEINTRE,  185 

mépriser,  à  haïr,  II  lui  semblait  qu'après  avoir  vécu  avec  le  dieu 
pour  l'exalter,  il  oserait  aborder  le  monstre  pour  le  flétrir. 

Ses  renseigaemens  pris  à  la  Bibliothèque  Sainte-Geneviève, 
Laurens  tenta  une  Mort  de  Tibère  qui  figura  au  salon  de  1864. 
L'œuvre  a  de  la  sévérité  dans  l'arrangement,  de  la  force  dans  l'ex- 
pression générale,  elle  se  ressent  de  la  concision  de  Tacite  et  de  la 
sobriété  de  Montesquieu,  relus  à  satiété,  mais  elle  manque  d'éclat. 
Deux  personnages  seulement  :  Tibère,  couché,  se  débattant  dans 
les  dernières  convulsions  de  l'agonie  ;  Caligula,  penché  sur  le  mo- 
ribond et  lui  arrachant  l'anneau  impérial  du  doigt.  Le  geste  d'avi- 
dité féroce  par  lequel  Caligula  tend  sa  griffe  de  fauve  pour  dépouil- 
ler l'empereur  est  très  heureusement  rendu,  et  on  frissonne  à  la  vue 
de  la  bête  immonde  de  Caprée,  livide,  déjà  raidie,  mais  respirant 
encore,  forcée  d'assister  impassible  à  l'effroyable  larcin  qui  livre  le 
pouvoir  suprême  à  son  héritier. 

Une  partie  de  cette  toile,  d'une  ordonnance  parfaite,  à  laquelle  il 
ne  manqua  pour  s'imposer  qu'une  coloration  plus  montée,  un  peu 
moins  de  sécheresse  dans  le  faire,  partie  qu'il  faut  louer  sans 
réserve,  c'est  la  draperie  qui,  pareille  à  un  étroit  suaire,  enveloppe 
Tibère  de  la  tête  aux  pieds.  Jean-Paul  Laurens,  en  maintes  ren- 
contres, nous  a  fait  admirer 'depuis  de  quelle  façon  magistrale 
il  entend  la  disposition  de  la  draperie  sur  le  corps  humain.  Je 
rappellerai  en  passant  llérodiade  et  sa  fille^  ouvrage  médaillé  au 
salon  de  1867,  où  l'on  trouve  ces  plis  amples  et  superbes  qui  re- 
portent involontairement  l'esprit  à  ces  arrangemens  épiques  où  le 
grand  Buonarotti  se  complaisait.  Dans  la  Mort  de  Tibère^  ce  sont 
déjà  les  mêmes  enroulemens  très  habiles  de  l'étoffe,  la  même  sou- 
plesse du  vêlement  autour  d^s  menàbres  dont  l'anatomie  doit  trans- 
paraître toujours,  les  mêmes  reliefs  pleins  d'éloquence  et  d'énergie; 
mais  l'œuvre,  pour  être  restée  dans  des  conditions  trop  acadé- 
miques, pour  n'avoir  pas  su  se  dégager  du  cadre  étroit  de  la  tradi- 
tion, fut  à  peine  aperçue.  Blessé  tout  ensemble  et  enhardi  par  ces 
dédains,  l'auteur,  devinant  les  difficultés  infinies  de  1  histoire,  où 
tendait  son  organisation  austère  et  grave,  se  jura  à  lui-même  de 
poursuivre  la  voie  choisie  et  de  n'avoir  de  cesse  que,  par  quelque 
succès  éclatant,  il  n'y  eût  marqué  son  sillon. 

Vers  cette  époque,  notre  artiste,  en  proie  aux  plus  cruels  soucis, 
s'éloigna  des  camarades  avec  lesquels  il  travaillait  un  peu  bruyam- 
ment rue  de  l'Ouest  et  vint  s'installer  au  sixième  étage  d'une  mai- 
son de  la  rue  de  Chabrol.  Bien  que  déjà,  par  une  réserve  excessive, 
réserve  qui  chez  lui  tenait  autant  de  la  timidité  que  d'une  singulière 
hauteur  de  nature,  il  se  fût  préservé  des  relations  vulgaires,  qui 
volent  le  temps  et  n'ajoutent  rien  à  l'âme,  au  moment  de  Uvrer  la 


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180  BJftfDB   DES  DBUX  MONDES. 

bataille  détisiye  de  sa  carrière,  il  éprouvait  le  besoin  d'être  plus 
seul.  L'appartement  sous  les  toits  comprenait  deux  pièces  fort  eu- 
guës.  On  peignait  dans  la  moins  étroite,  on  couchait  dans  l'autre. 
C'est  dans  ce  logement  grand  comme  la  main  que,  par  l'intermé- 
diaire d'un  ami  commun,  Antonin  Mule,  vers  les  premiers  jours  de 
l'année  1866,  je  connus  Jean-Paul  Laurens.  Je  vois  encore  un  jeune 
homme  élancé,  à  la  barbe  blonde,  à  la  joue  creuse  sous  la  pom- 
mette saillante,  à  l'œil  gris  de  fer,  au  nez  imperceptiblement  écrasé, 
m'accueillant  à  la  porte  non  sans  quelque  mélange  d'embarras. 

Une  toile  qui  devait  figurer  au  prochain  salon  remplissait  l'ate- 
lier. Laurens  me  fit  les  honneurs  de  son  couvre,  m'en  expliqua  le 
sujet.  Ce  tableau,  intitulé  assez  bizarrement  Moriar,  montrait 
Jésus  recevant  des  mains  d'un  ange  la  couronne  d'épines  qui 
bientôt  ceindra  sa  tête  au  Golgotha.  La  figure  du  Nazaréen,  belle 
de  douceur  et  de  noblesse,  me  toucha  peu,  malgré  la  qualité  supé- 
rieure du  dessin;  mais  en  revanche  l'ange  à  genoux,  le  front  in- 
cliné, les  traits  enveloppés  d'un  voile  comme  redoutant  la  vue  du 
Fils  de  Cieu,  me  saisit.  L'artiste  qui,  ayant  à  représenter  un  Dieu, 
s'était  eObrcé  de  le  trouver  en  des  abstractions  où.  manquent  les 
muscles,  les  nerfs  et  le  sang,  quand  il  avait  voulu  créer  le  sombre 
messager  céleste,  était  revenu  franchement  à  la  nature  humaine,  le 
commencement  et  la  fin  de  l'art,  et,  au  lieu  de  mettre  aux  pieds 
du  Sauveur  nous  ne  savons  quel  être  malingre,  sans  vigueur  comme 
tout  ce  qui  n'apas  de  sexe,  y  avait  jeté  une  femme^  une  vraie  femme, 
une  femme  à  la  splendide  chevelure,  au  sein  nu,  robuste  et  foite, 
riche  de  tous  les  dons  de  la  vie. 

Laurens,  en  parlant  de  son  art,  s'échauffa,  et,  secouant  sa  gène 
première,  devint  plus  libre,  plus  communicatif.  11  m'ouvrit  ses  car- 
tons pour  me  montrer  quelques  dessins  d'après  la  Bible.  Je  fus 
émerveillé.  La  composition  avait  généralement  de  la  grandeur,  et 
la  ligne  était  d'une  sévérité  ample,  d'une  noblesse  altière  qui  im- 
posaient. Je  me  souviens  d'une  Vision  dÉzéchiel  qui  m'enchanta. 
Dieu  le  père,  réfugié  dans  la  hauteur  des  cieux,est  environné  d'une 
légion  d'anges  armés  de  glaives.  Plusieurs  envoyés  de  la  colère 
divine  se  sont  détachés  des  bataillons  sacrés  qui  enveloppent  Jé- 
hovab,  et,  la  trompette  retentissante  collée  aux  lèvres,  volent  au- 
dessus  des  hommes,  vautrés  aux  jouissances  de  la  béte.  Cette 
scène,  majestueuse  et  grandiose  d'un  côté,  abjecte  et  sinistre  de 
l'autre,  était  rendue  avec  une  hardiesse,  une  fermeté  de  crayon, 
une  entente  sobre  des  détails,  une  disposition  simple  des  éti-es  et 
des  choses  qui  m'arrachèrent  un  cri  d'admiration. 

—  C'est  beau,  cela,  c'est  très  beau  !  répétairje  lui  serrant  la  main. 

Nous  étions  devenus  amis. 


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LE  fiiMJM  d'un  feuttrï.  187 


XV. 


Quand  l'amitié  intellectuelle  existe  à  de  certaines  profondeurs 
entre  deux  hommes,  il  est  bien  rare  que  le  cœur  ne  se  metle  p^  de 
la  partie.  Désormais  j'allais  aussi  souvent  rue  de  Chabrol  que  Lau- 
rens  venait  souvent  rue  de  Puteaux,  Il  s'était  établi  enti-e  nous, 
par  des  causeries  répétées,  par  ces  épanchemens  que  ne  «avent  pas 
retenir  les  natures  sincères,  des  relations  d'idées,  de  sentimens,  qui 
nous  rendaient  nécessaires  l'un  à  T autre  et  nous  faisaient  une  vie 
nouvelle  pleine  d'un  charme  pénétrant  et  doux.  Quels  entretiens 
interminables,  et  parfois  aussi  quelles  discussions  à  propos  du  der- 
nier livre,  du  dernier  tableau  1  Ahl  quelles  heures  délicieuses,  où 
le  sang  échauffé  par  le  travail  se  rafraîchissait,  où  le  cerveau  tour- 
nant comme  une  roue  de  feu  dans  la  tête  ralentissait  son  mouve- 
ment, où  l'on  pouvait  rire  enfin,  après  avoir  mouillé  de  larmes 
peut-être  la  toile  ou  la  page  sur  laquelle  on  avait  été  impuissant  à 
rendre  d'un  trait  décisif  son  idée. 

Cependant,  tout  en  sacrifiant  quelques  rares  journées  à  des  tra- 
vaux inférieurs,  garanties  du  pain  quotidien ,  —  il  peignait  des 
faïences,  dessinait  des  objets  de  sainteté  pour  des  vitraux,  enlevait 
d'une  pointe  spirituelle  une  caricature  pour  le  Philosophe^  aidait 
Louis  Duvaux  à  brosser  un  plafond,  —  Jean-Paul  Laurens  ne  se 
départait  pas  une  minute  de  la  préoccupation  du  grand  art.  Afin  de 
maintenir  son  esprit  dans  les  hauteurs  sereines  où  il  se  complaisait 
comme  dans  son  élément  naturel,  il  le  Twurrissait  de  saines  et  fortes 
lectures.  Tandis  que  la  main  courait  à  la  diable  sur  l'émail  cru  ou 
sur  la  pierre  lithographique,  son  œil  demeurait  ouvert  sur  un  livre. 
Aujourd'hui  c'était  la  Bible  qui  le  passionnât,  demain  c'était  Es- 
chyle, un  autre  jour  Shakspeare. 

Il  avait  déjà  essayé  un  Ilamlety  se  promenant  sur  la  plate-forme 
d'Elseneur,  obsédé  de  pensées  orageuses,  l'œil  hagawl,  presque 
fou,  et  son  âme,  dévorée  de  la  soif  du  beau,  revenait  sans  cesse  à 
cette  grande  œuvre  du  plus  profond,  du  plus  sublime  des  poètes, 
et  s'y  désaltérait  abondamment.  Que  de  croquis  d'Ophélie  coulant 
au  fil  de  l'eau  !  de  Macbeth,  ici  acclamé  par  les  sorcières,  là  sortant 
de  la  chambre  du  roi  Duncan  1  d'Oihello  levant  le  poignard  s  ir  Des- 
demone  endormie!  Mais  une  scène  à  laquelle  il  s'obstinait,  à  la- 
quelle il  revenait  toujours  avec  un  nouvel  acharnement,  c'était  la 
scène  du  cimetière,  dans  Ilamlet.  Hamlet,  tenant  un  crâne  à  la  main, 
sondant  les  secrets  de  la  vie  et  de  la  mort,  lui  communiquait  à  la 
fois  des  tressaillemeos  d'admiration  et  d'épouvante.  Certes,  Eugène 


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188  REVUE   DES    DEUX  MONDES. 

Delacroix  avait  posé  sa  griiïe  de  lion  sur  ce  sujet,  et  il  était  peut- 
être  bien  téméraire  à  lui  de  l'aborder;  qu'importe!  l'émotion  qu'il 
éprouvait,  le  bouleversement  où  le  précipitaient  des  visions  harce- 
lantes, rélevaient  au-dessus  des  craintes  puériles  du  plagiat,  et  il 
ébauchait  sur  la  toile,  la  faïence,  le  papier,  des  tertres  croulans  sur- 
montés de  croix,  des  fossoyeurs  enfouis  dans  les  tombes  jusqu'aux 
aisselles,  un  spectre  vêtu  de  noir  marchant  dans  un  sentier  pavé 
d'ossemens  humains. 

En  même  temps  que  ces  rares  livres  de  choix,  auxquels  je  ne  veux 
pas,  pour  me  montrer  absolument  fidèle,  oublier  d'ajouter  une  vieille 
édition  des  Confessions  de  saint  Augustin^  les  Considérations  de 
Montesquieu,  un  Tacite  de  Panckoucke,  et  quelques  volumes  dépa- 
reillés d'un  Dictionnaire  historique  acquis  sur  les  quais,  en  même 
temps  que  ces  rares  livres  tenaient  en  éveil  les  facultés  nées  d*hier 
de  Jean-Paul  Laurens,  ils  contribuaient  à  lui  former  un  caractère 
ferme  et  viril.  Parvenu  tard  à  l'instruction,  n'ayant  reçu  qu'une 
culture  d'effleurement  à  Toulouse,  et  encore  d'une  main  de  femme, 
on  nç  saurait  croire  avec  quelle  force  le  génie  agissait  sur  ce  jeune 
homme  de  vingt-cinq  ans,  quelles  empreintes  profondes  il  gravait 
d'un  coup  dans  cette  âme. 

Les  salons  de  1867  et  de  1868,  où  Jean-Paul  Laurens  exposa 
Une  jeune  fille  morte^  Vox  in  desertOy  Ilérodiade  et  sa  fille  et  le 
portrait  de  l'auteur  de  cette  étude,  furent  un  pas  en  avant  du  côté 
du  dessin,  de  plus  en  plus  large,  avec  cette  aisance,  cette  souplesse 
de  la  ligne  capable  d'envelopper  toutes  les  formes  et  de  les  faire 
vibrer.  Malheureusement  la  couleur  demeurait  pâle,  froide,  sans 
grand  relief,  montrant  des  places  sourdes  d'où  la  lumière  ne  parve- 
nait pas  à  se  dégager.  Par-ci  par-là,  à  travers  ces  diverses  toiles,  des 
notes  apparaissaient,  attestant  des  facultés  surprenantes  de  coloriste 
instinctif,  facultés  à  dire  vrai  encore  indécises,  embarrassées,  matées 
par  les  souvenirs  de  l'école.  Quand  le  tempérament  robuste  de  l'ar- 
tiste, encore  garrotté  dans  la  tradition,  briserait-il  ses  liens  et  s'aflîr- 
merait-il  par  un  coup  déterminé?  La  tête  de  la  jeune  fille  morte, 
le  paysage  pelé  des  bords  de  la  mer  où  le  Précurseur  crie  :  «  Je  suis 
la  voix  dans  le  désert,  »  les  mains  du  portrait  étaient  des  morceaux 
supérieurs,  et  ces  morceaux  disséminés  ne  laissaient  aucun  doute 
sur  une  délivrance  prochaine. 

En  attendant  le  jour  rayonnant  où  éclaterait  aux  yeux  de  tous 
l'œuvre  qu'il  ne  pouvait  réaliser  encore,  mais  qu'il  sentait,  qu'il 
entrevoyait  au  fond  de  lui-même,  Laurens,  harcelé  d'ennuis  intimes 
qui  le  pénétraient  aussi  douloureusement  que  des  flèches  aiguës, 
se  consumait,  dépérissait.  Décidément  il  n'avait  pas  prévu  une  ba- 
taille si  rude,  et  il  était  telle  heure  où  il  désespérait  de  la  victoire. 


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LE   ROMAN   d'VN   PEINTRE.  189 

Pour  comble  de  malheur,  il  était  malade.  Son  estomac,  après  avoir 
subi  les  épreuves  des  auberges  d'Antonio  Buccaferrata  à  travers  le 
Midi ,  puis  du  Cheval  blanc  à  Toulouse,  puis  des  crémeries  de  la 
rue  de  l'Ouest,  puis  des  brasseries  du  quartier  des  Martyrs,  avait 
fini  par  se  révolter  à  la  violence  de  tant  d'assauts  successifs  et  re- 
fusait de  rien  recevoir,  étant  incapable  de  rien  digérer.  Le  jeûne 
presque  absolu  auquel  il  était  condamné  maintenait  ses  facultés 
sensitives  et  pensantes  en  un  état  d'exaltation  qui  m'inquiéta  vive- 
ment. Dans  cette  excitation  de  tout  son  être,  chauffé  à  blanc  par  la 
fièvre,  son  cerveau,  illuminé  de  visions  grandioses,  semblait  avoir 
redoublé  de  vigueur  et  de  puissance. 

Laurens,  vers  cette  époque,  relisait  beaucoup  ses  livres  favoris, 
surtout  les  volumes  incohérens  de  son  vieux  Dictionnaire  hisio- 
rique.  Un  beau  matin,  le  hasard  de  ses  recherches  sans  but  le  fit 
tomber  sur  ce  nom  :  Boni  face  VIII.  Que  de  tableaux  il  devina,  il 
entrevit  dans  la  vie  si  dramatique  de  ce  rude  champion  de  la  pa- 
pauté !  Boniface  obligeant  son  prédécesseur  Célestin  V  à  abdiquer 
la  tiare;  Boniface  et  l'envoyé  de  France,  Guillaume  de  Nogaret;  Bo- 
niface fou  à  travers  le  Vatican;  Boniface  verrouillant  les  portes  de 
sa  chambre,  se  heurtant  la  tête  aux  murailles,  mordant  de  rage  le 
bâton  qui  lui  sert  à  assurer  sa  marche;  Boniface  se  jetant  sur  son 
lit  et  s' étouffant  lui-même  dans  les  plis  serrés  de  ses  couvertures, 
toutes  ces  scènes,  exaspérées,  effroyables,  stimulaient  en  lui  sa  com- 
préhension native  du  grand  et  le  sollicitaient  à  la  fois. 

—  Ahl  si  Shakspeare  avait  été  peintre,  s'écria-t-il  en  me  rap- 
portant le  soir  ses  impressions  et  ses  rêves,  quels  chefs-d'œuvre  il 
nous, eût  laissés!  A  côté  de  la  folie  du  roi  Lear,  il  nous  aurait  mon- 
tré la  iolie  de  Boniface  VIII.  Un  roi  fou,  c'est  gentil,  certainement; 
mais  un  pape,  c'eût  été  magnifique.  Et  puis,  sans  toucher  à  la  puis- 
sance des  papes,  plus  étendue  à  cette  époque  demi-barbare  que  celle 
des  rois,  songez  au  décor,  an  costume,  détails  si  importans  pour  le 
peintre  I  La  chambre  du  Vatican  pour  fond,  puis  la  tiare,  les  chapes, 
les  robes  rouges,  violettes,  blanches,  les  mitres  d'or  ou  d'argent,  les 
hauts  candélabres,  les  encensoirs  d'un  si  beau  style  gothique,  les 
frocs  des  religieux  de  tous  ordres,  les  étoffes  de  soie,  de  pourpre, 
tout  ce  luxe  merveilleux  de  l'église  romaine  presque  au-dessus  des 
richesses  de  la  palette,  des  éblouissemens  du  pinceau  I 

Je  Técoutais  ravi. 

—  Ah!  reprit-il,  si  Shakspeare... 

—  Mais  votre  art  a  son  Shakspeare,  interrompis-je.  Vous  ne  pen- 
sez donc  pas  à  Michel-Ange? 

—  C'est  vrai.  Pourquoi  Michel-Ange  n'a-t-il  pas  abordé  ces  sujets 
admirables  7 


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190  K£¥VE  <DE6   DElTi:  ttQfNUBS. 

—  Quand  Bwynwotti  réalisait  le  monde  de  ses  créations  si  fortes, 
les  temps  n^étaîent  pas  encore  venus  <le  juger  l'église.  Il  y  a  un 
mouvement  critique  absolument  contemporain.  Toutefois  Michel- 
Ange,  dans  r<BUvi-e  énorme  eu  Jugement  dernier^  a  flétri  plus  d'un 
épisode  de  1  histoire  ecclésiastique,  et  il  n'a  pas  plus  oublié  Bo- 
niface  VIII  que  ne  l'avait  oublié  Dante  au  chant  XIX  de  son  Enfer. 

Il  réfléchit. 

—  Cest  égal,  dit-il,  ayant  l'air  de  répondre  4  des  objections 
intimes,  en  dehors  de  l'effet  décoratif  qui  se  trouve  nécessairement 
amalgamé  au  fond  de  tout  tableau  se  rapportant  &  l'église,  une  fi- 
gure comme  celle  de  Boniface  VllI  offrirait,  j'en  suis  sûr,  un  intérêt 
très  puissant  ;  sans  compter  que,  parmi  les  papes,  xm  ^n  Tcncontre- 
raît  évidemment  plus  d'une  autre  qui  lui  ressemble., • 

—  Vous  n'en  rençontrerie*  pas  beaucoup.  Pour  l'honneur  de 
Thumanité,  les  tempéramens  de  cette  violence  sauvage,  les  carac- 
tères de  celte  scélératesse  inouïe,  sont  rares.  Néanmoins,  si  vous 
persistiez  à  vouloir  tenter  des  sujets  demeurés  vierges,  ou  peu  s'en 
faut,  peut-être  découvririez-vous  dans  les  vies  de  Grégoire  VII, 
d'Innocent  IH,  d'Etienne  VU,  de  Sixte-Quint,  des  traits  qui  ne  se- 
raient pas  indignes  de  vos  efforts. 

—  Mais  voilà  le  diable  :  il  faudrait  aussi  beauco^,  beaucoîiip  de 
talent. 

—  Eh  bien,  vous  aurez  beaucoup  de  talent. 

—  Je  suis  malade. 

—  Bah  !  vous  guérirez...  Un  paysan  robuste  comme  vous  Têtes 
ne  se  laisse  pas  désarçonner  pour  si  peu...  He  vous  troublez  pas, 
vous  travaillerez  encore. 

11  me  regarda  avec  des  yeux  brillans. 

—  Ah  !  la  pauvreté,  l'odieuse  pauvreté,  qui  me  poursuit  depuis 
le  berceau!.,  murmura-t-il. 

Une  note  de  désespoir  soufflait  dans  son  accent.  Je  lui  serrai  la 
main.  Nous  fûmes  un  long  moment  silencieux. 

-^Mon  ami,  lui  dis-je  enfin,  le  mal  dont  vons  souffrez  n'intéresse 
votre  santé  générale  en  aucune  façon.  Maintenant  n'accusez  pas  trop 
la  pauvreté,  elle  n'est  pas  seule  coupable.  Le  cervea»,  lui  aussi,  a 
fait  son  ceuvre  dans  cette  crise.  Le  flux  perpétuel  de  pensées  qui 
bouillonnent  dans  votre  tête,  votre  travail  excessif,  le  Imt  des  plus 
légitimes  espérances  sans  cesse  éloigné,  tout  cela  vous  maintient  en 
un  état  d'excitation  dont  les  effets  ont  été  tout  d'abord  préjudicia- 
bles à  votre  estomac,  dès  longtemps  éprouvé,  mais  qui,  pour  moi, 
un  peu  physiologiste,  s'est  propagé  à  la  machine  tout  entière.  Allez 
pour  quelqu-e  temps  à  Fourquevaux,  i  Toulouse,  où  vous  voudrez, 
mais  quittez  Paris.  Ah!  si,  ramené  aux  amusemens  de  votre  enfance, 


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U  ROMAN  b'uSI  PEUITRB.  191 

TOUS  êtres  capable  de  trouver  du  plaisir  à  lendre  des  gluaux  aux 
chardonnerets  de  vos  plaines^  comme  vous  nous  reviendriez  de  là- 
bas  refait,  rajeuni,  nouveau  l  Vous  avez  besoin  de  prendre  un  bain 
de  nature  au  pays  natal.  En  route  pour  le  Lauraguais  ! 

—  Et  là-bas  que  ferai-je? 

—  Rien,  parbleu  ! 

—  Et  vivre? 

—  Vous  brouterea  Therbe  des  champs.  L'herbe  de  Fourquevaux 
ipous  vaudra  mieux  que  le  bifteck  de  Paris. 

—  Quel  fléau  que  la  pauvreté  !.. 

—  Voyons,  Laurens,  est-ce  pour  faire  fortune  que  vous  avez 
songé  à  être  peintre  ? 

—  Non  certes  !  c'est  pour  faire  de  la  peinture,  et  de  la  vraie,  si 
c'est  possible,  s'écria-t-il  fièrement. 

—  A  la  bonne  heure!..  Écoutez-moi  une  minute.  L'École  des 
Beaux-Arts  a  eu  tort  de  ne  pas  vous  envoyer  pour  trois  ans  à  Rome  ; 
mais  vous  irez  en  Italie  un  jour.  Ce  jour-là,  poussez  }usqu*à  As- 
sise. Il  existe  à  Assise  des  œuvres  des  vieux  primitifs,  de  Giotto  et 
de  Taddeo  Gaddi  entre  autres,  qui  me  paraissent  faites  pour  vous  in- 
téresser particulièrement.  Je  vous  recommande,  dans  l'église  in- 
férieure du  ck^re,  car  vous  admirerez  deux  églises  superposées, 
je  vous  recommande  les  quatre  figures  de  Giotto,  ce  précurseur  de 
Michel-Ange,  et,  parmi  ce»  figures,  celle  intitulée:  la  Pauvreté.  Le 
sujet  est  simple  :  saint  François  se  tient  debout  devant  une  vieille 
femn^  en  baillons  et  lui  passe  au  doigt  Taniieau  des  fiancées...  Mon 
cher,  tous  ceux  qui  poursuivent  un  idéal  supérieur  doivent,  comme 
saint  François  aspirant  au  ciel,  avoir  le  courage  d'épouser  la  men- 
diante  déguenillée  qu'il  rencontra  sur  sa  route  et  de  faire  bon  mé- 
nage avec  elle  durant  des  années^  quelquefois  durant  toute  la  vie. 
Certes,  à  aucune  époque  les  grands  talens  ne  furent  plus  largement 
dédommagés,  plus  généreusement  payés  de  leurs  efforts  qu'ils  ne 
le  sont  maintenant  ;  nmis  il  y  a  une  condition  :  il  faut  que  les 
grands  tatens  ne  connaissent  pas  les  impatiences  des  petits  et  ne 
s'irritent  pas  de  voir  passer  devant  eux  la  tourbe  bruyante  des  naé- 
diocres,  des  remuaxis,  avides  de  tout  posséder  aujourd'hui,  devinant 
bien  qu'ils  ne  posséderont  rien  den>ain.  Croyez-moi,  l'art,  l'art  di- 
vin, repousse  également  et  ceux  qui  le  traînent  au  tapage  éhonté 
du  charlatanisme  et  ceux  qui  le  ravalent  aux  préoccupations  ab- 
jectes du  gain.  S'il  est  agréable,  à  la  miDUte  si  brève  de  la  vie,  de 
oulever  beaucoup  de  poussière  et  de  bruit,  d'empiler  beaucoups 
d'écus,  il  est  glorieux  de  laisser  un  morceau  qui  traversera  les  gé- 
nérations. 

—  Mais  ce  morceau  fameux,  le  réaliserai-je  jamais? 


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192  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

—  C'est  en  visant  sans  trêve  et  sans  repos  à  le  produire  qu'un 
jour  il  jaillira  de  vous  en  quelque  sorte  à  votre  insu.  La  loi  sainte 
du  travail  apportant  toujours  sa  récompense  trouve  sa  justification 
en  art  surtout.  Admettons  d* ailleurs  que  le  chef-d'œuvre  dont  mon 
amitié  s'entête  à  vous  croire  capable  ne  sorte  jamais  de  vos  mains, 
qu'aurez-vous  perdu  à  tendre  obstinément  vers  lui?  Non-seulement 
cette  poursuite  où  je  vous  convie,  par  le  jeu  perpétuel  des  facul- 
tés, redoublera  la  souplesse,  la  sûreté  de  votre  main,  mais  vous 
sentirez  jour  à  jour,  en  renouvelant  votre  essor  vers  des  sommets 
peu  accessibles,  votre  âme  devenir  plus  vaste  pour  comprendre , 
plus  ferme  pour  aborder  l'exécution  des  desseins  qu'elle  aura  con- 
çus. A  cingler  sans  cesse  vers  le  soleil,  il  ne  peut  y  avoir  que  profit. 

—  Vous  m'effrayez,  mon  ami:  si  j'allais  succomber  dans  la  lutte, 
car  enfin  il  ne  s'agit  de  rien  moins  pour  moi  que  d'être  un  grand 
peintre  ou  de  n'être  point, 

—  Être  ou  ne  pas  être ,  comme  dit  Hamlet,  que  vous  aimez. 

—  Je  tremble:  le  but  que  vous  me  montrez  est  si  haut! 

—  Vous  grandirez  jusqu'à  lui. 

—  Pourtant,  si  vous  disiez  vrai  ! 

—  Je  dis  vrai.  Pensez  donc  à  la  force  mystérieuse  qui  vous  fit 
quitter  vos  parens,  qui  plus  tard  vous  détacha  des  peintres  décora- 
teurs, qui  vous  rendit  la  misère  de  Toulouse  supportable,  qui  vous 
permet  encore  maintenant,  quand  une  maladie  cruelle  tente  de  vous 
abattre,  de  ne  pas  capituler.  C'est  sur  elle  que  je  compte  pour  vous 
aider  à  franchir  les  obstacles  quelconques  de  votre  voie.  Si  vous  d^ 
viez  être  un  artiste  de  peu,  croyez-moi,  vous  n'auriez  point  éprouvé 
l'enthousiasme  qui,  de  Fourquevaux,  vous  précipita  tout  enfant  dans 
l'inconnu,  et,  au  lieu  de  vivre  à  Paris  dans  les  tourmens  intellec- 
tuels où  je  vous  vois ,  vous  ensemenceriez  ou  moissonneriez  avec 
les  vôtres  les  plaines  dévorantes  du  Lauraguais.  Cet  inconnu,  qui  ne 
sollicitait  nul  être  à  Fourquevaux,  qui  ne  charmait  que  vous  seul, 
est  à  mes  yeux  une  preuve  irrécusable  de  votre  élection ,  et  quand 
un  homme  est  élu,  il  n'est  donné  à  rien  ni  à  personne  de  l'empê- 
cher d'attel:  »re  son  niveau.  La  nature,  qui  fait  les  peintres  comme 
elle  fait  les  poètes,  vous  a  choisi  visiblement,  et  vous  avez  le  droit 
de  compter  sur  vous-même,  car  la  nature  ne  se  trompe  pas. 

II  me  sauta  au  cou. 

—  Eh  bien?  lui  demandai-je. 

—  Eh  bien  !  je  vous  fais  mes  adieux,  je  pars. 
Le  lendemain  en  effet  il  quittait  Paris. 


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LE  ROMAN  d'un   PEINTRE.  198 


XVI. 


Âpres  un  séjour  de  trois  mois  dans  le  Midi,  Laurens,  un  soir  de 
novembre ,  surgit  tout  à  coup  au  seuil  de  la  maisonnette  des  Bati- 
gnolles.  Plus  de  découragement,  santé  physique  et  santé  morale 
lui  étaient  revenues.  Son  pied  avait  touché  le  sol  natal,  et  notre 
moribond  s'était  senti  revivre.  Ce  fut  une  fête. 

On  parla  peinture  naturellement.  Là-bas,  tout  en  se  livrant  à  de 
longues  courses  pour  absorber  le  plus  d'air  et  de  soleil  possible,  il 
avait  beaucoup  réfléchi,  pensé,  étudié,  jugé.  —  Son  œuvre,  jus- 
qu'ici, n'était  pas  bonne,  il  ferait  mieux  désormais.  Bien  des  sujets 
hantaient  son  esprit,  les  uns  à  peine  entrevus,  les  autres  arrêtés 
déjà  en  des  lignes  rigoureuses,  définitives.  —  Il  prit  un  crayon 
et,  sur  une  page  blanche,  m'esquissa  en  quelques  traits  son  projet 
de  tableau  pour  le  prochain  salon  :  Jésus  guérissant  un  démcH 
niaque.  Avec  une  complaisante  confiance,  il  étala  sous  mes  yeux 
d'autres  ouvrages  qui  se  dégageaient  à  peine  de  la  première 
conception ,  mais  qui  prendraient  forme  peu  à  peu  et  qu'il  réali- 
serait. Les  idées,  se  détachant  sous  le  souffle  d'une  espérance  toute 
neuve  après  la  maladie,  tombaient  sur  moi  nombreuses,  pressées, 
comme  en  automne  tombent  les  fruits  d'un  arbre  secoué  par  le  vent. 

—  Vous  verrez  !  me  répétait-il,  vous  verrez  ! 

Mais  Laurens,  qui,  dans  le  redressement  de  sa  santé  refaite, 
voyait  la  carrière  unie  et  plane  comme  la  main,  reprenait  à  peine 
son  élan  pour  s'y  lancer  à  corps  perdu,  quand  il  fut  contraint  d'a- 
bandonner sur  le  chevalet  Jésu^  guérissant  un  démoniaque  ébau- 
ché, et  de  repartir  incontinent  pour  Toulouse.  Dne  dépêche  lui 
apportait  la  triste  nouvelle  que  M"*  Villemsens  était  à  toute  extré- 
mité, et  qu'elle  désirait  le  voir  avant  de  mourir. 

En  diverses  rencontres ,  dans  ces  momens  heureux  où  l'amitié, 
violentant  en  quelque  sorte  notre  âme,  en  fait  couler  librement  tout 
ce  qu'elle  retenait  enfoui,  Laurens  m'avait  entretenu  de  la  famille 
Villemsens.  Je  savais  la  mort  de  son  premier  maître,  survenue  deux 
ans  auparavant  à  la  suite  d'une  attaque  de  paralysie;  je  savais  la 
maladie  de  celle  qui,  à  Toulouse,  avec  une  bonté  admirablç,  s'était 
faite  son  institutrice  attitrée.  Ce  que  je  n'ignorais  pas  non  plus, 
c'était  le  sentiment  tendre  que  mon  ami ,  attaché  à  d'anciennes 
^  impressions,  à  d'anciens  souvenirs  bien  chers,  avait  voué  à  M"«  Ma- 
deleine Villemsens.  Des  visites  trop  fréquentes  au  boulevard  du 
Prince-Eugène,  chez  M™'  Gauthier,  une  riche  batteuse  d'or  du  fau- 
bourg Saint- Antoine,  parente  des  Villemsens,  un  certain  type  de 
vierge  au  profil  allongé,  aux  grands  yeux  très  purs  et  très  doux, 

TOia  xxYin.  —  1878»  13 

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type  caressé  sur  la  toile ,  sur  la  faïence ,  sur  le  papier  avec  une 
complaisance  accusatrice,  m'en  vivaient  dit  long  sur  le  cœur  de  l'ar- 
tiste, ardemment  épris  de  l'enfant  qui  avait  vu  ses  souffrances,  ses 
lutte»'  des  mauvais  jours,  qtti  peui^étTe  les 'atvaiti  plus  d'aune  fois 
soulagées  d'un  sourire.  Mais  une  chose^  me  '  révéka  4a  profondeur  de  - 
laï'passion  qui  avait  faif  brèche  au  ctpur  de  Uauren^  oe  fiortiu»- 
gtahd- desÉiiiï  intitulé  :  I0  P&^ti^mt  otniêt.  Lar  traductioii  deCbarles 
Baudelaire  venait  de  vmitxQ'kAi^mtf&^\t%' Hi^èireê  esemtoMiwaire^ 
dôBd^arPoé;  lesuns'  adraiitlieBt  V AsmitsiTmV de  l^  rtt$' Stèrpuêy  le 
Seambée  dor,  les  autfes*/^  Ghkrt  noir;  iBCattrrMléumr;  notre  an- 
tiste,  dominé  par  des  préoccupationsr'imimesidélioieuees,  aitad^cit 
mPorttait  ovéêlây  lanouvelle'qiri  termine' le  second \K)ltime;  et  sY' 
alteobnu 

En.  œ  très  court  récit,  PÔ6'  monir^  r/i>^»en  l«rtte'  avet  \k'v4e: 
(0  ufif'  peintre'  s'adwme'  à  faire- vivre  surik'teilè  le»'  traité  de'  làr 
fcfwne^a'il  aime.  Exalté- par  somidée,  if  prend'à'l'acoMnplÈssenwentP 
d^^  sa  tfttlie'  a  un  prtaisir  vif î  et'  brûlantJ   »•  Mais*  le'  medfele;  qm^ 
durant  de  longues  semaineB  «•  s^est  assts  a¥ec  d(meeur  dame  la* 
soit!toeetihautechambre'd\ine<  tour  isolée;  wvOitMrsasantïé  se  des* 
sêell^  peu  à  peu  et  ses  e^its»  s^aflfeiiblir:  »-  L'ul,  daflfs^  uiftensorcel- 
lei»ent  effroyable,  ne  rerwarque  rien*,  iltrafrarUè';  —  Ew  vértié,  c'est 
la>  v*e  même!  s'écri&^t-il  d'une  voix  éclatante,  la^dfemièreuonche 
posée.  —  Il  se  retourne'  pour  regarder  sonidô4#:  elte  étaiimorte. 
Dans^ledessin,  auqueM^aurens*  n'aivavt  pà^  hé.^veé  à  donner'  le  titre 
niénie  de  rH(stmrê^  «r/r«arrfi/wiV^' d^ Edgar '  Poé,  deux  figtrres' 
émergent  do  miKea  d'un;  arranjpcmem^  fantwtWfUe  singtilièrement 
biKwrre  :  en  bas,  parmi  les^ ombres  vaporeusee,  des  ombres  de  rêve; 
laifigare  fiévreuse,  enftttmiiée;  ttîwt  yenxr,  de  l'auteun  en  bàwt,  daw»- 
iVoadrei  ovale  dècritpar  le  romander,,ei»p4«in«lumtèreidéale;  la 
figure  adorable  de  la-tnen^iméel. 

Jean**Paul  Laorens  ne  s'attarda) p«»'àfToul(nis»;.Lejy  derniers' de- 
i^wré  rendus  à  M^  Villemsens',  qu'il  soigna  jusqu'à  la  dernière 
hetreavec  l'affection  ^dévouée  dun  fils,  il  revint  à  Paris  et  seremit^ 
aoi  travail  d'arrach^piedj  Autant  l'année  1869  liriatttit  été- radëf, 
autant' Tannée^  1869 'lui  futiolémente;  D'abord  il  goûta 4a' joie im^ 
rtwiise  d'assarier  ai  s»  vie  scelle'  que  dépuis  longtemps  sen'awnr' 
ai^élue,  puis  son>  tièkaiï  Jé$us  gnérimnnt  uwdM^ontaque*  obtint 
isaeimédaiHe  atr^sttkMi^ 

Dans'cette' (mivrôrnotfvelle^ < cm  peirvaii constatereneore rabseneer « 
dmâitMeftH'  vis-à^vis»  dtt 'principal  personnïige;  au  profil  trop  mwieev 
alla' (*etelure  fWe  amielée,  revêtu  du  manteau  bleu  tmdltionwBK^ 
l#rawt'€fesimait»  vers  celui  qu'il  veut^  guérir  de^l'invaeion  du  ma)kii 
ei^ril  par  un  giêirte  ittî  pw  tbôâftpali  C'était?  mwtifèstè;.  Weu:^  qufe^ 


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ljaurei)3  'B'avAit  vji  nulle  p^r^,  îrcontimwt  à  J!e»)harr^Qi^;  mais 
gu^l  morc^u  que  le  démoaiaftue,  accroupi  ^r  te  sol  parmi  tes 
caiUojux  dxi  (îiheraial  Quelle, 3cteace.de  Tanatoxate  daos  les  IjjgA^ 
^  brisées  ,de  ce  coifps  disteflué,  tordu,  ;  ravagé  parûtes  puiseauces  de 
rablme  .et  .se,  débattant  spua  L'influence  victorieuse  de  Jésus  de.  Naza- 
reth 1  L'^lïreuxcoiubatfijue.te ciçl  et  Tenfer  sie livrent daus le^  mem- 
Jhre3  du  possédé,  .ainsi  gu'ep  un. champ ijctes,,  était  partout  ins/crit 
,avec  une^iugulière  étequeucQ„etdans,le  torse,  ^.  la  .mu3culatui;e  ,con- 
yulsée,  et  dans.run  des 4?jca3,. cachant, à  demi  te  face.par  un.mnuYe- 
^ment  de. honte  devant  le jguédssjçur , divin,  et  dans  lee  jjamb^>du 
,jnalade,  .ramenées,  comme  «'il  tentait,  uneflort  pour  se. mettre  .à^|[e- 
.noux.sans. qu'il  lui  fûtjpermis  d'y.réussir.^Et^puis  quel  pays^  que 
.cette  ValUe  ides  tomimu^c  où  «e  p^gsse  ,1a  scène I  Des  muraiÛos 
.blanches,  encore.des  murailles  blanche;^,. de  ce  blanc oru,  inteusjç,.qui 
nous  reporte  aux  ^ppintr.es  4umioew  tde  ,l!Orient  :  è^  Delacro^,  à 
Decamps,  ;à  Bida.*. 

/En  .dépit  de  te, médailte^ue  .venait  de  lui  .décerner  tejury,  Tjex- 
jposition. n'Avait, pas  enj(jorexlos,ses  piortes.que  .Lawen^,  dontU^^t 
ianxieux.icberchait  taujîaursi,  analysait. «ans fce$se  et, sa, manière  et 
ses  idées,  eut  l'intuition  de  tous  tes  défauts  de  son i œuvre.  —.Le 
démoniaque,  c'était  ça,. mais  Jésus  U*  T-^vecila»françhise,de  ceux 
)à.  qui  la  solidité  de .  tews  jreins  igarwtit  des  revanphos  ^tertensfis,  il 
.^  jugea  rsévj&pement. 

Une  après-midi  du  »mois.de  .janvier  d870,  ^  rue  .Xarann^,  .où  Lau- 

rens  s'était  installé  depuis  son  mariage,  nous, feuiUetÛGinst ensemble 

dans  l'atelier  te  Bible»de  Shenoor.  ,11  referma  le, livre, tout,  à  coup, 

jpr^saé,  après, te  vueide;plançbes,, dont  quclqMes^nfl6/*0ttt»|ort j"e- 

fmarquablesj.de  teireiun^reteur^urluiiTOême. 

r^.CÎQst. étonnant,  naexdit-ild^ité,' comme  te  téte/dMrCbwst.d^ 
.jn0ure.t(xu]ownsfaiblç,.vid§,»ia/?(prw2i^,  passez-moi  ce  motd!argot, 
.au  milieu  de  cQsxoQ^positi^ns  par^ci  par-là ,grandia^e$.  rÏQUtea  tes 
autres, figures j;^pir;ent  ^t. pensent,. eÛ«s  ontdâSJpo^mûnS(da^l^fia 
jpçi(i:ine,r.et.dape;te  tôte.un,cei;v:eau;  jûaUe-rià  n'^a  rien  dwièî^,tes 
.côte?». rien  derrièrArl^,os.du  front. 

---JlIon.ami,ril  e^t  iniiuiment,plu3rfecite,à'W 
,iamiliarité.avi8c  Jes  hommes  .gu'av^c  Dteu.  ,Ayec  tes  .bomow,  ^wms 
, av.ons, des  .contacts, de.réalité, qui ,nQUs  écteirentraivAicrfiieu,,  nojps 
.j^B4)(vi/vons.entr.etenirqujeides.wntacts.d'iimaginati 


-  Alors,  .i^eUm  vau?i,  «1  feudcait  »rwQwer,à  donner  me  M^iie 
Dieu  avec  le  pinceau? 

—  Voyez  où  en  est,  chez  nous  et  ailleurs,  la  peinture  religieuse. 

—  Elle  ne  brille  pas  en  effet  d'un  éclat  bien  vif.  Pourtant  cite  fut 
à  une  autre  époque  la  plus  complète  expression  de  l'art. 


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106  BETUE  DES   DEUX  MONDES* 

—  Je  ne  songe  pas  à  le  nier.  Fra  Ângelico,  Pérugin,  Hantegna, 
quelques  primitifs  flamands,  Van  Eyck  par  exemple,  quelques  Alle- 
mands, Albert  Durer  surtout,  furent  de  grands  peintres  religieux. 

—  Et  Raphaël?  et  Michel-Ange?  et  Titien?  et  Tintoret?  et  les  Yé- 
ronèse?  et  Ribeira?  et  Rubei^?  et  Rembrandt?  et  cent  autres?,. 

—  A  mon  avis,  ceux-là  se  contentèrent  d'être  de  grands  peintres. 
Certes,  je  ne  connais  pas  de  scène,  tant  de  l'Ancien  que  du  Nouveau- 
Testament,  où  ces  hommes  prodigieux  ne  se  soient  essayés,  et,  si  on 
ne  craignait  de  se  montrer  peu  respectueux  en  des  matières  si  déli- 
cates et  si  hautes,  on  pourrait  dire  qu'ils  ont  mis  une  singulière 
obstination  à  tourner  et  à  retourner  la  Trinité  sous  tous  les  aspects 
possibles.  Leur  œuvre  est  admirable,  sublime,  tout  ce  que  vous 
voudrez;  mais  dans  ces  splendeurs  incomparables  de  la  forme,  dans 
toute  cette  richesse  de  la  chair,  matée  par  les  sombres  doctrines  du 
moyen  âge  et  brusquement  ressuscitée  des  morts,  dans  ces  ron- 
deurs sensuelles,  ces  attitudes  absolument  humaines,  je  ne  saisis 
pas  la  moindre  trace  d'inspiration  religieuse.  La  renaissance,  vouée  à 
Tétude  de  l'antiquité  grecque  et  romaine,  chassa  les  anges  dont  les 
rêves  mystiques  des  cloîtres  avaient  rempli  le  monde;  il  n'y  eut 
plus  que  des  hommes  désormais. 

—  Et  c'est  avec  l'homme  que  l'art  doit  vivre? 

—  Uniquement  avec  lui...  A  moins  de  vouloir  condamner  l'art 
à  créer,  comme  vous  le  disiez  vous-même  très  justement,  des  fi- 
gures qui  n'auront  pas  de  poumons  derrière  les  côtes  et  pas  de 
cerveau  derrière  les  os  du  front. 

—  C'est  si  beau,  la  Bible  1  c'est  si  beau,  l'iîvangile! 

—  Vous  avez  raison.  Mais,  pour  interpréter  les  Testamens,  il  faut 
y  croire  2  voilà  le  difficile  par  le  vent  qui  souffle  au  xix*  siècle.  Un 
jour,  Michel-Ange,  regardant  le  Triomphe  de  la  Vierge  du  maître 
de  Fiesole,  s'écria  transporté  d'admiration  :  «  —  Ce  n'est  pas  pos- 
sible, il  faut  que  Fra  Giovanni  soit  allé  prendre  ses  modèles  au  pa- 
radis. »  —  Michel-Ange  ne  se  trompait  pas  :  Fra  Giovanni,  en 
effet,  avait  pris  ses  modèles  au  paradis,  car  sa  foi  lui  en  ouvrait  les 
portes. ..  Maintenant,  pour  en  revenir  à  ce  qui  vous  touche,  comme 
l'ardeur  de  vos  convictions  religieuses  ne  me  parait  point  assez  ro- 
buste pour  porter  votre  essor  jusqu'au  ciel,  au  lieu  de  vous  creuser 
la  tête  à  chercher  un  type  qui  vous  paraisse  représenter  Dieu,  son- 
geant aux  conditions  étroites  de  la  peinture,  imitez  les  maîtres  de 
la  renaissance  et  faites  franchement  des  hommes,  des  hommes  en 
chair  et  en  os.  Pour  les  fils  de  ce  siècle,  il  n'est  pas  d'art  en  dehors 
de  l'humanité... 


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LB  ROMAN   d'un   PEINTRE.  197 

XVII. 

Le  trait  dominant  du  caractère  de  Jean-Paul  Laurens  est  l'obs- 
tination. Quand  une  idée  a  fait  brèche  dans  son  cerveau,  la  discus^ 
sion  est  le  maillet  qui  enfonce  le  coin  plus  avant  dans  la  tête,  au 
lieu  de  l'en  arracher.  Quel  entêté  fut  Ingres  !  et,  pour  ne  pas  nous 
borner  aux  artistes  proprement  dits,  quel  autre  entêté  fut  La- 
mennais ! 

A  propos  de  l'auteur  farouche  des  Paroles  d'un  croyant^  il  me 
vient  un  souvenir  en  mémoire.  Comme  un  de  ses  amis  lui  signalait 
une  erreur  commise  dans  une  citation  au  troisième  volume  de 
V Essai  sur  l'indifférence  en  matière  de  religion  et  lui  offrait  ses 
bons  offices  pour  aller  recueillir  le  texte  véritable  à  la  bibliothèque 
Richelieu  : 

—  N'en  faites  rien,  lui  dit  Lamennais. 

—  Cependant... 

—  C'est  inutile. 

-^  Je  vous  en  supplie,  permettez  que  je  vous  éclaire... 

—  Je  vous  trouve  plaisant  de  vouloir  m'éclairer  1  interrompit 
Topiniâtre  Breton,^  se  fâchant. 

—  Pardon,  insista  l'autre,  toujours  courtois,  il  ne  s'agit  que 
d'une  citation  à  redresser,  et  je  ne  vois  là  aucun  motif  à  prendre 
les  armes.  On  ne  saurait  admettre  que  le  génie,  quand  il  cite,  soit 
autorisé  à  faire  des  citations  inexactes. 

Lamennais  regarda  son  interlocuteur  avec  ime  sorte  de  pitié  ;  puis, 
sans  se  préoccuper  le  moins  du  monde  de  tempérer  l'acre  ironie  de 
ses  paroles  : 

—  On  voit  bien  que  vous  ne  savez  pas,  vous,  ce  qu'il  est,  le 
génie!  Mon  cher,  le  génie  va  droit  devant  lui,  car  une  de  ses  condi- 
tions est  d'avoir  des  œillères. 

Toutes  nos  conversations,  tous  nos  débats  à  propos  de  la  pein- 
ture religieuse,  d'un  abord  si  difficile,  en  des  temps  où  l'analyse  a 
de  proche  en  proche  tué  la  croyance,  n'empêchèrent  pas  Laurens 
de  tenter  encore  un  tableau  religieux.  Maintenant  qu'il  avait  une 
famille,  que,  pour  subvenir  à  des  charges  nouvelles,  il  venait  d'ac- 
cepter courageusement  les  modestes  fonctions  de  professeur  de 
dessin  dans  les  écoles  municipales  de  la  Ville,  le  bruit  courut  que 
Tauteur  de  Jésus  chassé  de  la  synagogue^  par  sa  persistance  à  choisir 
des  sujets  tirés  de  l'Évangile,  faisait  sa  cour  à  l'administration,  la- 
quelle a  beaucoup  d'églises  à  meubler.  L'envie  essayait  sa  pointe 
mur  sa  chair.  Enfin  !.. 

Avec  Jésus  chassé  de  la  synagogue^  le  pas  fut  décisif,  et  désor- 


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198  BEVUS  DES  DEUX  MONDES. 

mais  il  devenait  impossible  de  ne  pas  compter  avec  Jean-Paul  Lau- 
rens.  L'œuvre  s'imposait  non-s«ilement  par  le  groupement  habile 
des  personnages,  fort  nombreux  vers  le  fond,  par  la  qualité  du  des- 
sin, d'une  merveilleiuse  précision  4e  contour  dans  UBe  Joule  où  les 
4êt6s  teDdent  à  se  confondre  dès  que  les  plans  divers  ne  s<Mit  pas 
(rigoureusement  marqués^  mais  aussi  par  l'éclat  très  vibrant  du  ton, 
que  le  jeune  artiste  n'avait  jamais  su  «nouter  k  ce  |>ûtkit.  0  jme!  la 
Hsouleur,  cette  fameuse  couleur  tant  >cfaerciȎe,  papce  qu'il  ai'^fit  pas 
de  peinture  en  dehors  d'elle,  la  couleur  était  trouvée,  on  la  IreûAÂtJ 
Le  type  du  Christ,  à  la  poursuite  duquel  nous  afvons  vu  Laurens 
is'acharner  dans  Marùir  >et  dans  Jésus  guérissant  un  4émûniaqu^^ 
Avait  été  découvert,  lui  aussi.  Ge  n'éiait  pdus  cel^le  figiu^e  pâle,  œ 
front  sans  pensée,  ces  yeux  hleus  sans  chaleur,  fiiiesque  sans  vie^ 
des  tentatives  premières.  Cette  fois  l'artiste,  s'arrachant  aux  théo- 
ries de  l'école,  qui  l'avaient  un  moment  asservi,  au  lieu  de  s'obs- 
tiner à  tourner  ses  regards  du  côté  du  ciel ,  qui  ne  répondait 
pas  à  ses  interrogations  répétées,  les  avait  tournés  du  4:ôté  de  la 
terre,  et  la  terre  lui  avait  répondu.  Il  s'était  souvenu,  au  moment 
d'esquisser  scaa  principal  personnage,  d'avoir  lu  quelque  part,  peut- 
^étse  dans  l'Évangile,  peut-être  <laDiS  son  bizarre  iDictiomiaire  Listo^ 
rique,  peut-être  dans  saint  Augustin,  que  «  iésus  était  le.plufô  beau 
des  enfans  des  hommes,  n  et,  coHune  rien  110-4)6$  ne  .saurait  être 
plus  divin  que  la  beauté,  en  réalisant  la  beauté,  juoa ami  Bvait,réa- 
liséDieu.  Jésus,  repoussé  de  la  tribune  où  il  vient  de .pïïoclamer  des 
vérités  éternelles,  redresse  la  tète  d'unaKHivemetut  aJtier  et  regarde 
k  multitude  soulevée  qui  le  menace,  av^ec  des  yeux  à  la  fois  tiers  et 
doux.  Toute  son  attitude  de  hautain  mépris^  tempéré  par  la  bonté 
d'un  Dieu  que  nul  affront  ne  saurait  atteindre,  fait  penser  laux  mots 
que  lui  prêtent  les  livres  saints  :  a  Misereor  satper  turbam^  j'ai  pitié 
-de  la  fouie.  »  C'est  pour  les  Juifs  exaspérés  que  Laurens  a  réservé 
les  vigueurs  étonnantes  de  sa  palette,  riche  désormais  de  la. gamme 
-conîplè^e  des  toms.  Le  personnage  vu  de  fprofil  qui^  de  son  bras 
tendu,  désigne  le  fils  de  l'artisan,  fiUus  fabri^  à  la  fureur  du  peuple, 
est  d'une  allure  superJae;  celui  qui  hurle  derrière  Jésus  impassibie 
et  reporte  involontairement  le  souvenu*  à  la  scène  ^grotesque  et 
sublime  de  la  crucifixion  de  Callot  a  une  incroyable  iatensité  de 
vie;  quanta  un  troisième,  quilève  leMton  surTikOHime-Dieu,  41 
est,  dans  cette  lutte  sauvage,  d'une  décision  qui  fait  frémir.  Une 
iSeufe  figure  ime  trouble  devant  cette  toile  déjà  puissante,  .où  iphsB 
d'rune.tète  s'enlève,  avec  uii  relief  que  l'artiake,  plus  daiûr,.Be  rdépas- 
serait  pas  aujourd'hui,  c'est  la  figure  du  ^and-prètre  assis  sur  .un 
banc  près  de  la  tribune,  tenant  sur  ses  genoux  te  livre  de  la  loi. 
^©ufiquoi  ce  èanc  nfest^lpaevide^?  Pourquoi  fautJJque,je.Teacontre 


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pdgté  Mk.  m^^effltrd  (jm  mie  Tsmbne  aux  wiBards  déclamatoires,  et 
vidfes  de  Jowpeaer,  auK  benshommes^  msupportablemeïit  creuxr  de 
Restout? 

Tout  fe  têmps^  que'  Jésus  ehassé  d&  la  m/nagogue  derrreura^  exposé; 
Jeao^Païul  Laurent  vécut  dtas  la  fièvre.  Son  tableau,  accroché  dans 
lar  sttHe  dû  fond-  o*i  le  public  ne  s'arrête  guère,  qu'il  traverse  seu^ 
lement  peur  sortir;  était  placé  très^  désavantageusement.  Comment 
le-  ftire  retirer  dfe  là? —  0  sainte*  cymaise,  refuge  de  tant  A' exempta 
aussi  inviolables  que  médiocres,  quand  me  sera-tMl  donné  de  t' ap- 
procher, de  te  voir,  *e  te  toucher? —  A  certaines  piqûres  de^  bons 
camarades,  jusque4à  fort  dédaigneux,  il  devinait  que,  pour  la  pre^ 
mière  fois,  il  avait  touohé^  juste;  mais  la  presse  se  taisait  ou  à  peu 
pï*Bi  QueV martyre*!' 


ÏYJIL 

L'horrible  guerre  de  1870  éclata.  Comme  chacun  de  nous^  Laa- 
rens,  chassé  de  son  atelier  par  des  préoccupations  poignantes,  vagua 
à  travers  les  rues,,  lisant  les  affiches,  lisant  les  journaux,  deman- 
dant aux  groupes  anxieux  des  nouvelles  des  événemens»  AiTreuses 
nouvelles!  la  patrie  gisait  à  terre  et  saignait. par  mille  plaies.  Pour, 
lui,  l'angoisse  que  nous  avons  tous  connue  après  les  défaites 
de  Reichshofien  et  de  Forbach,.  après  les  luttes  héroïques  de 
Gravelotte  et  de  Saint-Privat,.  se  compliquait  d'une  douleur  intime 
accablante.  Quand  le  prince  royal  de  Prusse,  dont  on  annonçait  la 
marche  sur  Paris,  aurait  investi  la  grande  ville,  que  deviendrait-il 
avec  sa  femme  à  peine  remise  d'une  crise  douloureuse,,  avec  son 
enfant  âgé  de  six  mois?..  S'il  filait  subir  les  privations  d'un  siège^ 
les  siens  succomberaient  certainement...  Il  vit  son  foyer,  né  d'hier, 
ce  nid  où  déjà  étaient  éclos  tant  de  rôves  d'avenir,  s' abîmer  dans 
le  désastre  du  pays,,  et  il  fut  épouvanté. 

Cependant  on  annonçait  les  derniers  départs  de  la  ligne  d'Orléans, 
qjil  d'un  jour  à  l'autre  risquait  d'être  coupée.  Un  soir,  Laurens 
s'^entassa  avec  sa  femme  et  son  enfant  dans  un  wagon  à  bestiaux  et 
partit  pour  Toulouse.  Puisqu'on  organisait  une  jeune  armée  là-bas,, 
une  fois  les  siens  en  sûreté,  on  ne  lui  refuserait  pas  un  fusiL..» 
Il  se  morfondit  de  longs  mois...  Les. mobiles  de  la  Haute-Garonne 
avaient  été  dirigés  vers  la  Loire,  et  on  parlait  d'y  envoyer  les  mobi- 
lisés; mais  les  régimens  de  mobilisés,  où  l'on  avait  versé  les 
hommes  mariés,  mal  instruits,. mal  équipés,  n'étaient  pas  dans  des 
conditions  à  faire  campagjie,-et  on  différait  sans  cesse  de  les  ea- 
voyer  à  l'ennemi...  Quel  chagjin.de ne  pas,ôtramis,àjnêmede.bciUei: 
quelques  cartouches  I 


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200  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Quand,  après  ces  douloureux  mois  d'exil,  Jean-Paul  Laurens  ren- 
tra à  Paris  et  voulut  se  remettre  au  travail,  il  hésita  sui^  le  sujet  à 
entreprendre.  Sa  tête,  avec  toutes  les  têtes  chez  nous,  ne  rêvait  que 
nouveaux  combats  ;  il  lui  semblait  impossible  que  quelque  glorieuse 
revanche  ne  nous  fût  pas  prochainement  réservée.  Non,  non,  la 
fortune  ne  pouvait  avoir  trahi  notre  pays  à  ce  point.  Sous  le  coup 
de  ces  rêves  tragiques,  à  travers  lesquels  il  entrevoyait  la  France 
guerrière  plus  grande,  plus  forte,  plus  puissante  que  jamais,  d'une 
pointe  hardie  il  crayonna  plusieurs  dessins  qu'il  jeta  à  la  foule 
comme  des  notes  de  son  patriotisme  enflammé.  Je  vois  encore  une 
bataille  de  Reichshoffen,  furieuse,  terrible,  avec  des  chevaux  em- 
portés, de  lourds  cuirassiers  couchés  à  terre,  des  blessés  héroï- 
ques, les  uns  se  relevant  sous  la  mitraille  qui  fauche  les  hommes 
ainsi  que  la  grêle  fait  les  épis  et  se  précipitant  à  la  lutte,  les 
autres  à  bout  de  force,  ayant  perdu  d'ailleurs  la  longue  latte  dans 
l'effroyable  bagarre,  montrant  leurs  poings  crispés,  leurs  faces  san- 
glantes à  l'ennemi  qui  s'avance  et  les  écrase  avec  la  précision 
implacable  d'une  machine  d'acier. 

J'ai  vu  également  rÉpée  de  Dieu^  composition  biblique  sévère, 
d'une  rare  élévation.  Jéhovah  perce  du  glaive  un  monstre  vomi  de 
l'abtme  qui  ose  lever  jusqu'à  lui  sa  tête  hideuse  d'oiseau  de  proie, 
hérissée  des  pointes  d'une  couronne  royale.  Le  sang  pleut  à  larges 
gouttes  de  toutes  parts.  Au  bas  de  cette  page  vengeresse  était  tracé 
ce  verset  :  «  L'heure  viendra,  car  il  est  écrit  :  Les  justes  luiront 
comme  le  soleil  dans  le  royaume  de  mon  père.  Que  celui  qui  a  des 
oreilles  pour  ouïr,  entende.  »  Mais  ces  nobles  préoccupations  de 
la  patrie  pliant  sous  des  revers  inconnus,  entamée  dans  son  unité 
sacrée,  devaient  engendrer  bientôt  des  œuvres  d'un  caractère  plus 
personnel  à  la  fois  et  plus  haut.  D'après  Laurens,  le  crime  de 
la  France  égorgée  sur  les  champs  de  bataille  avait  eu  deux  au- 
teurs :  l'empire,  qui  venait  de  déclarer  la  guerre  sans  avoir  rien 
fait  pour  la  préparer;  l'église,  qui,  nous  ayant  brouillés  avec  l'Ita- 
lie, l'avait  empêchée  de  voler  à  notre  secours.  C'est  de  cette  double 
pensée,  gonflée  des  irritations  de  la  défaite,  que  naquirent  et  la 
Mort  du  duc  dEnghien  et  le  Pape  Formose^  dont  j'ai  parlé  à  la  pre- 
mière page  de  cette  étude.  Pour  notre  artiste  exaspéré,  la  Mort  du 
duc  d'Enghien  c'était  l'empire  rendu  odieux  à  tous  par  la  vue  du 
guet-apens  de  Vincennes;  le  Pape  Formose  et  Etienne,  c'était  l'é- 
glise étalée  au  grand  jour  avec  ses  atroces  passions  intestines,  ses 
vengeances  monstrueuses,  ses  luttes  à  huis  clos  où  l'homme,  quand 
il  ne  monte  pas  aux  idéales  puretés,  aux  divines  douceurs  de  l'ange, 
descend  à  toutes  les  hontes,  à  tous  les  abaissemens,  à  toutes  les 
cruautés  de  la  bête.  Le  succès  fut  grand. 


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LE   ROMAN   d'un   PEINTRE.  201 

Avec  la  Piscine  de  Bethsaîda^  exposée  au  salon  de  1873,  Jean- 
Paul  Laurens  revint  à  sa  chère  peinture  religieuse,  essayée  à  plu- 
sieurs reprises  avec  des  chances  si  diverses.  Mais  cette  fois  c'était 
un  renouvellement.  Le  peintre  arrivait  d'Italie,  et  en  rapportait  le 
sentiment  de  sa  force.  La  vue  des  chefs-d'œuvre,  qui  diminue  les 
rachitiques,  les  achève,  agrandit  au  contraire  les  robustes  en  les 
révélant  absolument  à  eux-mêmes.  Dans  cette  œuvre  tout  à  fait  ori- 
ginale, on  ne  trouve  plus  ces  figures  encore  un  peu  minces  de  Jésus 
guérissant  un  démoniaque^  de  Jésus  chassé  de  la  synagogue;  elles 
sont  abandonnées  comme  ces  faux  amis  qui  nous  ont  trahis,  que 
nous  ne  voulons  plus  revoir,  et  l'artiste,  se  dégageant  pour  jamais 
de  la  gaine  étroite  de  la  tradition,  fait  en  avant  un  bond  démesuré. 

Rien  de  mieux  conçu,  de  plus  largement  exécuté  que  cette  page 
sobre  et  ferme,  d'un  accent  aussi  mâle  que  fier.  Autour  de  l'eau  de 
la  piscine,  qu'un  ange  de  tournure  michelangesque  agite  douce- 
ment, grouillent  vingt  personnages  dans  les  attitudes  les  plus  pitto- 
resques. Des  fonds  un  peu  noirs,  rendus  encore  plus  opaques  par 
l'ôinbre  qu'y  projettent  les  grandes  ailes  déployées  du  messager 
divin,  une  multitude  émerge  en  se  pressant.  Chacun,  se  souvenant 
que  ((  le  premier  qui  descend  dans  la  piscine  après  le  mouvement 
de  Feau  est  guéri,  »  pousse  son  voisin,  le  bouscule  pour  arriver. 
Oa  lit  sur  ces  têtes  de  malades,  tourmentées,  livides,  l'effarement, 
l'angoisse,  l'avidité  bestiale  de  la  vie.  Quelques-uns  de  ces  mal- 
heureux parviennent  à  se  débrouiller  de  la  tourbe,  et  touchent 
presque  l'eau  régénératrice.  C'est  pour  ceux-là,  sur  qui  tombe  la 
lumière  singulièrement  obscure  de  ce  lieu  sinisire,  que  Jean-Paul 
Laurens,  après  avoir  brossé  d'élan  les  physionomies  emmêlées  des 
profondeurs,  a  réservé  toutes  les  vigueurs ,  toutes  les  hardiesses  de 
son  pinceau. 

Quoi  de  plus  attendrissant  que  cette  jeune  mère  serrant  son  nou- 
veau-né sur  son  sein  tari,  au  moment  de  le  plonger  dans  la  piscine  ! 
Quoi  de  plus  touchant  que  ce  père  soulevant  dans  ses  bras  son  fils, 
que. gagne  la  mort,  pour  l'approcher  de  l'onde  sacrée!  Et  le  vieux 
paralytique  couché  à  droite,  au  bord  même  du  réservoir,  où  pour- 
tant il  ne  lui  sera  pas  permis  de  se  baigner,  son  infirmité  le 
clouant  sur  place  et  personne  dans  cette  cohue  étouffante  ne  son- 
geant à  lui  !  L'infortuné,  par  des  efforts  surhumains,  s'est  traîné 
jusque-là,  mais  il  lui  faudrait  quelque  souplesse  des  membres  à 
présent  pour  descendre.  S'il  bouge,  il  ne  peut  que  faire  une  chute 
et  se  noyer.  Il  n'est  pas  de  spectacle  plus  cruel  que  le  spectacle  de 
cette  misère  dédaignée,  foulée  aux  pieds  par  les  égoïsmes  environ- 
nans.  Afin  de  mieux  indiquer  cette  épouvantable  loi  de  la  conser- 
vation individuelle  qui,  dans  toutes  les  crises  sociales,  —  peste,  fa- 


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202  MEVUE  DES  DEUX  JCONDSS. 

mine,  guerre,  —  ravale  Thomme  au  niveau  de  la  brute,  Jean-Paul 
Laurens  a  retiré  de  la  foule  de  ces  infirmes  la  figure  de  ce  moribond  et 
Ta  en  quelque  manière  exposée  à  part.  Cet  isolement  où  il  confinait 
ce  personnage  capital  lui  a  permis  à  la  fois  de  produire  un  effet  très 
dramatique  au  point  de  vue  de  Tidée  qu'il  tenait  à  exprimer,  et,  au 
point  de  vue  de  Tart,  de  traiter  à  fond  le  morceau.  Le  paralytique, 
qui,  dans  un  suprême  sursaut  de  sa  macbine,^' est  bissé  sur  ses  deux 
coudes,  montre  un  torse  rugueux,  étudié  dans  ses  moindres  reliefs, 
dans  Taflaissement  maladif  des  muscles  appauvris,  avec  cette  ardeur 
tenace,  patiente,  que  Zurbaran  poussa  jusqu'à  la  rage.  La  tête  dou- 
loureuse, penchée  en  avant,  est  trouée  de  deux  yeux  inquiets,  obsti- 
nément fixés  sur  Teau  qui  guérit.  —  «  Ah!  si  quelqu'un  m'aidait  !...» 
—  Le  ventre  creusé,  les  cuisses  amaigries,  les  pieds  aux  bouffissures 
blafardes,  les  bras  arc-boutés  contre  le  sol  et  soutenant  avec  peine 
tout  le  poids  du  corps,  où  monte  à  tra.vers  le  treillis  des  nerfs  ap- 
parens  comme  des  ficelles  la  rigidité  cadavérique,  ont  été  observés, 
fouillés,  traduits,  mais  sans  minutie,  abondanuneot,  .grassemeat, 
puissamment. 

XIX. 

Cependant  Jean-Paul  Laurens,  qui  venait  d'être  l'objet  de  dis^ 
eussions  retentissantes^  ces  orages  qu'ont  essuyés  tous  l'es  grands 
talens,  par  une  souplesse  merveilleuse  de  son  organisation,  aban- 
donna tout  à  coup  las  sujets  terribles  jusqu'à  l'épouvante  où  il 
s'était  complu,  et  parut  se  rasséréner.  Le  salon  de  1874  nous  le 
montre  en  effet  doux,  affectueux,  presque  tendre, avec  le  Cardinal^ 
le  Portrait  de  Marthe^  SaiiU  Bruno  refusant  les  offrandes  de  Uogcr 
comte  de  Calabre. 

Certainement  ce  cardinal  tout  rouge,  s'enlevant  sur  le  rouge  avec 
des  saillies  hors  du  cadre  qui  lui  dorment  une  étonnante  iiuenslté 
de  vie,  a  l'aspect  plus  redoutable  que  rassurant,  et  sa  tête  dure  e$t 
moins  débonnaire  que  menaçante.  Mais  quel  vis^e  charmant, 
en  dépit  d'une  vague  expression  de  souffrance,  que  le  portrait 
de  Marthe!  II  y  a  là  des  touches  d'une  légèreté,  d'une  grâce,  d'un 
velouté  adorables,  et  si  le  Cardinal^  par  son  âpreté  sauv^gQ,  n^e 
rappelle  ces  rudes  hommes  d'église  comme  Carav^ge  errant  en, pei- 
gnit plus  d'un  chez  les  chevaliers  de  Malte,  le  Portrait  de  Murthe^ 
par  sa  distinction  sans  apprêt,  fait  défiler  devant  mes  yeux  U  troupe 
charmante  des  infantes  de  Vélasquez. 

Toutefois  l'œuvre  principale  de  cette  année  iutie  SaùU  Jirurufy 
vaste  toile  destinée  à  une  4es  églises  4e  Paris. 


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EÉT  tOlïÉSf  B'mr  PEINTRE.  808 

Softw  fe  porche  roman  (Tun  antique  monastère,  un  groupe  de 
chartreux  se  tîenf  debcrut.  S*mf  Bruno  est  posé  un  peu  en  avant.  Le 
mouvement  par  feqùel  i!  détourne  la  tête  pour  ne  pas  vofr  h  pn>- 
fusion  d'objets  précieux  que  les  envoyés  du  comte  de  Calabre  dé- 
posent à  ses  pieds,  et  le  geste  de  ses  deux  mains  (piî  repousse  ces 
richesses ,  sonrt  d'une  sincérité ,  d'une  justesse  incomparables. 
Conrmenooffsomnies  loin  de  Gîrodet  et  de  l'attitude  déclamatoire  jus^- 
qvi*au  ridicule  quTT  impose  à  Hippocrate  refusant  les  prôsens  tf  Ar^ 
taxercès!  Maïs  JeaiJ-Paul  Laurens,  dont  le  caractère  profond  ne  re^ 
pousse  pas  une  pointe  d'ironie,  s'est  gttdé  de  ne  pas  compatir  à  la 
faiblesse  humaine  et  de  nous  faire  des  saints  de  tous  ses  religieux. 
B  en  est  un ,  caché  juste  derrière  Bruno,  qui  coule  un  regard  de 
convoitise  vers  les  aiguières  d'argent,  tes  burettes  d'or,  les  plats 
niellés  de  rayures  éclatantes,  tes  coffrets  étîncefans  de  pierreries. 
Celui-là,  comme  Fatteste  son  visage  d'adolescent,  est  sans  doute  un 
tiovice  qm'  n'a  pas  dit  encore  adieu  à  toutes  les  vanités  humaines, 
qui  cherche  encore  w  ce  détachement  dans  ht  mort  du  cloître,  »  ainsi 
que  s'exprime  saint  Benoit  dans  une  lettre  à  sa  soeur  Scholastique, 
ot  tes  autres  sont  parvenus. 

Les  députés  du  comte  Roger  sont  traités  avec  la  simplicité  large 
des  vrais  peintres  qui,  loin  de  ruser  avec  la  diffîcuhé,  vont  droit  i 
elte  et  la  surmontent  naïvement  par  la  vertu  unique  du  don.  Je  ci- 
terai la  figure  inclinée  devant  saint  Bruno,  la  barrette  à  la  main. 
Quelle  nobIe*»se  dans  Tattitude  de  ce  seigneur  se  courbnnt  pour 
parler  à  un  saint,  et  avec  quel  art  ce  personnage  est  drapé  dans  son 
aropte  robe  de  velours  lert  où  la  lumière  ruisselle  à  flots  !  Du  reste 
la  lumière,  partout  épandue,  est  un  des  charmes  de  ce  tabteau.  Il 
faut  voir  le  caractère  communiqué  par  l'in^lacable  ciel  de  Cahibre, 
que  ne  traverse  pas  le  plus  mince  nuage,  à  l'architecture  des  cloî- 
tres, aux  murailles  élevées  du  couvent,  percées  çà  et  là,  irréguliè- 
rement, de  fenêtres  étroites  comme  des  meurtrières,  trous  noirs 
sor  un  blanc  cru  aveuglant. 

Saini  Bnmo  refttsant  les  offrandes  de  Boger  eomte  de  Calabre^ 
où  pour  la  troisième  ou  quatrième  fois  Jeal^•PauI  Laurens  touchait 
juste,  lui  mérita  la  croix  de  chevalier  de  la  Légion  d'honneur. 

Pour  peindre  cette  sombre  toite  qu'il  a  intitulée  :  le  Pape  For- 
mose  et  Etienne  VII^  Jean-Paul  Laurens  avait  dû  ouvrir  l'histoire 
ecclésiastique  ;  il  y  prit  un  goût  décidé  et  revint  souvent  à  ce  Kvre, 
Les  luttes  violentes  des  papes,  d'abord  simples  évoques  de  Rome, 
pour  asseoir  teur  domination  sur  la  ville,  leurs  efforts  persistans 
pour  l'imposer  au  monde,  les  guerres  où  ils  avaient  du  s'engager 
pour  soutenir  teurs  prétentions  exorbitantes  à  la  possession  de  la 
terre,  \()q[tieliie^  leutraiait  downée  en  gttrâ'e;'  »  diaprés  les  mots 


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ZOh  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

hautains  d'Innoœnt  III,  le  trône  de  Pierre  s'élevant  au-dessus  de 
tous  les  trônes  dans  les  mêlées  obscures  et  sans  trêve  du  moyen 
âge,  tout  cela  tenait  haletante  la  pensée  de  notre  artiste,  ouverte 
désormais  à  la  compréhension  des  grandes  choses  humaines,  des 
spectacles  compliqués  de  la  vie. 

Mon  ami  prit  un  intérêt  immense,  et  de  tout  son  cerveau,  et  de 
toutes  ses  entrailles,  à  suivre  l'idée  catholique  se  répandant  des 
bords  du  Tibre  aux  extrémités  de  l'univers,  domptant  les  peuples, 
brisant  les  rois,  pliant  les  volontés,  broyant  les  résistances  sur  son 
passage  u  comme  la  meule  fait  le  froment.  »  Que  de  tableaux  il 
entrevit  à  la  lueur  de  ces  coups  de  foudre,  dont  la  papauté  ne  se 
montra  jamais  avare  pour  protéger  les  intérêts  du  ciel,  qu'à  toutes 
les  époques  elle  se  plut  à  confondre  avec  les  intérêts  misérables  de 
sa  puissance  et  de  son  orgueil  I  Dans  ce  combat  furieux  des  souve- 
rains pontifes,  les  bras  toujours  levés  pour  pétrir  le  monde  à  leur 
guise  et  lui  imposer  leur  empreinte,  un  sujet  parut  attachant  entre 
tous  à  Jean-Paul  Laurens  :  V Excommunication.  Rome  excommu- 
niant les  princes,  excommuniant  les  nations,  suspendant  les  affaires 
humaines,  arrêtant  la  vie  dans  les  pays  avec  lesquels  elle  entretenait 
des  *  démêlés,  quelle  page!  Il  fouilla  notre  histoire  nationale  et  p3Î- 
gnit  coup  sur  coup,  la  colère  au  bout  du  pinceau,  deux  œuvres  qui 
constituèrent  son  exposition  de  1875  :  r Excommunication  de  Ro- 
bert le  Pieuxy  —  Vlnterdit. 

Avec  Robert^  nous  sommes  dans  une  salle  du  palais.  Cette  salle, 
de  proportions  monumentales,  large  comme  une  église,  paraît  en- 
core plus  vaste,  vidée  qu'elle  vient  d'être  par  la  foule  des  courti- 
sans et  des  varlets.  Tout  à  l'heure,  le  roi  et  la  reine,  seuls  main- 
tenant dans  ce  désert,  assis  sur  le  trône  en  des  attitudes  de 
consternation  et  de  désespoir,  se  réjouissaient  au  milieu  de  la  cour 
en  fête,  bruissante  comme  une  ruche,  se  complaisant  aux  joyeux 
devis.  Quelle  catastrophe  est  donc  survenue?  Pourquoi  ce  sceptre 
par  terre?  Pourquoi  ces  bancs,  où  les  coussins  de  velours  gardent 
encore  les  empreintes  molles  des  grands  officiers  et  des  belles  dames, 
apparaissent-ils  dépeuplés  ?  Que  signifie  ce  cierge,  long  comme  un 
cierge  pascal,  renversé  brutalement  de  son  haut  chandelier  de  cui- 
vre, bavant  sa  cire  fondue  sur  les  dalles,  empestant  l'air  de  sa  fumé^? 
L'église  est  passée  par  là. 

En  effet,  à  droite,  dans  l'ombre  transparente  d'un  arceau  à  plein 
cintre,  disparaissant  des  personnages  vêtus  d'habits  sacerdotaux. 
En  avant,  la  croix,  portée  par  quelque  moine  qu'on  ne  voit  pas  ; 
puis  un  religieux  en  simple  bure;  puis  un  prêtre  en  dalmatique; 
puis,  fermant  le  cortège,  mitre  en  tête  et  crosse  en  main,  enve- 
loppé d'une  chape  aux  plis  onctueux  et  lourds,  le  légat  a  latere^ 


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LE  ROMAN  D  UN   PEINTRE.  205 

cet  exécuteur  des  hautes  œuvres  de  Rome,  qui  se  retire,  après  avoir 
terrassé  Fennemi  de  la  puissance  divine,  lentement,  majestueuse- 
ment, dans  la  pompe  splendide  d'une  procession.  De  Texcommuni- 
cation  du  roi,  coupable  d'avoir  épousé  sa  parente  malgré  les 
défenses  canoniques,  découlaitnaturellement  l'interdit  du  royaume, 
qu'il  fallait  délier  de  son  prince  à  tout  prix. 

Jean-Paul  Laurens,  dans  une  seconde  page  beaucoup  plus  âpre 
de  ton  que  la  première,  mit  un  acharnement  féroce  à  représenter 
dans  quel  effroyable  désarroi,  dans  quel  anéantissement  pire  que  la 
mort,  la  papauté  était  capable  de  précipiter  le  pays  qui  lui  résistait, 
qui  osait  se  rebeller. contre  le  ciel.  On  parle  des  paysages  de  Salva- 
tor  Rosa,  de  l'énergie  sauvage  que  déploya  cet  artiste  original, 
amant  de  la  nature  farouche,  bouleversée;  mais  qu'est  cette  horreur 
comparée  au  spectacle  de  tout  un  peuple,  naïf  dans  sa  foi,  attendant 
devant  ses  temples  fermés  l'heure  de  se  réconcilier  avec  son  Dieu, 
hurlant  miséricorde,  se  déchirant  la  poitrine  au  milieu  des  sanglots? 
Qu'est  cette  énergie  comparée  au  sentiment  de  haine  furieuse  que 
suscite  dans  l'âme  la  vue  de  cette  jeune  fille  morte,  couronnée  de 
roses  virginales,  attendant  un  fossoyeur  qui  ne  doit  pas  venir,  car  le 
cimetière  est  clos  lui  aussi  et  la  terre  sainte  est  défendue  aux  morts? 
En  vérité,  voilà  un  sublime  paysage.  Celui-là  n'est  pas  fait  de  roches 
éboulées,  de  cavernes  infernales,  d'épouvantables  cataclysmes  sur- 
venus dans  les  vallées,  sur  le  haut  des  monts;  celui-là  est  fait  d'un 
simple  pan  de  mur,  d'une  simple  croix  de  bois,  d'un  simple  coin  de 
terre  ;  mais  ce  mur,  cette  croix  de  bois,  cette  terre,  sont  imbibés  de 
larmes,  imprégnés  de  tous  les  désespoirs,  de  toutes  les  misères  de 
la  vie,  et  nul  ne  les  regardera  qui  ne  sente  incontinent  se  mouiller 
ses  yeux. 

Du  jour  où  Jean-Paul  Laurens  eut  exposé  Vlnterdity  il  fut  mani- 
feste que  notre  école  possédait  non  pas  seulement  un  peintre  d'une 
vigueur  exceptionnelle,  mais  un  penseur  hardi,  inquiet  de  voies 
nouvelles,  soucieux  de  dégager  son  art  des  sujets  piteux  où  on  le 
ravale,  pour  l'élever  à  des  manifestations  intellectuelles  dignes  de 
lui,  plus  hautes  et  plus  complètes. 

Le  salon  de  1876  nous  montre  Jean-Paul  Laurens  identique  à 
lui-même;  le  seul  progrès  à  constater  avec  François  de  Borgia  de- 
vant le  cercueil  d'Isabelle  de  Portugal  et  le  Portrait  de  l'artiste^ 
c'est  un  parfait  équilibre  des  forces.  De  la  longue  pratique  du 
travail,  de  l'expérience  absolue  de  la  palette,  de  la  connaissance 
entière  du  sujet  traité  résulte  enfin  l'harmonie.  Plus  de  heurts,  de 
disparates,  de  hasards;  la  beauté  se  dégage  naturellement,  sans 
secousses,  comme  d'elle-même,  du  dessin,  de  la  couleur,  de  tous 
les  moyens  d'art  arrivés  à  leur  épanouissement. 


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«  L'^mpei^tïf  Gharies-Quiiït  a  chargé  Frtittçoife  d^  Bl3t*gitt>  tfateP 
côttipagner*  à^  Grenade  le  corps  de  T  impératrice  '  lâiife'd'le.  A^s^lèt 
cérémonie  defs  flinémillesj  Erawçois  fait'  otivrif  Ië'ctet*fciieSl'afm»d0 
teconnaîtiiB  le'oadavre^destt  soUvefa4he*défûme.  A  la  Vue'de  ctB'vi^ 
sage  autrefois  plein  d^attt^îts,  à  préscfn t' défiguré^. éé)y 

Ainsi  s'exprime  le  livretl 

Quel  drame  que  dette  stèWe^P 

François  de  Borgiaf,  debout  devant'  1«  çettueil» ouvert v  se'  dé^- 
côuvi^e  respectueusement*  et  regarde.  Séfe^  traita»  immobiles^  tt^iH^ 
sèftit,  en  dépit  d'un  effbi*f  de  la  volonté-,  un  atfendfiasfemfent  mêlô 
d'effroi.  Il  a  connu'  rimpératrtce  si  belle !^  —  Oh!  épouvantable 
néant;  impénétrable  inconnu' où' nous  dèfvonsr  tous  chavirer!  —  Pav 
Texpression  que  l'artiste  a  sudormer  à  cette  tête,  que  ravagent  in^ 
tërieurement  les  idées  sinistres  de  la  fin  de  toutes  les  choses  et  de 
tous  les  êtres,  nous  devinona  les  réstolutiotfs  suprêmes  que  va 
prettdt^e  l'envoyé  dé  Gharles^uînt'  et'  qui  un  jour  liei  détacheront 
du  monde  à  jamais.  A  côté  de  cette  figure' assombrie  de  François 
de  Borgia;  préoccupé  de  renoncement,  se  détache  le  visage  aimable 
de  sa'  très  jeune  femme,  minois  frais  et  charmant,,  rond  comme  le 
minois  d'un  enfant.  Chose  singulière;  — ^et  comme  (Jette  expression 
est  bien  de  la  jeunesse,  qui  proteste  contre  la  mort,  qui  ne  veut 
pas  croire  à  la  mort!  -^  dans'  l'attitude  de  ce  personnage,  retevé 
d'un  costume  éclatant,  il  y  a  plus  de  curiosité  que  de  terreur: 
L'archevêque  de  Grenade,  qui  vient  de  donner  la  deraière  ab- 
soute dans  ^immense  cathédrale  aux  arceaux  mauresques,  encore 
toute  flambante  de  la  lueur  des  cierges,  ttoute  parfumée  de  l'odeuï* 
de  l'encens,  l'archevêque  de  Grenade  occupe  le  côté  gauche  du  ta*- 
bleau,  dans  une  pose  majestueuse  et  recueillie.  Quel  parti  habile 
Laurens  a'  tiré  de  la'  mitre  d'argent  et  de  la  chape  noire  de  ce 
prélat  penché,  récitant  l'office  des  morts:  In  ptiradimim  dedw- 
cant  eam  atigetiL.  Ces  notes  discrètes  forment  le  plus  heureux 
contraste  avec  le  luxe  dés  candélabres^  dés  cierges'  armoriés,  des 
tabourets  galonnés  d'or  qui  environnent  l'impératrice  défunte,  avec 
les  chiffons  de  soie,  les  velours  écarlates  qui  débordent  le  cerï* 
cueil  étalé,  surtout  avec  la  robe  de  brocart  ruisselante  dis^  perles, 
dans  laquelle  lisabelle  se  raidit,  prise  comme  en  une  gaîne  de  mé* 
tal.  Cette  simplicité  dans  la  vie  d'un  côté,  cette  richesse  dans  la 
mort  de  l'autre,  sont  d'un  effet  tragique. 

Le  portrait  que  Jean^Paul  Laurens  a  peint  de  lui-même  pour  la 
ville  de  Florence  est  un  morceau  de  premier  ordre.  Peut-être  y 
eut-il  de  l'a  maladresse  à  exposer  ces  quelques  pouces  de  peintune 
magistrale  en  même  temps  que  Franç&is  de  Borgia  devoM  fe  eer^ 
cueil  d'Isabelle^  car  ils  détournèrent  un  peu  l'attention  de- cette  dei»> 


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lùère^ œuvre. QtDttanquèrent  de.lui,pomr  coup.  Après. la ,Pw<:i»f  de 

Beihsaiday  \a  JUort,4u.,duc.d*JS^ghieny  Saint  Bnuko ^refnmiU  iks 

offrande  de, Boger  comiede\C^abt?eyQn,sàwùi  de  qiioi4»>^reiarU3le 

éxm  Cfp^ble  en  fait  d'fai$iaire.  ;MaÎ8<#ii,.^aoR9it  ce  i(|ue  ^devioo- 

,draieot  ses  facultés  .deiaog«e<haWiMQ,jle  jour, oi^^ au  liWfde^se .dé- 

^plqyer  isur  de .Urgiçs  .surfaoes,  d^as  .wnetwôlée  fUMii&ie.deipei^m- 

]^e^,.eIIes(SQiaieat  çoodamoéesiaux idîrnan$ioos  d'iW^peutcadfe, 

à  une  tête  unique  qu'il  faudrait  serrer  .detfirè^,  àt  laquelle  il.fAudcait 

tîo^riu^er  à  chaque  .touche  k  vie  ,pDQpi;e  4u  i»iodèle,,la  ^vie  que 

<^liacun( peut  juger.. le, /?or/r«iïd^  Mmthe^\\erPoNmit4eJl^F.  F., 

malgré  le  chtarme  du  premier,  la  conseieiKe  du  :  second,  n'^vraient 

,pas.  convaincu  le  pubUcdes-Cban^ps^Élysées,,  les  artistes. priucipalo- 

wenî,.fort  difficiles  à  hou  droit.  Ceite  fc^is  Tépreuve  fut  concluante  : 

,j9n  parla  de  la^précision  si  savante  ,d*Hoilbeitn,  du  coloris  si  chaud 

de  ïUien;  la  presse,  devant 'CieHPCofiluîélancQUque  et,  fier,  fut  una- 

lunxe  .à  j^pplaudir,  et  J^n-J^^uLLaur^s,  pour  avoir  niarquié  d*w 

trait  déÂôitif  sa, phy$ÎQa9^e,  compta  uœ  victoire  de ^ plus.  rHais 

François  de  Boryia  et  le  portrait  de  l'auteur  oe,Q<«i$Uu*èrentî pas, 

en  d876,  toute  rexpositioude) notre  peintre.. ild^ona -en «eulre^ orne 

dessins  qui  soint  autant  de  cocnpositionsiU-èsorigiuales.Cefi  dessins, 

destinés  à  illustrer  uue  édition  nouvelle. de i l/wi/i^iVw . <te  J^w«*- 

C/irisiy  par  im  parti  pris  étrange  de  L- artislç,.  résolu  à  choisir  ses 

sujets  en  dehors  du  livre  qu!il  s'agit  <  de 'faire  ivalwr,  forment  une 

œuvre  des  plus  remarquables. 

r  Quand  on  est  habitué  à  rendre<la  ebaârdes  viviaosiet  des  morts, 
que  réaliser  avec  V/mii/Uion,  cet  éJan  mystique  verSila  patcie^/^ 
leste,  ce  terrain  fait  de  nuages  où  les  pieds  nwrtels  efifonoeilt,«'OÙ 
l'âme  seule  peut  reposer  ison. vol 7  Laurens,  troublé,  enlevé  par  la 
Jeclure  de  ceriaius  :  chapitres  radmii^ables,  un  nvonaentiav^t^oolu, 
en  un  coin  de  sa  QervelIe,désorii)ais  uniquement  ouverte  «aux  ohcises 
qui  s^nt  de  l'humanité,  découvrir  {quelque  noble  et  belle  figuce' de 
ja  Foi,  de  la  Chasteté,  delà  Reljgioq,  de  L'Humilité.  iHéJasI  joes 
ombres  lumineuses ,  entrevues, dans  un,  rôve,  s'évanouissaient  dès 
.fpi'il  essayait  de  les  serrer  dans  des  lignes,  de  less  arrêter  daas  une 
forme,  de  les  animer  :d'uûe  couleur.  Le  divin,  ^à  son  grand  en- 
uni,  lui  demeurant  iutajpgiblq,  iliiucliua  vers  l'humain,  que  aes 
doigts  pouvaient  saisir. 
L'histoire  ecclésiastiquer figurait  toujours  dans  sa  bibliothèque;  il 

a  rouvrit  et  y  moissonna  à, pleines  mains.  A  propos  d'un  verset  4e 
ÏJmiianonsur  «  la  Siciqn^  des  choses  divines,  »  il  montra  ^saiat 
ïbwnas  d'Aquin,  le  ,plus  -vaste,génie  de  l'église,  écrivant  la  Somme 
iAAt/o^i^//^  dans, saimodeste  cellule  de  religieux;  à  propos  ;  d'-une 

ligne  sur  u  l'ambition  des  hommes,  »  il  (SlMii^maa^ÀjUcmiW^f^âqu^ 


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2aS  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  Toul,  auquel  Hildebrand,  qui  doit  être  un  jour  le  grand  Gré- 
goire VII,  alors  simple  moine  à  Cluny,  reproche  d'avoir  accepté  la 
tiare  de  Tinfluence  de  l'empereur  d'Allemagne,  au  lieu  de  la  rece- 
voir de  l'autorité  légitime  de  l'église;  après  un  mot  sur  «  le  remords 
que  le  crime  laisse  dans  les  cœurs,  »  il  ressuscite  Marianne,  femme 
d'Hérode  le  Grand,  et  cette  ombre,  débarrassant  ses  bras  des  liens 
qui  les  retiennent  captifs,  fait  voir  à  son  meurtrier  la  blessure  sai- 
gnante qu'elle  porte  au  flanc. 

La  route  une  fois  ouverte  à  travers  l'histoire,  les  sujets,  qu'il 
ne  s'agissait  plus  que  de  relier  au  texte  par  le  fil  ténu  d'un  rap- 
prochement, abondèrent,  et  Laurens  se  jeta  dans  la  mêlée.  Quelles 
jouissances  il  éprouvait  à  se  promener  ainsi  à  travers  les  âges,  à 
toucher  telle  ou  telle  figure  de  son  choix,  car,  Y  Imitation  dé- 
veloppant devant  lui  les  perspectives  morales  sans  bornes ,  toute 
l'humanité  lui  appartenait  avec  ses  élévations  et  ses  abaissemens, 
avec  la  mer  immense  de  ses  passions,  où  il  lui  était  donné  de 
plonger  à  plaisir  I  Désormais  il  avait  toute  liberté  de  faire  grand, 
et  il  fit  grand  en  effet. 

En  crayonnant  la  charge  fameuse  de  nos  cuirassiers  à  Reichshof- 
fen,  Jean-Paul  Laurens,  encore  tout  allumé  par  nos  désastres  de  la 
veille,  entrevit  pour  la  première  fois  le  sujet  de  t État-major  au-- 
trichien  devant  le  corps  de  Marceau;  mais,  plus  fjuniliarisé  avec  les 
choses  pittoresques  de  l'église  :  les  mitres ,  les  chapes,  les  encen- 
soirs, les  croix,  qu'avec  les  accessoires  redoutables  de  la  guerre  : 
les  costumes  de  cent  couleurs,  les  sabres,  les  fusils,  les  canons,  les 
chevaux,  il  n'osa  pas  essayer  la  peinture  militaire  sans  une  étude 
préalable  et  attendit. 

Une  occasion  ne  tarda  pas  à  se  produire,  qui  le  ramena  à  son 
idée  et  réveilla  toutes  ses  envies  :  l'administration  des  beaux-arts 
venait  de  lui  confier  la  décoration  d'une  des  coupoles  du  palais  de  la 
Légion  d'honneur.  Pour  réaliser  son  œuvre,  qui  devait  être  l'insti- 
tution de  Tordre,  Jean-Paul  Laurens  se  procura  quantité  de  livres; 
il  les  lut  avec  avidité  et  bientôt  présenta  un  projet  qui  fut  agréé. 
Sur  les  degi'és  d'un  amphithéâtre  immense  sont  assis  le  premier 
consul,  fondateur,  les  grands  chanceliers  Lacépède,  Mortier,  Mac- 
donald, Exelmans  en  brillans  uniformes;  puis,  au  centre  de  la  cou- 
pole, dans  l'azur  du  zénith,  une  femme  superbe,  déployant  ses  bras 
nus,  écrit,  sur  un  grand  livre  que  lui  présente  un  génie  aux  rac- 
courcis énergiques,  les  noms  rayonnans  des  élus.  Cette  décoration 
sobre,  d'une  ordonnance  habile,  avec  ses  figures  plafonnantes,  ra- 
ma&sées  pour  ainsi  dire  en  quelques  lignes  maîtresses,  est  d'un 
effet  tout  à  fait  noble  et  n'est  pas  sans  grandeur.  Mais  Jean-Paul 
Laurens  pensait  à  Marceau, 


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LE   ROMAN  DUrf  PEINTRE.  209 

Un  jour,  traversant  une  rue  étroite  du  quartier  Saint-Victor, 
le  rendez-vous  habituel  des  modèles,  notre  peintre,  qui  mar- 
chait front  baissé,  absorbé  par  les  visions  de  son  rêve,  releva  par 
hasard  la  tête.  Devant  lui,  à  deux  pas,  se  tenait,  dans  une  pose 
à  la  fois  élégante  et  robuste,  un  garçon  magnifique,  son  visage 
pâle  encadré  de  splendides  cheveux  noirs  bouclés.  Évidemment 
c'était  quelqu'un  de  ces  admirables  enfans  des  Abruzzes  comme 
l'Italie,  la  terre  éternellement  féconde  de  la  beauté,  en  produit 
tant  pour  nos  ateliers  de  Paris. 

—  Ah  !  s'il  avait  des  cheveux  roux,  quel  Marceau  I  se  dit  Laurens. 
Puis,  ayant  encore  une  fois  examiné  ce  jeune  homme  immobile, 

beau  comme  un  antique,  au  bord  de  ce  trottoir  parisien  : 

—  N'importe!  je  l'arrête  et  je  m'y  mets,  continua-t-il,  fasciné. 
Le  lendemain  il  commençait  V État-major  autrichien  devant  le 

corps  de  Marceau. 

Dans  une  salle  à  hautes  boiseries  dans  le  goût  de  Louis  XVI, 
contre  un  de  ces  paravens  jaune-serin  si  communs  au  siècle  dernier, 
un  lit  a  été  dressé  à  la  hâte  sur  des  bancs  trapus  et  lourds.  Marceau, 
habillé  de  son  riche  uniforme  aux  brandebourgs  d'argent,  la  main 
droite  à  la  garde  de  son  long  sabre  recourbé,  est  étendu  là.  A  la 
beauté  surhumaine  de  son  visage,  à  l'aisance  parfaite  de  son  attitude, 
au  calme  merveilleux  de  ses  membres  demeurés  souples  dans  la 
mort,  on  dirait,  non  d'un  général  en  chef  tué  dans  la  bataille,  maïs 
d'un  jeune  dieu  endormi.  Cette  tête  a  la  pâleur  et  la  sérénité  du 
marbre  ;  elle  est  visiblement  faite  pour  l'immortalité. 

Au  chevet  de  ce  lit  rustique,  dont  les  couvertures  à  ramages 
criards,  l'oreiller  bouffant,  ont  les  reliefs  de  la  réalité,  se  tient  Kray, 
«  ce  vieux  et  respectable  guerrier,  »  pour  employer  les  expressions 
du  Rapport  officiel  du  21  septembre  1796.  Kray  e5t  assis,  le  front 
appuyé  contre  son  poignet  droit,  qui  serre  un  mouchoir  où  coulent 
des  larmes  silencieuses  ;  le  poignet  gauche  se  crispe  frénétiquement 
sur  l'un  des  genoux.  Cette  figure,  la  plus  importante  assurément 
de  l'ouvrage,  est  peinte  en  pleine  pâte,  avec  la  puissance,  la  pro- 
fondeur, le  faire  audacieux,  l'énergie  indomptable  de  Géricault, 
le  peintre  rude  des  soldats.  Au-dessus  de  ce  personnage,  dont 
Vassiette  franche,  admirable  de  naturel,  provoque  l'émotion,  se 
dressent  les  deux  médecins  militaires,  plastronnes  de  velours  gre- 
nat, qui  ont  soigné  le  général.  L'un  d'eux,  courbé  par  l'amertume 
d'une  perte  irréparable,  étouffe  ses  sanglots  derrière  l'oreiller  du 
mort  ;  quant  à  l'autre,  il  montre  une  face  bouleversée  par  un  chagrin 
immense,  mais  cette  face  ne  sait  pas  pleurer.  Ce  contraste  entre 
la  douleur  qui  s'abandonne  et  la  douleur  qui  se  maîtrise  est  d'un 
effet  poignant* 

SDMI  ZXTMI.  —  1878i  14 


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Cependant,  tandis, que  de  .ce  côté-ci  ,du  .tableau. se. passe  une 
jscène  de  conaternation  muette  qui  serre  le  cœui:,  de,l!autjpe<içôtéae 
.passe  nue  scène  d'un  aaraotène  tout.aussi  attendrissant,  r  mais  «  plus 
.dou;c.  L'acchiduc  .Charles  na  reû4u  Je  corps.de  Marxzaau  qu'Alla 
.ûonditiou,  glorieuse  pour  nous,  qu'il  lui  serait  permis  d'a^si$l»r,aux 
funérailles  du  général  en  .chef. de  l'armée  françaiae.  Donc.avaut 
Ja  cérénvonie,  Charles  défile  avec,  «on  étatnpfiajor  de^wait  celui  qui 
iïant  de  fois  l'atenu  en.écheç,.t3ût  de  foisilui  a.iniljgé  la  défei^e. 
L'attitude  de  l'archiduc,  découvert,  légèrem!ent,injcJiué.Yers,le  Jitx>ù 
repose  son  vainqueur  de  la.yeillÇrestàlafoisde^iplusireçpecUieuses 
et.des  plus  .nobles.  On  pressent  .à  son  air  recueillii,.à  la^gravité  im- 
posante de  toute  sa  per»sonne,  en  quel  estime  il  tenait.r.ennemi  dont 
une  balle  tyrolienne  vient  de  lexiélivrer.  Le  peintre,,  doué  d'un  flair 
gui  ne  laisse  rien  échapper,  n'a, pas  manqué  de;tirer  leiplus  heu- 
reux parti  de  la  casaque  blanche,  brodée  d'or,  du  prince  autrichien 
ainsi  que  des  divers  costumes,  où  le  blanc  domine,  des  officiers  qui 
l'accompagnent.  Que  de  têtes  dans  cette  cohue, épaisse  étudiées, 
creusées,  modelées  avec  le  soin  le  plus  attentif  .et  qui  .«'jeul^Men^, 
/çà  et  là,  vivantes  comme  des  .portraits  I 

Enfin,  cette  fois,  Jean-Paul  Laurens  lavait  créé  ;de  toutes  pièces 
une  œuvre  pleine,  achevée,  complète.  Peut-être,  —  et  la  xriti/que 
n'oublia  pa& de  le  lui  reproche^,  —  peut-être.,  abordant  Axn  sujet 
si  .vaste,  l'ay ait-il  resserré  en  des  limites  trpp  étroites,  peut-être 
ses  personnages, paraissaient-ils  entassés,  peut-être  aurait-il, pu 
varier, en  la  relevant  de  quelques  acceqs  vifs,  la  tonalité. générale  un 
.peu  sourde.  Mais,  si  l'artiste  écouta,  le  public  ne  voulut  rien /en- 
tendre devant  une  toile  qui  lui  arrachait  des  lara^es  et  quj,  dans 
nos  malheurs  actuels,  par  l'hommage  rendu  à  un  des  iéros.de 
AOti-e. histoire,! lui  faisait, plus,  chère  la.  patrie. 

JLeJui;y,  entraîné  à  son  tour,  décerna. i  Jean-Paul  I^urens  la,  plus 
h,aute.réqamp.ense  dont  il  di^posç,  la, grande  médaille. d'houni^ur. 

.XX. 

'He  voici  parvenu  au  bout  Ue  ma  tâche.  J'ai  conté  l'enfance  en- 
thousiaste de  Jean-Paul  Laurens,  les  premiers,  battemens  en  quelque 
sorte  de  sa  voca  ion;  j'ai  conté  sa  jeunesse  la!  crieuse,  livrée  ià 
toutes  les  souffrances  du  corps,  à  tous  les  tourmens  î*.  Tesprit;  j'ai 
conté  son  œuvre. page  à  page,  avec  amour,  sans  red^^uter  la  mo;}0- 
tonie  qui  devait  inévitalxlernent  résulter  d'une  si  longue  suite  de 
descriptions.  Si,  .comme  l'a  écrit  un  grand  écrivain,  «  après,  avoir 
admiré  son  ami,  il  n'est  ri  in  de  plus  ,dQUx  guevde.le  àxK^^  ".j'^i 
goûté  cette  douceur  dans  sa  plénitude. 


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Assez  d'autres,  dans  cette  mêlée  perpétuelle  de  l'art,  d'où  ne  sor- 
tent vivans,  en  dépit  de  nos  applaudîssemens  comme  de  nos  atta- 
ques, que  les  chefs-d'œuvre  faits  pour  s'imposer  à  l'avenir,  jugeront 
sévèrement  l'auteur  de  la  Piscine  de  Bethsaîda^  de  Vlnterdity  de 
Saint  Bruno  refusant  les  offrandes  de  Roger  comte  de  Calabre^  de 
VÉtat-maj/ov  auirichier^  denamt  lé  cevps  de  Marcmvt..  Il  nt'a  paru 
qu'àm#i''in(lbm&ait  Une  mis^ién  à  la  fois^pJus  inftfme  et  {dus  pro- 
fonde ;  celle  de  toucher  l'homme  beaucoup  plus  avant  que  l'ar- 
tiste. Avec  les  renseignemens  que  je  fournis  sur  Jean-Paul  Laurens 
broyant  lescotrielirard'Antoûio  Buccafetrataf^  sur  Jèart-Pîaul  Laurens 
chichement  nourri  chez  Marianne  Parmentier  à  Toulouse,  sur  Jean- 
Paul  Laurens  luttant  à  Paris  pour  son  pain,  désormais  un  critique, 
plus  habile  que  je  ne  le  suis  à  lire  dans  les  créations  du  pinceau, 
sera  mis  à  même  de  se  rendre  absolument  compte  de  l'inspiration 
un  peu  triste,  souvent  brutale,  parfois  cruelle,  du  paysan  de  Four- 
quevaux,  et  de  le  placer  au  rang  qjui  lui  revint.  C'est  le  service  que 
j^aurai  rendu  à  Thomme  que  j'aime*. 

Maintenant,  —  et  ceci  sok  dit  sans  l'arrièrerpensée  d'attribuer  à 
cette  libre  et  familière  biographie  une  autorité  décisive^.  -^  eslHil 
impossible  à  l'amitié  d'être  impartiale?  Je  ne  le  crois  pas.  Je  pensa 
au  contraire  qjyie  l'amitié  entre  deux  êtres  généreux  peut  ne  rien 
connaître  de  mesquin  et  laisser  à  chacun  l'indépendance  enlise 
de  son  jugement.  Cette  indépendance,  je  l'ai  eue^  et  par^d  parr4^ 
j'en  ai  usé«  Certes,  je  ne  me  défends  pas  d'avoir  incUné  vers  l'ad- 
miration :  sans  parler  de  je  ne.  sais  quel  orgueil  irrésistible  qui  loe 
poussait  à  trouver  meilleur  ce  qui  me  semblait  bons,  le  privilëgB 
d'un  ami  n'est  pas  seulement  de  voir  ce  que  l'ami  a  réalisé,  mais, 
puisqjLi'il  lui  a  été  donné  de  pénétrer  au.  sanctuaire  de  son  âmes 
de  prévoir  ce  qu'il  réalisera.. 


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LES   ATTENTATS 

DU   H    MAI   ET   DU   2   JUIN   1878 


Le  1*'  janvier  1871,  Versailles  fat  le  théâtre  d'une  fête  dont  le  palais 
de  Louis  XIV  s'étonna;  il  s'en  étonne  encore.  C'était  une  fête  qu'un 
Hohenzollern  s  y  donnait  à  lui-même.  Il  y  eut  une  réception  de  gala» 
suivie  d'un  banquet  à  l'hôtel  de  la  préfecture.  Un  vieux  souverain  leva 
son  verre  pour  saluer  l'année  qui  commençait;  puis  le  grand-duc  de 
Bade  porta  la  santé  de  son  beau-père  et  de  son  futur  suzerain.  Il 
rappela  que  Frédéric-Guillaume  IV  avait  dit  vingt  et  un  ans  aupara- 
vant :  «  Une  couronne  d'empereur  ne  peut  être  gagnée  que  sur  les 
champs  de  bataille.  »  Il  ajouta  :  —  Cette  parole  s'est  brillamment  ac- 
complie. Vive  sa  majesté  Guillaume  le  victorieux  !  —  A  quelques  jours  de 
là,  le  18  janvier,  le  nouyel  empire  germanique  fut  solennellement  pro- 
clamé dans  la  galerie  des  glaces.  On  vit  se  dresser  un  autel  recouvert 
d'un  drap  rouge,  où  se  détachait  l'image  d'une  croix  de  fer;  cet  autel 
était  environné  de  drapeaux.  Un  chœur  de  soldats  entonna  le  cantique  : 
«Tout  l'univers  fête  le  Seigneur,  »  Quand  on  eut  chanté  la  liturgie,  le  roi, 
qu'entouraient  les  représentans  de  toutes  les  familles  souveraines  de 
l'Allemagne,  ordonna  à  son  chancelier,  récemment  nommé  général  de 
division,  de  lire  la  proclamation  qu'il  adressait  au  peuple  allemand.  Il 
y  annonçait  que,  cédant  aux  instances  des  princes  et  des  villes  libres, 
il  s'était  fait  un  devoir  de  restaurer  la  couronne  impériale  et  de  la  po- 
ser sur  sa  tête.  Il  en  donnait  acte  à  ses  peuples  et  appelait  sur  eux 
comme  sur  lui-même  la  bénédiction  du  ciel.  Le  grand-duc  de  Bade 
s'écria:  —  Vive  sa  majesté  Tempereur  d'Allemagne!  —  L'assistance 
répéta  ce  cri,  et  la  musique  militaire  exécuta  l'hymne  national  prus- 
sien (1). 

(1)  Histoire  diplomatique  de  la  guerre  franeo-allemande,  par  U.  Albert  Sorel,  t.  Il, 
p.  145  et  146. 


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LES   ATTENTATS   DE  BERLIN.  213 

Si,  se  mêlant  à  l'auguste  assemblée,  quelque  grand  ou  petit  prophète 
avait  assisté  à  cette  cérémonie,  si,  éclairé  d'une  lumière  miraculeuse,  il 
avait  annoncé  que  huit  ans  plus  tard  Guillaume  le  victorieux  serait 
exposé  à  d'odieux  attentats,  que  huit  ans  plus  tard,  au  cœur  de  sa  capi- 
tale, ce  vieillard  respecté  et  respectable  devrait  deux  fois  en  trois  se- 
maines disputer  sa  vie  à  des  assassins,  et  que  ces  assassins  ne  seraient 
ni  des  Danois,  ni  des  Autrichiens,  ni  des  Alsaciens,  ni  des  vaincus,  ni 
des  annexés,  mais  qu'ils  appartiendraient  à  la  race  des  annexans  et  des 
vainqueurs,  qu'ils  seraient  de  vrais  Allemands  tout  chauds  du  désir 
d'ôter  la  vie  à  leur  empereur,  assurément  Balthasar  n'aurait  pas  mis  au 
cou  du  nouveau  Daniel  un  collier  d'or  et  ne  l'aurait  point  vêtu  d'écarlate. 
Il  est  à  présumer  qu'il  l'aurait  chassé  comme  un  misérable  fou,  en  le 
priant  d'aller  délirer  et  vaticiner  ailleurs.  Non,  le  18  janvier  1871  au- 
cun des  princes  de  la  famille  royale,  aucun  des  dignitaires  et  des 
grands  vassaux  de  l'empereur  d'Allemagne  n'a  vu  une  main  mystérieuse 
tracer  sur  les  murs  du  château  de  Versailles  des  mots  terribles  et  me- 
naçans  ;  aucun  d'eux  n'a  vu  se  refléter  dans  l'une  des  arcades  de  la  ga- 
lerie des  glaces,  parmi  les  pilastres,  les  chapiteaux  dorés,  les  trophées 
de  bronze  et  les  guirlandes,  les  sinistres  figures  de  Hœdel  et  de  No- 
biling.  Oui  pouvait  croire  qu'après  de  tels  succès,  après  de  tels  services 
rendus  à  la  grandeur  de  son  pays,  un  monarque  si  triomphant  et  si 
populaire  serait  en  butte  à  ces  haines  sauvages  qui  ont  soif  de  sang  et 
qui  hasardent  tout  pour  en  boire?  Qui  pouvait  penser  que  les  derniers 
Jours  d'un  règne  si  glorieux,  en  faveur  duquel  la  fortune  semblait  avoir 
épuisé  toutes  ses  complaisances,  seraient  assombris  par  d'atroces  for- 
faits? Il  en  va  ainsi.  On  se  flatte  de  posséder  les  secrets  de  la  Provi- 
dence, d'avoir  lu  dans  ses  conseils,  d'être  à  la  fois  son  confident  et  son 
mandataire;  on  cause  familièrement  avec  elle,  on  se  charge  d'annon- 
cer au  monde  ses  volontés,  et  pourtant  on  ne  prévoit  ni  Hœdel  ni  No- 
biling.  On  se  croit  protégé  par  l'éclatant  prestige  de  la  victoire,  par  la 
reconnaissance  de  tout  un  peuple,  par  l'autorité  que  donnent  les  longs 
bonheurs,  et  déjà  l'homicide  pensée  a  germé  dans  la  tête  d'un  fana- 
tique. Elle  y  couve  lentement  dans  la  nuit,  le  crime  est  près  d'éclore, 
et  demain  l'assassin,  qui  se  prend  pour  un  Guillaume  Tell,  s'écriera 
comme  lui  :  —  «  Mon  serment  est  une  dette  sacrée,  je  la  paierai.  C'est 
un  noble  gibier  que  je  guette.  Si  le  chasseur  risque  mille  fois  sa  vie 
pour  atteindre  un  misérable  chamois,  il  s'agit  ici  d'une  proie  plus  pré- 
cieuse, je  vise  au  cœur  de  mon  ennemi.  Devant  moi  défilent  le  mar- 
chand soucieux,  le  pèlerin  à  la  ceinture  légère,  le  moine  dévot,  le 
joyeux  ménétrier,  le  colporteur  et  son  cheval  pesamment  chargé.  Ils 
passent  tous  leur  chemin,  ils  vont  à  leurs  affaires;  mon  affaire  à  moi, 
c'est  de  tuer.  » 

Les  attentats  du  11  mai  et  du  2  juin  ont  produit  en  Allemagne  la 


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214  BETUÈ  DKS  ôEtrtr  WyM)ES'. 

plus*  vive,  far  plus  proftwide  impression  ;  ils  om  excrté  partbtit  une  indi- 
gnation môlé'c  die  bonté  et'  de  terreur.  Petr  s'en  est  ftiMu  qu'on  ne  crftt 
à  un  vaste  complot,  qui  mettait  rfempire,  là  société  mêtne  en  péril.  Pteti- 
diant  quelques  jours  la  fureur  dès' dénonciaiions*  a  sévr  à  Bferlîn  cofmmef 
une  épidémie,  et  cettte  fiireur  a  étë^  encouragée  par  la'  police,  qui  a  cotr»- 
ttime  de  réparer  ses  iraprévoyances  de  la  veilfe  par  les  déiaucties*  dèf 
arèle  du  lendemain.  Cependant  rien'  n^a  prouvé  jûsqfu'âujourd'huï  que 
Htedel  et  Hbtiiling  aient  eu  des*  complicesviV  se  pourrait  que  le  docteur 
comme  l'crovrier  ferblantier  n'feussent'  pris'  conseil  que  d'eu)p-môn»es; 
de  leur  iina-gihaiibn'  perverse  et^  dte  leur  têtte  mal^db.  Le  grand'  pontife 
du  communisme,  ie  fondateur  de  l'Association  internationale  des  otï- 
vrièrs;  M'.  Kàri  M'anc,  s'est  hâté  de  déclarer  que  les*  doctrines  dfe  la  âé^ 
mocratie  socitile  n'ont  rien  à  voir  dans  «  Fentreprise  des  deux  régicities,. 
qpr'elles  en  sont  aussi  innocentes  que  de  la  catastrophe  du  GmndÉUc- 
tigurOM  die  la  réunion  du  congés  k  Bterfin.  »  Sans  contredit,  il  serait 
injuste  de  rendre  le  socialisme  responsaWe'  de  tous  les  crimesr  qui  se 
commettant  en  son  nom,  de  toutes  les  maruvaises  pass  ons  qui  tra- 
vaillent les  bas-fonds  de  la  société,  de  toutes' les  haines' qui  ftrmentent 
dans  Fes  âmes  aigries  et  dévorées.  On  ne  peut  nier  loutefôisr  qu'îl^  ne 
soit  rallié  naturel'  de  tous  les  mécontens,  et  s^rl  n'approuve  pas  les 
crimes;  il  niet  peu  d'empressemn-nt  à  les  flétrir.  Le*  socialisme  eîït  pRis 
qu'une  doctrine,  le  socialisme  est  une' religion,  et  toutes  les  reli^^)ns'^ 
les  plus  impures  comme  les  plus  saintes,  allument  dans  les  cœurs  de 
sombres  enthousiasmes.  Tout  dogme  a  ses  fanatiques,  et  le  fanatisme  a 
peu  de  scrupules  et  n'a  point  de  pirié. 

Nous  parlions  ici  même,  il  y  a  quelques  semaines,  des  principales 
raisons  qui  expliquent  le  singulier  ascendant  qu'a  pris  en  Allemagne  la 
démocratie  sociale,  la  vogue  dont  elle  y  jouit.  Ehns  le  nombre,  il  en  est 
une  que  par  discrétion  nous  n'avions  p^)int  indiquée  et  qu'ont  signalée* 
dernièrement  certains  journainc  progressistes  d'outre-Rhin,  beaucoup 
moins  discrets  que  nous.  On  a  plus  d'une  fois  accusé  M.  de  Bismarck 
d'avoir  coqueté  avec  le  socialisme.  Dans  les  hiistoires  qui  ont  courues 
ce  sujet  il  faut  faire  la  part  de  la  légende  et  même  du  roman.  Il  n'est 
point  démontré  que  M.  de  Bismarck  ait  fait  fumera  Ferdinand  Lassallb' 
quelques-uns  de  ses  meilleurs  cigares,  et  qui  oserait  prétendre  qu'il' 
ait  du  goût  pour  les  doctrines  socialistes?  mais  il  n'a  jaraai:^  eu  tfinvin- 
cibles  répugnances  à  l'égard  des  représentans  de  ces  doctrines.  Il  ré- 
sulte de  la  déclaration  de  M.  Karl  Marx,  récemment  publiée  par  le  Dailif 
News,  et  de  la  rectification  que  M.  Lothar  Bûcher  a  insérée  dans  une 
feuille  de  Berlin,  que  l'un  des  confidens  du  chancelier  de  l'empire; 
Tun  de  ses  favoris,  lequel  prend  part  aux  travaux  du  congrès  en  qiialitô 
d'archiviste  et  de  secrétaire,  est  un  ancien  socialiste,  qui  fut  l'admira- 
teur, l'ami  chaud  de  Lassalle,  et  qui  n'a  jamais  renié  son  maître.  Il 


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LES  J^XTEKTAJS  .  UE  BS^ilN*  ;  i2t5 

est  côttaîn  aussi  que  le  fondateur  de  l'Internationale  fut  .invité  jadis 
,và  r</^xUger  le  buUe(in  financier  du  moniteur  o0iciel.de  Prusse;  on  l'avait 
assuré  qu^on  Lui  laisserait. la  pleine  liberté  de  ses  ppinions  et  le  droit 
,de  fixer  .ses  honoraires.  Ne  savait-on  pas  déjà  q.u!il  n'avait  tenu  qu^à 
.M.  Lieliknecht  de  devenir  Tiui  des  rédacteurs  ordiuair|^d'un  très  grand 
ÎO'imal  trêH  oûkieux,  dirigé  alors. par  un  ex-révolutioonaire  de  la, plus 
belle  eau?  Nous  Tavons  coonujadis,  ce, révolutionnaire,  qui  estnaort 
depuis;  il  parlait  de  Marat  avec  estime,  de  Babœuf  avec  enthousiasme. 
M.  de  Bismarck  méprise  trop  les  hommes  pour  attacher  une  grande 
im[  ortimce  à  burs  opinions;  il  lui  .suffît  que  les  gansqu'il  emploie  ne 
soient  pas  des  sots,  qu  i  s  entrent  dans  sa  pensée,  qu'ils  s'acquittent 
avec  intelligence  de  la  tache  pour  laquelle  il  les  paie.  Dans  ces  temps 
heureux  où  tout  lui  réussissait,  alors  que  la  fortune  était  l'humble  ser- 
vante de  son  audace  et  qu'il  n'avait  qu'à, ouvrir  la  main  pour  en  faite 
sortir  un  .événement,  cet  honame  extraordinaire  savait  user  de  tous,  les 
.mi»yens,  ce  servir  dc:tout  le  monie.  S'il  ,a  toujours  détesté  le.parle- 
jnentarisine,  il  n'a  jamais  eu  de  préjugés  contre  la  révï)Iutiim.  11  esti- 
mait que  les  socialistes  étaient  des  fous  moins  incurables  et  moins  xlan- 
gereux  que  les  libéraux,  et.il  savait  gré  àLassalle  des  croupières  que 
cet  éloquent  tribun  taillait  aux  progressistes;  c'était  un  dogue  de  forte 
taille  qu'il  halait  après  eux.  Nous  ne  lui  en. faisons  point  de  reproche; 
nous  n^ius  souvenons  qu'il  écrivait  un  jour  au  plus  austère  de  sesamis: 
—  ((  Ceux  qui  me  traitent  d'homme  d'état  sans  conscience  me  font  tort; 
ils  devraient  d  abord  ssayer  eux-mêmes  leur  conscience  sur  le  champ 
de  bataille  des  affaires.  » 

Éclairé  par  lex^rience,  M.  de  Bismarck  a  conçu,  paraît-il,  de  sotu- 
daines  inqui  'tudes,  et  il  dénonce  à  pleine  voix  le  péril  social.  Aujour- 
d'hui qu'il  a  dissous  le  ReuhslaQ  parce  que  le  Reiclistag  refusait  de  com- 
prendre la  gravité  de  la  situation,  de  s'associer  à  ses  patriotiquies 
perplexités  et  de  prendre  des  mesures  exce[)tionnelles  contre  le  socia- 
lisme, que  doit-il  penser  de  la  bénévole  indulgence  qu'il  témoigna  jadis 
à  lu  commune,  que  sans  doute  il  n'absolvait  point,  mais  à4aquelle  il 
accordait  génércusemeut  le  bénéfice  des  circonstanc  s  atténuantes?  S'il 
en  avait  le  temps,  si  Thonnète  et  laborieux  courtage  dont  il  s'occupe 
lui  laissait  plus  de  loisirs,  il  devrait  relire  le  fameux  discours  qu'il  pro- 
nonça le  2  mai  1871,  à  la  seule  fin  d'étabir  que  1  insurrection  de  la 
commune  n'était  pas  absolument  déraisonnable,  qu'il  crevait  y  décou- 
vrir «  un  noyau  de  raison.  »  II  affirmait  que  plusieurs  des  chefs  de  cette 
insurrection  Irava  liaient  tout  simplement  à  doter  la  France  d'une  meil- 
leure organisation  municipale,  à  lui  donner  quelques-unes  des  libertés 
dont  jouissent  les.  Allemands.  A  la  vérité  il  accordait  qu'à  ces  commu- 
nanls,  h'  nt)6:es  et  presque  sages,  étaient  venus  se  joindre  des  repris 
de  justice,  des  .pillards,  des  ,gens  de  sac  et  de  corde,  uneicume  a  qui 


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216  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avait  imprimé  au  mouvement  un  caractère  dangereux  pour  la  civilisa- 
tion, »  et  un  certain  nombre  de  républicains  internationaux  venus  de 
l'étranger,  parmi  lesquels  il  comptait  des  Belges,  des  Anglais,  des  Ita- 
liens, des  Polonais;  mais  le  travail  de  ces  termites  n'avait  selon  lui  rien 
d'inquiétant.  Que  la  France  fût  malade,  c'était  son  affaire;  l'Allemagne 
était  à  l'abri  de  toute  contagion.  C'est  ainsi  qu'à  sa  façon  il  répétait  al- 
lègrement le  fameux  Sttave  mari  magno  de  Lucrèce  : 

Non  que  le  mal  d*aatnii  soit  un  plaisir  si  doux, 
Mais  son  danger  noas  plaît  quand  U  est  loin  de  nous. 

A  la  fin  de  l'année  suivante,  le  20  décembre  1872,  M.  de  Bismarck, 
qui  reprochait  au  comte  Arnim  de  souhaiter  le  rétablissement  de  la 
royauté  en  France ,  lui  écrivait  :  «  Je  suis  persuadé  qu'aucun  Français 
ne  s'aviserait  jamais  de  nous  aider  à  reconquérir  les  bienfaits  d'une 
monarchie,  si  Dieu  faisait  peser  sur  nous  les  misères  d'une  anarchie  ré- 
publicaine. G^est  une  qualité  éminemment  allemande  que  de  montrer 
une  pareille  bienveillance  pour  le  sort  d'un  voisin  hostile.  Mais  le  gou- 
vernement de  sa  majesté  a  d'autant  moins  de  raisons  de  suivre  ce  pen- 
chant peu  pratique,  que  tout  observateur  attentif  a  dû  remarquer  com- 
bien les  conversions  politiques  ont  été  et  sont  encore  nombreuses  en 
Allemagne  depuis  Vexperimentum  in  corpore  vUi  fait  par  la  commune 
sous  les  yeux  de  l'Europe.  Les  rouges  sont  devenus  libéraux  modérés, 
les  libéraux  modérés  sont  devenus  conservateurs ,  ceux  qui  faisaient 
une  opposition  doctrinaire  se  sont  convertis  au  sentiment  des  intérêts 
de  l'état  et  de  leur  responsabilité  à  son  égard.  La  France  est  pour  nous 
un  salutaire  épouvantail.  »  Il  ajoutait  :  «  Si  la  France  représentait  un 
second  acte  du  drame  interrompu  de  la  commune  (chose  que  je  ne 
désire  point  par  humanité),  elle  contribuerait  à  faire  sentir  davantage 
aux  Allemands  les  bienfaits  du  régime  sous  lequel  ils  vivent,  et  aug- 
menterait leur  attachement  aux  institutions  monarchiques.  »  Voilà  les 
leçons  que  donnent  les  événemens  aux  esprits  superbes  dont  les  pas- 
sions troublent  la  clairvoyance  naturelle.  Cette  France  malade,  cette 
France  moribonde,  que  M.  de  Bismarck  abandonnait  ironiquement  & 
ses  eooperimenta  in  anima  vili,  se  porte  assez  bien  ;  la  saine  et  sainte 
Allemagne  crie  à  tout  l'univers  qu'elle  se  sent  malade  et  qu'elle  est 
obligée,  poir  se  sauver,  de  recourir  aux  lois  d'exception.  De  quel  côté 
des  Vosges  fleurit  aujourd'hui  la  propagande  communiste?  Lequel  des 
deux  peuples  met  dans  la  circulation  le  plus  d'idées  subversives,  le  plus 
de  formules  malfaisantes?  Puisse  la  sanglante  tragédie  qui  vient  d'être 
représentée  sous  les  tilleuls  de  Berlin  servir  à  la  France  de  salutaire 
épouvantant 

Nous  ne  serons  pas  aussi  indulgent  pour  Hœdel  et  Nobiling  que  M.  de 


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LES   ATTENTATS  GE   BERLIN,  217 

Bismarck  le  fut  jadis  pour  la  commune  ;  nous  ne  chercherons  pas  à  dé- 
couvrir dans  leur  attentat  o  un  noyau  de  raison.  »  Les  assassins  comme 
les  incendiaires  politiques  méritent  peu  de  pitié;  il  faut  laisser  à  leurs 
avocats  le  soin  de  leur  trouver  des  circonstances  atténuantes.  Us  désho- 
norent les  idées  qu'ils  prétendent  servir,  ils  sont  les  héros  du  crime 
inutile  et  bête.  Quant  aux  socialistes  très  nombreux  qui  n'ont  jamais 
assassiné  personne  ni  brûlé  aucun  édifice  public,  nous  ne  savons  si 
M.  de  Bismarck  a  pris  les  meilleurs  moyens  de  déjouer  les  efforts  de 
leur  active  propagande.  Le  socialisme  serait  moins  redoutable,  nous 
l'avons  dit,  s'il  ne  mêlait  à  ses  utopies,  à  ses  erreurs,  des  idées  géné- 
reuses qui,  méconnues  des  sages,  se  sont  réfugiées  chez  les  fous,  dont 
elles  font  prospérer  Findustrie.  Nous  doutons  qu'on  ait  raison  de  la  dé- 
mocratie sociale  par  des  mesures  exceptionnelles,  plus  tyranniques  et 
plus  blessantes  qu'efficaces,  gui  transforment  les  juges  en  prévôts  et 
les  condamnés  en  martyrs.  Les  fous  qu'on  met  hors  la  loi  n'ont-ils  pas 
le  droit  de  se  vanter  qu'ils  souffrent  persécution  pour  la  justice?  Nous 
doutons  aussi  que  les  réformes  économiques  projetées  par  M.  de  Bis- 
marck, le  rachat  et  l'exploitation  de  tous  les  chemins  de  fer  par  l'état, 
le  retour  au  régime  protectloniste,  soient  un  excellent  antidote  contre 
les  idées  fausses,  contre  les  mauvaises  passions  qu'il  se  propose  d'ex- 
tirper. Vous  ne  combattez  pas  le  socialisme,  vous  en  faites,  et  le  socia- 
lisme d'en  bas  n'a  jamais  eu  d*allié  plus  utile  que  le  socialisme  d'en 
haut.  Comme  le  remarquait  l'autre  jour  un  sagace  économiste,  M.  Paul 
Leroy-Beaulieu,  «  la  théorie  protectloniste,  qui  n'est  pas  autre  chose 
que  la  proclamation  du  droit  aux  bénéfices,  entraîne  naturellement  la 
reconnaissance  du  droit  au  travail.  » 

Après  tout,  M.  de  Bismarck  est  fort  indifférent  aux  questions  de  doc- 
trine, il  est  le  moins  doctrinaire  des  hommes.  En  toute  chose,  il  ne  re- 
garde qu'aux  résultats,  et  en  matière  d'économie  politique  il  ne  prend 
guère  au  sérieux  que  la  prospérité  du  fisc.  On  peut  lui  reprocher  d'avoir 
été  oscillant,  décousu,  dans  sa  politique  intérieure,  on  pourrait  écrire 
l'histoire  de  ses  variations  ;  mais  sur  certains  points  il  n'a  jamais  varié, 
et  il  est  des  intérêts  qu'il  n'a  jamais  perdue  de  vue.  Il  a  toujours  voulu 
créer  à  l'empire  qu'il  avait  fondé  des  ressources  financières  qui  le  ren- 
dissent indépendant  du  bon  ou  mauvais  vouloir  des  états  particuliers. 
Un  autre  objet  lui  tient  singulièrement  au  cœur;  il  entend  que  le  bud- 
get de  la  guerre,  définitivement  fixé,  soit  soustrait  aux  délibérations  du 
parlement.  Quand  il  aura  atteint  ce  double  but,  quand  il  aura  conquis 
à  la  pointe  de  l'épée  l'indépendance  financière  et  militaire  de  l'empire 
germanique,  il  sera  content  de  lui  et  des  autres.  Nous  ne  croyons  pas 
que  l'empereur  Guillaume  ait  des  opinions  très  arrêtées  touchant  le  sys- 
tème protecteur  et  l'uiilité  des  impôts  indirects;  mais,  comme  son  pre- 
mier ministre  et  encore  plus  que  lui,  il  désire  ardemment  que  l'armée 


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218^  BfiVUff  DB»'  DBW  MOUDES* 

dont  il  est  le'  chef  et-  le  pratrdîen  nesoit  phw  soumise  au*  contrôîè;  ex^ 
posée  *aux' chicanes  de  MM:  Edouard  Lasker  et  Elig^^DfeRiihler.  En  1B73; 
lé  gouvenrement  impérial  demanda  au  Keichsiagde  fixer  à  jamais  par 
une  loi  le^ chiffre' de  Tarméè  active  en  temps  de  paix.  Le  Bhiât$tmj  sa 
souvint  de  ce  qu'avait  dit  préci^'demntent'M'.  Lasker:  —  <f  Si  Ton  ob* 
ttent'de^rous  que  vou^renonciez  à  voter  chaque  année  le  budget  mili- 
tidre;  vous  aurez'rédtiit  vos  droitS^  à'une  vaine  apparence;  Appelons  la 
chose  par  son  nom;  vous  investirez  le  gouvememeni  d'un  pouvoir  dic- 
tatorial, cft  les'  dictatures  ne  sont  supportables  que  Iorsqu%'l!i  s  sont 
provisoires:  n  La  résistance  dwBeich^dg  afflige»  profondément  Tempef* 
rew  Guillaume.  Le  22  mars;  jour  anniversaire'  de  sa  naissaneei  il' dit  à 
ses  géoératnr,  qui  lui  apportaient  leurs  félicitations  et  leurs'  nmix; 
cpi'unecrise  dangereuse  menaçait  l'armée,  lîs'étt^ifpromis  que  le^  sort 
dfo  cette  arniée  quiluiéUitsl'chèfe  serait  réglé'unefbis  pour  toutes^  et 
son*  avenir  assuré;  c'était  l'héritage  cfufl  voulait  laisser  a  son  fliset  à 
sespeupiesî  pour  prosé^er leur  sôreté  contre  tous  les  ennemis  du^ de- 
dans et»  du  dehors.  11  ajouta  que  les  difficultés  qu'on  lui  suscitait  trou- 
blaient le  soir  de  sa- vie.  L'aflfeire  se  termina  par  une  transaction,  par 
un  accommodement.  On  vota  le  septennat  militain»^,  et  reffecrif  en 
temps  depaix  fut  fixé  au  chilfro  de  /i01,659  hommes^à  partir  du  î*' jan- 
vier 1875  jusqu^au  51  décembre  1881.  L'avenir  éta4t  réservé. 

Toutes  les  fo  s  qu'il  s'est*  agi  de  râH*mée  et  de  ses  intérêts,  Tempe- 
réur  Guillaume  est  entré  en  scène,  il  s'est  découvert,  il  s'est  exposé,  il 
a  prononcé  le  mot  décisif,  et  l^g  partis  se  sont  inclinés,  hormis  les  pro^ 
grossistes,  hormis  surtout  les  soc'alistes.  Rien  n'a  servi  pins  utilement  lai 
cause  du  socialisme  que  les  protestUions  qu'il  a  élevées  contre  Texcès 
des  charges*  milita-res,  le  bourgi^ois  lui  en  a  su  gré.  L'impôt  toujours 
croissant  pesait  lourdement  sur  l'Ailemagne,  qu'inquiétait  le  m^irosme 
prolongé  de  son  commerce  et  de  ses  industries;  elle  a  lu  avec  plaisir  des- 
journaux  qui  s'appliquaient  à  lui  démontrer  que  lès  grosses  épauleltes. 
étaient  la'oause  de  loutle  mal,  qu'elles  ruinaient  le  pays,  que  leoporal 
lui-mêfaie  ooAïait  trop  cher.  L'empereur  Guillaume  s^est  plaint  en  187[t 
que  les  chicanes  des  libéraux  troublaient  le  soir  dfe  sa  vie;  jl  ne- soup- 
çonnait pas  d'autres  épreuves  bien  plus  cruelles  qui  l'a'tsndfeiient.  AJ 
qui  en  voulaient  Hœdel  et  Nobillffg?  Ge  n^est  ptis  un  Hbhenzoll-rn,  ce' 
n^est  pas  un  vieillard  ju'^teraent  honoré,  ce  n'est  pas  le  roi  de  Prusse 
qu'ils  ont  tenté  de  détruire,  c'est  le  chef  militaire  de-  l'empire  a'ie- 
nrand;  o'est'  le  budg^  de' la  guerre,  lls-n'ôint  pas  vu  la't^te,  iîs  n'ont' 
pas  vu  la  couronne;  ils  n'ont  vu  que  le  casque.  Les  assassins  ont  Tes*- 
pritcoart;  leur  clairvoyance  ne  va  pas  plus  loin  que  l'ebout  de  leur' re- 
volver ou  dé  leur  fusil,  et  il»  se*  figurent  qu'une  chevrotine'  est  une  so^* 
lution. 

Au'  leactemain'  dô  Tattentat^  de  Htedfel^  le  gouvwDemenr  impériaP 


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LES  ATTENTAIS  JDB  BEaUW,  3â9 

s'empressa  de  .proposer  de^  mesures  répressives  contre  le  socialiaoaa. 
,SoD  projet  de  loi  fut  rédige,  libellé,  bâché  en  quelques, heures,  et  ce 
n'^t  pas  en  matière  de  législation  qu*on  peut  dire  ^ue  le  ten^ps.ne  fait 
rien  à  J'affaire;. c'est  dans  ce^enre  de  littérature  qu'il  .importe  le  j)lus 
de  mesurer  son  langage,  de  peser  ses  mots.  Ce  .projet  contenait  un  ar- 
ticle <6  ainsiicon^  :  a  Quiconque  entreprend  publiquement  par  lapa- 
jrole  ou  par  des  écrits.,  de  miner  Tordre  existant  légal  .ou  moral,  sera 
puni  d'une  jpeine  d'emprisonnement  dont  la  durée  sera  au  moins  de 
,trozs  mo»s.  »  Cat  article. effraj^a  lernnseil  fédéral  ;  il  comprit  qu'on  lui 
demandait  de  supprimer  en  Allemagne  le  droit  de  discussion,  11  com- 
4)rit  aussi  qu'empêcher  les  Allemands  de  discutez:,  c'est  les  empêcher  de 
vivre.  UJui  vint  des  scri^pules,  il  rejeta  l'article  fi;;  mais  ceux  qu'il  con- 
serva .ne  laissaient  pas  d'être  iortTigoureia,  fort  inquiétans.  En  défi- 
jxitive,  on  conférait  à  la4)oJiaeJe  droix  .de  Jfrqiiper  d'interdit  les  journami: 
et  le6  réunions  soci>ilJjstes;  on  lui  laissait  en  même  .tetpps  le  soin.de 
dôûnir  le  nocialisme,  de  découvrir  où  il  xu)mmeasice  .et  oîj  il  iinit;  c'est 
une  question  fort  délicate.  Il  existe  en  Allami^gne  de  pieuses  associa^ 
tioos  q\xï  s'appliquent  ii  résoudre  chrétiexmement  le  problème  social,; 
.allait-on  livrer  :ces  bons  chrétiens  à  la  discrétion  de  la  police?  D'autre 
j;mrt  on  trouve  dani>  toutes  les  universités  germaniques  d'ihonorables 
professeurs  qui  portent  le  nom  de  socialistes  de  la.chaire«.  lis  se  feraieat 
un  cas  de  conscience  ;de  tuer  nneimouche;  il  est  \xai^qu'en  revancbeiU 
n'y  a  pas  jusqu'aujourd'hui  une  ^eule  mouche  qui  leur  doive  son  bon* 
iieur.Ce sont  des  hommes  dignes. de ^oute  esti me. autant qu'inofTensifs; 
Jjaur  science  eet  pour  le  moins  aussi  i?cconunandcible  que  la  cosmolo- 
.nigologie  de  Pangloss,et,  commf^  ce  .grand  philosophe,  ils  démontrent 
admirablement  qu'il  n'y  a  point  d'eUet  sans  cauae..Ne  secait^-il  pas  dur 
de  tenir  sous  les  verrous  taus  ces  utopistes  d'eau  douce? 

Un  trait  distlnctif  des  Allemands  est, qu*iJs  ont  en  toute  chose  le  .goût 
^t  le  génie  du  compliqué,  même  quand  ils  font  des  lois  de  salut  so* 
xial.  Leurs  gouvernemens  s'avisent-ils  détrangliox  les  lib-^tés  pu- 
bliques, on  ,peut  d'avance  .être  oeriain  que  le  nœud  de  la  corde  seta 
.très  savant.  Le  prqjet  du^gouvernemeatin^périal  était  à  la  fois  fort  bru*- 
tal  et  fol  compliqué.  On  attribuait  au  conseil  .fédéral  le  droit  d'approu- 
ver ou  d'improiiver  dans  le  délai  d'un  mois  les  mesures  décrétées  par 
la  police.;  ,roais,  comme  l'a  remarqué  M.Bennjgst^n,  le  conseil  fédéral 
.ne  siège  :que  pendant  une  partie  de  l'aimée.  C'étaitîsoumetire  la  police 
à  un  contrôle  int(^rmittent  et  on  ne  craint  d'être  blàiné  que  par  les 
ifens  qui  sont  toujours  ià.  On  avait  cru  aussi  devoir. attribuer  au  Reichs- 
tag  .la;fjoulké  de  confirmer  nu  de  casser  .les  décisions  du  conseil  iédé- 
iial,;  mais  ;le  JiAiclistag  a  d'assez  longues  vacances  ;  étaitril  ,tenu  d'y 
^renoncer,?  Quand  le  projet  lui  fut  soumis,  il  eut  bientôt  fait  de  le  décla- 
jer  inaccejitahle.  Le  gouvernement, se  le  ,tint  pour  dix  .et  rnogea  son 


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220  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

frein  en  silence;  il  sentait  que  le  parlement  était  approuvé  de  la  na- 
tion. Soudain,  sortant  d'une  trappe,  Nobiling  flt  son  apparition  sur  la 
scène  de  l'histoire,  où  il  avait,  pensait-il,  un  grand  rôle  à  jouer.  L'Alle- 
magne entendit  un  second  coup  de  feu,  qui  la  flt  tressaillir;  cette  fois 
l'empereur  était  grièvement  blessé.  Aussitôt  tout  changea  de  face;  Té- 
motion  prévalut  sur  le  raisonnement,  et  le  Reichstag  fut  blâmé.  On  ju- 
gea que  le  moment  était  venu  de  le  châtier  et  de  le  dissoudre.  —  Nous 
ne  fournirons  pas  à  ces  messieurs  l'occasion  de  se  réhabiliter,  s'écria 
M.  de  Bismarck;  nous  les  renverrons  devant  le  pays  avec  le  stigmate 
du  régicide  au  front. 

La  dissolution  du  Reichstag  a  été  pour  M.  de  Bismarck  un  vrai  coup 
de  partie.  Il  savait  bien  qu'après  le  second  attentat  il  obtiendrait  faci- 
lement de  la  résipiscence  de  cette  assemblée  le  vote  de  toutes  les  lois 
de  précaution  ou  de  vindicte  qu'il  jugerait  à  propos  de  lui  présenter; 
les  chefs  de  la  majorité  libérale  lui  en  donnaient  l'assurance.  Mais  il  a 
pensé  que  l'occasion  était  bonne  pour  en  finir  avec  une  chambre  pleine 
de  scrupules  et  de  difficultés  qui  lui  marchandait  son  appui  ;  il  a  voulu 
mettre  à  profit  les  circonstances  pour  se  procurer  un  parlement  plus 
souple,  plus  docile,  prêt  à  entrer  dans  ses  vues  économiques,  à  épouser 
ses  nouvelles  théories  financières  et  peut-être  à  proroger  indéfiniment 
le  septennat.  Qu'il  suffit  de  peu  de  temps  pour  changer  entièrement  les 
situations!  Au  mois  de  décembre  de  l'année  dernière,  après  les  voyages 
mystérieux  de  M.  de  Bennigsen  à  Varzin,  on  s'était  flatté  qu'un  accord 
avait  été  conclu  entre  le  chancelier  et  les  nationaux-libéraux  et  que 
les  chefs  de  ce  parti  allaient  enfin  obtenir  des  portefeuilles.  Le  contrat 
a  été  résilié,  les  libéraux  ont  persisté  à  faire  au  chancelier  des  conditions 
qu'il  jugeait  inacceptables.  On  s'en  est  pris  à  M.  Lasker,  c'est  toujours 
à  lui  qu'on  s'en  prend,  il  inspire  à  M.  de  Bismarck  une  insurmontable 
antipathie.  Aujourd'hui  la  rupture  est  consommée.  Depuis  longtemps  le 
ménage  allait  mal  ;  l'homme  était  impérieux,  hautain,  cassant,  la  femme 
était  vétilleuse,  fertile  en  objections,  quelquefois  acariâtre,  sans  cesse 
à  cheval  sur  ses  droits;  elle  aimait  à  discourir,  à  argumenter  en  forme. 
On  a  fini  par  se  séparer;  mais  on  sait  qu'en  Allemagne  les  divorces  ne 
sont  pas  toujours  des  événemens  tragiques.  Les  époux  divorcés  y  en- 
tretiennent souvent  d'assez  bonnes  relations;  on  y  a  môme  vu  plus 
d'une  fois  un  mari  se  promener  en  public  avec  ses  deux  femmes,  l'an- 
cienne et  la  nouvelle,  qui,  faisant  assaut  de  coquetterie,  se  disputaient 
Thonneur  de  lui  plaire. 

Cependant  les  libéraux  ont  éprouvé  tout  d'abord  une  surprise  désa- 
gréable, des  anxiétés  assez  vives  qu'ils  n'ont  pas  réussi  à  dissimuler. 
L'événement  les  prenait  au  dépourvu.  M.  Thiers  a  dit  un  jour  devant 
la  commission  des  trente  :  a  Le  pays  est  sage,  les  partis  ne  le  sont 
pas.  »  Dans  uno  lettre  que  M.  de  Bismarck  adressait  au  comte  Arnim 


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LES   ATTENTATS   DE  BERUN.  221 

le  23  décembre  1875,  il  relevait  ce  mot  avec  éloge  :  —  «  M.  Thiers, 
disait-il,  a  caractérisé  suivant  les  règles  de  la  courtoisie  parlementaire 
le  phénomène  qui  se  reproduit  dans  tous  les  pays  à  constitution  repré-* 
sentative  et  qui  explique  pourquoi  il  est  bon  de  donner  aux  gouverne- 
mens  la  faculté  de  dissoudre  les  assemblées  électives,  à  savoir  que  les 
électeurs  sont  ordinairement  plus  circonspects,  plus  sensés,  plus  pa- 
triotes que  les  chefs  des  partis  organisés  au  sein  du  parlement  ou  dans 
la  presse,  lesquels  sont  en  général  les  plus  avancés  de  la  secte.  »  A  la 
vérité  les  libéraux  allemands  peuvent  se  rendre  cette  justice  qu'ils  n'ont 
manqué  ni  de  circonspection,  ni  de  sagesse,  ni  de  patriot  sme  ;  leur 
seul  crime  est  de  se  réserver  le  bénéfice  d'inventaire,  ils  ne  sont  pas 
a  des  bismarckiens  sans  phrase.  »  —  Il  n'y  aura  jamais  de  parti  bismar- 
ckien,  disait  un  homme  d'état  ;  la  fascination,  si  grande  qu'elle  soit,  ne 
l'est  pas  à  ce  point.  Pour  engendrer  un  parti  personnel,  il  faut  être  ou 
Mahomet  ou  Bonaparte.  Bismarck  est  tout-puissant,  mais  il  n'a  que  son 
chien  qui  lui  soit  complètement  dévoué.  —  Mais,  si  tranquille  que  soit 
leur  conscience,  les  libéraux  savent  que  l'art  d'interroger  les  électeurs 
a  été  poussé  fort  loin  par  certains  hommes  d'état,  que  la  Prusse  est  une 
nation  profondément  royaliste,  et  que  la  réponse  du  pays  ne  serait  pas 
douteuse,  si  le  gouvernement  lui  demandait  :  —  Êtes-vous  pour  votre  roi 
et  empereur  ou  pour  ses  assassins  ?  —  Or  ils  craignent  que  le  gouver- 
nement n'ajoute  :  —  Si  vous  êtes  pour  le  roi,  votez  pour  nos  candidats; 
si  vous  êtes  pour  ses  assassins,  nommez  des  libéraux.  —  Aussi,  à  peine 
remis  de  leur  émoi,  ont-ils  eu  hâte  de  causer  avec  leurs  électeurs  et  de 
leur  dire  :  —  Nous  détestons  les  socialistes,  nous  exécrons  les  assassins 
et  nous  sommes  prêts  à  prendre  toutes  les  mesures  nécessaires  pour 
conjurer  le  péril  social;  mais  faites-y  bien  attention,  il  ne  s'agit  pas 
seulement  du  socialisme,  il  s'agit  de  douanes,  d'impôts  indirects,  de  la 
prorogation  du  septennat,  il  s'agit  de  porter  atteinte  à  nos  droits  consti- 
tutionnels. Redoutez  les  tours  de  gibecière,  et  que  le  ciel  vous  tienne  en 
garde  contre  les  escamoteurs. 

L'homme  qui  jadis  prenait  parti  pour  M.  Thiers  contre  les  trente ,  et 
qui  l'an  dernier  a  été  le  grand  ennemi  du  16  mai  français,  s'est  décidé 
subitement  à  faire,  lui  aussi,  son  16  mai.  Réussira-t-il  dans  son  entre- 
prise? Les  circonstances  lui  sont  propices;  les  imaginations  ont  été  vi- 
vement frappées  de  ce  qui  s'est  passé  sous  les  tilleuls.  M.  de  Bismarck 
mettra  à  profit  les  inquiétudes  des  uns,  l'indignation  des  autres.  11  s'est 
bien  gardé  d'ajourner  les  élections;  elles  auront  lieu  à  la  fin  de  juillet. 
11  n'a  pas  usé  du  délai  de  soixante  jours  que  lui  accordait  la  constitu- 
tion; il  n'a  pas  voulu  laisser  aux  émotions  le  temps  de  s'émousser,  aux 
électeurs  le  temps  de  réfléchir,  aux  libéraux  le  temps  de  se  reconnaître 
-et  d'aviser.  On  lui  prête  le  projet  de  recourir  à  la  méthode  des  candi- 
datures officielles.  Nous  nous  rappelons  que  dans  un  discours  prononcé 


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022  WNm  nos  ^Mnx  of  oin>iai 

j)«r  (Itti  len  1868,  il  réclaoMi  pour  le  gouvememeitt  le  -dvoH  ffaiDotr 
/bautemeot  .ses  préférences  électonates,  le  droit  dlavoiri ses  t^aodidals. 
i(  Beaucoup  d'électeurs,  disait^îl,  ia'oDt  pas  d'autre rr^gle  4e  conduite 
.que  le  désir  de  voter  en  touteoQsafiioB  contre  le  i^tniverneHient;  nous 

entendons  leur  iacilîter  leur  Itohe.  Si  nous  ne  disions  pas  nettement 
»qui  sont  nos  hommes ,  ces  électeurs  risqueraient  de  sfy  iromper  et  de 
iaire  à  leur  insu  ides  tchoii  .quirootis  seraient  agréables.  Nous  aoos 
(Croyons  lenusde  laséclairer  et  de.  lenr  épargner. une  si  grave  mépriae^v 
iDansceimèmed^eours,  M.  de  Bismarck  déclarait  ^e,  si  le  gouveme- 
jment  a  le  droit  de  proposer  ses- candidats,  lil  ne  lui  rest  pas  permis  de 
Jes  imposer,  mi  d'assurer  leur  succès  par  des  violences  déguisées,  par 
.des  manœuvres  ou  (par  des  distributions  inégales  de  faveurs.  Les  élec- 
'teurs  prussiens  ont  résiaté  dans  les  années  du  conflit  à  deiredoutabtos 

épreuves., Si  M.  ^tBismarck  néussit  à  ee  procurer  le  parlement  qu'il 
:dé8ire,  s'il  remportetlanslesprochainesélectionsunéclalant triomphe, 
ice  :  qui  fCjt  encore  douleuK,  c'estàHo&del,  c^est  à  NobUtngqu'ilien  sera 
iredevable,  et  il  caura  prouvé  aiosi  que  les  assassins  peuvent  servir  à 
«quelque  chose. 

lAu  surplus,  te  n'est  pas, lui  qui  rpr^arera  les> élections:  il  a  dans  ce 
imoment  de  lourdes  occupations  sur  les  bras.  Jl  est  engog*^  d^honneur 

à  faire  réussir  ie  coqgrès  .qu'il  préside  avec  une  incomparabfe  virtucv- 
rSttié,  également  maUretlans  rartde  tdaciaer^es  habiles  et  d'intimider 
^les  novices.  Les  combinaiBons  qu'm  araitpu  foroierau  oommencemeat 
fde  la. guerre  d'Orient  ont  tété  «déjouées  par  le»révciJ  inattendu  de  TAn- 
.gleterre,  de  <«  cette  femme  tmalade,  «>  avec  Jaquelie  on  ne  comptait 
'plus,>et  c'est  )pourquoi  lia  presse. officieuse  de  Berlin  se  montre  aujour- 
fd^ui  aussi  pacifique  qu'elle  Pétaitpeu  quand  éUe-encourageait  chaque 
onatin  la  Russie  à  tout  oser.  Après  avoir  favorisé  'les  complications,  on 
.p'efforce  de  les  conjurer,  'Lesimarcbands  de  .veart  n'ont  pas  retiré  d^ 
rieur  commerce  le  bénéfice  qu^iis  en.)attendaient,  lordBeaconsûeld  les 

a  dérangés,  et  ils  s'appliquent  à  refermer  l'outre  des  tempêtes.  Si,è 
{force  de  patience  et  «d'habileté  M.  deiBIsmarcfc  réussit,  comme  nous 

l'espérons,  à  mener  à  bonne  fin  son  honnête  courtage,  Tœuvre  de  paix 

qu'il  aura  accomplie  lui  rendra  en  Allemagne  toute  sa  popularité  d^au^ 
•trefois,  iqui  avait  souffert  quelque  atteinte.  Pendant  qu'un  rameaji 

d'olivier  à  la  main  il  travaille  è  pacifier  l'Europe,  c'est  te  comte  Otto 
idciStolberg,  tvioe-chtncolier  de  l'empire  et  vice-^présidtot  du  mrnis^ 

tère  prussien,  qui  est  appelé  à  <tircr  l'épée  pour  conduire  la  campagne 
•électorale.  Son  nom  et  6on  caractère  ^  sont  une  garantie  pour  leslibé^ 
>rau](,^uirfoat  appel  à  sa  modérationet  l'adjurent  de  mesurer  >égalo- 
fmentrà  tous  les  partis  le  iveot  et  le  soleil.  Jeune  encore,  le  comte  de 
.Stolberga  déjà  passé  bien  des  années  dans  le  service  de  l'état  et  oo- 
(mp&â^  postes  importons,  iha  écépniaidmt  supétieuride  ila^protinae 


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LES   ATTBNf  ÀTâ*  U»  '  BEttLtlT.*  2(25'^ 

do^HwwTfe,  président  de  îa^ch^imbre^dè^  sfeigrïeurs  dè'P^usde^ëtamN- 
bassadettrd'AlleBiagne'à  Vienne.  Dâïis^  totïtfes^  c«y  fonctions;  en  Hanovre^ 
sturtout^-if^a  sauméJiager  ses  ennenais'sans'  dfepibîiie  à  se^'  amis:  Oh  Pi'us** 
sîen  disait  :  —  «  ^èW8*  attendons  pow  dévenir  aimarbiës*  noas'  autres ' 
Alleinands  dU'n«rd,  de  savoir' à*  quoi  cela  peut  bien  servir;  »  Si  bon' 
Pnwsien  qu'il;  soit.  le  comte  de  Siolbei  gi  a' détouvert  qutf  l^esprii' de' 
oonciliatioa  et  la  coforteisie  sont  des  q\ia!ïtésr  mm-seulement  aimables; 
mais'Utilës»  Aussi^ler  libébux  espèrent  qu'il  ne  poussera  pas  les  choses' 
àfrextrême;  que  conduites  par  liii,  les  élections  ne  seront  pas  un  com- 
bat «à  outrance,  l^  goaveitiement  prusso-^allemantf-petrt  se  croire  inté- 
ressé à  aiftéblir  leparti  naiionaMibéîrai;  il'ne  petit' se  flatter  de  le  dé-- 
tr^ïire,  et  il  swrafit  probablèfmwit'  fbit'  embamrassé;  s'il  se^  trt)ttvaH  en 
présence 'diune  ctitarHbreHnlrmmbk: 

—  «  Laiterreurf  entretenue  d&Ett'tôirterAlIfeitiagne' pal-  dès' airesta- 
tlottâi  et  les  nuages*  de  ■  peussiètiô  soulevés^  pat*  la  presse '  dès^  reptiles; 
lisoDS-dous  dvns'IaTécenrte  dëèlàrûtimi  dé  Ml  Kfârl  Marx,  ne  sont  que  des 
maooeuvrMt  érectorales  pour'fhiresorti^des  wnes  un  Reichstag  qui  aide 
IL  de  Bismartk  à  résoudre  le'probl^ônre'paVad6iar  dont  il  s'ôcrope  de^ 
puis  longtemps,  c'est-à-^dire^^à'doterPAllemagne  de  toutes  les  ressources 
finanacières  d'un  état  moderne;  ere«  mtfme  t^tnps  à  imposer  de  nou- 
veau à  la  nation  allemande  lé  régime'  politique  détruit  par  la  tempête* 
de  1848-.  »  M.  Kari  Marxrrâisonne  en  émigré,  il  s'abuse  sur  le  caractère* 
et  les  visées  de' M^  de^  Bismarck!.  On  peut  croii^  que  le  chancelier  de 
l^empire  ptopweraau'fotinr  parlement'  des  lois  coercitives  ou  prohibi- 
tives à  régardide  la  presser,  du  droit  de' réunion  et  d'association;  mais* 
il  ne  réveipas  destnestaurtitlons  impossibles^.  —  «  Ml  de  Bismarck,  noms 
disait  Tun» de  seS' amis,  est'  un  oonservatem*  radical  et  un  radical  con- 
servateur.. »>  On  peut  s^en- remettre' à  lur,  il  ne' fera  jamais  de  la  poîi- 
tique  d«  talon  rouge;  il  n'ira  pas  cHere!)er  se»  insfiiratlons  à  la  cour  nî 
dwra  le^satristiejj;  Hnfe  croit  pas  aux  vie^«  moyens  de=  gouvernement; 
et  il  sak  surtout  qu'après  les' avoir* détruits,  il  ne'  fVut  pas  sonjçer  à  les 
itossusciter:  Les' deu^hommes  qu'il  a  lé  plus'  étudiée  et  qu'il'  peut'api- 
peler  SI®' maîiiièSï sowt  le  grtind  Frédéric;  qui  lui  a  appris  Ik  politique' 
étwirgèr©^  ettl^empereufip' Napoléon'  Iir,  dém' il  a  profondément  médité' 
lefi  3iiccèsiet1w^revers'.  W;  de'Bismafrct  ri'ésfpas  unré^ciionnaire  mys^ 
tique,  M.  de  Bismarck  est  un  césarien,  et  César  doit  trouver  moyen  dé 
vivre  aveele.sQlf^age  universel. 

Gmome' Ml  Morxi^  lesî  diverses  fVaetîotis' dû  pttrti  dû  tttte  etdëlàf 
OBDix'S^abannlonneottàl  d%iranges  illusiot».  Les^const^<ateursr  prussiens < 
Se  flaltM^quei  l^himrQidu  triomphe  a>  enfin'  sonmé;  et  leur  imaginattoti' 
Dêesorcfosei'pÉtisrtèii.  Ils  parlent  tout  hairt  dèrestaurt^'lâ'monarchle^ 
dô^  drok.  divin^tempérée'  par*  une  chambre  des^  seigneurs*  eti  par  dëst 
ooiMisMires;  ji»  parleoftl  aussi'  de^  ressusciter'  les  jurandes*  et  tes  mal^ 


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22&  BETUE  DES   DEUX  MONDES. 

trises,  de  réglementer  à  leur  façon  Findustrie,  la  bourse,  le  commerce, 
de  supprimer  le  mariage  civil  et  le  droit  de  libre  établissement,  de 
rendre  ses  antiques  prérogatives  à  Torthodoxie  évangélique,  d'emmail- 
lotter  et  d'emmitrer  la  société  moderne;  le  maillot  et  la  mitre  du 
summus  episcopus,  voilà  le  salut.  Chacun  d'eux  a  sa  marotte,  et  ils  font 
tous  en  ce  moment  beaucoup  de  rêves,  beaucoup  de  gestes  et  beau- 
coup de  bruit.  On  voit  au  salon  de  celte  année  un  tableau  curieux,  qui 
représente  un  agneau  mort,  gisant  dans  la  neige.  Sa  mère  la  brebis  le 
protège  de  ses  quatre  pattes,  et,  la  tète  levée,  elle  bêle  lamentablement 
pour  appeler  le  berger  au  secours  de  son  inconsolable  détresse.  Tout 
autour  sont  rangés  en  cercle  une  centaine  de  corbeaux,  qui  n'osent  en- 
core approcher,  la  brebis  les  intimide;  ils  attendent  qu'elle  soit  partie 
ou  qu'elle  ait  succombé  à  sa  douleur  ;  mais  déjà  ils  contemplent  avec 
bonheur  leur  proie,  qui  ne  peut  leur  échapper,  et  ils  aiguisent  leur 
bec.  Ce  tableau  est  une  image  assez  fidèle  de  ce  qui  se  passe  aujourd'hui 
en  Prusse.  L'agneau  est  mort,  puisqu'on  l'a  dissous;  la  presse  libérale 
pousse  près  de  ce  cadavre  de  douloureux  gémissemens,  qui  ressemblent 
au  bêlement  effaré  dune  brebis;  les  conservateurs  de  toute  nuance 
s'imaginent  qu'elle  n'a  plus  qu'un  souffle  dévie,  ils  se  régalent  d'avance 
du  festin  qu'on  leur  prépare,  ils  aiguisent  leur  bec  pour  la  grande  curée 
des  chimères.  M.  de  Bismarck  n'aurait  garde  de  dire  un  mot  qui  p&t 
les  affliger,  ce  n'est  pas  à  la  veille  des  élections  qu'on  gourmande  ses 
amis  ou  qu'on  décourage  aucune  espérance;  mais  il  sait  ce  que  valent 
et  ce  que  pèsent  leurs  utopies,  il  sait  que  la  bonne  volonté  ne  suffit 
pas  pour  rétablir  l'ancien  régime  dans  un  pays  qui  a  pour  voisins  un 
empire  consiitu'ionnel,  de  petites  royautés  parlementaires  et  une  grande 
république.  M.  de  Bismarck  a  peu  de  goût  pour  les  chevaliers  de  la 
table  ronde  et  pour  les  burgraves  de  la  chambre  des  seigneurs.  Il  a 
récemment  coupé  sa  moustache  et  il  laisse  pousser  sa  barbe  blanchie, 
mais  il  ne  portera  jamais  perruque.  Les  revenans  ne  comptent  pas;  dans 
la  lutte  qui  va  s'ouvrir  en  Allemagne,  il  n'y  a  de  combattans  sérieux 
que  la  monarchie  césarienne  et  le  régime  parlementaire,  entre  eux  est 
le  débat.  Non,  quand  par  impossible  M.  Lasker  et  M.  Richter  ne  seraient 
réélus  ni  l'un  ni  l'autre,  quand  la  brebis  viendrait  à  mourir  auprès  de 
Fagneau,  les  corbeaux  ne  feront  pas  le  copieux  festin  après  lequel  ils 
soupirent. 

Les  grands  de  la  terre  proposent,  et  Nobiling  dispose.  L'empereur 
Guillaume  s'est  vu  dans  la  nécessité  de  déléguer  temporairement  le 
pouvoir  à  son  héritier  ;  si  le  prince  Frédéric-Guillaume  ne  règne  pas 
encore,  c'est  du  moins  lui  qui  gouverne.  Cet  honneur  doit  lui  peser.  Il 
est  dur  d'arriver  au  pouvoir  dans  un  moment  de  crise,  et  il  est  pénible 
pour  un  prince  qui  s'est  acquis  une  réputation  de  libéralisme  de  pré- 
luder à  son  règne  par  une  campagne  contre  les  libéraux  parmi  les- 


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LES   ATTENTATS   DE   BERLIN.  ^25 

quels  on  croyait  jadis  qu*il  choisirait  ses  ministres.  Oui,  les  ministres 
de  l'avenir  sont  aujourd'hui  des  proscrits;  mais  les  réactionnaires  peu- 
vent-ils espérer  que  le  prince  secondera  leurs  haines  et  leure  passions  ? 
II  a  prouvé  sur  les  champs  de  bataille  qu'il  possédait  cette  hardiesse  de 
cœur,  celte  fermeté  tranquille  du  soldat,  qui  est  héréditaire  dans  sa 
race;  il  n'a  donné  à  personne  le  droit  de  penser  qu'il  aura  le  triste 
courage  de  démentir  son  caractère,  de  rompre  avec  son  passé,  d'af- 
fliger ses  amis  en  trompant  leur  confiance.  —  Je  me  défie  des  succès 
faciles,  je  ne  crpis  qu'aux  choses  difliciles,  disait-il  un  jour.  —  Sans 
doute  il  s'appliquera  à  concilier  avec  Topinion  qu'on  a  de  lui  les  néces- 
sités d'une  situation  qu'il  n'a  pas  créée;  mais  cette  situation  ne  sera 
pas  commode.  Pendant  de  longues  années,  le  gouvernement  prusso- 
impérial  n'a  eu  qu'à  commander,  la  fortune  toujours  empressée  le  ser- 
vait à  souhait,  et  la  vague  venait  à  lui.  La  vague  s'est  lasst^e,  aujour- 
d'hui il  faut  l'attendre  ou  l'aller  chercher.  Avec  la  sûreté  de  coup  d'œfl 
qui  lui  est  propre,  le  chancelier  a  vu  tout  le  profit  qu'il  pouvait  tirer 
de  l'incident  des  attentats.  Il  compromet  le  Kronprlnz,  qui  a  l'air  d'es- 
compter son  règne;  il  le  sépare  de  son  parti.  Néanmoins  on  peut  affir- 
mer, sans  être  un  prophète,  que  l'empire  croulera  ou  que  le  nouveau 
rifoe,  quoi  que  fasse  M.  de  Bismarck,  cherchera  et  trouvera  son  point 
d'^^pui  dans  le  parti  libéral. 

i 

G.  Valbert. 


t 


TOM  xivm.  —  18W,  15 

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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


dO  Jaia  1878. 


*  Que  parle-t-on  maintenaDt  des  affaires  sérieuses,  du  congrès  de  Bep- 
Kn  ou  des  élections  prochaines  de  France  et  d'Allemagne,  de  la  nécessité 
de  coordonner  notre  régime  commercial  et  de  poursuivre  jusqu^aa 
bout  notre  réorganisation  militaire,  de  tous  ces  intérêts  pratiques  faits 
pour  occuper  les  esprits  attentifs?  Que  parle-t-on  de  tant  de  choses 
modestes  et  utiles  accomplies  ou  préparées  par  la  raison,  le  détournent 
et  le  travail  patient?  La  r<^publique  athénienne  qu'on  vent  nous  donner 
et  que  nous  ne  refusons  pas  n'est  pour  le  moment  occupée  que  'de 
fêtes,  d'anniversaires,  de  réunions  et  de  plaisirs.  L'autre  jour  c'était  en 
plein  bois  de  Bovlogne^  sous  un  soleil  d'été,  cette  revue  à  laquelle  pré- 
sidait M.  le  maréchal  de  Mac-Mahon,  que  des  princes  de  tous  les  pays 
illustraient  de  leur  présence,  et  où  les  regards  exercés  ont  pu  mesurer 
la  transformation  çpniinue,  progressive  de  notre  jeune  armée.  Aujour- 
d'hui, à  l'heure  qu'il  est,  Paris,  devenu  un  instant  le  rendez-vous  du 
monde,  de  la  province  et  de  l'étranger,  Paris  est  tout  entier  aux  réjouis- 
sances, à  Toubli  du  lendemain. 

On  voulait  à  tout  prix  une  fête  rare,  unique,  splendide,  qui  éclipsât 
les  fastes  de  l'eihpire  :  le  gouvernement  s'est  mis  à  Tœuvre  avec  une 
conscience  parfaite,  il  a  convoqué  ses  maîtres  de  cérémonies  populaires. 
Il  a  eu  le  bon  goût  de  mettre  de  côté  tout  esprit  de  parti,  de  choisir  un 
jour  bien  neutre,  bien  inoffensif,  auquel  ne  se  rattache  aucun  souvenir 
de  dissension  civile,  et  c'était  de  la  chance  de  trouver  ce  jour  prMlégié 
dans  un  calendrier  qui  depuis  quatre-vingts  ans  et  plus  compte  tant^e 
«  journées»  de  couleurs  différentes.  Il  a  réussi,  il  n'a  rien  néglig*^,  ni 
les  illuminations  éblouissantes,  ni  les  drapeaux,  ni  les  feux  d'artifice, 
ni  les  concerts  aux  Tuileries,  ni  pour  le  soir  les  retraites  aux  flam- 
beaux. Le  programme  est  complet;  mais  il  faut  une  ombre  à  tous 
les  tableaux.  Le  conseil  municipal  de  Paris  s'est  chargé  de  mettre 
l'ombre  à  la  journée  du  30  juin,  —  il  y  a  mis  comme  préface  le  H- 
4icule  de  sa  mauvaise  humeur.  Le  conseil  municipal  s'est  tenu  pour 


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aBetKÊé  dans  sa  dignité  parce  i}ue  M«  le  ministre  de  l'intérietir  Ta  invité 
le  ph»  honnêtement  du  monde  à  coopérer  ai^  daa  commissions  d'ar^^ 
rcmdissement  aux  préparatife  de  la  fête.  Oo  aurait  dû  te  charger  du  céré^ 
mooian  Le  conseil  municipal  est  un  trop  grand* personnage  pour  se  ce^ 
fondre  avec  desimplesmairesd'arfondisseitientot  de  modestes  mendbires 
des  bureaux  de  bienfaisance^  On  M  anH  cependant  proihis  rimugunn 
tien  d'une  statue  de  la  république;  mei^  cette  sialue  qu'on  inauguré 
a«)0Qrdliui  au  Trocadéro  n'est  qu'une  feusse  image  pour  le  conseil  tty^ 
nidpal,  ^  elle  n'a  pas  le  bonnet  phrygien!  Bref  les  édiles  pffirisîene  se 
eont  fait  prier,  et  ce  n'est  pas  sans  peine  qé^ils  ont  fini  p^  se  décider  à 
voter  quelques  fonds  pour  illuminer  lee  édifices  mvaidpaui;  encore 
«4-11  failu  leur  assurer  qu'on  i»  n^glîger^t  pas  de  mettre  dans  les 
illuminations  le  chiffre  de  la  république  en  verres  de  cœleuri»  Cétaît 
essentiel^  sans  cela  la  république  eûl  été  en  périls  et  même  avee  la  sa- 
tisfaction des  verres  de  couleur,  M.  le  préfei  de  la  Seioe  m'a  pas  échappé 
aux  objurgatiOBS  des  ééUes,  qui  se  sont  vengée  sur  lui  de  leurs  mé^ 
comptes,  en  le  traitant  comttie  un  simple  suppôi  de  réactiofs.  M*  le  mî^ 
4iistre  de  l'întérieury  il  faut  Faveaer^  ne  s^est  pas  ému  outre  meeurede 
ee  petit  tapage  assez  baroque  et  pessaMemadt  puéril  qve  le  eon^il 
municipal  a  voulu  donner  comim>  préluda  aux  réjouiasaiiccB  publiques 
d^aujourdfbui.-        i 

Lee  fét^,  lés  anniversaâres,  les  eentefl^Area,  ne  manquent  certes  pas 
depms  quelque  temps.  H  y  en  a  de  lentes  parts  et  à  teut  propos.  On 
semble  se  jeter  avec  une  sorte  d'imperlence  sur  taules  les  eccasione  de 
pavoiser,  d'illuminer  otf  de  proncucer  des  discours.  Il  ne  faudrait  pas 
cependant  en  abuser,  et  le  mieux  ser»if  d^  mettre  une  certaine  Sd^ 
biîété,  de  se  berner  à  ceux  de  c^  aflmrvenmres  qui  peuvent  tfvehr  ud 
caractère  sérieux ,  ^  om  pour  objet  db  raviver  quelque  souvenir  nsH' 
tmnal  ou  d'honorer  quelque  mémoire  itlestre  et  Inconieelée.  Celui  qu'on 
célél^rait,  il  y  a  quelques  jours,  à  VersaWes  en  l'honneur  du  généra! 
Hoche  est  devenu  comme  mie  tradition,  et  cet  anniversaire  a  du  moins 
le  mférite  de  ne  rappeler  qu'une  généreuse  vie  prématurément  tfm^ 
ehée.  Faire  du  jeune  héros  l'homme  d'un  parti,  ce  senait  une  altération 
de  rhlstonre.  Hocbe  a  justement  la  fortune  de  ne  point  apparaître 
comme  un  homme  de  parti,  de  rester  un  fifs  de  la  révolution  qui  tfa 
tremrpé  dans  aucun  excès  révotutiennaire,  qui  a  failli  au  contraire  êa^ 
le  victime  des  fureurs  révoluilenaaires;  il  a  le  glorieux  etteu*dlant  pri^ 
vitëgjB  de  s'être  révélé  en  quelques  années  brillant  capitaine,  politique 
plein  d'une  modération  précoce,  et  d'avoir  disparu  presque  mystérieu- 
eement  de  la  scène  en  laissant  duns  rhiétoire  l'attendrissant  souvenir 
d'une  jeunesse  trop  tôt  évanouie.  O^e  seraif-il  devenu  s'il  avait  vécu? 
e^eit  une  question  qfui  se  reproduli  toujours  et  à  laïquelle  personne  m 
peut  répendre.  C'est  dans  tous  les  cas*  une  mémoire  pure  feite  pour 

rastav  populaire,  peur  éU'e  smnée  et  i^dspeetée.  L'ànni^isaire  de  Hodie 

* 

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228  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

est  une  fête  à  Versailles,  la  ville  natale  de  4*béroïque  jeune  homme,  et 
il  est  aussi  l'occasion  recherchée,  préparée,  d'une  de  ces  réunions  où 
la  politique  s'invite  elle-même  à  l'abri  des  souvenirs  de  patriotisme. 
Les  circonstances  changent  seulement  L'an  dernier,  cet  anniversaire 
de  la  naissance  de  Hoche  était  célébré  au  milieu  des  luttes  les  plus  vio- 
lentes, au  lendemain  de  la  dissolution  de  la  chambre,  avant  la  bataille 
des  élections,  et  les  discours  Ressemblaient  à  des  déclarations  de  guerre. 
Cette  année,  tout  s'est  passé  paisiblement  comme  au  lendemain  d'une 
victoire,  et*le  banquet  traditionnel,  présidé  par  M.  Feray,  inauguré 
par  un  toast  à  M.  le  pr(*sid6h[)t  de  la  république,  s'est  terminé  par  un 
de  ces  discours  que  M.  Gambetta  fait  quelquefois  quand  il  est  bien  in- 
spiré, quand  il  peut  se  défendre  à  demi  des  excitations  du  dehors  et  des 
emportemens  de  parti. 

Au  fond,  dans  ce  discours  d'une  éloquence  chaleureuse,  d'une  véhé- 
mence savamment  contenue,  il  y  a  particulièrement  sur  deux  ou  trois 
points  des  paroles  dont  M.  Gambetta  devrait  toujours  se  souvenir,  dont 
il  devrait  faire  un  programme  et  une  règle,  et  qu'il  pourrait  rappeler 
souvent  à  bon  nombre  de  ses  anU-s.  Les  combats  de  l'an  dernier  sont 
finis,  ils  se  sont  terminés  mieux  qu'on  ne  pouvait  l'espérer,  et  M.  Gam- 
betta, en  constatant  que  c'est  la  France  qui  a  vaincu,  ne  craint  pas  de 
dire  noblement  qu'on  doit  a  se  montrer  clémen(  au  lendemain  du 
succès;  »  il  ajoute  que  la  clémence  n'exclut  pas  le  sentiment  de  la  force, 
qu'il  en  est  au  contraire  inséparable  et  il  fait  consister  cette  force 
accompagnée  de  clémence  à  a  frapper  peu,  mais  juste.  »  Fort  bien!  Il 
n'y  a  qu'un  mot  de  trop  qu'il  faudrait  effacer,  qui  ne  serait  qu'une  in- 
fatuation  arrogante  et  offensante,  qiii  n'appartient  pas  à  la  politique. 
Il  ne  s'agit  pas  de  u  clémence  »  entre  des  adversaires  qui  se  retrouvent 
chaque  jour  face  à  face  dans  le  parlement  comme  dans  la  nation.  On 
n'est  pas  a  clément,  »  parce  qu'on  reconnaît  le  droit  de  toutes  les  opi- 
nions, de  toutes  les  dissidences,  et  même  de  toutes  les  oppositions. 
M.  Gambetta  a  voulu  dire  sans  doute  que  la  modération  est  la  vertu  la 
plus  nécessaire,  quoique  la  plus  difficile,  des  partis  victorieux,  et  nen 
n'est  certes  plus  juste.  Oui  vraiment,  la  modération  dans  le  maniement 
des  choses  et  des  hommes  est  la  meilleure  et  la  plus  prévoyante  des 
politiques;  elle  est  nécessaire  à  toutes  les  époques»  elle  l'est  surtout 
dans  un  temps,  dans  un  pays  où  tous  les  partis  ont  été  tour  à  tour  vain- 
queurs ou  vaincus,  où  tous  les  gouvernemens  se  sont  succédé,  laissant 
des  souvenirs,  et  où  le  dernier  régime  qui  survit  hérite  de  tout  un  passé 
avec  lequel  il  doit  compter. 

Cette  république  qui  existe  aujonrdliui,  qui  a  triomphé  de  bien  des 
résistances  et  de  bien  des  préventions,  qui  a  le  mérite  d'être  le  seul 
régime  possible,  cette  république,  on  veut  sans  doute  la  fonder  régu- 
lièrement et  lui  donner  la  durée.  Groit-on  qu'on  la  fera  vivre  en  la  do- 
tant d'anniversaires  de  guerre  civile,  en  la  confondant  avec  des  souve- 


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•  REVUE.   —  CHBONIQUE.  229 

nirs  néfastes,  en  lui  créant  des  étapes  d'agitatioû,  en  annonçant  d'avance 
*  qu'on  se  résigne  à  une  trêve  pendant  i^êxposiiion,  mais  qu'à  la  fin  de 
l'année,  au  commencement  de  Tannée  prochaine  au  plus  tard,  après  la 
réélection  du  sénat,  on  poussera  la  victoire  à  bout  ?  Croit-on  qu'on  fi»*- 
tifiera  la  république  en  l'identifiant  avec  des  préjugés  de  partie  eu  lui 
imprimant  le  caractère  d'une  domination  exclusive  et  jalouse,  en  pour- 
suivant jusque  dans  leurs  modestes  emplois  les  plus  humbles  fonction- 
naires, en  laissant  la  porte  ouverte  à  toute  sorte  de  représailles  et 
d'Sccusations  ?  C'est  là  cependant  ce  qu'on  fait  trop  souvent,  ce  qu'on 
,  voudrait  aussi  imposer  au  gouvernement,  sans  prendre  garde  qu'au  lieu 
de  montrer  de  la  force,  on  ne  montre  que  la  faiblesse  d'un  parti  in- 
quiet et  peu  sûr  de  lui  même,  étourdi  encore  de  sa  victoire.  On  cède  à 
de  petites  vanités  ou  à  des  passions  vulgaires,  et  voilà  pourquoi  M.Gam- 
betta  témoignait  certainement  l'autre  jour  d'un  véritable  esprit  politique 
lorsqu'il  rappelait  devant  l'image  de  Hoche  la  nécessité  de  cette  modé- 
ration qu'il  appelait  de  la  <(  clémence.  »  M.  Gambetta,  qui  parle  si  bien 
quand  il  le  veut,  aura  toujours  raison  de  célébrer  la  modération  dans 
ses  discours,  à  la  condition  de  la  pratiquer  dans  ses  actes,  de  la  faire 
accepter  par  ses  amis  et  de  ne  pas  demander  au  gouvernement  de  la 
sacrifier  à  de  vulgaires  intérêts  de  parti. 

Il  y  a  un  autre  point  où  M.  Gambetta  s'est  montré  parfaitement  cor- 
rect et  sérieusement  prévoyant.  Que  l'orateur  de  l'anniversaire  de  Hoche 
se  soit  imposé  pour  la  circonstance  le  singulier  devoir  d'attribuer  à  peu 
près  exclusivement  à  un  parti,  au  parti  républicain  tout  ce  qui  a  été 
fait  pour  la  réorganisation  des  forces  militaires  de  la  Fcance  depuis 
quelques  années,  c'est  une  faiblesse  peu  digne  de  son  talent.  La  vérité 
est  au  contraire  que  depuis  sept  ans  tout  ce  qui  intéresse  l'armée  a  été 
un  sujf't  presque  sacré,  patrietiquement  réservé,  devant  lequel  toutes 
les  passions  de  parti  se  sont  inclinées.  On  a  pu  discuter  avec  animation 
toutes  les  lois,  toutes  les  propositions  de  crédit  qui  se  sont  succédé,  — 
au  moment  où  le  scrutin  s'est  ouvert,  il  n'y  a  plus  eu  habituellement  . 
qu'un  vote  presque  unanime  comme  il  n'y  avait  qu'un#  même  pensée 
de  bien  public,  la  pensée  de  tout  donner  pour  la  reconstitution  de  la 
puissance  militaire  de  la  France;  mais  ceci  n'est  rien.  M.  Gambetta,  en 
se  croyant  obligé  de  payer  cette  rançon  à  l'esprit  de  parti,  n'a  pas 
moins  prononcé  des  paroles  d'une  prévoyante  justesse,  faites  pour  être 
rscueillies.  n  Entendons-nous,  a-t-il  dit,  en  rappelant  les  bienfaits  de 
la  révolution,  entendons-nous,  et  que  personne  ne  s'y  méprenne.  Quand 
je  parle  de  la  révolution  française  dans  l'armée,  je  parle  di  s  conquêtes 
qui  ont  été  faites  au  point  de  vue  de  la  constitution  même  des  droits 
du  soldat  et  de  Toffîcier...  Je  ne  parle  nullement  de  tout  ce  qui  pour- 
rait être  indiscipline  et  discussion  du  commandement  à  tous  les  degrés, 
et  qui  n'aboutirait  qu'à  la  confusion  et  à  l'anarchie.  L'armée  est  la  re- 
présentation exacte  et  complète  de  la  France...  Élevée  au-dessus  des 


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2$0  BETUE  DES  DEUX  MONDES.  t 

• 

querelles  et  en  dehors  dé  l'arèDe  des,partis,  uniquement  préoccupée  de 
son  instructie»,  de  son  avancement  moral  et  intellectuel,  l'année  s^ab-  * 
strait  de  la  politique...  »  Rien  de  mieux  assurément;  on  ne  saurait  afflr-^ 
mer  d'un  trait  plus  éloquent  et  plus  expressif  que  l'armée  doit  rester 
en  dehors  de  la  politique,  que  la  discpline  doit  être  «plus  que  Jamais 
immuable  et  inflexible,  n  c'est  le  langage  de  M.  Gambetta  lui-même; 
mais  alors,  pendant  qu'on  parle  ainsi  devant  la  statue  de  Hoche,  il  ne 
faudrait  pas  que  le  parti  dont  M.  Gambetta  est  le  chef  parût  obéir  à 
un  esprit  tout  différent,  pour  ne  pas  dire  opposé.  ^ 

Non  en  vérité  il  ne  faudrait  pas  qu'on  publiât  des  rapports  de  parle- 
ment livrant  à  des  discussions  toujours  redoutables  les  conditions  de 
l'obéissance  militaire,  les  règles  les  plus  élémentaires  de  la  discipline. 
Il  ne  faudrait  pas  qu'on  fit  un  crime  à  M.  le  ministre  de  la  guerre  de 
donner  un  commandement  supérieur  à  un  général  qui  n'a  que  des 
titres  militaires  au  lieu  de  le  donner  à  un  autre  général  fort  brave  sans 
doute,  mais  de  promotion  plus  récente,  en  qui  se  serait  révélée  une 
vocation  soudaine  pour  le  service  de  la  république.  U  ne  faudrait  pa3 
intervenir  sans  cesse  dans  Tintimité  des  rapports  militaires,  s'interpo* 
ser  par  des  récriminations,  même  par  des  dénonciations  entre  le  dief 
de  l'armée  et  ses  subordonôés.  Il  ne  faudrait  pas  aller  en  procession  aiH 
près  de  M.  le  garde  des  sceaux  pour  hii  porter  des  plaintes  peu  sérieuses 
contre  son  collègue  de  la  guerre,  pour  obtenir  de  lui  des  circulaires 
destinées  à  désavouer  le  langage  tenu  par  M.  le  général  Borel.  Qu^a 
donc  pu  dire  de  si  extra(Mrdinaire,  de  si  menaçant  M.  le  général  feorel? 
Quelques  jours  avant  la  suspension  des  travaux  parlementaires,  pressé 
par  une  interpellation  à  propos  de  quelque  vulgaire  incident  local,  il  ar 
pris  vivement  la  défense  de  cette  troupe  aussi  modeste  qu'utile  de  la 
gendarmerie;  il  a  couvert  de  son  autorité,  de  sa  responsabilité,  de  vieux 
soldats  qui  dans  tous  les  coins  de  la  France  représentent  la  sécurité 
publique;  il  a  refusé  de  livrer  ces  honnêtes  serviteurs  au  caprice  dss 
•  partis,  de  s'exposer  à  désorganiser  un  si  précieux  service,  et  il  a  verte* 
ment  ajouté  :  (f  En  accepte  la  responsabilité  qui  voudra,  moi  je  ne  l'ac^ 
copierai  jamais  I  »  M.  le  ministre  de  la  guerre  n^a  vraiment  pas  commis 
d'autre  crime,  il  s'est  soulagé  par  quelques  mots  de  vérité;  mai&cela 
semble  avoir  suffi  pour  troubler  de  fortes  têtes  comme  M.  Madier  de 
Montjau  et  M.  Floquet,  qui  ne  paraissent  pas  avoir  les  mêmes  vues  que 
M.  Gambetta  sur  la  discipline,  qui  se  sont  aussitôt  portés  courageuse-  < 
ment  auprès  de  M.  le  président  du  conseil  pour  sauver  la  répuMique 
visiblement  menacée  par  la  gendarmerie  française  et  par  M.  le  géséral 
Borel.  M.  le  président  du  conseil  est  un  homme  patient  à  ses  heures^ 
qui  a  tout  écouté  sérieusement,  qui  a  répondu  à  tout  de  son  mieux,  et 
qui  pourrait  bien  être  resté  persuadé  dans  le  fond  de  sa  conscience  que 
la  république  est  plus  menacée  par  M.  Louis  Blanc  et  M.  Madier  de  Mont- 
jau que  par  la  gendarmerie  et  par  M.  le  général  Borel. 


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BEYUB*  •—  CHBONIQUE.  231 

t 

La*  moralité  de  tout  cela,  c'est  que,  s'il  y  a  une  république  qui  a  sa 
meilleure  garantiei  dans  rhonneur  et  la  modération  d'un  gouvernl-* 
ment  sensé,  qui  parle  quelquefois  aussi  par  la  bouche  de'  M.  Gambetta, 
quand  M,  Gambetta  est  bien  inspiré,  il  y  a  malheureusement  aussi  une 
autre  république  qui  voudrait  tout  agiter,  dans  Tarmée  comme  dans  l'ad- 
ministration, qui,  si  on  la  laissait  faire,  deviendrait  bientôt  pour  sa 
ruine  le  régime  de  la  confusion  et  de  l'anarchie.  Il  faut  choisir.  L'autre, 
jour  justement,  ces  deux  républiques  se  sont  trouvées  en  présence  au 
sein  du  conseil  municipal  de  Paris,  dans  ces  discussions  qui  ont  pré- 
cédé la  fête  du  30  juin.  M.  le  préfet  de  la  Seine,  un  peu  poussé  à  bout, 
a  fini  par  dire  dans  un  mouvement  d'impatiencç  qu'il  y  avait  deux  ma- 
nières de  servir  la  république,  que  ceux-là  l'avaient  sans  doute  bien 
servie  qui  l'avaient  fait  vivre  jusqu'à  présent, —  a  et,  a-l-il  ajouté  en  se 
tournant  vers  les  édiles,  je  suis  convaincu  que  vous  ne  tarderiez  pas 
à  la  perdrel  »  —  A  quoi  le  conseil  a  répondu  en  protestant  de  «  son  dé- 
voûment  inaltérable  à  la  république.  »  C'est  toute  la  question.  Qu'en 
pense  M.  Gambetta?  S'il  est  l'allié  de  ceux  qui  comprennent  ^a  repu-  * 
blique  comme  le  conseil  municipal  de  Paris,  avec  le  bonnet  phrygien, 
avec  la  guerre  aux  processions  religieuses,  à  la  gendarmerie,  à  la  dis- 
cipline de  ran;née,  à  l'inamovibilité  de  la  magistrature^  que  signifie  son  . 
langage  devant  la  statue  de  Hoche?  Si  le  langage  qu'il  a  tenu  est  l'ex- 
pression de  sa  pensée,  d'une  politique  réfléchie,  pourquoi  se  réfugie- 
rait-il plus  longtemps  dans  des  subterfuges  de  tactique?  Pourquoi 
accepterait-il  de  paraître  en  connivence  avec  ceux  qui  auraient  bientôt 
ruiné  par  leurs  excès  ou  par  leurs  puérilités  un  régime  qu'il  soutient  et 
qu'il  veut  sans  doute  faire  vivre  ? 

Cette  question ,  qui  assurément  a  sa  gravité  pour  le  repos  de  notre 
pays,  elle  se  dégage  incessamment  d'une  vie  intérieure  qui  pourrait 
être  calme,  qui  l'est  en  apparence,  et  où  les  passions  des  partis  se  plai- 
sent à  mettre  l'incertitude.  Elle  est  destinée  à  renaître  plus  d'une  fois 
vraisemblablement,  elle  se  reproduira  surtout  à  la  session  prochaine, 
quand  le  renouvellement  du  sénat  aura  mieux  fixé  la  situation  parle- 
mentaire. Mors  l'exposition  sera  finie,  elle  ne  sera  plus  ce  qu'elle  est 
aujourd'hui ,  un  frein  salutaire,  et  la  diplomatie  réunie  à  Berlin  aura 
aussi  depuis  longtemps  terminé  ses  travaux.  Pour  le  moment,  le  congrès 
de  Berlin  en,  est  encore  à  ces  délibérations  intimes  qui  préparent  le 
dénoùment  public,  il  parait  du  moins  assez  avancé  pour  que  la  paix 
soit  vraisemblable  sinon  absolument  assurée.  À  dire  toute  la  vérité,  on 
aurait  eu  moins  d'inquiétudes  sur  le  résultat  déûniiif  de  la  délibération 
qui  a  eu  tant  de  peine  à  s'engager  si  on  avait  connu  tout  d'abord  les 
négociations  qui  ont  préparé  la  réunion  du  congrès,  qui,  après  s'être, 
nouées  entre  Londres  et  Saint-^Pétersbourg,  ont  dû  n^êlre  point  ign(^ 
rées  des  autres  cabinets,  au  moins  à  Berlin  et  à  Vienne.  Le  hasanl 
d'une  divulgation  faite  par  un  journal  anglais  a  livré  le  secret  de  ces 


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232  REVUE  DES   DEUX  MONDES, 

t 

négociations,  et  si  au  premier  instant  il  a  pu  y  avoir  quelque 'doute 
'  sur  l'authenticité  de  la  révélation,  l'incertitude  a  été  bientôt  dissipée  : 
les  transactions  qui  ont  été'  adoptées,  qui  sont  à  peu  près  déjà  con- 
nues, ne  sont  que  la  conCrmation  des  arrangemens  secrets  que  le 
journal  anglais  le  Globe  a  été  Je  premier  à  divulguer.  Le  point  capital 
de  ces  transactions  jusqu'ici,  c'est  ce  qui  touche  la  Bu  garie,  dont  le 

t  traité  de  San-Stefano  faisait  une  seule  principauté  allant  du  Danube  à 
la  mer  Egée,  dont  TEcirope  fait  aujourd'hui  deux  provinces,  Tune,  la 
Bulgarie  proprement  dite,  limitée  par  les  Balkans,  livrée  sous  une  in- 
dépendance nominale  à  la  Russie,  l'autre  prenant  le  nom  de  Roumélie 
et  restant  par  une  dernière  ficiion  sous  une  ombre  de  protectorat  ot- 
toman. 

La  combinaison  nouvelle  pourrait  passer  j^our  une  victoire  diploma- 
tique, elle  ressemblerait  à  une  satisfaction  donnée  par  la  Russie  %ux 
intérêts  européens,  si  la  concession  n'était  plus  apparente  que  réelle, 
si  la  ligne  de  défense  des  Balkans  laissée  aux  Turcs  n'était  rendue 
absolument  vaine  par  l'attribution  de  SoOa  à  la  Bulgarie  du  nord, 
c'est-à-dire  à  l'influence  russe.  Au  fond,  il  faut  voir  les  choses  dans 
leur  vérité,  c'est  le  démembrement  de  la  Turquie,  c'est  le  partage 

.  d'un  empire  acp^pté,  sanctionné  par  un  amgrès.  Cesi  le  seul  moyen 

'  d'éviler  de  plOs  graves  complicaiions,  cVst  lo.  prix  de  la  paix,  dira- 
t-on;  soit!  le  spectacle  n'est  pas  moins  étrange,  il  ne  s'était  pas  vu 
depuis  longtemps,  et  si  desnices  d'administration,  des  oppressions  in- 
térieures suflîsent  pour  légitimer  le  partage  diplomatique  d'un  empire, 
c'est  un  progrès  nouveau  de  droit  public  qui  peut  conduire  loin. 

L'attentat  dont  l'empereur  Guillaume  a*  failli  être  la  victime  au  com- 
mencement du  mois  et  qui  a  précédé  de  si  peu  la  réunion  du  congrès 
de  Berlin,  cet  attentat  a  fort  heureusement  sans  doute  trompé  les  es- 
pérances du  criminel  qui  l'avait  prémédité  et  qui  Ta  accompli.  Peut- 
être  cependant  est-il  destiné  à  laisser  quelques  traces,  et,  sanst avoir 
positivement  ouvert  une  crise  politique  en  Allemagne,  il, pourrait  bien 
avoir  contribué  à  décider  une  situation.  S'il  n'a  pas  eu  le  triste  suco^^s 
que  se  promettait  le  meurtrier,  il  a  eu  du  moins  ce  premier  et  cruel 
résultat  de  mettre  en  danger  la  vie  de  l'empereur,  d'ébranler  profondé- 
ment une  organisation  d'octogénaire.  11  a  révélé  des  intensités  de  pas- 
sions anarchiques,  des  vi(»lences  d'hostilités  qu'on  ne  soupçonnait  peut- 
être  pas,  qui  ont  suscité  aussitôt  une  vague  inquiétude,  et,  s'il  n'a  pas 
été  la  cause  unique  et  directe  de  la  dissolution  du  Reichstag,  que  le 
gouvernement  vient  de  prononcer,  il  a  été  tout  au  moins  le  prétexte, 

,  l'occasion;  il  a  précipité  une  résolution  qui  remet  tous  les  partis  en  pré- 
3ence  devant  le^pays,  qui  rallume  des  conflits  d'opinions  dans  des  circon- 
stances assez  graves  pour  que  l'émotién  soit  dans  tous  les  camps.  En 
un  mot,  l'attentat  de  Nobiling,  suivant  de  si  près  l'attentat  du  ferblan- 
tier Hœdel,  a  créé  une  situation  qui,  sans  être  par  elle-même  une  crise, 


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.REVUE.   —   CHRONIQUE.       '  23S 

pourrait  être  le  coHunencement  d'une  •crise,  If  paint  de  jdépart  d'une 
certaine  évolution  du  gouvernement  et  des  partis.  En  France  aussi  il 
va  y  avoir  des  élections  d  ici  à  peu  de  jours;  mais  ces  élections  sont 
partielles»  peu  nombreuses,  et^ans  tous  les  cas,  quel  qu'en  soit  le  ré-« 
sultat,  elles  ne  peuvent  modifier  les  conditions  parlementaires.  En  Al- 
lemagne, aux  élections  du  30  juillet,  c'est  un  renouvellement  complet 
du  parlement  provoqué  ou  hâté  par  les  derniers  att  ntats;  c'est  le  pays 
tout  entier  que  le  gouvernement  interroge,  comptant  obtenir  de  lui  la 
réponse  qu'il  désire,  une  majorité  acquise  à  la  politique  qu'il  médite 
et  à  ses  nouveaux  projets  Or  quelle  est  cette  politique?  Quels  sont  les 
plans  qu'on  se  propose  do  soumettre  au  nouveau  Reichstagl  C'est  le 
secret  de  M.  de  Bismarck,  qui  au  milieu  des  travaux  de»  congrès  de 
Berlin  est  certainement  préoccupé  de  l'état  do  l'Allemagne,  et  qui  ne 
s'emploie  peut-être  si  activemenr,  si  impatiemment  à  maintenir  la  paix 
que  pour  retrouver  toute  sa  liberté  dans  les  affaires  intérieures  de  l'em-» 
pire,  dont  il  reste  l'arbitre. 

Le  chancelier  d'Allemagne  sent  visiblement  aujourd'hui  le  besoin 
d'écarter  le  péril  de  complications  extérieures,  d'assurer  la  paix  du  con- 
tinent, et  il  sent  aussi  le  besoin  d'avoir  de  bonnes  élections,  c'est-à  dire 
des  élections  favorables  à  ses  idées.  Il  compte  vraisemblablement  y 
léussir,  d'autant  mieux  qu'il  pourra  se  présenter  au  scrutin  du  30  juillet 
avec  un  traité  européen  signé  h  Berlin,  constatant  son  influence  per- 
sonnelle en  m^me  temps  que  le  prestige  de  l'Allemagne.  Ce  que  M.  de 
Bismarck  se  propose  de  faire,  on  ne  le  voit  pas  bien  encore.  S'il  a  pris 
le  parti  de  dissoudre  le  parlement,  c'est  sans  doute  parce  qu'il  ne  trou- 
vait plus  dans  1«  dernier  Heichstag  le  genre  d'appui  qu'il  désirait.  Les 
difficultés  qui  se  sont  élevées  au  sujet  des  mesures  à  prendre  contre  les 
propagandes  socialistes  %i  démagogiques  n'auraient  pas  ét>,  à  ce  qu'il 
semble,  un  nH)tif  suffisant.  Ces  difficultés  ne  se  sont  produites  que  parce 
que  les  projets  qui  avaient  été  présentés  n'avaient  peui-être  pas  été 
soutenus  avec  assez  d'autorité,  parce  que  M.  de  Bismarck  lui-même  était 
absent,  parce  qu'»-nfin  l'attentai  de  Nobiling  n'avait  pas  éclaté.  Aujour- 
d'hui, dans  tous  les  camps  parlementaires,  sauf  dans  la  petite  tribu  so- 
cialiste composée  d'une  douzaine  de  membres,  on  paraissait  disposé  à 
voter  tout  ce  qui  serait  présenté;  on  n'aurait  probablement  rien  refusé 
au  chancelier.  La  question  des  mesures  ri^pressives  contre  le  socialisme 
n'a  donc  pu  être  que  par  occasion,  par  circonstance,  la  cause  de  la  dis- 
solution do  Reichstag.  Évidemment  M.  de  Bismarck,  tout  en  songeant 
à  demander  des  armes  contre  la  démagogie,  a  d'autres  préoccupations, 
d'autres  intentions.  Il  a  depuis  longtemps  ses  idées  sur  l'org misation 
des  finances  fédérales  par  un  système  d'impôts  indirects,  sur  le  régime 
commercial  de  1  empire,  sur  les  chemins  de  fer.  C'est  pour  l'application 
de  ces  idées  qu'il  ne  se  sentait  pas  soutenu  .comme  il  le  vouait  dans  le 
dernier  parlement,  et  plus  d'une  fois  il  s'est  impatienté  des  résistances 


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33&  '  RETUE  DES  DEUX  MONDES» 

quil  rencontrait  même  4e  la  part  de  ceux  qui  semblaient  toujours  prôts 
à  lui  offrir  leur  alliance.  De  plus,  il  n'est  point  impossible  que  le  chan- 
celier ait  été  quelque  peu  impressionné  par  ces  récens  attentats,  par 
toutes  ces  agitations  d'une  démocratie  importune,  qu'il  ait  éprouvé 
quelque  trouble  au  sujet  de  ces  conflits  religieux  où  il  s'est  engagé  de* 
puis  quelques  années,  et  qu'il  ait  senti  la  nécessité  d'un  moment  d* ar- 
rêt ou  de  réaction.  On  a  même  parlé  de  négociations  plus  ou  moins  se- 
crètes qui  auraient  été  nouées  avec  le  Vatican  depuis  l'élection  du 
nouveau  pape,  il  est  clair  dans  tous  les  cas  que  la  campagne  religieuse 
s'est  singulièrement  adoucie  depuis  quelque  temps.  M.  de  Bismarck  est 
homme  à  se  servir  de  tout  le  monde,  même  des  révolutionnaires  s^il 
pense,  en  avoir  besoin;  il  s'en  sert,  il  se  réserve  de  n'être  pas  leur 
obligé,  et  il  ne  craindrait  pas  de  leur  fausser  compagnie  pour  retourner 
à  la  réaction,  s'il  le  croyait  nécessaire,  sans  s'arrêter  même  parmi  les 
libéraux  qui  voudraient  le  retenir. 

C'est  en  réalité  tout  cela  qui  s'agite  dans  cette  mêlée  électorale  qui 
commence  en  Allemagne.  C'est  sur  tous  ces  points  que  les  partis 
prennent  position  par  leurs  professions  de  foi  et  leurs  programmes.  Toutes 
les  nuances  d'opinions  se  produisent.  Déjà  il  y  a  les  manifestes  des 
nationaux-libéraux,  des  progressistes,  du  parti  du  centre  catholique» 
du  parti  de  l'empire,  des  vieux  conservateurs,  sans  parler  des  sociar 
listes  qui  sont  l'ennemi  commun  et  qui  ne  restent  pas  inactifs.  La 
lutte  menace  jcertainement  d'être  vive,  et  à  voir  certaines  polémiques 
on  dirait  les  hostilités  déjà  ouvertes  entre  le  gouvernement  et  les  na- 
tionaux-libéraux, qui  ont  longtemps  soutenu  le  chancelier,  qui  semblent 
maintenant  se  replier  vers  les  progressistes  pour  fdirmer  avec  eux  un 
corps  de  bataille  ou  d'opposition.  Le  gouvernement,  bien  entendu, 
est  prêt  à  se  défendre;  il  paraît  assez  disposé  »  réaliser  le  mot  du  comte 
Eulenbourg,  ministre  de  l'intérieur,  qui  disait  récemment  qu'on  res- 
terait dans  la  loi,  mais  qu'on  irait  jusqu'au  bout  de  la  loi.  Or  la  loi 
offre  de  singulières  ressources  en  Prusse.  Que  sortira-t-il  de  ces  élec- 
tions? Si  le  scrutin  donne  au  gouvernement  la  majorité  qu'il  désire, 
qui  l'aidera  à  triompher,  un  certain  mouvement  de  réaction  nesi  point 
à  coup  sur  invraisemblable.  Si  Topposition  l'emporte,  il  faudra  peut- 
être  s'attendre  à  de  Fim prévu. 

Que  le  monde  politique  s'occupe  de  l'Orient  ou  de  l'Occident,  de  l'ex- 
position universelle  ou  du  congrès  de  Berlin,  des  fêtes  qui  se  succèdent 
ou  des  élections  qui  se  préparent,  la  mort  à  travers  tout  ne  poursuit 
pas  moins  son  œuvre;  elle  n'a  pas  besoin  du  secours  d'obscurs  meur- 
triers pour  frapper  ses  coups,  pour  aller  chercher  de  royales  victimes 
au  sein  du  bonheur  comme  dans  la  disgrâce.  L'autre  jour,  à  Paris 
même,  au  milieu  des  joyeux  tumultes  du  moment,  s'est  éteint  un  prince 
découronné  par  la  guerre,  .le  roi  George  d^  Hanovre.  C'était  un  vaincu 
de  1866  qui,  malgré  sa  parenté  avec  la  maison  régnante  d'An^leterret 


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RETUE*  —  CHI09IQUE.  2S& 

« 

avec  la  princesseimpérialef  d'Allemagne,  n'avait  pas  été  épargné  par  k 
politique  de  M.  de  Bismarck,  et  avait  vu  son  royaume  transformé  tout 
simplement  par  l'annexion  en  province  prussienne.  Exilé  depuis  plus 
de  dix  ans,  atteint  de  cécité,  il  avait  su  faire  respecter  une  infortune 
simplement  et  dignement  supportée.  Depuis  qu'il  avait  cessé  de  règnert 
il  était  devenu  l'hôte  de  la  France,  et,  par  une  coïncidence  bizarre, 
c'est  à  Paris  qu'il  a  eu  les  funérailles  d'un  souverain.  Ce  roi  dépossédé, 
aveugle  et  bienveillant,  hôte  d'une  république  empressée  à  lui  rendre 
les  derniers  honneurs,  aurait  suffi  pour  prouver  que  les  révolutions  po- 
pulaires ne  sont  pas  les  seules  qui  dépouillent  les  princes  de  leur  cou- 
ronne. C'est  \v^  des  jeux  de  la  fortune  dans  notre  temps;  mais  qu'est- 
ce  qu'un  vieux  roi  expirant  dans  l'exil^  disparaissant  de  la  scène, 
auprès  de  cette  autre  jeune  victime  que  la  mort  vient  de  choisir 
cruellement  dans  toute  la  grâce  de  l'adolescence,  dans  Téclat  du  bon- 
heur et  du  rèjne  à  Madrid  ? 

Rien  certes  n'est  plus  pathétique,  plus  émouvant  que  cette  fin  si 
prompte,  si  imprévue  de  la  jeune  souveraine  espagnole.  Kn  quelques 
jours  tout  a  été  fini,  le  mal  a  fait  son  œuvre  av»  c  une  rapidité  fou- 
droyante! La  mon  s'est  acharnée  sur  cette  aimable  existence  qui  com- 
mençait. La  reine  Mercedes,  fille  de  M.  le  duc  de  Montpensier,  avait  à 
peine  dix-huit  ans;  il  n'y  avait  pas  six  mois  qu'elle  était  entrée  dans  le 
palais  de  Madrid,  le  front  ceint  de  cette  couronne  que  le  roi  Alphonse 
avait  été  charmé  et  fier  de  partager  avec  sa  cousine.  Ce  mariage  avait 
étécomme  un  gracieux  roman  où  le  cœur  seul  avait  parlé,  d'où  la  rai- 
son d'état  et  les  calculs  politiques  avaient  été  bannis;  il  avait  été  salué 
dans  le  pays  tout  entier  d^un  mouvement  spontané  de  sympathie.  Cette 
reine,  qui  n'était  enccMre  qu'une  enfant,  avait,  aux  yeux  de  beaucoup 
d'Espagnols,  le  mérite  d'être  elle-même  une  Espagnole,  et  pour  tous 
elle  avait  la  séduction  de  la  grâce.  Le  choix  du  roi  avait  été  ratifié  par 
le  sentiment  populaire.  Tout  paraissait  sourire  à  ce  jeune  couple  si  bien 
doaé;  tout  semblait  se  réunir  pour  faire  de  cette  union  le  gage  d'une 
pro6f>érité  durable.  C'était  comme  la  consécration  définitive  de  ce  jeune 
règne,  qui  en  peu  de  temps,  avec  le  concours  d'un  habile  ministre,  a 
certainement  porté  d'heureux  fruits.  11  ne  date  que  de  quelques  années 
à  peine,  en  effet,  et  il  a  reudu  à  l'Espagne  la  paix  intérieure,  la  monar- 
chie constitutionnelle,  le  régime  pai*lementaire,  une  armée  nouvelle; 
il  vient  d'en  finir  avec  une  insurrection  qui  depuis  dix  ans  séparait 
presque  complètement  llle  de  Cuba  de  la  métropole,  qui  n'avait  fait 
que  grandir  dans  les  dernières  révolutions.  Â  cette  restauration  accomr 
plie  il  y  a  quelques  années,  conduite  avec  une  raison  précoce  par  le 
souverain,  avec  une  persévérance  pleine  de  dextérité  par  le  premier 
ministre,  à  cette  restauration  l'Espagne  a  dû  de  reprendre  son  rang 
parmi  les  puissances  régulières,  de  rentrer  dans  la  voie  ou  tous  les  pro- 
grès sont  possibles  sans  secousses  nouvelles.  Le  mariage  du  roi  semblait 


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236  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

^voir  fixé  cette  situation  en  prdhiettant  uû  long  avenir,  en  scellant 
sous  les  plus  aimables  auspices  Tunion  de  la  dynastie  et  du  pays. 

Un  instant  a  suffi  pour  flétrir  ces  promesses,  la  mort  impitoyable  a  en« 
levé  de  ce  monde  celle  qui  était  la  grâce  de  ce  jeune  î*ègne.  De  ce  riant 
bonheur  qui  était  entré  au  palais  de  Madrid  avec  la  reine  Mercedes,  il 
ne  reste  plus  que  le  deuil  cruel  qui  accable  ce  roi  de  vingt  et  un  ans, 
qui  est  ressenti  par  lEspagne  et  a  excité  aussitôt  une  émotion  univer- 
selle. La  reine  Mei-cédès  n'avait  pas  eu  le  temps  d'inspirer  une  ombre 
d'inimitié,  elle  était  faite  pour  avoir  toujours  une  douce  influence.  La 
politique  se  tait  autour  de  ce  tombeau  si  prématurément  ouvert,  et 
pour  le  roi  Alphonse  c'est  une  vie  nouvelle  qui  commenar  par  une  poi- 
gnante affliction  de  cœur,  par  une  sévérité  imprévue  de  la  destinée. 

GH.   DE  MAZADE. 


Pat-ys  en  onutreken  (Paris  H  ses  etwirons),  par  M.  Ed.  Baiken  Hoet.  Amsterdam,  1878.  — 
In  dagen  ran  strijd  (Pendant  les  jours  de  luUe),  par  M.  A.-S.-C.  Wallis,  8  vol.  Amst«r- 
dam.  ISTTS. 

La  littérature  néerlandaise  s'est  enrichie  dans  ces  derniers  mois  de 
deux  ouvrages  qui,  à  divers  titres,  ont  droit  à  notre  intérêt.  Celui  dont 
nous  parierons  en  premier  lieu  s'occupe  de  nous,  de  la  France,  tout 
spécialement  de  Paris,  et  il  se  compose  d'une  série  d'aperçus  pleins  d'o- 
riginalité sur  notre  civilisation  française,  son  histoire,  et  son  état  présent. 

Bien  de  plus  instructif  pour  nous  que  les  impressions  des  étrangers 
sur  notre  pays,  —  à  la  condition,  bien  entendu,  qne  ces  étrangers  soient 
sérieux,  impartiaux,  capables  de  juger  sainement.  Il  s'en  faut  qu'ils 
le  soient  toujours.  Je  me  rappelle  que,  voyageant  en  Allemagne  quelque 
temps  avant  la  dernière  guerre,  je  découvris,  oublié  dans  un  coin  de 
wagon,  un  livre  allemand  qui  avait  la  prétention  de  faire  connaître  à 
ses  lecteurs  Paris  et  la  vie  parisienne.  Si  l'on  s'en  fût  rapporté  au  perspi- 
cace écrivain,  Paris  n'eût  guère  été  qu'un  lieu  de  plaisirs  suspects  dont 
le  bal  Mabille  aurait  été  le  centre  rayonnant.  C'était  déjà  la  mode  en 
Allemagne  de  faire  à  tout  bout  de  champ  le  prqd^'S  de  la  frivolité  fran- 
çaise, de  la  corruption  française,  surtout 4o  Timmoralitô  parisienne. 
Ce  livre  me  vexa,  et  je  fus  enchanté  d'apercevoir  à  la  dernière  page  une 
note  en  français,  écrite  au  crayon,  probablement  par  le  dernier  pos- 
sesseur du  volume,  et  qui  étaii  ainsi  conçue  :  «  Ce  livre  est  l'œuvre  d'un 
Allemand  très  léger  qui, .  dans  le  pot-au-feu  parisien,  a  pris  l'écume 
pour  le  bouillon.  »  La  comparaison  n'était  pas  très  noble,  mais  elle  était 
juste.  Ce  qui  ût  que  je  laissai  le  livre  où  je  l'avais  pris,  l'abandonnant 
à  ses  destinées  et  faisant  des  vœux  pour  qu'il  tombât  en  bonnes  mains. 

Le  fait  est  qu'à  l'étranger  les  ouvrages  où  nous  sommes  fort  mal  jugés 
surabondent.  Le  plus  souvent  ils  proviennent  d'observateurs  superficiels 


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BEYUE.   —   CHRONIQUE.  2S7 

qui  s'imaginent  nous  connaître  parce  qu'ils  ont  passé  cinq  ou  six  semaines 
à  Paris,  dont  ils  a  ont  vu  que  la  surface  dorée.  Nos  sciences,  nos  arts, 
nos  industries,  notre  vraie  vie  de.  famille,  ce  qui  fait  le  fond  résistant 
de  la  société  française  est  demeuré  pour  eux  lettre  close,  t^e  désagré- 
ment n'est  pas  à  craindre  avec  M.^usken  Uaet.  Non-seulement  il  a  sé- 
journé assez  longtemps  parmi  nous  pour  nous  bien  connaître,  mais  de 
plus  une  secrète  sympathie  qui  tient  peut-être  au  san.^  (car  sa  famille 
est  originaire  de  France  et  alla  s'établir  en  Hollac^e  lors  de  la  révoca- 
tion de  redit  de  Nantes),  une  certaine  affinité  de  goûts  et  d'esprit  le 
prédisposaient  à  comprendre  et  à  bien  apprécier  noire  génie  national. 
Ce  n'est  pas  qu'il  ait  pour  nous  exclusivement  des  éloges.  Ses 
critiques,  celle  entre  autres  où,  contrairement  à  l'idée  qu'on  se  fait  de 
nous  en  Europe,  il  nous  reproche  ce  qu'il  y  a  de  routinier  dans  notre 
caractère,  ne  manquent  ni  de  justesse  ni  de  sévérité.  Mais,  en  somme, 
c'est  un  juge  impartial,  et  nous  n'avons  pas  à  nous  plaindre  de  ses 
appréciations. 

G  est  surtout  au  point  de  vue  dès  richesses  d'art  de  Paris  et  de  ses 
environs,  y  compris  Compiègne,  Fontainebleau,  Chambord,  que  M.  Bus- 
ken  Huet  s'est  attaché  à  décrire  notre  pays.  11  me  semble  difficile  qu*un 
Néerlandais  ne  se  sente  pas  pris  du  désir  de  venir  voir  tant  de  belles 
choses  décrites  en  style  charmant  par  un  écrivain  de  son  pays,  car 
M.  Busken  Huet  est  un  des  meilleurs  prosateurs  de  la  Hollande.  D'abord 
théologien,  prédicateur  très  original,  puis  ayant  quitté  le  ministère 
pastoral ,  il  se  voua  au  journalisme,  rédigea  pendant  plusieurs  années 
le  Journal  de  Harlem,  et  alla  aux  Indes  néerlandaises  pour  y  rédiger  le 
Message  de  Java  {Java  Bode),  auqu3l  il  collabore  toujours.  Entre  temp 
il  a  publié  quelques  nouvelles,  et  surtout  un  grand  nombre  de  critiques 
philosophiques  et  littéraires.  Nous  ne  seridns  pas  surpris  si  cet  esprit 
quelque  peu  inquiet  et  remuant  avait  enfin  trouvé  sa  vocation  définitive 
dans  la  critique  d'art.  Il  fait  preuve  d'une  véritable  érudition  dans  cet 
ordre  de  connaissances  et  d'un  goût  pur,  large  en  ce  sens  qu'il  aime 
tous  les  genres  de  beau,  sévère  pourtant  en  ceci,  que  dans  tout  genre  il 
lui  faut  l'exquis.  Le  point  de  vue  qui  domine  dans  ses  appréciations  et 
qui  nous  explique  peut-être  comment  il  a  su  rattacher  les  questions 
d'art  à  ses  anciennes  études,  c'est  le  point  de  vue  historique.  Ce  qui 
nous  frappe  le  plus  dans  ses  considérations  sur  notre  architecture, 
notre  peinture,  notre  statuaire  française,  c'est  le  lien  qu'il  montre  rat- 
tachant les  productions  d'une  époque  au  genre  et  à  l'esprit  de  la  civi- 
lisation contemporaine.  H  y  a  des  chapitres  où  plus  d'un  Français  trou- 
verait des  rapprochemens  tout  nouveaux  pour  lui. 

Çà  et  là  nous  aurions  bien  quelques  réserves  à  faire.  Ainsi  au  com- 
mencement M.  Busken  Hupt  semble  encore  partager  l'erreur  très  ré- 
pandue qui  rapporte  au  génie  germain  l'invention  de  l'architecture 
gothique.  C'est  une  erreur  suiBsamment  réfutée  aujourd'hui,  en  Aile- 

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238  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

magne  môme,  et  qu'il  a  du  reste  rectifiée  indirwtement  dans  une  autre 
partie  de  son  ouvrage.  Ses  jugemens  sur  notre  littérature  moderne 
pourraient  parfois  gagner  à  une  révision  plus  sévère.  Par  exemple,  nous 
ne  saurions  admettre  que  M.  Flaubert,  parce  qu'il  a  écrit  Madame  Bovary^ 
soit  le  premier  de  nos  romanciers,  ni  que  Rabagas  soit  le  chef-d'œuvre 
de  M.  Sardou.  Nous  serions  plus  disposé  à  rendre  hommage  à  la  finesse 
et  à  la  sûreté  de  ses  apprt^ciations  quand  il  traite  de  nos  peintres  et  de 
nos  statuaires  des  trois  derniers  siècles  et  du  nôtre,  quand  il  décrit  les 
beautés  de  Chambord  et  les  élégances  du  parc  de  Saint-Gloud.  Il  y  a  un 
charmant  chapitre  consacré  au  Petit-Trianon,  aux  souvenirs  qu'il  éveille 
et  au  changement  d'idées  dont  il  est  le  précurseur  à  la  fois  idyllique 
et  menaçant.  Ce  que  nous  tenons  aussi  à  relever,  c'est  que,  contrai- 
rement aux  allégations  fréquentes  de  la  critique  étrangère,  M.  Bus- 
ken  Huet  discerne  nettement  un  caractère  national,  original,  très  fran- 
çais dans  les  œuvres  de  nos  artistes,  anciens  et  modernes,  en  qui  l'on 
♦ne  voulait  voir  que  des  copistes  plus  ou  moins  heureux  de  Tltalie  et 
de  la  Flandre.  Si  nous  nous  permettions  d'émettre  un  vœu,  ce  serait 
que  M.  Busken  Huet  continuât  en  France  et  hors  de  France  ses  études 
esthétiques.  Ses  travaux  antérieurs,  son  vaste  savoir  historique,  bien  loin 
de  nuire  à  ses  jugemens  en  fait  d'art,  contribuent  au  contraire  à  leur 
donner  plus  de  solidité. 

C'est  on  tout  autre  genre  de  livre  que  le  second  ouvrage  néerian- 
dais  dont  nous  voulons  dire  aussi  quelques  mots.  Il  s'agit  d'un  roman 
en  trois  volumes,  M  dagen  van  strijd,  par  A.-S.-C.  Wallis,  et  ce  n'est 
plus  commettre  une  indiscrétion  que  de  révéler  le  véritable  nom  qui 
se  cache  sous  ce  pseudonyme.  Ce  roman  est  l'œuvre  d'une  femme, 
d'une  jeune  personne,  fille  de  l'éminent  professeur  de  philosophie 
d'Utrecht,M.  Opzoomer,  et  qui  s'était  déjà  fait  connaître  sous  le  môme 
pseudonyme  par  des  poésies  très  goûtées.  Ce  roman  trahissait  son 
origine  féminine  par  une  certaine  prolixité  jointe  à  une  délicatesse  de 
sentimens  qui  anime  rarement  les  productions  du  sexe  fort.  On  en  ju- 
gera jusqu'à  un  certain  point  par  ce  rapide  aperçu. 

Un  jour,  d'été  en  1563,  une ^ religieuse  du  couvent  d'Ilmenoude  en 
Gucldre,  la  sœur  Clara,  qui  avait  d^ns  le  pays  la  réputation  d'une 
sainte,  fut  priée  par  un  jeune  homme  du  nom  d'Edward  Melville  de 
venir  assister  sa  mère  mourante.  Là  elle  apprit  une  douloureuse  his- 
toire. La  mourante,  née  à  Utrecht,  avait  été  dans  sa  jeunesse  d'inné 
rare  beauté.  Recherchée  par  un  jeune  Melville,  elle  avait  commis  la 
faute  de  se  laisser  enlever  par  un  comte  de  Brénis,  qui  l'avait  épousée 
secrètement,  puis  Tavait  abantionnée,  elle  et  l'enfant  qu'elle  portait 
dans  son  sein.  Cet  enfant  était  Edward,  et  il  devait  son  nom  de  Mel- 
ville au  fait  que,  repoussée  et  maudite  par  les  siens,  sa  mère  avait 
trouvé  un  refuge  à  Anvers  auprès  de  son  premier  amant,  qui  lui  avait 
pardonné.  11  avait  môme  adopté  son  fils,  à  la  condition  que  Tofifant 

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B£TCE.   —  CBRONIQUE.  239 

n'entendrait  jamais  parler  de  son  vrai  père-  Melville  était  mort.  Johanna, 
sentant  sa  fin  approcher,  avait  voulu  revoir  le  village  d'ilmenoude,  té* 
moin  de  son  court  bonheur,  et  elle  conOa  à  la  soeur  Clara  tous  ses  se* 
crets,  eu  lui  fsusant  promettre  qu'elle  ne  les  révélerait  à  son  fils  qu'en 
cas  d'absolue  nécessité. 

Grâce  à.ia  sœur  Clara,  Edward,  que  la  mort  de  sa  mère  laisse  sans 
ressources,  entre  à  Bruxelles  en  qualité  de  secrétaire  chez  le  baron  de 
Vredenborg,  vieil  érudit  ne  sortant  pas  des  vieilles  chroniques,  et  se 
consolant  ainsi  de  la  mort  de  ses  deux  femmes.  Sa  fille  Hélène  était 
élevée  par  lui  comme  si  sa  vie  eût  dû  s* écouler  au  milieu  des  parche- 
mins, bourrée  de  savoir,  parlant  grec  et  latin,  sans  aucun  plaisir  de 
son  âge,  et  ne  connaissant  d'autre  homme,  outre  son  père,  qu'un  cer- 
tain Reinout  de  Meerwoude,  le  a  traître  »  du  drame.  En  effet,  d'une 
constitution  chétive,  envieux,  >^dicatif,  ce  Reiuout  avait  voulu  parve- 
nir par  le  savoir  et  par  l'intrigue.  De  là  sa  liaison  avec  le  vieil  érudit  et 
sa  fille.  11  se  croyait  sur  elle  des  droits  incontestables  lorsqu'il  décou- 
vrit que  Tamour,  un  amour  encore  inavoué  des  deux  côtés,  s'était  glissé 
dans  le  cœur  d'Hélène  et  du  jeune  secrétaire.  Aussitôt  il  ne  songe  plus 
qu'à  empêcher  leur  union.  Il  y  réussit;  car,  assez  avant  dans  les  bonnes 
grâces  de  la  gouvernante  Marguerite  de  P:urme,  il  fait  inviter  Vredenborg 
et  Edward  à  une  grande  fête  au  palais.  Là  Edward  rencontre  une 
Italienne  du  nom  de  Sylvia,  sent  pâlir  son  amour  pour  Hélène  et  quitte 
la  maison  du  savant  pour  devenir  )e  précepteur  d'un  jeune  de  Viale. 
Nouvelle  complication  :  le  comte  de  Yiale  n'est  autre  que  son  père. 
C'est  par  cupidité  qu'il  avait  abandonné  la  mère  d'Edward  pour  hé- 
riter d'un  oncle  très  riche,  qui  avait  posé  pour  condition  que  son 
neveu  épouserait  une  femme  par  lui  désignée.  11  n'avait  pas  hésité,  et 
il  avait  obtenu  à  prix  d'argent  du  curé  d'ilmenoude  que  la  page  du  re- 
gistre où  son  mariage  était  inscrit  serait  enlevée.  Puis  il  se  trouva,  après 
la  mort  de  l'oncle,  que  la  jeune  fille  indiquée  par  lui  était  moins  riche 
qu'on  ne  l'avait  cru.  Il  rompit  donc  avec  elle  au  mépris  de  ses  sermens. 
La  fiancée  délaissée  se  réfugia  dans  un  cloître  et  devii>t  la  8œur  Clara 
dont  nous  avons  parlé.  Quelques  années  après  il  épousait  définitivement 
une  des  plus  riches  héritières  de  la  contrée.  Le  comte  de  Viale  était  un 
des  confidens  iptimes  de  Marguerite  de  Parme,  ardemment  opposé  aux 
idées  de  réforme  politique  et  religieuse  qui  agitaient  les  Pays-Bas.  11 
menait  souvent  chez  la  gouvernante  le  précepteur  de  son  fils,  celui-ci 
recevait  l'accueil  le  plus  flatteur,  et  c'est  ainsi  qu'il  devint  l'époux  de 
Sylvia.  La  pauvre  Hélène,  que  Reinout  croyait  avoir  reconquise  par  là, 
demeure  au  contraire  fidèle  à  son  premier  amour  et  repousse  ses  offres 
de  mariage.  Plus  que  jamais  irrité  contre  Edward,  Reinout  trouve 
moyen  de  faire  de  lui  un  espion  inconscient»  Edward  en  effet  se  laisse 
gagner  aux  idées  protestantes  et  cache  même  dans  son  appartement  le 
pasteur  de  la  Tour,  huguenot  français  dontla  tête  était  mise  à  prix.  La 


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2A0  BETUE  DES   DEUX  MONDES.  , 

contagion  gagne  son  élève  lui-même.  Le  comte  de  Viale  l'apprend,  de- 
vient furieux,  le  sentiment  paternel  (car  il  sait  qu'Edward  est  son  fils) 
Tempêche  seul  de  déférer  le  jeune  hérétique  à  l'inquisition.  Mais  ils 
doivent  se  séparer,  d'autant  plus  qu'éclairé  par  une  invitation  non  dé- 
guisée de  la  gouvernante,  qui  l'engage  à  se  rallier  pour  la  forme  au 
parti  du  prince  d'Orange  et  à  continuer  au  milieu  même  des  révoltés 
son  métier  d'espion,  le  jeune  homme  a  découvert  le  rôle  odieux  qu'on 
lui  a  fait  jouer,  et  refuse  avec  indignation. 

Nous  le  retrouvons  en  Gueldre,  où  il  sauve  la  sœur  Clara  et  ses  com- 
pagnes des  fureurs  des  iconoclastes.  Reinout  a  enfin  forcé  Hélène  à  lui 
accorder  sa  main,  si  elle  ne  veut  pas  que  son  vieux  père  meure  ruiné 
et  déshonoré.  Offensé  dans  sa  vanit^^  personnelle  par  le  comte  de  Viale, 
il  entend  l'immoler  à  sa  haine  aussi  bien  qu'Edward,  dont  la  pensée 
remplit  toujours  le  cœur  d'Hélène.  H  espère  jouir  enfin  de  sa  ven- 
geance longuement  préméditée,  quand  il  est  convaincu  de  trahison 
par  les  hommes  du  parti  réformé  et  doit  recourir  au  suicide  pour 
échapper  au  supplice.  Le  fiU  du  comte  «le  Viale  périt  dans  une  échauf- 
fourée,  en  voulant  sauver  le  pasteur  qu'Edward  avait  caché  chez  lui. 
La  bonne  sœur  Clara  veut  rapprocher  Hélène  et  Edward,  et  se  rend  avec 
elle  au  camp  des  insurgés.  C'était  fa  veille  de  la  bataille  d'H -iligerlee. 
Tout  se  découvre  enfin  et  s'explique.  Déjà  Edward,  désenivré,  avait  senti 
renaître  son  premier  amour.  Hélène  se  rendra  en  Allemagne,  où  elle 
attendra  les  événemens.  Mais  le  lendemain  Edward  tombait  sur  le  champ 
de  bataille  où  la  liberté  de  son  pays  remporiait  sa  première  victoire. 

Telle  est  cette  histoire  déroulant  d'une  manière  trop  lente  ses  nom- 
breuses péripéties.  Cependant  la  lecture  en  esi  attachante.  Nous  n'aimons 
pas  beaucoup  le  genre  du  roman  historique,  il  y  a  toujours  une  victime,  ou 
l'histoire,  ou  le  roman,  souvent  tous  les  deux  à  la  fois.  Il  est  toutefois 
facile  de  comprendre  qu'un  puissant  attrait  ramène  les  écrivains 
néerlandais  vers  ce  temps  ht^roïque  où  leur  nation  se  forma  aux  cris  de  la 
liberté  naissante  et  des  victimes  d'une  tyrannie  implacable. 

Nous  espérons  que  A.-S.-C.  Wallis  ne  s'en  tiendra  pas  à  cette  œuvre, 
en  somme  remarquable.  Qu'il  se  pénètre  un  peu  plus  de  cette  maxime 
de  Boileau,  qui  ne  lui  est  pas  littéralement  applicable,  mais  dont  il  y  a 
toujours  quelque  profit  à  tirer  :  • 

Qui  ne  sat  se  borner  ne  sat  jt^ais  écrire, 

qu'il  choisisse  désormais  ses  sujets  dans  notre  vie  contemporaine.  Son 
incontestable  talent  de  romancier  s'y  déploiera  plus  à  l'aise,  ainsi  que 
cette  délicatesse  féminine  et  charmante  qui  lui  a  déjà  inspiré  de  raviâ- 
sans  coups  de  pinceau  dans  ses  Jours  de  combat.  albert  réville. 


Le  direcUur-gtranl,  C.  Buloz* 

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LE  (    •  •   !  !  '(  >"  '•;  !    > 


JOURNAL  D'UNE  FEMME 


PRBrMlàRB    PABTIB* 


Celui  qui  signe  ces  pages  n'en  est,  à  proprement  parler,  que 
l'éditeur.  Comment  elles  lui  ont  été  confiées,  comment  il  a  été  au- 
torisé à  les  publier,  quelles  modifications  de  détail  lui  ont  été  im- 
posées, ce  sont  autant  de  questions  dont  le  lecteur  ne  se  souciera 
guère  si  cette  autobiographie  l'intéresse,  et  encore  moins  si  elle  ne 
l'intéresse  pas.  0.  F. 

Mai  1872. 

Quand  j'étais  au  couvent,  mes  notes  trimestrielles  se  terminaient 
presque  invariablement  par  cette  définition  de  ma  personne  morale  : 
a  Heureux  caractère;  esprit  sage;  gravité  au-dessus  de  son  âge; 
nature  bien  équilibrée.  Cependant  conscience  un  peu  inquiète.  » 

—  «  Conscience  un  peu  inquiète,  »  —  je  ne  dis  pas  non.  Pour 
le  reste,  j'en  demande  bien  pardon  à  ces  dames,  mais  c'est  tout  à 
fait  le  contraire.  Puisque  mes  chères  maltresses  s'y  sont  méprises, 
il  n'est  pas  étonnant  que  le  monde  s'y  trompe  de  même.  Je  me 
figure  que  mon  apparence  extérieure  est  la  cause  de  ces  faux  juge- 
mens.  Je  suis  très  brune  et  pâle  ;  mon  visage,  d'une  correction  en* 
nuyeuse,  est  aussi  sévère  que  peut  l'être  un  jeune  visage  féminin. 
€ne  myopie  assez  prononcée  prête  une  expression  d'indifférence 
endormie  à  mes  yeux  noirs  (dont  l'éclat,  sans  cette  fâcheuse  cir- 
constance, serait  certainement  insoutenable).  De  plus  j'ai  naturelle- 
ment une  manière  tranquille  de  parler,  de  marcher,  de  m'asseoir, 
et  de  ne  pas  faire  de  bruit  qui  achève  de  donner  à  l'observateur 
l'illusion  d'une  sérénité  impassible.  Je  n'ai  aucun  désir  et  je  n'ai 
ton  jxrou  —  15  juillet  1878*  16 

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S&2  wswm  DES  DECT  mmm». 

aucun  moyen  de  redresser  à  cet  égard  l'opinion  publique  abusée, 
et,  jusqu'à  nouvel  ordre,  mon  livre  à  serrure  saura  seul  que  cette 
grave,  sage  et  bien  équilibrée  Charlotte  est  au  fond  une  jeune 
personne  excessivement  romanesque  et  passionnée. 

Et  voilà  précisément  pourquoi  j'inaugure  si  tard  ce  magnifique 
livre  à  serrure,  acheté  d'enthousiasme  trois  jours  après  ma  sortie 
du  couvent,  et  qui  attend  depuis  trois  ans  mes  premières  confi- 
dences»  Vingt  fois  je  me  suis  assise  devant  ces  pages  blanches, 
brûlant,  —  comme  le  barbier  du  roi  Midas,  —  de  leur  livrer  mon 
secret;  vingt  fois  «  ma  conscience  inquiète  »  m'a  fait  jeter  la  plume. 
Elle  me  disait,  cette  conscience,  que  j'allais  entreprendre  une 
chose  imprudente  et  mauvaise;  que  l'habitude  de  tenir  registre  de 
mes  impressions,  de  raffiner  mes  senti  mens,  de  caresser  mes  rêves 
et  de  leur  donner  un  corps,  aurait  une  conséquence  inévitable  : 
celle  d'exalter  en  moi  ce  fonds  romanesque  et  passionné  qui  est 
une  disposition  dangereuse  chez  une  femme^  qui  pouvait  être  fatal 
au  repos  et  à  la  dignité  de  ma  vie,  et  que  je  devais  bien  plutôt 
m'efforcer  sans  cesse  d'assoupir  et  d'éteindre. 

Quelques  paroles  que  ma  chère  grand' mère  a  dites  ce  soir  m'ont 
enlevé.  Dieu  merci,  ces  scrupules.  —  Nous  avicHis  eu  quelques 
personnes  à  dîner.  On  a  joué  ensuite  au  jeu  du  secrétaire  :  on  écri« 
vait  des  questions  sur  des  bulletins;  on  pliait  les  bulletins,  et  on 
les  brouillait  dans  une  corbeille  ;  chacun  devait  prendre  une  ques- 
tion au  hasard,  et  y  répondre  tant  bien  que  mal.  Mais  un  de  nos 
hôtes,  un  jeune  député  de  la  chambre,  qui  se  pique  de  profondeur, 
s'arrangeait  toujours  de  façon  à  se  réserver  sa  propre  question  afin 
d'y  répondre  avec  plus  d'éclat.  Il  s'était  donc  demandé  à  ]ui-n>ême  : 
—  «  Qu'est-ce  qu'une  femme  de  devoir?  »  —  J'étais  chargée  de 
dépouiller  les  bulletins,  et  je  lus  en  môme  temps  sa  question  et 
sa  rép<»se,  —  qui  était  ainsi  conçue  :  —  «  Une  femme  de  devoir 
est  une  femme  qui  ne  cherche  pas  de  romans  dans  la  vie,  —  car  il 
n'y  en  a  pas  de  bons  ;  —  qui  n'y  cherche  pas  la  poésie,  —  car  le 
devoir  n'est  pas  poétique;  —  qui  n'y  cherche  pas  la  passion,  —  car 
la  passion  n'est  que  le  nom  poli  du  vice.  » 

tn  concert  de  murmutes  flatteurs,  dans  lequel  j'avais  la  lâcheté 
de  faire  ma  partie,  a  salué  cette  belle  sentence,  pendant  que  l'au- 
teur trahissait  son  incognito  par  un  modeste  sourire.  Il  a  été  toute- 
fois troublé  dans  son  triomphe  par  une  exclamation  de  ma  grand'- 
mère,  qui  avait  suspendu  brusquement  son  travail  de  filet  :  —  Oh  I 
ohl  pardon!  s'est-elle  écriée,  mais  je  ne  laisserai  pas  passer  de 
pareilles  hén^sies  devant  ces  jeunes  femmes  !  —  Sous  prétexte  d'en 
faire  des  femmes  de  devoir,  est-ce  que  vous  voulez  en  faire  des 
sottes,  jeune  puritain?...  D'abord  je  ne  comprends  pas  cette  manie 
fu'on  a  d'opposer  toujours  la  passion  au  devoir,  —  la  passion  par- 

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U  KMJaNAL  d'une  F£iaf&  SAS 

ci*-  le  devoir  par-là,  —  comme  si  l'un  était  nécessairement  le 
contraire  de  l'autre.  ••  Mais  on  peut  mettre  la  passion  dans  le  de* 
voir...  et  non-seulement  on  le  peut,  mais  on  le  doit...etje  vous 
dirai  même,  mon  cher  monsieur,  que  c'est  là  le  secret  de  la  vie  des 
honnêtes  femmes...  car  le  devoir  tout  seul  est  bien  sec,  je  vous 
assure!..  Vous  dites  qu'il  n'est  pas  poétique?.,  c'est  pwf alternent 
mon  avis,  —  mais  il  faut  (pi'il  le  devienne  pour  qu'on  ait  du  plaisir  à 
le  pratiquer...  et  c'est  précisément  à  poétiser  le  vulgaire  devoir  que 
nous  servent  ces  dispositions  romanesques  contre  lesquelles  vous 
lancez  l'anathëmel  —  Si  vous  vous  maries  jamais,  essayez  donc 
d'épouser  une  femme  qui  ne  soit  pas  romanesque,  et  vous  verrez  ce 
qui  arriverai 

—  Qu'est-ce  qui  arrivera?  a  dit  le  jeune  député. 

—  Eh  bien ,  il  arrivera  que  tout  lui  paraîtra  plat  et  insipide  dans 
la  vie...  son  mari  d'abord,  —  veuillez  m'excuser  1  —  puis  son  foyer, 
ses  enfans,  sa  religion  même  !..  Ah  I  mon  Dieu  I  ce  n'est  pas  contre 
les  idées  romanesques  qu'U  faut  mettre  en  garde  la  génération  pré- 
sente, mon  bon  monsieur,  je  vous  assure...  le  danger  n'est  pas  là 
pour  le  moment...  Nous  ne  périssons  pas  par  l'enthousiasme,  nous 
périssons  par  la  platitude...  Mais,  pour  en  revenir  à  notre  humble 
sexe,  qui  est  seul  en  question,  voyez  donc  les  femmes  dont  on 
parle  à  Paris,  —  je  dis  celles  dont  on  parle  trop,  —  est-ce  leur 
imagination  poétique  qui  les  perd?  Est-ce  la  recherche  de  l'idéal 
qui  les  égare?  Eh!  Seigneur!  ce  sont,  pour  les  trob  quarts,  les 
cervelles  les  plus  vides  et  les  imaginations  les  plus  stériles  de  la 
création  !..  Mesdames  et  mesdemoiselles,  a  ajouté  ma  grand'mëre, 
croyez-moi,  —  ne  vous  gênez  pas...  soyez  enthousiastes,  soyez  ro- 
manesques tout  à  votre  aise...  Tâchez  d'avoir  un  grain  de  poésie 
dans  la  tête,  —  vous  en  serez  plus  facilement  honnêtes  et  plus  sû- 
rement heureuses...  Le  sentiment  poétique  au  foyer  d'une  femme 
c'est  la  musique  et  l'encens  dans  une  église...  c'est  le  charme  dans 
le  bien! 

Ainsi  a  parlé  ma  chère  grand'mëre,  —  que  Dieu  la  bénisse!  —  et 
voilà  pourquoi  j'ouvre  enfin  à  l'heure  de  minuit  et  dans  la  paix  de 
ma  conscience  mon  précieux  livre  à  serrure,  voilà  pourquoi  j'ose 
me  dire  en  face  de  moi-même  :  —  Bonsoir,  romanesque  et  pas^ 
sionnéeCharbttel 

20  maL 

J'étais  hier  dans  mon  boudoir,  tourmentant  mon  piano  et  per- 
fectionnant mes  vocalises,  quand  Cécile  de  Stèle,  mon  amie  d'en- 
fance et  ma  plus  chère  camarade  de  couvent,  entra  comme  un 
tourbillon  suivant  sa  coutume,  me  prit  les  mains,  me  présenta 
ses  deux  fossettes  roses  et  me  dit  de  sa  voix  brève  et  ardente  :  -^ 

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2A&  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Charlotte,  es-tu  toujours  ma  sœur  chérie,  mon  guide,  mon  soutien, 
ma  petite  mère  spirituelle,  mon  cœur  d'or  et  ma  tour  d'ivoire? 

—  Pourquoi  cette  litanie,  ma  mignonne? 

—  Parce  que  tu  peux  me  rendre  un  service  immense...  Imagine- 
toi  que  mon  père  s'en  va... 

—  Le  général  quitte  Paris? 

—  Oh  I  pour  quelques  semaines  seulement.  Il  va  faire  une  tournée 
d'inspection  en  province;...  pendant  ce  temps-là,  il  m'envoie  à  la 
campagne,  —  dans  l'Eure,  —  chez  ma  tante  de  Louvercy...  au  fond 
des  bois...  Ma  tante  de  Louvercy  est  la  meilleure  des  femmes, 
mais  elle  vit  seule...  là...  dans  son  vieux  château  avec  son  fils... 
mon  cousin  Roger,  tu  sais?.,  qui  est  à  moitié  fou  depuis  qu'il  a 
été  si  affreusement  blessé  pendant  la  guerre...  il  n'a  plus  de  bras... 
plus  de  jambes...  plus  figure  humaine,  pauvre  garçon!.,  ça  fait  la 
plus  grande  pitié...  mais  enfin,  tu  juges  quel  intérieur  1  —  Aussi, 
j'ai  dit  à  mon  père  :  —  Mon  père,  j'irai;...  mais  c'est  l'exil,  c'est  le 
désespoir,  c'est  la  mort...  à  moins  que  vous  ne  me  permettiez 
d'emmener  Charlotte  d'Erra...  —  Emmèrfe  Charlotte  d'Erra,  m'a  dit 
mon  père...  —  et  alors  je  t'emmène  ! 

—  Mais,  ma  chère  petite... 

—  Oh!  ne  dis  pas  non,  je  t'en  prie...  ou  j'expire  à  tes  pieds!.. 
Fais-moi  ce  sacrifice...  Qui  sait  d'ailleurs?  nous  ne  nous  ennuierons 
peut-être  pas...  à  nous  deux,  nous  nous  en  tirerons...  nous  monte- 
rons à  cheval,  nous  jouerons  à  quatre  mains...  et  puis  enfin  il  y  a 
bien  quelques  voisins  par  là  autour...  eh  bien,  ma  chère,  nous 
leur  ferons  tourner  la  tête...  toi  avec  ton  insolente  beauté,  moi 
avec  mes  petites  facultés,  —  avec  ce  je  ne  sais  quoi  qui  m'est 
propre,  et  qu'on  appelle  communément  —  du  chien I 

Je  fronçai  mes  noirs  sourcils,  et  de  mon  contralto  le  plus  grave  :  — 
Comment  dis-tu  cela,  Cécile? 

Elle  se  dressa  sur  ses  pointes  d'un  air  de  bravade,  et  me  mon- 
trant ses  petites  dents  aiguës,  elle  répéta  :  —  du  chien  I 

—  Qui  est-ce  qui  t'apprend  cet  argot-là? 

—  Mon  père  !  dit-elle. 

—  Eh  bien  !  ta  mère  gronderait  ton  père,  si  elle  vivait. 

Elle  me  regarda  fixement  avec  ses  grands  yeux  clairs  quijs'em- 
plirent  de  larmes,  elle  me  baisa  les  mains,  et  reprit  à  demi-voix 
d'un  ton  suppliant  :  —  Tu  viens,  n'est-ce  pas? 

—  Mais,  ma  chérie,  je  ne  peux  pas  quitter  ma  grand'mère! 

—  Ta  grand'mère?..  je  l'emmène  aussi!  j'ai  pensé  à  tout;  j'ai 
écrit  à  ma  tante,  et  voici,  de  sa  main,  une  invitation  des  plus  pres- 
santes pour  ta  grand'mère...  conduis-moi  chez  elle. 

Deux  minutes  après,  Cécile  se  précipitait  dans  le  salon  en 
poussant  brusquement  la  porte;  ma  grand'mère,  qui  s'effraie  du 

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LE  JOURNAL  d'UNE  FEMME.  2A5 

moindre  bruit,  tressaillit  entre  ses  trois  paravens  :  —  Ah  !  mon  Dieu  ! 
il  y  a  un  malheur...  je  parie  qu'il  y  a  un  malheur!.,  voyons,  dites- 
le  tout  de  suite...  qu'est-ce  qu'il  y  a...  qu'est-ce  qu'il  y  a? 

—  C'est  une  lettre  de  ma  tante  de  Louvercy,  madame. 

—  Oh!  pauvre  M"*  de  Louvercy!  pauvre  femme!.,  comment  va- 
t-elle?..  comme  elle  est  éprouvée!.,  et  son  pauvre  fils?.,  ah!  mon 
Dieu!  les  pauvres  gens!.,  eh  bien,  qu'est-ce  qu'elle  me  veut? 

—  Si  vous  avez  la  bonté  de  lire,  madame  ? 

Ma  chère  grand'mère  lut  la  lettre,  et  prit  un  air  soucieux;  quand 
elle  releva  les  yeux,  elle  vit  Cécile  agenouillée  à  ses  pieds  sur  le 
tapis,  les  mains  jointes,  et  tendant  vers  elle  son  joli  visage  et  ses 
deux  fossettes. 

—  Vraiment?.,  voyez-vous  cela?  dit  ma  grand'mère  :  —  Ardez  le 
beau  museau  ! 

—  Vous  voulez  bien,  madame?  dit  Cécile. 

—  Mon  Dieu!  ma  chère  petite,  reprit  ma  grand'mère  en  lui  bai- 
sant le  front,  je  vous  dirai  qu'en  thèse  générale  je  n'aime  pas  folle- 
ment les  déplacemens...  je  les  ai  même  en  profonde  horreur... 
Mais  d'une  part  je  vois  que  c'est  une  petite  fête  arrangée  entre 
Charlotte  et  vous...  d'autre  part,  M°^*  de  Louvercy  m'adresse  un 
appel  si  tendre,  si  chaleureux...  elle  m'inspire  d'ailleurs  tant  de 
compassion,  pauvre  femme  !..  Cependant  entendons-nous  bien,  ma 
gracieuse...  quant  à  me  déplacer,  j'aime  assez  à  faire  une  installa- 
lion  un  peu  sérieuse.  Aller  quelque  part  pour  entrer  et  pour  sortir, 
pour  défaire  mes  malles  et  pour  les  refaire  sans  respirer...  non, 
cela,  non!  Je  ne  voudrais  certainement  pas  m'imposera  madame 
votre  tante,  mais  enfin,  voyons...  cette  invitation,  pour  combien  de 
temps? 

—  Madame,  pour  le  temps  qu'il  vous  plaira...  six  semaines... 
deux  mois... 

—  Ah  I  bon  !..  c'est  même  trop  !  —  dit  ma  grand'mère. 

Bref,  il  a  été  convenu  que  nous  irions  dans  une  dizaine  de  jours, 
la  comtesse  d'Erra  et  moi,  rejoindre  à  Louvercy  mon  amie  Cécile, 
qui  est  partie  dès  hier.  Dix  jours  nous  sufliront  à  peine  pour  effec- 
tuer nos  préparatifs,  qui  sont  considérables;  on  en  jugera  par  ce 
simple  détail,  que  ma  grand'mère  emporte  ses  trois  paravens,  afin 
de  conjurer  les  courans  d'air  qui  doivent  faire  rage,  dit-elle, 
dans  ce  vieux  château.  Je  surveille  avec  mon  calme  trompeur  ces 
étonnans  emballages,  tout  en  rêvant  secrètement  de  beffroi,  de 
tour  du  Nord,  de  galeries  pleines  d'ancêtres  et  de  fantômes,  et 
aussi  de  ce  pauvre  mutilé  à  demi  fou,  qui  mêle  sans  doute  ses 
plaintes  aux  gémissemens  du  vent  dans  les  longs  corridors.  — 
Tout  cela,  hélas  !  m'enchante. 


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2A6  BBYra  DES  DEUX  MONDES. 

28 

Tai  reçu  ce  matm  de  Cécile  une  lettre  qui  me  présente  le  séjour 
de  Louvercy  sous  des  couleurs  nouvelles,  —  moins  sombres,  mais 
peut-être  moins  attrayantes  pour  moi.  —  La  voici  textuellement: 

Château  de  LouTercy,  27  maL 

«  Ma  diérie,  tu  vas  frémir.*,  c'était  un  piège!  —  A  qui  se  fier 
désormais?...  Mon  père...  ma  tante...  tous  deux  si  généralement 
estimés,  d'une  existence  jusqu'à  ce  jour  irréprochable,  s'unir  tous 
deux  dans  un  ténébreux  complot  contre  une  laible  enfant  1 

«  C'était  lundi,  —  à  cinq  heures  du  soir.  —  J'arrive  à  la  gare  (où 
il  y  a  par  parenthèse  un  aveugle  qui  joue  la  Marseillaise  sur  son 
flageolet,  —  je  te  dis  cela  pour  que  tu  t'arrêtes  à  cette  gare-là,  et 
pas  à  une  autre),  j'arrive  donc  à  la  gare,  et  je  tombe  dans  les  bras 
de  ma  tante  :  —  Bonjour,  ma  bonne  tante I  —  Bonjour,  ma  nièce! 
—  Nous  montons  en  voiture...  Nous  n'avions  pas  échangé  quatre 
paroles  que  je  sentais  du  micmac  dans  l'air...  embarras  de  ma 
tante,  langage  mystérieux,  mots  couverts...  —  U  y  a  quelques  per- 
sonnes ail  château,...  on  a  craint  que  je  ne  m'ennuyasse  trop  en 
attendant  mon  amie  Charlotte...  —  Oh!  ma  tante;  pouvez-vous 
croire?..  —  On  a  réuni  une  petite  société  en  rapport  avec  mon  âge,... 
deux  jeunes  femmes  parentes  de  feu  M.  de  Louvercy,  M""  de 
Sauves  et  de  Chagres...  —  Merci,  ma  tante.  —  Puis  leurs  deux  ma- 
ris... —  Bravo,  ma  tante!  —  Puis  les  deux  frères  de  ces  dames... 
deux  jeunes  gens  fort  bien...  remarquablement  bien...  —  (A  part, 
avec  trouble.)  —  Hem!  hem!  —  (haut  avec  indifférence.)  Vraiment, 
ma  tante  •  —  Et  dites-moi,  avez-vous  apporté  de  jolies  toilettes, 
ma  nièce?  —  Ordinaires,  ma  tante...  j'étais  si  loin  de  m'attendre  à 
trouver  du  monde  chez  vous!  —  A  votre  âge,  il  faut  s'attendre  un 
peu  à  tout,  mon  enfant!.. 

«  Saisis-tu,  ma  belle?  vois-tu  pomdre  le  complot?.,  vois-tu  se 
dessiner  le  paysage? 

a  Enfin  nous  entrons  dans  la  cour  du  château;  il  y  a  un  bassin  au 
milieu,  avec  des  cygnes  dedans  et  sur  les  bords  M"*"  de  Sauves 
et  de  Chagres  avec  leurs  maris  et  leurs  remarquables  frères  for- 
mant un  intéressant  groupe  de  famille.  Je  salue,  je  rougis,  je 
saute  à  terre,  j'embrasse  M"*"  de  Sauves  et  de  Chagres,  et  je  cours 
vite  changer  de  robe,  pendant  que  l'écho  répète  derrière  moi  : 
—  Elle  est  charmante...  elle  est  charmante...  elle  est  charmante! 

«  Mes  soupçons,  extraordinairement  éveillés  dès  cette  première 
heure,  n'ont  fait  que  se  confirmer  dans  la  soirée,  le  lendemain,  et 
les  jours  suivans.  Le  sinistre  château  de  ma  tante  s'est  transformé 
subitement;  c'est  un  lieu  de  plaisance,  une  résidence  enchantée, 
un  théâtre  de  fêtes  galantes  et  de  tournois  chevaleresques,  —  avec 

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LE  JOCKNéL  d'une  FEMIIE.  2i7 

une  Yagae  odeur  de  fleurs  d'oranger  dans  la  coulisse.  Promenades  à 
pied  le  matin,  cavalcades  dans  la  journée,  danses  et  charades  le 
soir.  Personnellement  je  sois  gâtée,  choyée,  idolâtrée.  Mes  goûts, 
mes  moindres  désirs  sont  compris,  devinés,  comblés,  avant  que  je 
les  exprime.  C'est  une  émulation  touchante...  Je  souhaite  secrète- 
ment un  bouquet  de  camélias!  —  le  voilà!  —  un  sac  de  chez  Bois- 
sier...  le  voici  !  —  une  perruche  feu?  voilà  une  perruche  feu...  une 
cage  dorée  pour  la  mettre?  voici  la  cagel..  la  lune?  voici  la  lune! 

«  Tu  vois,  ma  chérie,  combien  les  circonstances  sont  giaves... 
Hus  l'ombre  d'un  doute  I  ma  p^fide  tante  et  mon  coupable  père  ont 
résolu  de  me  marier  toute  vive.  U  y  a  à&xx  prétendans  entre  le&* 
quels  je  suis  mise  en  demeure  de  choisir.  Permets-moi  de  te  les 
présenter.  —  M""  de  Sauves  et  de  Chagres  ont  donc  chacune 
un  frère,  et  ces  deux  jeunes  gens,  qui  sont  cousins,  portent  le 
même  nom  de  famille,  —  MM.  René  et  Henri  de  Valnesse.  C'est 
ici  le  cas  de  me  rappeler  ces  parallèles  historiques  dans  les- 
quels  tu  excellais  au  couvent  (entre  Gharies-Quint  et  François  I*', 
par  exemple,  te  souviensr-tu?  —  «  SiTun  était  plus  habile  politique, 
l'autre  était  plus  vaillant  guerrier,  »  et  caetera).  Pour  appliquer  à 
MM.  de  Valnesse  ce  procédé  de  rhétorique,  je  te  dirai  que,  si 
Tun  est  brun,  l'autre  est  blond,  —  que,  si  l'un  fait  usage  d'un  pince- 
nez,  l'autre  se  sert  d'un  monocle...  que  l'un  chante  des  romances 
s^timentales  qui  me  font  pleurer,  et  l'autre  des  chansonnettes  co- 
miques qui  me  font  rire,  que  tous  deux  ont  également  bonne  mina 
à  pied  et  à  cheval,  qu'ils  sont  tous  deux  beaux  valseurs,  causeurs 
aimables,  parfaitement  élevés,  d'une  fortune  à  peu  près  égale,  et 
tous  deux,  si  j'en  crois  certaines  apparences,  également  disposés  à 
mettre  cette  fortune  aux  pieds  de  l'innocente  personne  qui  t'écrit 
ces  lignes. 

((  Tu  me  diras  :  —  Ton  choix  est-il  fait?  — Non,  ma  divine, 
mon  choix  n'est  pas  fait.  Ils  me  plaisent  à  peu  près  au  même  degré, 
et,  comme  je  ne  puis  les  épouser  tous  les  deux,  j'attends  la  sage 
Charlotte  pour  prendre  ses  conseils  et  pour  ressentir  une  préfé- 
rence. Ton  choix  sera  mon  choix,  et  ton  dieu  sera  mon  dieu!  — 
Arrive  donc,  6  ma  chérie,  sans  aucun  retard,  car  tout  cela  est 
terrible,  et  tu  comprends  qu'il  y  aurait  peu  d'humanité  à  laisser 
longtemps  dans  une  situation  aussi  violente  la  plus  tendre  des 
amies.  —  Cégu^e  ob  Stèle.  » 

a  Post-scriptum.  —  Pendant  tout  cela,  mon  pauvre  cousin  Roger, 
sombre  et  farouche,  se  tient  dans  sa  tour,  et  n'en  sort  guère  que 
pour  couru*  les  champs  dans  un  panier  auquel  il  attelle  des  chevaux 
vicieux.  Ma  tante  prétend  qu'il  les  choisit  exprès  et  qu'il  veut  se 
tuer...  Bien  triste,  n'est-ce  pas?  —  Bonjour,  chérie,  viens  vite.  » 

Cette  lettre  m'a  beaucoup  troublée.  Cécile  est  presque  une  sœur 

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248  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pour  moi.  Quoique  nous  soyons  du  même  âge,  il  y  a  toujours  eu 
dans  l'affection  que  je  lui  porte  une  petite  nuance  maternelle.  Le 
grand  événement  qui  se  prépare  pour  elle  me  remplît  d'émotion,  de 
joie,  et  aussi  d'inquiétude.  Je  voudrais  tant  qu'elle  fût  heureuse!., 
elle  mérite  tant  de  l'être,  la  chère  fille  I  C'est  une  nature  si  atta- 
chante, si  gracieuse,  si  sincère!  Une  tête  un  peu  folle;  mais  un 
cœur  sain  et  pur,  toujours  prêt  au  dévoûment,  toujours  prompt  au 
repentir.  Il  y  a  en  elle,  comme  elle  aime  à  le  répéter,  de  Fange  et 
du  diable,  mais  surtout  de  l'ange.  Cette  légère,  vive  et  tendre 
créature  a  besoin,  il  me  semble,  plus  que  toute  autre  femme,  d'être 
bien  mariée,  bien  aimée  et  bien  guidée. 

Aussi  je  m'effraie  beaucoup  de  la  responsabilité  que  son  aimable 
confiance  m'impose.  Je  suis  bien  jeune  et  bien  inexpérimentée  pour 
diriger  le  choix  duquel  sa  destinée  va  dépendre.  J'y  mettrai  du 
moins  tout  mon  zèle  et  toute  ma  conscience.  Il  me  semble  que  je 
serai  plus  difficile  pour  elle  que  je  ne  le  serais  pour  moi-même. 
MM.  de  Valnesse  n'ont  qu'à  bien  se  tenir...  Voici  venir  l'archange 
à  l'épée  flamboyante  qui  veille  aux  portes  du  paradis. 

Ch&teau  de  Louvercy.  ^  6  juin. 

Mon  rêve  est  accompli  ;  il  y  a  une  tour  du  Nord...  et  même  j'y 
suis  logée  I  —  C'est  admirable. 

Mais  procédons  par  ordre.  Nous  sommes  arrivées  cette  après- 
midi,  ma  grand-mère  et  moi.  En  descendant  du  wagon,  nous  avons 
aperçu  d'abord  l'aveugle  et  son  flageolet,  puis  M"'  de  Louvercy  et 
Cécile  dans  un  landau  découvert,  puis  deux  jeunes  cavaliers  qui 
caracolaient  dans  la  petite  cour  de  la  gare,  en  calmant  de  la  voix 
et  de  la  main  leurs  chevaux  que  le  sifflet  de  la  locomotive  avait  un 
peu  effarés.  Sur  un  regard  furtif  de  Cécile,  j'ai  reconnu  les  deux 
prétendans,  et  j'ai  passé  aussitôt  une  curieuse  inspection  de  leui's 
personnes,  pendant  qu'ils  me  faisaient,  à  ce  qu'il  m'a  paru,  la 
même  politesse.  Ma  première  impression  a  été  favorable.  Ce  sont 
deux  physionomies  rassurantes,  gaies,  ouvertes,  deux  figures  d'hon- 
nêtes gens;  mon  cœur  s'est  épanoui. 

Nous  roulions  cependant  sur  la  route  blanche  au  milieu  d'un 
nuage  de  poussière  avec  nos  cavaliers  d'escorte  à  chaque  portière. 
Les  pommiers  normands  et  leurs  bouquets  de  fleurs  roses  défilaient 
à  droite  et  à  gauche.  Le  ciel  était  d'un  doux  bleu  d'opale.  Cécile, 
dans  une  toilette  couleur  du  ciel,  rayonnait,  me  serrait  les  mains, 
lançait  un  sourire  par-ci,  un  sourire  par-là,  pour  maintenir  la 
balance,  et  nous  étions  heureuses...  Mon  Dieu  !  qu'il  fait  bon  vivre 
quelquefois  I 

Je  n'avais  pas  vu  M"«  de  Louvercy  depuis  plusieurs  années.  Elle 
a  étonnamment  vieilli.  Ses  cheveux  sont  devenus  tout  blancs,  et 

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LE  JOURNAL  d'uNE   FEMME.  2A9 

encadrent  du  reste  à  merveille  son  beau  visage  douloureux.  Elle  a 
sous  les  yeux  deux  sillons  bleuâtres  que  les  larmes  ont  certaine- 
ment creusés.  Elle  parle  peu  de  ses  chagrins,  et  le  plus  souvent 
par  allusion.  Je  Tentendais,  chemin  faisant,  conter  à  ma  grand' mère 
conunent  le  malheureux  état  de  son  fils  l'avait  absorbée  longtemps 
tout  entière  ;  mais  elle  avait  dû  se  souvenir  enfin  que  Cécile  n'avait 
plus  sa  mère,  et  qu'elle  avait  aussi  des  devoirs  envers  elle.  Tout  cela 
était  dit  sur  le  ton  d'une  réserve  extrême,  sans  appuyer,  et  avec 
un  sourire  de  bon  accueil,  très  touchant  sur  ce  fond  d'inconso- 
lable tristesse.  La  pauvre  femme  est  d'autant  plus  à  plaindre  que 
son  fils  était  charmant,  dit-on,  avant  cette  horrible  blessure  qui  l'a 
mutilé,  estropié  et  à  moitié  défiguré. 

Le  bruit  des  roues  s'assourdit  tout  à  coup  sur  le  gazon  et  sur 
la  mousse  ;  nous  entrons  dans  l'avenue,  sous  un  berceau  de  ver- 
dure au  fond  duquel  j'aperçois  la  façade  du  château,  élégante  et 
sévère,  style  renaissance,  je  crois.  —  Voici  la  cour,  qui  est  en 
même  temps  un  jardin  fleuri  ;  voici  les  cygnes  qui  battent  des 
ailes  sur  notre  passage.  M""*  de  Sauves  et  de  Chagres,  qui  font 
flotter  leurs  m'ouchoirs  sous  la  vérandah,  messieurs  leurs  maris 
qui  jettent  leurs  cigares  et  qui  agitent  leurs  chapeaux.  C'est  un 
triomphe.  —  Ils  sont  fort  agréables  à  voir,  ces  deux  jeunes  mé- 
nages, et  sentent  bon. 

L'instant  d'après,  Cécile  nous  installe,  ma  grand'mère  et  moi, 
dans  notre  appartement.  Pendant  que  je  secoue  la  poussière  du 
voyage,  elle  m'interroge  avec  fièvre  :  —  Eh  bien...  dis  vite!  A  vol 
d'oiseau,  comment  les  trouves-tu? 

—  A  vol  d'oiseau,  je  les  trouve  bien,  très  distingués. 

—  Vrai?.,  que  je  t'embrasse!.,  mais  lequel  préfères- tu...  dis 
vite...  le  blond  ou  le  brun?..  M.  René  ou  M.  Henri? 

—  Je  ne  préfère  jusqu'ici  ni  l'un  ni  l'autre...  et  toi,  ma  mi- 
gnonne?.. 

—  Ne  t'ai-je  pas  écrit  que  je  t'attendrais  pour  ressenth:  une  pré- 
férence ?..  tu  me  diras  celui  qui  te  plaît  le  mieux,  et  je  le  prendrai. 

—  Je  t'assure,  Cécile,  que  ta  confiance  m'écrase. 

—  Écoute.  Je  vais  te  mettie  à  table  entre  ces  deux  messieurs... 
tu  vas  les  étudier,  les  étudier  à  fond,  tu  entends?..  Je  vais  te  dire 
ce  que  je  désire  savoir, —  et  sur  quoi  tu  dois  les  examiner  plus 
particulièrement, —  et  après  le  dlaer  tu  me  rendras  compte  du 
résultat...  Eh  bien,  je  désire  savoir  d'abord  quel  est  celui  des  deux 
qui  a  pour  moi  l'attachement  le  plus  vrai  et  le  plus  solide,  —  en- 
suite, —  et  ceci  est  très  important, — quel  est  celui  qui  a  le  meilleur 
caractère, —  puis  lequel  est  le  plus  intelligent  et  le  plus  instruit... 
car  je  veux  un  mari  qui  me  fasse  honneur,  puis  lequel  a  l'âme  la 
plus  généreuse  et  la  plus  charitable,  je  tiens  beaucoup  à  ce  détail.. • 

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250  UTUB  DBS  DEUX  HORDES. 

puis  lequel  aime  le  mieux  à  voyi^er,  —  ça,  j'y  tiens  beaucoup 
aussi. ••  ensuite  lequel?..  Me  ris  donc  pas,  Charlotte,  c'est  très 
s^ieuxl 

—  Je  ris,  ma  Cécile,  parce  que  tu  en  demandes  vraiment  trop 
pour  une  seule  séance...  £n^  je  m'appliqueraL..  je  ferai  de  mon 
mieux. 

Cécile  me  laisse  alors  ayec  ma  femme  de  chambre,  et  je  m'apprête 
pour  le  dtner.  Je  mets  une  toilette  très  simple,  une  toilette  de  con- 
fidente :  couleurs  sombres,  demi-corsage,  un  chiffon  de  dentelles 
dans  les  cheveux,  à  l'espagnole; une  rose  rouge  piquée  par-dessus... 
je  ne  fais  pas  peur,  et  cela  suffit. 

II  me  reste  encore  avant  le  second  coup  de  cloche  le  temps 
d'examiner  mon  installation.  Elle  dépasse  mes  espérances.  C'est 
une  chambre  de  princesse  captive,  tendue  de  vieilles  tapisseries  à 
verdure,  grande,  sombre,  mystérieuse,  et  dont  les  fenêtres  ont 
des  embrasures  profondes  comme  des  chapelles.  Je  suis,  je  l'ai  dit, 
en  pleine  tour  du  Nord  ;  cette  tour  est  un  très  haut  pavillon  carré 
d'une  mine  féodale  et  d'une  date  beaucoup  plus  ancienne  que  le 
reste  du  château  dont  il  forme  l'aile  droite.  Il  est  spécialement  con- 
sacré à  l'habitation  de  M.  Roger  de  Louvercy,  qui  peut  plus 
aisément  y  satisfaire  ses  goûts  de  retraite  et  d'isolement.  On  a 
même  élevé  depuis  quelque  temps  une  grille  transversale  masquée 
d'une  palissade  qui  sert  pour  ainsi  dire  de  frontière  entre  la  tour 
et  le  château,  et  qui  permet  à  ce  malheureux  jeune  homme  de 
vivre  complètement  à  l'écart  quand  cela  lui  convient;  cela  lui  con- 
vient toutes  les  fois  qu'il  y  a  des  étrangers  chez  sa  mère,  car  il  a 
la  triste  manie  de  se  croire  pour  tout  le  monde,  excepté  pour  sa 
mère,  un  objet  d'horreur  et  de  dégoût.  —  Quelques  bàtimens, 
récemment  construits,  lui  composent  une  cour  particulière  où  il  a 
ses  écuries  et  son  chenil,  et  qui  lui  donne  une  sortie  sur  la  cam- 
pagne. 11  peut  ainsi  aller  et  venir  sans  traverser  la  cour  prmdpale. 

M.  Roger  occupe  les  appartemens  du  rez-de-chaussée ,  et  nous 
sommes  logées,  ma  grand'mère  et  moi,  au  premier  étage;  nous 
avons  été  admises,  m'a  dit  Cécile,  dans  ce  lieu  sacré  comme  étant 
les  personnes  les  plus 'tranquilles  de  la  société.  Nous  sommes  d'ul- 
leurs  en  communication  avec  le  château  par  des  corridors  ménagés 
à  chaque  étage,  et  nous  pouvons  circuler  librement  sans  êtie  expo- 
sées à  rencontrer  M.  de  Louvercy.  Cependant  Cécile  nous  a  pré- 
venues qu'il  montait  quelquefois  au  second  étage  pour  travailler 
dans  la  bibliothèque;  mais,  a-t-elle  ajouté,  rien  ne  vous  sera  plus 
facile  que  de  l'éviter...  pauvre  garçon  !..  vous  entendrez  sa  béquille 
sur  l'escalier  1 

Malgré  cette  recommandation,  je  m'étais  promis  secrètement,  je 
l'avoue,  de  saisir  un  jour  ou  l'autre  l'occasion  d'apercevoir  ce 

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ai  wuBNAL  d'okb  iebime.  2&1 

sombre  Asgradé  :  ma  curiosité  a  été  dès  cette  première  heure 
satisfaite  et  même  punie,  car  ma  compassion  sympathique  pour 
cette  grande  infortune  a  beaucoup  de  peine  à  se  soutenir  après  ce 
que  j'ai  vu  et  snutout  entendu.  La  fei^tre  de  mon  cabinet  de  Un- 
lette  9^  ouvre  sur  la  petite  cour  où  sont  les  écuries  réservées  à  l'usage 
particulier  de  M.  de  Louvercy.  J'adievais  de  planter  ma  rose 
rouge  dans  ma  dentelle»  quand  cette  cour  a  subitement  retrati 
d'un  tumulte  confus  de  piétinemens,  d'aboiemens,  d'appels»  de  cris 
impatiens  et»  il  faut  bien  le  dire»  d'épouvantables  jurons.  J'ai  légë- 
rraient  écarté  le  rideau»  et  j'ai  entrevu  deux  énormes  terre-neuves 
sautant  aux  naseaux  d'un  cheval  qui  était  tout  blanc  de  sueur  et 
d'écume»  puis  uiœ  espèce  de  panier  dog-^arU  ^  dans  ce  panier 
M.  de  Louvercy,  trop  aisément  reconnaissable  à  son  bras  et  à  sa 
jambe  mutilés  ;  quant  au  visage,  je  n'ai  guère  distingué  que  deux 
longues  moustaches  blondes  —  et  pendantes,  à  la  tartare.  H.  de 
Louvercy  appelait  d'un  ton  de  véritable  furie  deux  domestiques  qui 
sans  doute  ne  l'attendaient  pas  sitôt»  et  qui  accouraient  éperdus. 
Il  les  a  salués  d'une  nouvelle  vdée  de  paroles  sauvages»  pendant 
qu'ils  l'aidaient  à  descendre  de  son  panier.  J'avais  vite  refermé  mon 
rideau,  et  je  n'en  ai  pas  vu  davantage.  J'étais  navrée.  Cette  révolte 
me  gâte  son  malheur.  —  Mon  voisin»  nous  ne  voisinerons  guère. 

Enfin  nous  voilà  à  table.  Cécile  m'a  placée,  suivant  scm  pro- 
granoone,  entre  les  deux  jeunes  rivaux.  J'ai  donc  à  ma  droite  M.  de 
Vakiesse  le  brun»  et  à  ma  gauche  M.  de  Valnesse  le  blond»  arrange- 
ment qui»  par  parenthèse»  semble  étonner  passablement  M*"'  de  Lou- 
vercy. Cécile  s'est  mise  en  face  de  nous  pour  mieux  surveiller  mes 
opérations.  Elle  est  à  côté  du  curé  de  Louvercy  qu'elle  s'évertue  à 
faire  rire  pendant  qu'il  boit.  Elle  rit  elle-même  de  tout  son  cœur» 
tout  en  m'excitant  de  l'œil  à  m' acquitter  de  mon  devoir.  Elle  pense 
évidemment  que  j'y  apporte  un  peu  de  mollesse.  La  vérité  est 
que  je  rencontre  des  difficultés  imprévues  :  MM.  de  Valnesse  8(mt 
fort  polis  l'un  et  l'autre;  mais  ils  ne  se  prêtent  pas  à  mon  enquête  : 
ils  me  répondent  à  peine  ;  il  y  a  je  ne  sais  quoi  qui  les  paralyse. 
Us  me  regardent  avec  une  sorte  de  stupeur  inquiète  ;  ils  paraissent 
très  préoccupés  de  la  rose  rouge  que  j'ai  dans  les  cheveux.  —  Ce 
n'est  pourtant  pas  de  cela  qu'il  s'agit»  mes  bons  messieurs. 

A  peine  hors  de  la  saUe»  Cécile  me  prend  à  part  :  —  Eh  bieni 
qu'as-tu  découvert? 

—  J'ai  découvert  qu'ils  sont  timides...  c'est  déjà  quelque  chose. 

—  Timides  l  s'est  écriée  Cécile...  parce  que  tu  ne  les  encourages 
pas  assez...  Il  faut  les  encourage...  si  tu  veux  qu'ils  s'apprivcnsent 
et  qu'ils  s'épanchent  1 

Cela  m'a  paru  raisonnable.  Je  les  ai  encouragés  tout  doucement» 
et  en  effet»  le  café  aidant,  j'ai  vu  qu'ils  s'aj^rivoisaient  peu  à  peu. 


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252  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ils  ont  chanté  tous  deux  pour  moi.  Tous  deux  m'ont  fait  valser  à 
plusieurs  reprises,  et  après  chaque  valse  je  les  gardais  un  mo- 
ment auprès  de  moi  pour  jouir  de  leur  conversation.  Pendant  ce 
temps-là,  Cécile  errait  dans  le  salon  avec  des  façons  étranges,  tan- 
tôt éclatant  de  rire  sans  motif,  tantôt  bousculant  violemment  la  mu- 
sique sur  le  piano.  Tout  à  coup  elle  a  disparu,  et  après  quelques 
minutes,  craignant  qu'elle  ne  fût  souffrante,  je  me  suis  mise  à  sa 
recherche. 

Je  l'ai  aperçue  dans  la  cour  du  château  à  travers  les  demi-té- 
nèbres du  crépuscule  :  elle  allait  et  venait  d'un  pas  précipité  comme 
quelqu'un  qui  fait  sa  réaction  après  le  bain.  Je  me  suis  avancée  : 
elle  a  feint  de  ne  pas  me  voir  et  a  continué  sa  promenade  en  me 
tournant  le  dos.  —  Je  l'ai  appelée  : 

—  Cécile  1 

—  Quoi? 

—  Tu  soui&es? 

—  NonI 

—  Eh  bien,  qu'est-ce  qui  arrive? 

—  RienI 

Je  l'ai  regardée  en  face,  et  elle  a  repris  :  —  Mais  non...  rienl«. 
rien  du  moins  que  je  n'eusse  dû  prévoir,  si  j'avais  un  peu  moins 
de  candeur  !..  Dès  que  tu  arrivais  là...  avec  ta  figure  de  déesse... 
il  était  bien  clair  que  j'étais  perdue  !..  Ah  I  mon  Dieu!  ce  n'est  pas 
ta  faute  si  tu  es  faite  comme  cela...  je  ne  te  reproche  rien...  c'est- 
à-dire...  pardon  I  tu  pourrais  te  dispenser  d'être  coquette,  ma 
chère...  quand  une  femme  est  belle  comme  toi...  si  elle  se  met  à 
être  coquette  par-dessus  le  marché...  alors,  bonsoir  !..  il  n'y  a  plus 
rien  de  possible  ! 

—  Véritablement,  Cécile,  je  ne  sais  pas  si  je  dois  rire  ou  me 
fâcher..  Qu'est-ce  que  cela  signifie?  Comment  I  tu  me  pries,  tu  me 
repries  et  me  supplies  d'étudier  ces  deux  jeunes  gens... 

—  Eh  bien,  tu  les  étudies  trop,  ces  deux  jeunes  gens...  et  ils 
t' étudient  trop  aussi  I 

—  Enfin,  quoi  ?..  veux-tu  que  je  m'en  retourne? 

Elle  m'a  saisi  les  mains  :  —  Oh  I  non  !..  —  et  après  une  pause  en 
s' attendrissant  :  —  Je  suis  bète,  n'est-ce  pas?..  —  Elle  a  jeté  sa 
tète  sur  mon  sein,  et  s'est  mise  à  pleurer. 

Je  l'ai  consolée  comme  on  console  les  enfans,  et  elle  a  repris  tout 
à  coup  avec  sa  vivacité  et  sa  tendresse  habituelles  :  —  Écoute...  j'ai 
une  idée  superbe...  tu  choisiras  pour  toi  celui  qui  te  plaira  le  mieux, 
et^,  je  prendrai  l'autre...  nous  serons  cousines,  presque  sœurs, 
ce  sera  délicieux...  il  est  juste  d'ailleurs  que  tu  choisisses  avant  moi, 
tu  m'es  supérieiu^e  à  tous  égards  I  C'est  très  juste...  très  juste  l 

—  Ma  chérie,  tu  es  la  meilleure  petite  créature  de  la  terre; 


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LE  JOURNAL  D  UNE  FEMME.  253 

mais  je  n'accepte  pas  ta  combinaison...  et  persuade-toi  bien  ceci  : 
MM.  de  Valnesse  ne  sont  et  ne  peuvent  être  pour  moi  que  des 
prétendans  à  ta  main  :  ce  titre  leur  donne  à  mes  yeux  un  caractère 
absolument  sacré,  et  m'interdit  jusqu'à  l'ombre  d'une  arrière- 
pensée,  d'une  prétention  personnelle,  —  qui  me  semblerait  une 
offense  grossière  à  la  délicatesse  et  à  l'amitié.  —  Me  crois*tu? 
es-tu  rassurée? 

—  Je  te  crois  et  je  t'adore  !..  —  Viens  continuer  tes  études! 
Nous  sommes  rentrées  dans  le  salon,  où  j'ai  continué  mes  études, 

mais  plus  modérément,  puisque  le  zèle  a  ses  dangers. 

...  Le  vieux  beffroi  tinte. ••  quel  charme  dans  la  nuit  et  dans  les 
bois!.. 

—  Grand  Dieu  !  deux  heures  du  matin  !  —  N'avez-vous  pas  de 
honte,  mademoiselle? 

i2  Juin. 

Le  mouvement  est-il  synonyme  du  plaisir,  et  suffit-il  de  s'agiter 
pour  s'amuser?  En  ce  cas  je  m'amuse  trop.  —  «  Que  faisons^ious 
ce  matin?  que  faisons-nous  cette  après-midi?  que  faisons-nous  ce 
soir?  ))  —  C'est  le  refrain  de  la  maison...  et  nous  voilà  partis  à 
pied,  à  cheval,  en  voiture,  ne  regardant  rien,  brûlant  tout,  avec  un 
entrain,  des  rires,  des  grelots,  qui  nous  accompagnent  au  retour, 
qui  se  mettent  à  table  avec  nous,  dansent  avec  nous,  chantent  avec 
nous,  et  ne  nous  quittent  pas  même  dans  les  corridors. 

Ce  matin  de  bonne  heure  j'ai  voulu  me  donner  le  rafraîchisse- 
ment d'une  promenade  solitaire  dans  le  parc,  en  bonne  fortune  avec 
moi-même.  Je  descendais  de  ma  tour  à  pas  de  loup,  et  j'étais  à  peu 
près  au  milieu  de  l'escalier  quand  subitement  un  bruit  sec,  marte- 
laot  les  marches  au-dessous  de  moi,  m'a  avertie  de  l'approche  de 
M.  de  Louvercy,  qui  se  rendait  apparemment  à  la  bibliothèque.  Je 
me  suis  arrêtée  toute  saisie...  J'allais  bravement  tourner  le  dos  et 
me  sauver  dans  ma  chambre...  Il  n'était  plus  temps!  nous  étions 
face  à  face,  M.  Roger  et  moi.  En  m' apercevant  là  tout  à  coup,  il  a 
pâli  comme  s'il  se  fût  trouvé  en  présence  d'un  spectre  :  il  a  fait 
un  geste  embarrassé  comme  pour  saluer,  et  dans  son  trouble  il  a 
laissé  échapper  sa  malheureuse  béquille  qui  a  roulé  dans  l'escalier. 
Je  ne  puis  rendre  l'expression  de  profonde  détresse  dont  son  pauvre 
visage  s'est  alors  empreint  :  c'était  un  mélange  de  douleur,  d'hu- 
miliation et  de  colère.  Il  tenait  fortement  la  rampe  de  sa  main 
droite,  tandis  que  son  bras  gauche  mutilé  et  sa  jambe  rétractée  de- 
meuraient en  l'air  sans  soutien.  J'ai  descendu  à  la  hâte  quelques 
marches,  j'ai  ramassé  sa  béquille,  je  suis  remontée  vivement  et  je 
l'ai  replacée  sous  son  bras.  Il  a  fixé  sur  moi  son  œil  d'un  bleu 
sombre,  et  m'a  dit  simplement  d'une  voix  basse  et  grave  :  —  Je 


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25&  BETUB  DES  DEUX  MCMiVDES. 

TOUS  remercie!  —  Puis  il  a  continué  son  chemin,  et  moi  le  mien. 

Cette  petite  scène  m*a  un  peu  remise  avec  lui.  D'abord  je  lui  ai 
su  un  gré  infini  de  vouloir  bien  m'épargner  les  bordées  soldatesques 
dont  il  paraît  si  prodigue  ;  ensuite,  malgré  l'antipathie  involon- 
taire que  m'inspirent  en  général  les  êtres  difformes,  je  suis  loin  de 
le  trouver  aussi  repoussant  que  Cécile  me  l'avait  dépeint.  Il  est 
manchot,  et  il  a  une  jambe  raccourcie  et  comme  paralysée;  mais  le 
visage  est  beau  et  pur,  et  la  légère  balafre  qu'il  a  sur  le  front  ne  le 
défigure  pas.  Il  a  bien  à  la  vérité  un  air  sauvage  et  un  peu  égaré, 
mais  qui  doit  tenir  surtout  à  Tétat  inculte  de  sa  chevelure  et  de 
ses  longues,  trop  longues  moustaches. 

J'entrais  dans  le  parc,  quand  Cécile  m'a  aperçue  de  sa  fenêtre  : 
trois  minutes  après,  elle  foulait  l'herbe  à  mes  côtés  en  sautillant 
comme  un  oiseau.  Je  lui  ai  conté  ma  rencontre  avec  son  cousin  : 
—  Ah  !  mon  Dieu  !  comme  il  a  dû  jurer  1 

—  Pas  du  tout. 

—  Tu  m'étonnes.  —  Au  fait  il  est  de  bonne  humeur  aujourd'hui  : 
il  attend  son  ami  ce  soir. 

—  Quel  ami? 

—  Le  commandant  d'Éblis,  tu  sais? 

—  Non,  je  ne  sais  pas...  qui  est-ce? 

—  Je  croyais  te  l'avoir  dit...  c'est  lui  qui  a  sauvé  Roger  à  Coul- 
miers...  Ils  étaient  très  Hés  depuis  longtemps,  depuis  Saint-Cyr... 
Au  moment  où  ce  pauvre  Roger  venait  d'être  fracassé  par  cet  obus, 
H.  d'Éblis  l'a  enlevé  dans  ses  bras,  comme  un  enfant,  au  milieu 
du  feu,  et  sous  les  pieds  des  chevaux...  c'est  très  beau  !  —  et  de- 
puis il  n'a  pas  cessé  d'être  parfait  pour  lui...  Il  a  même  trouvé 
moyen  de  le  rattacher  à  la  vie  en  lui  persuadant  d'écrire  l'histoire 
de  cette  affreuse  guerre...  Ils  s'occupent  de  cela  ensemble... 
M.  d'Éblis  vient  le  voir  souvent...  Il  lui  apporte  tous  les  documens 
qui  peuvent  lui  être  utiles  pour  son  travail...  il  est  lui-même  très 
instruit,  très  savant...  chef  Jescadron  d'état-major  à  trente  ans... 
c'est  très  joli  I 

—  Mais  dis-moi  donc,  ma  chérie,  est-ce  que  ce  ne  serait  pas  un 
troisième  larron,  ce  monsieur-là? 

—  M.  d'Éblis f  s'est  écriée  Cécile.  Ah!  grand  Dieul  ma  chère, 
autant  épouser  Croquemitaine!..  Il  est  sévère...  il  est  terrible!.. 
Je  l'aime  pourtant  assez  à  cause  de  sa  conduite  avec  Roger... 
Nous  nous  sommes  du  reste  à  peine  entrevus  deux  ou  trois  fois... 
n  parait  me  regarder  comme  un  bébé,  et  moi  je  le  regarde  comme 
un  père  !  —  Mais  parlons  sérieusement,  Charlotte,  ne  penses-tu 
pas  qu'il  serait  temps  de  me  décider  entre  MM,  de  Vatoesse? 

—  Rien  ne  presse,  il  me  semble, 

—  Je  te  demande  pardon  ! 

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LE  JOURNAL  U  VUE  FEMME*  265 

—  Ta  situation  entre  ces  deux  messieurs  n'a  rien  de  désagréable. 

—  Vraiment..^  tuicroiscela?..  et  mon  cceur^..  mon  faihie  ooeur, 
^'en  iaîs-tu  I 

—  U  a  parlé? 

—  Non...  mais  il  est  impatient  de  parler***  il  brûle  de  p«*ler.*« 
donne-kii  la  purole  l 

.  J'ai  vu  pourtant  qu'elle  n'y  tenait  pas  autrement.  J'ai  répondu 
par  je  ne  sais  quelle  plaisanterie,  et  nous  Aonmies  rentrées  au  cbâr 
4eau  où  la  dodie  du  déjeuner  nous  rappelait. 

la  vérité  est  que  le  choii  entre  les  deux  candidate  me  semUe 
fort  difficile.  Le  résultat  de  mes  observations  et  de  aies  informa* 
tions  il  leur  ^ard  continue  d'être  à  la  fois  satisfaisant  et  enibarrwh 
sanC  :  satisiaisant»  parce  qu'ils  sont  doués  tous  les  deux  de  qualités 
pré<ieuses  ;  embarrassant,  parce  que  ces  qualités  me  paraissent  i 
peu  près  égales  chez  l'un  et  chez  l'autre.  Il  y  a  même  dans  leur 
genre  d'esprit,  dans  le  tour  de  leur  caractère  et  dans  leur  per- 
sonne physique  des  traits  de  ressemblauce  qui  s'expliquent  d'ail- 
leurs su/Tisamment  par  leur  très  proche  parenté.  En  somme,  je 
crois  qu'ils  sont  tous  deux  de  la  meilleure  espèce  de  jeunes  gens 
qu'il  y  ait.  Ce  sont  deux  bons  enfans,  qui  ont  de  jolis  goûts  et 
d'aimables  talens,  une  intelligence  un  peu  ordinaire,  mais  hono- 
rable, des  sentimens  élevés,  une  grande  délicatesse  de  point  d'hcm- 
neur.  Ils  supportent  leur  rivalité  et  leurs  prétentions  mutuelles  avec 
une  courtoisie  chevaleresque  qui  fait  plaisir. 

«..  Mon  Dieu!  j'aime  tant  Cécile  que  j'aurais  souhaité  pour 
elle  un  mari  absoluaient  parfait,  une  exception,  une  élite  exquise. 
Mais  serait-il  sage  de  poursuivre  un  idéal,  qui  peut-être  n'existe 
pas,  quand  on  a  sous  la  main  un  à  peu  près  déji  si  rare,  et  qu'on 
ne  retrouverait  peut-être  jamais?  Un  homme  tout  a  fait  supérieur 
n'a-t-il  pas  presque  toujours,  autant  que  je  puis  le  présumer,  des 
défauts  de  caractère  égaux  à  ses  facultés,  et  qui  sont  comme  l'en- 
vers de  ses  mérites  ?  N'y  a-t-il  pas  en  réalité  plus  de  garanties  de 
bonheur  pour  une  femme  dans  cette  honnête  moyenne  que  MM.  de 
Valnesse  représentent  avec  grâce  et  avec  distinction? 

«  Ma  conscience  inquiète  »  se  torture  pour  résoudre  œs 
grosses  questions  qui  intéressent  une  si  chère  destinée.  —  Mais 
j'admire  véritablement  la  singulière  tranquillité  d  ameavec  laquelle 
Cécile,  —  quoi  qu'elle  en  dise,  —  attend  mon  arrêt  pour  prononcer 
le^ien.  Je  ne  me  suis  jamais,  pour  mon  compte,  trouvée  à  pareille 
fête;  mais  je  me  figure  que  j'y  apporterais  moins  de  calme  et  plus 
de  détermination  personnelle.^.  £nfm,  nous  verrons  bien  1 

Môme  jour.  —  Minuit. 

Cette  soirée  a  été  moins  bruyante  et  moins  banale  que  les  soirées 


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256  BEYUE  DES   DEUX  MONDES. 

précédentes.  —  La  présence  du  commandant  d'Éblis  a  jeté  un 
froid,  dit  Cécile.  Je  pense  qu'elle  a  simplement  élevé  un  peu  le  dia- 
pason habituel  de  notre  petit  cercle.  —  J'ai  remarqué  souvent  dans 
le  monde  cette  influence  étrange  qu'exerce  par  sa  seule  présence 
un  homme  vraiment  distingué.  Il  donne,  sans  le  vouloir  et  sans  le 
savoir,  une  âme  nouvelle  ^ux  choses.  Qu'il  parle  ou  qu'il  se  taise, 
peu  importe;  il  est  là  et  cela  suffit.  Chacun  se  hausse  plus  ou  moins 
jusqu'à  lui,  et  se  sent  vivre  davantage.  11  s'établit  un  courant  plus 
actif  et  un  niveau  supérieur.  Les  moindres  incidens  prennent  de 
l'intérêt,  les  plaisirs  ont  plus  de  retenue  et  plus  de  saveur.  On  est 
inquiet  et  bien  aise  qu'il  soit  là.  On  est  quelquefois  comme  soulagé 
quand  il  s'en  va;  mais  on  le  regrette,  et  on  se  sent  diminué  par 
son  absence;  on  s'aperçoit  qu'on  n'attache  plus  d'importance  à  ce 
qu'on  dit,  parce  qu'il  ne  l'entend  plus,  ni  à  ce  qu'on  fait,  parce 
qu'il  n'en  sait  rien. 

Cette  aprèsHmidi,  M.  de  Louvercy  s'était  rendu  à  la  gare  avec  son 
panier  pour  y  attendre  le  commandant  d'Éblis  ;  je  me  trouvais,  un 
peu  par  hasard  et  un  peu  par  curiosité,  dans  mon  cabinet  de  toi- 
lette quand  ils  sont  entrés  tous  deux  dans  la  petite  cour  des  écuries  ; 
au  bruit  des  roues,  j'ai  soulevé  mon  rideau  :  M.  d'Éblis  venait  de 
sauter  à  bas  du  panier,  et  tendait  les  bras  en  riant  à  M.  de  Louvercy, 
qui,  en  riant  aussi,  s'est  laissé  glisser  jusqu'à  terre  sur  la  poitrine 
de  son  ami.  Il  y  avait,  à  ce  qu'il  m'a  semblé,  dans  cette  petite  cé- 
rémonie affectueuse,  comme  un  rappel  touchant  de  la  scène  terrible 
de  Couhniers,  et  j'ai  aimé  à  me  représenter  les  émotions  violentes 
de  la  bataille  et  la  fièvre  de  l'héroïsme  sur  ces  deux  visages  en 
ce  moment  sourians  et  tranquilles. 

M.  d'Éblis  est  venu  dîner  avec  nous.  C'est  un  homme  d'une  taille 
moyenne  et  d'une  apparence  un  peu  raide,  avec  cette  élégance 
sombre  et  correcte  qui  caractérise  les  officiers  en  tenue  civile.  Il 
faut  avouer  qu'au  premier  aspect  il  y  a  en  effet  quelque  chose  d'ex- 
trêmement sévère  et  même  de  dur  dans  sa  physionomie  :  de 
beaux  traits  froids,  un  teint  bistré,  d'épaisses  moustaches  en  herse, 
des  yeux  très  noirs  et  très  calmes,  voilà  ce  qu'on  voit  d'abord,  et 
cela  n'est  pas  très  rassurant.  Mais  le  plus  léger  sourire  qui  appa- 
raît sur  tout  cela  y  répand  un  air  de  bonté  qui  rend  la  confiance. 
On  prend  tout  à  fait  courage  dès  qu'il  dit  quelques  mots,  car  sa 
voix  est  singulièrement  douce  et  musicale.  C'est  une  surprise  et 
un  charme  que  d'entendre  cette  musique  sortir  de  ces  effrayantes 
moustaches. 

J'ai  eu  plusieurs  fois  ce  plaisir  pendant  le  dîner,  ayant  été  placée 
à  table  près  de  M.  d'Éblis.  Nous  avons  commencé  par  nous  taire 
tous  deux;  j'étais  intimidée,  et  peut-être  au  fond  n'était-il  pas 
beaucoup  plus  brave  que  moi  :  car  enfin,  s'il  a  sa  mine  sévère,  j'ai 


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LE  JOURNAL  D  UNE  FEMME.  257 

aussi  la  mienne ,  et  j'ai  remarqué  souvent  que  je  produisais  d'abord 
un  eiTet  de  terreur.  —  Puis  tout  à  coup,  brisant  la  glace  :  —  Ma- 
demoiselle, m'a-t-il  dit»  j'ai  beaucoup  entendu  parler  de  vous  au- 
jourd'hui. 
— r  Gomment  cela,  monsieur? 

—  Je  sais  déjà  que  vous  êtes  compatissante  pour  les  malheureux. 

—  Monsieur  I.. 

—  Vous  ayez  été  bonne  ce  matin  pour  mon  ami  Roger...  Je  sais 
cela. 

—  Mon  Dieu  I  tout  le  monde,  je  crois,  à  ma  place  aurait  agi 
comme  moi. 

—  Sans  doute...  tout  le  monde  fait  l'aumône...  mais  il  y  a  la 
manière... 

Je  lui  ai  dit  que  j'étais  flattée  de  son  compliment,  parce  qu'il 
devait  se  connaître  en  bonnes  œuvres,  attendu  qu'il  avait  été  cer- 
tainement pour  M.  Roger  plus  secourable  que  je  ne  l'avais  été  moi- 
même,  et  que  je  n'aurais  jamais  l'occasion  de  l'être. 

Il  s'est  incliné,  et  il  a  repris  d'un  accçnt  doux  et  triste  :  —  Je 
ne  sais  pas  si  je  lui  ai  rendu  un  grand  service...  en  le  tirant  de  là! 

Nous  étions  partis.  Il  n'y  avait  plus  de  raison  pour  nous  arrêter. 
Nous  avons  donc  continué  de  nous  dire  des  choses  aimables,  tout 
en  nous  informant  mutuellement  et  adroitement  de  nos  goûts  et  de 
nos  dégoûts  sur  toutes  choses,  en  particulier  sur  la  musique  de 
Wagner,  qu'il  aime  et  que  je  n'aime  pas. 

Nous  avons  été  malheureusement  interrompus  par  une  étrange 
folie  de  Cécile.  —  Cécile,  toujours  préoccupée  de  faire  rire  son  curé 
pendant  qu'il  boit,  s'est  avisée  tout  à  coup  de  saisir  deux  cerises 
accouplées  par  la  queue  et  de  les  planter  à  cheval  sur  son  nez,  en 
levant  son  joli  minois  pour  les  maintenir  en  équilibre.  On  a  ri,  et 
HM.  de  Valnesse  ont  applaudi  avec  enthousiasme.  Alors  Cécile  a 
appelé  un  domestique,  a  séparé  les  deux  cerises,  et  les  a  mises  cha- 
cune sur  une  assiette,  en  disant  au  domestique  :  —  Portez  cette 
assiette  à  M.  Henri  de  Valnesse.  —  Portez  cette  autre  assiette  à 
M.  René. 

Pendant  que  ces  messieurs  passaient  fièrement  les  cerises  dans 
la  boutonnière  de  leur  habit,  le  commandant  d'Éblis  regardait  la 
scène  avec  des  yeux  démesurément  ouverts.  Cécile  s'en  est  aperçue 
et  lui  a  dit  avec  son  audacieuse  naïveté  :  —  Vous  semblez  étonné, 
commandant? 

—  Pas  du  tout,  mademoiselle. 

—  Pardon...  vous  avez  l'air  très  étonné...  voyons,  soyez  firanc... 
ma  plaisanterie  vous  paraît  du  dernier  mauvais  goût,  n'est^e  pas  ? 

—  Mademoiselle,  tout  ce  que  vous  faites  ^ne  parait  charmant. 

TOMB  uyni.  —  1878.  17 


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258  RETUE  DES  DE1]X  MONDES* 

—  Non—  VOUS  avez  raisoD...  G'étaU  de  très  mauvais  goût.,  mais 
je  vais  vous  expliqua*  mon  caractère,  commandant...  Il  est  très 
compliqué,  il  est  mixte  en  quelque  sorte,  et  vous  allez  comprendre 
pourquoi...  c'est  qu'il  y  a  en  moi  un  ange  et  un  diable  1 

—  Mon  Dieul  mademoiselle,  a  dit  H.  d'Éblis,  vous  avez  à  cet 
^ard  bien  des  camarades...  Nous  avons  tous  en  nous  un  ange 
que  nous  tâchons  plus  ou  moins  d'écouter,  —  et  un  diable  que  nous 
tâchons  plus  ou  moins  de  faire  taire...  Au  reste  le  diable  qui  vous  a 
suggéré  de  vous  mettre  des  cerises  sur  le  nez  ne  doit  pas  être  un 
bien  méchant  diable  I 

—  Je  vous  remercie,  commandant,  a  repris  Cécile;  la  leçon  y 
est...  mais  elle  est  douce.  Comme  je  le  disais  ce  matin  à  votre  belle 
voisine,  vous  êtes  un  père  pour  moi  I 

M.  d'Éblis  a  salué  en  souriant,  et  nous  avons  poursuivi  le  cours 
de  notre  conversation  en  tête-à-tête.  Si  j'en  crois  certains  indices» 
ce  vaillant  soldat  serait,  comme  disent  les  épitaphes,  aussi  bon  fils 
que  bon  ami.  11  a  ime  façon  grave  et  teodre  de  dire  :  —  «  ma 
mère  »  —  qui  me  parait  être  toute  une  révélation.  Ce  mot  revient 
avec  insistance  sur  ses  lèvres  :  —  «  C'est  à  cause  de  ma  mère... 
Ma  mère  le  désirait...  Cela  platt  à  ma  mère.  »  —  U  a  même  dans 
une  minute  de  distraction  laissé  échapper  le  mot  :  —  «  maman  I  n 
—  U  a  rougi  faiblement  sous  son  hâle,  et  s'est  repris  ;  mais  cette 
appellation  enfantine  prononcée  par  cette  voix  douce  et  ce  mâle 
visage  n'était  pas  sans  charme. 

Après  le  dîner,  Cécile  est  venue  avec  sa  grâce  sans  égale  tendre 
la  main  au  commandant,  afin  de  signer  sa  paix  avec  lui.  Ils  ont 
causé  ensemble  dans  un  coin  assez  longtemps  en  me  regardant  par 
intervalles,  de  sorte  que  j'ai  compris  qu*ils  parlaient  de  moi.  Puis 
Cécile  en  passant  m'a  dit  à  demi-voix  :  —  Ma  chère,  tu  fais  des  ra- 
vages dans  Tétat-major  ! 

Je  ne  voudrais  pas  faire  de  ravages  ;  mais,  si  cela  signifie  que 
ma  personne  lui  est  sympathique,  j'avoue  tout  bonnement  que  j'en 
suis  bien  aise. 

Un  instant  après,  on  m'a  demandé  de  chanter  quelque  chose.  J'ai 
une  voix  de  mezzo-soprano  assez  forte  et  assez  cultivée,  mais  je 
n'aime  guère  à  la  produire  en  public  ;  on  le  sait  et  on  me  laisse  en 
général  tranquille.  Cependant  je  me  suis  mise  au  piano,  et  j'ai  com- 
mencé Tair  de  Norma^  —  Casta  dim.  Ma  surprise  a  été  vive  et  ma 
mortification  ne  l'a  pas  été  moins,  quand  j'ai  vu  au  bout  de  quel- 
ques mesures  le  commandant  d'Éblis  ouvrir  discrètement  la  porte  du 
salon  et  disparaître.  J'ai  trouvé  le  procédé  médiocre.  Je  n'en  ai 
pas  moins  continué  de  perler  mes  sons  avec  le  soin  consciencieux 
que  j'apporte  à  ce  que  je  fais.  Je  venais  de  terminer  au  milieu  d'un 
murmure  flatteur,  lorsque  M.  d'Éblis  est  rentré,  il  est  venu  à  moi  : 


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us  JOUBNAL  d'une  FEMM£.  259 

—  Mademoiselle,  m'a-t-il  dit  en  me  montrant  une  fenêtre 
qu'on  avait  entr'ouverte  à  cause  de  la  chaleur  de  la  soirée,  Roger 
est  là  sur  le  banc,  dans  la  cour.  Il  vous  serait  infiniment  recon- 
naissant si  vous  aviez  la  bonté  de  redire  cet  air  de  Narma.  —  Bien 
volontiers  l  —  et  j'ai  repris  l'air  de  tout  mon  cœur. 

J'ai  été  bien  récompensée  de  ma  peine.  M"»«  de  Louvercy,  qui 
s'était  tenue  toute  radieuse  auprès  de  la  fenêtre  pendant  que  je 
chantais,  s'est  penchée  au  dehors,  à  l'instant  où  je  quittais  le 
piano,  et  a  échangé  quelques  paroles  avec  son  fils.  Puis  elle  s'est 
avancée,  m'a  pris  les  mains,  et  m'a  embrassée  en  me  disant  d'une 
voix  émue  :  — Merci  pour  lui  et  pour  moi,  c'est  la  première  fois  de- 
puis bien  longtemps  que  je  vois  un  peu  de  bonheur  dans  ses  yeux. 

C'est  vraiment  un  succès  que  d'avoir  fait  sortir  ce  sauvage  de 
son  antre  ;  j'en  suis  toute  fière,  et  je  vais  dormir  là-dessus  comme 
une  bienheureuse. 

SSJniii. 

Dq>uis  huit  ou  dix  jours,  j'ai  interrompu  mes  écritures,  j'avais 
été  reprise  de  mes  scrupules  ;  je  craignais  de  donner  un  corps  à 
des  chimères  en  les  fixant  sur  ces  pages  ;  j'avais  peur  de  fortifier, 
en  m'y  complaisant,  des  impressions  qu'il  valait  mieux  laisser  se 
dissiper  dans  le  vague  de  l'air.  —  C'est  encore  ma  grand'mère  qui, 
sans  le  savoir,  m'encourage  à  suivre  mon  fatal  penchant,  et  à  con- 
tinuer mes  relations  confidentielles  avec  mon  livre  à  serrure  et 
avec  moi-même. 

Quand  je  suis  entrée  chez  elle  ce  matin  pour  lui  souhaiter  le  bon- 
jour, elle  m'a  embrassée  plus  tendrement  que  de  coutume,  puis 
gardant  une  de  mes  mains  dans  les  siennes  :  —  N'as-tu  rien  à  me 
dire,  ïnon  enfant  ? 

—  Je  crois  que  si,  grand'mère. 

—  Ahl..  M.  d'Éblis  te  fait  la  cour,  n'est-ce  pas? 

—  Je  ne  sais  pas  si  M.  d'Éblis  me  fait  la  cour,  ma  chère 
grand'mère  :  car  il  ne  me  dit  pas  un  mot  qui  ressemble  de  près  ou 
de  loin  à  une  déclaration.  Mais  il  parait  aimer  à  se  trouver  avec 
moi  ;  il  me  parle  avec  une  sorte  de  respect,  de  confiance,*et  en  même 
temps  de  timidité,  que  je  ne  lui  vois  pas  avec  tout  le  monde.  Il 
m'adresse  personnellement  tout  ce  qu'il  dit,  et  il  recueille  les  moin- 
dres choses  que  je  dis  moi-même,  comme  si  toutes  mes  paroles 
étaient  des  perles...  Si  cela  s'appelle  faire  la  cour  à  une  femme,  je 
crois  vraiment  qu'il  me  fait  un  peu  la  cour. 

—  Je  l'ai  remarqué,  a  dit  gravement  ma  grand'mère,  —  et  cela 
ne  f  ennuie  pas,  tout  cela? 

—  Non. 

—  Non...  naturellement...  mais  enfin  le  feu  n'estpas  à  la  maison, 
n'est-ce  pas?  Tu  n'en  es  pas  folle,  de  ce  monsieur? 

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260  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

—  Folle,  non. 

—  Il  te  plaît,  simplement? 

—  Un  peu. 

—  Oui...  eh  bienl  à  moi  aussi  I  —  Écoute,  ma  chère  enfant, 
nous  ne  sommes  pas  venues  ici  pour  chercher  un  mari,  mais  enfin, 
si  nous  l'y  trouvons,  autant  le  prendre  ici  qu'ailleurs,  n'est-il  pas 
vrai?..  Seulement  tu  conçois,  ma  chère  petite,  qu'une  affaire  de  ce 
genre-là  est  des  plus  sérieuses,  et  qu'il  est  bon  d'y  réfléchir  à  deux 
fois...  Pour  mon  compte,  dès  que  j'ai  entrevu  les  allures  du  person- 
nage, je  n'ai  pas  attendu  trois  minutes  pour  récolter  des  informa- 
tions auprès  de  M"**  de  Louvercy;  —  de  plus,  j'ai  écrit  à  Pai-is,  je 
me  suis  renseignée  de  tous  côtés...  Eh  bien!  de  toutes  ces  investiga- 
tions il  semblerait  résulter  qu'il  n'y  aurait  pas  d'objections  graves, 
au  contraire!  —  Mais  permets,  chère  petite...  Sache  bien  que  ni 
mon  opinion  ni  celle  des  autres  ne  doivent  influencer  tes  senti- 
mens  personnels...  il  n'y  a  pas  d'objections  graves,  voilà  tout  :  fa- 
mille, réputation,  fortune  même,  tout  ça  est  très  bien,  très  conve- 
nable... Mais  malgré  tout,  je  t'en  conjure,  ma  chérie,  ne  cède  pas 
trop  vite,  trop  légèrement  à  ta  première  impression  1  prends  le 
temps  de  l'approfondir...  Je  te  connais  si  bien,  ma  fille...  tu  serais 
si  malheureuse,  si  tu  n'étais  pas  heureuse!..  Tu  es  de  celles  qui 
n'aiment  pas  deux  fois,  et  celles-là,  il  ne  faut  pas  qu'elles  se  trom- 
pent... Quand  tu  auras  ouvert  ton  cœur  à  un  sentiment  tendre,  quand 
l'amour,  pour  tout  dire,  y  sera  entré,  il  y  restera;  il  s'y  assoira 
comme  sur  un  trône  royal  qu'on  ne  quitte  qu'avec  la  vie  ! 

L'ange  qui  est  en  moi,  comme  dit  Cécile,  m'avait  dès  longtemps 
murmuré  tout  bas,  quoique  dans  des  termes  moins  bienveillans, 
les  vérités  que  m'a  fait  entendre  tout  haut  ma  grand'mère.  Il  m'avait 
mise  sur  mes  gardes  :  il  m'avait  avertie  que  mon  premier  amour 
serait  un  amour  unique,  tout-puissant,  étemel,  et  qu'il  faudrait  le 
bien  choisir  ou  en  mourir. 

Ce  sont  là  des  phrases  :  mais  je  les  pense. 

Aimer  un  homme  qui  mérite  toute  mon  affection,  toute  mon 
estime,  tout  mon  respect  et  être  aimée  de  lui...  voilà  le  rêve  1  — 
Est-ce  que  vraiment,  vraiment,  je  serais  près,  tout  près  de  l'at- 
teindre?.. Voyons  un  peu. 

Qu'un  homme  comme  M.  d'Éblis,  d'un  extérieur  en  même  temps 
agréable  et  imposant,  d'un  ton  exquis,  d'un  mérite  exceptionnel, 
d'un  caractère  à  la  fois  héroïque  et  doux,  qu'un  homme  ainsi  fait 
et  presque  parfait  réponde  à  toutes  les  ambitions  d'un  cœur  de 
femme,  rien,  hélas  I  de  plus  simple  !  —  u'une  jeune  fille  qui  se 
sent  ou  se  croit  honorée  des  attentions  particulières  de  cet  être 
d'élite  en  soit  flattée  et  touchée  ;  qu'elle  trouve  un  plaisir  singulier 
dans  ses  relations  quotidiennes  avec  cette  intelligence  supérieure 


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LE  JOURNAL  d'cNE  FEIIME.  261 

et  cette  âme  charmante;  qu'elle  éprouve  une  ivresse  secrète  à  la 
pensée  d'échanger  cette  intimité  de  quelques  jours  contre  une  éter- 
nelle union...  rien  de  plus  simple  et  de  plus  naturel  encore! 

Mais  ce  qui  me  paraît  malheureusement  moins  naturel  et  plus 
douteux,  c'est  qu'un  homme  comme  M.  d'Éblis,  qui  peut  choisir  à  son 
gré,  il  me  semble,  par  toute  la  terre  une  compagne  digne  de  lui, 
se  soit  attaché  sérieusement  en  si  peu  de  temps  à  cette  pâle  et 
romanesque  Charlotte.  On  croit  si  aisément  ce  qu'on  désire  I  Ne  me 
fais-je  pas  illusion  ?  Ne  suis-je  pas  dupe  de  quelques  politesses  de 
surface  qui  s'adressent  à  moi  ne  pouvant  s'adresser  ailleurs?..  On 
est  à  la  campagne...  on  s'ennuie...  on  voit  Cécile  fort  entourée  et 
fort  occupée,  et  moi  dans  l'abandon...  On  trouve  cela  un  peu  in- 
juste, et  on  me  rend  quelques  soins  par  humanité... 

N'est-ce  que  cela?..  Il  n'est  pas  capable  pourtant,  ou  je  me 
trompe  bien,  de  troubler  par  pure  distraction  le  repos  d'une  femme  1 

Mais  comment  aurais-je  pu  lui  plaire?  Par  quels  mérites?  Si  j'en 
ai  quelques-uns,  il  ne  peut  pas  les  connaître.  Je  ne  me  révèle  pas 
facilement  :  je  ne  conte  pas  mes  secrets.  Je  ne  lui  dis  rien,  que  ce 
que  je  dois  lui  dire,  des  banalités. 

Je  sais  bien  que  je  suis  assez  belle,  et  sans  doute,  à  première  vue, 
c'est  un  attrait,  même  pour  un  homme  comme  lui.  Mais  s'il  n'y 
avait  que  cela,  combien  de  femmes  plus  belles  que  moi  n'a-t-il  pas 
rencontrées  dans  sa  vie  ? 

Je  me  figure,  en  y  pensant  bien,  que  ma  principale  vertu  à  ses 
yeux  et  celle  qui  peut-être  me  gagne  sa  sympathie,  c'est  ma  com- 
passion obligeante  pour  son  ami  Roger.  Il  est  évident  que  son  amitié 
pour  M.  de  Louvercy  est  chez  lui  une  passion  dominante,  et  qu'il 
doit  aimer  tout  ce  qui  la  flatte.  Dès  le  jour  de  son  arrivée,  j'avais, 
sans  y  songer,  caressé  sa  faiblesse,  et  depuis,  en  y  songeant  peut- 
être  un  peu  davantage,  j'ai  eu  souvent  l'occasion  de  toucher  cette 
fine  pointe  de  son  cœur.  —  Il  faut  savoir  que  M.  Roger  est  devenu 
depuis  quelques  jours,  grâce  à  l'influence  affectueuse  de  M.  d'Éblis, 
notre  commensal  habituel.  La  première  fois  qu'il  'a  consenti,  sur 
les  instances  du  commandant,  à  occuper  sa  place  à  table  au  milieu 
de  nous,  l'étonnement  a  été  grand,  et  grande  la  fête,  surtout  pour 
sa  mère.  La  pauvre  femme  rayonnait.  Il  avait  fait  couper  ses  che- 
veux et  pris  soin  dç  sa  toilette,  ordinairement  fort  négligée.  Son 
beau  visage  pâle  et  farouche  s'est  éclairé  et  adouci  peu  à  peu  dans 
notre  compagnie,  quoiqu'il  s'assombrisse  et  se  contracte  encore 
terriblement  toutes  les  fois  que  le  moindre  incident  lui  rappelle  ses 
infirmités,  —  par  exemple  quand  il  a  besoin  d'un  secours  étranger 
pour  se  servir  à  table,  pour  s'asseoir,  ou  pour  se  lever.  C'est  dans 
ces  petites  circonstances  que  je  trouve  moyen  de  lui  témoigner  la 
pitié  réelle  qu'il  m'inspire.  Habituellement,  après  le  dîner,  il  va 


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262  BBYUE  DES  DEUX  MONDES. 

s'asseoir  quelques  instans  sur  an  des  bancs  du  jardin  qui  sont 
placés  sous  les  fenêtres  du  rez-de-chaussée.  L'autre  soir^  Cécile  et 
moi,  le  voyant  mal  à  l'aise  sur  ce  banc,  nous  nous  flmea  un  signe  : 
Cécile  courut  chercher  dans  le  salon  une  pile  de  coussins  qu'elle 
me  passait  par  la  fenêtre  :  M.  d'Éblis,  à  qui  je  les  remettais  à  me- 
sure, essaya  de  les  disposer  de  façon  à  soutenir  le  bras  et  la  jambe 
du  blessé.  Mais  il  s'y  prenait  mal  ;  je  le  grondai  en  riant  de  sa  gau- 
cherie ;  je  dis  à  M.  de  Louvercy  :  —  Permettez-moi,  monsieur  !  —  et 
j^ajustai  les  coussins  avec  l'adresse  supérieure  d'une  femme.  Comme 
M.  de  Louvercy  me  remerciait  avec  un  peu  de  gêne,  M.  d'Éblis  lui 
dit  gaîment  :  —  Quelle  bonne  ambulancière,  n'est-ce  pas,  Roger? 

M.  d'Éblis  me  parait  plus  reconnaissant  de  ces  simples  attentions 
que  celui  qui  en  est  directement  l'objet.  Il  me  regarde  alors  d'un 
œil  profond^  pensif,  et  vraiment,  je  crois,  presque  attendri.  Du 
reste  les  sentimens  qu'il  peut  éprouver  pour  moi  ne  se  trahissent 
que  par  ces  légers  mouvemens  de  gratitude,  et  par  l'espèce  de  plaisir 
avec  lequel  il  semble  rechercher  ma  présence  et  mon  entretien... 
—  Est-ce  assez,  mon  Dieu  I  pour  qu'il  soit  sage  d'ouvrir  mon 
cœur?  d'y  nourrir  cette  prédilection  qui  n'est  sans  doute  encore 
qu'une  rêverie  passagère,  mais  qui  demain,  si  je  m'y  abandonne, 
sera  peut-être  une  passion  infinie  7. . 

5  JoUlet. 

Ce  matin,  après  une  nuit  presque^sans  sommeil,  je  me  suis  levée 
dès  l'aube,  c'est-à-dire  à  sept  heures,  et  j'ai  résolu  de  faire  une 
chose  extraordinaire.  J'ai  mis  sous  mon  bras  mon  divin  livre  à 
serrure,  j'ai  pris  mon  ombrelle  d'une  main,  de  l'autre  mon  néces- 
saire en  bambou  qui  contient  tout  ce  qu'il  faut  pour  écrire,  et  je 
suis  sortie  discrètement  de  la  tour  du  Nord  par  la  porte  du  sud.  En 
face  de  cette  porte  il  y  a  une  grande  avenue  ;  dans  cette  avenue  il 
y  a  à  main  gauche  une  allée  tournante  ;  au  bout  de  cette  allée 
tournante,  il  y  a  un  bosquet ,  et  dans  ce  bosquet  une  statue  de 
Flore,  de  Cérès  ou  de  Pomone,  avec  une  table  rustique  et  trois 
chaises.  C'est  un  endroit  charmant,  surtout  par  une  belle  matinée 
d'été  comme  celle-ci.  Il  y  règne  un  demi-jour  religieux  :  les  feuil- 
lages retombent  et  s'entre-croisent  dans  un  épais  lacis  qui  laisse  à 
peine  voir  quelques  coins  de  ciel  bleu.  Le  soleil  jette  çà  et  là  sur  le 
sable,  sur  les  chaises,  sur  les  épaules  de  fa  déesse,  quelques 
bandes  lumineuses,  quelques  rayons  qui  semblent  tamisés  par  les 
vitraux  peints  d'une  église.  Une  vague  odeur  d'oranger  s'évapore, 
avec  la  rosée,  des  grappes  blanches  des  acacias,  —  et  pour  tout 
achever,  on  entend  sortir  d'une  ravine  qu'on  ne  voit  pas  le  babillage 
musical  du  petit  ruisseau  qui  alimente  l'étang  aux  cygnes,  et  qui 
passe  par  là  on  ne  sait  comment. 


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LB  JOURNAL  D'UNE  FBMMB.  263 

On  ne  sait  pas  dayantage  pourquoi  la  pensée  est  venue  à  H "^  Char- 
lotte d'Erra  de  choisir  ce  lieu  délicieux  pour  y  écrire  le  récit  de  sa 
soirée  d'hier.  Peut-être  a-t-elle  voulu  encadrer  richement  dans  Tor 
et  dans  les  fleurs  un  simple  épisode  de  sa  vie  déjeune  fille  qui  pour- 
rait devenir,  —  si  Dieu  le  permettait  dans  sa  bonté,  —  la  première 
page  de  la  vie  d'une  femme. 

Hier  après  le  dîner  nous  nous  étions,  suivant  notre  usage  quoti- 
dien, répandus  dans  la  cour  du  château,  pour  y  respirer  l'air  frais 
du  soir,  mêlé  aux  parfums  des  roses  et  des  cigares.  M.  de  Louvercy 
fumait  et  se  prélassait  sur  son  banc  favori  au  milieu  des  coussins 
dont  nous  l'avions  comblé.  Cécile,  toujours  agitée  comme  une 
étoile,  eut  tout  à  coup  l'idée  malencontreuse  de  jouer  avec  la  bé- 
quille de  son  cousin.  Elle  l'examina  d'abord  timidement;  puis  elle 
se  familiarisa  avec  elle,  et  s'en  servit  pour  faire  son  apprentissage 
de  chasseresse*  Son  père  lui  a  envoyé  ces  jours-ci  un  petit  fusil 
avec  lequel  elle  se  propose  de  détruire  tous  les  lapins  et  tous  les 
écureuils  du  parc.  En  attendant  elle  s'exerçait  à  porter  les  armes 
avec  cette  béquille,  à  épauler,  puis  à  mettre  en  joue  des  li^ins 
imaginaires  représentés  par  MM.  Henri  et  René  de  Valnesse.  Je 
voyais  cependant  M.  Roger  froncer  péniblement  les  sourcils,  et  le 
commandant  d'ÉbUs  mordre  sa  moustache;  je  lançais  à  Cécile  des 
regards  sévères  ;  mais  je  perdais  mes  peines.  Encouragée  par  l'ad- 
miration expansive  de  se^  deux  soupirans,  elle  aggrava  cruelle- 
ment son  étourderie  en  plaçaiit  la  béquille  sous  son  bras,  et  en 
essayant  de  marcher  un  pied  en  l'air  comme  son  pauvre  cousin 
mutilé.  Elle  fît  quelques  pas  dans  la  cour  en  cet  appai-eil,  avec  un 
grand  sérieux,  et  sans  l'ombre  dé  malice,  simplement  pour  voir, 
disait-elle,  si  c'était  bien  inconmaode.  M.  Roger  affectait  de  sourire; 
mais  son  front  était  chargé  de  colère.  Je  m'en  aperçus  ;  j'allais  cou- 
rir à  Cécile  pour  l'avertir;  mais  M.  d'Éblis  me  prévint,  il  alla  rapi- 
dement jusqu'à  elle,  et  lui  dit  à  demi-voix  avec  vivacité  quelques 
mots  que  je  n'entendis  pas.  Mais  j'entendis  parfaitement  Cécile  lui 
répondre:  —  Toujours  des  leçons  1  —  Celle-ci  est  trèsméritée,  je 
crois,  dit  M.  d'Éblis.  —  Elle  parut  comme  saisie,  et  elle  hésita  un  in- 
stant entre  son  diable  et  son  ange;  puis  elle  revint  à  pas  précipités 
vers  la  maison,  posa  doucement  lalJéquille  contre  le  banc,  et,  déta- 
chant du  treillage  qui  entoure  la  fenêtre  une  branche  de  jasmin,  se 
mit  en  devoir  de  la  passer  dans  Thabit  de  M«  de  Louvercy  en  lui 
disant  :  —  Que  je  vous  fleurisse,  cousin  I 

H.  Roger  lui  arracha  la  fleur  des  mains,  et  la  jeta  sur  le  sable  : 
—  Vous  êtes  une  folle  1  dit-il.  —  U  se  leva  aussitôt,  me  salua 
légèrement^  et  rentra  chez  lui. 

Dès  qu'il  eut  disparu,  Cécile  joignit  les  mains  et  haussa  les 
épaules  :  —  Il  y  a  des  momens  où  je  me  tuerais  1  s'écria-t-elle. 


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26&  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  en  même  temps  elle  se  laissa  tomber  sur  le  banc,  cacha  sa  tête 
dans  ses  mains  et  nous  entendîmes  qu'elle  sanglotait.  M.  d'Éblis 
échangea  avec  moi  un  regard  d'intelligence  et  un  sourire;  puis  se 
penchant  vers  Cécile:  —  Voyons,  mademoiselle,  —  lui  dit-il,  — 
c'est  excessif,  ce  désespoir!...  Pour  si  peu  de  chose.^.  un  enfantil- 
lage!.. Eh  bien,  quoi!  ajouta-t-il  en  ramassant  la  branche  de  jas- 
min,— voulez-vous  que  je  la  lui  porte,  moi,  votre  fleurette?  —  Tout 
en  pleurant  elle  fit  signe  qu'elle  le  voulait  bien  ;  puis  elle  releva 
un  peu  la  tète,  et  souriant  à  M.  d'Éblis  à  travers  ses  larmes  :  — 
Toujours  un  père  pour  moi!  dit-elle. 

Nous  nous  éloignâmes  alors  un  peu  pour  la  laisser  se  remettre. — 
Tous  les  hôtes  de  M°'  de  Louvercy  se  promenaient  çà  et  là  par 
groupes,  en  causant  à  demi-voix  comme  pénétrés  par  la  beauté  de 
la  soirée.  Elle  était  tiède  et  superbe.  Une  lune  éblouissante  rem- 
plissait la  vaste  cour  de  sa  limpide  clarté  ;  il  y  avait  un  glacis 
d'argent  sur  l'eau  du  bassin  au  milieu  duquel  les  deux  grands 
cygnes  dormaient  immobiles  dans  leur  blancheur  de  neige.  Tout  en 
échangeant  quelques  paroles  indifférentes,  nous  allions  et  venions, 
M.  d'Éblis  et  moi,  entre  l'extrémité  du  bassin  et  les  premiers  arbres 
de  l'avenue,  dont  la  nef,  au  milieu  de  toute  cette  lumière,  demeu- 
rait sombre  comme  une  cathédrale  à  minuit.  Après  un  silence,  je 
dis  à  M.  d'Éblis  :  —  Une  scène  si  douce  et  si  paisible  doit  former 
un  singulier  contraste  avec  vos  souveniïl^  de  guerre,  n'est-ce  pas, 
commandant  7 

Il  s'arrêta  :  —  Est-ce  que  vous  avez  le  don  de  seconde  vue, 
mademoiselle  ? 

—  J'ai  à  peine  le  don  de  première  vue ,  dis-je  en  riant  ;  car  je 
suis  très  myope...  Mais  pourquoi  cette  question,  monsieur  ? 

—  Parce  qu'en  ce  moment  même,  mes  souvenirs  me  reportaient 
précisément  à  une  scène  de  ma  vie  militaire,  à  une  soirée  comme 
celle-ci,  mais  moins  douce,  quoique  aussi  paisible. 

—  Puis-je  savoir  ? 

Il  hésita,  soupira,  puis  s'inclinant  légèrement  : — Oh  !  mon  Dieu  ! 
oui.  —  J'étais  alors  sous  Metz...  Dans  la  soirée  dont  je  parle,  le 
27  octobre,  j'avais  été  chargé  de  porter  quelques  ordres  dont  le  sens 
ne  me  paraissait  que  trop  clair...  Je  devais  en  particulier  arrêter 
dans  sa  marche  un  de  nos  régimens,  dont  j'ai  oublié  le  numéro. 
Je  l'avais  rejoint  et  arrêté  en  effet...  J'allais  repartir...  J'attendais 
seulement  que  mon  cheval  eût  un  peu  soufflé...  Nous  nous  trouvions 
alors  dans  une  plaine  près  d'un  village  nommé  Colombey,  je  crois  ; 
les  horribles  tempêtes  qui  marquèrent  ces  jours  sinistres  s'étaient 
apaisées  pour  quelques  heures  ;  une  lune  tranquille  se  reflétait  dans 
les  flaques  d'eau  qui  couvraient  la  campagne.  L'imagination  fait  des 
rapprochemens  étranges.  Il  y  a  certainement  peu  de  rapport  entre 


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I£  JOURNAL  d'une  FEMME.  265 

le  décor  riant  qui  nous  entoure  ici  et  ces  marécages  désolés;  cepen- 
dant ce  clair  de  lune  sur  l'eau  me  les  rappelait  tout  à  l'heure,. ..  et 
ces  beaux  cygnes  qui  dorment  là  me  faisaient  songer  à  mes  dragons 
d'escorte,  immobiles  comme  eux  dans  leurs  manteaux  blancs...  Le 
régiment,  en  attendant  de  nouvelles  instructions,  gardait  ses  rangs, 
l'arme  au  pied.  On  avait  allumé  un  grand  feu  de  bivouac,  autour 
duquel  quelques  officiers  s'entretenaient  à  voix  basse  d'un  air 
morne...  Des  bruits  de  capitulation  couraient  depuis  la  veille  dans 
les  camps...  Le  colonel,  qui  était  un  homme  déjà  mûr,  à  moustaches 
grisonnantes,  allait  et  venait  solitairement  à  quelque  distance,  en 
froissant  dans  sa  main  l'ordre  que  je  lui  avais  apporté.  —  Tout  à 
coup  il  s'approcha  de  moi  et  me  saisit  le  bras  :  —  Capitaine,  me 
dit-il  avec  l'accent  d'un  homme  qui  va  en  provoquer  mortellement 
un  autre,  deux  mots,  je  vous  prie  !..  —  Vous  venez  du  quartier 
général...  vous  devez  en  savoir  plus  long  que  moi...  C'est  la  fin, 
n'est-ce  pas  ? 
— Ttfon  colonel,  on  le  dit,  —  et  je  le  crois. 

—  Vous  le  croyez?..  Comment  pouvez-vous  croire  une  chose 
pareille? 

Il  lâcha  mon  bras  avec  une  sorte  de  violence,  fit  quelque  pas,  et, 
revenant  à  moi  brusquement,  il  me  regarda  dans  les  yeux  : 

—  Prisonniers,  alors  ? 

—  Mon  colonel,  je  le  crains. 

Il  y  eut  encore  un  silence  :  il  demeura  quelque  temps  devant 
moi  dans  une  attitude  de  réflexion  profonde,  puis  relevant  la  tête, 
il  reprit  avec  une  émotion  extraordinaire  dans  la  voix  : 

—  Et  les  drapeaux? 

—  Je  ne  sais  pas,  mon  colonel. 

—  Ahl  vous  ne  savez  pas? 

Il  me  quitta  de  nouveau,  et  marcha  à  l'écart  pendant  cinq  ou  six 
minutes  ;  s'avançant  alors  vers  le  front  de  ses  hommes,  il  dit  d'un 
ton  de  commandement  :  —  Le  drapeau  ! 

Le  sous-officier  qui  portait  le  drapeau  sortit  du  rang.  —  Le  colo- 
nel saisit  la  hampe  d'une  main,  et  levant  l'autre  vers  le  groupe  des 
tambours  :  —  Ouvrez  un  ban  !  —  dit-il. 

Les  tambours  battirent. 

Le  colonel  s'était  approché  du  feu,  portant  haut  le  drapeau  :  il 
posa  la  hampe  sur  le  sol,  promena  un  regard  sur  le  cercle  des  offi- 
ciers, et  se  découvrit  :  —  ils  l'imitèrent  tous  aussitôt;  la  troupe 
attentive  gardait  un  silence  de  mort.  —  Il  eut  alors  un  moment 
d'hésitation;  je  voyais  ses  lèvres  trembler;  ses  yeux  étaient  attachés 
avec  une  expression  d'angoisse  sur  le  glorieux  lambeau  de  soie  dé- 
chirée, triste  image  de  la  patrie.  Enfin,  il  se  décida  :  il  fléchit  un 
genou,  et  coucha  lentement  l'aigle  dans  l'ardent  foyer.  —  Dnc 

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266  EEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

flamme  plus  vive  jaillit  soudain,  et  éclaira  plus  nettement  les  yisages 
pâles  des  officiers.  Quelques-uns  pleuraient. 

—  Fermez  le  ban  I  dit  le  colonel ,  —  et  pour  la  seconde  fois  ré- 
sonna la  batterie  lugubre  des  tambours  détrempés  par  la  pluie. 

Il  remit  son  képi,  et  vint  vers  moi  :  —  Capitaine,  —  me  dit-il  de 
sa  voix  la  plus  dure,  —  quand  vous  serez  là-bas  —  ne  vous  faites 
aucun  scrupule  —  aucun  —  de  raconter  ce  que  vous  avez  vu  !•.  Je 
vous  salue. 

—  Mon  colonel,  lui  dis-je,  voulez-vous  me  permettre  de  vous 
embrasser? 

Il  m'attira  violemment  sur  sa  poitrine,  et  me  serrant  à  m'étoufler  : 

—  Ah!  mon  pauvre  enfant!  murmura-t-il,  —  mon  pauvre  enfant! 
A  ce  point  de  son  récit,  M.  d'Éblis  se  détourna,  et  j'entendis  une 

sorte  de  sanglot.  Je  ne  pus  m' empêcher  de  lui  tendre  ma  main.  — 
Il  parut  étonné  ;  il  la  prit  et  la  pressa  avec  force  :  —  N'est-ce  pas, 
vous  comprenez  tout  ce  qu'on  souffre  dans  ces  momens-là? 

—  Oui.  —  Et  comme  je  retirais  ma  main,  il  la  retint  douce- 
ment. —  Si  quelque  chose  au  monde,  ajouta-t-il,  pouvait  les  faire 
oublier,  ce  serait  un  moment  comme  celui-ci! 

Je  ne  répondis  pas,  et  il  me  rendit  ma  main. 
Après  quelques  pas  faits  en  silence  :  —  Si  nous  rentrions  ?  lui 
dis-je. 

—  Hélas  !  tout  ce  que  vous  voudrez  ! 
Et  nous  rentrâmes. 

Rien  de  plus.  —  Mais  'de  la  part  d'un  homme  si  réservé  et  si 
loyal,  n'est-ce  pas  beaucoup,  —  n'est-ce  pas  tout?  —  Ses  paroles, 
quand  je  me  les  rappelle,  quand  je  les  relis,  me  semblent  presque 
insignifiantes;  mais  le  ton  qu'il  y  mettait,  cet  accent  si  profond, si 
tendre,  si  pénétré,  —  n'était-ce  pas  celui  d'un  cœur  qui  s'offre,  se 
dévoue  et  se  consacre  ?  Véritablement  je  le  crois,  —  et,  si  j'en  juge 
par  moi-même,  il  suffit  d'un  instant  pareil,  d'un  seul  instant  où 
deux  âmes  se  touchent  et  se  confondent  si  étroitement,  pour  qu'elles 
s'appartiennent  l'une  à  l'autre  pour  jamais,  sur  la  terre  et  dans  le 
ciel.  —  Mon  Dieu  I  je  vous  en  prie,  faites  que  je  ne  m'abuse  pas  I 

43  JuiUet. 

Depuis  quelques  jours,  je  n'ai  pu  trouver  le  couri^  de  reprendre 
ma  plume.  Je  ne  sais  ce  qui  se  passe;  je  ne  sais  quel  mauvais  génie 
a  touché  le  château  de  sa  baguette,  et  y  a  subitement  assombri  tous 
les  esprits,  aigri  tous  les  caractères  et  transformé  tous  les  cœurs, 

—  hélas  !  excepté  le  mien. 

Les  premiers  symptômes  de  ce  bouleversement  se  sont  manifestés 
dans  la  soirée  même  qui  m'avait  laissé  une  impression  si  heureuse 

—  et,  j'en  ai  peur,  si  décevante.  Quand  j'eus  rejoint  Cécile  sous 

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LE  JOURNAL  d'une  FElDfB.  267 

les  fenêtres  du  salon  après  m'étre  séparée  de  M.  d'Éblis,  je  crus  voir 
qu'elle  me  boudait,  et  je  lui  en  demandai  la  raison.  Elle  se  fit, 
suivant  l'usage,  un  peu  prier  pour  me  la  dire,  puis,  comme  j'insistais, 
elle  m'entraîna  sous  les  lilas,  et  me  déclara,  sur  un  ton  de  sérieux 
et  d'amertume  fort  extraordinaire  dans  sa  bouche,  que  j'étais  une 
mauvaise  amie,  que  je  négligeais  complètement  ses  intérêts,  que  je 
trahissais  sa  confiance,  que  je  m'amusais  elle  ne  savait  à  quoi, 
pendant  qu'elle  restait  en  l'air  entre  ses  deux  prétendans  dans  une 
situation  horriblement  pénible  et  même  ridicule,  —  Je  courbai  la 
tête  sous  cet  orage,  reconnaissant  à  part  moi  que  j'avais  un  peu 
mérité  ses  reproches,  et  que  depuis  quelque  temps,  je  m'étais 
effectivement  plus  occupée  de  mes  intérêts  que  des  siens.  Je  la 
calmai  de  mon  mieux,  en  prétextant  toujours  l'embarras  du  choix, 
et  en  lui  promettant  d'avoir  très  prochainement  avec  elle  une  con- 
versation décisive  où  j'essaierais  de  fixer  nos  communes  irréso- 
lutions. 

Il  parait  que  dans  ce  même  moment  une  querelle  beaucoup  plus 
grave  éclatait  entre  le  commandant  d'Éblis  et  M.  de  Louvercy^  A 
quel  propos  ?  Personne  n'a  pu  me  le  dire.  J'ai  appris  seulement  de 
M°*«  de  Chagres  que  M.  de  Louvercy,  qui  était  d'abord  rentré  chez 
lui  après  sa  petite  scène  avec  Cécile,  était  bientôt  revenu  dans  la 
cour;  qu'il  avait  accosté  M.  d'Éblis  à  l'instant  où  je  le  quittais,  et 
qu'il  s'était  engagé  avec  lui  sous  la  voûte  ténébreuse  de  l' avenue- 
Là  on  les  avait  entendus  parler  tous  deux  avec  une  extrême  anima- 
tion ;  M"**  de  Chagres  m'a  dit  que  la  voix  de  M.  de  Louvercy  surtout 
témoignait  d'une  sorte  de  colère  ou  de  douleur  presque  folle.  On 
les  vit  ensuite  traverser  la  cour  en  silence,  M.  d'Éblis  soutenant 
M.  de  Louvercy,  qui  semblait  marcher  avec  plus  de  peine  encore  que 
de  coutume.  Peu  de  minutes  après,  on  venait  chercher  en  toute  hâte 
M""*  de  Louvercy,  parce  que  son  fils  était  tombé  dans  une  violente 
attaque  de  nerfs.  A  la  suite  de  cet  accident,  il  a  été  deux  ou  trois 
jours  sans  reparaître  parmi  nous. 

M.  d'Éblis,  de  son  côté,  nous  a  beaucoup  délaissés  pendant  le 
même  intervalle  :  il  restait  enfermé  toute  la  journée  avec  son  ami, 
ou  bien  il  courait  les  champs  en  sa  compagnie,  et  nous  ne  l'aper- 
cevions qu'aux  heures  des  repas.  Il  était  remarquablement  triste  et 
silencieux;  son  attitude  à  mon  égard  était  embarrassée,  son  lan- 
gage d'une  froideur  toute  nouvelle  et  comme  affectée.  S'il  m'était 
possible  d'imaginer  qu'il  eût  été  question  de  moi  dans  sa  querelle 
avec  M.  Roger,  et  que  ce  dernier  m'eût  calomniée  auprès  de 
M.  d'Éblis,  véritablement  je  le  croirais.  Mais  c'est  là  évidemment 
une  supposition  inadmissible.  Quel  qu'ait  été  d'ailleurs  le  sujet  de 
leur  dissentiment,  il  n'en  reste  aucune  trace  entre  eux.  Leur  union 
amicale  paraît  même  plus  étroite  que  jamais;  on  la  dirait  fortifiée 

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268  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

par  quelque  lien  nouveau.  Cette  nuance  est  surtout  sensible  dans 
la  manière  d'être  de  M.  Roger,  qui  apporte  dans  ses  rapports  avec 
M.  d'Éblis  je  ne  sais  quelle  grâce  attendrie,  comme  s'il  avait  quel- 
que chose  à  se  faire  pardonner.  Il  est  clair  que  les  torts  sont  de 
son  côté.  Mais  quels  torts  ? 

M"*  de  Louvercy  le  sait  apparemment,  car  elle  est  plus  pensive 
qu'à  l'ordinaire.  Par  contagion  sans  doute,  ma  grand'mère  se  montre 
préoccupée,  et  MM.  de  Valnesse  eux-mêmes,  ainsi  que  leurs  sœurs, 
révent  dans  les  coins. 

Pour  moi,  je  ne  m'appesantirai  pas  sur  ce  que  j'éprouve.  —  Je 
volais  dans  le  ciel  parmi  les  astres  ;  on  m'a  subitement  coupé  les 
ailes,  et  je  suis  tombée  lourdement  sur  la  terre.  Voilà  tout.  —  Je 
m'efforce  d'oublier  cette  illusion  radieuse  d'un  instant  :  —  Je  ne  le 
puis  pas.  Je  crains  de  ne  le  pouvoir  jamais. 

22  JuiUet. 

Ne  me  suis-je  pas  trop  hâtée  de  désespérer  ?  Il  me  semble  qu'a- 
près cette  bourrasque  mvstérieuse  tout  rentre  à  peu  près  dans 
l'ordre  accoutumé.  M.  d'Eblis  avait  certainement  ressenti  quelque 
contrariété  très  vive,  qui  a  d'abord  dominé  chez  lui  tout  autre  sen- 
timent et  dont  il  a  eu  peine  à  secouer  l'obsession.  Mais  enfin  il  a 
chassé  peu  à  peu  ce  nuage  et  parait  avoir  repris  toute  sa  liberté 
d'esprit.  Il  a  repris  en  même  temps  avec  moi  ses  habitudes  de  cau- 
serie aimable  et  confiante,  bien  que  je  lui  trouve  toujours,  quand  il 
est  près  de  moi,  je  ne  sais  quoi  de  triste  et  de  contraint. — Il  a  pour- 
tant sous  son  grave  extérieur  un  grand  fonds  de  gaîté  que  Cécile  a 
le  don  d'émouvoir  tout  particulièrement.  Ce  caractère  fantasque  et 
charmant,  honnête  et  fou  l'intéresse  et  le  divertit;  il  blâme  et  il 
aime  ces  caprices,  ces  espiègleries  mêlées  de  grâces  et  de  bur- 
lesque auxquelles  elle  se  complaît. 

Hier  matin,  par  exemple,  elle  avait  résolu  d'essayer  son  fusil  et 
son  adresse  dans  le  bois  qui  fait  suite  au  parc.  Nous  l'avions  tous 
accompagnée  :  M.  d'Éblis,  en  sa  qualité  de  militaire,  avait  été  requis 
pour  présider  à  cette  dangereuse  expédition.  —  Les  lapins  cou- 
raient dans  le  bois  comme  des  souris  dans  un  grenier.  Il  est  à  peine 
utile  de  dire  que  Cécile  n'en  tua  pas  un  seul,  mais  qu'elle  faillit 
par  compensation  estropier  MM.  de  Valnesse,  qui  s'empressaient  de 
grimper  aux  arbres  dès  qu'elle  mettait  son  fusil  en  joue. 

Comme  nous  revenions  gaîment  de  cette  infructueuse  campagne 
en  suivant  un  chemin  creux  qui  longe  le  bois,  Cécile  aperçut  tout 
à  coup  au  beau  milieu  de  ce  chemin  et  devant  la  barrière  d'un  her- 
bage une  de  ces  cruches  de  grès  brun  dans  lesquelles  on  trait  les 
vaches.  —  Tiens  I  dit-elle,  —  une  cruche  qui  se  promène  toute  seule 
là-bas  I  —  Dépitée  de  son  insuccès  sur  les  lapins,  elle  eut  aussitôt 

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!£  JOURNAL   d'une  FEMME*  269 

la  triomphante  idée  de  prendre  sa  revanche  sur  cette  malheureuse 
crache  :  elle  épaula  vivement  son  petit  fusil,  et  tira  :  —  Touché  ! 
s*écria-t-elle.  —  Et  la  cruche  en  effet  s'éparpillait  en  éclats  pen- 
dant qu'un  ruisseau  de  lait  se  répandait  sur  le  sol.  Au  même  in- 
stant la  laitière,  que  nous  n'avions  pas  vue  d'abord  parce  qu'elle 
était  occupée  de  refermer  la  barrière,  apparut  brusquement  dans 
le  chemin.  C'était  une  petite  paysanne  d'une  dizaine  d'années  dont 
les  cheveux  d'un  blond  pâle  étaient  couverts  d'une  espèce  de  bé- 
guin :  —  En  apercevant  le  désastre  de  sa  cruche,  la  pauvre  fillette 
leva  et  baissa  les  bras  par  un  mouvement  de  profonde  conster- 
nation; puis  après  une  pause  de  stupeur  muette,  elle  fondit  en 
larmes,  en  murmurant  que  sa  mère  allait  la  battre. 

—  Non  1  non  1  sois  donc  tranquille  1  lui  cria  Cécile,  —  je  vais  te 
le  payer,  ton  lait!  —  Tout  en  parlant,  elle  s'était  avancée  d'un  pas 
rapide,  et,  remarquant  alors  que  le  fond  de  la  cruche  brisée  renfer- 
mait encore  une  assez  grande  quantité  de  lait  :  —  Comme  cela  se 
trouve!  dit-elle.  J'ai  une  soif  de  loup! — Elle  se  pencha,  enleva  avec 
précaution  ce  fond  de  cruche,  l'approcha  de  ses  lèvres,  et  but  le 
lait  avidement;  —  puis  elle  s'arrêta  un  peu  pour  reprendre  ha- 
leine, et  voyant  l'air  d'admiration  avec  lequel  nous  la  regardions 
tous,  —  car  elle  était  tout  à  fait  charmante  avec  son  fragment  de 
cruche  à  la  main,  —  elle  sourit  de  toutes  ses  fossettes  : 

—  Un  Greuze  I  —  dit-elle. 

Après  quoi  elle  se  remit  à  boire.  —  Quand  sa  soif  fut  apaisée,  il 
restait  encore  du  lait  dans  le  tesson.  —  Qui  est-ce  qui  en  veut?  — 
demanda-t-elle.  — M.  de  Valnesse  le  brun  saisit  le  tesson  avec 
enthousiasme  et  y  mouilla  ses  lèvres. 

—  C'est  vingt  francs  1  —  dit  Cécile. 

Le  jeune  homme  tira  sa  bourse  en  riant,  et  lui  donna  un  louis. 
M.  de  \a\nesse  le  blond  but  à  son  tour. 

—  Vingt  francs!  —  répéta  Cécile.  —  A  vous,  commandant!  dit- 
elle  ensuite  à  M.  d'Éblis,  qui  n'en  revenait  pas. 

—  Moi,  mademoiselle,  dit-il,  je  n'aime  pas  le  lait...  mais  voici 
mes  vingt  francs. 

Cécile  mit  alors  les  trois  louis  dans  la  main  de  la  petite  laitière 
blonde  :  —  Tiens  I  lui  dit-elle,  ne  pleure  plus,  mon  amour  !  —  et 
elle  l'embrassa  avec  bruit  sur  les  deux  joues. 

Nous  continuâmes  notre  marche.  Cécile  était  un  peu  soucieuse  ; 
au  bout  de  quelques  pas  :  —  Monsieur,  dit-elle  au  commandant 
d'Éblis,  pourquoi  n'avez-vous  pas  voulu  boire  après  moi  ? 

—  Mais,  mademoiselle,  j'ai  eu  l'honneur  de  vous  le  dure  :  — 
parce  que  je  n'aime  pas  le  lait. 

—  Ne  mentez  pas...  c'était  encore  une  leçon!  quand  nous  serons 
à  dix,  nous  ferons  une  croix,  n'est-ce  pas?  —  Au  surplus,  je  ne 

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270.  RB?IIE  DBS  DEUX  MONDES* 

VOUS  en  veux  pas  I  non,  sérieusement,  je  sens  que  je  gagne  beau* 
coup  en  votre  compagnie,  commandant*. •  encore  quelque  temps  de 
ce  régime  disciplinaire,  —  et  je  serai  une  petite  perfection  ! 

Il  y  avait  dans  cette  plaisanterie  plus  de  vérité  qu'elle  ne  le  pense 
sans  doute.  Elle  a  un  respect  particulier  pour  H.  d*Éblis,  et  elle 
s'observe  beaucoup  devant  lui.  Elle  le  consulte  de  l'œil,  comme 
malgré  elle,  sur  ses  faits  et  gestes,  et  s'arrête  souvent  en  pleine 
étourderie  quand  elle  découvre  sur  son  visage  le  plus  léger  signe 
de  désapprobation  ;  tout  en  rongeant  un  peu  le  frein ,  elle  recon- 
naît son  maître  et  lui  obéit.  Bref,  elle  subit,  à  un  assez  haut  de^ré, 
comme  tout  le  monde  du  reste,  l'autorité  de  ce  caractère  ferme 
et  doux,  de  cet  esprit  élevé  et  un  peu  dédaigneux.  La  société  de 
M.  d'Éblis,  si  elle  pouvait  en  profiter  avec  suite,  lui  serait  cer- 
tainement très  salutaire.  Je  ne  connais  que  lui  et  moi  en  ce  monde 
qui  ayons  cet  empire  sur  elle.  Ah  I  si  jamais,  —  si  jamais  le  rêve 
dont  je  me  suis  bercée  venait  à  se  réaliser,  —  la  chère  oréature, 
entourée  sans  cesse  de  nos  deux  amitiés,  de  nos  deux  influences, 
deviendrait  véritablement,  comme  elle  le  dit,  une  perfection,  —  et 
la  plus  aimable  des  perfections  ! 

26  juiUet. 

Je  suis  encore  toute  émue,  toute  bouleversée  d'une  conversation 
que  je  viens  d'avoir  avec  Cécile.  —  Sensible  aux  reproches  qu'elle 
m'avait  adressés  l'autre  jour,  j'avais  repris  de  tout  cœur  le  cours  de 
mes  observations  et  de  mes  études  sur  les  mérites  relatifs  de  MM.  de 
Valnesse.  Toutes  réflexions  faites,  ma  préférence  s'était  arrêtée  sur 
M.  René,  qui  me  paraît  décidément  d'un  naturel  moins  léger  et 
d'une  intelligence  plus  cultivée  que  son  cousin  Henri.  Tout  à  l'heure, 
—  après  le  déjeuner,  —  j'ai  dit  mystérieusement  à  Cécile  que 
j'a,vais  à  lui  parler.  —  Ah!  très  bieni  m'a-t-elle  répondu  assez 
sèchement.  Et  de  quoi?  —  Mais...  de  ce  qui  t'intéresse  si  fort.  — 
Rien  ne  m'intéresse  si  fort  !..  enfin  voyons  ! 

Un  peu  surprise  de  ce  début,  je  l'ai  emmenée  sous  les  sapins  du 
parc  :  —  Eh  bien  !  ma  chérie,  lui  ai-je  dit,  mon  choix  est  fait  I 

—  Ah  !  Tu  y  as  mis  le  temps  I 

—  Le  choix  en  sera  meilleur,  ai-je  repris  en  riant.  —  Je  lui  ai 
conté  alors  mes  longues  hésitations;  puis  je  lui  ai  énuméré  toutes 
les  raisons  qui  me  semblaient  faire  pencher  la  balance  en  faveur  de 
M.  René. 

Elle  m'avait  écoutée  d'un  air  singulier,  les  lèvres  serrées,  les 
yeux  distraits,  frappant  çà  et  là  les  troncs  d'arbres  du  bout  de  son 
ombrelle.  Quand  j'ai  eu  fini  : 

—  Il  y  a  un  malheur,  a-t-elle  dit,  c'est  que  moi  je  préfère  l'autre. 

—  Quel  autre  T 

—  Maisi  M.  Henri,  naturellement. 


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u  MmauOs  i>'uNE  femhb.  271 

—  Le  malheur  n'est  pas  grand,  ma  mignonne...  car,  ainsi  qne  je 
te  Tai  dit,  je  ne  vois  entre  ces  deux  messieurs  que  des  différences 
à  peine  saisissabies,  des  nuances,  — et  dans  cette  égalité  de  conre- 
nances,  de  qualités  et  de  mérites,  il  est  bien  clair  que  c'est  ton  goAt 
personnel  qui  doit  prononcer  et  l'emporter. 

—  Ainsi,  toi,  a  repris  Cécile,  tu  épouserais  M.  René? 

—  n  ne  s'agit  pas  de  moi. 

—  Mais  enfin  Tépouserais-tu,  si  tu  étais  libre  de  le  faire  ? 

—  Non. 

—  Pourquoi  ? 

—  Parce  que  je  ne  l'aime  pas. 

—  C'est-à-dire  qu'il  ne  serait  pas  digne  de  toi,...  mais  qu'il  est 
assez  bon  pour  moi  I 

—  Ma  chérie,  ai-je  répliqué  tranquillement,  si  tu  le  veux  bien, 
nous  remettrons  cet  entretien  à  un  moment  où  tu  seras  de  meilleure 
humeur. 

—  Non  I  c'est  que  vraiment,  s'est-elle  écriée  en  agitant  son  om- 
brelle, c'est  une  chose  incroyable...  blessante...  que  cette  fureur 
que  vous  avez  tous  de  vous  débarrasser  de  moi,  —  mon  père,  ma 
tante...  et  toi  enfin!..  Au  reste,  je  ne  suis  pas  votre  esclave...  on  ne 
marie  pas  les  filles  de  force...  et  je  te  le  dis  nettement,  ma  chère... 
comme  je  le  dirai  à  mon  père  et  à  ma  tante  :  —  Je  ne  veux  pas 
me  naarier  I 

— -  Quant  à  cela,  ai-je  dit,  rien  n'est  plus  facile,  ma  chère  enfant. 

—  J'aime  mieux  cent  fois  rentrer  au  couvent  ! 

—  Pardon,  ma  chérie,  ce  n'est  pas  dans  un  couvent  que  tu  de- 
vrais entrer,  c'est  dans  une  maison  de  santé...  En  attendant,  je 
rentre,  moi,  dans  ma  chambre. 

Je  m'éloignais,  —  car  ma  patience,  qui  est  grande  pourtant,  était 
à  bout.  —  Elle  m'a  retenue  par  le  bras  :  —  Charlotte  !..  ne  m'aban- 
donne pas...  je  suis  malheureuse  !  —  et,  suivant  sa  tendre  manière, 
elle  s'est  jetée  à  mon  cou  en  pleurant. 

J'étais  profondément  troublée,  car  ce  mot  :  —  je  suis  malheu- 
reuse 1  —  avait  fait  jaillir  dans  mon  esprit  une  lueur  effrayante.  — 
Mais  enfin,  ai-je  murmuré  à  travers  les  caresses  que  je  lui  prodi- 
guais, qu'est-ce  qui  se  passe  ?..  qu'as-tu  ?  ' 

Elle  me  répondait  en  secouant  la  tête,  et  en  balbutiant  des  paroles 
entrecoupées  :  —  Rien...  rien...  je  ne  sais  pas...  je  ne  sais  vrai- 
ment pas!.. 

Quand  je  l'ai  vue  un  peu  remise,  je  l'ai  de  nouveau  pressée'^de 
questions;  elle  me  regardait  par  instans  fixement,  comme  si  elle 
eût  été  sur  le  point  de  me  confier  quelque  secret;  puis  elle  soupirait 
et  se  taisait. 

Enfin  elle  a  pu  me  donner  une  explication  telle  quelle  de  son 

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272  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

émotion  et  de  son  désordre  :  —  Tant  qu'elle  apercevait  le  mariage, 
m*a-t-elle  dit,  dans  un  horizon  lointain,  elle  l'envisageait  avec  l'in- 
souciance d'un  enfant;  mais  à  mesure  qu'il  lui  apparaissait  dans 
une  perspective  plus  proche  et  plus  réelle,  elle  en  comprenait  mieux 
le  sérieux  caractère,  et  elle  reculait  devant  une  détermination  qui 
devait  entraîner  le  bonheur  ou  le  malheur  de  toute  sa  vie.  Elle  a 
conclu  en  me  suppliant  de  la  laisser  encore  réfléchir  pendant  quel- 
ques jours. 

Je  lui  ai  fait  simplement  observer  qu'elle  soumettait  ces  messieurs 
à  un  noviciat  un  peu  long,  et  que,  si  elle  restait  encore  quelque 
temps  sans  manifester  une  préférence  pour  l'un  où  pour  l'autre,  on 
pouvait  craindre  de  les  voir  partir  tous  deux  un  beau  matin  dé- 
couragés. 

—  Eh  bien,  bon  voyage  1  a  dit  Cécile. 

Nous  sommes  rentrées,  et  je  suis  aussitôt  montée  chez  moi;  j'avais 
hâte  de  me  trouver  seule,  pour  essayer  de  remettre  un  peu  d'ordre 
et  de  calme  dans  mes  idées.  — Je  n'y  parviens  pas;  ma  tête  et  mon 
cœur  sont  affolés...  Il  ne  m'est  pas  possible  de  me  méprendre  sur 
les  sentimens  de  Cécile;  il  n'y  a  pas  deux  façons  d'interpréter  son 
indifférence  toute  nouvelle  à  l'égard  de  MM.  de  Vahiesse,  ses  paroles, 
ses  silences,  ses  pleurs...  Elle  aime — ou  elle  croit  aimer  M.  d'Éblis. 
—  Voilà  son  secret!..  Grand  Dieul  est-ce  possible?..  De  toutes  les 
douleurs  qui  peuvent  m'être  infligées,  de  toutes  les  afflictions  que 
mon  imagination  peut  concevoir,  celle-ci  serait  assurément  une 
des  plus  amères.  —  Une  rivalité  de  cœur,  une  lutte  de  jalousie 
entre  Cécile  etmoil..  un  combat  où  je  devrais  sacrifier  ou  la  plus 
chère  amitié  —  ou  le  plus  cher  amour!  Quelle  épreuve!.,  et  je 
n'ai  même  pas  à  prier  le  bon  Dieu  de  me  l'épargner...  elle  est  ve- 
nue... elle  existe. 

J'ai  beau  faire,  j'ai  beau  élever  ma  pensée  de  toutes  mes  forces, 
je  ne  puis  désirer  que  son  amour  soit  partagé...  je  ne  le  puis!  — 
Tout  ce  que  je  puis  faire,  —  et  je  le  ferai,  —  c'est  d'apporter  dans 
cette  triste  lutte  une  droiture,  une  loyauté  irréprochable,  —  de  ne 
pas  dire  un  mot  qui  puisse  desservir  Cécile,  pas  un  mot  non  plus 
qui  puisse  trop  me  servir  moi-même,  —  d'attendre  enfin,  le  cœur 
déchiré,  mais  la  conscience  en  paix,  qu'il  choisisse  entre  nous 
deux...  S'il  me  choisissait  enfin,  Cécile  souffrirait  sans  doute 
cruellement,  pauvre  fille!  — pourtant  je  le  crois,  —  telle  que  je  la 
connais,  —  si  vive,  si  tendre,  mais  si  légère,  elle  se  consolerait... 
Moi,  jamais! 

Dès  le  principe,  son  inclination  le  portait  plutôt  vers  moi  que  vers 
elle.  Une  femme  ne  se  trompe  pas  à  ces  choses-là.  —  Ma  grand*- 
mère  d'ailleurs  l'a  remarqué,  —  et  puis  enfin,  quoique  je  sois  bien 
loin  de  le  valoir,  il  y  a,  il  me  semble,  entre  nos  deux  personnes, 

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LE  JOURNAL  D  UNE  FEMME.  278" 

nos  deux  caractères  plus  de  rapport  et  d'harmonie.  Depuis  cette 
douce  soirée  où  nous  nous  entendîmes  si  bien,  je  l'ai  trouvé,  il  est 
vrai,  plus  froid,  plus  réservé  avec  moi;  mais  il  avait  quelque  chose 
sur  l'esprit.  Il  s'est  montré  aussi  un  peu  plus  occupé,  ou  pour 
mieux  dire  plus  curieux  de  Cécile;  mais  elle  l'amuse,  je  crois,  plus 
qu'elle  ne  lui  plaît...  Qui  sait  cependant?..  Ah  I  ma  pauvre  chérie! 
quel  mal  tu  me  faisi 

...  On  m'appelle  pour  la  promenade  de  l'après-midi.  M.  d'Éblis 
nous  accompagne.  Maintenant  que  mes  yeux  sont  ouverts,  la  moin- 
dre circonstance,  le  moindre  détail,  peuvent  être  une  révélation 
décisive... 

Le  Boir  da  même  Jour. 

11  est  arrivé,  dans  le  cours  de  cette  promenade,  une  aventure 
singulière  à  Cécile. 

Nous  sommes  montés  en  voiture  vers  deux  heures  pour  aller  faire 
une  visite  au  curé  de  Louvercy,  qui  nous  avait  préparé  une  partie 
de  pêche.  Son  presbytère,  qui  touche  à  l'église,  est  situé  à  quel- 
ques kilomètres  du  château,  sur  le  bord  d'une  petite  rivière  qui  est, 
je  pense,  un  affluent  de  l'Eure.  La  moitié  de  la  bande  s'est  installée 
dans  le  jardin  du  presbytère,  qui  s'avance  en  presgu'ile  dans  la 
rivière,  et  s'est  mise  en  devoir  de  pêcher.  M.  d'Eblis,  M"*®  de 
Ghagres,  son  mari  et  moi  nous  sommes  restés  dans  le  cimetière, 
qui  est  un  des  plus  jolis  cimetières  de  village  qu'on  puisse  voir. 
L'église  elle-même,  perdue  dans  les  arbres,  est  un  gracieux  monu- 
ment du  xv^  siècle,  dont  le  porche  et  les  fenêtres  ogivales  sont 
des  bijoux  de  ciselure.  M.  d'Éblis  s'était  proposé  de  la  dessiner. 
On  nous  avait  apporté  des  chaises,  et  nous  formions  un  groupe 
autour  de  lui  en  surveillant  son  travail,  et  en  admirant  aussi  les 
jeux  de  la  lumière  sur  l'eau  et  dans  le  feuillage;  car  la  journée 
était  magnifique.  Il  y  a  au  bout  du  chemin  qui  longe  le  cimetière 
un  vieux  pont  en  bois  jeté  sur  la  rivière,  et  en  face,  de  l'autre  côté 
de  l'eau,  une  colline  rocheuse  couronnée  d'un  panache  de  ver- 
dure. Nous  regardions  tout  cela,  assis  sous  l'ombre  d'un  vieil  if  qui 
dégageait,  sous  les  feux  du  jour,  une  odeur  de  résine. 

Nous  avons  bientôt  vu  apparaître  Cécile,  qui  s'était  vite  ennuyée 
de  la  pêche,  —  et  peut-être  aussi  de  l'absence  de  M.  d'Éblis.  — 
Elle  est  venue  rôder  et  voltiger  comme  un  papillon  autour  de  lui  ; 
puis  elle  s'est  mise  à  parcourir  le  petit  cimetière  en  lisant  les  épi- 
taphes  à  demi-voix.  Mais  il  y  avait  une  chose  qui  attirait  surtout 
son  attention,  et  qui  n'a  pas  tardé  à  l'absorber  tout  entière;  quel- 
qu'un était  mort  dans  le  village,  et  on  avait  creusé  au  milieu  du 
cimetière  une  fosse  qui  devait  être  sans  doute  remplie  le  lendemain 
matin.  Cette  fosse  ouverte  éveillait  à  un  degré  extraordinaire  l'in- 

TOMB  xxvm.  --  1878.  18 

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27&  EFfUB  DES  DEUX  MONDES. 

térêt  de  Cécile;  après  s'en  être  approchée  plusieurs  fois  avec  un 
mélange  de  curiosité  et  d'inquiétude,  elle  s'enhardit  peu  à  peu,  et 
voulut  en  voir  le  fond.  Mais  cela  était  difficile  parce  que  de  tous 
les  côtés  la  tombe  était  entourée  de  l'amas  de  terre  et  de  cailloux 
(ju'on  en  avait  retirés,  et  qui  s'écroulaient  sous  le  pied.  —  Cepen- 
dant elle  tenait  à  son  idée  ;  pour  pouvoir  se  pencher  sur  la  fosse 
sans  danger,  elle  saisit  fortement  d'une  main  la  cime  d'un  petit 
cyprès  qui  croissait  sur  un  tertre  voisin ,  et  s'appuyant  de  l'autre 
sur  son  ombrelle,  nous  la  vîmes  ployer  son  buste  frôle,  et  plonger 
dans  la  fosse  un  regard  avide.  —  M.  d'Éblis  avait  dressé  la  tête  ;  il 
saisit  d'un  coup  d'œil  cette  scène  étrange,  éclairée  par  le  plein 
soleil  de  l'été,  ce  corps  charmant  courbé  sur  ce  trou  sinistre,  ce 
jeune  et  frais  visage  à  demi  souriant,  à  demi  teirifié:  —  il  tourna 
à  la  hâte  la  feuille  de  son  album,  comme  pour  fixer  rapidement  ce 
souvenir  sur  l'autre  page.  —  Puis  se  levant  tout  à  coup  :  —  Prenez 
garde,  mademoiselle!  —  crîa-t-il.  —  Mon  Dieu!  prenez  garde! 

Nous  nous  étions  tous  levés  du  même  mouvement  :  —  Le  cyprès 
auquel  Cécile  se  retenait  d'une  main  avait  été  à  moitié  déraciné  le 
matin  par  le  travail  du  fossoyeur;  il  cédait  et  venait  à  elle;  en 
même  temps  les  décombres  s'éboulaient  sous  ses  pieds...  Elle  per- 
dit l'équilibre,  jeta  ses  bras  en  avant,  poussa  un  cri,  et  disparut 
dans  la  fosse  béante. 

Nous  courûmes  pénétrés  d'une  impression  qu'il  m'est  difficile  de 
rendre.  Je  m'étais  sentie,  pour  moi,  comme  traversée  de  la  tête  aux 
pieds  par  un  éclair  glacé.  —  Nous  fûmes  bientôt  arrivés.  —  La 
pauvre  fille  s'était  relevée;  elle  était  debout  au  fond  de  cette  fosse, 
les  cheveux  dénoués,  immobile,  tout  éperdue,  nous  regardant  avec 
im  sourire  de  folle. 

MM.  de  Valnesse  étaient  accourus  comme  nous  au  cri  qu'elle  avait 
poussé.  Chacun  émettait  en  désordre  son  avis  pour  la  tirer  de 
cette  horrible  tombe.  On  lui  tendait  les  mains,  mais  vainement. 
—  On  sait  combien  ces  fosses  mortuaires  sont  profondes.  —  Quel- 
ques-uns de  ces  messieurs  disaient  qu'il  fallait  aller  chercher  des 
cordes,  les  autres  des  chaises,  une  échelle  :  Cécile  cependant  pa- 
raissait être  dans  un  état  d'exaltation  nerveuse  qui  pouvait  devenir 
dangereux  en  se  prolongeant. 

La  voix  calme  et  impérative  de  M.  d'Éblis  fit  taire  tout  le  monde; 
il  nous  écarta  du  geste  :  —  Allons,  mademoiselle,  dit-il  en  riante 
ne  perdons  pas  la  tête...  C'est  une  niaiserie,  cet  accident...  un 
peu  de  sang-froid  et  dans  une  minute  Vous  serez  sortie  de  là...  je 
suis  très  fort  en  gymnastique...  vous  allez  voir  ça  1  Attention  I 
laissez-moi  passer  les  mains  sous  vos  deux  bras!..  —  11  s'était 
agenouillé  à  demi  sur  les  débris  :  il  souleva  Cécile  par  les  épaules 
en  lui  souriant,  et  en  l'encourageant  du  regard;  et  se  redressant 

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LE  JOURNÂI.  d'une  FElfflE.  275 

lui-même  peu  à  peu,  il  lui  fit  prendre  pied  sur  le  sol.  Maïs  en  ce 
moment  elle  défaillit»  ses  yeux  se  fermèrent,  et  elle  demeura  sans 
mouvement  dans  ses  bras,  pâle  comme  une  morte,  les  lëyres 
entr'ouvertes. 

—  Il  ne  faut  pas,  nous  dit  M,  d'Éblis,  qu'elle  se  retrouve  ici 
quand  elle  va  revenir  à  elle...  Je  vais  la  porter  dans  ce  champ  de 
pommiers,  là-bas...  c'est  plus  gai. 

Il  sortit  alors  du  cimetière,  tenant  toujours  sur  sa  poitrine  Cécile 
évanouie  ;  nous  ouvrîmes  devant  lui,  de  l'autre  côté  du  chemin,  la 
barrière  du  champ  de  pommiers  :  à  l'instant  où  il  se  baissait  pour 
la  déposer  doucement  sur  l'heite,  elle  ouvrit  les  yeux,  le  regarda 
deux  secondes  sans  se  rendre  compte,  puis  se  rappelant  et  lui  sou- 
riant :  ...  Un  père  pour  moi  1  —  murmura-t-elle.  Elle  referma  aus- 
sitôt les  yeux,  et  s'évanouit  de  nouveau. 

On  avait  apporté  de  Teau:  je  lui  baignai  les  tempes;  je  d^fis  un 
peu  son  corsage,  et  elle  ne  tarda  pas  à  r^rendre  sa  connaissance. 

—  Un  quart  d'heure  après,  nous  repartions  pour  le  château.  Pen- 
dant la  route,  nous  affections  tous  de  tourner  l'aventure  en  pld- 
santerie,  et  d'en  rire  très  haut,  sans  réussir  tout  à  fait  à  dissiper 
l'impression  superstitieuse  qu'elle  avait  laissée  dans  l'esprit  de 
Cécile,  car,  tout  en  essayant  de  rire  avec  nous,  elle  est  restée  très 
pâle  et  très  pensive. 

Peut-être  cependant  devra-t-elle  son  bonheur  à  ce  lugubre  inci- 
dent. Je  marchais  à  côté  de  M.  d'Éblis  tandis  qu'il  la  portait  dans 
ses  bras,  et  j'ai  pu  observer  l'expression  de  son  visage  penché  sur 
cette  jolie  tête  endormie  :  ce  n'était  p^  seulement  de  la  sympadiie 
et  de  la  pitié,  c'était  la  plus  tendre  admiration...  —  Il  y  a  sans 
doute  dans  la  faiblesse  même  de  cet  être  délicat  qui  a  toujours 
besoin  d'être  protégé  un  attrait  puissant  pour  ime  ^e  forte. 

—  Ahl  ma  Cécile,  —  la  Providence  est  pour  toi  J 

30  juillet. 

—  Rien  de  bien  nouveau.  Cécile  est  de  plus  en  plus  domptée  sous 
le  joug  et  sous  le  charme  de  M.  d'Éblis  :  cela  est  évident,  et  tout 
le  monde  commence  à  s'en  apercevoir.  Quant  à  lui,  je  ne  sais 
qu'en  penser.  C'est  une  énigme.  11  y  a  certainement  dans  sa  ma- 
nière d'être  avec  Cécile  de  la  curiosité  éveillée  et  amusée,  du  goût, 
de  l'intérêt  vif,  de  l'affection  même,  —  mais  rien,  il  me  semble,  de 
passionné,  rien  qui  vaille,  —  si  j'ose  le  dire,  —  un  de  ces  regards 
que  je  trouvais  si  souvent  attachés  sur  moi  autrefois,  et  que  main- 
tenant encore  je  crois  surprendre  par  instans.  Sa  voix  même ,  en 
me  parlant,  a  des  troubles  singuliers  qu'elle  n'a  pas  avec  Cécile..* 

—  Qu'estHoe  qui  se  passe  dans  ce  cœur-là  ? 

Je  me  promenais  ce  matin  dans  le  parc  en  me  le  demandant,  et 

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276  AEVOE  D£S  DEUX  MONDES. 

^n  me  le  demandant,  j'avoue  que  je  pleurais  un  peu.  Je  n'ai  pour- 
tant pas  les  larmes  très  faciles.  Mais  cette  agitation  continuelle  et 
contenue  à  laquelle  je  suis  en  proie,  cette  rivalité  sourde  avec  ma 
meilleure  amie,  ces  combats  intérieurs  entre  ma  conscience  et 
mon  devoir,  entre  ma  malheureuse  passion  et  mon  amitié  désolée, 
tout  ce  martyr,  —  car,  c'en  est  un,  —  m'a  ébranlé  affreusement  les 
nerfs.  —  Au  détour  de  l'allée  solitaire  où  je  me  promenais,  j'ai  vu 
subitement  apparaître  M°*®  de  Louvercy;  comme  j'essuyais  mes 
larmes  à  la  hâte.  M"®  de  Louvercy,  qui  avait  son  mouchoir  à  la 
main,  m'a  paru  faire  le  même  mouvement  que  moi.  Elle  aussi 
venait  de  pleurer.  Elle  n'a  pu  se  remettre  aussi  vite  que  moi  :  — 
Vous  me  surprenez,  m'a-t-elle  dit,  dans  un  de  mes  momens  de 
grand  découragement. 

—  Est-ce  que  M.  Roger  est  plus  souffrant,  madame?  ai-je  demandé. 

—  Physiquement,  non...  mais  son  état  moral  me  désespère...  J'a- 
vais cru  pendant  quelques  jours,  depuis  qu'il  a  consenti  à  prendre 
un  peu  de  distraction  au  milieu  de  nous,  j'avais  cru  à  un  peu  d'a- 
mélioration de  ce  côté;  mais  c'était  une  illusion..  Je  me  figure  même 
que  cette  rentrée  dans  le  monde  lui  a  fait  sentir  plus  vivement  la 
rigueur  de  ses  disgrâces,  qu'elle  a  exaspéré  ses  regrets,  ses  humi- 
hâtions...  vous  ne  pouvez  le  savoir,  vous...  mais  moi  j'en  suis  chaque 
jour  témoin,  —  il  a  des  exaltations  révoltées,  des  fureurs  d'ange 
déchu  qui  m'épouvantent  comme  mère,  hélas!  et  comme  chré- 
tienne... Ah!  ma  chère  enfant,  a-t-elle  ajouté  en  me  prenant  les 
mains,  contre  de  telles  infortunes,  il  n'y  a  que  Dieu  !  —  Et  il  n'y 
croit  pas,  —  ou  bien,  ce  qui  est  pire  peut-être,  il  lui  en  veut!  —  Il 
fuit  l'église  comme  un  lépreux...  Si  une  seule  fois  il  priait,  je  sens 
qu'il  serait  apaisé,  sinon  consolé...  Mais  il  ne  veut  pas...  il  m'aime 
bien  pourtant.. •  et  jamais  depuis  son  malheur  je  n'ai  pu  obtenir  de 
lui  qu'il  priât...  je  me  suis  mise  à  ses  genoux...  il  ne  veut  pas!.. 

Et  la  pauvre[femme  a  laissé  un  libre  cours  à  ses  pleurs.  Nous  étions 
là  toutes  les  deux  à  nous  regarder  douloureusement,  trouvant  je  ne 
sais  quelle  consolation  à  rapprocher  nos  deux  tristes  cœurs. 

1«»  août. 

Cette  journée  comptera  dans  ma  vie. 

Gomme  il  y  a  moins  d'entrain  au  château  depuis  quelque  temps, 
on  n'avait  arrangé  aucune  promenade  pour  aujourd'hui,  chacun 
est  resté  chez  soi  ou  dans  le  salon.  Après  avoir  griffonné  les  lignes 
qui  précèdent,  j'ai  eu  l'idée  de  retourner  dans  cette  allée  mélanco- 
lique où  j'avais  rencontré  M°**  de  Louvercy,  et  d'y  reprendre  la  rô- 
,yerie  qu'elle  avait  interrompue.  J'allais  y  entrer,  quand  j'ai  entendu 
derrière  moi  un  bruit  de  pas  rapides;  je  me  suis  retournée,  et  j'ai 
reconnu  M.  d'Éblis.  — Pardon,  mademoiselle,  m'a-t-il  dit  avec  son 

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LE  JOUBNAL   D  UNE  FEUME.  277 

plus  grand  air  de  gravité  :  voulez-vous  me  faire  l'hoimeur  de  m'ac- 
corder  quelques  minutes  d'entretien. 

Sur  ces  paroles,  mon  cœur  s'est  arrêté  net,  et  quand  il  a>e- 
commencé  à  battre,  la  secousse  a  été  si  violente  que  j'ai  cru  sentir 
mon  être  se  dissoudre...  J'avais  compris  que  le  moment  était  venu, 
et  que  le  mot  de  ma  destinée  allait  être  prononcé. 
.  —  Monsieur,  ai-je  répondu  en  dissimulant  de  mon  mieux,  mais 
fort  mal,  je  le  crains,  mon  émotion,  —  je  vous  écoute. 

Il  était  très  ému  lui-même  ;  il  a  marché  d'abord  en  silence^à  mes 
côtés:  puis  il  a  repris  :  —  Mademoiselle,'mon  indiscrétion  va  vous 
sembler  grande...  elle  vous  prouvera  du  moins  la  profonde  et  respec- 
tueuse confiance  que  vous  m'inspirez,  puisque  je  veux  faire^dépen- 
dre  de  vous  le  bonheur  ou  le  malheur  de  mon  existence...  Mieux 
que  personne  au  monde,  mademoiselle,  vous  êtes  en  situation  de 
bien  connaître  M"*  Cécile  de  Stèle...  vous  êtes  amies  d'enfance..- 
vous  avez  été  compagnes  au  couvent,  n'est-il  pas  vrai  ? 

—  Oui,  monsieur. 

—  Vous  avez  pu  étudier  et  juger  à  fond  son  caractère,  son'esprit... 
Avant  de  lui  ollrir  ma  main,  de  lui  consacrer  ma  vie,  puis-je  vous 
demander  ce  que  vous  pensez  d'elle? 

—  Tout  le  bien  possible. 

—  Vous  sentez,  n'est-ce  pas,  mademoiselle,  qu'il  n'y  a  rien  de 
banal  dans  mes  questions...  je  vous  en  conjure,  qu'il  n'y  ait  rien 
de  banal  dans  vos  réponses...  M"*  de  Stèle  est  une  jeune^fiUe  fort 
attrayante,  cela  se  voit  assez...  pleine  de  grâce  et  de  distinction... 
brillante  et  spirituelle,  je  sais  tout  cela...  Mais  son  caractère  est  un 
peu  bizarre  :  il  m'étonne...  il  m'effraie  même  un  peu,  je  vous 
l'avoue...  eh  bien,  je  vous  le  demande,  à  vous  qui  avez  dû  en  pé- 
nétrer tous  les  mystères,  que  peut-on  en  espérer  ou  en  redouter? 

—  Cécile,  monsieur,  n'a  jamais  connu  sa  mère...  elle  a  été  élevée 
par  son  père,  dentelle  est  l'enfant  unique  et  qui  l'a  un ^ peu  et 
même  beaucoup  gâtée...  Voilà  l'explication  des  in^alités  d'humeur, 
des  bizarreries,  des  caprices  qui  ont  pu  vous  frapper.  Mais  son 
naturel  est  excellent  :  elle  est  la  plus  tendre,  la  plus  sûre>t  la  plus 
dévouée  des  amies;  elle  sera  la  plus  tendre,  la  plus  sûre  et  la  plus 
dévouée  des  femmes,  —  à  une  condition  pourtant,  —  c'est  qu'elle 
sera  bien  guidée  et  qu'elle  aimera  son  guide. 

—  Je  vous  demande  pardon  mille  fois,  a-t-il  repris,  mais  croyez- 
vous  qu'elle  puisse  aimer  un  homme  d'un  caractère  aussi  différent 
du  sien  que  je  puis  l'être  par  exemple,  un  homme  dont  le  sérieux 
presque  sévère  forme  un  si  fort  contraste  avec  sa^légèreté,  —  au 
moins  apparente...  Vous  ne  répondez  pas? 

—  C'est  que  je  cherche  mes  mots,...  mais  non  ma  pensée;  car  ma 
pensée  n'hésite  pas...  Je  crois  donc,  monsieur,  que,  s'il  y  a  un 

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278  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

homme  précisément  qui  puisse  attacher  Cécile,  la  réformer  dans  ses 
petits  défauts,  développer  encore  ses  grandes  qualités,  en  faire  enfin 
une  femme  honnête,  fidèle  et  heureuse,  c'est  vous. 

Il  s'est  incliné  profondément,  —  puis  après  une  pause  :  —  Bn- 
fin-.  vous  l'aimez  beaucoup,  n'est-ce  pas? 

—  Beaucoup. 

—  C'est  un  grand'  éloge...  Je  vous  remercie,  mademoiselle.. • 
je  la  reçois  avec  une  absolue  confiance  de  votre  main. 

Nous  nous  étions  rapprochés  du  château  :  il  en  a  repris  le  chemin 
après  m'avoir  encore  remerciée  et  saluée  du  geste  et  du  regard;  pour 
moi,  dès  qu'il  a  été  loin  de  ma  vue,  je  me  suis  assise  sur  un  des 
bancs  de  l'allée,  car,  après  m'être  soutenue  pendant  cet  entretien 
par  un  effort  de  courage  et  de  fierté,  je  sentais  la  terre  se  dérober 
sous  moi. 

Tout  était  dit  :  dès  cet  instant,  ma  pauvre  vie  était  manquée; 
mon  cœur  de  vingt  ans  portait  une  blessure  qui  ne  se  fermera  pas. 

Mais  comment  comprendre  de  la  part  d'un  homme  d'honneur, 
d'un  homme  de  goût,  une  démarche  semblable?  par  quelle  inspira- 
tion secrète,  par  quel  raflinement  barbare  a-t-elle  pu  lui  être  dictée? 
Il  m'est  impossible  de  le  concevoir. 

—  A-t-il  eu  quelque  conscience  du  supplice  horrible  qu'il  m'in- 
fligeait? Je  ne  sais,  cela  s'est  passé  ainsi,  voilà  tout. 

Dès  ses  premières  paroles,  dès  le  premier  coup  reçu,  je  n'ai 
plus  eu  qu'une  seule  préoccupation,  c'était  de  sauver  à  ses  yeux  ma 
dignité  de  femme  et  aussi  de  dominer  le  mouvement  de  basse  ja- 
lousie qui  eût  pu  me  pousser  à  calomnier  Cécile.  Peut-être  cette 
préoccupation  a-t-elle  été  excessive,  et  m'a-t-elle  entraînée  dans 
l'éloge  au-delà  même  de  ma  pensée  et  de  la  vérité.  Mais  l'excès  dans 
ce  sens  valait  mieux  que  dans  l'autre. 

Cependant  je  n'étais  pas  au  bout  de  mes  épreuves  de  la  journée. 
—  Dès  que  j'ai  pu  me  tenir  sur  mes  pieds,  je  me  suis  remise  en 
marche  pour  essayer  de  calmer  mon  agitation.  J'allais  devant  moi 
sans  savoir  où...  Je  traversais  une  des  principales  avenues  du  parc 
quand  un  bruit  de  roues  m'a  fait  retourner.  C'était  M.  Roger  de 
Louvercy  dans  son  panier.  Il  était  seul,  car,  malgré  les  supplica- 
tions de  sa  mère,  il  refuse  le  plus  souvent  d'emmener  son  domes- 
tique, suivant  sa  manie  de  repousser  tout  secours  étranger  à  moins 
de  nécessité  absolue. 

Il  allait  grand  train ,  à  sa  mode  ordinaire  :  en  m'apercevant,  il  a 
ralenti  avec  difliculté  le  pas  de  son  cheval,  qui  est  fort  vif,  puis,  l'ar- 
rêtant tout  en  l'air  à  deux  pas  de  moi  :  —  Vous  ne  voulez  pas  vous 
promener,  mademoiselle?  m'a-t-il  dit  avec  son  sourire  toujours  un 
peu  amer  et  ironique. 

—  Non...  je  vous  remercie  bien. 

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LE  JOURNAL  D  UNE  FEMME.  279 

—  Est-ce  mon  cheval  qui  vous  fait  peur,  ou  moi  ? 

—  Ni  l'un  ni  l'autre. 

—  Eh  bien,  en  ce  cas,  accordez-moi  le  plaisir  de  votre  compagnie. 

—  11  me  semble,  ai-je  dit,  que  cela  ne  serait  pas  très  convenable. 

—  Oh  !  convenable  I..  a-t-il  répondu  en  secouant  la  tête  :  — Hélas  ! 
avec  moi  tout  est  convenable  I...  D'ailleurs  nous  ne  sortirons  pas  de 
nos  bois...  Allons  I  vous  ne  voulez  pas...  Je  vous  fais  horreur  déci- 
dément I 

J'ai  vu  redoubler  la  pâleur  et  la  tristesse  habituelles  de  son  visage  : 
j'ai  été  prise  d'un  sentiment  de  pitié,  et  puis  en  ce  moment  toute 
espèce  de  diversion  était  la  bienvenue,  enfin  j'avais  la  tète  à  demi 
égarée,  et  tout  m'était  égal. 

—  S'il  ne  s'agit,  ai-je  dit,  que  d'une  promenade  dans  le  parc,  je 
veux  bien. 

Je  suis  alors  montée  dans  le  panier,  non  sans  m'y  reprendre  à 
deux  fois,  car  le  cheval,  un  pur  sang  d'un  noir  de  jais,  s'agitait 
beaucoup,  et  M.  de  Louvercy  avait  grand'peine  à  le  maintenir  de  sa 
main  unique.  Nous  sommes  aussitôt  partis  d'une  allure  très  rapide. 
—  Au  bout  de  quelques  pas  :  — Vous  avez  manqué  votre  vocation, 
mademoiselle  I  m'a  dit  en  riant  M.  de  Louvercy. 

—  Comment  cela  ? 

—  Vous  étiez  née  pour  être  sœur  de  charité...  Il  y  en  avait  une 
dans  l'hôpital  d'Orléans,  pendant  que  j'y  étais,  qui  vous  ressem- 
blait un  peu...  Gela  m'a  saisi  la  première  fois  que  je  vous  ai  vue... 
Moins  belle  pourtant...  est-ce  que  vous  êtes  d'origine  créole? 

—  Non;  je  suis  Parisienne...  Et  elle  vous  a  bien  soigné,  cette 
sœur? 

—  Trop  bien  I  m' a-t-il  répondu  avec  un  soupir. 

—  Pourquoi  trop  bien  ? 

—  A  quoi  bon  me  conserver  une  vie  qui  ne  pouvait  plus  '^être 
qu'un  fardeau  pour  moi-même  et  pour  les  autres  ? 

—  Vouleî^vous  me  permettre  devons  dire,  monsieur,  que  vous  me 
semblez  un  peu  injuste  envers  la  Providence  ?  Elle  vous  a  cruelle- 
ment frappé  sans  doute,  mais  n'êtes-vous  pas  trop  insensible  aux 
consolations  qu'elle  vous  a  laissées  et  qui  font  défaut  à  tant  d'autres 
malheureux  ? 

—  Quelles  consolations,  mademoiselle,  je  vous  prie? 

—  Mais,  votre  mère  d'abord,  son  incomparable  tendresse, — puis 
aussi  les  soins  d'une  amitié  si  dévouée  et  si  rare...  enfin  l'étude,  le 
loisir  de  vous  y  livrer,lesjoiesqu'elle  donne,  la  considération  qu'elle 
promet... 

—  Oui,  a-t-il  répliqué  amèrement,  tout  cela  peut  empêcher  qu'on 
ne  devienne  fou...  mais  c'est  toutl  et  encore  il  y  a  des  momens^où 
je  crois  l'être...  où  je  le  suisl 

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280  HEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

II  a  gardé  le  silence  pendant  quelques  secondes,  secouant  les 
guides  comme  par  distraction  et  tourmentant  la  bouche  de  son 
cheval  qui  n'avait  pas  besoin  d'être  excité.  II  n'a  pas  paru  s'aper- 
cevoir d'abord  que  la  béte  s'impatientait  et  gagnait  à  la  main,  — 
et  il  a  repris  :  — Vous  avez  vu  d'Éblis  ce  matin? 

—  Oui.  Il  me  quittait  quand  vous  m'avez  rencontrée. 

—  Ah  I...  —  quel  brave  honmae,  n'est-ce  pas  î 

Je  répondais  :  Oui  —  d'un  simple  signe  de  tète;  il  m'a  regardée: 

—  Vous  êtes  bien  pâle,  mademoiselle...  je  l'avais  déjà  remarqué... 
est-ce  que  vous  êtes  souffrante  ? 

—  Non. 

Il  a  eu  sur  les  lèvres  un  méchant  sourire,  et,  comme  s'il  l'eût  fait 
exprès,  il  a  de  nouveau  secoué  les  guides  sur  les  reins  du  cheval,  qui 
s'est  décidément  affolé...  Nous  étions  emportés.  Le  cheval,  dans 
sa  course  furieuse  et  désordonnée,  a  failli  nous  briser  contre  les 
barres  de  l'avenue,  a  tourné  violemment  sur  sa  droite,  et  s'est  lancé 
à  toute  vitesse  sur  un  chemin  public  qui  aboutit,  je  ne  l'ignorais 
pas,  à  un  lavoir  ménagé  sur  le  bord  de  la  rivière,  très  escarpée  en 
cet  endroit. 

M.  de  Louvercy  essayait  de  calmer  son  cheval  de  la  main  et  de  la 
voix  ;  mais  il  n'y  réussissait  pas  :  nous  courions  toujours  comme  le 
vent  ;  les  arbres  défilaient  comme  des  visions  ;  j'éprouvais  une  sorte 
de  vertige.  —  Nous  touchions  à  l'extrémité  du  chemin,  et  nous 
apercevions  déjà  les  miroitemens  du  soleil  dans  l'eau. 

M.  de  Louvercy  s'est  tourné  vers  moi  :  —  Mademoiselle  Charlotte, 
m'a-t-il  dit  froidement,  avec  ce  regard  farouche  qu'il  a  dans  ses 
mauvaises  heures,  —  tenez-vous  beaucoup  à  la  vie? 

En  vérité  non,  je  n'y  tenais  pas  beaucoup.  Un  simple  mouvement 
de  mes  sourcils  le  lui  a  dit. 

—  C'est  égal,  a-t-il  repris,  ce  serait  dommage  1 

Je  ne  sais  s'il  a  pour  dompter  son  cheval  un  secret  qu'il  n'avait 
pas  voulu  employer  jusque-là  :  mais  presque  aussitôt,  sur  quelques 
paroles  accompagnées  de  légers  mouvemens  de  main,  cette  bête  s'est 
apaisée;  elle  s'est  mise  à  une  allure  raisonnable,  et  nous  avons  pu, 
avant  d'avoir  atteint  la  rivière,  nous  engager  dans  l'embranchement 
d'un  autre  chemin. 

M.  de  Louvercy,  dont  j'avais,  malgré  tout,  admiré  le  sang-froid, 

—  car  nous  avions  certainement  couru  danger  de  mort,  —  m'a  dit 
alors  tranquillement  :  —  Que  je  ne  tienne  pas  à  la  vie,  moi,  cela  se 
comprend  trop...  mais  vous  I    C'est  un  mystère  1 

—  C'est  un  mystère,  ai-je  répété  en  souriant. 

—  Chagrins  d'amour  î  a-t-il  repris  d'un  ton  d'ironie  sombre,  —  et 
après  une  pause  :  —  si  belle...  et  dédaignée,  —  ce  serait  étrange  1 

—  Monsieur,  lui  ai -je  dit  très  vivement,  votre  malheur  vou3 

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LE  JOURNAL  d'uNE  FEMME.  281 

donne  de  grands  privilèges  :  il  ne  vous  donne  pourtant  pas,  je 
suppose,  celui  d'offenser  une  femme. 

—  Ne  vous  ai-je  pas  dit  que  j'étais  fou  ?       , 

—  Je  le  vois,  monsieur  ;  mais  il  fallait  me  prévenir. 

11  s'est  tu  longtemps.  Il  mordait  ses  lèvres  avec  tant  de  force  que 
j'en  ai  vu  jaillir  une  goutte  de  sang.  —  Enfin  il  a  repris  d'une  voix 
très  émue  :  —  Mademoiselle,  je  suis  indigne  de  l'honneur  que  vous 
m'avez  fait...  je  le  reconnais,  et  je  vous  prie  humblement  de  me 
pardonner. 

—  C'est  bien,  monsieur...  Si  nous  retournions? 

Nous  étions  alors  assez  loin  dans  la  campagne  ;  car  j'apercevais  à 
travers  les  arbres  la  petite  église  de  Louvercy. 

—  Retournons!  a-t-il  dit  tristement.  Mais,  mon  Dieu,  rentrerons- 
nous  fâchés,  ennemis?..  Voyons,  mademoiselle...  y  a-t-ilquelque 
chose  au  monde  qu'un  pauvre  misérable  comme  moi  puisse  faire 
pour  vous  prouver  son  profond  respect,  et  pour  effacer  le  souvenu: 
d'une  parole  odieuse? 

Une  idée  soudaine  m'est  venue  :  je  me  suis  rappelé  ce  que  M"*  de 
Louvercy  m'avait  dit  le  matin  de  la  douleur  que  lui  causait  l'es- 
pèce d'impiété  révoltée  de  son  fils...  Je  voyais  la  petite  église  tout 
près  de  nous... 

—  Oui,  lui  ai-je  dit  tout  à  coup,  vous  pouvez  faire  une  chose 
qui  vous  rendra  mon  estime  et  qui  vous  vaudra  même  mon  amitié... 
voilà  l'église  là-bas...  —  venez-y  prier  avec  moi. 

Ses  sourcils  se  sont  subitement  contractés,  et  d'une  voix  assez 
douce  pourtant  : 

—  Ma  mère  vous  a  parlé? 

—  Oui. 

—  Vous  le  voulez? 

—  Oui. 

—  Allons  1 

Peu  de  minutes  après,  noils  arrivions  sous  le  jardin  du  presby- 
tère qui  est  contigu  à  l'église.  Le  domestique  du  curé,  qui  tra- 
vaillait dans  le  jardin,  a  levé  la  tête  au  bruit  ;  M.  de  Louvercy  l'a 
appelé  et  l'a  prié  de  tenir  son  cheval.  Je  suis  descendue  et  je  l'ai 
aidé  lui-même  à  descendre.  Puis  nous  sommes  entrés  dans  le 
cimetière,  et  nous  avons  franchi  le  porche  ogival,  à  la  vive  sur- 
prise du  domestique,  qui  n'a  pas  coutume  de  voir  M.  Roger  dans 
ces  parages.  . 

L'intérieur  de  l'église  est  fort  simple  ;  une  petite  nei  blanche  et 
nue. —  Je  précédais  M.  de  Louvercy,  dont  la  béquille  résonnait  sur 
les  dalles  et  sous  la  voûte.  Nous  avons  gagné  entre  deux  rangs  de 
chaises  la  place  réservée  à  M""*  de  Louvercy.  Je  lui  ai  indiqué 
une  chaise  basse  couverte  d'un  coussin,  et  je  lui  ai  dit  àdemi- 

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282  REYUE   DES   DEUX  MONDES. 

voix  :  —  Le  prie-Dieu  de  votre  mère.  —  Puis  je  l'ai  soutenu  par  le 
bras  pendant  qu'il  s'y  agenouillait;  il  se  laissait  faire  comme  un 
enfant.  11  s'est  accoudé  la  tête  dans  sa  main»  et  je  me  suis  age- 
nouillée à  côté  de  lui.  —  Pendant  que  je  priais  pour  nous  deux  de 
toute  mon  âme,  son  cœur  a  éclaté,  et  je  l'ai  entendu  pleurer  à 
sanglots. 

Quand  nous  nous  sonmies  relevés,  me  montrant  son  visage  inondé 
de  larmes  : 

—  Voyez,  m'a-t-il  dit,  ce  que  vous  faites  faire  à  un  soldat  I 

—  Aussi  vous  êtes  pardonné  I  lui  ai-je  répondu  en  lui  tendant  la 
main. 

Nous  sommes  repartis  aussitôt,  toujours  d'un  grand  train,  mais 
sans  folie.  Son  émotion  calmée,  il  est  devenu  presque  gai,  et  s'est 
mis  à  interpeller  les  paysans  que  nous  rencontrions  çà  et  là  sur  la 
route,  s'inlormant  de  leurs  affaires,  et  me  contant  leur  histoire  avec 
intérêt.  Je  savais  déjà  au  reste  que  sa  misanthropie  ne  l'empêchait 
pas  de  faire  beaucoup  de  bien  dans  le  pays,  où  il  est  aimé. 

Nous  venions  d'entrer  dans  le  parc  quand  nous  avons  aperçu  au 
détour  d'une  allée  trois  personnes  marchant  lentement  devant  nous  : 
c'étaient  M'°*  de  Louvercy,  M.  d'Éblis  et  Cécile.  —  Ils  ont  paru  fort 
surpris  de  me  voir  en  la  compagnie  de  M.  Roger.  —  Ma  mère, 
s'est-il  écrié  en  riant,  j'ai  cru  enlever  M'**  d'Erra,  et  c'est  elle  qui 
m'a  enlevé...  et  savez-vous  où  elle  m'a  conduit 7. .  Non!.,  vous  ne 
vous  en  doutez  pas...  Allons,  je  veux  lui  laisser  le  plaisir  de  vous 
l'apprendre  ! 

J'ai  sauté  à  terre  :  j'ai  pris  à  part  U^*  de  Louvercy,  qui  semblait 
de  plus  en  plus  intriguée,  et  je  lui  ai  dit  à  l'oreille  :  —  Je  l'ai  mené 
à  l'église...  il  a  prié  I 

Elle  a  poussé  un  cri,  et  me  serrant  sur  son  cœur  avec  une  sorte 
de  violence  : 

—  Ahl  ma  chère...  chère  enfant!  —  Et  après  une  pause  et  un 
long  soupir  : 

—  J'ai  donc  tous  les  bonheurs  à  la  fois...  car,  vous  savez ?.• 
Cécile...  —  et  elle  me  l'a  montrée  près  de  M.  d'Éblis. 

—  Oui,  je  sais,  ai-je  dit. 

—  Qui  aurait  jamais  pensé  qu'elle  fît  un  choix  aussi  sage,  et  que 
lui,  de  son  côté...  enfin  Dieu  a  ses  jours! 

Cécile  cependant  m'avait  pris  le  bras,  et  elle  a  dit  à  sa  tante  d'un 
ton  suppliant  :  —  Laissez-moi  seule  avec  elle! 

M"»«  de  Louvercy  et  M.  d'Éblis  se  sont  alors  éloignés  doucement 
en  causant  avec  M.  Roger,  qui  avait  mis  son  cheval  au  pas.  —  Cé- 
cile m'a  entraînée  et  m'a  fait  entrer  avec  elle,  en  suivant  un  court 
sentier  tournant,  dans  une  partie  très  retirée  du  parc  qu'on  nomme 
l'Ermitage.  La  tradition  du  pays  veut  qu'il  y  ait  eu  autrefois  en  ce 

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LE  JOUBNAL  d'UNE  FEHME«  28S 

lieu  une  habitation  d'ermite  dont  on  croit  retrouver  les  traces  dans 
quelques  débris  de  maçonnerie  à  demi  recouverts  aujourd'hui  par 
un  tertre  gazonné.  La  seule  ruine  à  peu  près  intacte  est  un  très  pe- 
tit et  très  vieil  édifice  en  forme  d'arche  cintrée,  sous  l'abri  duquel 
jaillit  dans  une  étroite  citerne  la  source  du  ruisseau  qui  traverse  le 
bois.  Il  y  a  là  un  terrain  assez  vaste  qui  parait  avoir  été  le  jardin 
de  l'habitation  détruite,  et  qui  forme  aujourd'hui  une  clairière  apla- 
nie, une  sorte  de  promenoir  dans  lequel  on  a  conservé  çà  et  là  des 
groupes  d'arbres  de  haute  futaie.  C'est  un  site  d'un  aspect  singuliè- 
rement doux  et  sauvage,  une  espèce  de  vallon  sacré,  de  solitude 
gracieuse,  qui  fait  rêver  à  ces  coins  de  paysage  où  l'on  place,  au- 
près de  quelque  fontaine  antique,  des  scènes  de  nymphes  et  de 
bergers. 

Cécile  m'y  a  conduite  en  silence  :  puis  me  regardant  avec  une 
tendresse  inquiète  et  me  sautant  au  cou  tout  en  larmes  :  — ^Âh  I 
s'est-elle  écriée,  je  te  le  volel..  je  te  le  volel 

J'ai  mêlé  mes  larmes  aux  siennes,  en  lui  rendant  ses  caresses  et 
en  murmurant  :  —  Quelle  folie!.,  à  quoi  vas-tu  penser?..  Ne  gâte 
donc  pas  ton  bonheur  à  plaisir  ! 

—  Tu  as  été  si  bonne  pour  mo?,  a-t-elle  poursuivi  en  pleurant, 
si  généreuse...  il  me  l'a  dit...  Ahl  c'était  toi  seule  qui  étais  digne 
de  lui...  toi  seule!..  Tu  ne  l'aimais  pas  trop,  dis? 

—  Mais,  non,  ma  chérie...  sois  donc  tranquille...  de  la  sympathie 
seulement! 

—  Moi,  je  l'adore!..  Écoute...  c'est  ici,  dans  cet  endroit  char- 
mant, qu'il  m'a  dit  qu'il  m'aimait...  qu'il  m'a  demandé  si  je  voulais 
être  sa  ieomiie...  c'est  ici  que  je  voudrais  être  enterrée  quand  je 
mourrai...  crois-tu  que  ce  soit  possible? 

—  Je  ne  sais  pas,  ma  mignonne...  mais  tu  dis  des  choses 
absurdes,  tu  sais  ? 

—  C'est  que  je  suis  un  peu  folle,  vraiment?..  Mais  sera-t-il 
heureux  avec  moi. . .  le  crois-tu  ?. .  je  voudrais  tant  qu'il  fût  heureux  I 

—  Il  sera  heureux,  ma  chérie. 

...  Enfin  rien  ne  m'a  été  épargné.  —  J'abrège  ce  récit,  'car  le 
cœur  me  manque. 

Que  vais-je  faire  maintenant?  —  Je  verrai  demain...  Je  consul- 
terai ma  grand'mère.  Je  suis  décidée  à  tout  lui  dire. 

s  août 

Ma  grand'mère  a  appris  hier  soir,  comme  tout  le  château,  le  grand 
événement  des  fiançailles  de  Cécile.  Quoique  certainement  contra- 
riée et  môme  indignée  au  suprêmç  degré,  elle  a  reçu  la  nouvelle 
avec  un  calme,  une  sérénité,  un  sourire,  qui  m'ont  été  d'un  bon 
exemple.  —  Elle  m'a  dit  simplement  en  me  quittant^sur  l'escalier  : 

—  Il  a  un  drôle  de  goût,  ce  monsieur  \ 

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28&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ce  matin  elle  m'a  prévenue,  et  elle  est  entrée  chez  moi  comme 
je  m'éveillais  d'un  bien  court  sommeil.  —  Après  m'avoir  embrassée 
en  me  serrant  fortement  la  main  :  —  Ma  belle  mignonne,  m*a- 
t-elle  dit,  M"**  de  Sauves  et  de  Chagres  viennent  de  m*annoncer 
qu'elles  partent  aujourd'hui  avec  leurs  frères...  Eh  bien,  je  te 
déclare  que  je  trouve  leur  conduite  ridicule...  C'est  avouer  son 
désappointement...  son  dépit...  c'est  mesquin...  c'est  misérable!.. 
Nous  sommes  plus  fières  que  cela,  n'est-ce  pas,  chère  petite? 

—  Oui,  grand'mère. 

—  Nous  savons  souffrir  dignement,  nous  autres,  et,  quoique  ce 
soit  fort  ennuyeux,  nous  resterons  encore  ici  quinze  jours  ou  trois 
semaines  pour  sauver  l'honneur...  Du  moins  c'est  mon  avis...  T'en 
sens-tu  le  courage? 

—  Je  lâcherai. 

—  D'ailleurs,  ma  chère  petite,  la  fuite  en  pareil  cas  n'est  pas 
plus  raisonnable  qu'elle  n'est  honorable...  Il  vaut  mieux  s'habituer 
aux  choses,  les  regarder  en  face,  en  user  l'impression...  tu  ne 
penses  pas? 

—  Je  ne  sais  pas  encore. 

—  Enfin,  tu  verras...  Si  cela  dépasse  tes  forces,  nous  partirons... 
Je  te  demande  pardon,  mon  enfant,  si  je  brusque  un  peu  ton  cha- 
grin —  au  lieu  de  m'attendrir  avec  toi...  c'est  plus  sage,  vois-tu... 
il  ne  faut  jamais  caresser  sa  douleur..^  embrasse-moi...  je  t'aime 
bien!  —  Et  elle  s'est  sauvée  chez  elle  pour  s'attendrir  toute  seule, 
je  crois. 

Quant  au  résultat  de  mes  méditations  de  la  nuit,  le  voici  :  J'ai  si 
souvent  entendu  dans  le  monde  tourner  en  risée  les  amours  éter- 
nels et  traiter  de  fabuleuse  la  constance  du  cœur,  surtout  chez  mon 
sexe,  que  j'éprouve  un  peu  de  scrupule  à  me  croire  sous  ce  rapport 
une  exception  :  il  m'est  cependant  impossible  d'imaginer  que  mon 
cœur,  à  moi,  s'ouvre  jamais,  même  dan3  le  plus  lointain  avenir,  à 
un  sentiment  qui  en  chasse  celui  que  j'y  avais  admis  :  à  tort  ou  à 
raison,  je  suis  persuadée  que  j'aimerai  toujours  l'homme  que  j'ai 
aimé  une  fois  de  toute  ma  passion,  de  toute  ma  raison,  de  toute  la 
puissance  de  mon  être  et  de  ma  vie.  Il  ne  m'est  pas  même  pos- 
sible d'imaginer  qu'avec  un  tel  sentiment  dans  le  cœur  je  puisse 
jamais  m'unir  à  un  autre.  A  moins  donc  qu'il  ne  se  produise  en  moi 
un  changement  bien  grand  que  je  n'attends  pas  et  que  je  ne  sou- 
haite pas,  je  ne  me  marierai  jamais.  Tant  que  ma  grand'mère  me 
restera,  je  vivrai  près  d'elle  et  pour  elle.  Si  je  lui  survis,  je  ren- 
trerai dans  le  couvent  où  j'ai  passé  ma  jeunesse,  et  je  n'en  sortirai 
plus.  Je  sens  que  je  n'y  serai  pas  trop  malheureuse  :  j'y  porterai 
sans  doute  d'amers  regrets,  mais  j'y  trouverai  des  consolations. 
A  part  môme  la  poésie  du  cloître  et  la  familiarité  si  douce  des 


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LE  JOURNAL  d'uNB  FE34ME.  285 

choses  divines,  j'y  trouverai  dans  mes  humbles  fonctions  d'insti- 
tutrice l'illusion  du  dévoûment  maternel,  puisque  je  n'en  dois 
connaître  que  l'illusion.  Ce  que  j'ai  fait  autrefois  pour  Cécile,  je  le 
ferai  pour  d'autres,  et  ce  sera  ma  famille. 

Ceci  réglé  pour  l'avenir,  je  me  conformerai  pour  le  présent  aux 
intentions  de  ma  grand'mère  :  sa  fierté  est  d'accord  avec  la  mienne. 
Je  rougirais  de  manifester  par  un  brusque  départ  un  dépit  humi- 
liant. Je  souflrirai  beaucoup  sans  doute;  mais  j'ai  épuisé,  je  crois, 
dans  la  journée  d'hier,  tout  ce  qu'on  peut  souffrir  en  ce  genre. 

8  août. 

Ma  grand'mère  a  eu  aujourd'hui  avecM"'  de  Louvercy  une  longue 
conférence  dont  je  ne  puis  absolument  d  viner  le  sujet,  et  qui 
parait  avoir  eu  pour  résultat  de  modifier  nos  projets.  Au  lieu  de 
partir  dans  quinze  jours,  nous  partons  demain.  Elle  vient  de  m'en 
prévenir,  en  alléguant  que  nous  avions  assez  fait  pour  notre  dignité. 
Elle  avait  le  front  très  soucieux,  et  M'"^  de  Louvercy,  quand  je  l'ai 
vue  sortir  de  la  chambre  de  ma  grand'mère,  avait  le  visage  décom- 
posé. Il  ne  s'est  cependant  rien  passé  de  blessant  entre  elles;  leur 
attitude  mutuelle  le  prouve  :  elle  est  affectueuse  et  même  tendre, 
quoique  empreinte  d'une  tristesse  particulière.  Je  renonce  à  péné^ 
trer  ce  nouveau  mystère,  qui  me  préoccupe  assez  peu.  L'important 
pour  moi,  c'est  que  nous  nous  en  allions*  J'avais,  je  l'avoue,  trop 
présumé  de  mon  courage,  il  était  à  bout.  —  Le  départ  des  Valnesse 
et  de  leurs  sœurs  me  laissait  le  plus  souvent  seule  en  présence  des 
deux  fiancés;  j'étais  le  témoin  souriant  de  leurs  tête-à-tête,  de  leurs 
amours,  de  leur  bonheur,  —  le  témoin  souriant  et  désespéré.  La 
jalousie  est  une  douleur  d'une  complication  affreuse;  elle  ne  dé- 
chire pas  seulement  le  cœur,  elle  le  dégrade.  On  ne  se  sent  pas 
seulement  torturé,  on  se  sent  avili.  La  blessure  n'est  pas  franche, 
elle  n'est  pas  saine  ;  l'orgueil  ulcéré,  l'envie,  la  haine  s'y  mêlent, 
l'enveniment  et  la  souillent.  Il  n'y  a  pas  une  âme  passionnée,  je 
suppose,  qui  ne  soit,  à  quelque  heure  maudite,  capable  de  ces 
indignes  sentimens  ;  le  mérite  n'est  pas  d'en  être  incapable,  mais 
de  les  détester  et  de  les  vaincre.  —  C'est  ce  que  j'essayais  de  faire, 
avec  l'aide  de  Dieu.  Mais  je  suis  heureuse  de  partir. 

J'ai  promis  à  Cécile  de  revenir  pour  son  mariage,  si  elle  se  ma- 
riait ici,  mais  je  pense  que  la  cérémonie  doit  avoir  lieu  à  Paris,  et 
je  préfère  beaucoup  cela. 

M.  de  Louvercy  n'a  pas  assisté  ce  matin  à  notre  déjeuner.  Il  ne 
viendra  pas  dîner  ce  soir.  Il  est,  parai t-il,  assez  sérieusement  souf- 
frant. Je  remarquais  en  effet,  depuis  quelques  jours,  qu'il  avait 
Tair  plus  languissant  et  plus  maladif  que  de  coutume.  Je  regrette 
de  partir  sans  Tavoû:  revu.  Je  ne  le  reverrai  probablement  jamais, 


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286  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

car  il  ne  quitte  pas  Louvercy,  et  j'espère  bien  n'y  jamais  revenir.— :• 
Pauvre  garçon  1  je  lui  saurai  toujours  gré  de  ce  qu'il  a  fait  pour 
moi. 

9  août. 

Quelle  nuit  I 

La  surveillance  de  nos  emballages  m'avait  tenue  sur  pied  jus- 
qu'à une  heure  du  matin.  J'avais  depuis  un  moment  renvoyé  ma 
femme  de  chambre,  et  je  commençais  à  me  défaire,  quand  j'ai  cm 
entendre  une  porte  s'ouvrir  discrètement  sur  le  palier  en  face  de 
la  mienne,  puis  un  léger  bruit  de  pas,  des  craquemens  de  boiseries, 
et  des  froissemens  d'étoQes  sur  les  marches  ;  quelqu'un  descendait 
l'escalier  avec  mystère.  Surprise  et  agitée  par  je  ne  sais  quelle 
crainte  vague,  j'ai  entr' ouvert  doucement  ma  porte,  et  j'ai  vu  une 
faible  lueur  au  bas  de  l'escalier;  en  même  temps  un  murmure  de 
paroles  entrecoupées,  et,  à  ce  qu'il  m'a  semblé,  de  gémissemens 
étouffés,  montait  jusqu'à  moi.  Je  me  suis  penchée  sur  la  rampe  et 
j'ai  pu  reconnaître  M"*  de  Louvercy  arrêtée  sur  le  palier  du  rez-de- 
chaussée,  un  bougeoir  à  la  main  ;  elle  avait  le  front  appuyé  contre 
la  porte  de  l'appartement  de  son  fils,  et  prêtait  l'oreille  attentive* 
ment.  —  Tout  à  coup  elle  a  ouvert  cette  porte  avec  une  extrême 
précaution,  et  s'est  glissée  dans  l'appartement. 

J'étais  là,  inquiète  et  haletante,  depuis  deux  ou  trois  minutes, 
quand  un  cri  de  femme,  un  cri  aigu,  douloureux,  s'est  fait  entendre 
dans  le  grand  silence  de  la  nuit.  —  Je  me  suis  précipitée,  j'ai 
descendu  l'escalier  follement,  et  je  me  suis  trouvée  devant  la  porte 
que  M"»*  de  Louvercy  avait  laissée  entr'ouyerte.  Elle  donne  dans 
une  sorte  de  cabinet  de  travail  qui  précède  la  chambre  de  M.  Roger. 
Ce  cabinet  était  plongé  dans  les  ténèbres,  mais  quelques  rayons  de 
lumière  y  pénétraient  à  travers  la  portière  qui  le  sépare  de  la 
chambre  voisine.  —  Je  prêtais  l'oreille  à  mon  tour  avec  angoisse,  et 
mon  cœur  battait  à  coups  pressés  dans  ma  poitrine  ;  M™*  de  Lou- 
vercy était  entrée  dans  la  chambre,  elle  sanglotait,  et  sa  voix  s'éle- 
vait par  intervalles  avec  des  accens  de  supplication  désespérés.  — 
Aucune  voix  ne  lui  répondait.  —  J'ai  été  prise  d'une  terreur  mor- 
telle ;  j'ai  cru  que  quelque  malheur  était  arrivé...  J'ai  fait  presque 
sans  y  penser  quelques  pas  dans  le  cabinet,  et  j'ai  soulevé  sans 
bruit  un  coin  de  la  portière.  —  En  face  de  moi,  j'ai  vu  M.  Roger 
de  Louvercy  assis  dans  un  fauteuil  près  d'une  table  ;  il  avait  Timmo* 
bilité  et  la  pâleur  d'un  spectre,  et  il  regardait  d'un  œil  fixe,  sans 
parler,  sa  malheureuse  mère  qui  était  prosternée  devant  lui  les 
mains  jointes,  et  battant  de  son  front  les  genoux  de  son  fils.  —  J'ai 
pu  voir  aussi  sur  la  table  une  grande  lettre  cachetée  de  cire,  et 
tout  auprès  une  de  ces  boîtes  oblongues  en  palissandre  où  l'on 
enferme  les  pistolets  de  prix.  —  Enfin  M.  Roger  a  murmuré  sour- 

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LE  JOURNAL  d'une  FESiME.  287 

dément  d'un  ton  irrité  :  —  Jean  aurait  mieux  fait  de  se  taire  L. 
(Jean  est  son  ancien  soldat  qui  est  aujourd'hui  son  domestique  de 
confiance.) 

—  Ohl  je  t'en  prie!.,  a  répondu  M"*  de  Louvercy  à  trarers  ses 
sangbts  :  et  moi  ne  suis-je  donc  rien...  rien  pour  toi,  mon  Dieu! 

11  a  encore  hésité  ;  puis  je  l'ai  vu  se  courber,  prendre  le  front 
de  sa  mère  et  le  baiser.  —  Pardon  1  —  a-t-il  dit.  —  Cette  heure 
de  folie  est  passée...  bien  passée,  je  vous  le  promets  1 

—  Tu  me  le  promets...  tu  me  le  promets  vraiment,  mon  enfant 
chéri?  • 

—  Je  vous  le  promets...  seulement  qu'elle  parte...  je  vous  en 
supplie  1  que  je  ne  la  revoie  pas...  n'est-ce  pas  ? 

—  Oui...  oui...  c'est  convenu,  tu  sais...  elle  part  demain...  ce 
matin  même  ! 

—  Et  qu'elle  ignore  toujours  cela! 

—  Toujours,  oui  1 

*  —  Eh  bien,  allez,  ma  mère,  et  reposez  en  paix...  Pardon  encore... 
allez  «î  paix...  vous  avez  ma  parole...  je  vous  le  jure...  je  vous  le 
jure!..  Emportez  ces  armes,  si  vous  voulez! 

Pendant  qu'ils  se  tenaient  embrassés,  je  suis  sortie  à  la  hâte  ; 
j'ai  gravi  l'escalier  et  je  suis  rentrée  chez  moi.  —  J'y  ai  passé  le 
reste  de  la  nuit  dans  d'étranges  réflexions. 

Dès  que  le  jour  a  paru,  je  suis  allée  chez  ma  grand'mère  et  j'ai 
eu  avec  elle  un  long  en^etien.  Elle  a  pu  m' apprendre  alors  pour 
quelle  raison  M"*  de  Louvercy  l'avait  priée  d'avancer  notre  départ; 
mais  c'était  inutile  :  depuis  un  moment,  je  le  savais. 

Je  vais  dormir  un  peu,  et  puis  je  reprendrai. 

Môme  jour. 

La  résolution  que  j'ai  prise  cette  nuit  a  été  très  longtemps  et  très 
vivement  combattue  par  ma  grand'mère.  —  Ma  chérie,  m'a-t-elle 
dit,  tu  sais  qu'en  principe  je  ne  hais  pas  le  romanesque;...  mais 
ceci  l'est  vraiment  trop!..  A  ton  âge,  avec  ta  figure,  ta  tournure, 
ton  éducation,  ta  fortune,  —  épouser  un  invalide,  certainement 
c'est  très  beau,  très  généreux,  très  poétique,  mais  franchement 
cela  dépasse  un  peu  la  mesure!..  Et  encore  permets,  ma  chère 
enfant,  si  tu  prenais  une  détermination  semblable  en  temps  ordi- 
naire, en  toute  liberté  d'esprit  et  de  cœur,  avec  calme  et  sang- 
froid,  en  pleine  possession  de  toi-même  eniin...  à  la  bonne  heure  ! 
—  Mais  ce  n'est  pas  cela...  Tu  viens  d'éprouver  un  désenchante-^ 
ment,  une  déception  très  sensible...  mon  Dieu!  par  parenthèse,  je 
ne  comprendrai  jamais  ce  qui  a  pu  se  passer  dans  la  cervelle  de  ce 
monsieur-là!.,  quoi  qu'il  en  soit,  ma  charmante,  tu  es  dans  un  de 
ces  états  de  l'âme  où  s  engendrent  les  fausses  vocations.  .•.  il  faut  donc 


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288  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

te  défier  beaucoup  d'un  premier  mouvement  d'enthousiasme  qui 
peut  n'être  qu'un  mouvement  de  désespoir... Au  moins  attendons... 
attendons  quelques  mois...  laissons  le  temps  passer  sur  cette  idée* 
là...  si  elle  se  confirme,  si  elle  se  consolide,  eh  bien,  on  verra!.. 
Mais  je  ne  ferais  vraiment  pas  mon  devoir  si  je  te  permettais  de  t'en- 
gager  dans  une  pareille  aventure  sous  le  coup  de  ton  chagrin  de 
cœur,  sous  le  coup  aussi  de  l'émotion  que  t'a  causée  la  scène  tra- 
gique de  cette  nuit! 

Telles  ont  été,  en  bref  résumé,  les  objections  de  ma  grand'- 
mëre  ;  je  les  ai  combattues  à  mon  tour  de  toute  ma  conviction  et 
de  toute  mon  éloquence  :  —  Sans  doute  j'étais  un  peu  romanesque  ; 
mais  elle-même  n'avait-elle  pas  encouragé  en  moi  ces  dispositions? 
Ne  me  les  avait-elle  pas  recommandées  comme  des  garanties  de 
dignité  et  même  de  bonheur?..  Sans  doute  j'avais  le  cœur  malade 
et  brisé;  mais  ce  cœur  malade  n'avait-il  pas  précisément  besoin 
pour  se  relever  et  se  soutenir  de  la  diversion  d'un  grand  devoir, 
d'un  généreux  dévoûment?  Ne  devait-il  pas  trouver  uniquement 
dans  le  bonheur  des  autres  la  consolation  et  l'oubli  de  son  propre 
bonheur  perdu  ?..  —  Je  ne  lui  ai  pas  caché  l'intention  formelle  où 
j'étais  d'entrer  un  jour  au  couvent,  si  jamais  j'avais  le  malheur  de 
me  trouver  seule  au  monde;  dévoûment  pour  dévoûment,  celui 
dont  l'occasion  se  présentait  à  moi  n'avait-il  pas  un  caractère  plus 
élevé,  plus  pieux,  plus  attachant,  moins  égoïste  enfin ,  que  le 
simple  renoncement  au  monde  et  l'abnégation  un  peu  banale  de 
l'institutrice?..  —  Quant  à  attendre,  ce  serait  hasarder  peut-être 
tout  le  mérite  et  tout  le  bienfait  de  mon  action  ;  qui  sait  si  dans 
l'intervalle  ce  malheureux  jeune  homme  ne  retomberait  pas  dans 
un  de  ces  accès  de  désespoir  auxquels  je  venais  de  le  voir  en  proie, 
si  sa  mère  serait  comme  cette  fois  avertie  à  temps,  s'il  n'y  suc- 
comberait pas?..  Ce  qu'il  y  avait  de  certain  du  moins,  c'est 
qu'attendre  ce  serait  me  faire  perdre,  à  moi,  la  meilleure  partie  de 
ma  récompense,  la  joie  que  je  me  promettais  de  voir  ces  pauvres 
gens  passer  soudain  de  l'excès  de  la  douleur  à  un  bonheur  ines- 
péré, d'en  être  la  cause,  de  descendre  tout  à  coup  dans  leur  vie 
sombre  comme  un  ange  de  lumière...  que  cette  seule  minute  de 
mon  existence  jetterait  sur  le  passé,  sur  le  présent,  sur  l'avenir, 
un  apaisement,  un  charme  et  une  consolation  infinis  I 

Ma  chère  grand'mère,  tout  en  pleurant  beaucoup,  a  bien  voulu  se 
rendre  à  mes  raisons.  —  Hélas!  ma  pauvre  fillette,  a-t-elle  mur- 
muré pour  conclure,  le  monde  dira  que  nous  sommes  deux  folles! 

—  Ce  sont,  ai-je  dit,  des  folies  que  Dieu  doit  bénir. 

—  J'en  conviens,  a  dit  ma  grand'mère;  —  mais  il  y  a  mainte- 
nant une  autre  difficulté  qui  me  saute  aux  yeux. 

—  Ah!  mon  Dieu,  laquelle? 


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LE  JOURNAL  d'uNE  FEMME.  289 

—  Gomment  allons-nous  nous  y  prendre  avec  les  Louvercy?.. 
Je  dois  rendre  justice  à  la  pauvre  mère  ;  en  me  confiant  la  malheu- 
reuse passion  de  son  fils,  elle  n'a  pas  paru  admettre  un  instant  la 
supposition,  —  vraiment  inimaginable  d'ailleurs,  —  d'un  mariage 
entre  vous  deux;  le  jeune  homme  très  évidemment  ne  l'admet  pas 
davantage...  et  ça  fait  honneur  à  son  bon  sens...  mais  alors... 
quoi?..  Il  va  donc  falloir  s'offrir,  se  jeter  dans  leurs  bras,  sans 
dire  gare?..  C'est  impossible,  ma  fille...  c'est  tout  à  fait  incorrect! 

—  Mais,  grand'mère,  puisque  nous  sommes  sûrs  qu'ils  ne  me 
refuseront  pas? 

—  Ah  !  bon!  il  ne  manquerait  plus  que  cela  !..  Enfin,  c'est  une 
négociation  très  délicate,  très  délicate  ! 

—  Voulez-vous  m'en  charger,  grand'mère? 

—  Ah!  mon  Dieu,  pourquoi  pas?...  quand  on  prend  du  galon, 
on  n'en  saurait  trop  prendre!..  Puisque  nous  sommes  dans  les 
irrégularités  jusqu'au  cou,  une  déplus,  une  de  moins...  c'est  in- 
difierent!..  Mais  enfin  pourtant,  j'imagine  que  tu  vas  d'abord 
l'adresser  à  la  mère  ? 

—  Bien  entendu  I  ai-je  dit. 

...  C'est  pourquoi  je  viens  de  faire  demander  un  moment  d'en- 
tretien à  M"'  de  Louvercy,  et  dans  quelques  minutes  je  serai  chez 
elle. 

Môme  jour. 

M"*  de  Louvercy  était  chez  son  fils  quand  on  lui  a  transmis  mon 
message.  Elle  est  aussitôt  montée  chez  moi.  Son  visage,  un  des  plus 
nobles  que  je  connaisse,  était  encore  tout  pâle  et  comme  meurtri 
des  terribles  émotions  de  la  nuit  :  elle  m'a  souri  pourtant,  mais 
d'un  air  distrait  comme  une  femme  dont  la  pensée  était  à  mille 
lieues  de  la  surprise  que  je  lui  préparais.  —  Ma  chère  enfant,  m'a- 
t-elle  dit,  vous  voulez  me  faire  vos  adieux...  vous  êtes  aimable... 
je  suis  bien  aise  moi-même  de  vous  faire  les  miens  sans  témoins 
pour  mieux  vous  dire  combien  je  vous  regretterai,  combien  je  vous 
remercie  d'avoir  été  si  obligeante...  si  compatissante...  pour  nous 
tous. 

Elle  m'avait  pris  les  mains  en  parlant  :  —  elle  a  vu  que  j'étais 
extrêmement  troublée,  et  a  senti  que  je  tremblais.  —  Ses  traits 
défaits  se  sont  comme  tendus  tout  à  coup,  et  ses  yeux  ont  cherché 
les  miens  avec  une  expression  d'étonnement  et  de  vague  soupçon. 

—  Madame,  ai-je  dit  en  balbutiant  un  peu,  j'ai  un  pardon  à 
vous  demander...  j'ai  été  bien  indiscrète  la  nuit  dernière... 

Elle  m'a  regardée  avec  une  fixité  plus  intense  et  plus  profonde. 

—  Je  vous  ai  entendue  passer...  puis  j'ai  entendu  vos  pleurs... 
j'ai  craint  que  vous  n'eussiez  besoin  de  secours ^je  suis  descendue... 

ton  xxvnu  —  1878.  10 


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^90  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

—  Vous  savez  tout!  s'est-elle  écriée  toute  tremblante  à  son  tour. 

—  Je  sais  tout...  oui,  —  je  suis  profondément  touchée  des  sen- 
timens  que  j'ai  inspirés  à  votre  fils,  très  touchée  aussi  de  son  infor- 
tune... enfin,  madame...  —  et  je  me  suis  rapprochée  d'elle  tout 
doucement,  —  voulez-vous  que  je  sois  votre  fille? 

Tout  son  corps  a  frémi  d'une  secousse  soudaine  :  ses  yeux  dila- 
tés, stupéfaits,  presque  égarés,  demeuraient  attachés  sur  les  miens  : 
ses  lèvres  entr'ouvertes  étaient  agitées  de  faibles  convulsions.  — 
Elle  a  murmuré  tout  bas  :  —  Non!  ce  n'est  pas  possible  1... 

—  Voulez-vous  de  moi  pour  votre  fille?  ai-je  repris  en  lui  souriant. 

—  Ah!..  —  quel  cri  elle  a  jeté!  quel  cri  de  mère...  d'heureuse 
mère! 

Je  ne  sais  plus  trop  ce  qui  s'est  passé  dans  les  minutes  qui  ont 
suivi.  J'avais  à  demi  perdu  le  sens,  elle  aussi.  Elle  me  serrait, 
m'embrassait,  m'étouflait,  m'appelait  des  noms  les  plus  tendres, 
priant,  pleurant,  nous  mêlant  Dieu  et  moi  dans  ses  élans  de  recon- 
naissance... —  Ah!  quel  bon  moment! 

Dès  qu'elle  a  pu  se  retrouver,  se  reconnaître  un  peu  :  —  Mais 
mon  Dieu!.,  et  votre  grand'mère?  a-t-elle  demandé  avec  anxiété. 

—  Elle  consent. 

—  Ah!  venons  chez  elle.  —  Elle  m'a  entraînée  chez  ma  grand'- 
mère. Après  les  premiers  transports,  qui  ont  été  très  vifs  de  part  et 
d'autre,  ma  grand'mère  a  fait  observer  qu'avant  de  nous  y  aban- 
donner davantage,  il  serait  peut-être  bon  de  sonder  les  intentions 
de  M.  Roger.  —  Ah  !  Dieu!  s'est  écriée  M'*"'  de  Louvercy  :  mon  pau- 
vre garçon!  Tout  ce  que  je  demande  c'est  qu'il  ne  meure  pas  de 
joie...  mais  je  ne  veux  pas  lui  faire  attendre  plus  longtemps  ce 
bonheur-là!..  —  Et  se  voyant  tout  à  coup  dans  la  glace  avec  ses 
beaux  cheveux  blancs  tout  dénoués  et  en  désordre  :  —  Comme  je 
suis  faite!..  Il  va  me  croire  folle!  —  Elle  a  un  peu  lissé  ses  che- 
veux, et  s'est  dirigée  vers  la  porte  du  pas  leste  et  délibéré  d'une 
jeune  fille  :  en  réalité  l'éclat  de  ses  yeux,  l'épanouissement  de  son 
visage,  semblaient  l'avoir  subitement  rajeunie  de  dix  ans.  —  A  l'in- 
stant de  sortir, elle  s'est  arrêtée,  et  se  retournant:  — 11  ne  me  croira 
pas...  —  a-t-elle  dit,  — véritablement  il  ne  me  croira  pas!.,  et  elle 
me  regardait  timidement.  —  J'avoue  que  je  mourais  d'envie  de 
l'accompagner. 

Ma  grand'mère,  emportée  par  l'enthousiasme  du  moment,  m'a 
poussée  par  les  épaules  :  —  Oh!  mon  Dieu!  vas-y,  ma  chère... 
puisque  nous  nageons  en  pleine  incorrection...  vas-y  I 

M'"*  de  Louvercy  a  passé  mon  bras  sous  le  sien,  et  m'a  emmenée 
presque  en  courant.  —  Pendant  que  nous  descendions  l'escalier  : 
Quel  contraste  avec  c^ite  horrible  nuit  I  —  m'a-t-elle  dit  en  m'em- 
brassant  encore.  Elfe  a  ouvert  la  porte  de  l'appartement  du  rez-de- 

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LE  JOURNAL  d'UNE  FEMNE.  291 

chaussée;  —  elle  m'a  priée  tout  bas  d'attendre  une  minute  dans  le 
cabinet  de  travail  ;  —  puis  elle  a  levé  la  portière,  et  elle  est  entrée 
dans  la  chambre  de  M.  Roger. 

A  peine  seule  dans  ce  cabinet,  j'ai  été  saisie  brusquement  par 
l'étrangeté,  et,  —  pour  dire  le  mot,  —  par  l'inconvenance,  au  moins 
apparente,  de  ma  situation.  J'avais  beau  me  rappeler  tout  ce  qui 
pouvait  justifier  ma  démarche,  tout  ce  qu'il  y  avait  d'exceptionnel 
dans  les  circonstances  qui  me  l'avaient  conseillée,  dans  l'état  mal- 
heureux de  M.  Roger  et  dans  la  réserve  qu'il  lui  imposait,  j'avais 
beau  me  dire  que  par  la  force  des  choses  les  rôles  ordinaires  se 
trouvaient  en  quelque  sorte  renversés  entre  nous  deux,  —  je  n'en 
étais  pas  moins  là,  à  sa  porte,  attendant  son  bon  plaisir  comme 
une  esclave  d'Orient,  et,  —  n'étant  pas  d'humeur  très  humble,  — 
cela  me  semblait  tout  au  moins  fort  désagréable.  Ce  sentiment  de 
malaise  s'accusait  plus  péniblement  à  mesure  que  ma  solitude  se 
prolongeait,  et  qu'on  me  laissait  le  temps  de  la  réflexion,  sur  lequel 
je  n'avais  pas  compté.  Mon  imagination  m'avait  représenté  cette 
scène  comme  devant  être  une  répétition  exacte,  vive  et  rapide,  de 
celle  qui  m'avait  tant  émue  un  instant  auparavant. ..  un  étonnement, 
im  cri,  un  élan,  un  transport  !..  Mais  au  lieu  de  cela  les  minutes 
succédaient  aux  minutes;  j'entendais  à  travers  l'épaisseur  de  la 
portière  des  chuchotemens  à  demi-voix,  des  échanges  de  confidences, 
un  dialogue  raisonneur,  une  sorte  de  discussion  en  règle...  Le  sang 
me  quittait  le  cœur  et  le  parquet  flottait  sous  moi,  quand  la  portière 
s'est  enfin  soulevée,  me  montrant  le  visage  de  M"**  de  Louvercy,  — 
non  pas  triste  précisément,  —  mais  sérieux  et  un  peu  inquiet. 

—  Voulez- vous  venir,  mon  enfant?  m'a-t-elle  dit  doucement. 

—  Je  suis  entrée  dans  la  chambre  :  —  M.  de  Louvercy  était  de- 
bout, appuyant  son  genou  blessé  sur  une  chaise  :  ses  traits,  dont 
l'expression  habituelle  est  tourmentée  et  sarcastique,  avaient  abso- 
lument perdu  ce  caractère;  une  sorte  de  mélancolie  grave  et 
presque  solennelle  en  rehaussait  fièrement  les  lignes  pures;  ses 
yeux,  cerclés  de  sillons  bleus,  m'ont  paru  un  peu  humides.  Il  a  attar- 
chéson  regard  sur  moi,  et  m'a  dit  en  parlant  très  lentement  connue 
pour  contenir  une  émotion  près  d'éclater  : 

—  Ma  mère,  mademoiselle  Charlotte,  m'a  fait  connaître  le  senti- 
ment de  bonté  angélique  qui  vous  amène  ici...  Si  je  n'étais  pas 
infirme  comme  je  le  suis,  je  serais  à  vos  pieds...  Je  n'accepte  pas 
cependant  votre  sacrifice...  mais  il  suffit  que  la  pensée  vous  en  soit 
venue  pour  que  ma  vie  en  demeure  consolée  et  charmée...  pour 
que  ma  reconnaissance  la  plus  profonde...  la  plus  tendre...  vous 
suive  partout,  et  vous  bénisse  à  jamais  !..  Maintenant,  mademoi- 
selle, je  vous  en  suppUe,  ne  prolongez  pas  utô  épreuve...  qui  dé- 
passerait vraiment  la  force  d'un  homme.. •  laissez-moi  ferme  dans 

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292  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

la  résolution  que  Thonneur  me  commande;...  vous  m'en  estimerez 
mieux...  encore  merci...  et  adieu! 

Il  s'est  incliné  très  bas  en  me  saluant.  —  Sa  mère  pleurait  en 
silence. 

—  Je  me  suis  avancée  de  quelques  pas  vers  lui,  et  je  lui  ai  fran- 
chement tendu  ma  main.  —  Il  l'a  prise,  et  l'a  pressée  avec  force  :  — 
Mon  Dieu  !  —  a-t-il  dit  tout  bas.  —  Puis  me  regardant  longuement  : 
—  Excusez-moi,  mademoiselle...  je  ne  trouve  pas  de  paroles... 
j'ai  le  cœur  si  plein,  l'esprit  si  troublé...  je  passe  si  brusquement  de 
l'abîme  au  ciel!  Mais  du  moins  laissez-moi  vous  prouver  combien 
j'étais  sincère  tout  à  l'heure...  combien  je  crains  vraiment  d'abu- 
ser d'un  mouvement  de  générosité,  d'un  élan  d'enthousiasme... 
Veuillez,  je  vous  en  prie,  prendre  quelque  temps  pour  réfléchir... 
Dans  quelques  mois,  —  dans  un  an  par  exemple...  si  vous  persistez, 
si  vous  n'êtes  pas  plus  effrayée  qu'aujourd'hui  de  votre  grand  dé- 
voûment...  eh  bien,  oui,  j'accepterai...  Mais  jusque-là  souffrez  que 
je  vous  dégage  de  toute  obligation,  que  je  vous  rende  votre  absolue 
liberté. 

Comme  il  avait  gardé  ma  main,  je  n'ai  pas  eu  besoin  de  la  lui 
donner  pour  sceller  notre  convention,  dont  M""  de  Louvercy  a  paru 
très  satisfaite,  espérant  peut-être,  —  et  peut-être  avec  raison,  — 
qu'elle  aurait  le  sort  de  beaucoup  d'autres  traités  modernes. 

Pour  moi,  j'ai  répondu  simplement  :  —  Gomme  vous  voudrez, 
monsieur;  mais  je  ne  changerai  pas...  Au  revoir...  à  tantôt...  car 
vous  n'exigez  plus  que  nous  partions  aujourd'hui,  je  suppose?., 
vous  nous  accorderez  bien  un  sursis  de  quelques  jours? 

11  a  secoué  la  tête  en  souriant,  et  il  a  baisé  ma  main.  < —  Nous 
nous  sommes  alors  retirées,  sa  mère  et  moi. 

Ma  grand'mère,  en  apprenant  le  résultat  de  cette  conférence,  a 
déclaré  que  la  conduite  de  M.  de  Louvercy  lui  paraissait  parfaite- 
ment correcte  et  honorable.  Je  pense  de  même,  et  après  avoir  été 
si  fort  choquée  et  mortifiée  du  peu  d'empressement  qu'il  mettait  à 
m' accueillir  et  à  me  répondre,  je  regretterais  beaucoup  maintenant 
qu'il  eût  agi  autrement.  Je  lui  sais  gré  de  ses  hésitations  et  de  ses 
scrupules,  bien  que  j'y  sente,  à  la  réflexion,  quelque  chose  de  plus 
que  ce  qu'il  m'a  dit.  —  Oui,  sans  doute,  il  craint  d'abuser  d'un 
mouvement  d'enthousiasme  romanesque  qui  pourrait  être  sujet  au 
repentir;  mais  il  craint  aussi  d'accepter  le  don  d'un  cœur  blessé, 
qui  n'est  peut-être  pas  encore  et  qui  ne  sera  peut-être  jamais  guéri 
de  sa  blessure.  Car  il  est  certain  qu'il  a  soupçonné  tout  au  moins 
mon  attachement  pour  M.  d'Éblis.  11  ne  pouvait  se  permettre  de 
me  demander  une  explication  à  cet  égard  ;  mais,  si  délicate  qu'elle 
puisse  être,  je  la  lui  donnerai  un  jour  ou  l'autre,  et  comme  il  est 
honnête  homme,  il  sera  content  de  moi...  Oui,  c'est  un  cœur  blessé, 

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I 


LE  JOURNAL   d'uNE  FEMME.  293 

un  cœur  saignant  que  je  lui  oflfre  ;  mais  un  cœur  pourtant  dévoué 
et  fidèle. 

25  août. 

J'ai  été  bien  inspirée.  —  Je  ne  veux  pas  pourtant  me  mentir  à 
moi-même.  Je  ne  suis  pas  heureuse  :  je  ne  peux  plus  l'être.  J'ai 
entrevu  un  bonheur  trop  grand,  trop  parfait,  pour  que  je  me  con- 
sole jamais  de  l'avoir  perdu.  —  Mais  enfin  l'obsession  de  cette 
pensée  unique  a  cessé;  ma  vie  a  retrouvé  un  but  et  un  avenir;  je 
me  suis  fait  un  devoir  qui  en  remplit  le  vide»  qui  m'occupe  et  qui 
m'attache.  C'est  une  tâche  attrayante  que  de  relever  peu  à  peu  une 
âme  désolée,  de  la  tirer  du  désespoir,  de  lui  rendre  la  paix  et  le 
sourire,  de  la  ramènera  la  soumission,  au  bonheur,  à  Dieu.  Voilà 
las  soins  auxquels  je  me  consacre  avec  un  intérêt  tendre  qui  croîtra 
sans  doute  chaque  jour  comme  l'afiection  d'une  mère  pour  son 
enfant  malade,  et  qui  ne  laissera  rien  regretter,  je  l'espère,  à  celui 
qui  en  est  l'objet. 

Dès  à  présent,  il  voit,  il  comprend  tout  ce  que  je  lui  donne,  et 
avec  quelle  sincérité.  Je  lui  en  dis  quelque  chose  :  il  devine  le  reste, 
et  il  paraît  heureux.  Gomme  je  m'en  étais  doutée,  notre  convention 
ne  tient  guère  :  il  insiste,  il  est  vrai,  pour  que  j'en  observe  les 
délais;  je  ne  résiste  pas,  mais  je  reste,  et  il  ne  s'en  plaint  pas.  Je 
crois  que  nous  nous  marierons  dans  quelques  semaines. 

Il  a  donc  fallu  confier  ce  grand  secret  à  Cécile  et  à  son  fiancé.  Je 
n'ai  rien  appris,  je  crois,  à  M.  d'Éblis;  il  m'a  dit  simplement  :  — 
Cela  est  digne  de  vous.  —  Quant  à  Cécile,  après  quelques  secondes 
de  complète  stupeur,  elle  est  entrée  dans  une  sorte  de  convulsion 
joyeuse  et  tendre  qui  dure  encore.  Nous  serons  cousines,  à  demi 
sœurs  :  c'était  son  rêve.  Et  puis,  elle  se  figure  que  ce  mariage  va 
resserrer  encore  notre  intimité,  que  nos  deux  existences  vont  pour 
ainsi  dire  se  confondre.  A  cet  égard,  elle  se  trompe;  elle  restera 
la  plus  chère  de  mes  amies;  mais  il  est  probable  que  nous  vivrons, 
pendant  quelque  temps  du  moins,  plus  séparées  que  par  le  passé. 
Le  découragement  avait  empêché  jusqu'à  présent  M.  de  Louvercy 
de  céder  aux  conseils  des  médecins,  qui  lui  recommandent  le  séjour 
du  midi  et  du  bord  de  la  mer.  Maintenant  il  veut  vivre.  J*ai  déjà 
parlé  d'un  établissement  à  Nice  pour  l'hiver,  et  j'ai  vu  qu'il  m'en 
savait  gré,  pour  plus  d'une  raison  peut-être. 

Je  ferme  ici  mon  livre  à  serrure,  pour  ne  le  rouvrir  jamais,  j'es- 
père. Je  pense  qu'une  fois  mariée  une  femme  ne  doit  plus  avoir 
d'autre  confident  que  son  mari.  —  Adieu  donc,  romanesque  et  pas- 
sionnée Charlotte! 

Octave  Feuillet. 

iLa  dernière  partie  au  prochain  n^) 

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FLORENCE 

DEPUIS  L'ANNEXION  AU  ROYAUME  D'ITALIE 


II 


l 


L'INSTITUT   DES   HAUTES  ÉTUDES.   LES   6RAMDS  TRAVAUX  PUBLICS 
ET  LA  8ITUATI0I  FIIAMCIÈ&E  DE  FLOREMGE. 


I.  Dell'  Istituto  tuperiort  di  studii  praiiet  e  di  perfaionamtnio  in  Firenze,  oturmiooi  e  pro- 
pose dell'  adtocato  OtUtio  Andrencci,  iii-8*,  Plonnce,  1910.  —  II.  ReltuUme  tull'  ordtna^ 
mnUo  ê  ampliammto  deW  UtUuto  superion,  letta  dal  comm.  Ubaldino  Penzzzi,  in-li,  Flo- 
rence^ 1814.  •—  III.  Assoeicizione  cottituzUmale  toseana.  Rapporlo  tulle  eondizioni  flnanziarie 
del  commune  di  Firenze,  Florence,  1877.  —  IV.  Mantelliai,  Tre  lettere  sut  easl  di  Firtnze, 
Borne,  1818.  —  Y.  La  quesUone  di  Firent,  tratUta  dal  depotalo  Adriano  Mari  ;  memoria 
e  allegati,  in-S*,  1818,  Florence.  —  YI.  BudgeU,  rapporta  de  la  commiaûon  da  badget,  pé- 
titiom  da  manidpe  de  Florence,  de  1818  A  1818. 


Il  y  aurait,  dans  ce  siècle  de  révolutions,  un  livre  curieux  et  pi- 
quant à  écrire  :  ce  serait  l'histoire  comparée  des  gouvememens 
provisoires  de  l'ancien  monde.  On  s'abstiendrait  de  passer  l'Océan  ; 
dans  les  républiques  de  l'Amérique  centrale  et  méridionale,  il  y  a 
trop  peu  de  différence  entre  le  provisoire  et  le  définitif.  L'historien 
aurait  assez  à  faire,  depuis  1789,  avec  les  gouvememens  provi- 
soires français,  belges,  allemands,  polonais,  autrichiens,  hongrois, 
italiens,  espagnols  et  autres.  A  tous,  il  reconnaîtrait  des  carac- 
tères communs  qui  s'expliquent  par  leur  origine,  la  révolte  contre 
les  pouvoirs  établis  ou  l'insurrection  contre  l'étranger.  L'irrégula- 
rité de  leur  naissance,  les  hasards  de  leur  composition  improvisée 
et  tumultuaire,  l'incertitude  de  leur  lendemain  les  condamnent  à 

(i)  Voyez  la  Hwm  du  l*'  mai. 

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FLORENCE  DEPUIS   L  ANNEXION.  295 

une  hâte  fiévreuse.  Héritant  de  situations  troublées  et  confuses,  ils 
professent  ou  ils  affectent  une  confiance  puérile  dans  reflîcacité 
des  solennels  exposés  de  principes  et  des  décrets  révolutionnaires  : 
ils  mettent  à  Tordre  du  jour  le  patriotisme  et  la  vertu ,  ils  pré- 
tendent guérir  en  une  heure  des  maux  qui  sont  l'œuvre  des 
siècles,  ils  croient  aux  remèdes  secrets  et  aux  panacées  humani- 
taires, ils  s'enivrent  de  leur  parole  ;  leur  autorité  soudaine  et  pré- 
caire leur  monte  à  la  tète.  Il  ne  dépend  d'ailleurs  point  d'eux  de 
méditer  et  de  se  recueillir.  Les  passions  qui  les  ont  poussés  au  pou- 
voir exigent  des  satisfactions  immédiates.  Le  parti  qui  triomphe 
sent  bien  que  ses  mandataires  ne  peuvent  pas  compter  sur  le  temps; 
pourquoi  leur  ferait-il  un  crédit  qui  ne  serait  qu'une  duperie? 
Ainsi  talonnés  sans  relâche  par  des  impatiences  et  des  défiances 
sans  cesse  renaissantes,  ces  malheureux  gouvememens,  malgré  le 
mérite  personnel  et  les  hautes  qualités  morales  de  quelques-uns  de 
leurs  membres,  s'usent  très  vite  dans  une  agitation  presque  tou- 
jours stérile.  Quand  ils  ne  disparaissent  pas  dans  quelque  catas- 
trophe tragique,  ils  ont  à  lutter  par  les  armes  contre  ceux  mêmes 
qui  les  acclamaient  quelques  semaines  plus  tôt,  ou  bien  c'est  la 
raillerie  qui  les  mine  et  les  ébranle.  Lorsque  sonne  peureux  l'heure 
de  céder  la  place  à  des  pouvoirs  réguliers,  les  tribuns  les  plus  po- 
pulaires, les  patriotes  les  plus  ardens  sont  souvent  à  tel  point 
discrédités  qu'il  ne  leur  reste  plus  qu'à  s'effacer  et  à  se  perdre  dans 
la  foule,  heureux  si  au  bout  de  quelques  années  on  leur  rend  jus- 
tice, on  leur  tient  compte  de  la  pureté  de  leurs  intentions,  des 
fautes  qu'ils  ont  évitées,  de  tout  le  mal  qu'ils  ont  empêché. 

Ces  caractères  communs,  Thistorien  les  trouverait,  plus  ou  moins 
marqués,  à  peu  près  partout;  mais  il  distinguerait  bien  vite,  entre 
ces  pouvoirs  de  même  titre  et  de  semblable  origine,  des  différences 
sensibles,  qui  tiennent  soit  aux  circonstances,  soit  aux  tempéra- 
mens  divers  des  pays  où  ils  sont  nés.  Pour  n'indiquer  ici  que  deux 
de  ces  nuances,  ce  serait  peut-être  en  France  qu'il  rencontrerait 
les  gouvememens  tout  à  la  fois  les  plus  honnêtes  et  les  plus  can- 
dides, les  plus  faciles  à  l'illusion,  les  plus  éloquens,  les  plus  pro- 
digues d'allocutions  brillantes  et  de  phrases  sonores.  Chez  les  Ita- 
liens au  contraire,  chez  ce  peuple  que,  jusqu'à  ces  dernières 
années,  nous  connaissions  et  nous  jugions  si  mal,  on  citerait  plus 
d'un  chef  issu  de  la  révolution  qui  est  resté  assez  maître  de  lui- 
mèrae,  assei  avisé  d'esprit,  assez  sobre  de  proclamations  et  de  pro- 
messes pour  que  sa  popularité  ait  survécu  à  sa  dictature  éphémère 
et  que  son  œuvre  n'ait  pas  été  emportée  par  une  violente  réaction. 
Ce  n'est  pas,  est-il  besoin  de  le  dire?  à  Garibaldi  que  nous  son- 
geons. Dans  le  royaume  des  Deux-Siciles,  le  hardi  conquérant  s'est 
livré  à  une  véritable  débauche  de  paroles  imprudentes  et  pom- 


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296  REYUE  D£S  DEUX  MONDES. 

peuses,  de  décrets  souvent  enfantins,  parfois  dangereux.  Quand  il 
a  fait  hommage  de  sa  conquête  à  Victor-Emmanuel,  le  temps  pres- 
sait; on  ne  sait  ce  qui  serait  advenu  des  provinces  méridionales  si 
Garibaldi  et  ses  colljJ)orateurs  n'avaient  en  toute  hâte  remis  le  pou- 
voir à  une  administration  plus  capable  de  rassurer  les  intérêts, 
d'arrêter  des  vengeances  qui  pouvaient  sembler  légitimes,  et  de 
garantir  la  paix  intérieure.  Ceux  auxquels  nous  pensons,  sans  même 
remonter  jusqu'au  sage  et  noble  Manin,  ce  sont  les  hommes  d'état 
dont  l'habile  conduite  sut,  après  Villafranca  et  le  traité  de  Zurich, 
rattacher  au  royaume  subalpin,  malgré  toutes  les  difficultés  du  de- 
dans et  du  dehors,  l'Italie  centrale  tout  entière,  c'est  Farini  dans 
l'Emilie,  c'est  surtout,  en  Toscane,  Ricasoli,  le  baron  de  fer^  comme 
on  l'avait  surnommé  à  Florence. 

Nous  n'avons  point  à  rappeler  ici  comment,  malgré  les  regrets 
et  les  résistances  de  la  diplomatie  française,  malgré  l'ardente  op- 
position de  patriotes  aussi  justement  respectés  que  Montanelli,  la 
persévérance  et  la  froide  énergie  de  Ricasoli  surent  conduire  la 
Toscane  au  plébiscite  du  mois  de  mars  1860,  où  l'annexion  au 
royaume  d'Italie  fut  demandée  par  360,775  votans  sur  386,AA5.  Ce 
que  nous  tenons  à  constater,  c'est  que,  pendant  sa  courte  durée,  un 
peu  moins  d'un  an,  ce  gouvernement  de  transition  eut  assez  de 
liberté  d'esprit  pour  concevoir  la  pensée  de  plusieurs  des  fonda- 
tions qui  devaient  compenser  ce  que  Florence  perdait  au  départ  des 
grands-ducs.  Plus  de  cour,  un  palais  vide;  hier  encore  capitale 
d'un  état  souverain,  Florence  tombait  au  rang  de  simple  ville  de 
province.  Pour  la  dédommager,  il  fallait  des  institutions  qui,  de 
quelque  manière,  rendissent  à  la  noble  cité  la  position  éminente 
dont  semblait  devoir  la  dépouiller  cette  déchéance  au-devant  de  la- 
quelle il  lui  plaisait  de  courir,  dans  l'intérêt  de  cette  Italie  une  et 
forte  dont  la  grande  image  commençait  à  se  dessiner  sous  les  yeux 
de  l'Europe  surprise  et  encore  incrédule.  L'idée  nationale,  en  tra- 
vail d'enfantement,  exigeait  de  tous,   des  individus  comme  des 
cités  et  des  peuples  de  l'Italie,  un  sacrifice  complet  et  sans  arrière- 
pensée.  Cette  abdication,  Florence  la  signerait  de  bonne  grâce  et 
sans  marchander.  Elle  était  engagée  par  son  passé;  de  Dante  et  de 
Machiavel  à  Niccolini,  encore  vivant  (1),  n'étaient-ce  pas  les  grands 
Florentins  qui  avaient  le  plus  contribué  à  faire  naître  et  à  entretenir 
dans  l'âme  inquiète  de  l'ItaUe  morcelée  cette  aspiration  et  ce  rêve 
qui  soudain  prenaient  corps,  par  un  concours  imprévu  de  circon- 
stances heureuses  ?  Avant  d'entrer  dans  le  domaine  des  faits, 
l'unité  nationale  n'avait-elle  pas  été  comme  ébauchée  sous  les 

(1)  Voyez,  dans  la  Rmm$  du  15  juillet  1806,  Tétude  de  M.  de  Mazade  sur  Niccolini 
et  la  vie  toscane. 


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FLORENCE  DEPUIS   L  ANNEXION.  W7 

voûtes  de  Santa-Croce,  dans  cette  église  où  reposaient  les  uns 
auprès  des  autres,  sans  distinction  d'origine,  les  plus  illustres 
morts  de  toute  l'Italie? 

Cependant,  tout  en  accomplissant  ce  sacrifice,  il  convenait  de 
tQut  disposer  pour  en  atténuer  les  fâcheux  effets,  pour  concilier 
les  intérêts  de  Florence  et  ceux  de  l'Italie.  C'est  ce  que  comprit 
tout  d'abord  le  gouvernement  provisoire.  Pénétré  de  la  responsa- 
bilité qu'il  assumait,  il  chercha  les  moyens  d'attirer  dans  les  murs 
de  Florence  un  nouveau  courant  de  visiteurs  empressés  et  respec- 
tueux, de  la  refaire  ce  qu'elle  avait  été  déjà  plusieurs  fois,  le  ren- 
dez-vous des  esprits  les  plus  cultivés  de  l'Italie,  un  foyer  de  chaleur 
et  de  lumière.  Le  dernier  grand-duc  avait  commencé  la  restaura^ 
lion  du  palais  du  podestat  sans  autre  intention  que  de  préserver  de 
la  ruine  un  curieux  monument  de  l'ancienne  architecture  toscane; 
ce  fut  son  successeur  intérimaire  qui  eut  l'idée  d'y  établir  ce  Muêée 
national  dont  nous  avons  tâché  de  faire  ressortir  l'intérêt  et  l'im- 
portance. C'est  au  même  régime  qu'il  faut  •eporter  l'honneur 
d'avoir  voulu  rendre  à  Florence  ce  qui  lui  manquait  depuis  long- 
temps, une  école  de  haut  enseignement  où  ceux  qui  fréquentaient 
ses  musées,  ses  bibliothèques  et  ses  archives  pussent  apprendre  i 
tirer  parti  de  toutes  ces  richesses. 

De  la  même  époque  date  aussi  le  premier  projet  de  quelques- 
uns  des  grands  travaux  qui,  depuis  une  quinzaine  d'années,  ont 
embelli  et  agrandi  Florence  ;  mais  la  fureur  des  constructions  n'a 
commencé  que  plus  tard,  quand  Florence  fut  devenue  capitale  du 
royaume.  Il  en  coûte  d'ailleurs  plus  cher  pour  remuer  des  terres  et 
de  la  pierre  que  pour  éveiller  et  nourrir  les  intelligences;  ingé- 
nieurs et  architectes  expédient  les  millions  autrement  vite  que  les 
professeurs  les  mieux  rétribués,  que  les  antiquaires  et  les  savans 
les  plus  jaloux  d'enrichir  les  galeries  ou  les  cabinets  et  les  labora- 
toires confiés  à  leurs  soins.  Florence  aurait  pu,  sans  compromettre 
ses  finances,  faire  la  part  aussi  belle  à  ce  noble  laxe  de  l'esprit; 
elle  eût  même  doublé  les  dépenses  qui  figurent  de  ce  chef  à  son 
budget  qu'elle  ne  se  fût  point  encore  exposée  à  la  faillite.  Ce  qui 
la  épuisée,  c'est  cette  maladie  que  l'on  a  appelée  \h fièvre  dumoel- 
lon^  maladie  qui,  du  Paris  impérial,  s'est  répandue  dans  l'Europe 
entière  et  a  plus  ou  moins  atteint  presque  toutes  les  grandes  villes 
du  continent. 

I. 

Par  un  décret  en  date  du  22  décembre  1859,  le  gouvernement 
provisoire  toscan,  sur  la  proposition  du  marquis  Ridolfî,  ministre 
de  l'instruction  publique,  décidait  la  fondation  à  Florence  d'un  in- 


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298  KEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

stitut  de  hautes  études  pratiques  et  de  perfectionnement  {htituto 
superiore  di  studii  pratici  e  di  perfezionamento).  A  l'appui  de 
cette  décision,  le  ministre  pouvait  invoquer  des  souvenirs  qui,  pour 
remonter  à  une  époque  déjà  lointaine,  n'en  étaient  pas  moins  res- 
tés présens  à  la  mémoire  des  patriotes  florentins.  L'établissement  à 
Florence  d'un  centre  d'enseignement  supérieur  n'était  point  une 
nouveauté  sans  précédens;  c'était  au  contraire  la  réalisation  d'une 
pensée  qu'avait  conçue  la  république  florentine  dans  le  cours  de  ce 
grand  siècle  où  son  génie  avait  enfanté  presqu'à  la  fois  la  Divine 
Comédie  de  l'Alighieri,  le  dôme  d'Arnolfo  di  Gambie,  les  pein- 
tures de  Giotto.  On  a  conservé  le  texte  des  considérans  par  lesquels 
la  seigneurie  justifiait  en  1321  le  projet  de  cette  création  :  on  y 
sent  le  même  amour  du  grand,  on  y  reconnaît  la  même  largeur  de 
vues,  on  y  entend  retentir  le  même  accent  libre  et  fier  que  dans  le 
fameux  décret  de  1296  par  lequel  la  république  avait  décidé  la  re- 
construction de  la  cathédrale  et  avait  ordonné  à  l'architecte  «  d'y 
déployer  la  plus  h^ute  et  la  plus  somptueuse  magnificence  qui  se 
pût  mventer,  de  manière  que  toute  l'industrie  et  toute  la  puissance 
des  hommes  ne  pussent  faire  église  ni  plus  belle  ni  plus  grande,  » 

La  nouvelle  université  [studium  florentinum)  s'organisa  donc, 
vers  le  milieu  du  xiv*  siècle,  sur  le  modèle  de  l'université  de  Bolo- 
gne, la  plus  ancienne  de  l'Italie.  Toute  la  science  du  temps  y  fut  re- 
présentée par  des  maîtres  dont  plusieurs  ont  laissé  un  nom  célèbre. 
Ce  fut  là  que,  pour  la  première  fois  en  Occident  depuis  la  chute  de 
l'empire  romain,  le  grec  fut  enseigné  dans  une  chaire  publique;  en 
1360,  Léonce  Pilate,  engagé  tout  exprès  sur  la  recommandation  de 
Boccace,  vint  expliquer  à  Florence  le  textç  d'Homère  pendant  que 
Boccace  lui-même  y  commentait  la  Divine  Comédie.  De  1429  à 
1435,  Philelphe  avait  là  jusqu'à  400  auditeurs;  dans  la  semaine,  il 
leur  expliquait  les  auteurs  grecs  et  latins ,  et  tel  était  le  zèle  des 
élèves  et  du  maître,  que  celui-ci  donnait  parfois  jusqu'à  trois  leçons 
par  jour;  le  dimanche,  il  interprétait  le  poème  de  Dante  dans  l'é- 
glise même  de  Sainte-Marie-des-Fleurs.  Un  peu  plus  tard,  Marsile 
Ficin  enseignait  la  philosophie  platonicienne  avec  un  aussi  brillant 
succès. 

En  1451,  l'université  florentine  comptait  42  professeurs,  mais 
vers  la  fin  du  xv*  siècle  et  dans  toute  la  première  moitié  du  siècle 
suivant  la  vie  de  la  république  fut  si  agitée  et  si  précaire,  si  trou- 
blée par  les  vicissitudes  de  la  politique  italienne  et  par  les  luttes 
des  partis  que  bien  souvent  la  seigneurie  ne  sut  pas  trouver  dans 
sa  caisse  les  2,500  florms  d'or  qu'exigeaient  les  dépenses  courantes 
de  l'université.  11  arrivait  alors  que  les  professeurs  n'étaient  pas 
remplacés;  certames  chaires  restaient  vacantes,  ce  qui  suspendait 
ou  tout  au  moins  ralentissait  la  vie  universitaire.  Cependant,  mal- 

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I 


FLORENCfi  DEPUIS  l' ANNEXION.  209 

gré  ces  embarras,  Florence  ne  pouvait  se  résoudre  à  s'eflFacer  de- 
yant  Pise,  à  lui  céder  la  gloire  d'appeler  et  de  retenir  dans  ses 
murs,  autour  de  maîtres  célèbres,  la  jeunesse  italienne;  ne  fût-ce 
que  par  jalousie,  elle  recommençait  toujours,  entre  deux  crises,  à 
s'occuper  de  son  université,  elle  tentait  de  détourner  à  son  profit  le 
courant  qui  portait  les  étudians  vers  les  écoles  de  Pise,  plus  an- 
ciennes que  celles  de  Florence.  Après  la  dernière  révolte  de  Pise 
contre  la  suprématie  florentine  en  1497,  l'école  de  Pise  fut  même 
fermée  par  les  vainqueurs  et  le  resta  pendant  plus  de  cinquante 
ans;  les  cours  en  avaient  d'abord  été  transférés  à  Prato,  puis  ils 
s'étaient  fondus  avec  ceux  de  Florence. 

Les  choses  allèrent  ainsi  jusqu'au  moment  où  Pise  et  Florence  se 
virent  réunies,  dans  une  même  servitude,  sous  le  sceptre  des  Mé- 
dicis,  devenus  souverains  héréditaires  de  toute  la  Toscane.  L'intérêt 
du  prince  était  de  ne  pas  laisser  Pise  mourir  tout  à  fait  ;  peut-être 
aussi  trouvait-il  avantage  à  éloigner  de  sa  capitale  un  élément  tou- 
jours remuant,  la  jeunesse  universitaire.  On  nattait  pas  encore  as- 
sez loin  des  dernières  convulsions  de  la  liberté  florentine  pour  que 
l'esprit  républicain  d'autrefois  ne  pût  se  réveiller  par  accès  à  Flo- 
rence. A  Pise,  les  étudians  seraient  plus  faciles  à  surveiller;  dans 
ces  rues  vides  et  mornes,  leurs  cris,  s'ils  en  poussaient,  resteraient 
sans  écho. 

Cosme,  premier  grand-duc,  rétablit  donc  en  1543  l'université  de 
Pise  dans  tous  ses  honneurs  et  privilèges  séculaires  ;  Florence  ne 
garda  que  quelques  cours  de  théologie,  de  lettres  italiennes,  latines 
et  grecques.  Dans  la  seconde  moitié  du  dernier  siècle,  la  dynastie 
de  Lorraine  ajouta  plusieurs  chaires.  Ainsi  Léopold  fonda  à  Flo- 
rence un  enseignement  élémentaire  du  droit  pour  les  aspirans  aux 
emplois  inférieurs  de  la  magistrature  et  de  l'administration.  11  y 
eut  aussi  des  cours  de  philosophie  morale,  d'histoire  sacrée  et  pro- 
fane, de  botanique,  de  mathématiques  ;  d'autres  s'ouvrirent  à  l'aca- 
démie des  beaux-arts.  Tous  ces  cours  ne  formaient  point  un  sys- 
tème complet  et  régulier  d'études  universitaires,  couronnées  par  la 
collation  de  grades;  cependant,  malgré  cette  absence  de  sanction, 
malgré  les  lacunes  et  les  variations  de  ses  cadres,  cet  enseignement 
dut  contribuer  à  entretenir  chez  les  Florentins  le  goût  des  choses  de 
l'esprit,  à  leur  conserver  le  droit  de  passer,  jusqu'à  ces  derniers 
temps,  pour  les  plus  intelligens  et  les  plus  cultivés  de  tous  les  Ita- 
liens. 

Ces  cours  étaient  destinés  à  tous  ceux  qui  voulaient  compléter 
leur  instruction  générale;  sur  la  proposition  du  savant  bibliothé- 
caire de  la  Laurentienne ,  Bandini,  Léopold  en  fonda  d'autres  d'un 
caractère  tout  scientifique  et  tout  spécial.  La  bibliothèque  Lauren- 
tienne était  une  des  plus  riches  de  l'Europe  en  manuscrits  orien- 

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300  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

taux;  mais,  faute  d'orientalistes,  ces  trésors  ne  profitaient  à  per- 
sonne. Un  prélèvement  opéré  sur  les  bénéfices  ecclésiastiques  fournît 
les  fonds  nécessaires  pour  rétribuer  de  nouveaux  professeurs;  ce 
furent  des  bénédictins  de  Vallombreuse  qui  durent  enseigner  le 
grec,  l'hébreu,  l'arabe  et  le  syriaque.  On  voulut  ainsi  préparer  des 
érudits  capables  de  faire  honneur  à  la  bibliothèque  dont  le  soin  leur 
serait  confié.  Le  catalogue  du  fonds  oriental  avait  été  rédigé  et  im- 
primé en  17&2  par  un  des  Âssemani  :  il  y  aurait  à  le  tenir  au  cou- 
rant; de  plus,  il  conviendrait  d'expliquer  et  de  publier  les  plus  cu- 
rieux de  tant  de  textes  inédits.  Nulle  part  on  n'était  mieux  placé 
qu'à  Florence  pour  remplir  cette  tâche  ;  on  y  possédait  une  admi- 
rable suite  de  caractères  orientaux,  celle  qui  avait  été  fondue  à  Rome 
en  1630  par  les  ordres  du  cardinal  Ferdinand  de  Médicis. 

Les  académies,  avec  l'émulation  qu'elles  excitent  et  l'échange 
d'idées  qu'elles  provoquent,  contribuèrent  aussi  à  compenser,  pour 
Florence,  la  perte  de  son  université.  On  peut  regarder  comme  la 
première  société  Savante  qui  se  soit  fondée  en  Europe  ce  groupe 
d'adorateurs  du  génie  antique  et  de  la  philosophie  platonicienne  qui 
se  réunissait  à  jours  fixes  dans  la  villa  médicéenne  de  Careggi  ; 
Marsile  Ficin  en  était  le  président  naturel,  et  Laurent  le  Magnifique 
prenait  un  vif  plaisir  à  partager  ces  entretiens  et  ces  discussions. 
Ces  conversations,  qui  se  poursuivaient  pendant  de  longues  heures 
sous  les  cyprès  et  les  chênes  verts  d'une  maison  de  campagne  flo- 
rentine, rappelaient  en  efiet  celles  qui  s'étaient  tenues  jadis  au  bord 
du  Céphise  attique,  sous  ces  peupliers  et  ces  platanes  dont  Sophocle 
a  chanté  la  fraîche  verdure.  Le  souvenir  des  jardins  d'Académos 
n'avait  ici  rien  de  déplacé;  mais  il  a  fallu  cette  puissance  d'appro- 
priation dont  tous  les  idiomes  ont  le  secret  pour  que  ce  même 
terme  en  vint  à  désigner  dans  toutes  les  langues  de  l'Europe  des  as- 
sociations qui  n'eurent  bientôt  plus  qu'un  rapport  très  lointain  avec 
l'illustre  modèle  que  s'était  proposé,  dans  son  enthousiasme  naïf, 
l'académie  platonicienne  des  Médicis.  Celle-ci  fut  dispersée  et  dé- 
truite par  les  troubles  de  Florence  en  1521;  mais  l'idée  et  le  goût 
ne  s'en  perdirent  pas.  Elle  eut  des  héritières  :  Y  Académie  florentine^ 
à  laquelle  en  1542  Cosme  !•'  remettait  l'autorité,  les  honneurs,  les 
privilèges  et  les  émolumens  qui  avaient  appartenu  jusqu'alors  au  rec- 
teur de  l'université;  plus  tard  V Académie  de  la  Cruscaj  en  1582, qui 
se  chargea  tout  particulièrement  d'étudier  et  de  perfectionner  la 
langue  italienne.  La  Toscane,  sur  ces  entrefaites,  avait  produit  Gali- 
lée; c'était  à  Florence  qu'il  avait  passé  toute  la  dernière  moitié  de  sa 
vie,  et  il  y  laissait  des  élèves  distingués.  Ceux-ci,  sous  le  patronage 
du  cardinal  Léopold  de  Médicis,  fondèrent  en  1657  Y  Académie  del 
Cimetito^  dont  la  carrière  fut  courte,  mais  brillante.  Comme  l'Acadé- 
mie de  la  Crusca  avait  précédé  l'Académie  françùse,  l'Académie  del 


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FLORENCE  DEPUIS  L'âNNEXION,  301 

Cimento  fraya  la  voie  à  notre  Académie  des  sciences  et  à  la  Société 
royale  de  Londres.  Un  cabinet  de  physique  fut  formé  et  doté  des 
meilleurs  appareils,  des  instrumens  les  plus  exacts  que  l'on  connût 
alors;  de  belles  expériences  furent  exécutées  et  firent  sensation  dans 
toute  l'Europe  savante. 

Après  la  dissolution  de  cette  académie,  amenée  par  l'éloignement 
de  son  protecteur  et  par  des  jalousies  intérieures,  l'esprit  qui  l'avait 
suscitée  ne  périt  pas  à  Florence  ;  il  y  fut  représenté,  dans  le  cours 
du  siècle  suivant,  par  une  société  de  botanique^  à  laquelle  Voltaire 
tint  à  honneur  d'être  associé  ;  il  le  fut  par  Y  Académie  des  Géorgo- 
philesy  dont  les  recherches  et  les  travaux  contribuèrent  beaucoup 
à  cette  prospérité  agricole  et  économique  dont  la  Toscane  fut 
si  fière  sous  le  règne  de  Léopold  ;  il  le  fut  surtout  par  le  Musée 
de  physique  et  d'histoire  naturelle^  dont  les  premiers  élémens 
avaient  été  réunis  par  les  Médicis,  mais  qui  ne  prit  tout  son  déve- 
loppement que  sous  les  princes  de  la  maison  de  Lorraine.  Ce  fut 
alors  que,  par  de  nouvelles  acquisitions  et  par  un  classement  scien- 
tifique tel  que  le  comportait  le  temps,  cette  collection  fut  mise  en 
état  de  rendre  service  à  tous  ceux  qu'intéressaient  les  choses  de  la 
nature.  Une  des  séries  que  l'on  y  remarquait  le  plus,  c'était  celle 
des  pièces  anatomiques  en  cire  colorée,  dont  le  secret  avait  été 
apporté  en  Toscane  par  un  habile  modeleur  sicilien,  Giulio  Zummo; 
continués  et  dirigés  à  Florence  par  de  savans  chirurgiens,  ces 
travaux  avaient  fini  par  doter  le  musée  d'une  suite  riche  et  curieuse. 
Rien  d'analogue,  paralt-il,  n'existait  alors  dans  les  galeries  de 
l'étranger. 

Léopold  avait  fondé  un  observatoire;  les  jésuites  en  avaient  un 
autre  qui,  après  la  suppression  de  leur  ordre,  devint  propriété  de 
l'état.  Le  testament  d'un  savant  jésuite,  le  père  Ximénès,  Sicilien 
qui  s'était  établi  à  Florence,  avait  assuré  les  fonds  nécessaires  pour 
la  création  et  l'entretien  de  deux  chaires,  l'une  d'astronomie,  l'autre 
d'hydraulique.  Les  titulaires  en  furent  désignés  en  1786  ;  le  même 
fonds  permettait  d'acheter  tous  les  livres  et  tous  les  instrumens  né- 
cessaires. Les  ressources  que  fournissait  cette  riche  dotation  avaient 
donné  à  Léopold  l'idée  de  s'en  servir  pour  reconstituer  l'Académie 
del  Cimente  et  pour  faire  du  musée  un  centre  de  haut  enseignement 
scientifique.  Le  départ  de  Léopold,  appelé  à  régner  sur  l'Autriche, 
puis  les  guerres  de  la  révolution  ajournèrent  tous  ces  projets;  ils 
ne  coHMnencèrent  à  se  réaliser  qu'en  1807,  pendant  la  courte  durée 
du  royaume  d'Étrurie.  Alors  sbc  chaires  furent  établies  au  musée, 
pour  l'astronomie,  la  physique,  la  chimie,  l'anatomie  comparée, 
la  botanique,  la  géologie  et  minéralogie.  Encore  contrarié  par  le 
jnalheur  des  temps,  cet  établissement  reprit  une  nouvelle  vie  sous 
la  dynastie  lorraine,  après  la  restauration  de  181A;  il  eut  des  pro- 


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302  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

fesseurs  éminens,  comme  Nobili  pour  la  physique,  Parlatore  pour 
la  botanique,  Âmici  pour  l'astronomie.  Avec  ce  dernier,  l'obs^- 
vatoire  de  Florence  fit  d'importantes  observations  et  de  belles  dé- 
couvertes. 

Gomme  les  autres  facultés,  la  faculté  de  médecine  avait  été  trai^* 
férée  à  Pise  en  lôAS  ;  mais  Florence  avait  gardé  ce  dont  ne  pouvait 
la  dépouiller  aucune  volonté  prindëre ,  des  hôpitaux  comme  en 
possèdent  seules  les  grandes  cités  populeuses,  conune  n'en  pouvaient 
offrir  ni  Pise  ni  Sienne,  villes  d'université,  Florence  avait  surtout 
son  hôpital  général  de  Sainte-Marie-Nouvelle,  un  des  plus  vastes  et 
des  plus  beaux  établissemens  de  ce  genre  qu'il  y  eût  en  Europe,  celui 
peut-éire  dont  l'organisation  commença  le  plustôt  à  se  rapprocher 
de  ce  qui  nous  semble  aujourd'hui  le  type  normal  du  service  hos- 
pitalier. Un  des  traits  qui  le  distinguèrent  tout  d'abord  ce  fut  l'im- 
portance qu'y  prit  et  les  fruits  qu'y  porta  l'enseignement  clinique; 
nulle  part  on  ne  trouverait  une  suite  plus  ancienne  et  plus  riche 
d'observations  médicales  recueillies  sous  la  dictée  des  maîtres  et 
conservées  avec  soin  par  une  longue  série  d'élèves  apprentis 
{apprendisti)^  comme  on  les  appelait,  et  de  médecins  assistans 
{astanti).  Il  y  avait  là  déjà  des  habitudes  prises,  des  traditions 
créées;  en  1789  un  règlement  de  Léopold  vint  leur  donner  force  de 
loi  en  astreignant  tout  élève  en  médecine  ou  en  pharmacie  des  uni- 
versités toscanes  à  un  stage  de  deux  années  dans  les  hôpitaux  flo- 
rentins. Les  cliniques  de  ces  hôpitaux,  complétées  par  quelques 
cours  spéciaux,  par  les  leçons  de  l'amphithéâtre  et  par  la  pratique 
de  la  dissection,  constituaient  ce  que  le  décret  appelait  F  école  flo- 
rentine. C'était  l'université  qui  conférait  ce  que  l'on  nomme  en 
Italie  la  laurea^  c'est-à-dire  le  grade  académique,  le  titre  de  docteur; 
mais  pour  avoir  la  permission  d'exercer  la  profession  de  médecin, 
pour  être  inscrit  dans  le  collège  des  médecins  et  chirurgiens  ou 
dans  celui  des  pharmaciens,  il  était  indispensable  d'obtenir  les  cer- 
tificats qui  prouvaient  que  l'on  avait  accompli  ce  stage  dans  les 
conditions  voulues  d'assiduité  et  de  progrès.  C'était  ainsi  au  corps 
médical  des  hôpitaux  de  Florence  qu'il  appartenait  de  prononcer  en 
dernier  ressort  siu-  les  candidats  qui  avaient  été  chercher  à  Pise 
l'enseignement  théorique. 

Les  règlemens  de  1840  et  de  1844  avaient  encore  confirmé  et 
développé  cette  organisation  ;  ils  avaient  porté  à  quatre  le  nombre 
des  années  de  stage  que  l'on  devait  faire  dans  les  hôpitaux  floren- 
tins; ils  avaient  aussi  créé  plusieurs  cours  à  l'usage  des  étudians. 
L'ensemble  de  ces  cliniques  et  de  ces  cours  formait  ce  que  l'on 
avait  appelé,  dans  la  langue  administrative,  la  section  enseignante 
de  V  Université  de  Pise.  Cette  section  avait  des  collections  propres, 
musées  pathologique,  physiologique^  micrographique,  elle  avait  ses 


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FLOHENCE  DEPUIS   l' ANNEXION,  SOS 

laboratoires,  où  se  faisaient  toutes  les  analyses,  où  se  poursuivaient 
toutes  les  recherches  demandées  par  les  maîtres.  Quant  aux  cada- 
vres, ils  étaient  fournis,  en  nombre  suffisant,  par  les  hôpitaux  d'une 
ville  de  180,000  âmes.  Il  y  avait  progrès  depuis  le  temps  où,  vers 
1580,  le  grand-duc  François  P*",  dans  sa  sollicitude  pour  l'école,  qui 
voulait  disséquer,  avait  promis  de  lui  fournir  tous  les  ans  un  con- 
danmé  à  mort  (1). 

Ainsi,  depuis  môme  qu'elle  avait  perdu  son  université,  Florence 
n'avait  pas  cessé  de  garder  ou,  grâce  aux  vues  éclairées  de  ses 
princes,  elle  avait  reconquis  et  groupé  presque  tous  les  élémens 
d'un  enseignement  supérieur  pourvu  de  ces  instrumens  et  de  ces 
matériaux  nécessaires  que  fournissent  les  bibliothèques  et  les  ar- 
chives, les  musées,  les  cabinets  de  physique  et  les  laboratoires,  les 
grands  établissemens  hospitaliers.  Sous  des  noms  et  sous  des 
formes  qui  n'avaient  cessé  de  varier,  elle  possédait  ainsi  conune 
l'ébauche  et  le  noyau  de  ce  que  nous  appellerions  une  faculté  de 
droit,  une  faculté  des  lettres,  une  faculté  des  sciences,  une  faculté  de 
médecine  ;  mais  aucun  lien  ne  rattachait  l'un  à  l'autre  ces  élémens 
épars.  Cette  dispersion  même  et  cette  instabilité  diminuaient  beau- 
coup les  heureux  effets  que  l'on  aurait  cru  pouvoir  attendre  d'une 
telle  accumulation  de  ressources  et  des  leçons  de  maîtres  souvent 
fort  distingués.  C'est  à  ce  mal  que  le  gouvernement  provisoire  vou- 
lut remédier  en  créant  un  large  cadre  où  tous  ces  élémens  se 
trouveraient  rapprochés  et  réunis,  où  ils  seraient  encore  fortifiés 
et  fécondés  par  les  rapports  qui  s'établh-aient  entre  eux  et  par  la 
fondation  de  chaires  nouvelles,  exigées  par  les  besoins  de  la  science 
en  progrès. 

Le  décret  de  1859  divisait  l'institut  en  quatre  sections,  étudesde 
droit  {studii  legali)^  sciences  physiques  et  naturelles  {srienze  fisiche 
e  naturali)y  philosophie  et  philologie  {filosofia  e  filologxa),  enfin 
études  de  médecine,  de  chirurgie  et  de  pharmacie  {sezione  medico^ 
chirurgica  di  Santa  Maria  nuova).  D'après  les  considérans  du  dé- 
cret et  les  idées  que  développa  le  ministre  dans  son  discours  d'ou- 
verture le  2S  janvier  1860,  voici  quelle  était  la  pensée  dont 
s'étaient  inspirés  les  fondateurs  de  la  nouvelle  école. 

L'ordre  des  études  universitaires  est  établi  partout  en  vue  d'un 
diplôme  à  conquérir  et  d'une  profession  à  exercer.  Les  examens  en 
suite  desquels  est  conféré  ce  diplôme  sont  combinés  de  manière 
que  la  société  soit  assurée  de  trouver  chez  tous  ceux  qui  s'enga- 
geront  dans  les  carrières  dites  libérales  un  minimum  de  connais- 
sances spéciales,  par  lequel  on  se  sente  garanti  contre  les  consé- 
quences dangereuses  d'erreurs  trop  grossières  commises  par  le 
magistrat,  le  professeur,  le  médecin,  l'ingénieur,  par  les  hommes 

(i)  Galazd,  Storia  M  gran-ducato,  Ut.  IV,  ch.  50. 

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30A  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

dont  le  titre  suffit  à  commander  une  certaine  confiance.  L'ensei- 
gnement de  ce  que  nous  nommons  les  facultés  s'en  tient  donc 
d'ordinaire  aux  parties  de  la  science  qui  comportent  d'utiles  et 
faciles  applications;  il  ne  se  charge  pas  non  plus  de  rompre  à  la 
pratique  ceux  qui  auront  bientôt  les  leçons  de  l'expérience.  Il  ne 
saurait  donc  guère  faire  une  place  aux  théories  encore  incertaines 
et  discutées,  ni  à  celles  qui,  par  suite  de  leur  complication,  ne  peu- 
vent être  comprises  que  d'un  petit  nombre  d'esprits  préparés  par 
une  discipline  spéciale.  Obligé  de  se  mettre  à  la  portée  des  intelli- 
gences moyennes  et  de  les  conduire  dans  un  temps  donné  jusqu'au 
seuil  de  la  carrière  désirée,  il  ne  peut  leur  offrir  que  des  idées  qui 
soient  tout  ensemble  admises  par  tous  et  aisées  à  saisir,  pour  tout 
dire  en  un  mot,  que  la  science  faite,  dans  ce  qu'elle  a  de  plus  gé- 
néral, de  plus  uni  et  de  plus  accessible. 

Cependant,  à  côté  de  la  science  faite,  il  y  a  la  science  qui  se  fait, 
et  c'est  de  beaucoup  la  plus  intéressante;  c'est  elle  qui  ouvre  à 
l'esprit  le  domaine  illimité  du  possible,  que  ses  hypothèses  et  ses 
intuitions  hardies  illuminent  d'éclairs  soudains  et  brillans.  Au-des- 
sus des  théories  qui  se  répètent  d'année  en  année,  dans  tous  les 
cours  de  tous  les  pays,  et  qui  sont  ainsi  devenues  comme  les  lieux 
communs  de  l'enseignement  supérieur,  il  y  a,  dans  l'ordre  des 
sciences  exactes,  ces  sommets  des  hautes  mathématiques  d'où  l'œil 
embrasse  sans  effort,  dans  tous  leurs  détails,  les  provinces  et  les 
cantons  des  régions  inférieures.  Il  y  a  de  même,  dans  les  sciences 
historiques  et  philologiques,  ces  procédés  de  comparaison  et  de 
critique,  ces  méthodes  délicates  et  fines  qui  fournissent  les  moyens 
de  contrôler  les  doctrines  courantes  et  qui  enseignent  à  dégager  la 
vérité  des  témoignages  contradictoires  et  de  la  multitude  confuse 
des  faits  ou  du  moins  à  la  serrer  de  plus  en  plus  près,  par  de 
lentes  et  sûres  approches.  De  pareilles  études,  de  telles  recherches 
ne  pourront  jamais  attirer  et  retenir  qu'un  bien  petit  nombre  de 
jeunes  gens;  elles  exigent  une  vocation  toute  spéciale,  une  passion 
sincère,  et  du  loisir  ;  elles  veulent  de  plus,  pour  être  cultivées 
avec  fruit,  l'institution  de  cours  spéciaux  où  le  professeur  soit  aussi 
indépendant  que  l'élève  des  préoccupations  et  des  nécessités  d'un 
examen  à  préparer;  elles  réclament  enfin  tout  un  appareil  d'instru- 
mens  de  travail  libéralement  placés  à  la  disposition  de  cette  labo- 
rieuse élite.  Ceux  qui  s'engagent  dans  cette  voie,  on  ne  saurait  le 
leur  dissimuler,  font  un  sacrifice  ;  au  point  de  vue  de  la  fortune  et 
des  honneurs,  ils  doivent  se  résigner  d'avance  à  se  voir  dépassés 
par  ceux  de  leurs  contemporains  qui  se  hâtent  d'atteindre  un  but 
professionnel.  La  société  profitera  tôt  ou  tard  de  ces  investigations 
patientes  et  désintéressées;  il  n'est  pas  en  effet  d'invention  scienti- 
fique, si  spéculative  qu'elle  paraisse  aux  esprits  superficiels,  qui 

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FLOBENCE  DEPUIS  L*ANNEXION.  305 

n'aboutisse  un  jour  à  quelque  application  pratique,  qui  ne  conduise 
à  quelque  prc^rès  matériel.  En  attendant,  Térudit  ou  le  savant  et 
les  disciples  qu'ils  groupent  autour  d'eux  ne  demandent  aux  pou- 
voirs publics  qu'une  seule  faveur,  l'assurance  d'être  pourvus  des 
moyens  qui  leur  sont  nécessaires  afin  de  poursuivre  leurs  travaux, 
la  certitude  de  n'être  point  arrêtés  à  chaque  pas  par  le  manque  de 
ressources.  Comme  la  vertu,  la  sainte  curiosité  trouve  sa  récom- 
pense en  elle-même;  elle  la  trouve  dans  les  émotions  de  la  re- 
cherche et  les  joies  de  la  découverte. 

C'est  dans  cet  ordre  d'idées  que  devait,  quelques  années  plus 
tard,  se  placer  chez  nous  le  ministre  de  l'instruction  publique  qui 
fonda  à  Paris,  en  1868,  Y  École  pratique  des  hautes  études.  Moins 
d'un  an  après,  M.  Duruy  quittait  le  ministère.  Il  n'a  donc  pu  veil- 
ler lui-même  sur  l'enfance  et  sur  les  premiers  pas  de  sa  fille,  qu'il 
avait  vu  accueillir,  lors  de  sa  naissance,  par  bien  des  préventions 
et  bien  des  résistances;  mais  si  justes  et  si  libérales  étaient  les  pen- 
sées dont  il  s'était  inspiré  que  son  œuvre,  en  dépit  de  toutes  les 
attaques,  lui  a  survécu.  Loin  de  l'emporter  avec  tant  d'autres 
ruines,  nos  désastres  en  ont  affermi  les  fondemens  et  assuré  l'ave- 
nir. On  a  senti  qu'elle  avait  un  rôle  à  jouer,  qu'elle  pouvait  utile- 
ment contribuer  à  remettre  en  honneur  parmi  nous  le  goût  de 
l'exactitude  et  le  sens  critique;  aussi  possède-t-elle  aujourd'hui 
une  riche  dotation  et  une  variété  d'enseignemens  que  son  fondateur, 
dans  ses  rêves  même  les  plus  ambitieux,  n'avait  peut-être  jamais 
espéré  lui  donner. 

Quoique  plus  âgé  d'une  dizaine  d'années,  l'institut  florentin  n'a 
pas  eu  des  destinées  aussi  brillantes;  mais  la  faute  en  est  bien 
moins  aux  hommes  qu'aux  circonstances.  D'une  part,  en  Italie, 
l'argent  a  manqué.  La  dépense  de  la  nouvelle  école  aurait  dû  être 
supportée,  tout  au  mcjpis  en  grande  partie,  par  l'état,  surtout  à  par- 
tir du  jour  où  Florence  devint  capitale;  mais,  depuis  qu'a  été  faite 
l'unité,  la  richesse  nationale  ne  s'est  pas  développée  dans  les 
mêmes  proportions  que  les  impôts  qui  la  frappent.  Les  taxes  ont 
augmenté  plus  vite  que  la  production,  et  le  plus  clair  du  revenu  a 
d'ailleurs  été  absorbé  par  les  dépenses  miUtaires.  L'armée,  la 
flotte,  les  grands  travaux  publics  ont  réclamé  trop  de  millions  pour 
que  l'Italie  pût  faire  de  grands  sacrifices  en  vue  de  l'instruction 
publique.  Encore  ceux  auxquels  on  s'est  résolu  ont-ils  dû  profiter 
plutôt  à  l'instruction  primaire  qu'à  l'enseignement  supérieur;  les 
écoles  élémentaires  n'existaient  pour  ainsi  dire  pas  dans  les  pro- 
vinces méridionales  (1).  Déplus,  on  ne  saurait  le  nier,  les  chambres 

(1)  Vojrez,  dans  la  Bevm  du  15  août  1868,  Tétade  de  U.  Marc-Monnier  intitulée 
VluaU  à  Vœuvre  de  4860  à  4868. 

ion  xxYin.  —  1878.  20 

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306  BETUE  DE6  DEUX  MONDES. 

italiennes,  distraites  par  d'autres  soins  qui  pouvaient  paraître  plus 
pressans,  n'ont  accordé  qu'une  médiocre  attention  aux  questions 
d'enseignement  :  ministres  et  publicistes  ont  tenté  plus  d'une  fois 
de  les  y  intéresser;  mais  tous  ces  efforts  les  ont  laissées  assez  in- 
différentes, et  l'opinion  ne  s'est  jamais  assez  émue  de  ces  appels 
pour  forcer  la  main  au  parlement  (1). 

Dne  autre  raison  de  cette  différence  de  fortune ,  c'est  que  Flo- 
rence, alors  même  qu'elle  avait  reçu  le  titre  de  capitale,  n'avait  pas 
une  situation  comparable  à  celle  que  Paris  occupe  en  France.  Elle 
n'avait  pas  la  même  puissance  pour  attirer  à  elle  toutes  les  forces 
vives  d'une  grande  nation,  pour  appeler  dans  ses  écoles,  du  fond  de 
toutes  les  provinces,  tout  ce  que  l'Italie  pouvait  avoir  de  jeunes  es- 
prits curieux,  capables  d'apprécier  le  charme  et  le  prix  de  cette  in- 
struction vraiment  supérieure.  Il  n'y  avait  pas  de  courant  établi  ;  il 
n'y  en  aurait  pas  de  sitôt.  La  Toscane  est  bien  petite,  et  chacune 
des  régions  qui  l'environnent  avait  son  centre  universitaire,  vers  le- 
quel ses  enfans  seraient  conduits  par  l'empire  d'habitudes  et  de 
souvenirs  plusieurs  fois  séculaires.  D'ailleurs,  en  tout  pays,  le 
nombre  est  très  restreint  de  ceux  qui  s'élèvent  jusqu'à  l'amour  dé- 
sintéressé de  la  science,  qui  voient  dans  l'étude  autre  chose  que  le 
vestibule  d'une  carrière  plus  ou  moins  avantageuse.  La  vocation 
même  n'y  suffit  pas.  Plus  d'un,  qui  aurait  pu  suivre  avec  honneur 
cette  route  et  qui  en  sentait  le  secret  désir,  s'est  trouvé  retenu  et 
ramené  en  arrière  par  la  pauvreté;  il  fallait  avoir  le  plus  tôt  pos- 
sible un  métier  qui  payât  le  pain  de  chaque  jour.  Cest  ainsi  que, 
dans  ce  Paris  même  qui  prélève  son  tribut  sur  toute  la  France  et 
que  fréquentent  tant  d'étrangers,  il  est,  à  l'Ëcole  des  hautes  études, 
plus  d'un  cours  que  le  professeur  ne  se  prépare  jamais  à  recom- 
mencer sans  éprouver  quelque  inquiétude,  sans  se  demander  s'il 
aura,  à  la  rentrée,  au  moins  un  ou  deux  élèves. 

Ce  que  se  proposaient  les  créateurs  de  l'institut  florentin,  ce 
n'était  donc  pas  de  fonder  une  université  de  plus,  c'était  de  créer 
à  côté,  ou,  si  l'on  veut,  au-dessus  des  universités,  une  école  qui  ré- 
pondît à  des  désh-s  et  à  des  besoins  d'esprit  que  celles-ci  n'étaient 
pas  appelées  à  satisfaire.  Gênée  par  le  défaut  de  ressources  et  con- 
trariée par  les  événemens,  la  tentative  n'a  eu  qu'un  succès  incom- 
plet; mais  ce  n'en  reste  pas  moins  un  honneur  singulier  pour  les 
hommes  d'état  florentins  que  d'avoir  précédé  la  France  dans  cette 
voie,  que  d'avoir  tracé  d'une  main  sûre,  en  pleine  crise  révolution- 
naire, le  cadre  et  le  programme  d'un  enseignement  qui  doit  trouver 

(1)  U  nous  sufSra  de  citer  le  travail  qu^un  ancien  ministre  du  royaume  dltalie, 
M.  MaUeud,  a  pablié  dans  la  Bmme  da  i«'  octobre  1803  sous  ce  titre  :  Vlnstruction 
publique  et  la  réforme  universitaire  en  Italie, 


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FLORENCE  DEPtTS  L'aMNEUON*  807 

aujourd'hui  sa  place  dans  le  système  d'instruction  publique  de  tout 
peuple  civilisé. 

L'institut  commençait  seulement  à  s'oigamser  quand,  en  1865,  à 
la  suite  de  la  fameuse  convention  de  septembre,  Florence  remplaça 
Turin  comme  capitale  de  l'Italie.  On  pouvait  croire  que  la  nouvelle 
école  bénéficierait  de  ce  diangement  ;  il  n'en  fut  rien.  Uétat  ne  fit 
que  peu  de  chose  pour  l'institut,  et,  d'autre  part,  ce  fut  pour  les 
professeurs  une  tentation  dangereuse  que  le  désir  d'attirer  au  pied 
de  leurs  chaires  l'élite  de  cette  population  flottante  qu'amenait  avec 
lui  le  gouvernement.  C'étaient  des  étrangers  qui  allaient  au  cours 
comme  au  théâtre,  pour  y  chercher  une  leçon  d'italien;  c'étaient  des 
dames  de  la  haute  société,  jalouses  de  protester  par  leur  présence 
contre  le  préjugé  qui  accuse  les  femmes  italiennes  d'avoir  l'esprit 
peu  cultivé;  c'étaient  des  officiers  auxquels  pesait  le  désœuvrement  de 
la  vie  de  garnison  ;  c'étaient  les  membres  du  parlement,  les  jours  où 
les  chambres  ne  siégeaient  pas,  voire  même  les  jours  où  elles  sié- 
geaient. Ceux  des  professeurs  qui  avaient  la  parole  facile  et  brillante 
attirèrent  donc  la  foule;  les  autres  cherchèrent  à  les  imiter.  On  se 
comparait  volontiers  alors  à  notre  Collège  de  France.  C'étaient  les 
mêmes  cours  à  portes  ouvertes,  qui,  de  186A  à  1871,  eurent  leurs 
grands  succès  et  leurs  jours  d'éclat. 

Nous  ne  prétendons  pas  que  de  tels  cours  fussent  inutiles  ou  dé- 
placés;  ils  étaient,  pour  une  ville  telle  que  Florence,  un  noble  luxe, 
une  décoration  digne  tout  à  la  fois  de  son  passé  et  de  sa  situation 
nouvelle.  Cependant,  on  ne  saurait  le  nier,  l'institut,  en  s'engageant 
dans  cette  voie^  s'écartait  du  but  que  lui  avaient  marqué,  du  rôle 
que  lui  avaient  assigné  ses  fondateurs;  il  cessait  de  mériter  le  titre 
qu'ils  lui  avaient  donné;  il  ne  perfectionnait  pas  l'éducation  scienti- 
fique commencée  dans  les  universités,  il  n'enseignait  pomt,  par  des 
exercices  pratiques,  l'application  des  méthodes;  il  devenait  un  athé- 
née, semblable  à  tant  d'autres,  et  l'on  sait  comment  les  athénées 
finissent  1  Leur  enseignement  n'a  pas,  comme  celui  des  universités, 
la  sanction  de  l'examen  ;  il  n'a  pas  non  plus  cet  attrait  persistant  de 
la  recherche  personnelle  et  passionnée  qui  se  rencontre  partout  où 
l'élève,  dans  un  laboratoire  ou  dans  une  conférence,  est  associé  aux 
travaux  et  aux  découvertes  du  maître.  L'athénée,  de  quelque  nom 
qu'il  s'appelle,  est  mis  à  la  mode  par  deux  ou  trois  professeurs  élo* 
quens;  mais,  comme  ni  le  public  qui  le  fréquente,  ni  les  profes- 
seurs ne  se  renouvellent,  dès  que  l'éloquence  s'épuise  ou  qu'elle  se 
répète,  le  public  s'éloigne.  La  mode  avait  été  pour  beaucoup  dans 
le  succès  ;  elle  fait  de  même,  à  un  certain  moment,  la  décadence  et 
le  vide. 

Au  bout  d'une  dizaine  d'années,  la  plupart  des  professeurs  de 
l'institut,  parmi  ceux  mêmes  qui  avaient  le  mieux  réussi ,  se  sen-- 

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308  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

taient  las  d'avoir  à  trouver  toujours  de  nouveaux  sujets,  toujours 
de  nouveaux  effets  pour  des  auditeurs  qu'ils  avaient  rendus  exi- 
geans.  De  plus,  en  1871  Florence  perdait  son  titre  de  capitale;  le 
départ  successif  des  chambres,  du  gouvernement,  des  ministères, 
en  refaisait  une  ville  de  province;  il  éclaircissait  les  rangs  de  ces 
curieux  sur  lesquels  on  s'était  accoutumé  à  compter  et  auxquels  on 
avait  sacrifié  les  vrais  élèves.  Enfin  une  grande  université  natio- 
nale remplaçait  à  Rome,  dans  les  illustres  bâtimens  de  la  Sapienza^ 
la  vieille  université  pontificale  ;  on  y  appelait  aussitôt  plusieurs  des 
professeurs  les  plus  distingués  de  l'institut,  et  c'étaient  encore  des 
chaires  vacantes,  après  bien  d'autres  qui  déjà  manquaient  de  titu- 
laires. Quelques-unes  n'avaient  jamais  été  remplies  :  d'autres  ne 
l'avaient  été  que  pendant  un  an  ou  deux.  C'est  ainsi  qu'avait  dis- 
paru, après  avoir  eu  à  peine  un  commencement  d'existence,  la  sec- 
tion qui  devait  se  vouer  à  l'étude  du  droit,  de  l'administration  et  de 
la  politique  (1).  La  plupart  des  ministres  avaient  montré  peu  de 
bonne  volonté;  ils  s'étaient  laissé  prévenir  soit  par  des  jalousies  pro- 
vinciales, soit  par  les  clameurs  persistantes  de  l'université  de  Pise. 
Dictées  par  les  mêmes  sentimens ,  des  attaques  répétées  s'étaient 
produites  dans  la  presse  et  dans  le  parlement;  on  avait  proposé  plu- 
sieurs fois  la  suppression  de  l'institut.  Cette  suppression  n'avait 
pas  été  prononcée  ;  mais  était-ce  vivre  que  de  continuer  à  durer 
dans  des  conditions  si  précaires?  Il  fallait  aviser,  sous  peme  de 
donner  raison  aux  ennemis  qui  se  hâtaient  de  proclamer  que  l'é- 
preuve était  suflBsante  et  que  l'entreprise  avait  avorté. 

Florence  avait  alors  pour  syndic  ou  maire  un  homme  qui  porte 
dignement  un  nom  célèbre  dans  l'histoire  de  la  république,  et  qui 
aime  sa  ville  natale  comme  l'aimaient  les  vieux  Florentins,  les  con- 
temporains de  Dante  et  de  Machiavel.  M.  Peruzzi  avait  été  ministre  ; 
ses  amis,  ses  anciens  collègues  étaient  au  pouvoir.  Il  en  profita  pour 
négocier  une  convention  qui,  ratifiée  par  la  loi  du  30  juin  1872,  est 
aujourd'hui  la  charte  de  l'institut.  Les  frais  d'entretien  durent  se 
partager  entre  l'état,  la  province  et  la  ville.  L'état  se  chargeait  des 
traitemens;  mais  la  province  et  le  municipe  promettaient  de  verser 
par  annuités,  en  six  ans,  360,000  livres.  Cette  ample  allocation  de- 
vait servir  à  l'agrandissement  des  laboratoires  et  au  développement 
des  collections.  De  plus,  l'état  et  le  municipe  s'engageaient,  chacun 
en  ce  qui  le  concernait,  à  faire  bientôt  jouir  l'institut  de  vastes  et 
beaux  bâtimens ,  voisins  de  la  place  Saint-Marc,  qui  étaient  alors 
occupés  par  des  troupes  et  par  des  bureaux  du  ministère  de  la 

(1)  En  1861,  deux  chaires  étaient  déjà  vacantes  dans  cette  section  ;  en  1865,  il  y  en 
avait  cinq  on  six  dlnoccopéet,  mais  on  s'inscrivait  encore  pour  des  cours  qui  ne  se 
faisaient  pas.  On  se  décida  enûn  Tannée  suivante  à  refuser  les  inscriptions,  et  on  fit 
savoir  qu'il  ne  serait  pas  pourvu  aux  chaires. 

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FLORENCE  DEPUIS  L' ANNEXION.  309 

guerre;  ce  local  lui  serait  livré  lorsque  serait  achevé  le  transfert  à 
Rome  de  tous  les  services  publics.  Enfin  l'école  était  placée  sous 
la  direction  d'une  sorte  de  conseil  supérieur  dont  M,  Perûzzi  fut 
nommé  président,  comme  premier  magistrat  de  la  cité;  dans  ce 
conseil,  à  côté  de  commissaires  royaux ,  entrèrent  les  représentans 
de  la  province  et  les  délégués  du  municipe. 

C'était  surtout  la  section  des  sciences  naturelles  qui  devait  pro- 
fiter de  cette  subvention  ;  c'est  elle  qui  l'a  dépensée  presque  tout 
entière.  Un  laboratoire  de  physiologie,  comme  celui  du  professeur 
Maurice  SchifiF,  avec  les  observations  et  les  études  qui  s'y  poursui- 
vaient, faisait  honneur  à  Florence;  mais  il  coûtait  très  cher.  En  at- 
tendant l'évacuation  des  locaux  promis,  il  a  fallu  aussi  installer  les 
sdences  expérimentales  dans  une  belle  et  vaste  maison  de  la  rue 
Gino  Gapponi^  et  l'adaptation  de  cet  édifice  à  sa  nouvelle  destina- 
tion n'a  pu  se  faire  sans  de  fortes  dépenses.  Aujourd'hui  les  fonds 
alloués  par  la  convention  de  1872  ont  été  dépensés,  et  l'on  ne  peut 
guère  en  espérer  d'autres  d'une  pauvre  ville  aux  abois  que  vient  de 
frapper  la  faillite.  De  son  côté,  l'état  parait  avoir  assez  mal  rempli 
sa  part  des  engagemens  pris  en  commun.  La  section  n'a  plus  en  ce 
moment  que  quatre  professeurs  titulaires.  Quatre  chaires  sont  va- 
cantes :  celle  de  physique  depuis  une  dizaine  d'années,  celle  de 
chimie  depuis  cinq  ou  six  ans,  celle  de  physiologie  depuis  trois  ans. 
Certains  des  chargés  de  cours  qui  les  occupent  sont  tout  à  fait  à  la 
hauteur  de  leur  tâche,  comme  le  docteur  Herzen,  fils  du  célèbre 
publiciste  russe,  qui  enseigne  la  physiologie;  mais  ces  professeurs 
à  titre  provisoire  sont  rétribués  d'une  manière  tout  à  fait  insuffi- 
sante; ils  ne  peuvent  donc,  dans  cette  situation  précaire,  avoir  l'au- 
torité qui  leur  serait  nécessaire,  ni  entreprendre  des  travaux  et  des 
recherches  à  longue  échéance.  Depuis  la  mort  de  Donati,  il  n'y  a 
plus  eu  de  cours  d'astronomie.  Pour  la  botanique,  on  vient  de  nom- 
mer professeur  le  savant  et  hardi  voyageur  0.  Beccari  ;  mais  il  se 
trouve  maintenant  à  Java  :  cet  enseignement  et  celui  de  la  minéra- 
logie sont  donc  aussi  confiés  à  des  agrégés. 

Un  pareil  état  de  choses  a  eu  les  résultats  que  l'on  en  pouvait 
attendre.  Le  vide  se  fait  autour  de  ces  chaires  auxquelles  l'état 
semble  porter  si  peu  d'intérêt.  Chaque  professeur,  titulaire  ou 
chargé  de  cours,  doit  par  semaine  deux  leçons  publiques  et  une 
conférence,  celle-ci  réservée  aux  véritables  étudians.  Je  ne  sais  quel 
nomlye  d'auditeurs  irr^uliers  amène  aux  leçons  publiques  une 
curiosité  qui  varie  suivant  les  saisons;  mais  j'ai  sous  les  yeux  V An- 
nuaire de  l'institut^  qui  contient  la  liste  nominative  des  étudians  et 
auditeurs  pour  F  année  scolaire  1876-1877.  J'y  trouve  inscrits,  dans 
la  colonne  de  la  section  des  sciences  physiques  et  naturelles,  cinq 
noms  pour  la  première  année  d'études,  deux  seulement  pour  la  se- 

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310  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

coude.  II  y  avait  donc,  en  tout,  pour  cette  section,  plus  de  profes- 
seurs que  d'élèves.  La  section  confère  cependant  des  diplômes  qui 
permettent  de  tlevenir  professeur  dans  les  gymnases,  lycées  et 
instituts  techniques.  Pourquoi,  malgré  les  dépenses  faites  à  son 
intention  et  les  avantages  qu'elle  présente,  malgré  le  mérite  re- 
connu de  la  plupart  de  ses  maîtres,  est-elle  ainsi  abandonnée?  Pour 
le  dire,  et  pour  signaler  le  remède,  il  fendrait  vivre  à  Florence  ;  mais 
fl  y  a  là  une  situation  qui  mérite  d'appeler  l'attention  des  ministres 
et  de  tous  ceux  qui  s'intéressent  en  Italie  au  progrès  de  la  science. 

Il  en  est  tout  autrement  de  la  section  de  médecine  et  de  chirur- 
gie. Elle  répond  à  des  besoins  qui  se  faisaient  sentir  bien  avant  la 
fondation  de  l'institut,  elle  s'appuie  sur  des  traditions  qui  remon- 
tent déjà  très  haut  dans  le  passé.  Elle  donne  donc  à  plus  d'une  cen- 
taine de  jeunes  gens,  pendant  deux  années,  un  enseignement  qui 
parait  des  mieux  calculés  pour  compléter  celui  plus  théorique  qu'ils 
ont  reçu  à  l'université.  Ici,  ce  sont  les  exercices  cliniques,  les  au- 
topsies de  l'amphithéâtre,  les  travaux  de  l'école  pratique  et  les 
analyses  du  laboratoire  qui  jouent  le  rôle  principal.  Le  nombre  res- 
treint des  élèves  qui  suivent  ces  leçons  doit  les  rendre  encore  plus 
profitables.  Dans  de  grands  centres  comme  Paris,  il  n'y  a  jamais 
assez  de  place  autour  du  lit  des  malades  pour  tous  ceux  qui  vou- 
draient écouter  les  observations  du  professeur  ;  il  n'y  en  a  jamais 
assez  autour  des  tables  de  dissection  pour  tous  ceux  qui  désire- 
raient étudier  l'anatomie  sur  le  cadavre.  Sans  doute,  après  bien 
des  retards,  on  a  enfin  décidé  d'agrandir  la  faculté  de  médecine  de 
Paris,  et  les  constructions  entreprises  remédieront,  en  partie  du 
moins,  à  ces  inconvéniens  ;  mais  il  en  subsistera  toujours  quelque 
chose,  il  y  aura  toujours  encombrement,  ne  fût-ce  que  dans  les  salles 
des  hôpitaux.  Les  plus  zélés  n'en  soufiriront  pas  ;  ils  sauront  tou- 
jours s'assurer  la  jouissance  privilégiée  de  toutes  les  ressources 
mises  à  leur  disposition;  mais  les  tièdes  trouveront  là  un  prétexte 
commode  pour  se  dispenser  de  savoir  ce  qui  serait  trop  pénible  à 
apprendre,  ils  y  trouveront  une  excuse  spécieuse  dont  leurs  maîtres 
mêmes  ont,  paratt-il,  à  tenir  compte  dans  les  examens. 

La  section  de  philosophie  et  de  philologie  n'avait  ni  les  mêmes 
antécédens  ni  la  même  fonction  sociale  que  la  section  de  médecine 
et  de  chirurgie  ;  elle  semblait  même  avoir  moins  de  racines  dans 
le  passé  de  Florence  et  moins  répondre  aux  goûts  du  siècle  que  la 
section  des  sciences  physiques  et  naturelles,  qui  a  tant  de  peine  à 
vivre.  Elle  aussi,  elle  aurait  risqué  de  s'éteindre  au  milieu  de  l'in- 
diflférence  publique,  si  de  bonne  heure  elle  n'avait  compris  les 
dangers  de  la  voie  où  les  circonstances  l'avaient  engagée.  C'est 
surtout  à  M.  Pasquale  Villari  que  revient  l'honneur  d'avoir  aperçu 
et  signalé  le  péril.  M.  Villari  est  peut-être  aujoxuxi'hui  le  premier 

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FLOBSN€£  DEPUIS  l' ANNEXION.  811 

historien  de  l'Italie,  et  personne  ne  connaît  comme  lui  le  xv«  et  le 
iTi^  siècle  ;  son  histoire  de  Savonarole  et  le  premier  volume  de  sa 
grande  histoire  de  Machiavel,  qui  a  paru  l'an  dernier,  ont  déjà  été 
traduits  en  anglais  et  en  allemand  (1)»  Né  à  Naples,  il  fut,  après  la 
révolution,  appelé  à  diriger  l'École  normale  de  Pise;  en  1865,  il  fut 
nommé  professeur  d'histoire  à  l'institut  de  Florence,  et  en  1867  il 
ajoutait  à  cette  chaire  la  présidence  de  la  section.  U  est  du  petit 
nombre  de  ceux  qui,  en  Italie,  s'intéressent  aux  questions  d'ensei- 
gnement; il  a  rempli  avec  distinction  les  fonctions  de  secrétaire 
général  du  ministère  de  l'instruction  publique. 

Comme  tous  ceux  qui  se  font  une  juste  idée  du  véritable  rôle  de 
l'enseignement  supérieur,  M.  Villari  estime  que  cinq  élèves,  jeunes  et 
assidus,  valent  mieux  pour  le  professeur  et  pour  le  pays  que  cent 
auditeurs  de  rencontre  et  de  passage.  Si  vous  avez  des  élèves,  de 
vrais  élèves,  dont  vous  ayez  étudié,  l'esprit  et  dont  vous  puissiez 
suivre  les  progrès,  vous  ne  vous  contentez  pas  de  leur  transmettre, 
dans  un  bnllant  langage,  des  résultats  généraux  comme  en  veulent 
les  gens  du  monde,  mais  vous  leur  enseignez  à  pratiquer  les  mé- 
thodes dont  ils  se  serviront,  —  ils  ont  l'avenir  devant  eux,  —  pour 
faire  avancer  la  science  et  pour  dépasser  leurs  maîtres.  La  préoccu- 
pation constante  de  M.  Villari  a  donc  été  de  changer  peu  à  peu 
l'athénée  en  une  école  spéciale,  où  la  conférence  réservée  aux 
étudians  remplacerait,  autant  que  possible,  la  leçon  publique, 
toujours  plus  ou  moins  oratoire. 

Le  premier  point,  c'était  d'assurer  le  recrutement  de  cette  école. 
On  y  parvint  en  obtenant  du  ministre,  pour  la  section,  en  1867,  le 
drcHt  de  conférer  des  diplômes  {diploma  cCinsegnamento  e  di  ma-' 
gUtero).  Comme  la  laurea  des  universités,  ces  diplômes  ouvrent  la 
carrière  de  l'enseignement.  En  dépit  d'une  équivalence  théorique 
dont  personne  n'est  dupe,  les  diplômes  florentins  ont,  aux  yeux  du 
ministre,  une  autre  valeur  que  ceux  qui  émanent  des  deux  tiers  des 
vingt  et  quelques  universités  italiennes,  legs  embarrassant  du  passé. 
Quand  il  s'agit  de  pourvoir  à  quelque  haute  classe  d'un  lycée,  on 
n'ira  pas  préférer  un  lauréat  de  Sassari,  de  Messine  ou  d'Urbin 
à  un  élève  distingué  de  MM.  Villari,  Comparetti  ou  De  Gubematis. 

C'est  donc,  par  le  fait,  une  véritable  école  normale  qu'a  fondée 
à  Florence  M.  Villari,  et,  pendant  la  durée  de  l'année  scolaire  qui 
s'achève  en  ce  moment,  les  cours  {corsi  normali)  en  étaient  suivis 
par  trente-cinq  élèves.  En  même  temps  la  section,  fidèle  à  la  pensée 
dont  s'étaient  inspirés  ses  fondateurs,  a  voulu  rester  aussi  une 
école  des  hautes  études.  Elle  assure  aux  futurs  maîtres  de  la  jeunesse 

(1)  La  Staria  di  Girolamo  Savùfuurole  e  de  suoi  trnipiy  2  vol.  in-S^»;  Florence,  Le- 
fflonnier,  1850.  -*  Nicolà  MaecMawUi  $  %  suoi  tmpiy  i  vol.  iii-8«;  Florenoe,  Lemoii- 
nier,  1817. 

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312  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

itaUenne  le  minimum  de  conûaissances  qui  leur  est  indispensable; 
mais  elle  offre  aussi  aux  esprits  plus  curieux  c  le  superflu,  chose  si 
nécessaire.  »  A  côté  des  cours  réglementaires  qu'on  est  obligé 
de  suivre  pour  obtenir  cette  espèce  de  diplôme  d'agrégé,  j'y  trouve 
d'autres  cours  intitulés  cour*  complémentaires^  cours  de  perfection- 
nement^ qui  sont  suivis  par  une  douzaine  d'élèves,  j'y  trouve 
un  cours  de  paléographie  et  de  diplomatique,  qui  en  réunit  à  peu 
près  autant  et  dont  l'une  des  leçons  est  faite  aux  archives  d'état, 
sur  les  parchemins  mêmes;  j'y  trouve  enfin  une  école  des  langues 
orientales,  qui  parait  très  prospère.  Le  cours  de  sanscrit  a  sept 
élèves,  celui  d'arabe  cinq,  celui  d'hébreu  en  réunit  jusqu'à  seize; 
trois  étudient  le  chinois.  Gomme  notre  École  des  hautes  études,  la 
section  a  sa  Bibliothèque^  dont  plusieurs  volumes  ont  déjà  paru  ;  j'y 
remarque,  à  côté  de  mémoires  dus  à  des  professeurs  et  savans 
d'une  notoriété  européenne,  comme  MM.  Michel  Amari  et  Domi- 
nique Gomparetti,  une  étude  sur  le  tumulte  des  Ciompi^  travail 
historique,  rédigé  d'après  des  documens  inédits,  qui  n'est  autre 
chose  que  la  thèse  présentée  par  un  des  élèves  de  l'institut,  M.  Garlo 
Fossati,  pour  l'obtention  du  diplôme.  Enfin  une  académie  orientale^ 
dont  les  membres  principaux  sont  les  professeurs  mêmes  de  la 
section ,  travaille  à  faire  connaître  les  trésors  que  renferment  les 
manuscrits  des  grands  dépôts  florentms,  et  a  déjà  entrepris  plusieurs 
publications  importantes. 

Aucun  règlement  ne  défend  aux  professeurs  les  leçons  publiques; 
mais  la  plupart  d'entre  eux  en  ont  perdu  le  goût  et  l'habitude  de- 
puis qu'ils  sont  assurés  d'avoir  des  élèves,  dans  le  sens  propre  du 
mot.  Il  en  est  encore  cependant  quelques-uns  qui  ouvrent  à  deux 
battans,  au  moins  une  fois  par  semaine,  les  portes  d^  la  salle  où 
ils  enseignent.  Le  nom  même  de  cette  salle  a  quelque  chose  d'en- 
gageant; elle  s'appelle  la  «  salle  de  la  bonne  humeur  {sala  di  buon 
umore).  »  L'institut,  en  attendant  qu'il  soit  dans  ses  meubles,  la 
prend  à  bail  de  l'académie  des  beaux -arts  avec  quelques  autres 
pièces  plus  petites,  où  se  donnent  les  conférences.  G'est  dans  les 
leçons  à  portes  mi-closes  et  dans  les  conférences  que  se  fait  le  tra- 
vail utile.  Il  y  a  là,  pour  donner  l'exemple  et  pour  élever  le  niveau 
des  études,  plusieurs  maîtres  éminens,  de  ceux  qui  seraient  partout 
à  leur  place,  même  dans  les  plus  illustres  universités  du  continent. 
Les  résultats  ne  se  feront  point  attendre,  pourvu  que  les  épreuves 
par  lesquelles  passe  aujourd'hui  Florence  n'atteignent  pas  l'institut 
florentin,  ne  l'arrêtent  pas  en  pleine  carrière  à  l'heure  même  où  il 
semble  avoir  trouvé  sa  voie  et  s'être  mis  en  mesure  de  répondre 
aux  espérances  qui  avaient  salué  sa  naissance. 

Ces  épreuves,  qui  menacent  amsi  la  sécurité  du  travail  scienti- 
fique, sur  qui  l'opinion  doit-elle  en  faire  peser  la  responsabilité? 

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FLORENCE   DEPUIS   l' ANNEXION.  31S 

Est-ce  sur  les  hommes,  est-ce  sur  des  circonstances  qui  furent  plus 
fortes  que  toutes  les  volontés?  C'est  ce  qu'il  convient  d'indiquer, 
sous  toutes  réserves  et  sans  entrer  dans  le  détail.  Il  est  en  pareille 
matière  bien  des  choses  qui  devaient  échapper  au  regard  d'un  pas- 
sant, fût-il  le  plus  attentif  et  le  plus  désireux  de  s'éclairer.  D'ail- 
leurs nous  ne  sommes  point  financier,  nous  n'avons  pas  la  préten- 
tion d'y  voir  clair  dans  ces  budgets  de  Florence  où,  dit- on,  les 
commissions  d'enquête,  toutes  composées  qu'elles  fussent  d'hommes 
spéciaux,  ont  eu  beaucoup  de  peine  à  s'orienter  et  à  se  reconnaître. 

IL 

C'est  le  26  avril  1865  que  Florence  a  été  déclarée  capitale  du 
royaume  d'Italie.  La  noble  ville  avait  son  amour-propre,  que  justi- 
fiaient assez  son  incomparable  histoire,  son  passé  glorieux;  elle  se 
sentit  tout  d'abord  tenue  à  faire  honneur  au  choix  dont  elle  était 
l'objet,  aux  suggestions  de  la  France,  à  la  décision  des  chambres 
italiennes.  Ces  hôtes  illustres  qu'elle  attendait,  le  roi,  le  parlement, 
les  ministres,  elle  leur  devait  un  accueil  qui  pût  adoucir  les  regrets 
laissés  par  Turin  et  faire  taire  le  bruit  des  réclamations  que  quel- 
ques autres  grandes  cités  de  la  péninsule  auraient  pu  être  tentées 
de  soulever.  Florence  avait  été  jusque-là,  que  l'on  nous  passe  l'ex- 
pression, une  ville  d'ancien  régime.  C'était  le  moyen  âge  qui  l'avait 
construite;  il  y  avait  partout  laissé  son  empreinte  si  profondément 
gravée  que  les  siècles  n'ont  pu  l'effacer.  Églises,  hôtel  de  ville,  pa- 
lais, tous  les  édifices  y  tenaient  plus  ou  moins  du  château-fort;  le 
charmant  génie  de  la  renaissance  y  avait  prodigué  ses  décorations 
les  plus  exquises  sans  réussir  à  en  égayer  la  sévérité.  Ces  rues 
étroites  que  l'émeute  était  toujours  prête  à  barrer,  ces  hautes  mu- 
railles dont  elle  avait  tant  de  fois  battu  de  ses  flots  les  puissantes 
assises,  tout  rappelait  ici  les  troubles  et  les  agitations  de  la  plus 
orageuse  des  démocraties.  Une  fois  celle-ci  supprimée  par  l'accord 
des  Médicis  et  de  Charles^Quint,  Florence  n'avait  pas  eu  grand  ef- 
fort à  faire  pour  s'adapter,  comme  capitale  d'un  petit  état  monar- 
chique, aux  conditions  de  sa  nouvelle  existence.  La  république  flo- 
rentine avait  toujours  aimé  le  grand;  la  cour  des  ducs  de  Toscane 
et  leur  administration  avaient  donc  pu  tenir  à  l'aise  dans  les  édi- 
fices que  leur  avaient  légués  les  ambitieuses  générations  des  siècles 
de  liberté.  On  n'avait  pas  eu  besoin  d'élargir  le  cadre;  il  avait  suffi 
de  renouveler  l'ameublement  des  palais,  de  créer  des  musées,  de 
donner  à  Florence  un  beau  jardin  public,  les  cascine^  de  couvrir 
d'aimables  villas  tous  les  coteaux  voisins. 

Florence  avait  donc  fait  im  peu  de  toilette;  mais  sous  ses  grands- 
ducs  elle  ne  s'était  point  développée  ni  agrandie.  Jusqu'à  ces  der- 

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31i  REVUE  DES  DEUX  MOIfDES, 

niers  temps,  la  manière  de  vivre,  les  habitudes  n'y  avaient  guère 
changé;  les  étrangers  raillaient  la  sdbriété,  on  disait  même  lapi^- 
cimonie  florentine.  Le  Florentin  restait  indifférent  à  certaines  con- 
ditions d'hygiène,  à  certaines  recherches  de  bien-être  qui  sont  en- 
trées partout  dans  les  moeurs  des  peuples  civilisés.  Alors  même  que 
Taisance  ne  lui  manquait  pas,  il  habitait  volontiers,  loin  de  toute 
vue  et  de  toute  verdure,  une  ruelle  triste  et  sombre.  Les  montagnes 
voisines  isont  riches  en  sources  fraîches  et  pures;  il  n'en  contmuait 
pas  moins  à  boire  sans  se  plaindre  la  mauvaise  eau  des  puits  qui 
avaient  désaltéré  ses  ancêtres.  L'hiver  est  froid  à  Florence;  il  y 
neige,  il  y  gèle  souvent;  on  y  a  vu  plus  d'une  fois  l'Amo  pris  à 
glace  d'une  rive  à  l'autre.  Pourtant  le  feu  n'était  pas  dans  les  habi- 
tudes, même  chez  les  gens  riches.  Un  voy^^ur  anglais  raconte  une 
visite  qu'il  fit  il  y  a  une  vingtaine  d'années  à  un  vieux  noble  flo- 
rentin. C'était  par  un  jour  d'hiver;  la  tramontane  soufllait  à  vous 
donner  l'onglée.  M.  T...  trouva  son  ami  dans  une  chambre  glaciale, 
un  bonnet  fourré  sur  la  tête,  enveloppé  d'un  ^>ais  manteau  dont 
le  col  était  retroussé.  Le  vieillard  grelottait  et  se  plaignait  amère- 
ment du  temps.  «  Pourquoi  donc  ne  faites-vous  pas  de  feu?  de- 
mande avec  surprise  M.  T...  —  Oh!  je  n'en  fais  jamais.  Le  feu, 
c'est  malsain.  —  Mais  quand  il  fait  encore  plus  froid  qu'aujour- 
d'hui, quand  l'Amo  charrie?  —  Je  me  mets  au  lit,  et  j'y  reste  toute 
la  journée.  » 

Partout  où  il  y  a  des  bureaux  et  des  cartons  verts,  il  est  de  tra- 
dition que  nulle  part  on  ne  se  chauffe  aussi  bien  que  dans  les  mi- 
nistères. Que  l'on  soit  en  monarchie  ou  en  république,  allez  dcmc 
demander  à  un  employé  de  ménager  le  bois  du  gouvernement  I 
Aujourd'hui  à  Rome,  dans  les  bureaux  de  tous  les  grands  services 
publics,  les  poêles  ronflent  du  mois  de  décembre  au  mois  de  mars. 
Ce  sont  les  Turinois,  accoutumés  à  garder  le  coin  du  feu  pendant 
leurs  longs  et  rudes  hivers,  qui  ont  apporté  ces  habitudes  d'abord 
i  Florence,  puis  ensuite  à  Rome.  11  n'en  était  pas  de  même  en  Tos- 
cane, au  temps  du  grand-duc.  Alors  l'usage  condamnait  à  se  mor- 
fondre ceux  mêmes  qui,  partout  ailleurs,  jouissent  de  ces  bons 
feux,  à  la  flamme  sonore  et  claire,  qui  brûlent  aux  frais  de  l'état; 
tout  au  plus  leur  accordait-on  le  brasero  et  quelques  pincées  de 
charbon  ou  de  poussier.  Alliez-vous  dans  un  ministère  le  matin,  un 
peu  avant  l'heure  du  travail,  vous  y  voyiez  rangés  dans  l'antichambre 
les  scaldini  des  employés.  Aux  dimensions  de  chacun  de  ces  four- 
neaux, vous  pouviez  juger  de  la  dignité  de  son  maître.  Celui  du 
«hef  de  division  était  presque  un  petit  poêle;  celui  de  l'expédition- 
naire n'était  qu'un  réchaud  microscopique,  à  se  chauffer  le  bout 
ies  doigts.  Quant  au  ministre,  peut-être  avait-il  une  cheminée 
ilans  son  cabinet;  mais,  si  c'était  un  Florentin  de  bonne  race  et 

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FLORENCE  DEPUIS   L  ANNEXION.  815 

fidèle  aux  vieux  usages,  il  ne  permettait  point  qu'on  rallumât, 
a  Le  feu,  c'est  malsain.  » 

Aujourd'hui,  dans  toutes  les  maisons  des  quartiers  neufs,  il  y  a 
des  cheminées  à  la  prussienne,  où  Ton  brûle  le  chêne  mêlé  au 
coke.  Le  bois  est  cher  ;  il  faut  le  faire  venir  d'assez  loin.  On  en  con- 
somme pourtant  beaucoup  ;  pour  trouver  des  locataires,  les  vieilles 
maisons  et  les  anciens  palais  se  sont  aussi  munis,  tant  bien  que 
mal,  d'appareils  de  chauffage.  Les  immigransdes  autres  provinces 
italiennes  apportaient  à  Florence  des  besoins  que  Ton  n'y  avait 
guère  éprouvés  jusqu'alors  ;  pour  qu'ils  ne  se  sentissent  point  trop 
dépaysés,  on  a  tenu  à  satisfaire  ces  besoins  et  ces  goûts.  On  s'est 
donc  mis  à  cette  tâche  avec  un  empressement,  disons  le  mot,  avec 
une  précipitation  qui  prouvait  plus  de  courtoisie  que'de  prudence. 
On  a  voulu  faire  de  Florence  une  ville  moderne  sans  lui  enlever  sa 
physionomie  originale  ;  on  a  voulu  élargir  le  cadre  sans  le  briser, 
adapter  à  des  temps  et  à  un  rôle  nouveau  la  Florence'qu'avait  en- 
fantée le  r^ime  du  patriotisme  municipal  et  de  l'Italie  morcelée, 
transformer  l'ancienne  cité  républicame,  l'anden  chef-lieu  de  l'é- 
troite Toscane  en  une  digne  capitale  du  grand  état  qui^venait  de  se 
fonder  au  sud  des  Alpes. 

Au  point  de  vue  du  goût,  on  ne  saurait  que  louer  le  plan  qui  a 
été  suivi,  la  discrétion  avec  laquelle  ont  été  accomplis  les  change*- 
mens  nécessaires.  On  a  respecté  l'ancienne  ville,  celle  qui  était 
comprise  dans  l'enceinte  du  xin^*  siècle,  la  troisième ][et  dernière  des 
enceintes  florentines.  On  s'est  contenté  de  redresser  'et  d'élargir, 
par  de  rares  démolitions,  quelques  voies  qui  ne  sufiisaient  plus 
aux  exigences  d'une  circulation  devenue  beaucoup  plus  active  que 
par  le  passé;  on  a  prolongé  certaines  rues  et  dégagé  certains  édi- 
fices ;  mais  on  ne  s'est  point  livré  à  cette  fureur  ..de  destruction 
dont  parait  possédé,  par  exemple,  le  municipe  de  Milan.  A  Milan, 
tout  autour  du  dôme,  les  vieux  quartiers  ont  été  éventrés  en  tous 
sens;  on  a  fait  disparaître  ainsi  nombre  de  maisons^curieuses  par 
leur  architecture  ou  intéressantes  par  les  souvenirs  historiques  qui 
s'y  rattachaient. 

L'édilité  florentine  s'y  est  prise  autrement;  elle  s'est  défiée 
d'elle-même:  pour  ne  pas  céder  à  la  tentation,  elle  ne  s'y  est  point 
exposée.  Une  fois  que  l'on  a  commencé  des  percemens,  on  n'est  plus 
maître  de  s'arrêter.  Toute  avenue  amorcée  veut  être  achevée,  coûte 
que  coûte,  quoi  qu'elle  écrase  sur  son  cheiofiin.  Une  fois  qu'elle  est 
terminée,  eUe  appelle  d'autres  voies  qui  lui  fassent  pendant,  ou 
qui  la  coupent  en  dessinant  avec  elle  ces  angles  droits,  la  joie  et 
l'orgueil  des  ingénieurs.  Préfets,  maires  et  conseillers  municipaux 
se  trouvent  atteints  ainsi  d'une  sorte  d'ivresse.  La  poussière  blanche 
que  soulève  et  que  répand  dans  l'air  le  pic  des  démolisseurs  a  je 


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316  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

ne  sais  quelle  action  funeste  sur  les  cerveaux  ;  elle  grise  les  plus 
sages.  On  anéantit  alors,  sans  hésiter,  un  capital  énorme,  des  mai- 
sons qui  pouvaient  durer  longtemps  encore,  des  arbres  souvent 
séculaires;  on  brise  tous  les  liens  qui  tiennent  l'homme  attaché, 
par  la  vue  et  par  la  mémoire,  aux  choses  connues  et  aux  lieux 
familiers.  On  le  déracine,  on  l'arrache  du  milieu  de  tous  ses  sou- 
venirs, que  Ton  jette  au  vent. 

La  faute  eût  été  plus  grave,  l'impiété  plus  notoire  à  Florence  que 
partout  ailleurs.  Là  il  n'est  pas  une  maison,  on  pourrait  presque  dire 
pas  une  pierre,  qui  n'ait^  son  histoire.  Quelque  tracé  que  l'on  eût 
adopté,  pour  se  détourner  des  églises  et  des  palais  les  plus  fameux, 
toute  avenue  qui  serait  partie  de  la  place  de  la  Seigneurie  n'aurait 
pu  faire  un  pas  sans  se  heurter  à  quelque  mémoire  sacrée.  Tout 
d'abord,  elle  aurait  rencontré  quelqu'ime  de  ces  maisons  aux- 
quelles est  resté  attaché  le  nom  d'un  Dante  ou  d'un  Michel-Ange, 
d'un  Galilée  ou  d'im  Machiavel,  d'un  Benvenuto  Gellini  ou  d'un 
André  del  Sarto;  auriez-vous  osé  l'abattre  et  en  effacer  la  trace? 
Rien  n'aurait  été  plus  contraire  au  sentiment,  aux  usages  italiens. 
Dans  toute  l'Italie,  du  nord  au  midi,  le  voyageur  est  frappé  du 
grand  nombre  de  plaques  de  marbre  qui  l'avertissent  que  telle  ou 
telle  demeure  a  été  habitée  par  tel  ou  tel  personnage  plus  ou  moins 
célèbre.  Au  premier  moment,  il  sourit  des  termes  pompeux  de 
toutes  ces  inscriptions  commémoratives  ;  de  ces  grands  hommes 
ainsi  signalés  à  la  postérité,  plus  d'un  est  à  peine  connu  hors  de  la 
cité  qui  l'a  vu  naître,  il  n'a  même  pas  une  ligne  dans  ces  diction- 
naires biographiques  où  sont  classées  jusqu'aux  étoiles  de  sixième 
grandeur.  A  la  réflexion,  vous  êtes  plus  juste;  vous  comprenez 
quels  services  a  dû  rendre  à  l'Italie  ce  culte  des  aïeux,  ce  tendre 
respect  assuré  à  toutes  les  gloires  nationales  et  locales.  N'est-ce 
point  là  une  des  forces  secrètes  qui,  pendant  les  siècles  d'oppres- 
sion et  de  servitude,  ont  tenu  bandés  les  ressorts  de  l'âme  italienne, 
l'ont  préservée  du  désespoir  et  de  l'abdication  ?  Ainsi  partout  écrite 
par  fragmens,  proposée  aux  regards  sous  une  forme  sensible,  l'his- 
toire du  pays  éveillait  dans  les  cœurs  une  émulation  féconde  ;  alors 
même  que  le  fardeau  du  présent  était  le  plus  lourd,  le  passé,  qui 
ne  se  laissait  point  oublier,  répondait  encore  de  l'avenir. 

Sans  doute  les  maisons  menacées  n'auraient  pu  se  réclamer  toutes 
d'aussi  nobles  patrons  ;  mais  les  bâtimens  au  seuil  desquels  ne  se 
serait  point  dressée  pour  les  défendre  quelque  ombre  vénérée,  ceux- 
là  mêmes  auraient  eu  à  faire  valoir  d'autres  titres.  Ici,  c'est  au  coin 
d'une  rue  quelque  fresque  effacée,  où  l'œil  du  connaisseur  sait  en- 
core retrouver  et  goûter  le  charme  sincère  et  la  grâce  pénétrante 
des  vieux  maîtres.  Là,  dans  maint  palais  déchu  que  ne  signale  aucun 
guide  se  cache  quelque  belle  ordonnance  architecturale,  un  élégant 


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FLORENCE  DEPUIS   l' ANNEXION.  317 

escalier,  une  ample  et  sévère  loggia^  comme  celle  du  Bargello,  ou, 
dans  un  coin,  sous  les  toiles  d'araignée  noires  de  poussière  et  de 
fumée,  quelque  fin  détail  d'ornementation,  quelque  précieuse  figure 
décorative  jadis  sculptée  par  un  élève  d'Orcagna  ou  de  Donatello. 
On  ne  conçut  donc  pas  la  pensée  d'ouvrir  à  travers  la  ville  un  de 
ces  sillons  meurtriers  que  nous  avons  vu  si  souvent  déchirer  les 
flancs  et  comme  la  chair  de  Paris;  on  se  contenta  d'agrandir  la  cité. 
Celle-ci  ne  pouvait  guère  se  développer  sur  la  rive  gauche;  l'étroit 
quartier  d'0//r'  Amo  y  est  resserré  entre  le  fleuve  et  des  collines 
assez  raides,  qui  sont  mieux  faites  pour  recevoir  villas  et  jardins  en 
étage  que  pour  porter  des  quartiers  urbains.  Il  en  est  autrement  sur 
la  rive  droite.  Là,  entre  l'Arno  et  les  dernières  pentes  du  mont  Ri- 
naldi,  s'étend  une  plaine  assez  spacieuse,  dont  la  Florence  d'autre- 
fois n'avait  occupé  qu'une  partie.  L'espace  n'y  manquait  pas  pour 
des  constructions,  qui  se  prolongeraient  aussi  loin  qu'il  le  faudrait 
pour  loger  tous  les  nouveaux  venus.  Rien  n'empêcherait  d'oflrir  à 
ceux-ci,  dans  des  habitations  bâties  tout  exprès,  tous  les  agrémens, 
toutes  les  recherches  du  bien-être  moderne.  On  a  donc  abattu  le 
mur  d'enceinte  ;  sur  son  parcours  ont  été  dessinés  de  larges  boule- 
vards, qui  se  sont  très  vite  bordés  de  maisons  d'une  sobre  élégance, 
dont  beaucoup  ont  des  jardins.  En  arrière  de  ces  boulevards,  entre 
eux  et  la  campagne,  s'est  interposée  toute  une  bande  de  quartiers 
neufs  qui  devaient  former  autour  de  la  vieille  ville  comme  une  ai- 
mable et  fraîche  ceinture.  Par  malheur,  le  transfert  de  la  capitale  à 
Rome  et  la  gêne  financière  ont  arrêté  les  travaux  commencés.  Dans 
bien  des  endroits,  la  chaussée  est  faite,  les  bandes  des  trottoirs  sont 
posées;  mais  les  maisons  n'ont  pas  poussé,  ou  elles  sont  restées 
inhabitées.  Depuis  cinq  ou  six  ans,  le  nombre  des  appartemens  inoc- 
cupés augmente  chaque  année  à  Florence.  Si  la  vie  a  plus  que 
doublé  à  Florence  depuis  une  vingtaine  d'années,  les  loyers  en  ce 
moment  y  sont  à  très  bas  prix. 

L'aspect  que  présentent  ces  nouveaux  quartiers  est  fort  agréable 
là  où  ils  sont  achevés  et  peuplés.  Vous  en  entendrez  cependant  cri- 
tiquer l'aménagement  par  les  Florentins  pur  sang,  restés  fidèles  à  la 
vieille  ville.  Nos  pères,  disent-ils,  savaient  ce  qu'ils  faisaient.  Dans 
leurs  rues  étroites,  bordées  de  hautes  maisons  aux  murs  épais,  ils 
étaient  mieux  protégés  contre  les  chaleurs  de  l'été,  contre  les  vents 
froids  de  l'hiver.  Sur  ces  larges  boulevards,  dans  ces  (larges  rues, 
parmi  ces  maisons  plus  basses,  de  décembre  à  mars,  la  tramontane 
soulève  des  flots  de  poussière  et  vous  coupe  le  visage  en  deux  ;  pen- 
dant la  canicule,  le  soleil  y  chauffe  tout  à  son  aise  les  murailles  et 
le  pavé;  de  la  rue  il  fait  une  fournaise,  des  appartemens  autant  d'é- 
tuves.  Les  habitans  des  nouveaux  quartiers  n'osent  pas  nier  tout  à 
fait  ces  inconvéniens  ;  mais,  disent-ils,  quand  les  arbres  des  jardins 


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318  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  des  boulevards  seront  devenus  grands,  leur  ombre  versera  la 
fraîcheur  au  passant.  D'ailleurs,  lorsque  Tété  il  y  a  un  peu  de  brise, 
on  la  sent  mieux  dans  ces  voies  spacieuses  que  dans  les  ruelles  de 
l'ancienne  Florence.  Nous  n'avons  jamais  habité  les  bords  de  l'Ârno 
que  dans  la  saison  tempérée,  au  printemps  ou  en  automne  ;  nous 
n'avons  donc  pas  qualité  pour  juger  ce  procès.  Les  modernes  archi- 
tectes florentins  sont  gens  de  goût  ;  nous  craignons  pourtant  qu'ils 
n'aient  commis  là  une  erreur  analogue  à  celle  où  sont  tombés  les 
architectes  allemands  qui,  en  bâtissant  la  nouvelle  Athènes,  se  sont 
trop  souvenus  de  Munich  et  de  Stuttgart.  Dans  les  siècles  où  l'on 
n'avait  pas  assez  de  science  pour  imiter,  de  parti-pris,  tel  ou  tel 
modèle  étranger,  chaque  peuple,  guidé  par  un  secret  et  sûr  instinct, 
a  presque  toujours  trouvé  d'emblée  et  fidèlement  pratiqué  le  genre 
de  constructions  qui  convenait  le  mieux  aux  conditions  hygiémques 
du  milieu  où  il  était  appelé  à  vivre. 

Ce  qui  pourrait  contribuer  à  atténuer  ces  défauts  des  quartiers 
neufs,  ce  serait  l'eau,  jaillissant  de  nombreuses  fontaines,  répan- 
due à  profusion  par  l'arrosage  municipal,  sur  la  voie  publique, 
distribuée  largement,  en  vertu  de  concessions  payées,  dans  les 
maisons  particulières  et  dans  leurs  jardins.  Amener  l'eau  à  Flo- 
rence en  quantité  suffisante,  ce  fut  une  des  premières  préoccupa- 
tions de  l'édilité  florentine.  On  y  réussit  de  deux  manières.  D'une 
part,  la  ville  acheta  et  conduisit  jusque  dans  ses  murs,  par  un  long 
aqueduc  couvert,  l'eau  pure  et  fraîche  de  belles  sources  qui  jail- 
lissent dans  la  montagne,  au-delà  de  Fiesole.  D'autre  part,  une  ga- 
lerie filtrante  fut  pratiquée  au-dessus  de  Florence,  le  long  de  l'Arno. 
Les  eaux  ainsi  recueillies  sont  élevées  par  une  pompe  à  feu  dans 
un  vaste  réservoir,  auprès  du  viale  dei  Colli^  et  de  là  dirigées  vers 
les  différens  quartiers  de  la  cité. 

Rien  de  plus  utile  et  de  mieux  justifié  que  ces  travaux  ;  mais  l'ar- 
gent a  manqué  pour  les  conduire  jusqu'au  point  où  les  bienfaits 
s'en  feraient  sentir  à  tous,  où  le  capital  engagé  commencerait  à 
porter  intérêt.  Le  municipe,  en  raison  de  sa  détresse,  n'arrose 
guère  les  boulevards  et  les  rues;  dans  beaucoup  de  celles-ci,  les 
tuyaux  ne  sont  d'ailleurs  pas  encore  posés,  et  il  n'y  a  point  de 
prises  d'eau.  On  aurait  dû  commencer  par  fairej  partout  la  canali- 
sation; tout  au  contraire,  en  dehors  d'un  certain  nombre  de  grandes 
voies,  on  n'a  mis  l'eau  que  dans  les  rues  où  elle  a  été  demandée 
par  quelques  propriétaires  s'engageant  à^enjprendre  une  quantité 
dont  le  prix  annuel  paie  la  dépense  des  travaux  à  exécuter.  Or,  sur 
beaucoup  de  points,  on  n'a  pu  réunir  les  engagemens  nécessaires. 
Par  indolence  et  par  économie,  bien  des  gens  continuent  à  se  con- 
tenter de  l'eau  de  leur  puits;  s'ils  avaient  à  leur  porte  une  eau 
meilleure  et  plus  saine,  s'ils  la  voyaient  couler  légère  et  pure  du 


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FLOR£N€£  DEPUIS  l'aIïNEXION.  319 

robinet  de  leur  voisin,  s'ils  n'avaient  qu'à  parler  pour  jouir  aussitôt 
des  mêmes  avantages,  peut-être  se  décideraient-ils  ;  mais  il  faut 
s'entendre  à  plusieurs,  former  un  syndicat,  remplir  des  formalités. 
On  attend  donc,  et  ce  n'est  pas  la  gêne  actuelle  qui  hâtera  le  mou- 
vement. Jusqu'à  nouvel  ordre,  la  ville  ne  retire  donc  du  louage  des 
eaux  qu'un  très  mince  revenu. 

Il  s'est  passé  quelque  chose  d'analogue  pour  les  marchés.  Tous 
les  étrangers  qui  ont  séjourné  quelque  temps  à  Florence  connaissent 
ce  dédale  de  ruelles  qui  se  croisent  en  tous  sens,  entre  la  via 
Tomabuoni  et  la  via  Calzaioli^  dans  le  voisinage  de  Tarchevéché; 
les  artistes  surtout  y  font  de  fréquentes  visites.  C'est  là  qu'était  au 
moyen  âge,  c'est  là  qu'est  toujours  resté  depuis  lors  le  principal 
marché  de  la  ville,  celui  dont  le  poète  Antonio  Pucci  nous  a  laissé 
une  si  curieuse  description  dans  le  poème  qu'il  lui  a  consacré,  au 
commencement  du  xiv*  siècle.  Dans  sa  naïve  admiration,  le  poète 
s'écrie,  vers  le  début  de  son  œuvre  : 

Mercato  recchio  al  rnondo  è  alimento 
E  ad  ogni  altra  pfazza  il  pregio  serra. 

«  Le  vieux  marché  nourrit  le  monde  entier;  il  emporte  le  prix  sur 
toute  autre  place  I  »  Les  peintres  partageraient  encore  cette  admi- 
ration :  rien  de  plus  amusant  et  de  plus  varié  pour  l'œil  que  la 
foule  animée  et  bruyante  qui  s'agite  dans  l'ombre  de  ces  ruelles, 
que  les  gerb^  de  fleurs  odorantes,  les  monceaux  d'herbes  et  de 
légumes,  les  corbeilles  de  fruits  rouges  ou  dorés  qui  s'entassent, 
ici  dans  les  échoppes  branlantes,  là  sur  le  sol  même,  où  l'on  peut  à 
peine  poser  le  pied.  Par  places,  profitant  de  quelque  étroite  per- 
cée, de  gais  rayons  de  soleil  pénètrent  jusqu'au  fond  de  ce  fouillis  ; 
ils  éclairent  quelque  brun  visage  de  campagnarde,  entouré  d'un 
mouchoir  rouge  noué  sous  le  menton  ;  ils  font  ressortir  les  tons 
riches  et  chauds  des  figues  violettes  ou  des  pêches  empourprées; 
des  énormes  grappes  de  raisin  rose.  Le  soir,  à  la  lueur  vacillante 
des  torches  dont  la  flamme  est  battue  et  courbée  par  le  vent,  le 
spectacle  est  plus  étrange  encore.  Ce  qui  ajoute  à  l'originalité  des 
aspects,  c'est  que  l'art  florentin  n'a  pas  dédaigné  de  mêler  ses  élé- 
gances à  tout  ce  déploiement  de  vie  ruétique,  charnelle,  grossière. 
La  loggia  sous  laquelle  se  vend  le  poisson  a  été  dessinée  par 
Vasari;  ses  fmes  colonnes  ioniques,  ornées  de  médaillons  qui  re- 
présentent des  dauphins,  font  un  piquant  contraste  avec  les  étaux 
et  les  masures  qui  les  entourent.  A  chaque  pas,  le  regard  s'arrête 
sur  un  tableau  tout  fait;  il  ne  reste  plus  qu'à  le  transporter  sur 
la  toile. 

On  ne  saurait  s'étonner  que  Tadministration  municipale  se  soit 
placée  à  un  point  de  vue  quelque  peu  différent  :  ce  n'est  point  son 


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320  EEYUE  DES   DEUX  IIONDES. 

rôle  d'être  aussi  sensible  au  pittoresque.  A  ses  yeux,  ce  marché 
avait  un  grand  défaut  :  vu  Tétroitesse  des  rues  où  il  se  tient  et  leur 
encombrement,  il  est  à  peu  près  impossible  d'en  assurer  le  net- 
toyage quotidien.  Les  débris  de  matières  animales  et  végétales  s'y 
amassent  par  terre  et  s'y  corrompent  dans  tous  les  coins;  il  s'en 
exhale  des  odeurs  qui  se  font  sentir  à  distance.  De  plus,  dans  de 
pareilles  conditions,  la  surveillance  et  la  police  sont  très  difficiles. 
Enfin  le  marché,  avec  son  installation  toute  rudimentaire,  rapporte 
très  peu  à  la  ville.  On  décida  donc  l'érection  d'un  marché  central, 
construit  tout  entier,  à  l'imitation  des  halles  de  Paris,  en  fer  et  en 
verre.  Aujourd'hui  ce  marché  existe,  tout  près  de  Saint-Laurent  ;  il 
a  des  caves  spacieuses  et  fraîches;  il  est  haut,  vaste,  bien  aéré; 
mais  vous  n'y  trouverez  ni  marchands  ni  acheteurs.  A  peine  quel- 
ques places  y  sont-elles  occupées;  depuis  qu'il  est  achevé,  il  n'a 
guère  servi  qu'à  donner  quelques  fêtes  pendant  le  carnaval.  Les 
étalagistes  du  vieux  marché  sont  restés  sourds  à  tous  les  appels 
que  le  syndic  leur  a  adressés  de  sa  voix  la  plus  insinuante.  Per- 
sonne ne  veut  donner  le  signal  du  départ.  «  Si  je  m'en  vais,  dit 
chacun,   mes   cliens  me  suivront-ils  là-bas?  Ils  ont  leurs  habi- 
tudes; ils  n'aiment  point  à  être  dérangés.  Plutôt  que  d'aller  me 
chercher  à  Saint-Laurent,  ils  s'adresseront  à  mon  voisin,  qui  sera 
resté  1  Dans  votre  grande  halle,  ouverte  à  tous  les  vents,  nous  gèle- 
rons l'hiver,  et,  sous  ces  vitrages,  l'été,  nous  étoufferons.  J'aime 
mieux  mon  échoppe^  ici,  dans  ce  cher  coin  bien  abrité,  au  pied  du 
palais  des  Vecchietti  ou  de  celui  des  Amieri.  Là,  je  ne  crains  ni  la 
tramontane,  ni  le  soleil,  je  me  trouve  bien  en  toute  saison.  »  Pour 
décider  à  l'émigration  tous  ces  obstinés,  il  aurait  fallu  jeter  bas  les 
vieux  murs  auxquels  ils  s'appuient,  restes  des  demeures  et  des  tours 
de  la  plus  vieille  noblesse  de  Florence,  jadis  tout  entière  groupée 
autour  de  la  place  du  marché;  il  aurait  fallu  exproprier  à  la  fois 
tous  ces  détaillans.  Alors  enfin,  chassés  de  chez  eux,  ils  se  seraient 
décidés,  comme  un  essaim  sorti  de  la  ruche  maternelle,  à  venir 
s'abattre  et  s'installer  dans  le  marché  central  ;  une  fois  que  la  ville 
les  aurait  tenus  là,  elle  leur  aurait  bel  et  bien  fait  payer  leur  place, 
et  l'opération  aurait  pu  devenir  fructueuse.  Faute  de  ce  complé- 
ment nécessaire,  elle  se  solde,  jusqu'ici,  par  une  perte  sèche  ;  on  ne 
s'est  pas  senti  en  mesure  de  tenter  l'expropriation  du  Marché-Vieux, 
et  les  halles  restent  vides. 

'  De  tous  les  grands  travaux  entrepris  dans  ces  dernières  années, 
le  seul  qui  ait  été  vraiment  conduit  jusqu'à  son  plein  et  entier 
achèvement,  c'est  la  création  d'une  admirable  promenade,  le  viale 
dei  Colli^  ou  boulevard  des  collines.  Les  caséine^  dont  s'était  si 
longtemps  contentée  la  Florence  grand-ducale,  n'avaient  plus  paru 
suffire  à  la  capitale  de  l'Italie.  Elles  ont  pour  elles  le  voisin^e  du 


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FLORENCE  DEPUIS   l' ANNEXION.  321 

fleuve  et  de  beaux  ombrages;  mais  elles  sont  situées  en  plaine  et 
elles  manquent  de  vue.  On  souhaita  quelque  chose  de  plus  varié  et 
de  plus  ouvert,  qui  pût  rivaliser,  par  la  diversité  des  aspects  et  par 
l'étendue  des  horizons  offerts  au  regard,  avec  le  Pincio  romain  et 
la  route  qui,  à  Naples,  contourne  le  Pausilippe.  A  cette  fin,  un 
habile  officier  du  génie,  le  commandant  Poggi,  a  dessiné,  sur  les 
coteaux  qui  s'élèvent  au  sud  de  Florence,  un  superbe  boulevard, 
qui  a  près  de  5  kilomètres  de  développement.  Par  une  suite  de 
lacets  à  pentes  douces  bien  ménagées,  ce  boulevard  va  du  quai  de 
l'Amo,  près  le  pont  suspendu  d'amont,  jusqu'à  la  porte  Romaine. 
La  voie  est  large  de  18  mètres;  la  chaussée  est  macadamisée;  des 
deux  côtés  régnent  des  trottoirs  pavés  de  belles  dalles  de  pierre  des 
Apennins.  Us  sont  bordés  d'arbres  qui  ont  été  plantés  déjà  grands 
et  qui  poussent  à  merveille;  ici  ce  sont  des  chênes  verts,  là  des 
marronniers,  plus  loin  des  platanes.  La  promenade  est,  le  soir,  tout 
entière  éclairée  au  gaz  ;  il  y  a,  de  distance  en  distance,  des  prises 
d'eau  pour  l'arrosage. 

La  route  atteint  son  point  culminant  au-dessus  même  de  l'Arno, 
près  San  Salvatore  de'  Francescani.  Là,  sur  le  Monte  aile  Croci, 
s'élargit  une  vaste  place  en  hémicycle,  qui  domine  le  fleuve  et  la 
ville.  C'est  la  place  Michel-Ange,  qui  a  été  inaugurée  le  14  sep- 
tembre 1875,  pour  le  quatrième  centenaire  de  la  naissance  du  plus 
grand  des  Florentins.  Au  milieu  s'élève  un  monument  composé 
de  copies  en  bronze  :  le  David  se  dresse  sur  un  piédestal  de  marbre, 
auquel  sont  adossées  quatre  des  statues  du  tombeau  des  Médicis. 
Au-dessus,  un  élégant  café,  la  petite  église  des  franciscains  dans 
ses  noirs  cyprès,  celle  que  Michel-Ange  appelait  «  la  belle  pay- 
sanne, »  puis,  plus  haut,  San  Miniato,  ses  vieux  murs  qui  lui 
donnent  l'air  d'une  forteresse,  sa  tour  délabrée,  son  élégante  façade 
en  marqueterie  de  marbre.  Au-dessous,  une  série  de  terrasses, 
plantées  de  fleurs  et  d'arbrisseaux,  qui  s'étagent  jusqu'à  l'Amo.  Un 
large  bassin  et  un  jet  d'eau,  avec  les  brises  qui  s'insinuent  par  les 
gorges  de  la  montagne,  doivent  donner  quelque  fraîcheur  pen- 
dant les  chaudes  soirées  d'été. 

La  ville  paraît  plus  grande  d'ici  que  de  Fiesole  ou  des  coteaux  voi- 
sins; on  est  au-dessus  même  des  toits.  Pourtant,  lorsqu'on  a  dans 
la  mémoire  l'aspect  des  principales  capitales  de  l'Europe  ou  même 
celui  de  Rome  et  de  Naples,  Florence  garde  l'apparence  d'une  assez 
petite  ville;  cette  impression  serait  encore  plus  marquée  sans  les 
quartiers  neufs,  où  les  maisons  sont  espacées.  Pour  qu'une  telle  cité 
ait  pu  jouer  dans  le  monde  de  la  pensée  et  des  arts  le  rôle  qui  a  été 
le  sien,  combien  il  faut  qu'elle  ait  vécu  d'une  vie  intense  et  forte! 
Comme  la  plante  humaine  [lapianta  uomo)^  pour  prendre  un  mot 
xifni.  — 1878.  21 


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822  REVUE  DBS   DEUX  MONDES. 

d'Alfieri»  a  dû  croître  ici  plus  vigoureuse  que  partout  ailleurs,  peiH 
dant  trois  ou  quatre  siècles,  depuis  la  première  aube  de  la  renais- 
sance jusqu'au  coucher  de  son  soleil  I 

Si  des  objets  les  plus  proches  on  porte  ses  regards  vers  les  plus 
éloignés,  on  jouit  d'une  vue  qu'il  n'est  pas  facile  d'oublier.  L'œil 
embrasse  tout  le  val  moyen  de  l'Amo,  depuis  Pontesieve  jusque  vers 
Empoli.  Par-dessus  les  crêtes  des  collines  qui  dominent  la  ville, 
par-dessus  les  clochers  des  couvons  et  les  tours  carrées  des  villas, 
on  suit  la  double  ligne  des  monts  qui,  à  l'ouest,  s'écartent  d'une 
part  vers  Sienne,  de  l'autre  vers  Prato  et  Pistoie.  A  l'est,  au  con- 
traire, vers  hrezio,  ils  se  rapprochent,  et  le  terrain  s'élève  rapide- 
ment. 

De  la  place  Michel-Ange,  le  boulevard  conduit  à  une  autre  espla- 
nade, la  place  Galilée;  celle-ci  est  entourée  d'un  jardin  qu'égaient 
des  eaux  vives  et  de  riches  parterres.  De  ce  point,  la  vue  est  diffé- 
rente ;  elle  glisse  sur  un  ravin  qui  descend  à  l'Amo,  entre  des  côtes 
couvertes  de  vignes,  de  cyprès  et  de  maisons  de  campagne.  C'est 
un  paysage  bien  plus  restreint,  mais  aimable  encore  et  pittoresque. 
On  redescend  ensuite  jusqu'à  la  porte  Bomaine,  par  le  boulevard 
Machiavel. 

Sur  l'élégance  et  la  noblesse  de  cet  ensemble,  il  n'y  a  qu'une 
voix  :  la  promenade  des  collines  sera  bientôt  une  des  plus  juste- 
ment célèbres  de  l'Europe.  Les  Florentins  en  sont  fiers.  On  leur  en 
fait  volontiers  compliment,  a  N'est-ce  pas,  vous  répondent-ils,  que 
c'est  vraiment  une  chose  impayable?  »  On  saisit  le  jeu  de  mots,  on 
sent  ce  qu'il  cache  de  regrets  et  d'appréhensions.  Ce  boulevard  a, 
paraît-il,  coûté  un  argent  fou;  il  a  fallu  acheter  les  terrains,  et,  si 
près  de  la  ville ,  ils  se  payaient  cher;  il  a  fallu  creuser  la  route  au 
flanc  de  la  montagne,  la  daller,  la  planter,  y  établir  les  canaux  pour 
l'eau  et  le  gaz,  consolider  les  pentes.  L'an  dernier,  des  glissemens 
se  produisaient  encore  au-dessous  de  la  place  Michel-Ange  et  me- 
naçaient de  la  faire  descendre  avec  son  monument  dans  le  lit  de 
l'Arno;  on  a  dft  reprendre  en  sous-œuvre,  à  grands  frais,  les  tra- 
vaux de  terrassement.  En  l'absence  même  de  pareils  accidens,  l'en- 
tretien de  la  promenade  et  des  jardms  qui  en  dépendent  est  fort 
coûteux. 

IIL 

Par  cet  exposé,  tout  incomplet  et  sommaire  qu'il  soit,  on  peut  se 
faire  une  idée  du  caractère  des  travaux  qu'a  entrepris,  depuis  1860 
et  surtout  depuis  1865,  le  municipe  florentin ,  dirigé  d'abord  par 
M.  Cambray-Digny,  puis,  pendant  ces  dix  dernières  années,  par 


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FLORENCE  DEPUIS   L  ANNEXION .  323 

M-  Peruzzi.  La  voirie  améliorée  et  la  circulation  rendue  plus  facile 
dans  la  vieille  ville,  sans  destructions  ni  bouleversemens  qui  la  dé- 
figurassent, par  de  sobres  et  discrètes  retouches ,  la  fondation  de 
quartiers  neufs  disposés  de  manière  qu'aucun  point  n'en  fût  très 
éloigné  du  centre,  c'est-à-dire  de  la  place  du  Palais -Vieux,  des 
eaux  abondantes  et  salubres  conduites  à  Florence  et  distribuées 
dans  toutes  les  parties  de  la  cité,  l'approvisionnement  et  l'alimen- 
tation mieux  assurés  par  une  nouvelle  organisation  des  marchés, 
une  merveilleuse  promenade  créée  aux  portes  mêmes  de  la  ville, 
dans  un  site  charmant,  toutes  ces  entreprises  en  elles-mêmes  étaient 
bien  conçues;  elles  s'inspiraient  d'une  idée  juste,  d'un  naturel  et 
légitime  désir  de  progrès.  Favorisées  pai-  les  circonstances  et  con- 
duites à  terme,  elles  devaient,  selon  toutes  les  prévisions,  mettre 
Florence  en  état  de  jouer  plus  brillamment  son  rêle  de  capitale, 
elles  devaient  la  faire  plus  commode,  plus  saine,  plus  agr^le  à 
habiter.  En  même  temps^  on  pouvait  compter  qu'à  toutes  ces  dé- 
penses correspondrait  une  augmentation  proportionnelle  du  revenu. 
Les  plus  prudens  mêmes  semblaient  n'avoir  aucun  doute  à  ce  sujet; 
tout  au  plus  différait-on  d'avis  sur  la  question  de  savoir  combien 
d'années  seraient  nécessaires  pour  rembourser  les  sommes  emprun- 
tées et  pour  amortir  le  capital  très  considérable  qui  serait  absorbé 
par  ces  travaux. 

On  est  loin  aujourd'hui  de  ces  espérances.  Le  16  juin  dernier, 
une  affiche  apposée  au  Palais-Vieux  portait  à  la  connaissance  du  pu- 
blic la  banqueroute  définitive  de  la  ville  de  Florence.  Syndic  et  con- 
seillers municipaux  avaient  donné  eaisemble  leur  démission  quel- 
ques semaines  auparavant;  ils  avaient  été  remplacés,  comme  l'exige 
la  loi  italienne,  par  un  commissaire  royal  chargé  d'administrer  la 
ville  jusqu'à  convocation  des  électeurs.  Le  conseil  qui  venait  de  se 
dissoudre  avait ,  au  printemps ,  prorogé  pour  trois  mois  l'échéance 
de  toutes  les  dettes  municipales  ;  on  avait  cru  qu'avant  l'expiration 
de  ce  délai  le  ministère  et  le  parlement  se  seraient  enfin  décidés, 
qu'ils  auraient  accordé  ces  secours  que,  depuis  deux  ans  et  plus, 
la  malheureuse  ville  implorait  à  mains  jointes.  Les  secours  n'étaient 
pas  venus,  et  l'heure  des  échéances  dUTérées  sonnait  au  milieu  du 
désarroi  général;  la  caisse  était  encore  plus  vide  que  trois  mois  au- 
paravant. Le  temps  des  illusions  était  passé  pour  les  débiteurs 
comme  pour  les  créanciers.  Le  commissaire  a  donc  signé  un  arrêté 
en  vertu  duquel  les  paiemens  de  toute  nature  sont  suspendus  indé- 
finiment. Le  même  arrêté  ordonne  la  cessation  de  tous  les  travaux, 
à  l'exception  de  ceux  qui  sont  absolument  indispensables. 

On  a  beau  s'attendre  à  de  pareils  coups;  lorsqu'ils  vous  frappent, 
on  éprouve  toujours  une  sorte  de  stupeur  mêlée  de  colère,  comme 


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324  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

si  l'on  n'avait  pas  été  prévenu.  Il  est  difficile  de  savoir  ce  qui  se 
passe  dans  la  tête  d'un  pendu;  cependant,  j'en  jurerais,  tant  qu'il 
n'a  pas  perdu  connaissance,  le  misérable  doit  être  occupé  à  cal- 
culer les  chances  qui  lui  restent  de  sentir  soudain  la  corde  casser. 
Florence  avait,  depuis  plusieurs  années,  la  corde  au  cou  ;  de  jour 
en  jour,  le  nœud  se  serrait,  il  rendait  la  gêne  plus  cruelle,  l'an- 
goisse plus  vive.  Par  l'effet  des  surtaxes  municipales,  la  propriété, 
frappée  d'un  impôt  presque  égal  à  la  moitié  du  revenu  présumé, 
baissait  rapidement  de  valeur  ;  le  capital,  auquel  la  ville  demandait 
le  meilleur  de  son  revenu,  s'évanouissait  et  fondait  ainsi  entre  ses 
mains  (1).  L'impôt  personnel  et  mobilier  {tassa  di  famiglia),  les 
droits  d'octroi  étaient  très  lourds  ;  la  vie  devenait  bien  plus  chère  à 
Florence  que  dans  les  cités  voisines;  les  étrangers  l'abandonnaient; 
la  population  diminuait  (2).  Malgré  la  résignation  avec  laquelle  les 
Florentins  supportaient  ce  fardeau  toujours  croissant,  le  déficit 
augmentait  d'exercice  en  exercice.  Si  l'on  arrivait  encore  à  payer 
les  intérêts  de  la  dette  consolidée  et  les  dépenses  des  travaux  qui 
s'achevaient,  c'était  seulement  grâce  à  une  dette  flottante  hors  de 
toute  proportion  avec  les  ressources  réelles  de  la  ville  (3).  Les  signes 
les  plus  clairs  annonçaient  donc,  à  bref  délai,  un  dénoûment  fatal. 
Cependant  la  première  prorogation  des  échéances,  en  mars  1878, 
n'avait  pas  encore  ouvert  tous  les  yeux;  on  se  leurrait  de  l'idée 
qu'avant  les  trois  mois  écoulés  le  gouvernement  serait  intervenu 
pour  tirer  Florence  d'embarras  et  lui  permettre  de  reprendre  les 
paiemens  au  jour  fixé.  Quand  on  a  lu  sur  les  murs  l'arrêté  du  com- 
missaire royal,  le  doute  n'a  plus  été  permis,  même  à  ceux  qui 
avaient  le  plus  de  peine  à  s'avouer  la  triste  vérité.  Alors  de  toutes 
parts  ont  éclaté  les  cris  et  les  plaintes.  L'opinion  s'est  déchaînée 
avec  une  extrême  véhémence  contre  l'ex-syndic,  qu'elle  avait  doci- 

(1)  D'après  le  rapport  de  la  cmomission  d*enquête  de  1877,  la  propriété  devait  payer 
en  1878  à  Florence  une  surtaxe  municipale  de  1,92  par  livre  de  Timpôt  perçu  au  profit 
de  Pétat  sur  les  bàtimens  de  toute  espèce.  Routée  au  principal  de  Timpôt,  cette  sur- 
taxe faisait  peser  sur  le  contribuable  une  charge  équivalente  à  41,38  du  revenu  impo* 
sable;  avec  les  mauvaises  années  et  la  baisse  des  loyers,  souvent  le  revenu  réel  ii*est 
que  de  très  peu  supérieur  à  ce  que  le  percepteur  prend  au  propriétaire. 

^2)  D'après  M.  Paul  Leroy-Beaulieu  {ie$  Finances  des  grandes  villes  de  VEurope, 
dans  VÊconomiste  français  du  4  mai  1878),  la  proportion  des  dépenses  municipales 
par  tête  d'habitant  était,  en  1876,  plus  forte  à  Florence  que  dans  toutes  les  autres 
villes  de  l'Europe,  Paris  excepté  (105  francs  à  Paris,  90  à  Florence,  58  à  Rome,  46  à 
Vienne,  36  seulement  à  Berlin). 

(3)  Entre  1865  et  1876,  la  dette  flottante  a  atteint  par  momons  40  millions  de  livres; 
elle  n*a  jamais  été  au-dessous  de  30  millions.  L'intérêt  moyen  de  cette  dette,  dans  les 
cinq  dernières  années,  était  de  5,37  pour  100.  Dans  les  premiers  temps,  il  avait  monté 
jusqu'à  0,23  pour  100.  C'est  ce  qui  résulte  du  rapport  de  M.  Peruzzi,  qui  accompagnait 
la  pétition  présentée  aux  chambres  en  1876  par  la  commune  de  Florence  (p.  92), 


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FLORENCE  DEPUIS   l' ANNEXION.  325 

lement  suivi  pendant  si  longtemps.  11  y  a  quelques  années,  elle  ne 
prêtait  qu'une  oreille  distraite  aux  quelques  opposans  qui  se  per- 
mettaient de  discuter  les  plans  et  les  budgets  de  Périclès-Peruzzi, 
comme  l'appelait  le  Fanfulla^  qui  joue  à  Rome,  non  sans  verve  et 
sans  esprit,  le  rôle  de  notre  Charivari.  Depuis  que  la  faillite  a  été 
déclarée,  c'est  à  M.  Peruzzi  que  s'en  prennent  tous  ceux  qui  se 
sentent  atteints  par  ce  désastre,  et  il  n'est  personne  à  Florence  qu'il 
ne  frappe  d'un  coup  plus  ou  moins  direct.  M.  Peruzzi  est  donc  de- 
venu le  bouc  émissaire  de  toutes  les  fautes  commises.  Les  esprits 
étaient  si  montés  que  l'on  a  craint  une  manifestation  injurieuse  et 
violente;  la  questure  a  cru  devoir  placer  des  gardes  aux  portes  de 
la  maison  qu'habite  celui  qui,  l'an  dernier,  était  encore  l'homme  le 
plus  populaire  de  Florence  (1).  C'était,  par  bonheur,  un  excès  de 
précaution.  Ce  peuple  florentin  est  de  sens  trop  rassis,  il  est  trop 
bien  élevé  pour  se  déshonorer  par  de  pareils  excès.  Quiconque  a  un 
peu  vécu  à  Florence  ne  s'étonnera  point  de  nous  entendre  parler 
en  ces  termes  de  toute  une  foule  qui  contient,  comme  ailleurs,  des 
élémens  tout  à  fait  illettrés.  En  Toscane,  chez  l'ouvrier  même  et  le 
paysan,  on  sent  les  effets  d'une  culture  bien  des  fois  séculaire,  effets 
transmis  et  accumulés  par  l'hérédité  dans  le  sang  et  dans  les 
moelles  des  générations  qui,  depuis  les  Étrusques,  se  sont  suc- 
cédé sur  ce  sol  privilégié. 

On  reviendra  vite,  nous  n'en  doutons  pas,  malgré  les  souffrances 
présentes,  au  calme  et  à  la  justice.  Lorsque,  dans  quelque  temps, 
il  faudra  reformer,  par  l'élection,  le  conseil  de  la  cité,  nous  ne  se- 
rions pas  étonné  que  le  nom  de  M.  Peruzzi  passât  de  nouveau  en 
tête  de  la  liste.  On  peut,  sans  doute,  lui  adresser  quelques  re- 
proches; il  a  péché  par  trop  d'optimisme.  Il  n'a  pas  assez  fait  en- 
trer dans  ses  calculs  les  chances  contraires  qui  pouvaient  se  pré- 
senter; il  a  eu  trop  de  confiance  dans  les  ressources  de  la  cité  qu'il 
aimait  et  qu'il  était  fier  de  rendre  plus  belle  encore  et  plus  char- 
mante; il  a  ensuite  trop  compté  sur  le  concours  de  ses  amis  poli- 
tiques, sur  la  reconnaissance  et  la  générosité  de  l'Italie.  Il  s'est 
ainsi  laissé  entraîner;  il  n'a  pas  su  s'arrêter  à  temps,  il  a  poursuivi, 
avec  des  moyens  insuffiisans,  des  travaux  qui,  faute  de  quelques 
millions,  n'ont  ensuite  pas  donné  les  résultats  rémunérateurs  que 
l'on  était  en  droit  d'en  attendre.  Les  erreurs  commises  ne  sont  au- 
jourd'hui que  trop  évidentes;  mais  aussi,  pourquoi  les  Florentins 

(1)  Nous  empruntoDs  ce  détail  et  d'autres  encore  aax  lettres  intéressantes  que 
M.  H.-G.  Montferricr  envoie  de  Rome  au  Journal  det  Débats,  Personne  n*a  mieux 
parlé  de  la  question  de  Florence,  avec  des  informations  plus  précises  et  un  plus  Juste 
sentiment  des  nécessités  politiques  et  du  devoir  d*équité  qui  semblaient  imposer  au 
gouvernement  italien  une  conduite  autre  que  celle  qu'il  a  tenue. 


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326  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ont-ils,  pendant  dix  ans,  abdiqué  entre  les  mains  de  M.  Perozzi? 
Pourquoi  la  junte  municipale,  la  presse,  l'opinion,  ne  l'on^^Ues  pas 
retenu  sur  cette  pente?  Le  syndic,  assure-t-on,  n'aimait  pas  la 
contradiction  ;  mais  ce  n'était  pas  un  tyran  italien  du  moyen  âge, 
ni  même  un  ministre  des  grands-ducs;  il  n'exilait  personne,  il  ne 
pouvait  ni  supprimer  ni  suspendre  de  journaux.  Florence,  en  ne 
cherchant  pas  plus  tôt  à  voir  clair  dans  ses  affaû-es,  a  encouru  une 
grande  part  de  responsabilité  ;  il  y  a  eu  là  un  peu  d'indolence,  un 
certain  manque  d'énergie  et  dé  virilité. 

C'est  en  1871  que  l'opinion  et  la  presse  florentine  auraient  dû 
intervenir  avec  clairvoyance  et  décision.  Au  printemps,  le  parle- 
ment italien  tenait  à  Florence  sa  dernière  session,  avant  de  se  don- 
ner rendez-vous  à  Rome.  Il  était  prêt  à  faire  pour  Florence  ce  qu*il 
avait  fait  pour  Turin  sept  ans  auparavant,  à  l'indemniser,  elle 
aussi,  des  dépenses  qu'elle  avait  encourues  pour  soutenir  ce  rang 
de  capitale  dont  on  lui  retirait  si  brusquement  les  avantages.  On 
ne  contestait  pas  le  principe  ;  il  ne  s'agissait  que  de  s'entendre  sur 
le  chiffre  de  l'indemnité.  Le  moment  était  favorable,  non  pour  en- 
fler ce  chiffre  outre  mesure,  mais  pour  le  faire  accepter,  quelque 
élevé  qu'il  pût  paraître,  contre  pièces  à  l'appui.  En  1804,  les 
finances  de  la  ville  étaient  en  bon  état,  comme  l'ont  reconnu  les 
commissions  d'enquête;  mais,  dès  1865,  Florence  s'était  mise  à 
l'œuvre  avec  une  telle  ardeur  que  déjà  les  budgets  de  1869  et  de 
1870  se  soldaient  chacun  par  un  déficit  de  plus  de  8  millions  de 
livres.  Pour  exécuter  les  travaux  d'agrandissement  et  d'assainisse- 
ment qui  avaient  été  jugés  nécessaires,  elle  avait  conclu  emprunt 
sur  emprunt  ;  mais  c'était  le  temps  où  le  crédit  de  l'Italie  était  le 
plus  bas.  Florence  n'avait  pu  réaliser  ces  emprunts,  n^ociés  sur- 
tout à  l'étranger,  qu'à  des  conditions  très  onéreuses,  qui  s'expli- 
quaient assez  par  les  cours  de  la  rente  italienne  et  la  dépréciation 
du  papier-monnaie  qui  avait  cours  forcé  dans  toute  l'ItaUe  (1).  La 
situation  financière  de  Florence  était  déjà  fort  inquiétante;  beau- 
coup des  travaux  commencés  ne  l'auraient  jamais  été  ou  ne  l'auraient 
pas  été  de  longtemps,  si  Florence  n'était  pas  devenue  capitale; 
maintenant  qu'elle  cessait  de  l'être,  il  était  aussi  diflScile  de  les  sus- 
pendre en  les  laissant  improductifs  que  dangereux  de  les  achever 
avec  une  population  et  des  ressources  diminuées. 

Consultés  sur  le  chiffre  à  fixer,  l'ancien  syndic  et  le  nouveau, 
MM.  Cambray-Digny  et  Peruzzi,  paraissent  avoir  mis  une  sorte  de 
coquetterie  à  rester  au-dessous  de  ce  qu'ils  avaient  le  droit  de  de- 

(1)  Sur  116  millions  de  livres  (yaleur  nominale),  88  millions  senlemeot  sont  entrés 
dans  les  caisses  de  Florence.  En  chiffres  ronds,  il  y  a  donc  en  38  millions  de  fhds 
d'emprunt  (commissions,  pertes  sur  le  change,  etc.). 


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FLORENCE  DEPUIS  L' ANNEXION.  S27 

mander.  Prenons  les  chiffres  de  la  commission  d'enquête  qui  avait 
été  nommée  en  1877,  sous  le  ministère  Depretis,  et  qui  était  prési* 
dée  par  le  sénateur  A.  Hagliani,  président  de  section  à  la  cour  des 
comptes.  Voici  ce  qui  résulte  de  son  remarquable  rapport  (1).  Turin 
avait  été  indemnisé,  en  186A,  dans  la  proportion  des  7&2  millièmes 
des  dépenses  que  cette  ville  avait  encourues  comme  capitale  du 
royaume  ;  si  l'on  avait  appliqué  cette  même  proportion  à  Florence, 
Florence  aurait  dû  recevoir,  en  1871,  38  millions  de  livrea.  Or  la 
loi  du  29  juin  1871  ne  lui  a  donné  que  22  millions  environ  ;  encore 
n'arrive-t-on  à  ce  chiffre  qu'en  y  comprenant  pour  près  de  8  mil- 
lions les  édifices,  tels  que  palais  nationaux  et  couvens  incamérés, 
que  l'état  cédait  au  munieipe:  la  loi  stipulait  d'ailleurs  que  ces  bâti- 
mens  seraient  incessibles  et  inaliénables;  ils  ne  représentent  donc 
pas  pour  la  ville  une  valeur  qu'elle  puisse  réaliser  par  échange  ou 
par  vente,  et  ils  lui  imposent  de  lourds  frais  d'entretien.  Florence, 
d'après  les  commissaires  enquêteurs,  a  donc  reçu  alors,  au  plus  bas 
mot,  16  millions  de  moins  qu'elle  n'aurait  dû  le  faire,  si  on  avait 
suivi  pour  elle  les  mêmes  règles  que  pour  Turin. 

Aujourd'hui  la  commission  établit,  par  une  série  de  déductions 
très  bien  enchaînées  et  d'ingénieux  calculs,  que  l'on  doit  encore  à 
Florence  environ  40  millions;  c'est  ce  que  représenteraient,  avec 
l'élévation  des  cours  actuels,  les  intérêts  composés  des  sommes  que 
l'on  aurait  dû  lui  donner  et  les  conditions  onéreuses  des  emprunts 
auxquels  l'a  contrainte  l'insuffisance  de  la  compensation  accordée. 
C'est  fort  bien;  mais  cette  soulte,  on  ne  parait  pas  disposé  à  la  lui 
donner  ;  personne  n'aime  à  payer,  surtout  quand  elle  monte  un  peu 
haut,  la  carte  d'un  repas  depuis  longtemps  digéré.  C'était  en  1871 
qu'il  fallait  exiger  la  parité  de  traitement  ;  alors  on  aurait  tout  ob- 
tenu. Le  parlement  était  tout  entier  à  la  joie  inespérée  d'aller  à 
Rome,  il  éprouvait  une  sorte  de  pudeur  à  quitter  de  sitôt  Florence 
après  l'avoir  induite  en  dépense  ;  il  ne  lui  aurait  pas  marchandé 
les  dédommagemens.  Au  lieu  de  présenter  leur  note,  les  Floren- 
tins ont  sonné  leurs  cloches  et  se  sont  associés,  en  s'oubliant  eux- 
mêmes,  à  l'enivrement  général;  ils .  n'ont  pas  voulu  paraître  faire 
payer  l'hospitalité  qu'ils  avaient  accordée,  pendant  six  ans,  au  roi 
et  au  parlement.  Or  cette  hospitalité  leur  avait  coûté  cher  ;  avec 
toute  sa  gloire,  Florence  n'a,  pour  réparer  ses  pertes,  ni  la  puis- 
sante industrie  de  Milan  ou  même  celle  de  Turin,  ni  le  grand  com- 
merce maritime  de  Gênes.  Elle  avait,  à  plusieurs  reprises,  assez 
prouvé  son  patriotisme  ;  elle  eût  été  sage  de  songer  un  peu  plus, 
dans  cette  heure  critique,  à  ses  propres  intérêts  et  à  ceux  de  ses 

(1)  Gaixetta  ufllciale,  28  décembre  1817. 


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328  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

créanciers.  Si  elle  eût  été  avisée  et  vigilante,  l'opinion  aurait  exercé, 
en  ce  sens,  une  utile  pression  sur  les  représentans  officiels  de  la 
cité.  C'est  avec  ces  façons  de  grand  seigneur  que  Ton  s'est  engagé 
dans  la  voie  qui  menait  à  la  banqueroute  ;  depuis  lors,  l'occasion 
propice  ne  s'est  jamais  retrouvée. 

Ce  qui  a  encore  contribué  à  endormir  l'opinion,  à  ne  pas  lui 
laisser  apercevoir  tout  d'abord  les  conséquences  du  transfert  de  la 
capitale,  c'est  que  ce  transfert  a  duré  plusieurs  années.  Les  minis- 
tères ne  sont  partis  que  l'un  après  l'autre,  lorsqu'ont  été  prêts  les 
locaux  qui  devaient  les  recevoir  sur  les  bords  du  Tibre  ;  en  1877, 
certains  services,  certains  bureaux  s'attardaient  encore  à  Florence. 
Si  le  vide  s'était  fait,  à  heure  dite,  dans  la  capitale  délaissée,  les 
plus  prévenus  auraient  été  forcés  de  comprendre  la  gravité  de  la 
situation  nouvelle  ;  on  aurait  ralenti  les  travaux  et  restreint  les  dé- 
penses; mais,  dans  les  premiers  temps,  il  a  semblé  que  rien  n'était 
changé  dans  l'aspect  et  dans  le  mouvement  de  la  ville;  on  s'est 
laissé  aller  à  continuer  les  entreprises  commencées.  C'est  ainsi 
que  depuis  1859  tout  a  tourné  contre  Florence;  la  fortune  a  semblé 
vouloir  épuiser  contre  elle  toutes  ses  perfidies.  Dans  les  années 
qui  ont  suivi  la  convention  de  septembre,  pouvait-on  soupçonner, 
au  lendemain  de  Montana,  que,  sitôt  après,  les  Italiens  entreraient, 
tambours  battans,  dans  les  murs  de  Rome?  Sauf  peut-être  celui  qui 
menait  le  jeu  de  la  politique  européenne,  qui  donc  alors  pensait 
voir  le  second  empire  français  se  précipiter  en  aveugle,  presque 
sans  armes,  sur  le  fer  que  lui  tendait  la  Prusse?  Qui  prévoyait  ce 
suicide?  Quand  Florence  a  remplacé  Turin,  elle  n'a  point  été  auto- 
risée à  se  considérer  conune  la  capitale  définitive  de  l'Italie;  mais 
elle  a  pu  penser  que  ce  provisoire  durerait  plus  de  six  années, 
qu'elle  aurait  le  temps  d'achever  sa  transformation  et  de  rentrer 
dans  ses  déboursés  avant  d'être  privée  des  avantages  que  lui  assu- 
rait la  présence  du  gouvernement.  Les  désastres  de  la  France  lui 
ont  fait  perdre  son  rang,  et,  après  1871,  la  lenteur  de  l'évacuation 
a  entretenu  ses  illusions  et  lui  a  caché  l'abime  où  elle  glissait. 

Le  gouvernement,  qui  vient  de  laisser  Florence  tomber  en  fail- 
lite, avait-il  le  droit  de  dégager  ainsi  sa  responsabilité  et  d'assister, 
spectateur  impassible,  à  un  pareil  désastre?  Nous  ne  le  pensons 
pas,  et  nous  sommes  surpris  que,  dans  les  séances  des  0  et  10  mai 
1878,  où  a  été  discutée  la  proposition  d'enquête  présentée  par  le 
ministère  Cairoli,  pas  un  député  ne  se  soit  placé  à  ce  point  de  vue. 
La  politique  financière  suivie  en  Italie  depuis  plusieurs  années  a 
certainement  beaucoup  aggravé  les  embarras  où  se  débattent  au- 
jourd'hui la  plupart  des  grandes  communes  italiennes.  Cette  poli- 
tique peut  se  résumer  en  deux  mots  :  se  décharger  sur  les  com- 


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FLORENCE  DEPUIS  l' ANNEXION.  329 

munes  de  beaucoup  de  dépenses  qui,  partout  ailleurs  en  Europe, 
incombent  à  l'état,  et  s'emparer  en  même  temps  du  produit  de 
certaines  taxes  qui,  partout  ailleurs,  profitent  tout  entières  aux 
caisses  municipales.  Ainsi  deux  lois  de  1864  et  de  1866  ont  fait 
entrer  l'état  en  partage  avec  les  communes  pour  les  droits  d'octroi 
qui  frappent  toutes  les  matières  de  grande  consommation,  telles  que 
les  boissons,  la  viande,  les  farines,  le  riz,  le  sucre,  le  beurre,  etc. 
Chargée  de  la  perception,  la  commune  en  a  toute  l'impopula- 
rité; mais  elle  verse  à  l'état  près  de  la  moitié  de  la  recette.  C'est 
dans  le  même  esprit  qu'une  loi  de  1874  a  rendu  à  l'état  les  15  cen- 
times qui  avaient  été  en  1870  attribués  aux  provinces  sur  l'impôt 
foncier.  Au  moment  où  s'aggravaient  les  charges  des  villes,  l'état 
venait  leur  retirer  des  ressources  dont  elles  s'étaient  crues  assu- 
rées (1). 

Pour  justifier  ces  tendances,  l'état  italien  peut  alléguer  les  exi- 
gences de  sa  situation,  ses  besoins  plus  grands  que  ses  ressources. 
Ce  qui  est  vraiment  inexcusable,  ce  sont  ces  lenteurs  et  ces  ater- 
moiemens  qui  ont  abouti  à  rendre  inévitable  une  catastrophe  que 
les  ministres  avaient,  croyons-nous,  un  sincère  désir  d'empêcher. 
Ce  fut  en  1874  que,  pour  la  première  fois,  le  municipe  de  Florence 
s'adressa  au  gouvernement;  il  lui  demanda  de  remettre  à  la  dispo- 
sition de  la  ville  certaines  surtaxes  dont  l'état  s'était  emparé.  Le 
ministère  ne  rendit  rien  ;  il  se  contenta  d'offrir  des  conseils,  qui 
n'étaient  même  pas  bons;  il  suggéra  des  augmentations  d'impôt. 
Celles-ci  auraient  eu  -pour  effet  de  dessécher  les  sources  déjà  fort 
amoindries  du  revenu  municipal;  elles  n'auraient  produit,  sur 
quelques  articles,  que  des  bénéfices  illusoires  et  passagers  ;  on  ne 
tenta  même  pas  l'expérience.  Deux  ans  après,  la  gauche  arrivait  au 
pouvoir  ;  elle  y  avait  été  aidée  par  le  vote  de  députés  toscans  qui, 
comme  M.  Peruzzi,  avaient  jusqu'alors  appartenu  à  la  droite. 
MM.  Depretis  et  Nicotera  paraissaient  comprendre  la  nécessité  de 
sauver  Florence;  ils  auraient  tenu  à  honneur  d'y  parvenir;  ils  nom- 
mèrent donc  une  commission.  Celle-ci  ne  mit  pas  trop  de  temps  à 
étudier  l'affaire;  elle  fit  un  rapport  très  judicieux  qui  avait  le  mé- 
rite d'aboutir  à  une  conclusion  pratique.  Pour  compenser  l'insuffi- 
sance de  l'indemnité  jadis  accordée,  l'état,  au  moyen  d'une  émission 
de  bons  du  trésor,  prendrait  à  sa  charge,  jusqu'à  concurrence  de 
30  millions,  le  service  de  la  dette  flottante  qui  pesait  sur  Florence  ; 
le  crédit  de  l'état  étant  très  supérieur  à  celui  de  la  ville,  l'état,  avec 
une  dépense  annuelle  de  1,380,000  livres,  satisferait  les  créanciers 

(1)  Nous  tirons  ces  détails  d*an  intéressant  article,  riche  de  liiits  et  de  chiffres,  qui 
a  été  publié  sans  signature  dans  les  Débats  du  23  Juin  1878,  sous  ce  titre  :  les  Finances 
des  communes  italiennes. 


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S30  REVUE  DES  mxm  mondes. 

auxquels  Florence  payait,  pour  le  môme  capital  prêté,  2,070,000  li- 
vres; il  bénéficierait  d'une  différence  d'intérêt  d'environ  2pour  100. 
De  plus,  pour  parfaire  la  somme,  une  réduction  de  500,000  livres 
serait  accordée,  jusqu'à  nouvel  ordre,  sur  la  taxe  d'abonnement  de 
2,500,000  livres,  à  laquelle  avait  été  fixée  la  part  afférente  au  tré- 
sor dans  les  revenus  de  l'octroi  florentin. 

Peu  de  semaines  après  la  publication  de  ce  rapport,  M.  Depretis 
quittait  les  affaires  ;  il  était  remplacé  par  un  autre  des  chefs  de  la 
gauche,  M.  Cairoli.  Entre  temps,  la  crise  florentine  devenait  de  plus 
en  plus  aiguë  ;  à  peine  H.  Cairoli  avait-il  formé  son  cabinet,  Flo- 
rence lui  adressait  un  suprême  appel.  Que  croyest-vous  que  fit 
H.  Cairoli?  Sans  doute,  direz-vous,  il  s'appuya  sur  les  travaux  de  la 
commission  qui  venait  de  terminer  son  œuvre*,  il  prit  texte  de  ses  con- 
clusions, pour  proposer  et  faire  voter  d'urgence  une  loi  de  réparation 
et  de  secours.  Vous  n'y  êtes  pas  :  c'est  ainsi  peut-être  que  les  choses 
se  seraient  passées  en  France  s'il  s'était  agi  d'empêcher  la  faillite  de 
Marseille  ou  de  Lyon,  de  Lille  ou  de  Bordeaux;  mais  les  choses  ne 
vont  pas  si  vite  en  Italie.  Pendant  que  Florence  aux  abois  ajour- 
nait à  trois  mois  toutes  ses  échéances,  le  chef  du  cabinet  se  bornait 
à  demander  la  nomination  d'une  nouvelle  commission  d'enquête.  Il 
est  vrai  que  la  précédente  avait  été  administrative;  celle-ci  se- 
rait parlementaire  (1)1  La  commission  était  nommée;  avant  même 
qu'elle  eût  déposé  son  rapport,  la  faillite  définitive  était  déclarée. 
U  n'est  plus  temps,  quoi  que  l'on  propose  et  quoi  que  l'on  fasse, 
d'épargner  à  Florence  la  honte  dont  elle  était  menacée  depuis  plu- 
sieurs années. 

La  commission  parlementaire  évalue,  dit-on,  à  1A5  millions  de 
livres  la  dette  de  Florence.  Nous  n'avons  pas  à  contrôler  ici  ses 
dires,  ni  à  discuter  les  résolutions  qu'elle  ne  peut  manquer  de  sou- 
mettre aux  chambres.  L'opinion  semble  enfin  s'être  émue;  presque 
toute  la  presse  manifeste  un  vif  désir  de  voir  l'état  faciliter  la  liqui- 
dation de  Florence  et  sauvegarder,  dans  une  certaine  mesure,  les 
intérêts  de  ses  créanciers.  Mieux  vaut  tard  que  jamais,  dit  le  pro- 
verbe; c'est  pourtant  bien  tard.  Florence  méritait  mieux.  Pendant 
les  pénibles  années  où  elle  se  débattait  contre  des  difficultés  écra- 
santes et  où  elle  s'imposait  les  plus  lourdes  charges  pour  tenir  ses 
engagemens,  Florence  méritait  de  trouver  auprès  du  gouvernement 

(1)  En  réaUté,  cette  enqaôte  est  U  troisiôiiio.  An  mois  d*aTril  1S77,  an  premier 
examen  de  la  aitoation  et  des  remèdes  qu'il  con?eaait  d*y  apporter  avait  été  lait  par 
Ton  des  fioanciors  les  plus  capables  de  Tltalie,  le  commandeur  Petitbon,  et  cet  examen 
avait  abouti  à  un  premier  rapport  dont  on  troavera  Tanalyse  dans  la  brochure  de 
M.  Mari.  Gelle^  qui  nous  arrive  an  moment  où  nous  mettons  sous  presse,  parait  ex* 
poser  la  question  avec  beaucoup  de  sens,  de  mesure  et  de  fermeté  toot  à  U  foia. 


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FLORENCE  DEPUIS  L' ANNEXION.  331 

et  des  chambres  un  autre  accueil,  un  autre  appui.  L'indifférence  dé- 
daigneuse des  ministres  de  droite,  la  molle,  lente  et  timide  bonne 
volonté  des  cabinets  de  gauche,  un  vote  du  parlement  dans  lequel 
quatre-vingt-neuf  voix  se  prononcent  même  contre  la  proposition 
d'enquête,  ce  n'est  vraiment  pas  assez,  après  ce  que  Florence  avait 
fait  pour  l'Italie  !  Ne  parlons  pas  d'un  passé  qui  est  une  des  gloires 
les  plus  pures  de  la  nation,  un  de  ses  titres  au  respect  du  monde  ; 
en  1860,  c'est  la  résistance  obstinée  de  Florence  aux  désirs  de  la 
diplomatie  européenne,  c'est  son  enthousiaste  abdication,  qui  ont 
empêché  l'établissement  du  système  fédératif  et  fait  l'unité  de  l'Ita- 
Ue  sous  le  sceptre  de  la  maison  de  Savoie.  On  l'a  trop  oublié. 

Sans  doute  les  administrateurs  de  Florence,  ses  conseillers  élus, 
ses  journaux,  la  cité  tout  entière,  ont  des  reproches  à  s'adresser; 
il  y  a  eu  imprudence  et  entraînement  irréfléchi;  mais  aussi  les 
circonstances,  nous  l'avons  montré,  ont  été  pour  beaucoup  dans 
les  fautes  commises.  Le  gouvernement,  non  plus,  n'a  pas  fait  son 
devoir  envers  l'une  des  premières  cités  de  l'Italie  ;  il  n'a  su  ni  avertir, 
ni  secourir  à  temps.  Il  eût  été  digne  du  parlement,  lorsque  la 
question  de  Florence  lui  a  été  soumise,  de  témoigner  à  la  ville  hu- 
miliée et  souffrante  une  cordiale  sympathie,  en  attendant  mieux  :  la 
discussion  a  été  terne  et  conmie  ennuyée;  on  n'écoutait  que  d'une 
oreille.  Plus  d'un  tiers  de  la  chambre,  en  repoussant  l'enquête, 
s'est  même  refusé  à  donner  aux  Florentins  un  témoignage  d'intérêt 
qui  ne  préjugeait  point  l'avenir.  Parmi  ceux  qui  ont  émis  ce  vote 
cruel,  les  uns  ont  voulu  punir  M.  Peruzzi  et  ses  amis  de  ce  qu'ils 
appellent  leur  défection;  les  autres  ont  cédé  à  de  mesquines  jalou* 
sies  provinciales  qui  sont  encore  bien  puissantes  et  bien  vivaces  en 
Italie. 

Les  uns  et  les  autres  ont  eu  tort;;il8  paraissent,  d'après  le  lan<- 
gage  des  journaux,  le  sentir  aujourd'hui.  Le  ministère,  s'il  avait  été 
plus  franc  et  plus  hardi  dans  ses  demandes,  aurait  peut-être  aussi 
obtenu,  aurait  arraché  au  parlement  une  résolution  opportune  et 
généreuse.  En  droit  strict,  l'Italie  ne  doit  rien  à  Florence;  la  raison 
politique  et  l'équité  commandaient  cependant  de  ne  pas  la  laisser 
périr  sans  secours.  Persister  à  méconnaître  ce  devoir,  ce  serait  agir 
comme  certain  personnage  de  comédie,  le  héros  de  l'une  des  meil- 
leures pièces  de  notre  théâtre  contemporain.  Qui  ne  se  souvient  du 
chef-d'œuvre  de  Barrière,  les  Faux  Bonshommes?  Il  y  a  là  un 
bourgeois  capricieux,  d'un  égoïsme  naïf  et  souriant ,  qui  a  fait  la 
joie  du  public.  Il  change  souvent  d'idée,  et  chaque  fois  qu'on  lui 
rappelle  les  espérances  qu'il  a  données,  les  engagemens  qu'il  a 
semblé  prendre,  vous  l'entendez  répondre  d'un  air  triomphant  : 
«  Il  n'y  arien  d'écrit!  » 

George  Perrot. 


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LA    CONFESSION 


DD 


PARTI  CONSERVATEUR 


Quel  est  le  véritable  sens  du  mot  «  conservateur?  »  Il  n'y  en  a 
qu'un  pour  tout  esprit  philosophique.  Le  conservateur  est  celui 
qui  veut  maintenir  les  principes  fondamentaux  des  sociétés  civili- 
sées, quelles  qu'en  soient  d'ailleurs  les  formes  politiques,  c'est-à- 
dire  la  famille,  la  propriété,  la  religiot,  en  un  mot  tout  ce  qui  as- 
sure la  vie  morale  de  l'individu,  tout  ce  qui  unit  les  hommes 
entre  eux  et  les  rattache  à  un  ordre  supérieur.  Ces  principes,  pour 
ne  rien  perdre  de  leur  valeur,  ont  besoin  d'être  continuellement 
surveillés,  améliorés,  défendus,  —  défendus  contre  les  erreurs  qui 
les  dénaturent  et  contre  les  abus  qui  les  corrompent.  Or,  comment 
cette  perpétuelle  défense  serait-elle  possible,  sinon  par  la  pratique 
même  de  la  vie  et  de  la  liberté?  Il  faut  donc  ajouter  quelque  chose 
à  la  définition  proposée  plus  haut  et  dire  que  le  vrai  conservateur 
doit  être  par  cela  même  dévoué  aux  doctrines  libérales.  Dn  système 
conservateur  qui  n'est  pas  en  même  temps  un  système  libéral,  c'est 
une  contradiction  et  un  non-sens. 

Si  ces  idées  ne  sont  pas  exprimées  avec  autant  de  précision  par 
l'auteur  des  deux  ouvrages  dont  nous  voulons  nous  occuper,  je 
crois  cependant  pouvoir  aflBrmer  qu'elles  sont  bien  le  fond  de  sa 
philosophie  politique.  M.  Paul  Thureau-Dangin,  en  rassemblant  les 
pages  intitulées  Royalistes  et  républicains  (1),  comme  en  écrivant 
le  livre  plus  serré  qui  porte  ce  titre  :  le  Parti  libéral  sous  la  res- 
tauration (2),  a  eu  certainement  le  dessein  de  rechercher  ce  qu'a- 

(1)  Royalistes  et  républicains,  essais  historiques  sur  des  questions  de  politique  con- 
temporaine, par  Pau  ITiiureau-Dangin,  1  vol.  in-8°;  Pion. 

(2)  Le  Parti  libéral  sous  la  restauration,  par  M.  Paul  Thureau-Dangin,!  vol.  in- 8«; 
Pion. 

.    Digitizedby  VjOOQIC 


lE  PARTI   CONSERVATEUR.  333 

vaît  été  depuis  la  révolution  française  le  parti  conservateur,  j'en- 
tends ce  parti  dans  toute  l'ampleur  des  idées  que  représente  son 
titre,  le  parti  conservateur  et  libéral.  Esprit  loyal  et  droit,  M.  Thu- 
reau-Dangin  ne  pouvait  se  livrer  à  cette  étude  sans  être  frappé  des 
fautes  que  le  parti  conservateur  et  libéral  a  commises  pendant 
quatre-vingts  ans  ;  il  les  expose,  ces  fautes  désolantes,  avec  tant  de 
franchise,  tant  de  vigueur,  avec  un  tel  sentiment  de  regret  pour 
ses  amis,  avec  de  tels  mouvemens  de  confusion  et  de  honte,  qu'il 
semble  faire  sans  le  vouloir  la  confession  du  parti  qui  s'exprime 
ici  par  sa  bouche. 

La  première  de  ces  fautes,  c'est  la  division  introduite  dès  le  dé- 
but dans  son  principe  même.  Se  peut-il  en  effet  que  le  parti  de 
Tordre  se  soit  scindé  depuis  près  d'un  siècle  en  conservateurs  et  en 
libéraux?  Est-ce  que  les  conservateurs  ne  se  reniaient  pas  eux- 
mêmes  en  tenant  la  liberté  pour  suspecte,  la  liberté  qui  est  ici 
comme  en  tout  le  sel  de  la  terre,  le  principe  de  conservation  et  de  • 
vie?  Est-ce  que  les  libéraux  ne  se  condamnaient  pas  à  de  vides  dé- 
clamations et  à  des  actes  stériles,  quand  ils  laissaient  en  dehors 
de  leur  programme  les  fondemens  de  la  destinée  sociale?  Le  pre- 
mier ouvrage  de  M.  Thureau-Dangin  est  consacré  aux  conservateurs 
séparés  des  libéraux,  le  second  aux  libéraux  séparés  des  conserva- 
teurs. Ces  hommes  qui  seraient  si  forts  s'ils  restaient  unis,  car  ils 
représenteraient  l'immense  majorité  de  la  France,  on  voit  ce  qu'ils 
deviennent  quand  ils  se  refusent  à  marcher  de  conserve;  on  les 
voit,  sans  doctrines,  sans  lest,  battus  par  tous  les  vents,  jouets  de 
tous  les  orages,  donner  au  monde  le  plus  triste  spectacle  que  puisse 
offrir  une  soc'.été  si  riche  d'ailleurs  de  cœur  et  d'esprit,  le  spec- 
tacle de  l'incohérence  et  de  l'insanité.  Je  voudrais  profiter  des  re- 
cherches de  l'auteur,  et,  ramassant  les  traits  de  cette  vive  pein- 
ture, y  ajouter  les  conclusions  qu'elle  me  suggère. 

I. 

Le  point  de  départ  des  études  de  M.  Thureau-Dangin,  c'est  le 
9  thermidor  de  l'an  n.  Avant  la  chute  de  Robespierre,  avant  le 
27  juillet  1794 ,  il  ne  s'agit  ni  de  conservation,  ni  de  liberté,  il  s'a- 
git de  renverser  la  monarchie  absolue.  Dans  ce  cataclysme  ef- 
froyable, la  liberté  qu'on  invoque  sans  cesse  est  sans  cesse  violée, 
et  c'est  à  peine  si  un  petit  nombre  de  sages  se  préoccupent  coura- 
geusement de  ce  qui  doit  être  conservé  des  traditions  du  vieux 
monde  dans  la  reconstruction  du  monde  nouveau.  Ces  grands  pro- 
blèmes exigent  des  temps  plus  calmes  et  supposent  la  fin  de  l'hor- 
rible épreuve.  De  89  à  92  et  de  92  à  94,  c'est  la  révolution  seule 


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33A  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

qui  est  à  Toeavre.  Une  fois  Robespierre  tombé,  la  vie  morale  recom- 
mence. 

Il  est  bien  prouvé  désormais  que  Robespierre  fut  renversé  par 
des  hommes  qui  ne  valaient  pas  mieux  que  lui,  «  misérables  valets, 
a  pu  dire  MaUet-Dupan,  qui  assassinaient  leurs  maîtres  pour  s'enn- 
parer  de  leurs  sceptres;  »  mais  il  n'est  pas  moins  prouvé  que,  le 
tyran  jeté  à  bas,  une  explosion  de  joie  universelle  déconcerta  pour 
longtemps  les  valets  dont  parle  Mailet-Dupan.  Si  Ton  regarde,  non 
pas  au  fait  même,  mais  aux  conséquences  du  9  thermidor,  ce  n'est 
pas  Tallien  qui  est  ici  l'acteur  principal,  ce  n'est  pas  Thuriot,  Fré- 
ron,  Billaud-Varennes ,  CoUot-d'Herbois,  Vadier,  Barrère,  Bourdon 
(de  rOise),  qui  sont  les  libérateurs  de  la  convention  et  de  la 
France;  le  grand  libérateur, Vest  ce  soulèvement  unanime  de  l'opi- 
nion qui,  dès  le  lendemain  de  la  victoire,  paralyse  et  annule  les 
vainqueurs.  Les  thermidoriens  proprement  dits  sont  comme  sub- 
mergés dans  cette  marée  montante,  et  lorsque  douze  mois  plus  tard, 
au  premier  anniversaire  de  la  journée  vengeresse,  Marie-Joseph 
Chénier  s'écrie  : 

Salut,  neuf  thennidor,  jour  de  la  délivrance! 

ce  n'est  pas  à  tel  ou  tel  personnage  du  9  thermidor,  à  tel  ou  tel 
groupe  de  la  convention,  c'est  à  la  France  entière  que  le  poète 
adresse  ses  strophes  républicaines. 

Voilà  le  point  de  départ.  Dès  ce  moment,  le  problème  est  posé  : 
comment  rester  fidèle  aux  principes  de  la  révolution  sans  renoncer 
aux  principes  éternels?  En  face  de  l'innovation  inévitable,  comment 
maintenir  la  tradition  nécessaire?  Présent,  passé,  ce  sont  là  trop 
souvent  des  paroles  décevantes.  Il  ne  s'agit  pas  ici  d'enchaîner  ce 
qui  existe  à  ce  qui  est  mort  ;  il  s'agit  de  souder  de  nouveaux  an- 
neaux à  des  anneaux  anciens,  ce  qui  doit  vivre  à  ce  qui  doit  vivre. 
En  un  mot,  la  liberté  nouvelle  acquise  au  prix  de  si  horribles 
épreuves  rendra-t-elle  les  hommes  indifférons  à  ces  règles  d'ordre 
public  sans  lesquelles  aucune  communauté  sociale  ne  peut  durer? 

Ces  questions  que  nous  discutons  aujourd'hui  d'une  façon  ab- 
straite ,  on  les  résolvait  d'instinct  après  le  9  thermidor.  C'est  l'in- 
stinct, un  instinct  profond  et  sûr,  quoique  très  étrange  dans  la 
forme,  qui  conduit  par  exemple  la  jeunesse  dorée  de  1795.  Ces  deux 
ou  trois  mille  jeunes  hommes  appartenant  au  commerce,  aux  lettres, 
aux  théâtres,  aux  écoles,  aux  administrations,  qui  se  réunissent  le 
soir  au  Palais-Royal  armés  de  bâtons,  de  cannes  à  épées,  et  qui 
fustigent  si  vertement  les  jacobins,  ce  ne  sont  pas,  comme  certains 
historiens  affectent  de  le  croire,  des  partisans  de  l'ancien  régime. 


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LE   PAETI   COKSERTATEUR.  335 

Écoutez  les  cris  qu'ils  profèrent  :  tVive  la  république!  vive  la  con- 
vention! »  Lisez  leurs  proclamations  si  bien  mises  en  lumière  par 
M.  Thureau-Dangin  :  «  Vous  vous  rappelez,  disent-ils  aux  gens  des 
faubourgs,  que  nous  enlevâmes  enseinble  la  Bastille  et  le  repaire  du 
tyran.  Vous  retrouverez  en  nous  vos  frères  d'armes  du  14  juillet  et 
du  10  août.  »  Assurément,  à  entendre  ces  clameurs,  on  voit  trop 
qu'ils  subissent  encore  le  joug  de  l'opinion  courante.  L'instinct  qui 
les  pousse  n'en  est  que  plus  digne  de  remarque.  Us  appellent  les 
Tuileries  de  92  «  le  repaire  du  tyran  ;  »  mais  ils  sont  résolus  à  en 
finir  avec  les  jacobins.  Leur  devise  pourrait  être  celle-ci  :  «  Aucun 
retour  en  arrière,  mais  guerre  aux  hommes  de  sang,  guerre  aux  des- 
tructeurs de  la  société.  » 

Dirons-nous  que  ce  sont  des  républicains  très  convaincus?  Non, 
certes;  république,  monarchie,  ces  questions  de  formes  les  laissent 
assez  indifférons,  a  Leur  reconnaissance,  dit  très  bien  M*  Thureau- 
Dangin,  est  acquise  au  régime  qui  satisfera  leurs  sentimens  de  jus- 
tice et  d'indignation.  »  Si  la  république  peut  ou  veut  profiter  de  ce 
mouvement  des  esprits,  tant  mieux  pour  la  république!  Si  une  n:x>- 
narchie  libérale  est  la  seule  sauvegarde  de  la  vie  des  citoyens  et  des 
principes  de  l'ordre,  bonne  chance  à  la  monarchie  libérale! 

Cette  dernière  chance  pourtant  en  »5  ne  se  présente  guère  à 
leur  esprit.  Bien  des  gens  qui  se  rallieront  un  jour  à  la  royauté  sont 
franchement  dévoués  à  ce  grand  essai  d'une  république  généreuse. 
En  veut-on  un  exemple  bien  significatif?  Hichaud,  le  futur  rédac- 
teur de  la  Quotidienne  j  l'auteur  futur  du  Printemps  d'un  proscrit^ 
écrivait  en  95  une  poésie  qui  se  termine  par  ces  vers  : 

Oh  I  al  Jamftis  des  rois  et  do  la  tyrannie 
Mon  front  républicain  sobit  le  Joug  impie, 
La  tombe  me  rendra  mes  droits,  ma  liberté. 

Les  seuls  hommes  qui  à  cette  date  aient  songé  sérieusement  au  re- 
tour de  la  monarchie,  ce  sont  des  montagnards,  j'entends  des  mon- 
tagnards thermidoriens,  de  ceux  qui,  ayant  renversé  Robespierre 
afin  de  continuer  sa  tyrannie,  se  virent  mis  de  côté  par  le  soulève- 
ment de  la  conscience  publique.  Quant  à  la  jeunesse  dont  nous  par- 
lons, si  elle  eût  voulu  tuer  les  institutions  républicaines,  elle  aurait 
laissé  les  jacobins  achever  leur  œuvre  aux  journées  du  13  germinal 
et  du  1**  prairial.  Que  fit-elle  en  ces  heures  de  crise?  On  la  vit,  le 
fouet  à  la  main,  chasser  de  la  conventicm  la  populace  qui  l'avait 
envahie;  et  c'est  au  cri  de  :  a  Vive  la  république  I  vive  la  conven- 
tion nationale!  »  que  s'accomplit  la  première  déroute  du  jacobi- 
nisme» 
En  regard  de  cet  instina  qui  poussait  amsi  la  partie  la  plus  vive 


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REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

de  la  population  parisienne,  il  faut  placer  une  inspiration  bien  au- 
trement élevée,  celle  des  esprits  réfléchis,  des  observateurs,  des 
publicistes,  qui,  sans  avoir  eu  le  temps  de  méditer  à  fond  ces  labo- 
rieux problèmes,  sentaient  cependant  que  la  liberté  ne  pouvait  être 
séparée  des  traditions  tutélaires.  Je  ne  sais  si  Mallet-Dupan  aurait 
accepté  ce  titre  de  conservateur  libéral  ou  de  libéral  conservateur 
que  nous  sommes  tenté  de  lui  donner  ;  le  langage  politique  est  si 
mobile,  les  appellations  des  partis  sont  exposées  à  des  variations  si 
bizarres!  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  jamais  homme  ne  mérita 
mieux  ce  noble  titre.  Dès  les  premiers  jours  de  la  révolution,  il 
avait  rompu  sans  hésiter  avec  l'ancien  régime,  il  avait  déclaré  que 
l'ancien  régime  était  mort,  effondré,  écroulé,  qu'il  n'en  restait  rien, 
pas  un  élément  de  force,  pas  un  principe  de  vie,  et  il  disait  élo- 
quemment  :  «  Il  est  aussi  impossible  de  refaire  l'ancien  régime  que 
de  bâtir  Saint-Pierre  de  Rome  avec  la  poussière  des  chemins.  »  — 
Cependant  au-dessus  et  au-delà  de  l'ancien  régime,  non  plus  dans 
les  formes  politiques  d'une  période,  mais  dans  le  cœur  même  de 
l'humanité,  il  y  a  des  forces  qui  ne  peuvent  s'écrouler,  des  prin- 
cipes qui  ne  sauraient  périr.  Aux  heures  de  tempête  où  ces  lumières 
se  voilent,  la  marque  des  esprits  supérieurs  est  de  ne  jamais  les 
perdre  de  vue.  Ce  fut  la  gloire  de  Mallet-Dupan.  Parmi  les  combat- 
tans  de  la  révolution,  nul  n'est  resté  plus  droit,  plus  ferme,  nul  n'a 
plus  constamment  mérité  cet  éloge  accordé  à  un  des  sages  du  monde 
antique  :  Sanus  inter  ebrios.  Au  milieu  de  l'ivresse  universelle, 
ivresse  généreuse  chez  les  uns,  ignoble  chez  les  autres,  il  a  toujours 
montré  une  âme  maîtresse  d'elle-même.  Ni  les  passions  de  droite, 
ni  les  passions  de  gauche  n'avaient  prise  sur  cette  conscience  aus- 
tère, il  méprisait  tous  les  préjugés  et  toutes  les  fureurs. 

Quelle  est  donc  l'éducation  qui  l'a  préparé  à  ce  rôle  extraordi- 
naire? Républicain  de  naissance,  il  soutient  la  monarchie;  protes- 
tant, il  défend  l'église  cathoUque;  Genevois,  il  se  consacre  tout  en- 
tier au  service  de  la  France.  Il  est  vrai  que  cette  monarchie,  telle 
qu'il  la  conçoit,  serait  une  magistrature  libérale  et  tutélaire  dans  la 
meilleure  des  républiques;  il  est  vrai  aussi  que  l'église  catholique, 
en  ce  régime  nouveau,  représenterait  avant  tout  la  plus  précieuse  des 
libertés,  celle  qui  garantit  toutes  les  autres,  la  liberté  des  âmes  et 
des  consciences;  enfln,  comment  ne  pas  se  dévouer  à  la  France,  à 
cette  patrie  de  toutes  les  idées  généreuses,  qu'il  faut  défendre  seu- 
lement contre  ses  propres  témérités  pour  que  le  monde  entier  pro- 
fite de  ses  viriles  épreuves?  Nec  timide  nec  temere^  voilà  la  devise 
de  Mallet-Dupan. 

C'est  précisément  cette  rectitude  d'esprit  qui  attire  sur  lui  toutes 
les  violences.  Les  forcenés  de  92,  on  le  pense  bien,  ne  ménagent 


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Ï.E  PARTI   CONSERVATECB.  337 

pas  le  courageux  publîciste,  mais  rien  n'égale  les  invectives  dont 
le  poursuivent  les  émigrés.  Les  gens  qui  placent  «  Lafayette  à  côté 
de  Jourdan  coupe-téte  et  Malouet  au-dessous  de  Robespierre  »  de- 
vaient naturellement  mettra.  Mallet-Dupan  «  plus  bas  que  Gorsas, 
Carra  ou  Brissot.  »  M.  Ferraiid,qui  devint  ministre  sous  Louis  XVIII, 
écrivait  à  cette  date  :  «  M.  Malouet  mérite  d'être  pendu,  bien  qu'il 
soit  bonnéte  homme;  il  faut  faire  un  exemple  de  la  punition  due 
aux  opinions  dangereuses.  »  Cn  des  libellistes  les  plus  violens  du 
parti  royaliste,  M.  d'Entraigues,  disait  un  jour  à  propos  des  bro- 
chures abominables  dont  il  inondait  Paris  :  «  Montlosier  me  trouve 
implacable,  il  a  raison;  je  serai  le  Marat  de  la  contre-révolution,  je 
ferai  tomber  cent  mille  têtes  et  la  sienne  la  première.  » 

Qu'on  se  représente  l'action  produite  par  ces  odieuses  paroles. 
Les  brochures  de  M.  d'Entraigues  et  de  ses  pareils  étaient  citées 
et  commentées  dès  le  lendemain  par  les  journaux  révolutionnaires, 
citées  et  commentées  à  la  tribune  de  la  convention.  La  France  en- 
tière apprenait  que  la  royauté  ne  reviendrait  pas  sans  ramener  un 
Marat  et  que  cent  mille  têtes  tomberaient.  Une  coïncidence  fatale 
voulut  que  ces  clameurs  d'un  fou  semblassent  venir  à  l'appui  de 
certaines  déclarations  de  Louis  XVIII.  Il  faut  se  rappeler,  en  effet, 
que  le  dauphin,  fils  de  Louis  XVI,  ayant  été  délivré  le  8  juin  1795 
de  l'atroce  supplice  qu'il  subissait  depuis  deux  ans  et  demi,  la 
royauté  légitime,  suivant  l'ancien  droit,  se  trouvait  dévolue  au 
comte  de  Provence  et  transportée  en  pleine  émigration.  Le  nou- 
veau roi,  qui  ne  devait  rentrer  en  France  que  dix -neuf  ans  plus 
tard,  tenait  alors  sa  cour  à  Vérone.  Spirituel,  sceptique,  ^oïste, 
imbu  des  idées  du  xviii*  siècle,  dès  qu'il  apprit  la  mort  de  son  ne- 
veu Louis  XVII,  il  lança  de  Vérone  une  Déclaration  qu'il  crut  fort 
libérale,  mais  dont  les  concessions  équivoques,  déjà  si  insuffisantes 
et  même  si  ridicules  à  une  telle  heure,  furent  comme  déchirées 
immédiatement  par  les  mains  des  pamphlétaires  royalistes.  Le  roi, 
sans  rien  abandonner  de  ce  qu'il  appelait  ses  droits  supérieurs,  dai- 
gnait du  moins  «  pardonner  à  des  sujets  coupables  et  repentans  ;  » 
M.  d'Entraigues  s'annonçait  comme  le  Marat  de  la  contre-révolu- 
tion, déclarant  qu'il  était  prêt  à  réclamer  des  milliers  de  têtes.  De 
ces  deux  déclarations,  laquelle  était  la  vraie?  Fallait-il  croire  que  la 
première  était  une  garantie  contre  la  seconde  ?  Fallait-il  croire  que 
la  seconde  rectifiait  la  première?  «  Ce  qui  fait  pleurer,  —  écrivait 
Mallet-Dupan,  le  16  juillet  95,  —  c'est  que  M.  d'Entraigues  parle, 
agisse  au  nom  du  roi  et  paraisse  avoir  certainement  une  grande  part 
à  sa  confiance.  » 

On  peut  prévoir  dès  lors  que  les  occasions  de  rattacher  la  France 
nouvelle  à  l'ancienne  France  seront  perdues  sans  cesse  et  sans  re- 

Ton  xxYm.  —  1878.  22 

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S38  RÉTUE  DES  BEia  liOm)ES. 

tonr.  Le  fanatisme  royaliste  a  détruit  ht  royauté.  Dès  que  les 
hommes  qui  ont  prêté  le  serment  du  jeu  de  paume,  dès  que  les 
Mounier,  les  Malouet,  les  Ldly-ToUendal,  sont  r^ardés  comme  des 
jacobins  de  93  par  les  jacobins  de  la  monarchie  absolue,  le  régime 
tutélùre  et  libéral  soutenu  par  Mallet-Dupan  n'a  plus  aucune 
chance  de  mettre  à  profit  la  lassitude  de  l'opinion  publique.  La  fa- 
tigue de  tant  de  luttes,  l'horreur  de  tant  de  crimes,  le  besoin  d'as- 
surer le  repos  du  pays  sans  renoncer  à  de  légitimes  conquêtes, 
tous  ces  sentimens  auraient  dû  préparer  une  conciliation  nécessaire 
entre  les  partis.  Les  forcenés  de  l'extrême  droite  y  mirent  bon 
ordre.  Le  jour  où  des  révolutionnaires  accablés,  épuisés,  cherche- 
ront un  abri  sous  des  institutions  monarchiques,  la  violence  des 
Marat  de  l'absolutisme  ne  leur  p^mettra  pas  de  tourner  les  yeux 
vers  la  royauté  de  89;  ils  courront  plutôt  au-devant  du  joug  et  di- 
ront au  maître  comme  dans  le  poème  d'Edgar  Quinet  : 

César,  salut  I  Yoici  les  Xûsceaut  consulaires. 

Une  des  parties  les  plus  curieuses  et  les  plus  neuves  du  livre  de 
M.  Thureau-Dangin,  c'est  précisément  le  tableau  de  ce  mouvement 
d'idées  violentes  qui,  rendant  à  la  plupart  des  hommes  d'action 
toute  espèce  de  retour  impossible,  les  précipitèrent  de  la  révolution 
dans  l'empire.  On  avait  déjà  peint  avant  lui  l'infernale  habileté  de 
la  politique  de  98;  on  avait  déjà  dit  que  les  meneurs  de  la  monta- 
gne savaient  bien  ce  qu'ils  faisaient  en  forçant  la  convention  à  vo- 
ter la  mort  du  roi.  Ce  qu'on  ne  savait  pas,  ou  du  moins  ce  qu'on 
n'avait  pas  encore  montré  avec  autant  de  précision,  c'est  que  les 
hommes  qui  creusèrent  Fabîme  entre  l'avenir  et  le  passé  de  la 
France  assurèrent  du  même  coup  l'établissement  du  régime  impé- 
rial. Le  régime  impérial  est  le  produit  direct,  le  produit  inévitable 
du  21  janvier  179S. 

Quand  même  il  n'y  aurait  pas  eu  là  un  général  Bonaparte,  l'his- 
toire eût  suivi  le  même  cours.  Les  détails  seuls  auraient  changé, 
non  pas  la  conclusion.  Au  lieu  du  vainqueur  d'Arcole  et  des  Pyra- 
mides, un  autre  homme  de  guerre  se  serait  trouvé  qui  eût  répondu 
aux  nécessités  publiques.  €es  appels  multipliés  qui,  depuis  le  traité 
de  Campo-Formio,  en  tant  de  circonstances  et  par  des  voix  si  di- 
verses, poussèrent  au  suprême  pouvoir  le  général  républicain, 
croît-on  que  d'autres  généraux  républicains  ne  les  eussent  pas  en- 
tendus comme  lui?  Augereau,  qui  a  fait  le  coup  d'état  de  fructidor 
pour  soutenir  un  gouvernement  avili,  eût41  donc  éprouvé  plus  de 
scrupule,  si  l'opinion  l'y  eût  convié,  à  faire  un  coup  d'état  dans 
un  autre  sens?  C'étaient  les  républicains  d'alors,  notez-le  bien,  qui 
avaient  mis  à  l'ordre  du  jour  la  politique  des  coups  d'état  ;  c'était 


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LE  PABTI  CmSERTATEim.  330 

mie  série  de  coups  d'état  qai  avait  prolongé  et  déshonoré  la  misé- 
rable existence  du  directoire  (1).  Qu'est-ce  que  le  18  fructidor  de 
Tan  T,  le  22  floréal  de  Tan  yi,  le  30  prairial  de  Tan  tu?  Des  coups 
d'état  à  droite  et  à  gauche,  coup  d'état  du  gouyemement  contre  les 
chambres  et  coup  d'état  des  chambres  contre  le  gouvernement.  Quand 
le  directoire  fut  renversé,  il  tomba  frappé  du  coup  droit  dont  il  avait 
enseigné  la  pratique.  J'ai  nommé  Augereau  parmi  les  gens  sans 
scrupules  qui  auraient  pu  frapper  ce  coup,  mais  les  plus  scrupuleux, 
les  plus  intègres,  un  Masséna  par  exemple,  im  Jourdan,  un  Macdo- 
nald,  eussent-îls  donc  hésité,  dans  cette  France  épuisée  par  dix  ans 
de  révolutions,  à  fonder  par  tous  les  moyens  un  gouvernement  ré- 
parateur? Cessons  d'attribuer  l'établissement  du  consulat  au  génie 
d'un  homme,  si  grand  qu'il  soit.  C'est  la  France  qui  a  tout  fait  en 
définitive,  puisqu'elle  voulait  un  abri,  et  si  elle  n'avait  eu  celui-là, 
^Ue  se  serait  contentée  d'un  autre. 

Seulement,  dans  cet  affaissement  universel,  après  que  la  guillo- 
tine a  détruit  tous  les  chefs,  quand  l'armée  révolutionnaire  se  dé- 
bande, quand  la  lassitude,  l'horreur,  le  dégoût,  Tefifroi  de  l'avenir, 
le  besoin  de  repos  et  de  sécurité,  font  que  les  plus  ardens  soldats 
de  89,  les  hommes  même  de  92  et  de  93,  cherchent  quelque  part 
un  refuge,  —  pourquoi  donc  songent-ils  à  créer  une  dictature  mi- 
litaire au  lieu  de  recourir  à  la  monarchie  traditionnelle  transformée 
par  la  constituante?  On  explique  la  chose,  je  le  sais  bien,  parla 
répulsion  persistante  qu'inspirait  l'ancien  régime.  Personne,  dit-on, 
ne  croyait  que  les  Bourbons  pussent  revenir  sans  que  l'ancien 
r^me  se  relevât.  Oui,  sans  doute,  c'est  l'explication  ordinaire, 
celle  qui  a  cours  et  dont  il  est  impossible  de  ne  pas  tenir  compte, 
mais  il  y  en  a  une  autre  plus  secrète,  plus  cachée,  que  M.  Tbtt- 
reau-Dangin  a  mise  en  pleine  lumière. 

Écoutez  cette  singulière  histoire.  C'est  en  96  ou  97;  deux 
membres  du  parlement,  celui-ci  du  conseil  des  anciens,  celui-là  du 
conseil  des  cinq  caats,  se  trouvent  seuls  dans  une  salle  de  com- 
mission. L'un  d'eux,  Treilhard,  ancien  constituant,  ancien  conven- 
tionnel, avait  voté  la  mort  du  roi  et  siégé  au  comité  de  salut  public. 
L'autre,  Mathieu  Dumas,  ancien  député  à  rassemblée  législative, 
y  avait  défendu  la  monarchie  de  89  et  combattu  les  anarchistes. 

(i)  Noof  ne  disons  qae  trtdaire  ici  en  tormei  plus  condonsdi  ropinion  exprimée 
par  Gabann  dans  une  adresse  mémorable  :  «  Ceax  môme  qai  roalaicnt  le  plus  sineè- 
TemoDt  lo  maiatîea  de  la  eonstituftioQ  ont  été  forcés  de  la  vioUr  à  dioquê  tnskmi 
povr  l'nnpéclm'  d§  périr.  »  Voyex  VAâr$U9  du  torpê  Ugialatif  cm  pmêpU  français,  ea 
dale  da  19  bmmaire  an  tdi  de  la  république.  C'est  Cabanis  qui  rédigea  ce  projet  dV 
dresse  et  le  fit  adopter  par  l'assemblée.  (Bâchez  et  Roux,  Bùtoirt  parlementaire  de  la 
révohtUon  firof^ais»,  t.  XXXVm,  p.  250.) 


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3&0  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

Au  parlement,  il  n'y  a  guère  que  leur  passé  qui  les  sépare;  ils 
jugent  de  même  la  situation  présente,  ils  pensent  l'un  et  Y  mue 
qu'il  est  urgent  d'arracher  le  pays  aux  derniers  entralnemens  ré- 
Yolutionnaires  et  d'assurer  Tordre  public.  Sans  aucun  enthousiasme, 
bien  plus,  sans  aucune  estime  pour  le  gouvernement  directorial, 
ils  sont  d'avis  qu'il  faut  le  soutenir  et  le  consolider,  puisqu'il  est 
impossible  de  lui  en  substituer  un  autre.  Seulement  l'un  des  deux, 
l'ancien  conventionnel,  est  secrètement  préoccupé  de  la  crainte  que 
la  reconstitution  de  l'ordre  social  ne  finisse  par  ramener  la  vieille 
monarchie;  l'autre,  l'homme  de  la  législative,  va  droit  devant  lui 
sans  préoccupation  ni  âouci,  persuadé  que  la  république  peut  vivre 
avec  ime  politique  libérale,  et  que,  sans  les  principes  de  89,  nulle 
monarchie  ne  vivrait.  Pourquoi  donc  redouter  l'ancien  régime  ? 
L'ancien  régime  a  disparu  à  jamais,  englouti  par  le  déluge.  Encore 
une  fois,  si  le  passé  ne  les  séparait,  rien  ne  les  empêcherait  de  s'en- 
tendre; mais  il  y  a  ce  passé  fatal  exploité  par  d'implacables  fureurs.  . 
Mathieu  Dumas  sent  cela  confusément,  il  veut  en  avoir  le  cœur  net. 
N'oubliez  pas  que  Mathieu  Dumas  est  im  soldat,  un  oflicier  supé- 
rieur, un  ancien  aide  de  camp  de  Rochambeau  dans  la  guerre 
d'Amérique;  Treilhard  est  un  jurisconsulte  éminent,  un  de  ceux 
qui  auront  l'honneur  d'attacher  leurs  noms  à  la  rédaction  de  nos 
codes.  Tous  deux  sont  dévoués  à  la  France  nouvelle,  tous  deux  sont 
hommes  de  grand  mérite  et  de  bonne  volonté  ;  une  alliance  entre  de 
tels  citoyens  serait  un  ciment  de  concorde  qui  profiterait  au  bien 
de  l'état.  Le  jour  donc  où  ils  se  rencontrent  seul  à  seul  dans  une 
salle  de  commissions  et  peuvent  se  parler  à  cccur  ouvert,  Mathieu 
Dumas  s'empresse  de  saisir  l'occasion  pour  demander  à  son  col- 
lègue une  explication  loyale. 

C'est  Mathieu  Dumas  qui  prend  l'initiative,  c'est  lui  aussi  qui 
raconte  la  scène  dans  ses  mémoires.  —  a  Étes-vous  pressé?  lui 
di&-je;  la  discussion  dans  votre  conseil  est-elle  intéressante?  — 
Non,  me  répondit-il,  point  du  tout;  qu'avez-vous  à  me  dire?  —  Sur 
quoi  je  me  levai,  je  fermai  la  porte  sur  nous  et  mis  la  clé  sur  la 
cheminée.  —  Je  connais,  lui  dis-je,  votre  position,  votre  expérience, 
vos  talens,  et  l'influence  de  vos  conseils  sur  des  hommes  qui,  sous 
tous  les  rapports,  vous  sont  bien  inférieurs;  je  veux  savoir  de  vous 
ce  que  vous  pensez  de  moi  et  de  mes  amis,  comment  vous  jugez 
notre  conduite  politique,  et  ce  qui  fait  que  nous  ne  pouvons  nous 
entendre.  —  Voici  sa  réponse:  — Vous  êtes  de  fort  honnêtes  gens, 
fort  capables,  et  je  crois  que  vous  voulez  sincèrement  soutenir  le 
gouvernement  tel  qu'il  est,  parce  qu'il  n'y  a  aucun  moyen  sûr,  ni 
pour  vous  ni  pour  nous,  de  lui  en  substituer  un  autre.  Mais  nous, 
conventionnels,  nous  ne  pouvons  vous  laisser  faire;  que  vous  le 


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LE  PARTI  CONSERYATEUR.  3&1 

vouliez  OU  DOD,  vous  nous  menez  tout  doucement  à  notre  perte 
certaine.  11  n'y  a  rien  de  commun  entre  nous.  —  Quelle  garantie 
vous  faut-il  donc?..  —  Une  seule,  après  quoi  nous  ferons  tout  ce 
que  vous  voudrez,  nous  vous  laisserons  détendre  les  ressorts.  Don- 
nez-nous cette  garantie,  et  nous  vous  suivrons  aveuglément.  » 

Qu'on  se  représente  la  surprise  et  l'anxiété  de  Mathieu  Dumas. 
«  Nous  ferons  tout  ce  que  vous  voudrez,  nous  vous  laisserons  dé- 
tendre les  ressorts,  nous  vous  suivrons  aveuglément.  »  Quelle  pro- 
messe que  celle-là  !  Et  que  demande  Treilhard  pour  s'engager  de  la 
sorte,  lui  et  ses  amis  des  deux  conseils?  Une  garantie,  pas  davan- 
tage, une  seule  garantie.  Ah!  certes,  dans  l'esprit  de  Mathieu  Du- 
mas, elle  est  accordée  d'avance,  à  moins  qu'elle  ne  soit  contraire  à 
l'honneur,  et  avec  un  homme  tel  que  Treilhard  ce  soupçon  n'est 
pas  de  mise.  Quelle  est  donc  cette  garantie  que  réclame  le  conven- 
tionnel? «  Montez  à  la  tribune,  dit  Treilhard,  et  déclarez  que,  si 
vous  aviez  été  membre  de  la  convention,  vous  auriez  comme  nous 
voté  la  mort  de  Louis  X\I.  » 

Voilà  le  secret  terrible,  le  secret  qui  pèse  sur  tant  de  consciences. 
Sans  ce  lien  qui  les  enchaîne,  combien  de  conventionnels  cherche- 
raient parmi  les  modérés  des  compagnons  d'armes  pour  sortir  de 
l'odieuse  impasse!  Des  compagnons,  ils  n'en  peuvent  avoir,  il  leur 
faut  des  complices.  «  Vous  demandez  l'impossible,  répondit  Mathieu 
Dumas,  vous  demandez  ce  que  vous  ne  feriez  point  à  notre  place.  » 
Et  il  insistait  sur  la  vanité  des  terreurs  qui  poursuivaient  Treilhard. 
Est-ce  qu'il  s'agissait  d'une  contre-révolution,  d'un  retour  quel- 
conque à  un  passé  disparu  pour  toujours?  Il  s'agissait  de  fonder  une 
république  honnête  et  affranchie  des  jacobins.  —  «  Non,  répliqua 
le  conventionnel,  la  partie  n'est  pas  égale  ;  nos  têtes  sont  au 
jeu.  M 

Un  autre  exemple  de  cette  situation,  également  signalé  par 
M.  Thureau-Dangin,  c'est  celui  que  présente  Camot.  Depuis  l'éta- 
blissement du  directoire,  Camot  est  un  des  cinq  chefs  du  pouvoir 
exécutif.  C'est  un  républicain  austère  et  courageux.  Bien  des  choses 
lui  répugnent  dans  le  gouvernement  dont  il  lait  partie.  Il  ne  veut 
être  confondu  ni  avec  les  pervertis,  comme  Barras,  ni  avec  ceux  qui 
favorisent  encore  ou  subissent  l'action  des  jacobins.  11  a  vu  de  trop 
près  les  tyrans  de  la  convention.  La  part  même  qu'il  a  prise  aux 
actes  du  comité  de  salut  public  le  tourmente  d'une  façon  atroce. 
Il  a  beau  se  dire  à  lui-même  et  aux  autres  qu'il  s'y  occupait  seule- 
ment de  l'armée,  que  sa  signature  au  bas  des  décrets  terroristes  ne 
signiGait  rien,  que  la  minorité,  après  le  vote,  signait  avec  la  majo- 
rité, que  lui  en  particulier,  exclusivement  absorbé  par  le  départe- 
ment de  la  guerre,  ne  prenait  aucune  part  aux  autres  discussions, 
il  a  beau  chercher  ainsi  des  justifications  tirées  de  l'épouvantable 


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3i2  BETUB  DES  DEUX  MONDES, 

nécessité  des  circonstances,  sa  conscience  ne  le  laissait  pas  en  re- 
pos. Il  y  avait  des  tempêtes  sous  ce  crâne,  pour  parler  comme 
l'auteur  des  Misérables.  Un  membre  des  cinq  cents,  Barbé-Marbois, 
témoin  de  ce  supplice,  si  honorable  après  tout  pour  celui  qui  l'en- 
durait, disait  cruellement  :  «  Son  passé  lui  revient.  »  C'est  pour 
cela  que  le  grand  et  sinistre  patient  ne  négligeait  aucune  occasion 
d'expier  sa  complicité  involontaire  avec  les  despotes,  de  se  sépa- 
rer d'eux,  de  se  venger  d'eux,  de  les  renier  et  de  les  flétrir.  Les 
plus  fortes  paroles  qu'on  ait  écrites  contre  la  tyrannie  de  Robes- 
pierre et  du  comité  de  salut  public,  quel  est  l'homme  qui  les  a 
prononcées?  Carnot,  membre  de  ce  comité.  Était-ce  défection, 
trahison,  aplatissement  cynique  du  vaincu  implorant  sa  grâce?  Non 
pas  ;  c'était  la  vengeance  de  l'honnête  homme  protestant  contre 
l'iniquité  du  destin.  L'odieux  destin  l'avait  mis  dans  la  nécessité 
d'entacher  son  nom  en  livrant  sa  signature,  ou  bien,  en  la  refu- 
sant, de  compromettre  le  salut  de  la  patrie.  Honneur  ou  patrie, 
horrible  alternative  I  Ce  fut  la  patrie  qui  l'emporta ,  mais  le  mal- 
heureux devait  songer  à  sa  revanche.  11  y  pensa  très  certainement 
le  jour  où  le  directoire  célébra  au  palais  du  Luxembourg  la  fête  de 
la  liberté.  Le  directoire  avait  décidé  que  cette  fête  serait  placée  à  la 
date  de  la  chute  de  Robespierre.  Le  10  thermidor  de  l'an  v,  Carnot,  à 
qui  appartenait  la  présidence,  expliqua  dans  son  discours  le  sens  de 
la  date  choisie  par  le  gouvernement  et  le  caractère  de  la  fête.  Lisea 
ce  discours  d'un  œil  attentif;  sous  les  phrases  verbeuses,  sous  les 
déclamations  de  la  rhétorique  du  temps,  vous  découvrirez  bientôt 
quelque  chose  de  personnel  à  l'orateur,  un  accent  intime,  doulou- 
reux, et  comme  une  fibre  qui  saigne.  Lorsqu'il  dit  par  exemple  que 
la  liberté  n'existe  que  depuis  la  révolution  de  thermidor,  n'est- 
ce  pas  le  décemvir  libéré  qui  nous  parle  ?  Lorsqu'il  décrit  en 
quelques  mots  «  cette  période  calamiteuse,  »  lorsqu'il  résume  «  la 
longue  série  des  malheurs  qui  désolèrent  alors  l'humanité,  »  lors- 
qu'il ajoute  que  le  caractère  de  cette  tyrannie  «  fut  d'avoû*  con- 
stamment au  nom  du  peuple  fait  égorger  le  peuple  ;  au  nom  de  la 
liberté,  érigé  en  vertus  civiques  l'anarchie,  la  débauche,  la  délar 
tion,  la  férocité;  au  nom  de  la  raison,  proscrit  la  lumière  et  les 
arts,  étouffé  tout  ce  qu'il  y  a  dans  la  nature  d'affections  douces,  fait 
taire  la  pitié,  la  pudeur,  l'amour  paternel  et  filial,  brisé  enfm  tous 
les  liens  qui  unissent  les  hommes,  soit  entre  eux  par  l'amitié,  soit 
au  passé  par  les  souvenirs,  soit  à  l'avenir  par  l'espérance,  »  —  ne 
croit-on  pas  entendre  l'homme  dont  le  despotisme  de  Robespierre 
n'a  respecté  ni  la  pitié  ni  la  pudeur,  et  qui,  obligé  de  rester  à  son 
poste  sous  peine  de  manquer  à  la  patrie,  a  dû  étouffer  par  ordre 
toutes  les  affections  de  l'humaine  nature,  briser  tous  les  liens  de 
la^yie  morale,  renoncer  à  l'espérance  comme  an  souvenir?  Enfin  ce 


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LB  PA&TI  CONSERTATBUR.  S^S 

Garnot,  dont  je  derine  ici  le  gémissement,  comment  ne  pas  recon- 
naître qu'il  éclate  tout  entier  en  ces  dernières  paroles  :  a  La  répu- 
blique alors  n'était  presque  plus  que  dans  nos  armées.  C'est  dans 
les  camps  que  s'était  réfugiée  l'humanité.  Les  défenseurs  de  la 
patrie ,  en  couvrant  la  France  de  leurs  lauriers,  dérobèrent  pour 
ainsi  dire  aux  regards  les  crimes  qui  l'avaient  inondée.  »  Qu'en 
pensez-vous?  N'est-ce  pas  là  le  vrai  Camot?  Oui,  voilà  bien  l'œuvre 
qui  rachète  tant  de  signatures  aveugles,  la  grande  œuvre,  il  l'espère 
bien,  qui  doit  le  justifier  et  l'absoudre. 

Eh  bien  !  cet  homme  que  torturent  de  tragiques  remords,  cet 
homme  qui  se  détourne  des  jacobins  avec  dégoût,  qui  s'allie  aux 
modérés,  aux  constitutionnels,  et  qu'on  a  pu  soupçonner  de  senti- 
mens  royalistes,  tant  il  s'appliquait  à  prévenir  le  retour  de  la  poli- 
tique révolutionnaire,  —  il  éprouve  les  mêmes  scrupules  que 
Treilhard.  Sollicité  par  les  constitutionnels,  par  ceux  qui  voudraient 
un  retour  à  89,  les  mêmes  appréhensions  l'arrêtent,  et  notez  que 
son  attitude  est  encore  plus  significative.  Treilhard  est  en  faveur 
auprès  de  la  majorité  des  conseils,  et  le  temps  n'est  pas  loin  où  il 
sera  nommé  membre  du  directoire;  Camot  est  bien  directeur  à 
cette  date,  mais  il  peut  prévoir  le  jour  où  il  sera  chassé  du  direc- 
toire, lorsqu'un  de  ses  collègues  lui  jette  à  la  face  cette  ignoble 
invective  :  «  Infâme  brigand,  il  n'y  a  pas  un  pou  de  ton  corps  qui 
ne  soit  en  droit  de  te  cracher  au  visage.  »  Même  dans  un  temps  si 
riche  en  grossièretés  révoltantes.  Barras  était  seul  capable  de  tenir 
un  pareil  langage  ;  on  reconnaît  ici  son  vocabulaire  particulier  et  sa 
verve  populacière.  Pauvre  Carnot,  hélas  !  insulté  ainsi  en  pleine 
séance  du  directoire  par  le  plus  vil  des  hommes,  pressé  par  sa 
conscience  de  se  réunir  aux  modérés,  sollicité  par  des  législateurs 
dont  il  apprécie  les  principes  républicains  et  l'attachement  à  la 
constitution,  il  ne  peut  se  décider  à  saisir  la  main  qu'on  lui  offre. 
Qu'est-ce  donc  qui  l'empêche?  La  même  raison  que  Treilhard.  Sous 
cette  politique  loyale,  il  aperçoit  un  mouvement  d'idées  qui,  à  l'insu 
des  chefs  et  contre  leur  gré,  ramènera  forcément  une  monarchie. 
Aussi  répond-il  à  ses  amis ,  à  ceux  qui  voudraient  le  venger  de 
Barras  et  l'arracher  pour  toujours  aux  influences  de  93  :  «  J'aurais 
dans  ma  poche  une  grâce  bien  cimentée  de  la  parole  royale  que  je 
n'y  aurais  pas  de  confiance.  » 

Dira-t-on  que  chez  Camot,  comme  chez  Treilhard,  comme  chez 
tant  d'autres,  le  souvenir  du  passé  suffisait  à  expliquer  cette 
défiance?  Oui,  sans  doute,  il  est  impossible  de  nier  ces  terribles 
attaches.  Mais  il  y  avait  aussi  ce  besoin  d'oubli,  de  concorde, 
d'apaisement»  cette  réclamation  et  cette  nécessité  d'une  amnistie 
•universelle  qui  se  faisait  jour  de  mille  façons.  La  France  entière, 
des  premiers  rangs  aux  derniers,  du  roi  Louis  XYI  au  plus  pauvre 


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Zhà  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

paysan,  ayant  pris  part  au  mouvement  de  89,  une  restauration  de 
l'antique  dynastie,  à  supposer  qu'elle  fût  possible  à  cette  date, 
n'aurait  eu  de  chances  que  par  une  adhésion  éclatante  aux  prin- 
cipes de  la  France  nouvelle  et  par  une  amnistie  sans  exception.  Il  y 
avait  donc  autre  chose  que  les  souvenirs  néfastes  entre  Camot  et 
ses  amis  du  parlement  ;  il  y  avait  les  clameurs  furieuses  des  émi- 
grés, les  menaces  des  agens  royalistes,  le  cri  du  comte  d'Entraigues: 
«  Je  serai  le  Marat  de  la  contre-révolution!  »  Et  comme  d'autre 
part  le  sentiment  général  appelait  un  chef,  la  question  se  trouvant 
posée  entre  la  royauté  légitime  et  une  dictature  militaire,  ce  fut  la 
dictature  militaire  qui  l'emporta.  M.  Thureau-Dangin  résume  toute 
la  situation  avec  autant  de  vérité  que  de  force  dans  un  arrêt  qui 
honore  chez  lui  le  juge  et  l'écrivain  :  «  Ce  qui  a  fait  le  18  brumaire, 
dit-il,  ce  ne  sont  pas  les  victoires  de  Bonaparte,  c'est  la  république 
compromise  et  détruite  par  les  crimes  des  républicains,  c'est  la 
monarchie  rendue  impossible  par  l'aveuglement  des  royalistes,  c'est 
l'esprit  public  harassé  et  démoralisé  par  la  révolution.  Tout  le  mal 
était  déjà  fait,  la  liberté  morte,  le  despotisme  consenti,  désiré,  avant 
qu'on  sût  si  Bonaparte  reviendrait  jamais  d'Egypte.  » 

II. 

Remarquez  particulièrement  ces  mots  :  «  La  monarchie  rendue 
impossible  par  l'aveuglement  des  royalistes;  »  c'est  la  conclusion 
de  cette  première  étude  et  le  programme  de  celle  qui  va  suivre. 
Le  sujet  de  M.  Thureau-Dangin  est  celui-ci  :  montrer  ce  qu'ont  fait 
les  conservateurs  séparés  des  libéraux  et  ce  qu'ont  fait  les  libéraux 
séparés  des  conservateurs.  Dans  la  période  ascendante  de  la  révolu- 
tion, de  89  à  94,  le  problème  n'existe  pas  encore,  excepté  pour  un 
petit  nombre  d'esprits  supérieurs,  Mirabeau,  Malouet,  Mallet-Du- 
pan  ;  la  masse  de  la  nation,  tout  entière  aux  passions  de  l'heure 
présente,  ne  peut  que  se  débattre  dans  les  convulsions  de  l'anarchie. 
On  attaque  ou  on  se  défend,  on  crie,  on  se  bat,  on  fait  de  la  stra- 
tégie ou  de  l'audace,  on  évite  la  guillotine  ou  on  la  brave,  c'est  la 
guerre  enfin,  c'est  la  révolution,  toutes  les  questions  de  gouverne- 
ment sont  ajournées.  Voilà  pourquoi  Robespierre  écrit  dans  son 
journal  :  «  Je  ne  suis  ni  royaliste  ni  républicain.  »  Dans  la  période 
descendante,  de  94  à  99,  la  question  de  gouvernement  reparaît, 
seulement  elle  reparaît  confuse,  embrouillée.  Beaucoup  de  républi- 
cains sentent  renaître  en  eux  des  instincts  monarchiques;  mais, 
incertains  d'abord  entre  la  monarchie  traditionnelle  et  une  dicta- 
ture militaire,  ils  préfèrent  la  dictature  qui,  née  elle-même  de  la  ré- 
volution, ne  demandera  pas  de  comptes  aux  révolutionnaires.  Beam- 
coup  de  monarchistes  sentent  s'éveiller  en  eux  des  dispositions  repu- 


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LE  PARTI  GONSERTATEUR.  3i& 

blicaines,  mais  ils  demandent  des  garanties  à  la  république  comme 
les  républicains  en  demandent  à  la  monarchie.  Si  la  république  doit 
s'établir,  les  monarchistes  la  veulent  honnête,  régulière,  respec- 
tueuse de  tous  les  droits,  protectrice  de  Tordre  et  de  la  justice,  en 
un  mot  affranchie  pour  toujours  de  la  domination  jacobine,  comme 
les  républicains,  si  la  monarchie  doit  revivre,  la  veulent  soumise  à 
la  loi,  respectueuse  de  toutes  les  libertés,  associée  à  toutes  les 
œuvres  nationales,  en  un  mot  affranchie  pour  toujours  des  traditions 
de  l'absolutisme  et  de  la  fureur  des  émigrés.  La  fureur  des  émigrés 
ayant  rendu  impossible  le  retour  à  la  maison  de  Bourbon,  c'est  Bo- 
naparte qui,  porté  par  la  gloire  et  secondé  par  l'instinct  général  de 
la  nation,  va  créer  une  monarchie  nouvelle. 

M.  Thureau-Dangin  n'avait  à  juger  ni  le  consulat  ni  l'empire  ;  il 
lui  suffisait  de  rappeler  pour  le  besoin  de  son  étude  que  la  question 
du  parti  conservateur  libéral  se  trouvait  de  nouveau  ajournée,  non 
plus  ajournée  par  des  luttes  civiles  effroyables,  mais  par  des  œuvres 
prodigieuses  et  de  prodigieux  triomphes- 

Quinze  ans  ont  passé  au  bruit  du  canon.  L'empire  est  tombé 
sous  le  poids  de  ses  fautes  et  sous  les  coups  de  l'Europe  conjurée. 
Voici  les  Bourbons  revenus.  C'est  le  moment  où  la  question  du 
gouvernement  libéral,  noblement  posée  au  mois  de  mai  89,  vio- 
lemment écartée  par  les  crises  des  années  suivantes,  va  reparaître 
dans  les  conditions  les  plus  propices.  Les  hommes  qui  représentent 
les  doctrines  conservatrices  sont  désormais  en  possession  du  pou- 
voir; à  eux  de  prouver  qu'ils  sont  vraiment  dignes  du  titre  de  con- 
servateurs, c'est-à-dire  que  la  liberté  est  pour  eux  un  des  élémens 
essentiels  de  Tordre.  Heure  propice,  ai-je  dit?  Assurément,  car  la 
France  est  lasse  des  agitations  révolutionnaires  et  de  l'esprit  de  con- 
quête, elle  demande  à  vivre,  à  travailler,  à  réparer  ses  forces,  à 
jouir  de  cette  liberté  légale  achetée  par  tant  de  cruelles  épreuves. 
Pour  tout  homme  qui  pense,  la  tâche  du  gouvernement  est  tracée  : 
ni  anarchie,  ni  despotisme. 

C'est  là  dès  le  premier  jour  l'éloquente  prédication  de  Chateau- 
briand. Dans  un  écrit  où  les  sentimens  rétrogrades  ne  manquent 
pas,  le  grand  écrivain,  cédant  à  Tévidence  des  choses,  est  obligé 
d'écrire  ces  mots  :  «  Qui  voudrait,  qui  oserait  aujourd'hui  vanter 
le  pouvoir  arbitraire?  Les  excès  d'un  peuple  soulevé  au  nom  de  la 
liberté  sont  épouvantables,  mais  ils  durent  peu,  et  il  en  reste  quelque 
chose  d'énergique  et  de  généreux.  Que  reste-t-il  des  fureurs  de  la 
tyrannie,  de  cet  ordre  dans  le  mal,  de  cette  sécurité  dans  la  honte, 
de  cet  air  de  contentement  dans  la  douleur  et  de  prospérité  dans  la 
misère?  La  double  leçon  de  l'anarchie  et  du  despotisme  nous  en- 
seigne donc  que  c'est  dans  un  sage  milieu  que  nous  devons  chercher 
la  gloire  et  le  bonheur  de  la  France.  »  Voilà  le  programme  de  la 

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3A6  BETOE  D£S  DEUX  SONDES. 

restauration.  C'est  aux  premiers  mois  du  régime  nouveau,  en  18i&, 
que  Chateaubriand  a  écrit  ces  paroles.  La  brochure  d'où  je  les  extrais 
porte  ce  titre,  un  peu  long,  je  l'avoue,  mais  très  expressif  :  i?^- 
flexions  politiques  sur  quelques  écrits  du  Jour  et  sur  les  intérêts  de 
tous  les  Français. 

Les  intérêts  de  tous  les  Français,  la  réconciliation  des  partis, 
l'accord  de  la  révolution  de  89  et  de  la  tradition  séculaire,  oui,  tel 
était  bien  pour  tout  homme  sensé  le  programme  de  la  restauration 
après  cette  double  période  d'anarchie  et  de  despotisme.  Carnot  ne 
faisait-il  pas  à  la  même  date  la  déclaration  que  M.  Villemain  appelle 
si  justement  un  mémorable  aveu  :  a  Au  retour  des  Bourbons,  la  joie 
fut  universelle;  il  n'y  eut  qu'une  opinion,  qu'un  sentiment.  Les 
anciens  républicains,  particulièrement  opprimés,  applaudirent 
franchement  à  la  restauration  (1).  »  Carnot,  Chateaubriand,  c'est 
l'élite  qui  parle  a  pour  tous  les  Français.  »  Encore  une  fois,  voilà 
bien  le  programme  de  la  pensée  publique  au  lendemain  de  la  chute 
de  l'empire. 

Il  y  en  a  un  autre,  daté  du  même  temps,  consigné  dans  le  même 
ouvrage,  et  qui  prouve  mieux  encore  cette  noblesse  d'idées  conser- 
vatrices et  libérales  sous  la  plume  de  Chateaubriand.  M.  Villemain 
n'en  parle  pas  dans  son  ouvrage  sur  le  grand  polémiste  de  1816, 
H.  Thureau-Dangin  ne  le  cite  pas  dans  ses  études  si  complètes  siu: 
les  luttes  de  la  restauration.  C'est  le  cas  de  retrouver  cette  pro- 
fession de  foi  et  de  la  détacher  tout  entière  du  cadre  qui  l' étouffe. 
Une  telle  page  ne  doit  pas  rester  enfouie  au  fond  d'une  brochure 
oubliée.  Aujourd'hui  encore,  elle  peut  servir  à  plus  d'un.  Au  mi- 
lieu de  nos  fluctuations,  dans  le  perpétuel  va-et-vient  de  notre 
mobilité  intellectuelle,  il  est  des  hommes  de  grand  talent  qui,  ne 
voyant  qu'un  seul  côté  des  choses,  mais  le  voyant  à  plein  et  à  fond, 
deviennent  savamment  injustes,  au  risque  de  provoquer  les  plus 
violentes  injustices  en  sens  contraire.  A  ceux-là  comme  à  bien 
d'autres,  il  est  bon  de  remettre  sous  les  yeux  cette  page  si  vraie, 
si  profonde.  Voici  ce  que  Chateaubriand  écrivait  en  1815  dans  ses 
Réflexions  politiques  : 

a  Pourquoi  ne  pas  le  dire  avec  franchise?  certes,  nous  avons  beau- 
coup perdu  par  la  révolution,  mais  aussi  n'avons-nous  rien  gagné? 
N'est-ce  rien  que  vingt  années  de  victoires?  N'est-ce  rien  que  tant 
d'actions  héroïques,  tant  de  dévoûmens  généreux?  II  y  a  encore  parmi 
nous  des  yeux  qui  pleurent  au  récit  d'une  noble  action,  des  cœurs  qui 
palpitent  au  nom  de  la  patrie. 

(i)  Voyw  VlIlemaiD,  la  TribwM  mod#nM.  M.  de  ChaisùivMcmd,  ta  vk,  m  ierkt, 
JOfi  m/lumcs  iUtérair9  et  polUiqu0, 1  toI.,  1856.  p.  201. 

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Ul  FABn  OmSUTATBUB.  S&7 

o  Si  la  foule  s'est  corrompue,  comme  il  arrive  toujours  dans  les  dis- 
cordes civiles,  il  est  vrai  de  dire  aussi  que,  dans  la  haute  société»  les 
mœurs  sont  plus  pures,  les  vertus  domestiques  plus  communes;  que  le 
caractère  français  a  gagné  en  force  et  en  gravité.  11  est  certain  que  nous 
sommes  moins  frivoles,  plus  naturels,  plus  simples;  que  chacun  est 
plus  soi,  moins  ressemblant  à  son  voisin.  Nos  jeunes  gens,  nourris  dans 
les  camps  ou  dans  la  solitude,  ont  quelque  chose  de  mâle  ou  d'original 
qu'ils  n'avaient  point  autrefois.  La  religion,  dans  ceux  qui  la  pratiquent, 
n'est  plus  une  affaire  d'habitude,  mais  le  résultat  d'une  conviction 
forte;  la  morale,  quand  elle  a  survécu  dans  les  cœurs,  n'est  plus  le 
fruit  d'une  instruction  domestique,  mais  l'enseignement  d'une  raison 
éclairée.  Les  plus  grands  intérêts  ont  occupé  les  esprits;  le  monde 
entier  a  passé  devant  nous.  Autre  chose  est  de  défendre  sa  vie,  de  voir 
tomber  et  s'élever  des  trônes,  ou  d'avoir  pour  unique  entretien  une 
intrigue  de  cour,  une  promenade  au  bois  de  Boulogne,  une  nouvelle 
littéraire.  Nous  ne  voulons  peut-être  pas  nous  l'avouer,  mais  au  fond 
ne  sentons-nous  pas  que  les  Français  sont  plus  hommes  qu'ils  ne  Té- 
taient il  y  a  trente  ou  quarante  ans?.. 

«  Cessons  donc  de  nous  calomnier,  de  dire  que  nous  n'entendons  rien 
à  la  liberté;  nous  entendons  tout,  nous  sommes  propres  à  tout,  nous 
comprenons  tout  (1.)  » 

Si  plusieurs  traits  de  ce  tableau  ne  sont  plus  aussi  vrais  aujour- 
d'hui qu'en  1815,  l'ensemble  et  le  fond  demeurent  incontestables. 
Des  hommes  d'état  illustres  partageaient  alors  la  confiance  qui  anime 
ces  généreuses  paroles.  M.  Royer-Collard,  le  duc  de  Richelieu, 
M.  Laine,  le  duc  Decazes,  le  comte  de  Serre,  M.  de  Martignac, 
avaient  les  mêmes  espérances  que  Chateaubriand.  Avec  des  nuances 
politiques  très  diverses,  ils  pensaient  tous  que  la  France  nouvelle 
devait  se  rattacher  à  l'ancienne  France,  et  que  l'ancienne  France  ne 
devait  pas  maudire  la  France  nouvelle.  Ils  auraient  tous  dit,  les  uns 
plus  haut,,  les  autres  plus  bas,  tous  avec  une  égale  conviction  inté- 
rieure :  «  N'avons-nous  rien  gagné  à  la  révolution?  »  Ils  compre- 
naient tous  que,  si  la  tradition  est  une  force,  l'innovation,  c'est-à- 
dire  le  mouvement,  est  une  des  conditions  de  la  vie.  L'innovation 
et  la  tradition,  le  mouvement  et  la  force,  leur  désir  était  de  tout 
concilier.  Chacun  d'eux,  tour  à  tour,  pendant  une  période  de  quinze 
années,  s'est  dévoué  à  cette  tâche  avec  ses  qualités  propres  et  sa 
politique  particulière.  Les  plus  grands  dons  de  l'esprit  et  du  cœur  ont 
été  prodigués  pour  le  triomphe  d'une  cause  nationale.  Ici,  quelle 
autorité  magistrale!  Là,  quelle  noblesse  d'âme  et  de  pensée!  Plus 
loin,  c'est  une  parole  finement  persuasive,  ou  une  éloquence  dou- 
loureusement tragique,  ou  une  action  modératrice  d'une  grâce  in- 

(1)  Chateaubriand,  Réflexions  politiques^  chapitre  dernier;  condnaioiu 

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3&8  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

comparable.  Que  de  richesses!  que  de  promesses!  quel  généreux 
labeur  !  Lorsqu'on  voit  ce  merveilleux  épanouissement  de  la  pensée 
libérale  dans  les  sphères  d'en  haut,  on  répète  avec  le  grand  publi- 
ciste  :  «  Nous  entendons  tout,  nous  sommes  propres  à  tout,  nous 
comprenons  tout.  » 

Et  qui  donc  a  détruit  tout  ce  travail,  qui  donc  a  rendu  vains  de 
si  généreux  efforts?  Le  parti  même  qui  à  cette  date  représentait  le 
plus  grand  fonds  d'idées  conservatrices,  le  parti  royaliste  de  la  res- 
tauration. Seulement,  ces  idées  conservatrices,  il  les  séparait  de  la 
liberté,  il  leur  refusait  la  vie,  il  les  attachait  à  des  choses  mortes,  il 
les  enfermait  dans  des  institutions  condamnées.  De  là  les  violences 
et  les  désastres  de  la  politique.  De  1815  à  1830,  c'est  un  parti  con- 
servateur qui  a  renversé  la  monarchie  française. 

Rien  de  plus  douloureux  que  cette  histoire.  A  ceux  qui  veulent  en 
connaître  le  détail  dans  un  exposé  savant,  complet  et  d'une  irrépro- 
chable impartialité,  il  faut  recommander  le  consciencieux  ouvrage 
de  M.  de  Yiel-Gastel  ;  à  ceux  qui  recherchent  un  tableau,  moins 
impartial  peut-être,  mais  plus  ardent,  où  revivent  les  luttes  et  les 
passions  parlementaires  de  cette  période,  le  livre  de  M.  Duvergier 
de  Hauranne  offrira  de  dramatiques  enseignemens.  Si  l'on  s'en  tient 
à  une  seule  question,  au  rôle  funeste  du  parti  conservateur  pendant 
ces  quinze  années,  aux  fautes,  aux  fureurs,  aux  folies  des  roya- 
listes, à  rincroyable  délire  de  ceux  que  Louis  XVIII  a  nommés  les 
ultras,  le  livre  de  M.  Thureau-Dangin  doit  être  recommandé  avant 
tout,  car  c'est  là  le  sujet  spécial  qu'il  a  choisi,  et  il  l'a  traité  en 
maître.  N'est-ce  pas  faire  œuvre  de  maître  que  de  montrer  tant  de 
franchise  sans  manquer  jamais  aux  convenances,  tant  de  droiture 
et  de  décision  sans  cesser  d'être  circonspect  et  politique?  N'est-ce 
pas  faire  œuvre  de  maître  que  de  défendre  obstinément  les  grands 
principes  du  libéralisme,  droit,  justice,  équité,  bon  sens,  modéra- 
tion, en  face  des  emportés  de  nos  jours,  comme  Mallet-Dupan  en 
face  des  fanatiques  de  l'ancien  régime? 

Cette  tradition  de  Mallet-Dupan,  M.  Thureau-Dangin  est  heureux 
de  la  retrouver  dès  les  premiers  jours  de  la  restauration.  Il  y  a  un 
Mallet-Dupan  doux,  sérieux,  persuasif,  qui  se  nomme  M.  Laine,  un 
Mallet-Dupan  gentilhomme  de  grand  cœur  et  de  moralité  politique 
absolue,  qui  se  nomme  le  duc  de  Richelieu,  un  Mallet-Dupan  d'une 
générosité  sublime,  d'une  éloquence  incomparable,  d'une  vie  sans 
peur  et  sans  reproche,  qui  se  nomme  le  comte  de  Serre.  Cherchez 
leur  histoire  dans  le  tableau  de  M.  Thureau-Dangin,  vous  y  trou- 
verez surtout  l'image  de  leur  supplice.  Ils  défendent  la  royauté  des 
Bourbors,  mais,  comme  ils  la  défendent  dans  le  sentiment  de  la 
France  moderne,  ils  s'exposent  à  toutes  les  fureurs  d'une  réaction 
forcenée.  Ils  veulent  effacer  le  souvenir  des  mauvais  jours  de  Tan- 

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LE   PARTI  GONSERYATEUB*  3A9 

cien  régime  ;  l'ancien  régime  se  dresse  à  côté  d'eux  sous  son  imi^e 
la  plus  repoussante  et  les  empêche  d'accomplir  leur  œuvre.  Assuré- 
ment, parmi  les  gens  de  l'extrême  droite,  to«s  n'ont  pas  cet  aspect 
odieux;  il  y  a  les  âmes  honnêtes,  mais  aveugles,  les  politiques  qui, 
n'ayant  rien  appris,  ne  savent  pas  le  premier  mot  de  leur  temps, 
les  cœurs  chevaleresques  enclins  à  mettre  toute  la  politique  dans 
je  ne  sais  quelle  fidélité  où  l'instinct  animal  a  plus  de  part  que 
l'intelligence  d'une  créature  humaine,  mystiques  d'une  nouvelle 
espèce,  comme  le  remarque  si  justement  M.  Thureau-Dangin, 
«  mystiques  doucement  obstinés  et  naïvement  téméraires,  dont  M.  de 
Polignac  sera  plus  tard  l'ef&ayante  personnification;  visionnaires 
tranquilles,  se  croyant  prédestinés  par  Dieu  pour  sauver  le  roi,  et 
le  conduisant  à  l'abtme  avec  une  confiance  souriante.  »  Mais  à  côté 
de  ces  mystiques,  il  y  a  les  tempéramens  révolutionnaires,  les  fié- 
vreux, les  corrompus,  ceux  qui  mettent  au  service  de  la  cause  mo- 
narchique tous  les  vices  de  l'ancien  régime  et  tous  les  vices  de  la 
démagogie.  Conspirateurs  royalistes  sous  la  république  et  l'empire, 
rompus  aux  manœuvres  des  agences  secrètes,  il  y  a  longtemps 
qu'ils  se  sont  dégagés  de  tout  scrupule.  Pour  rassurer  leur  con- 
science, s'ils  ont  encore  une  conscience,  ils  sç  répètent  cynique- 
ment :  la  fin  justifie  les  moyens.  Il  n'est  pas  de  moyens,  en  effet, 
qui  leur  répugnent,  les  hommes  les  plus  souillés  ne  leur  déplaisent 
pas,  ils  s'entendent  avec  Fouché  au  moment  d'attaquer  le  duc  de 
Richelieu,  comme  ils  s'entendaient  sous  le  directoire  avec  Barras  et 
répudiaient  Mallet-Dupan.  Ce  sont  des  fanatiques  en  même  temps 
que  des  coureurs  d'aventures.  La  crise  héroïque  et  funeste  des 
cent  jours,  le  retour  prodigieux  de  Napoléon  et  l'écrasement  de  la 
France,  ne  fournirent  que  trop  d'ai^umens  aux  coryphées  de  ce 
parti.  Les  ménagemens  de  1814,  à  les  entendre,  avaient  amené  les 
désastres  de  1815.  La  seconde  restauration  ne  devait  plus  être  une 
œuvre  de  conciliation  et  de  paix,  conune  disaient  les  conservateurs, 
elle  devait  être  une  œuvre  de  représailles;  son  nom,  c'était  la  ven- 
geance, (c  Ils  sont  fous,  »  disait  Louis  XVIII,  et,  soutenu  par  le  duc 
Decazes,  il  se  décida  le  5  septembre  1816  à  signer  l'ordonnance  qui 
prononçait  la  dissolution  de  la  chambre. 

Les  fous  agités  devinrent  des  fous  furieux.  Les  élections  de  sep- 
tembre et  octobre  1816  ayant  donné  la  majorité  aux  députés  du 
centre,  c'est  le  moment  où  l'opposition  de  droite  se  constitue 
comme  une  opposition  démagogique.  Elle  en  a  le  tempérament,  elle 
en  prend  les  appareils  et  les  engins.  La  droite  n'aura  pas  seulement 
des  comités,  elle  aura  un  organisme  caché  de  sociétés  secrètes. 
Savez-vous  ce  que  c'est  que  la  société  des  Francs  régénérés?  Con- 
naissez-vous le  but  que  poursuivent  la  Société  de  Vanneau^  la  So- 
ciété des  bandouliers^  la  Société  dès  chevaliers  du  tropique?  A  lire 

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850  REFUS  DES  DEUX  MONDES. 

ces  noms  bizarres  et  mystérieux,  on  pourrait  se  croire  en  17d0  à 
Tépoque  où  l'abbé  Faucbet,  aidé  de  son  ami  Bomieville,  fondait  le 
dttb  du  Cercle  social  ^  le  journal  intitulé  la  Bouche  de  fer.  Vrai- 
meot,  à  première  rue,  on  ne  peut  savoir  si  la  société  de  \  Anneau 
n'est  pas  une  assemblée  maçonnique  conune  le  cercle  de  l'abbé 
Fauchet,  et  si  les  haadouliers^  les  Franct  régénérés^  les  chevaliers 
du  tropique f  ne  sont  pas,  comme  les  rédacteurs  de  la  Bouche  de  fer^ 
une  nouvelle  secte  d'illuminés*  Les  doutes  se  dissipent  quand  on 
parcourt  la  liste  jusqu'au  bout»  Voici  V  Association  royale  du  midi^ 
X Association  bretonne^  la  Société  des  vrais  amis  du  roi.  Ce  sont 
bien  des  sociétés  royalistes,  mais  ce  sont  des  sociétés  secrètes  d'al- 
lure toute  révolutionnaire*  N'est-ce  pas  un  député  de  l'extrême 
droite,  H.  Agier,  qui,  dans  un  discours  prononcé  à  la  Société  des 
Francs  régénérés^  exprimait  ainsi  le  caractère  de  ces  affiliations  :  «  La 
Société  des  Francs  régénérés  n'est  pas  un  club,  puisque  ses  séances 
sont  secrètes;  ce  n'est  pas  une  secte  d'illuminés  puisque  son  but 
est  connu  ;  mais  elle  doit  prendre  des  illuminés  cette  discrétion  ab- 
solue qui  est  l'âme  des  petites  comme  des  grandes  affaires.. •  Ce 
qui  a  commencé  la  révolution  peut  servir  à  la  terminer;  c'est  avec 
le  feu  qu'on  guérit  les  blessures  faites  avec  le  feu.  d  On  sait  com* 
ment  ce  feu-là  guérit  les  blessures  de  la  France,  il  les  élargit  et  les 
envenima  de  plus  belle.  Aux  Francs  régénérés  et  aux  chevaliers  du 
tropique^  ce  fut  le  carbonarisme  qui  répondit. 

Ces  sociétés  secrètes  ont  d'ailleurs  un  organe  très  retentissant. 
Tout  ce  qui  s'élabore  chez  les  Francs  régénérés  trouve  son  écho  dans 
la  presse  royaliste.  Las  publicistes  du  Drapeau  blanc  enseignent 
chaque  jour  que  le  but  de  la  restauration  est  de  ramener  la  France 
à  l'ancien  régime,  non  pas  au  régime  de  Louis  XVI,  déjà  gâté  par 
tant  de  concessions  libérales,  mais  au  pur  régime  du  bon  plaisir. 
Aux  yeux  de  ces  habiles  politiques,  il  importe  que  les  neuf  dixièmes 
d'une  grande  nation  soient  frappés  de  déchéance  par  une  minorité 
altière,  que  l'armée  soit  tenue  pour  suspecte,  que  la  bourgeoisie 
voie  s'agiter  à  toute  heure  la  menace  de  l'aiùstocratie  privilégiée. 
Voilà  leur  façon  de  faire  de  la  propagande  au  service  de  leur  cause* 
Et  conm:ient  obtenir  pareil  résultat,  la  chambre  de  1816  étant  ac- 
quise aux  idées  de  modération?  Comment  obtenir  que  la  nation  soit 
annihilée,  l'armée  humiliée,  la  bourgeoisie  muselée,  l'aristocratie 
remise  en  possession  de  ces  droits  dont  elle  s'est  dépouillée  le 
4  août  1789  ?  Oh  !  rien  de  plus  simple,  il  n'y  a  qu'à  briser  la  chambre 
et  à  rétablir  l'autorité  absolue  du  roi.  Ils  demandent  donc  un  coup 
d'état,  ces  honames  de  l'extrême  droite  qui  ont  tant  crié,  crié  avec 
tant  de  raison  contre  les  coups  d'état  du  directoire.  Ils  le  deman- 
dent si  bien  qu'ils  ont  là-dessus  une  théorie  toute  prête,  et  une 
théorie  qui,  comme  une  arme  révolutionnaire,  va  frapper  en  pleine 

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U  PAATI  (XmSB&TATlUB»  8&1 

pmtrine  la  persaone  même  du  roL  ce  S'il  y  a  de  mauvais  coupe 
d'état,  disaient-ils,  il  y  en  a  de  bons,  celui,  par  exemple,  du  toi 
^uBtave  III  changeant  la  èonstitution  de  la  Suède,  et  celui  de 
Louis  XIII  se  débarrassant  du  maréchal  d'Ancre.  »  Ainsi  parle  le 
Drapeau  blanc  après  cinq  aimées  du  régime  parlementaire.  Est-il 
besoin  de  dire  quel  est  ce  maréchal  d'Ancre  dont  le  Louis  XIII 
de  1820  était  mis  en  demeure  de  se  débarrasser?  Chacun  a  nommé 
M.  Decazes.  Quant  à  la  constitution  de  la  Suède  changée  par  Gua- 
taye  III,  c'était  un  des  derniers  souvenirs  de  l'Europe  d'avant  80, 
un  souvenir  consacré  par  les  applaudissemens  de  Yoltaire  : 

On  t'admire  aajoardlmi,  cher  prince,  anUnt  (pi'on  t*aime« 
Ta  vient  de  ressaisir  les  droits  dn  diadème  t 


Un  état  dÎTieé  lut  toajoors  malheureux. 

De  sa  liberté  Taine  il  Tante  le  prestige. 

Dans  son  illusion,  sa  misère  rafllige; 

Sans  force,  sans  projets  pour  la  gloire  entrepris, 

De  PEurope  étonnée  A  derient  le  mépris. 

Qu*nn  TfA  ferme  et  prudent  prenne  on  ses  nains  les  rèoes. 

Le  peuple  avec  plaisir  reçoit  ses  douces  chaînes. 

Tout  change,  tout  renaît,  tout  s*anime  à  sa  Toix; 

On  marche  alors  sans  crainte  aux  péoiUes  exploits, 

On  soutient  les  traTauz,  on  prend  un  nouTel  être. 

Et  les  suiets  enfin  sont  dignes  de  leur  maître  (i). 

À  un  roi  voltairien  comme  Louis  XVIII,  c'était  une  manœuvre  ha- 
bile de  rappeler  cette  apologie  voltairienne  des  coupa  d'état.  Je  ne 
sais  toutefois  si  Voltaire,  même  en  ses  plus  mauvais  jours,  eût  cou- 
senti  à  faire  l'apologie  de  cette  chose  odieuse,  répugnante,  Tallianee 
de  l'extrême  droite  avec  l'extrême  gauche.  Le  fanatisme  seul  peut 
cliquer  ces  monstruosités  morales.  Voltaire  avait  trop  de  bon 
sens,  trop  de  droiture  naturelle  pour  se  prêter  à  pareil  rôle.  Au 
contraire,  les  jacobins  blancs  n'hésitent  pas.  «Mieux  valent,  dit  la 
Quotidienne^  mieux  valent  des  élections  jacobines  que  des  électicHis 
ministérielles.  »  Et  si  quelques  naïfs  éprouvent  des  scrupules ,  le 
Drapeau  blanc  leur  prouve  que  «  tous  les  moyens  sont  bons  pour 
lenverser  le  ministère.  » 

C'est  fini,  le  voilà  renversé.  Le  gouvernement  de  la  drdte  modé- 
rée, par  cela  seul  qu'il  ne  jetait  pas  l'insulte  à  89,  est  tombé  sous 
les  coups  des  ultras.  Vainement  M.  de  Richelieu,  H.  Decazes, 
H.  Laine,  M.  de  Serre,  ont  redoublé  d'efforts,  de  noblesse,  d'élo- 
quence généreuse  et  toute  française;  vainemrat  ils  ont  donné  les 
plus  beaux  exemples  de  dévoûment,  de  sacrifice,  essayant  toutes 
les  combinaisons  possibles,  consentant  aux  dânarches  les  plus 

(1)  Voltaire,  Au  roi  d$  Suèds  GmUm  lU,  m% 


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S52  BEVUE   DES   DEUX  MONDES* 

cruelles,  se  résignant,  comme  M.  de  Serre,  à  des  ruptures  d'amitié, 
à  des  déchiremens  de  cœur  inguérissables,  en  un  mot  ouvrant  leurs 
veines  et  prodiguant  leur  vie;  ce  labeur  héroïque  et  touchant  devait 
se  briser  contre  la  coalition  des  partis  extrêmes.  Voilà  le  résumé 
d'une  lutte  de  six  ans.  Le  15  décembre  1821 ,  M.  de  Villèle  arrive 
au  pouvoir  avec  ses  amis.  La  droite  est  toute-puissante. 

«  Vous  n'en  avez  pas  pour  trois  mois,  »  lui  disait  M.  de  Serre.  M.  de 
Villèle  ne  diflFérait  guère  sur  ce  point  des  sentimens  de  son  pré- 
décesseur, il  se  bornait  dans  sa  confiance  à  doubler  le  délai.  Le 
20  décembre  1821,  il  écrivait  à  M"«  de  Villèle  :  «  Laissez  votre  lo- 
gement à  Toulouse  comme  si  nous  devions  y  retourner  dans  six 
mois.  »  Six  mois,  pas  davantage?  M.  de  Villèle  réussit  pourtant  à  se 
maintenir  six  années  au  pouvoir.  Homme  d'aflaires  et  homme  de 
bien,  initié  aux  problèmes  de  la  fînance  et  de  l'économie  politique, 
s'il  n'avait  fallu  à  la  France  qu'un  intendant  scrupuleux,  —  sans 
génie,  mais  sans  témérité,  —  un  intendant  exact,  attentif,  irrépro- 
chable, nul  n'aurait  mieux  convenu  à  la  surveillance  des  intérêts 
publics  que  le  gentilhomme  toulousain.  M.  de  Serre  (c'est  une  re- 
marque très  fine  de  M.  le  duc  Victor  de  Broglie)  avait  échoué  en 
essayant  la  conciliation  des  principes;  M.  de  Villèle  espéra  être  plus 
heureux  par  l'accommodement  des  intérêts.  Ce  fut  là,  en  effet,  son 
triomphe.  Pendant  la  première  moitié  de  sa  présidence,  de  1821  à 
1824,  il  gouverna  la  droite  par  des  chefs-d'œuvre  de  sagesse  pra- 
tique. Il  ne  visait  pas  haut,  il  visait  toujours  juste.  Bien  différent  de 
ces  ministres  qui  cherchent  à  émouvoir  les  cœurs,  à  entraîner  les 
esprits,  il  n'était  jamais  plus  heureux  que  lorsqu'il  était  parvenu  à 
calmer  les  chambres.  On  comparait  familièrement  sa  parole  à  un 
seau  d'eau  froide  jeté  au  milieu  d'un  combat  de^dogues.  Les  do- 
gues, c'étaient  l'extrême  droite  et  l'extrême  gauche;  lui,  au  milieu 
des  meutes  enragées,  impassible,  serein,  s'il  manifestait  parfois 
quelque  impatience,  c'était  à  la  pensée  des  affaires  que  ces  batailles 
pouvaient  compromettre  ou  retarder.  C'est  cette  gravité  impertur- 
bable qui,  pendant  plus  de  trois  ans,  domina  la  tempête.  La  mort 
de  Louis  XVIIl  (16  septembre  1824)  changea  tout.  L'opposition  de 
la  droite  violente,  qui  s'essayait  de  temps  à  autre  contre  le  ministre 
de  la  droite  modérée,  démasqua  subitement  ses  batteries. 

11  faut  dire  que  de  graves  incidéns  avaient  précipité  la  crise. 
L'extrême  droite  et  l'extrême  gauche  venaient  de  trouver  un  auxi- 
liaire sur  lequel  ni  l'une  ni  l'autre  n'avait  le  droit  de  compter. 
M.  de  Chateaubriand  avait  été  chassé  du  ministère  presque  au  len- 
demain de  la  guerre  d'Espagne.  C'est  un  des  derniers  actes  du  roi 
Louis  XVIII.  On  lit  ces  mots  au  bas  de  l'ordonnance  :  a  Le  6  juin  de 
l'an  de  grâce  182/1,  et  de  notre  règne  le  vingt-neuvième.  »  Le 
même  jour,  un  Anglais  que  M.  Villemain  voyait  souvent  chez  la  du- 


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LE  PARTI   CONSERVATEUR.  358 

chesse  de  Duras,  le  rencontrant  par  hasard,  lui  dit  :  «  Chateau- 
briand n'est  plus  ministre,  il  est  destitué  comme  un  commis,  il 
est  chassé,  mis  dehors  avec  sa  valise,  envoyé  au  diable  je  ne  sais 
où...  Que  va-t-il  faire?  Une  guerre  terrible,  je  le  crois.  Ce  sera  Ju- 
nius,  non  pas  masqué,  mais  la  visière  haute  et  frappant  l'ennemi 
au  visage;  miles  faciem  feri.  Je  n'ai  point  pitié,  ma  foi;  mais  j'ai 
peur  pour  Villèle.  » 

M.  de  Yillèle,  il  est  vrai ,  ne  fournira  que  trop  d'occasions  à  la 
verve  irritée  du  poète.  On  dirait  que  l'habile  homme  est  au  bout  de 
ses  habiletés.  Lui  qui  jusque-là  conduisait  assez  bien  la  droite  et 
contenait  les  passions  extrêmes,  le  voilà  peu  à  peu  obligé  de  tout 
céder.  On  lui  impose  un  programme  violent  jusqu'à  l'absurde,  il 
l'accepte.  En  1825,  la  loi  sur  le  sacrilège;-  en  1826,  la  loi  sur  le 
droit  d'aînesse  j  en  1828,  la  loi  «  de  justice  et  d'amour  »  contre  la 
presse.  M.  de  Villèle  n'est  pas  un  aveugle  conducteur  d'aveugles; 
c'est  un  myope  qu'une  bande  d'aveugles  entraîne  bon  gré,  mal  gré. 
Il  y  a  des  instans  où  le  malheureux  aperçoit  l'abîme ,  il  va  pour- 
tant, il  va  toujours;  les  aveugles  ne  lui  laissent  pas  le  temps  de 
réfléchir.  Voyez  pendant  ce  temps-là  ces  nuées  de  flèches  qui  sif- 
flent contre  lui  de  toutes  parts;  jamais  homme  n'a  été  plus  violem- 
ment assailli.  Parmi  ces  flèches,  il  y  en  a  cju'il  secoue  avec  indiffé- 
rence, car  il  ne  se  sent  pas  atteint,  flèches  grossières,  sans  pointe 
ni  fil,  qui  s'émoussent  avant  d'avoir  frappé;  mais  il  y  en  a  aussi, 
regardez  bien,  qui  entrent  tout  droit  au  défaut  de  la  cuirasse;  ce 
sont  les  flèches  d'or  de  Chateaubriand. 

Je  ne  sais  si  les  discussions  des  partis,  même  de  nos  jours,  ont 
jamais  présenté  un  tel  caractère.  On  a  vu  des  violences  plus  sinis- 
tres, je  n'en  connais  point  d'aussi  douloureuses.  Au  moindre  effort 
c[ue  faisait  le  ministre  pour  résister  à  l'entraînement  de  ses  troupes, 
les  forcenés  le  comparaient  aux  tyrans  de  la  révolution.  C'était  un 
Robespierre,  ou,  ce  qui  n'était  pas  moins  criminel  à  leurs  yeux,  un 
Bonaparte.  Bien  mieux  encore,  notez  chez  ces  royalistes  en  furie  la 
portée  de  cette  injure,  ni  Bonaparte,  ni  Robespierre  n'étaient  aussi 
coupables  que  M.  de  Villèle.  C'est  la  Quotidienne  qui  s'exprimait  de 
la  sorte  :  «  Ce  ministère  est  plus  dangereux  que  tous  ceux  qui  l'ont 
précédé.  La  convention  vous  ôtait  vos  têtes,  mais  non  vos  principes. 
Sous  Bonaparte,  il  y  avait  de  la  gloire;  il  n'y  a  aujourd'hui  que  du 
cynisme  et  de  la  corruption.  »  On  sait  de  quelles  insultes  M.  Decazes 
avait  été  poursuivi  par  les  jacobins  de  l'extrême  droite;  M.  de  Vil- 
lèle leur  est  plus  odieux  encore  que  M.  Decazes.  H.  Decazes  n'était 
qu'un  infidèle,  M.  de  Villèle  est  un  apostat.  Ainsi  parle  un  des  ré- 
dacteurs du  Drapeau  blanc.  «  A  voir  le  ton  de  cette  polémique, 
dit  M.  Thureau-Dangin,  chacun  de  ces  journaux  semblait  prêt  à 

Tom  ixvin.  — >  1878*  23 


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36A  K£TUE   DES   DEUX  MONDES. 

s'associer  à  la  déclaration  que  H.  de  Montlosier,  dans  le  même 
temps,  adressait  à  M.  de  Yillële,  en  terminant  une  de  ses  bro- 
chures:'—  «  Je  vous  le  déclare  dans  toute  la  sincérité  de  mon 
âme,  au  moment  où  il  me  faudrait  prononcer  sur  votre  accusation, 
je  ne  pourrais  faire  autrement  que  de  vous  condamner  à  mort.  » 

Le  jour  où  M.  de  Yillële  succombe  sous  la  coalition  de  la  droite 
et  de  la  gauche  (5  janvier  1828),  quelle  est  la  situation  des  nou- 
veaux ministres?  Esprits  libéraux  et  honnêtes,  petit  groupe  d'élite 
commandé  par  un  orateur  d'une  grâce  merveilleuse,  ils  sont  con- 
damnés d'avance  comme  leurs  prédécesseurs,  mais  condamnés  à 
une  mort  plus  prochaine.  La  majorité  de  la  droite,  si  puissante  vers 
1825,  amis  trois  ou  quatre  ans  à  se  détruire  elle-même;  M.  de  M&r- 
tignac,  en  prenant  le  pouvoir,  ne  trouve  les  élémens  d'aucune  ma- 
jorité. A  gauche  sont  des  libéraux  défîans,  exigeans,  que  les  vio- 
lences de  la  réaction  exaspèrent  de  jour  en  jour,  et  qui  tiennent 
pour  insuffisantes  ou  pour  suspectes  les  ouvertures  les  plus  loyales; 
à  l'extrémité  opposée  sont  les  fanatiques  d'autant  plus  irrités  qu'ils 
ont  travaillé  pour  d'autres,  et  que,  si  M.  de  Martignac  réussit,  c'est 
au  profit  des  centres  qu'ils  auront  désorganisé  la  droite.  Ce  noble 
Martignac,  si  doux,  si  persuasif,  si  courageux,  qui  a  laissé  un  si 
beau  souvenir  de  modération  et  de  patriotisme,  les  insulteurs  de  la 
droite  l'appellent  un  conseiller  de  malheur,  le  serviteur  le  plus 
félon  de  la  royauté  en  ces  temps  de  félonie.  C'est  lui  qui  achève  de 
tout  perdre.  C'est  lui  qui  met  le  comble  <(  aux  transactions  lâches 
et  stupides.  »  Il  est  temps,  ajoute  la  presse  royaliste,  «  que  les 
prétendus  ministres  de  l'opinion  fassent  place  aux  ministres  du 
roi.  » 

Le  ministre  du  roi,  l'histoire  connaît  son  nom.  Le  voilà  qui 
arrive,  salué  par  les  acclamations  de  l'extrême  droite.  Il  arrive 
calme,  souriant,  ravi  par  je  ne  sais  quelle  extase  intérieure.  Char 
teaubriand  a  résumé  d'un  mot  le  caractère  de  M.  de  Polignac  lors- 
qu'il l'appelle  «  un  muet  éminemment  propre  à  étrangler  un  em- 
pire (1).  »  Si  le  muet  tarde  à  faire  son  coup,  l'extrême  droite 
s'indigne.  Qu'est-ce  donc  que  le  ministère  attend  ?  Veut-il  s'assurer 
d'abord  les  suffrages  des  chambres?  Il  s'agit  bien  des  chambres! 
Tous  les  organes  de  la  droite  sont  d'accord  sur  ce  point  :  «  Il  est 
des  circonstances,  dit  la  Gazette  de  France ,  où  le  pouvoir  des  rois 
peut  s'élever  au-dessus  des  lois.  »  La  Quotidienne  est  plus  impé- 
rieuse :  «  Quand  le  roi  a  dit  :  je  veux^  la  loi  même  a  parlé.  »  Le 
Drapeau  blanc  trouve  une  formule  plus  brève  encore  :  a  La  majo^ 
rite,  c'est  le  roi  1  » 
Voilà  comment  les  conservateurs  ont  détruit  Tune  après  l'autre 

(1)  Chateaubriand,  MémoireM  d'otUre-tombe,  t  K,  p.  154. 

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LE  PARTI  CONSEETÂ.TIUE,  S5Ô 

toutes  les  forces  que  les  événemens  avaient  remises  entre  leurs 
mains.  De  ce  beau  programme,  qui  devait  être  Tàme  de  la  restaura- 
tion» il  ne  reste  plus  une  ligne.  Le  droit  monarchique  désormais, 
c'est  le  droit  de  la  fraude  et  de  la  force.  Les  vrais  chefs  du  parti 
conservateur  libéral,  le  duc  de  Richelieu  comme  le  comte  de  Serre, 
M.  Laine  comme  M.  de  Martignac,  sont  tombés  sous  l'outrage,  et 
les  hommes  qui  se  disent  les  gardiens  du  droit  en  sont  venus  à  rap- 
peler les  plus  mauvais  jours  de  la  révolution.  Les  journaux  roya- 
listes parlent  comme  les  forcenés  de  93,  les  ministres  du  roi  vont 
agir  comme  les  terroristes  du  18  fructidor. 

Eh  bien  I  il  y  a  quelque  chose  de  pire  encore.  Esprit  de  média- 
tion, d'apaisement,  de  libéralisme,  droit  constitutionnel,  contrat 
royal  et  national,  toutes  ces  choses  si  belles,  si  noblement  repré- 
sentées à  la  tribune,  sont  détruites.  Grand  désastre  assurément, 
mais  ce  n'est  pas  le  dernier.  Voulez-vous  voir  la  ruine  la  plus  ef- 
frayante, considérez  ce  que  les  conservateurs  aveugles,  c'est-à-dire 
les  destructeurs  inconsciens,  ont  fait  de  la  religion.  Je  sais  un  gré 
infini  à  M.  Thureau-Dangin  d'avoir  loyalement  retracé  cette  partie 
de  son  sujet.  Le  chapitre  sur  Lamennais  lui  fait  le  plus  grand  hon- 
neur. Un  tacticien  moins  soucieux  de  la  vérité  eût  trouvé  le  moyen 
de  rejeter  ces  choses  dans  l'ombre  ;  lui,  en  homme  de  foi,  il  tient  à 
dire  tout  le  mal  que  les  ultras  de  la  restauration  ont  fait  à  la  tra- 
dition des  idées  religieuses.  Il  y  tient  d'autant  plus  que  le  chef  de 
ces  ultras  est  passé  brusquement  d'un  pôle  à  l'autre  pôle,  et  que  les 
violences  révolutionnaires  de  la  seconde  partie  de  sa  vie  ont  trop  fait 
oublier  les  violences  théocratiques  de  la  première.  Que  représente 
aujourd'hui  ce  nom  de  Lamennais?  Le  souvenir  d'une  fureur  morne 
et  sombre  au  service  de  la  révolution  politique  et  sociale.  Qu'a-t-il 
représenté  de  1818  à  1830?  Une  fureur  éclatante  au  service  de  la 
théocratie.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  douloureux  et  de  plus  sinistre  en 
cette  affaire,  c'est  que  ce  tribun  de  la  théocratie,  secoué,  meurtri, 
brisé  par  la  lutte,  ce  tribun,  obligé  de  se  frapper  lui-même  à  mort 
et  de  jeter  sa  cendre  à  tous  les  vents,  est  resté  le  grand  docteur  de 
l'église,  un  vrai  magister  senientiarum.  Combien  de  décisions  ré- 
centes qui  relèvent  de  son  esprit  I  Combien  de  familles  chrétiennes, 
combien  de  prêtres  respectés,  qui,  tout  en  prononçant  avec  horreur 
le  nom  de  Lamennais,  suivent  docilement,  sans  le  savoir,  la  direc- 
tion d'idées  ouverte  par  l'ardent  théocrate  !  M.  Thureau-Dangin  ne 
craint  pas  de  dire  que  cet  esprit  de  Lamennais,  non-seulement  n'a 
pas  disparu  avec  la  restauration,  mais  s'est  développé  après  elle.  Et 
quelle  est  donc  la  théorie  du  tribun,  cette  théorie  que  la  chute  de 
la  restauration  n'a  pas  renversée,  qui  s'est  développée  au  contraire 
et  a  faussé  tant  d'intelligences?  Citons  ici  une  belle  et  vigoureuse 
page  de  M.  Thureau-Dangin  : 


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356  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

u  C'est  au  gallicanisme  qu'en  veut  surtout  Lamennais,  c'est  contre 
ce  vieux  reste  de  l'ancien  régime  ecclésiastique  qu'il  dirige  ses  efforts. 
Sa  puissante  et  brillante  logique  a  facilement  raison  sur  ce  point. 
Mais,  d'un  bond,  il  se  perd  dans  les  excès  contraires  d'un  ultramonta- 
nisme  inconnu  même  à  Rome.  Il  veut  l'église  non-seulement  indépen- 
dante, mais  dominante.  Il  reprend  la  théocratie  de  M.  de  Maistre,  il 
essaie  de  faire  une  théorie  sociale  et  politique  d'un  rêve  un  moment 
caressé  par  un  grand  esprit  trop  souvent  chimérique.  Il  prétend  faire 
revivre  un  moyen  âge  singulièrement  idéalisé,  qui  lui  apparaît  comme 
l'œuvre  directe  et  parfaite  de  l'église,  la  seule  manifestation  du  dogme 
catholique.  Il  veut,  dit-il,  mettre  en  pratique  les  doctrines  de  la  bulle 
de  Boniface  VUl  et  fonder  partout  des  royautés  chrétiennes,  subordon- 
nées au  principat  du  souverain  pontife.  Dans  ce  système,  le  pape  au- 
rait mission  et  pouvoir  de  protéger  les  nations  contre  la  guerre,  l'anar- 
chie et  la  tyrannie,  jugeant  les  actes  et  proclamant  la  vérité  en  matière 
politique  comme  en  matière  religieuse,  seul  moyen,  dit  Lamennais, 
d'empêcher  la  dissolution  complète  des  partis,  des  peuples  et  des  gou- 
vernemens,  en  leur  fournissant  une  règle  universelle  pour  diriger  leur 
conduite  et  leurs  opinions.  Gomme  la  société,  depuis  le  moyen  âge,  n'a 
fait  que  s'éloigner  de  cet  idéal,  l'impétueux  écrivain  lui  jette  l'anathème 
et  la  déclare  en  contradiction  avec  le  catholicisme.  La  législation  fran- 
çaise est  à  ses  yeux  «  un  mélange  hideux  d'impiété  et  d'anarchie.  » 
La  France,  au  lieu  d'être  «  une  monarchie  chrétienne,  »  est  une  répu- 
blique démocratique  «  dont  le  principe  est  l'athéisme.  »  Il  faut  au  plus 
vite  supprimer  la  protection  accordée  aux  cultes  dissidens,  rendre  au 
clergé  son  ran^  et  son  autorité  de  premier  ordre  politique  de  l'état,  lui 
restituer  entre  autres  choses  le  droit  exclusif  de  constater  les  actes  de 
l'état  civil,  lui  donner  non  pas  la  liberté,  mais  le  monopole  de  rensei- 
gnement, en  un  mot  subordonner  en  tout  la  société  temporelle  à  Téglise, 
le  gouvernement  au  pape  :  la  théocratie  seule  peut  nous  sauver  de  la 
démocratie.  » 

Tel  est  le  programme  que  Lamennais  applique  pendant  six  ans 
avec  une  violence  inouïe  (1824-1830).  C'est  de  ce  temps-là  que 
date  la  guerre  aux  évéques,  à  ceux-là  du  moins  qui  ne  subissent 
pas  le  joug  des  forcenés.  Lamennais  leur  jette  le  sarcasme  et  Tm- 
suite.  Savez-vous  comment  il  prépare  l'oraison  funèbre  de  M.  de 
Frayssinous?  Voici  ce  qu'il  écrit  à  un  de  ses  amis  :  «  Quand  on  aura 
tiré  parti  de  cet  homme,  on  crachera  dessus,  et  son  épitaphe  sera 
faite.  »  Rome  même,  à  ses  yeux,  a  est  le  siège  de  la  peur  et  de  la 
faiblesse,  »  parce  que  Rome  ne  partage  pas  ses  fureurs.  Quant  à  la 
monarchie  des  Bourbons,  s'il  a  cru  d'abord  pouvoir  compter  sur 
elle,  il  s'est  étrangement  trompé;  la  monarchie  est  hypocrite  et 
athée.  C'est  lui  qui  serait  le  vrai  chef  des  esprits,  lui,  ou  quelque 

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LE  PARTI  C0N8ERYATBUR.  3b7 

homme  de  sa  foi  et  de  sa  trempe,  si  le  monde  devait  être  sauvé. 
Mais  le  monde  est  condamné  à  mort.  Qu'est-ce  que  cette  société 
du  xix^  siècle,  pervertie  par  les  uns ,  livrée  par  les  autres?  «  Un 
mauvais  lieu,  un  coupe-gorge,  un  cadavre  qu'il  faut  laisseï'  pourrir, 
une  perpétuelle  apparition  de  l'enfer,  une  pauvre  idiote  qui  s'en  va 
à  la  Morgue  en  passant  par  la  Salpétriëre.  »  Voilà  les  bénédictions 
de  ce  prêtre  qui  s'arrogeait  le  droit  de  parler  au  nom  de  l'église,  et 
qui  plus  d'une  fois  en  efifet,  dans  la  mêlée  de  la  bataille,  parut  être 
l'interprète  du  clergé  de  France. 

Ainsi,  toutes  les  forces  morales  dont  le  parti  conservateur  avait 
le  dépôt,  raison,  vigilance,  patriotisme,  esprit  libéral,  traditions 
religieuses,  avaient  été  successivement  altérées  ou  détruites.  L'é- 
difice de  la  restauration  devait  s'écrouler,  puisque  des  mains  qui 
auraient  dû  travailler  à  l'affermissement  du  sol  s'étaient  unies  pour 
l'effondrer  de  nouveau. 

IIL 

On  vient  de  voir  ce  que  deviennent  inévitablement  les  conser- 
vateurs sans  le  soutien  et  la  sauvegarde  des  doctrines  libérales  ;  il 
faudrait  maintenant ,  en  regard  de  cette  image,  montrer  ce  que 
deviennent  les  libéraux  sans  la  protection  des  idées  conservatrices. 
C'est  le  sujet  que  M.  Tbureau-Dangin  a  traité  dans  le  second  de 
ses  ouvrages  :  le  Parti  libéral  sous  la  resUiuration.  Mais  cette  es- 
pèce de  contre-épreuve  ramènerait  bien  des  épisodes  qui  ont  déjà 
passé  sous  les  yeux  de  nos  lecteurs.  Voici  la  première  restauration 
et  les  cent  jours*  Voici  les  ministères  de  M.  de  Richelieu,  de  M.  De- 
cazes,  de  M.  de  Serre,  de  M.  de  Martignac;  seulement  cette  brillante, 
élite  du  vrai  parti  conservateur,  au  lieu  d'être  attaquée  par  la  droite 
est  attaquée  par  la  gauche.  N'importe  ;  le  cadre  général  n'a  pas  changé. 
Placés  à  un  point  de  vue  différent,  nous  reverrions  les  mêmes  scènes. 
Je  n'y  reviendrai  pas.  Je  me  bornerai  à  marquer  le  trait  principal 
de  cette  histoire,  celui  qui  se  rapporte  à  la  polémique  antireligieuse 
du  temps  de  la  restauration.  Que  le  principe  de  l'hérédité  monar- 
chique ait  souffert  de  la  lutte  engagée  si  ardemment  de  1815  à  1830, 
le  fait  est  grave  sans  doute,  mais  enfin  il  n'y  a  là  que  des  choses 
fortuites  et  d'intérêt  secondaire;  que  la  cause  de  la  religion  en 
général  en  ait  reçu  de  profondes  atteintes,  c'est  un  coup  dangereux 
porté  à  toute  société,  particulièrement  à  la  société  libérale.  Il  y  a 
d'autres  formes  politiques  que  la  monarchie  ;  il  n'y  a  pas  d'autre  prin- 
cipe de  vie  pour  une  nation  qu'un  ensemble  de  fermes  croyances, 
foyer  du  cœur  et  de  l'âme,  pain  des  forts  et  lait  des  faibles. 
N'est-ce  pas  là  ce  qui  fait  depuis  dix-huit  siècles  la  vie  du  genre 
humain?  «  Et  où  donc,  s'écrie  Michelet  dans  son  Iniroduction  à 

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368  EETVB  DES  lAUX  MONDES. 

f  histoire  universelle^  —  oh  I  dites-le-moi,  si  vous  le  savez,  —  où 
s'est-il  élevé  un  autre  autel?  » 

Une  des  choses  les  plus  funestes  de  ce  temps-là,  c'est  l'antago- 
nisme qui  s'établit  entre  les  idées  libérales  et  les  idées  religieuses. 
A  l'opposition  absurde  de  ces  deux  mots,  religion,  liberté,  on  voit 
bien  que  la  philosophie  politique  subit  une  éclipse  profonde.  Mon- 
tesquieu est  oublié,  Tocqueville  n'a  pas  encore  paru.  Tocqueville! 
oh  !  que  nous  sommes  ici  à  l'antipode  de  ses  doctrines  !  Pendant 
cette  maladie  de  l'opinion,  quiconque  n'est  pas  voltairien,  et  vol- 
tairien  au  plus  petit  sens  du  mot,  n'est  pas  libéral.  Je  répète,  au  plus 
petit  sens  du  mot,  car  le  nom  de  Voltaire  recouvre  trente-six 
âmes,  comme  l'a  dit  au  xvia*  siècle  un  spirituel  abbé  qui  ne 
croyait  pas  si  bien  dire,  et  parmi  ces  trente-six  âmes  il  en  est  une 
très  grande,  très  haute,  profondément  humaine  et  religieuse,  que 
le  libéralisme  de  la  restauration  n'a  jamais  soupçonnée.  Ces  demi- 
libéraux  avaient  le  don  de  tout  rapetisser;  ils  s'arrangeaient  un 
Voltaire  à  leur  taille,  et  faisaient  du  libéralisme  une  coterie. 

Qu'ils  attaquent  le  clergé,  puisque  le  clergé  les  attaque,  qu'ils 
rendent  coup  pour  coup  à  M.  de  Lamennais  et  protestent  avec  vigueur 
contre  la  démence  d'une  prédication  théocratique  au  xix*  siècle, 
c'est  leur  droit,  c'est  leur  devoir  ;  mais  pourquoi  confondre  tel 
homme,  ou  telle  partie  du  clergé,  ou  même  la  totalité  du  clergé, 
si  le  clergé  tout  entier,  par  impossible  (1),  soutient  de  pareilles 
erreurs, —  pourquoi,  disrje,  confondre  le  clergé  d'une  époque  avec 
l'esprit  de  la  religion?  Quelle  force  le  libéralisme  se  serait  assurée 
en  prouvant  que  ces  prétentions  théocratiques  sont  contraires  à 
l'évangile,  que  ces  revendications  de  l'ancien  régime  au  nom  du 
christianisme  sont  des  mensonges,  et  que  les  libéraux,  dans  le  sens 
ïe  plus  élevé  comme  le  plus  large  de  ce  noble  terme,  sont  plus  rap- 
prochés que  leurs  adversaires  de  l'idéal  chrétien!  Voilà  ce  qu'il 
fallait  dire,  mais,  pour  le  dire,  il  fallait  le  penser,  et  comment 

(1)  Eftt-il  besoin  de  faire  remarquer  ici  qu'il  s'agit  d'une  hypothèse  exigée  par  le 
raisonnement?  Bien  des  membres  du  clergé,  à  des  points  de  Tue  diyers,  ont  repoussé 
dès  ce  temps-là  les  doctrines  anticbrétiennes  que  le  génie  violent  de  Lamennais  avait 
imposées  à  une  trop  grande  partie  de  l'église.  Je  citerai  entre  autres  M.  l'abbé  Flottes, 
qui,  en  1R23,  dans  une  savante  étude  intitulée  :  Errata  du  troisième  fx>tum9  dt  TEi* 
$ai  sur  VindiUérence  «n  matière  de  religion,  commençait  une  série  de  dÎH^uHsions  des- 
tinées à  battre  en  brèche  le  système  théocratique  de  Lamennais.  M.  Tabbé  Flottes  était 
à  la  fois  un  théologien  gallican  et  un  esprit  philosophique  de  premier  ordre;  c^est  lui 
qui  a  été  le  premier  maître  de  philosophie  de  notre  illustre  ami  Emile  Saisset.  SI 
M.  Thureau-Dangin  avait  connu  ce  curieux  épisode,  certainement  il  ne  l'eût  pas  laissé 
dans  l'omhre.  En  revanche,  nous  lui  devons  une  indication  très  précieuse,  celle  de  la 
résisunce  qu'un  sage  vieillard  de  la  compagnie  de  Jésus  opposait  si  nettement  en  1825 
à  la  théocratie  lamennaisienne.  Chose  étrange  I  ce  vieux  Jésuite,  le  père  Rozaven,  par- 
lait alors  comme  le  théologien  gallican,  M.  l'abbé  Flottes,  et  comme  le  philosophe  libé« 
rai,  M.  Royer<k>llard. 


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LE  PABTI  COVSmfÀTEUK.  859 

conceYoir  ces  pensées  de  haut  yol,  quand  la  lutte  de  chaque  jour 
TOUS  retient  dans  les  bas-fonds  ? 

Au  lieu  d'agrandir  ainsi  la  polémique,  que  font  les  pseudo-libé- 
raux de  la  restauration?  Ils  répondent  aux  fautes  de  Tennemi  par 
des  fautes  du  même  genre.  L'ennemi,  c'est  l'esprit  théocratique 
jetant  le  défi  aux  sociétés  modernes.  Cet  ennemi,  dans  la  personne 
de  Lamennais,  avait  abandonné  aux  libéraux  les  grandes  positions, 
les  sommets  inexpugnables,  d'où  l'esprit  moderne  peut  défier  toutes 
les  théocraties  du  vieux  monde  ;  quelle  occasion  unique  pour  les 
libéraux  de  s'emparer  de  ces  hauteurs  et  de  les  garder  à  jamais  ! 
Quelle  occasion  de  rappeler  à  tous  que  le  destructeur  de  la  théocra- 
tie a  été  le  christianisme,  que  le  fondateur  de  toute  liberté  a  été  le 
christianisme,  car  toute  liberté  a  pour  principe  la  liberté  de  con- 
science, et  la  liberté  de  conscience,  inconnue  aux  anciens,  est  véri- 
tablement la  bonne  nouvelle  qui  a  sauvé  le  monde  !  Au  lieu  de  cela, 
ils  se  condamnent  aux  besognes  inférieures.  Ils  font  la  guerre 
odieuse,  honteuse,  la  guerre  de  firaude  et  de  maraude.  Ils  vont  à 
la  chasse  des  petites  choses,  des  petits  faits,  des  petits  délits,  des 
petites  misères.  Les  voilà  inspecteurs  de  police,  ils  ramassent  les 
vilenies,  et,  quand  ils  n'en  trouvent  pas,  ils  en  forgent.  C'est  ce 
qui  se  produit  cent  fois  pour  une.  En  un  mot,  ils  se  sont  attribué 
le  département  de  la  diffamation;  ils  l'entretiennent  régulièrement, 
quotidiennement,  arrive  qu'arrive  et  coûte  que  coûte  ;  perfide  ma- 
nœuvre, nuisible  à  tous,  nuisible  principalement  à  eux-mêmes. 
Certes,  ils  causent  un  grand  dommage  à  ceux  qu'ils  poursuivent 
ainsi  de  leurs  calomnies;  ils  ne  s'aperçoivent  pas  cependant  qu'ils 
font  bien  plus  tort  à  leur  propre  cause  et  qu'ils  calomnient  avant 
tout  le  libéralisme.  Qu'est-ce  qui  fait,  je  vous  prie,  que  les  libéraux 
de  la  restauration,  aussi  bien  que  les  ultras  du  même  temps,  ont 
conservé  dans  l'histoire  une  physionomie  ridicule  ?  Qu'est-ce  qui 
fait  que  les  voltigeurs  des  deux  partis,  les  uns  fermés  à  toute  idée 
libérale,  les  autres  fermés  à  toute  idée  chrétienne,  nous  apparaissent 
comme  des  momies?  C'est  l'entêtement  où  ils  s'obstinent  des  deux 
côtés;  et,  pour  ne  parler  ici  que  des  libéraux,  la  raison  du  discré- 
dit moral  dont  ils  ont  frappé  leur  nom  et  leur  cause,  c'est  cet 
acharnement  inepte  contre  les  principes  supérieurs,  ce  voltairia- 
nisme  de  quinzième  ordre,  dont  toutes  les  grandes  idées  ont  dis- 
paru, dont  il  ne  reste  que  les  ordures  et  les  platitudes.  Il  y  avait 
un  journal,  le  Constitutionnel^  qui  avait  alors,  entre  tous  les  jour- 
naux voltairiens,  la  spécialité  de  ces  attaques  :  «  L'écrivain  chargé 
de  raconter,  souvent  même  d'inventer  ces  anecdotes,  nous  dit 
M.  Thureau-Dangin,  était  désigné  dans  l'intimité  sous  le  nom  de 
rédacteur  des  articles  bêtes^  et  lorsque,  le  niveau  des  aboonemens 


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360  B£TUE  DES   DEUX  MONDES. 

baissait,  on  disait  :  Le  rédacteur  des  articles  bêtes  se  néglige,  il 
faut  le  faire  donner  plus  souvent.  » 

Ces  traditions  se  sont  renouvelées  de  nos  jours  malgré  la  diffé- 
rence absolue  des  situations.  Des  gens  d'esprit  croient  faire  œuvre 
originale  en  suivant  cette  routine.  L'excuse  des  libéraux  de  la  res- 
tauration, c'est  qu'il  y  avait  alors  un  grand  courant  lamennaisien, 
et  que  le  gouvernement  même,  au  moins  depuis  la  mort  de 
Louis  XVIII,  ne  semblait  pas  trop  défavorable  au  tribun  théocra- 
tique.  Aujourd'hui,  bien  que  tout  ait  changé,  les  vieilles  polémiqfues 
ont  reparu.  On  répète  des  plaisanteries  séculaires,  on  emprunte  des 
armes  à  l'antique  arsenal  gaulois  comme  s'il  s'agissait  des  mêmes 
hommes  que  Molière  ou  Voltaire  ont  bafoués.  Molière,  s'il  vivait  de 
nos  jours,  ne  changerait-il  pas  ses  batteries?  dans  le  déplacement 
de  toutes  choses,  ne  verrait-il  pas  que  le  tartufe  du  xix*  siècle  n'est 
plus  à  la  même  place  que  celui  du  xvii®7  et  Voltaire  aussi  ne  pense- 
rait-il pas  que  les  hypocrisies,  les  tyrannies,  les  barbaries,  tout  ce 
qu'il  combattait  si  courageusement  sous  la  loi  de  l'ancien  régime 
doit  être  cherché  désormais  d'un  autre  côté?  S'en  tenir  à  Voltaire 
dans  un  monde  si  différent  du  sien,  c'est  montrer  qu'on  n'entend 
rien  à  Voltaire.  Supposez  le  grand  justicier  revenu  au  milieu  de 
nous,  il  protesterait  encore  contre  la  législation  inique  dont  Calas, 
Labarre,  Sirven,  ont  été  les  victimes  ;  il  remercierait  encore  Louis  XVI 
d'avoir  cassé  l'arrêt  et  réhabilité  le  nom  de  Lally-ToUendal,  il  flé- 
trirait encore,  et  plus  que  jamais,  le  crime  de  la  Saint-Barthélémy; 
mais,  s'il  concluait  que  toutes  les  Saint-Barthélémy  sont  hideuses, 
que  toutes  les  terreurs  sont  abominables,  que  Danton,  Marat,  Ro- 
bespierre font  horreur  à  l'humanité,  il  y  a  une  routine,  soyez-en 
sûr,  qui  ne  lui  épargnerait  pas  les  insultes.  Les  huées  redouble- 
raient, si  l'écrivain,  ayant  à  condamner  un  coup  d'état  monarchique, 
se  croyait  obligé  en  conscience  de  condamner  également  les  coups 
d'état  républicains.  Voltaire  saurait  alors  que  son  œuvre  est  incom- 
plète, que  ses  prétendus  disciples  ne  le  comprennent  point,  et, 
résolu  à  poursuivre  l'iniquité  sous  ses  transformations  perpétuelles, 
il  ajouterait  plus  d'une  flèche  à  son  carquois  des  vieux  jours. 

Ces  principes  dépassaient  de  beaucoup  la  portée  de  l'ancien  libé- 
ralisme. La  passion  quotidienne  se  prête  mal  au  travail  intérieur  de 
l'esprit.  Une  erreur  qu'on  défend  chaque  jour  la  plume  à  la  mam 
devient  bientôt  une  conviction  intraitable.  Et  ce  n'étaient  pas  seu- 
lement les  journaux  de  la  gauche  et  du  centre  gauche  qui  faisaient 
du  mot  libéralisme  un  synonyme  d'irréligion,  la  poésie  même ,  une 
certaine  poésie,  prenait  sa  part  de  cette  besogne  maladroite  et  mal- 
saine. Un  chantre  original,  esprit  acéré,  imagination  gauloise,  à  la 
fois  prompt  à  la  satire  et  capable  d'enthousiasme,  le  poète  qui  le 


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LE   PARTI  CONSERVATEUR,  361 

premier  avait  consolé  la  France  du  désastre  de  Waterloo,  l'auteur 
du  Vieux  sergent  et  des  Souvenirs  du  peuple^  semblait  prendre 
plaisir  à  corrompre  la  nation  par  des  gaudrioles  impies.  C'est  Prou- 
dhon  qui  Ta  dit  vigoureusement  :  «  La  plaisanterie  et  les  gaudrioles 
de  Déranger  sont  en  général  puisées  à  deux  sources  suspectes,  l'im- 
piété et  l'obscénité.  »  Voilà  le  jugement  d'une  âme  forte  restée  pure 
au  milieu  des  délires  de  Tintelligence.  Et  voulez-vous  connaître  le 
verdict  des  intelligences  délicates,  des  consciences  raffinées?  lisez 
ces  pénétrantes  paroles  de  M.  Ernest  Renan  :  «  Béranger  attaque  la 
religion  par  tous  les  côtés  étroits,  courts,  plats  et  communs,..  Nous 
sommes  blessés  de  son  rire.  Quand  il  raille  l'huile  sainte,  il  nous 
offense ,  car  songez,  disons-nous,  à  ceux  que  cette  onction  a  conso- 
lés... Son  dieu  de  grisettes  et  de  buveurs,  ce  dieu  auquel  on  peut 
croire  sans  pureté  de  mœurs  ni  élévation  d'esprit,  nous  semble  le 
mythe  du  béotisme  substitué  à  celui  de  l'antique  sentiment.  Nous 
sommes  tentés  de  nous  faire  athées  pour  échapper  à  son  déisme,  et 
dévots  pour  n'être  pas  complices  de  sa  platitude.  » 

Le  libéralisme  de  la  restauration,  à  le  considérer  dans  son  en- 
semble, n'a  jamais  éprouvé  de  ces  scrupules  ;  il  en  est  resté  au  Dieu 
des  bonnes  gens.  Et  pourtant  le  souffle  de  la  grande  poésie  se  levait 
déjà  sur  le  monde.  Depuis  1820,  l'auteur  des  Méditations  avait 
ouvert  à  la  pensée  les  perspectives  de  l'infini.  Victor  Hugo ,  Alfred 
de  Vigny,  chacun  à  sa  manière,  s'avançaient  dans  ces  voies  lumi- 
neuses. Eh  bien!  curieux  symptôme,  par  cela  seul  que  ces  jeunes 
poètes  avaient  retrouvé  le  sens  des  choses  divines,  on  les  écartait, 
bon  gré,  mal  gré,  des  rangs  de  la  société  libérale.  Lamartine  se  sou- 
venait de  cet  affront  lorsque,  dès  le  lendemain  de  1830,  s'adressant 
à  un  des  écrivains  de  cette  école,  à  l'un  des  auteurs  de  la  Ville- 
liade  devenu  le  porte-voix  de  la  Némésis  vulgaire,  il  lui  disait  ma- 
gnifiquement : 

La  liborté  !  Ce  mot  dans  ma  bouche  t*outrage7 
Ta  crois  qu'un  sang  dllote  est  asses  pur  pour  moi, 
Et  que  Dieu  de  ses  dons  fit  un  digne  partage, 
L'esclavage  pour  nous,  la  liberté  pour  toi?.. 
Détrompe-toi,  poète,  et  permets-nous  d*ôtre  hommes! 
Nos  mères  nous  ont  faits  tous  du  même  limon  1 
La  terre  qui  vous  porte  est  la  terre  où  nous  sommes, 
Les  fibres  de  nos  cœurs  vibrent  an  mCme  sonl 
Patrie  et  liberté,  gloire,  vertu,  courage. 
Quel  pacte  de  ces  biens  m*a  donc  déshérité? 
Qael  Jour  ai-Je  vendu  ma  part  de  Théritage, 
Ésaû  de  la  liberté? 

Va,  n'attends  pas  de  moi  que  je  la  sacrifie 
Ni  devant  vos  dédains,  ni  devant  le  trépas  1 
Ton  Dieu  n'est  pas  le  mien,  et  Je  m'en  glorifie; 
J'en  adore  an  plus  grand  qui  ne  te  maadl|  pas. 


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362  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ce  Dieu  qui  ne  maudit  pas,  c'est  le  Dieu  de  TËvangile,  le  Dieu 
que  la  langue  sacrée  appelle  le  sauveur,  et  qu'on  peut  appeler  aussi, 
au  sens  terrestre,  le  libérateur  du  monde,  car  il  n'y  a  pas  de  liberté 
possible  ici-bas  sans  le  respect  de  sa  doctrine. 

On  ressent  une  singulière  amertume  lorsqu'on  pense  à  la  noble 
élite  du  parti  libéral  de  ce  temps-là  et  qu'on  la  voit  si  complète- 
ment opprimée  par  la  tourbe  inférieure.  L'élite,  c'est  la  rédaction 
du  Globe,  c'est  M.  de  Rémusat,  M.  Vitet,  M.  Duchâtel,  M.  Joulfroy, 
H.  Duvergier  de  Hauranne  ;  en  dehors  de  ce  recueil,  ce  sont  les 
gens  d'action  et  de  parole,  Casimir  Perier  et  le  général  Foy.  Ah  I  si 
de  pareils  hommes  avaient  compris  alors  quelle  force  contient  l'u- 
nion du  christianisme  et  de  la  liberté,  s'ils  n'avaient  pas,  comme 
leurs  adversaires ,  séparé  deux  causes  qui  n'en  font  qu'une,  quel 
service  ils  eussent  rendu  à  la  France!  Casimir  Perier  surtout,  le  plus 
puissant  personnage  de  ce  groupe,  l'athlète  colérique ,  mais  géné- 
reux, qui  devait  plus  tard  soutenir  avec"  tant  de  vigueur  les  assauts 
de  la  démocratie  violente,  —  s'il  avait  pu  avant  1830  élever  plus 
haut  la  philosophie  politique  du  parti  libéral,  quelle  gloire  serait 
plus  complète  que  la  sienne?  Ils  n'avaient  pour  cela,  ses  amis  et 
lui,  qu'à  se  rappeler  certaines  paroles  inscrites,  si  on  peut  le  dire, 
au  frontispice  du  xix«  siècle,  les  appels  de  Chateaubriand  et  de 
M""'  de  Staël,  ces  professions  de  foi  si  larges  et  si  précises  où  deux 
esprits,  venus  des  deux  extrémités  du  monde  des  idées,  proclament 
la  nécessité  d'unir  la  religion  chrétienne  et  la  liberté  politique.  Il  y 
a  bien  un  des  chefs  du  libéralisme  qui  soupçonne  quelque  chose  de 
ces  hautes  vérités.  Benjamin  Constant  effleure  le  sujet  dans  son  livre 
de  la  Religion  (1824-1827),  et  il  y  revient  encore  aux  dernières 
pages  qu'il  ait  tracées  de  sa  main.  Qui  donc  a  écrit  cette  déclara- 
tion :  «  Nous  l'affirmons  hautement,  l'époque  où  les  idées  religieuses 
disparaissent  de  l'âme  des  hommes  est  toujours  voisine  de  la  perte 
de  la  liberté;  des  peuples  religieux  ont  pu  être  esclaves,  aucun 
peuple  incrédule  n'a  pu  être  libre.  »  C'est  Benjamin  Constant  qui 
tient  ce  langage  au  risque  d'étonner,  j'allais  dire  de  scandaliser  les 
hommes  de  son  parti  (1).  Malheureusement,  comme  Rivarol  avant 
lui.  Benjamin  Constant  s'occupait  de  toutes  ces  choses  sans  que  le 
fond  de  son  âme  parût  y  avoir  part.  C'était  l'esprit  seul  qui  parlait, 
on  n'y  sentait  pas  la  flamme  de  la  vie. 

Un  seul  homme  dans  le  parti  libéral  s'est  élevé  en  ces  matières 
plus  haut  que  Benjamin  Constant.  Est-il  besoin  de  nommer  Royer- 
Collard?  Dans  le  temps  même  où  Benjamin  Constant  publiait  son 
grand  ouvrage  sur  la  religion,  Royer-Collard  prononçait  à  la  chambre 

(i)  Du  Polythéisme  romain  cmsidéré  dans  su  rapports  avsc  la  philosophie  grecque 
et  la  religion  chrétienne,  oairage  posthume  de  Bef^jamin  Gonfttant,  pobUé  par  Matter, 
2  YOL  in-8*5 1833.  —  Vojei  ^  ToU  p.  «l-W^ 


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U  PARTI  GONSEBTATEUE.  36S 

des  députés  son  admirable  discours  sur  la  loi  du  sacrilège.  C'est  au 
nom  du  christianisme  que  l'austère  philosophe  défendait  la  liberté, 
c'est  au  nom  du  dogme  exprimé  avec  une  force  incomparable  qu'il 
mterdisait  à  la  loi  son  ingérence  impie  dans  les  choses  de  l'âme  et 
de  la  conscience  religieuse.  Qu'on  se  rappelle  ses  dernières  paroles  : 
«  J'ai  voulu  marquer^  en  rompant  un  long  silence,  ma  vive  opposi- 
tion au  principe  théocratique  qui  menace  à  la  fois  la  religion  et  la 
société,  d'autant  plus  odieux  que  ce  ne  sont  pas,  comme  aux  jours 
de  la  barbarie  et  de  l'ignorance,  les  fureurs  sincères  d'un  zèle  trop 
ardent  qui  rallument  cette  torche.  Il  n'y  a  plus  de  Dominique,  et 
nous  ne  sommes  pas  non  plus  des  Albigeois.  La  théocratie  de  notre 
temps  est  moins  religieuse  que  politique  ;  elle  fait  partie  de  ce  sys- 
tème de  réaction  universelle  qui  nous  emporte.  Ce  qui  la  recom- 
mande, c'est  qu'elle  a  un  aspect  contre-révolutionnaire.  Sans  doute 
la  révolution  a  été  impie  jusqu'au  fanatisme,  jusqu'à  la  cruauté; 
mais  qu'on  y  prenne  garde,  c'est  ce  crime-là  surtout  qui  l'a  perdue, 
et  on  peut  prédire  à  la  contre-révolution  que  des  représailles  de 
cruauté,  ne  fussent-elles  qu'écrites,  porteront  témoignage  contre 
elle  et  la  flétriront  à  son  tour.  »  Aujourd'hui  que  la  situation  est 
changée  de  fond  en  comble  et  que  le  fanatisme  s'est  déplacé,  ne  se- 
rait-il pas  bon  de  méditer  ces  avertissemens?  Ces  grands  principes 
libéraux  ne  changent  pas;  ce  qui  change  dans  notre  mobile  pays, 
ce  sont  les  partis  auxquels  ils  s'appliquent.  Du  haut  de  sa  philoso- 
phie souveraine,  l'orateur  parlait  aux  vainqueurs  de  1825  et  aux 
vainqueurs  de  Favenir.  Ce  langage,  si  vivement  applaudi  de  la 
gauche,  s'adressait  d'avance  conune  un  avertissement  à  la  gauche 
des  jours  futurs.  A  un  autre  point  de  vue,  le  discours  de  Royer- 
Collard  sur  la  loi  du  sacrilège  était  déjà  un  discours  à  double  tran- 
chant. Royer-Collard  frappait  à  la  fois  les  libéraux  de  son  temps 
qui,  en  insultant  la  religion,  se  privaient  d'une  force  incomparable, 
et  les  contre-révolutionnaires  qui  faisaient  de  cette  force  divine  un 
instrument  de  tyrannie. 

On  dira  peut-être  :  C'est  se  placer  trop  haut.  La  politique  ne  tend 
pas  à  l'idéal.  Elle  a  affaire  aux  réalités,  et  aux  réalités  les  plus  re- 
belles, aux  passions  et  aux  intérêts.  Tout  moyen  lui  est  bon  pour 
parvenir  à  ses  fins.  Chaque  parti  a  son  droit  de  représailles.  Vaincu, 
on  l'a  persécuté;  vainqueur,  il  persécutera  :  œil  pour  œil,  dent  pour 
dent.  —  A  qui  se  trace  un  pareil  programme,  évidemment  il  n'y  a 
rien  à  répondre  ;  il  suffit  d'abandonner  ces  aveugles  à  la  Némésis 
inévitable.  Je  dirai  seulement  à  ceux  qui  traitent  notre  lib^alisme 
de  rêverie,  de  chimère,  d'idéal  inaccessible,  qu'il  est  en  train  de  se 
réaliser  de  plus  en  plus  malgré  les  insultes  de  droite  et  de  gauche. 
Après  Benjamin  Constant,  on  a  entendu  Royer-Collard,  et  Royer- 
GoUard  devenu  vieux  n'a-t-il  pas  eu  la  joie  de  saluer  les  débuts  de 


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36&  KETUE  DES  DEUX  MONDES. 

Tocqueville?  Dès  les  premiers  volumes  de  la  Démocratie  en  Amé- 
rique^ Royer-Collard  ne  se  lassait  pas  de  célébrer  celte  œuvre  de  phi- 
losophie politique,  la  plus  remarquable,  disait-il,  qui  eût  paru  de- 
puis Montesquieu.  Or,  quelle  était  la  pensée  maîtresse  de  Tocqueville 
dans  ce  beau  livre?  Celle-ci  :  l'esprit  chrétien  et  l'esprit  libéral  ne 
peuvent  se  séparer.  C'est  Tocqueville  qui  a  écrit  ces  fortes  paroles  : 
«  Si  un  peuple  veut  être  libre,  il  faut  qu'il  ait  des  convictions  reli- 
gieuses, et,  s'il  n'a  pas  de  foi,  qu'il  serve.  »  Nous  retrouvons  ici  la 
même  idée  que  Benjamin  Constant  exprimait  dans  son  livre  du  Po- 
lythéisme romain  :  «  Aucun  peuple  incrédule  n'a  pu  être  libre.  » 
Seulement  ce  n'est  plus  une  parole  de  hasard,  une  de  ces  pensées 
qui  viennent  de  l'intellect  et  non  du  fond  de  l'âme,  c'est  bien  la 
conviction  intime  et  forte,  résultat  de  toute  une  vie  d'expérience, 
principe  et  clarté  de  toute  une  science  nouvelle. 

Ainsi,  christianisme  et  liberté,  tel  est  le  dernier  mot  de  cette 
étude.  Le  parti  conservateur,  aux  phases  diverses  de  son  histoire,  a 
longtemps  oublié  l'une  ou  l'autre  de  ces  conditions  et  quelquefois 
toutes  les  deux.  Nous  félicitons  M.  Thureau-Dangin  de  les  avoir 
rappelées  aux  esprits  scrupuleux  par  ce  loyal  examen  de  conscience. 
Pour  lui  montrer  quel  cas  nous  faisons  de  son  travail,  nous  sommes 
entré  de  plain-pied  dans  son  sujet,  nous  y  avons  remué  des  idées 
qui  depuis  longtemps  nous  sont  chères,  et,  ajoutant  nos  preuves  à 
ses  preuves,  nos  conclusions  à  ses  conclusions,  nous  avons  proposé 
le  même  examen  aux  intelligences  méditatives. 

Quant  à  la  leçon  pratique  résultant  de  cette  confession,  il  y  en  a 
une  qui  domine  son  travail  comme  elle  domine  le  nôtre.  Je  la  ré- 
sume en  ces  termes  :  les  premiers  représentans  de  la  république  en 
France,  à  une  époque  où  nul  retour  de  la  monarchie  n'était  à 
craindre,  ont  détruit  la  république  et  ramené  la  monarchie  (1795- 
1799).  La  monarchie  a  été  détruite  à  son  tour  par  les  monarchistes 
de  la  restauration  (1814-1830).  Enfin,  dans  le  même  temps,  c'est  le 
parti  libéral  qui  a  réduit  la  liberté  à  un  rôle  ridicule  et  vulgaire. 
Espérons  que  ces  temps  sont  loin  de  nous.  Le  parti  conservateur  et 
libéral  est  le  seul  qui  soit  vraiment  en  mesure  de  ne  pas  regarder  à 
l'inscription  de  l'édifice  :  république  ou  monarchie,  peu  importe,  il 
doit  ne  s'intéresser  qu'aux  principes.  Or,  le  principe  par  excellence 
est  celui  que  nous  indiquions  en  commençant  et  que  cette  étude  a 
confirmé  d'un  bout  à  l'autre  :  tout  parti  conservateur  qui  ne  sera 
pas  libéral  dans  le  vrai  sens  du  mot  périra  par  l'inertie  et  l'impuis- 
sance de  vivre;  tout  parti  libéral  qui  ne  sera  pas  conservateur,  au 
sens  complet  de  ce  titre,  périra  par  l'anarchie  et  l'impuissanceMe 
rien  fonder. 

Saint-René  Taillandier. 


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VOYAGE 

AUTOUR  DU  MONDE 

A  L'EXPOSITION  UNIVERSELLE 


I. 

LES    DBUX     AMÉRIQUES,    L*OCÉANIE,    L*ASIE,    L*AFRlQiB, 
L^EUROPE     ORIENTALE. 


Les  expositions  universelles  ont  singulièrement  simplifié  les 
voyages  autour  du  monde.  Au  Champ  de  Mars,  il  faut  à  peine  une 
demi-journée  pour  parcourir  le  monde  habité.  Quand  on  a  quitté 
depuis  une  heure  le  pavillon  de  la  ville  de  Paris,  on  se  retrouve 
en  France,  en  face  du  chalet  de  l'exploitation  forestière,  après 
avoir  passé  devant  les  izbas  russes,  les  pagodes  chinoises,  les  mai- 
sonnettes japonaises,  les  kiosques  siamois,  les  huttes  javanaises, 
les  bazars  tunisiens  et  les  mosquées  algériennes.  On  a  vu  tous  les 
types  d'architecture,  toutes  les  variétés  de  costumes,  tous  les  spéci- 
mens des  produits  naturels,  toutes  les  œuvres  de  l'art  et  de  l'in- 
dustrie. On  a  pu,  avec  un  estomac  complaisant,  goûter  à  tous  les 
mets  nationaux,  depuis  la  olla  podrida  espagnole  jusqu'au  pilau 
turc,  à  toutes  les  boissons  exotiques,  depuis  le  chianti  de  Florence 
et  le  tokay  de  Hongrie  jusqu'au  koumiss  de  Russie  et  au  schidam 
hollandais.  On  a  pu  même,  si  on  est  quelque  peu  polyglotte,  con- 
verser dans  leur  langue  avec  les  naturels  des  pays  visités,  artilleur 


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S66  KETCfi  DES  DEUX  MONDES. 

espagnol,  fantassin  grec,  dragoil  suédois,  moujik  russe,  marchand 
chinois,  commis  japonais,  mécanicien  anglais,  yioloniste  tzigane, 
guitariste  marocain ,  cabaretiëre  frisonne,  bar-maid  américaine.  Un 
tel  voyage  n'est-il  pas -plus  intéressant,  plus  varié,  plus  fructueux 
que  celui  de  cet  Anglais  légendaire  qui,  parti  pour  un  voyage  de 
circumnavigation,  mais  ayant  trouvé  à  la  première  escale  la  nour- 
riture du  pays  inférieure  à  la  table  du  bord,  n'était  plus  descendu 
à  terre  que  de  retour  à  LiverpoolT 

C'est  ce  voyage  rapide  et  varié  que  nous  allons  entreprendre. 
Nous  nous  embarquerons  au  Havre,  sur  im  de  ces  magnifiques 
paquebots  transatlantiques,  aménagés  avec  tant  de  luxe  et  de 
confort,  dont  l'exposition  nous  montre  les  modèles,  et  nous 
débarquerons  dans  quelque  ville  du  Nouveau -Continent.  Quand 
nous  aurons  parcouru  les  deux  Amériques,  l'Océanie,  les  vastes 
contrées  de  l'Asie  et  la  côte  d'Afrique,  —  l'empire  de  Russie,  dont 
l'aigle  à  deux  têtes  symbolise  la  double  souveraineté  européenne 
et  asiatique,  nous  servira  de  transition  entre  l'Orient  et  l'Occident, 
entre  l'art  des  vieilles  civilisations  et  l'art  des  nations  modernes. 
Nous  irons  alors  aux  quatre  coins  de  l'Europe,  et  la  France,  qui,  étant 
ici  chez  elle,  doit  passer  la  dernière,  marquera  le  terme  de  notre 
voyage.  D'ailleurs,  durant  ce  long  trajet,  à  l'occasion  d'une  analogie 
ou  d'une  différence  dans  la  manière  de  concevoir  une  décoration  ou 
de  travailler  un  métal ,  nous  parlerons  souvent  de  la  France  ;  nous 
n'oublierons  point  les  leçons  de  son  art  et  de  son  industrie,  et  son 
souvenir  ne  nous  quittera  pas.  Ainsi  les  navires  qui  voguent  par  les 
mers  lointaines  portent  à  leur  grand  mât  la  flamme  française,  ainsi 
le  voyageur  porte  en  lui  la  pensée  de  la  France. 

I. 

On  sait  que  chaque  pays  qui  occupe  une  place  dans  le  vaste  quar* 
drilaière  de  fer  et  de  verre  du  Champ  de  Mars  s'est  construit  une 
façade  spéciale,  empruntée  à  son  architecture  nationale.  C'est  cette 
suite  de  façades  qui  se  développent  le  long  de  la  grande  avenue  de 
droite  qu'on  a  nommée  l'Allée  des  Nations.  Nous  pensims  que 
l'idée  qui  a  présidé  à  la  décoration  architectonique  de  cette  allée 
était  que  chaque  pays  y  reproduisit  le  type  de  son  architecture 
nationale  privée,  ancienne  ou  moderne.  Ce  progranune  fécond  et 
original  n'a  été  suivi  que  par  quelques  états  européens  et  par  les 
pays  orientaux.  Les  autres  nations  s'en  sont  plus  ou  moins  écar- 
tées, soit  en  s'inspirant  servilement  du  style  italien  de  la  renais- 
sance, soit  en  composant  des  façades  en  habits  d'arlequin  où  le 
style  de  tous  les  pays  et  de  toutes  les  époques  est  représenté»  soit 


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L  EXPOSITION  UlflTERSELLE.  367 

encore  en  reproduisant  les  types  non  de  leur  architecture  privée, 
mais  de  leur  architecture  monumentale.  Que  signifient  par  exemple 
la  rutilante  façade  de  TAlhambra  et  le  pwche  monumental  du 
couvent  de  Belem,  tout  brodé  de  sculptures,  à  côté  d'un  manoir 
anglais,  d'une  îzba  russe,  d'un  chalet  de  paysans  norvégiens,  d'une 
maison  hollandaise  du  xvi«  siècle?  Il  semble  qu'il  y  avait  à  copier 
dans  les  ruelles  étroites  de  Tolède  et  de  Grenade  et  dans  les  rues 
de  Lisbonne  des  types  d'architecture  d'un  moins  somptueux  aspect, 
mais  d'un  intérêt  plus  sérieux.  On  ne  juge  que  par  comparaison;  or 
quelle  comparaison  établir  entre  une  église  et  une  maison?  C'est 
comme  si  on  mettait  sous  une  même  vitrine  la  redingote  noire  d'un 
Français  et  la  chasuble  raide  d'or  d'un  pope  moscovite  et  qu'on 
voulût  par  là  comparer  les  costumes  de  la  Russie  et  de  la  France. 
De  plus,  les  monumens  tels  que  les  mosquées  hispano-arabes  et  les 
cathédrales  portugaises  sont  pour  ainsi  dire  classiques  ;  la  repré- 
sentation en  a  été  multipliée  par  la  gravure  et  la  photographie  :  ils 
ne  peuvent  que  perdre  à  être  ainsi  exposés  dans  des  proportions 
réduites  et  hors  du  cadre  qui  leur  convient.  Transportez  Notre- 
Dame  sur  l'Acropole  et  le  Parthénon  au  milieu  de  la  place  de  la 
Concorde,  et  ces  édifices,  qui  auront  les  mêmes  formes  et  les  mêmes 
proportions,  n'auront  plus  le  même  effet.  Sous  peine  de  lui  faire 
perdre  son  caractère,  on  ne  peut  détacher  un  monument  du  milieu 
topographique  et  climatologique  où  il  a  été  construit  et  qui  l'a  ins- 
piré. On  sait  quelle  impression  pitoyable  produit  au  Cristal  Palace 
de  Londres  la  reproduction  exacte  des  plus  beaux  monumens  de 
l'architecture. 

A  défaut  d'une  façade,  le  Canada  a  élevé  un  trophée  colossal  avec 
ses  bois  d'essences  variées,  noyer  noir,  bouleau,  gommier  rose 
marbré,  érable,  pin  Weymouth  aux  stries  sanglantes,  palissandre 
doré,  nélicia  veiné  de  violet.  C'est  une  sorte  de  tour  à  plates-formes 
superposées  où  l'on  accède  par  un  escalier  en  spirale.  La  charpente 
de  l'édifice  disparaît  sous  les  pelleteries,  peaux  d'ours,  de  daim, 
de  loup,  de  renard  et  d'élan,  les  armes  de  guerre  et  de  chasse  et 
les  engins  de  pêche  qui  forment  une  décoration  sévère  et  originale. 
Dans  la  salle  occupée  par  les  états  canadiens,  on  retrouve  ces  bois 
et  ces  laines  sous  une  nouvelle  forme  ;  l'industrie  les  a  transformés 
en  meubles  de  toute  sorte  et  en  épaisses  étoffes. 

Les  États-Unis  n'ont  point  d'architecture;  on  s'en  aperçoit.  La 
façade  de  l'Union  est  plate  comme  un  mur  de  hangar.  Aucun  relief, 
dans  les  chambranles  des  baies  cintrées;  pas  le  moindre  pilastre, 
pas  le  moindre  balcon,  pas  le  moindre  entablement  qui  fasse  saillie. 
Et  qu«  dire  du  belvédère  à  la  chinoise,  en  bois  découpé,  qui  sur- 
monte cette  banale  construction  ?  Ajoutez  à  cela  que  les  couches 


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3d8  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

café  au  lait  alternant  avec  les  couches  chocolat  dont  elle  est  badi- 
geonnée ne  sont  pas  faites  pour  en  relever  la  vulgaire  insigni- 
fiance. L'intérieur  de  cette  section  vaut  mieux  que  l'extérieur.  On 
s'imagine  peut-être  que  l'industrie  américaine  se  borne  à  des  ma- 
chines à  coudre,  à  d^s  revolvers  de  tout  calibre,  à  des  carabines 
à  répétition  et  à  des  faux-cols  de  papier.  Il  y  a  en  effet  beaucoup 
de  ces  objets  qui  prouvent  à  quel  prix  les  Yankees  estiment  le 
temps,  puisqu'ils  remplacent  le  lent  travail  de  l'honune  par  le  tra- 
vail rapide  de  la  mécanique  et  qu'ils  savent  abréger  les  trop  lon- 
gues discussions  par  l'argument  péremptoire  du  revolver.  Mais  il 
y  a  aussi  des  spécimens  nombreux  d'autres  industries  qui  témoi- 
gnent du  goût  dans  l'invention  et  de  l'habileté  dans  l'exécution.  L'in- 
fluence anglaise  y  est  d'ailleurs  manifeste.  Ce  sont  des  bahuts  d'é- 
bëne  de  style  renaissance,  des  tables  de  marqueterie  où  se  mêlent 
les  essences  rares,  érable,  citronnier,  amarante,  des  fauteuils  à 
bascule,  à  siège  canné  et  à  monture  de  bois  tourné,  des  livres  d'un 
beau  type  d'impression  et  d'un  tirage  bien  égal,  des  reliures  de 
maroquin  à  mosaïques  et  à  petits-fers  ou  de  vélin  blanc  à  filets.  On 
aimera  moins  ces  petites  orgues  de  chêne  à  tuyaux  apparens 
pemts  en  bleu  perruquier.  Mais  où  les  Américains  excellent,  c'est  dans 
l'orfèvrerie  de  table.  Ces  surtouts,  ces  coupes ,  ces  aiguières,  ces 
gobelets  d'argent  repoussé,  ciselé,  guilloché,  sont  remarquables 
par  le  choix  des  formes  et  la  pureté  du  travail.  Nous  admirons 
plus  encore  ces  couverts  et  ces  manches  de  couteaux  où  courent 
de  déhcates  nielles  d'or,  et  où  s'incrustent  de  gradeux  médaillons. 
Tous  ces  motifs  sont  empruntés  aux  décors  japonais.  On  ne  ferait 
pas  mieux  à  Paris,  pas  même  à  Yédo  I 

La  galerie  des  machines  ne  nous  regarde  point,  et  nous  en  sommes 
fort  heureux,  car  cette  espèce  de  cité  dolente  nous  inspire  une  cer- 
taine terreur.  Le  bruit  des  roues,  le  tic-tac  des  balanciers,  les  hans 
des  pistons,  les  claquemens  des  laminoirs,  les  frôlemens  des  lanières, 
les  sifflemens  de  la  vapeur  font  un  charivari  mfemal  où  l'on  croit 
entendre  des  gémissemens  de  damnés  au  milieu  desquels  monte 
parfois  comme  une  prière  la  grande  voix  des  orgues.  Cependant 
nous  nous  risquerons  à  traverser  cette  galerie  pour  aller  voir  dans 
le  pavillon  annexe  des  États-Unis  ces  drawing^room  cars  et  ces  slee-- 
ping-cars^  si  vastes  et  si  commodément  aménagés,  véritables  maisons 
roulantes.  La  longueur  des  voyages  sur  le  continent  américain,  où 
on  est  parfois  huit  jours  et  huit  nuits  sans  descendre  de  wagon, 
motive  cette  confortable  installation;  il  y  aurait  déraison  à  l'exiger 
sur  la  ligne  de  Paris  à  Versailles.  Regardons  aussi  ces  «  faucheuses  » 
et  ces  ((  moissonneuses  »  à  deux  roues  et  à  siège  surélevé ,  aux- 
quelles on  attelle  un  couple  de  chevaux  qui  les  traînent  au  grand 


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l'exposition  universelle,  369 

irot.  Elles  sont  peintes  en  rouge,  rechampies  de  blanc  et  d'or;  la 
forme  en  est  étrange  et  gracieuse.  A  voir  ces  singuliers  véhicules 
ainsi  brillans  et  ornés,  garnis  de  leur  paire  de  faux,  on  dh-ait  les 
chars  de  guerre  de  la  Grèce  antique. 

Les  huit  ou  dix  républiques  de  l'Amérique  centrale  et  de  l'Amé- 
rique du  sud,  qui  bon  an  mal  an  font  chacune  leur  petite  révolution 
aimuelle,  se  sont  réunies  pour  tenter  une  révolution  en  architec- 
ture. Elles  n'y  ont  point  réussi,  la  matière  architectonique  étant, 
paralt-il ,  moins  «  ondoyante  et  diverse  »  que  la  matière  électorale. 
C'est  un  amalgame  de  tous  les  styles.  Une  balustrade  Louis  XIY 
couronne  une  galerie  de  bois  vitrée  qui  surplombe  trois  arcades  en 
plein  cintre.  A  gauche  monte  une  tour  quadrangulaire  surmontée 
d'un  belvédère  en  forme  de  kiosque  ;  à  droite  s'élève  un  autre  corps 
de  bâtiment,  percé  de  fenêtres  à  chambranles  renaissance  et  d'œils- 
de-bœuf  Louis  XV.  On  doit  avouer  que  cette  façade  compliquée  et 
cherchée  a  plus  d'effet  et  de  grâce  que  la  façade  de  l'Amérique  du 
nord,  mais  ce  n'est  pas  en  faire  un  bien  vif  éloge.  Il  semble  que  la 
commission  de  l'Amérique  centrale  eût  pu  prendre  pour  sa  façade  un 
type  d'architecture  nationale,  comme  l'ont  fait  quelques  états  pour  la 
décoration  de  leur  subdivision.  La  reproduction  des  lourdes  con- 
structions des  Incas  avec  leurs  profils  massifs,  leurs  larges  archi- 
traves, leur  ordonnance  pyramidale,  leurs  grossières  figures  en  in- 
taille ,  ou  même  celle  des  chalets  du  Nicaragua,  faits  de  bambous 
et  de  roseaux,  eût  sans  doute  été  moins  intéressante  aux  yeux  des 
personnes  qui  vont  chercher  dans  l'Allée  des  Nations  des  modèles  de 
villas  pour  le  bord  de  la  mer,  mais  elle  eût  eu  une  plus  grande  va- 
leur d'art  et  de  curiosité. 

L'exposition  de  l'Amérique  centrale  n'est  riche  ni  au  point  de 
vue  du  progrès  des  industries  importées  d'Europe,  ni  au  point  de 
vue  du  caractère  des  industries  nationales.  Chacun  de  ces  états  oc- 
cupe une  petite  salle  de  quelques  mètres  carrés,  dont  les  pellete- 
ries, lés  denrées  coloniales,  les  collections  de  paléontologie,  de  bo- 
tanique, de  minéralogie  et  d'ornithologie  tiennent  à  peu  près  toute 
la  place.  La  république  argentine  expose  en  outre  des  meubles  de 
bois  de  rose  qui  prouvent  que  la  matière  n'est  rien  si  elle  n'est 
fécondée  par  l'art,  et  des  cadres  de  chêne  blanc  qui  témoignent 
pourtant  de  l'aptitude  des  Argentins  à  sculpter  le  bois.  Ce  sont  des 
bordures  extrêmement  travaillées,  perforées  à  jour  par  le  ciseau  et 
fouillées  comme  des  sculptures  en  noix  de  coco,  qui  figurent  des  oi- 
seaux, des  fleurs  et  des  dragons.  Au  Pérou,  il  y  a  des  tables  et  des 
coffrets  de  bois  de  fer,  ramages  d'incrustations  de  nacre,  des  ar- 
moires entièrement  recouvertes  de  plaques  de  nacre,  des  poteries 
vernissées,  de  style  étrusque.  L'exposition  du  Nicaragua  se  borne  à 
TOME  xxYni.  —  1878.  ^ 

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370  BEVinS  DB8  DEUX  MOKDES. 

des  hamacs  et  à  des  nattes  de  paille  tressée;  œUe  de  la  Bolivie  à 
des  ^diaatiikma  de  minerais  et  de  pelleieries;  celte  du  Venezuela 
à  des  cigares^  à  des  vins  et  à  de  frôles  corbeilles  ^europajo]  celle 
du  Mexique  enfin  à  des  tablettes  d'œyx  6t  à  de  petites  boites  en- 
luminéest  d'un  aspect  barbare  et  primitif  des  plus  réjooissans. 
La  république  de  gan*-Salvador  range  aous  ses  vitrines  de  riches 
selles  de  cuir  repoussé  ^  découpé  et  des  édbaipes  de  soie  et  de 
laioe  rayées  de  mille  couleurs*  Il  faut  s'arrêter  en  traversant  le 
Guatemala  devant  une  ravissante  colleotioii  de  fleurs  artificielles 
en  plumes  d'oiseaujCHOiouches,  d'une  légèreté  et  d'un  éclat  incom- 
paràbles,  et  devant  des  chapeaux,  des  corbeilles,  des  porte^^ûgares 
et  autres  menus  objets  en  paille  tressée,  d'une  finesse  extraor- 
dinaire; la  trame  de  la  toile  n'est  pas  plus  serrée,  la  soie  n'est 
ni  plus  unie,  ni  plus  lisse.  On  lit  dans  quelque  conte  qu'une  fée 
venait  chaque  nuit  faire  la  t&che  d'une  jeune  et  infortunée  prin- 
cesse à  laquelle  une  méchante  sorcière  avait  imposé  de  tisser  une 
énorme  quantité  de  lin.  Cette  fée,  depuis  longtemps  sans  emploi 
en  Europe,  s'eust  décidée  à  émigrer  dans  l' Arnaque  centnde,  et 
c'est  elle  qui  tresse  ces  miraculeux  tissus  de  paille,  tandis  que  les 
ouvriers  du  Guatemala  se  croisent  les  bras  à  journées  longues. 
Voyons  la  Guyane  et  les  îles  de  Gayenne,  de  la  Guadeloupe  et  de 
la  Martinique  dans  l'exposition  des  colonies  ârançaises,  dont  les 
salles  ont  en  guise  de  portières  de  vastes  filets  de  p6cbe  d'un  as- 
pect gracieux  et  original.  Il  y  a  là  des  fleurs  en  plumes,  des  pote* 
ries  rouges  vernissées  d'un  travail  très  primitif,  et  qui  ont  pourtant 
un  faux  air  de  poteries  grecques  avec  moins  d'élégance  dans  la 
forme,  des  costumes  de  négresses  et  de  mulâtresses,  de  métisses  et 
de  quarteronnes  où  dominent  naturellement  les  nuances  les  plus 
tencLres,  le  rose,  le  bleu  de  ciel,  le  jaune  serin,  des  nattes  et  des 
corbeilles  de  pailles  de  couleur,  des  zagaies,  des  arcs,  des  boucliers 
faits  de  Técaille  d'une  tortue,  et  autres  armes  caraïbes.  Aux  angles 
de  la  pièce  se  tiennent  de  farouches  mannequins  de  guerriers^indi- 
gènes  :  un  Roucouyenne  vêtu  d'une  robe  à  manches  en  fibres  de 
plantes,  la  tête  couronnée  d'un  diadème  de  plumes  multicolores,  et 
un  soldat  du  Fonta  portant  une  blouse  bleue  brodée,  un  chapeau  de 
paille  et  un  ftisil  à  silex.  La  république  de  l'Druguay  réserve  une 
douce  surprise  aux  économistes  et  aux  utilitahres.  Au  milieu  de 
couteaux  d'argent  massif  ornés  de  ciselures  barbares  et  de  man- 
teaux de  laines  fauves  à  raies  rouges  et  bleues  d'une  sauvage  har- 
monie de  ton,  ne  voilà-t-il  pas  une  machine  à  coudre,  biai  authen- 
tiquement  fabriquée  à  Montevideo! 

HàtonsHious  donc  de  traverser  le  Pacifique  pour  aller  voir  un  peu 
de  couleur  locale  en  Océanie  et  en  Asie  pendant  qu'il  en  reste  en- 


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l'exposition  lniverseue.  371 

Gore.  Le  temps  presse,  à  en  juger  par  ces  jeuâes  Japonais  qui  par- 
courent le  Champ  de  Mars  tétas  à  la  dernière  mode  européeime, 
par  les  statistiques  du  commerce  anglais,  qni  affirment  cfne  les 
manufactures  de  Manchester  (^portent  annuellement  dans  Tlnde 
—  rinde,  le  pays  <ie  Tindienne!  —  pour  près  de  20  millions  de 
livres  sterling  d'étoffes  de  coton,  enfin  par  l'exposition  des  colo- 
nies anglaises  de  l'Australie,  où  on  ne  trouye  que  des  produits  agri- 
coles et  métallurgiques  et  des  instrumeos  perfectionnés.  Quelques 
idoles,  qui  n'ont  plus  d'iâoUUres,  sculptées  en  chêne,  et  de  gros  œufs 
d'émeU)  verts  et  gr^aus  comme  du  maroquin^  montés  en  arg^t 
ciselé,  sont  les  seuls  objets  pittoresques  et  originaux  de  ces  sec- 
tions. Si  l'Australie  anglaise  est  trop  civilisée  pour  être  pittoresque, 
les  lies  françaises  de  l'Océanie  sont  trop  sauvages.  Les  Taîtiens  et 
«les  Canaques  en  sont  encore  à  l'état  rudimentairedes  contemporains 
de  l'âge  de  la  pierre.  Quelques  arcs,  quelques  casse-têtes  de  bois,  une 
case  construite  avec  de  la  boue  et  du  chaume  en  forme  de  ruche 
d'abeille,  à  ceci  se  borne  l'industrie  des  naturels  des  iles  Gambier 
et  de  la  Nouvelle-Calédonie.  Pas  de  costumes,  ces  personnages 
ayant  l'économique  habitude  d'aller  tout  nus. 

Il  n'y  a  qu'un  bras  de  mer  entre  le  continent  australien  et  les 
iles  de  Java  et  de  Bornéo,  et  cependant  là  c'est  déjà  la  civilisation 
rectiligne  du  présent,  ici  c'est  encore  la  civilisation  touffue,  étrange, 
somptueuse  et  extravagante  du  passé.  Presqu'à  égale  distance  du 
Japon,  de  la  Chine  et  de  THindoustan,  l'archipel  malais  reflète  dans 
son  art  et  dans  son  industrie  la  triple  influence  des  Japonais,  des 
Chinois  et  des  Indiens.  Ses  maisons,  ses  pagodes,  ses  temples,  ses 
huttes  lacustres  surélevées  sur  pilotis^  affectent  les  formes  de  l'ar- 
chitecture chinoise  :  toits  retroussés  à  silhouettes  aiguës ,  minces 
colonnettes  supportant  des  charpentes  découpées  à  jour,  figures  et 
ornemens  bizarres  suspendus  aux  larmiers,  ensemble  de  lignes  ho- 
rizontales, verticales  et  diagonales  se  coupant  à  angles  droits;  mais 
par  la  sobriété  des  tons  et  le  peu  de  valeur  des  matériaux,  les  con- 
structions malaises  se  rapprochent  de  celles  du  Japon*  Ce  ne  sont 
pas  les  tours  de  porcelaine,  les  appliques  de  faïences  rutilantes, 
les  chimères  et  les  dragons  d'or  se  tordant  autour  des  colonnes  ou 
courant  le  IcMig  des  frises,  les  charpentes  peintes  en  rouge  vif,  les 
toits  de  tuiles  ou  d'ardoises,  des  villes  chinoises.  Ce  sont,  coname 
au  Japon,  des  cloisons  de  bois  naturel,  des  ornemens  de  bambous, 
des  toits  couverts  de  chaume  ou  de  roseaux.  Java  emprunte  à 
l'Inde  ses  menus  bijoux  de  filigrane  d'argent,  ses  étoffes  de  perles 
de  verre,  ses  soies  et  ses  laines  brochées  d'or,  mais  il  y  a  moins 
de  surcharge  dans  le  décor,  moins  d'éclat  dans  la  couleur. 
D'ailleurs  l'idéal  de  l'art  malais  semble  le  même  que  celui  des 
sorcières  de  Macbeth  :  «  le  beau  est  dans  l'horrible.  »  La  Ma- 

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372  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

laisie  imprime  à  tout  ce  qu'elle  touche  un  caractère  spécial  d'hor- 
reur et  de  férocité.  Des  calmes  dieux  de  l'Inde,  elle  fait  des  monstres 
furieux;  elle  arme  leurs  cent  bras  de  glaives  homicides  et  de 
torches  incendiaires,  elle  orne  leurs  mitres  de  têtes  coupées  « 
elle  convulsé  leurs  faces  cuivrées  et  tord  leurs  silhouettes  en  de 
sauvages  contorsions.  Les  yeux  peints  en  rouge  roulent  terribl  es 
dans  leur  orbite,  les  bouches  démesurées,  garnies  d'une  double 
rangée  de  crocs  aigus,  s'ouvrent  jusqu'aux  oreilles.  La  collection 
des  idoles  de  Java  est  la  plus  épouvantable  vision  de  monstres,  de 
spectres  et  de  croquemitaines  qu'il  soit  possible  d'imaginer.  Les 
armes  malaises  n'ont  pas  un  caractère  de  hideur  et  de  férocité 
moins  accentué.  Ces  kriss  dentelés  en  scie,  ces  informes  casse-têtes 
de  bois  de  fer,  ces  flèches  barbelées,  ces  fers  de  lance  ondulant  en 
flamme  ou  s'arrondissant  en  serpe,  ces  fourches,  dont  ime  branche 
est  une  doloire  et  l'autre  im  grappin,  ces  tridens  terminés  par  des 
dents  de  requin,  ces  poignards  pareils  à  des  rasoirs  et  ces  zagaies 
semblables  à  des  faux  composent  plutôt  un  attirail  de  torture  qu'une 
panoplie  de  guerre.  Ce  n'est  point  la  richesse,  la  somptuosité  et  la 
forme  gracieuse  des  sabres  orientaux;  c'est  encore  moins  la  belle 
simplicité  et  l'aspect  de  vaillance  et  de  loyauté  des  épées  occiden- 
tales. On  pense,  en  voyant  ces  armes,  aux  guet-apens,  aux  mas- 
sacres, aux  surprises  nocturnes,  aux  égorgemens  furtifs,  aux  si- 
nistres boucheries,  et  non  aux  batailles  valeureuses. 

II. 

Le  Céleste-Empire  est  une  vieille  connaissance  ;  au  contraire  on 
ne  connaît  le  Japon  que  depuis  peu  d'années.  On  est  encore  sous 
l'influence  de  la  révélation.  Il  s'ensuit  de  là  que  chacun  s'enthou- 
siasme pour  l'art  japonais  et  n'a  que  du  mépris  pour  l'art  chinois. 
On  répéterait  volontiers  aujourd'hui  devant  tous  les  produits  de  la 
Chine  le  mot  de  Louis  XIV  :  «  Otez-moi  ces  magots.  »  Il  y  a  là  quelque 
injustice.  Parce  que  l'art  japonais  est  un  art  plus  accompli,  faut-il 
pour  cela  condamner  en  masse  tout  l'art  chinois?  Proscrire  n'est 
pas  juger.  Chacun  de  ces  deux  arts  a  ses  mérites  propres.  L'art 
chinois  est  plus  décoratif,  l'art  japonais  est  plus  intime.  Il  y  a  plus 
d'eflet,  plus  de  somptuosité,  plus  d'éclat,  et  aussi  plus  de  clin- 
quant en  Chine  ;  il  y  a  plus  de  goût,  plus  d'imprévu,  plus  de  variété 
au  Japon.  Les  Japonais  ne  poussent  pas  tout  au  monstrueux  et  au 
chimérique.  On  sent  que  leur  art  s'est  nourri  de  l'étude  de  la  na- 
ture et  qu'il  a  progressé,  abandonnant  graduellement  les  poncifs 
dont  n'ont  pas  su  s'affranchir  les  Chinois.  Ceux-ci  cependant  ne 
méritent  pas  tant  de  dédain  et  de  moqueries.  Ils  ont  créé  une  archi- 
tecture étrange,  bizarre,  mais  typique  et  originale,  que  les  Japonais 

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l'exposition  universelle.  373 

n'ont  fait  qu'imiter  dans  leurs  pagodes  et  leurs  palais.  Pour  l'archi- 
tecture privée  des  Japonais,  peut-on  donner  le  nom  d'architecture  à 
ces  cabanes  de  sapin  à  toitures  de  chaume  et  à  ces  clôtures  de  bam- 
bous que  relèvent  seulement  des  portes  de  bois  massif  aux  panneaux 
artistement  travaillés  à  jour?  Dans  la  porcelaine  ancienne,  que  ses 
riches  décors  et  ses  vives  couleurs  feront  toujours  admh-er,  on  ne 
sait  qui  l'emporte  des  Chinois  ou  des  Japonais;  dans  la  porcelaine 
moderne,  les  Japonais  ne  réussissent  guère  mieux  que  les  Chinois. 
Les  craquelés  céladon  et  les  émaux  cloisonnés  bleus,  à  bouquets  de 
fleurs  et  à  animaux  chimériques,  exportés  par  Canton  et  Shanghaï, 
valent  bien  ceux  qu'on  fabrique  à  Yédo  et  à  Yokohama.  Dans  les 
étoffes,  les  soies  pourpres,  écarlates,  turquoise,  émeraude,  à  arabes- 
ques d'or  ou  à  figures  brodées  en  relief,  il  semble  que  les  Chinois 
trouvent  des  tons  plus  brillans,  des  oppositions  plus  vives,  des  cha- 
toiemens  plus  lumineux.  Pour  le  mobilier  proprement  dit,  il  n'y  a 
même  pas  rivalité  entre  les  deux  peuples.  Voyez,  dans  la  section  chi- 
noise, cet  ameublement  complet  de  bois  peint  en  rouge,  surchargé 
de  sculptures  dorées,  et  recouvert  de  satin  écarlate  où  sont  brodés 
des  personnages  aux  longues  robes  multicolores  ;  rien  n'y  est  com- 
parable à  l'exposition  japonaise,  comme  richesse,  comme  somptuo- 
sité et  comme  éclat.  C'est  le  style  Louis  XIV  de  l'extrême  Orient  ! 
Mais  où  les  Japonais  sont  supérieurs,  c'est  dans  les  ouvrages  qui 
touchent  à  l'art  et  dans  les  mille  objets  qu'on  doit  regarder  de  près  : 
grands  paravens  laqués  à  incrustations  de  jade,  de  bronze,  de  bois 
précieux  ou  à  panneaux  rapportés,  représentant  des  figures  de  guer- 
riers qui  brandissent  leurs  deux  sabres  ou  de  jeiines  filles  qui 
jouent  de  l'éventail,  consoles  et  brûle -parfums  de  bronze  ciselé 
dignes  des  maîtres  de  la  renaissance  italienne ,  petites  boites  en 
laque  d'or  valant  plus  que  leur  pesant  d'or,  figurines  d'ivoire  d'un 
travail  exquis  auprès  desquelles  les  miracles  de  patience  des  Chinois 
semblent  art  de  sauvages.  Et  les  albums  gravés  1  Quel  éclat  dans  ces 
couleurs,  quelle  ingénieuse  variété  dans  ces  compositions,  quelle 
coquetterie  dans  ces  figures  de  femmes,  quelle  allure  et  quelle  fé- 
rocité dans  ces  types  de  guerriers  I  Les  informes  silhouettes  que  les 
Chinois  peignent  sur  paille  de  riz  ou  brodent  en  soie  sur  étoffe  ne 
sont  ni  du  même  art,  ni  de  la  même  humanité.  On  pourrait  dire 
qu'il  y  a  dans  l'art  chinois  quelque  chose  de  la  patience,  de  l'effet 
et  de  la  magnificence  de  l'art  égyptien,  et  dans  l'art  japonais  un 
peu  de  la  grâce,  du  mouvement  et  de  la  liberté  de  l'art  grect 
Mais,  il  est  bon  de  le  répéter  par  ces  temps  de  fanatisme  japonais* 
l'art  chinois  et  l'art  japonais  n'ont  aucune  idée  du  beau,  ils  sont 
aussi  loin  de  la  grandeur  de  l'art  égyptien  et  de  la  beauté  de  l'art 
grec  que  la  Vénus  hottentote  est  loin  de  la  Vénus  de  Milo. 

Les  trésors  et  les  féeries  de  l'Inde  apparaissent  à  nos  yeux  éblouis 

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37i  E£YU£  DE8   DEUX  MONDES. 

daos  la  merveiUeuse  collettion  que  le  prince  de  Galles  a  rapportée 
de  aoû  voyage  à  la  presqu'île  du  Gauge.  Ce  n'est  point  un  musée 
qu'il  faudrall  pour  loger  ces  objets,  qui  sont  des  joyaux^  mais  un 
gigacttesque  écria.  Étoffes,  bijoux,  armes»  vaisselle,  hamachemens, 
coffres,  éventails,  tout  cela  forme  comme  une  plaine  de  pourpre  et 
d'aaur  oà  coulent  des  rivières  d'er  et  d'argent,  où  ruissellent  des 
cascades  de  perles,  et  où  montent,  étincelantes  gouttes  de  rosée 
diaprées  par  le  soleil,  les  diamans»  les  rubis,  les  émeraudes,  les 
topazes  et  les  améthystes.  Le  velours  et  la  soie  disparaissent  sous 
les  capiîcieux  eacbevétremens  des  broderies  d'or,  l'or  pâlit  à  Téclat 
des  pierreries  qui  le  constellent.  Sous  cette  vitrine  brillent  les  or- 
fèvreries de  vermeil,  les  vases  de  bronze  incrusté  d'argent,  les 
boîtes  à  bétel  en  or  ciselé,  les  boukas  couverts  de  pieixes  fines,  les 
pendans  d'oreilles  et  les  colliers  formés  de  griffes  de  tigres,  les 
éventails  et  les  boussines  à  manches  d'émail.  Là  est  appendue  la 
garde-robe  des  rajahs»  des  maharajahs  et  des  nababs,  robes  de  bro- 
cart d'or  et  d'argent,  écbarpes  de  soie  brochée,  châles  de  Cache- 
mir  d'une  chaude  harmonie;  ici  est  rangé  leur  arsenal,  sabres  à 
fourreaux  de  peluche  et  de  soie,  à  petites  poignées  d'or  niellé,  de 
jade  vert,  de  cristal  de  roche,  d'ivoire  ramage  d'or,  faites  pour  des 
mains  d'enfems,  haches  d'armes  incrustées  d'or  avec  manche  d'or 
ciselé,  bouclier  en  écaille  de  tortue  à  bossettes  de  diamaus  et  à 
bordures  de  perles  fines, casques  d'acier  vermiculé  d'or  sormoatés  de 
panaches  de  filigranes  d'or,  lances  et  pertuisanes  à  hampes  d'ivoire 
et  d'émail.  Ce  sont  encore  des  cornes  de  bison  montées  en  or  ou 
en  argent,  des  boîtes  de  Bénarès  en  ivoire  incrusté,  des  cofirets  de 
Surate  en  bois  de  santal  sculpté,  des  cassettes  de  Cachemir  en  pa- 
pier mâché,  à  petits  dessins  de  mille  couleurs  imitant  le  point  des 
tissus,  des  éventails  de  brocart,  des  harnais  d'éléphans  brodés  d'or, 
des  housses  de  palanquins  et  des  tapis  de  prière  où  s'entrelacent 
sur  le  velours  les  arabesques  d'or  et  de  perles.  Chaque  objet  est  un 
rayon  de  soleil.  Et  qu'on  ne  s'imagine  pas  que  la  richesse  de  la 
matière  supplée  au  travail  de  l'ouvrier.  Tout  est  brodé,  sculpté,, 
ciselé,  taillé,  ouvragé  avec  la  perfection  des  plus  beaux  cbâles  de 
Cachemir.  Au  centre  de  la  galerie  des  Indes  s'élève  un  édifice  d'une 
architecture  étrange,  où  oa  retrouve  le  style  chinois  et  le  style 
arabe.  Construit  en  bois  rouge  et  noir  découpé  et  sculpté,  il  se 
couronne  de  huit  coupoles  bulbeuses  de  cuivre  poli.  C'est  un  palais 
indien  auquel  il  ne  manque  que  le  cadre  :  la  végétation  touffue  des 
jungles,  les  grands  horizons  des  Montagnes-Bleues  et  Tardent  soleil 
de  l'Hindoustan. 

Si  curieuse  et  si  riche  qu'elle  soit  en  étoffes,  en  meubles,  en  bi- 
joux, en  armes,  l'exposition  de  l'Inde  française  ne  mérite  qu'un 
r^ard  quand  on  vient  de  voir  les  Indes  anglaises  dans  la  collection 

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l'exposition  universelle.  875 

du  prince  de  Galles.  On  dirait  quelque  musée  de  province  annexé 
au  Louvre  ou  aux  Offices. 

On  entre  en  Indo-Chine  par  une  large  porte  qu'abrite  un  toit  de 
tuiles  vertes  à  forte  projection  et  que  couronne  un  fronton  à  con- 
tours extravagans,  plus  aigus  et  plus  compliqués  que  les  ramures 
d'un  cerf  dix  cors.  La  fantaisie  chinoise  est  dépassée.  A  côté  de 
ce  curieux  spécimen  de  Tarchitecture  annamite ,  s'élève  le  pavillon 
siamois,  construit  en  chêne  découpé  à  incrustations  de  nacre,  et  sur- 
monté d'un  toit  de  pagode  à  triple  étage;  Que  le  royaume  de  Siam 
fabrique  ces  meubles  rouges  couverts  de  figurines  sculptées  en  haut- 
relief  et  dorées,  ces  tuniques  transparentes  comme  de  la  gaze,  tissées 
tout  en  fils  d'or,  ces  bronzes  niellés  d'argent,  ces  coffrets  incrustés 
de  nacre,  ces  masques  comiques  ou  féroces  à  tiares  dorées,  ces  armes 
ciselées  et  ces  porcelaines  à  riches  décors,  cela  ne  peut  étonner.  Siam 
touche  à  l'est  à  la  Chine,  à  l'ouest  à  l'Inde,  l'industrie  siamoise  pro- 
cède donc  de  l'art  chinois  et  de  l'art  hindou.  Mais  ce  qui  est  moins 
explicable,  c'est  l'influence  orientale,  levantme,  arabe,  visible  dans 
ces  tapis,  compliqués  et  harmonieux  comme  les  tissus  de  Smyme, 
dans  ces  tentes  de  laine  tatouées  de  morceaux  de  soie  rappoités, 
dans  ces  coupes,  ces  gobelets,  ces  plateaiEc  de  cuivre  de  formes  et 
de  travail  analogues  aux  ouvrages  des  Marocains.  L'empire  d'Annam, 
voisin  du  royame  de  Siam,  présente  le  même  problème.  Ces  meu- 
bles d'ébène  et  de  bois  de  fer  à  incrustationB  de  nacre,  ces  étince- 
lantes  soieries  rouges  brodées  d'or  ou  ramagées  de  méandres  de  soie 
bleu  turquoise,  ces  figurines  de  jade,  ces  microscopiques  tasses 
délicatement  creusées  dans  l'écaillé,  sont  des  souvenirs  ou  des 
leçons  de  l'Inde  et  de  la  Chine.  Mais  quel  est  le  Smymiote  ou  le  Tu- 
nisien qui  s'est  risqué,  il  y  a  de  longs  siècles,  à  traverser  l'Arabie 
déserte  et  la  Mer  des  Indes  pour  aller  apprendre  aux  Annamites  à 
faire  des  tapis  turcs?  La  domination  française  n'a  point  enlevé  à  l'in- 
dustrie de  la  Gochinchine  son  caractère  de  richesse.  Ce  sont,  comme 
dans  l'empire  d'Annam,  des  meubles  à  applications  de  nacre  et 
tfivoire,  <te  brillantes  étoffes  brodées  d'or,  des  sculptures  en  bois 
dignes  des  Japonais,  des  brûle -parfums  de  brome,  des  bijoux  pa- 
vés de  pierreries.  Ces  pieds  d'éléphant  et  de  rhinocéros  montés  en 
coupes  sont  une  originale  invention.  Mais  le  xvm*  siècle  français 
était  plus  galant  quand  il  inventait  le  bol-sein  pour  la  laiterie  de 
Trianon. 

Les  frontières  de  la  Perse  sont  marquées  à  l'exposition  par  tme 
petite  tour  verte  décorée  de  fleurs  et  d'arabesques,  où  s'ouvrent  en 
ogives  deux  fenêtres  superposées.  La  Perse,  que  les  déserts  de  l'Af- 
ghanistan séparent  seuls  des  contrées  de  l'extrême  Orient,  contraste 
singulièrement  avec  ces  pays.  Ce  n'est  plus  Fart  confus,  monstrueux, 
effréné,  affolé  de  splendeur  et  de  magnificence  du  panthéon  indo- 

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376  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

chinois;  c'est  Fart  plus  simple,  plus  contenu  et  plus  pur  de  l'Islam. 
Mais  si  l'art  persan  est  moins  fastueux ,  il  n'est  ni  moins  varié  ni 
moins  parfait  ;  s'il  se  sert  moins  des  métaux  précieux  et  des  pierres 
fines,  il  n'atteint  pas  moins  à  la  richesse  et  à  l'éclat  de  la  couleur. 
Aux  Indes,  on  cherche  à  éblouir  les  yeux;  en  Perse  et  dans  les  autres 
contrées  mahométanes,  on  se  contente  de  les  charmer.  Tout  est 
magistralement  conçue  richement  décoré,  merveilleusement  tra- 
vaillé dans  l'exposition  persane,  depuis  ces  superbes  tapis  de  feutre 
ou  de  laine  d'une  sobre  et  chaude  harmonie,  et  ces  châles  dignes 
des  métiers  de  Gachemir  par  la  couleur  et  la  finesse,  jusqu'à  ces 
coupes  d'acier  damasquiné,  ces  vases  d'émail ,  ces  mousselines  bro- 
dées, légères  et  diaphanes  comme  de  la  vapeur  d'eau,  ces  bassins  de 
cuivre  découpé,  ces  boîtes  de  buis  sculpté,  ces  coffrets  et  ces  cadres 
en  mosaïque  d'Ispahan.  La  panoplie  vaut  le  mobilier  :  sabres  courbes 
en  damas  du  Khoraçan  d'un  ton  gris  mat,  où  courent  en  lettres  d'or 
les  versets  du  Coran  et  les  devises  guerrières,  souples  chemises  de 
mailles,  casques  à  pointes  et  à  frontal,  plaques  pectorales  et  ron- 
daches  niellées  d'or  et  d'argent.  Cette  ornementation  relativement 
sobre  est  la  vraie  parure  des  armes;  elle  leur  conserve  leur  carac- 
tère de  virilité  qui  s'effémine  et  se  perd  sous  la  surcharge  de  perles 
et  de  pierreries  des  armures  indiennes. 

On  quitte  la  Perse  au  Champ  de  Mars,  mais  c'est  pour  y  faire  un 
nouveau  voyage  dans  les  jardins  du  Trocadéro,  où  s'élève  le  palais  du 
shah.  Cette  construction,  de  forme  rectangulaire,  n'a  qu'un  étage. 
Les  fenêtres  en  arc  surhaussé,  très  rapprochées  les  unes  des  autres, 
forment  comme  une  arcade  continue  qui  règne  sur  les  quatre  fay 
çades.  Ainsi  presque  découpé  à  jour,  cet  édifice  a  un  aspect  de  fra- 
gilité et  de  décor  qui  tient  à  la  prédominance  outrée  des  vides  sur 
les  pleins.  L'architecture  persane  a  eu  souvent  de  meilleures  inspi- 
rations. Les  murailles  peintes  en  vert  cru,  couleur  nationale  de  la 
Perse  qu'il  serait  bon  cependant  de  n'employer  qu'avec  discrétion 
dans  les  monumens,  ont  pour  tout  ornement  quelques  maigres 
filets  jaunes  et  blancs  qui  encadrent  les  fenêtres  et  une  vingtaine  de 
rosaces  rouges.  Au  fronton,  brille  le  lion  de  Perse  sur  une  plaque 
de  faïence.  Sans  s'arrêter  trop  longtemps  au  rez-de-chaussée,  dans 
la  salle  de  purification,  qui  est  tendue  de  papier  faïence  à  fleurs 
roses  et  bleues  sur  fond  blanc,  et  où  jaillit  un  jet  d'eau,  on  devra 
monter  voir  ce  merveilleux  salon  des  glaces  auprès  duquel  le  fameux 
salon  des  glaces  de  Versailles  a  tout  au  plus  l'originalité  d'un  salon 
de  grand  hôtel.  Qu'on  s'imagine  une  vaste  pièce  carrée  dont  les  pa- 
rois sont  entièrement  couvertes  de  petits  morceaux  de  glaces,  ajustés 
en  étoiles,  en  losanges  et  en  damiers.  Pour  le  plafond,  on  a  suivi  le 
système  des  voûtes  de  l'Alhambra  dites  à  stalactites.  Ce  sont  des 
milliers  de  petits  polyèdres  de  glaces  qui,  se  séparant  en  menues 

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l'exposition  uîsiverselle,  377 

sections,  se  creusant  en  alvéoles,  se  projetant  en  saillies  prisme- 
tiques,  montçnt  en  encorbellement  les  uns  sur  les  autres  jusqu'au 
sommet  de  la  coupole.  Les  vives  couleurs  des  vitraux  des  fenêtres 
et  les  nuances  infinies  des  tapis  se  reflètent  dans  ces  stalactites 
artificielles  dont  les  facettes  multiples  jettent  les  feux  polychromes 
d'un  diadème  de  pierreries.  • 

III. 

Bien  que  l'Egypte  ait  subi  toutes  les  conquêtes  et  toutes  les  do- 
minations, elle  se  souvient  de  temps  à  autre  de  ses  anciens  Pharaons. 
Quand  elle  se  présente  à  l'étranger,  elle  se  pare  volontiers,  comme 
d'un  habit  de  gala,  des  grandioses  architectures  des  contemporains 
de  Sésostris  et  de  Psammétichus.  Nous  ne  serions  pas  étonné  que  le 
^ce-roi,  ayant  une  audience  à  donner  en  France,  s'assît  sur  un 
trône  orné  de  têtes  d'éperviers  et  tînt  en  main  un  sceptre  ter- 
miné en  fleur  de  lotus.  Cette  année,  comme  en  1867,  l'Egypte  a 
logé  son  exposition  dans  une  sorte  de  temple  hypèthre,  de  style* 
pharaonique,  flanqué  de  deux  pylônes  massifs.  Sur  la  muraille 
blanche,  autour  des  fûts  des  colonnettes,  aux  encorbellemens  des 
corniches  et  aux  linteaux  des  portes,  se  détachent  en  couleurs  claires 
les  Osiris  barbus,  les  Pascht  à  têtes  de  chat,  les  Isis  à  coiffures 
d'éperviers,  les  sistres,  les  croix  ansées,  les  clés  mystiques,  les  bâ- 
tons auguraux  et  autres  figures  de  l'écriture  hiéroglyphique.  Quatre 
galeries  s'ouvrent  à  l'intérieur  autour  de  l'hypèthre,  ou  si  on  aime 
mieux  du  patio ^  cour  à  ciel  ouvert  que  les  Grecs,  les  Romains,  les 
Turcs,  les  Arabes  et  les  Espagnols,  semblent  avoir  empruntée  aux 
anciens  Égyptiens.  L'une  de  ces  galeries  est  consacrée  tout  entière 
aux  vues,  aux  plans,  et  aux  modèles  du  canal  de  Suez.  Les  autres 
renferment  les  spécimens  des  productions  naturelles  de  la  grasse 
Egypte  et  les  œuvres  de  son  industrie.  Aux  portes  pendent  d'im- 
menses portières  rouges  dignes  des  grandes  proportions  de  l'édifice; 
sur  les  parois  s'étendent  d'épais  et  magnifiques  tapis  merveilleuse- 
ment nuancés  ;  sous  les  vitrines  brillent  les  armes  damasquinées, 
les  soies  brochées  d'or,  les  étoffes  zébrées  de  couleurs  vives.  Sou- 
levons cette  légère  portière  de  cachemire  bleu,  brodée  d'arabesques 
de  soie  multicolore,  et  pénétrons  dans  ce  buen-retiro  de  sultane, 
tout  meublé  à  l'orientale.  Ce  sont  des  bahuts  et  des  cabinets,  des 
armoires  et  des  étagères  de  chêne  et  de  cèdre,  à  marqueterie 
d'ébène  et  d'acajou,  disposée  en  damiers  et  en  losanges.  Sur  d'autres 
meubles  à  profil  aigu ,  les  incrustations  de  nacre,  d'ivoire  et  d'ar- 
gent remplacent  les  mosaïques  de  bois.  Les  rosaces  compliquées 
et  les  devises  arabes  en  caractères  coufiques  alternent  comme  ornc- 


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378  B£yD£  DES   DEUX  MONDES. 

mentation  avec  les  figures  géométriques.  Pour  sièges.,  ou  a  de  pe- 
tites chaises  de  thuya  et  de  chêne  à  dossier  légëremeot  coûcave,  et 
ces  hauts  tabourets  décagones,  en  bois  découpé  et  inarqueté,  qui 
servent  à  la  fois  de  sièges  et  de  tables  pour  prendre  le  café  et  les 
confitures  de  roses.  On  prétend  que  ce  mobilier,  d'une  invention 
charmante  et  d'un  travail  exquis,  est  Tœuvre  d'un  ébéniste  vien- 
nois. Nous  tenons  trop  à  conserver  nos  illusions  pour  ajouter  foi 
à  ces  propos  de  fâcheux. 

A  côté  du  temple  antique  s'élève  une  maison  moderne  du  Caire 
rayée  horizontalement  de  larges  bandes  rouges  et  noires.  Sur  sa  fa- 
çade latérale  s'applique  un  moucharaby  en  dentelle  de  bois.  On  sait 
ce  que  sont  ces  sortes  de  cages  treiUissées  en  surplomb,  in- 
génieux compromis  entre  la  jalousie  des  pachas  qui  ne  veulent 
pas  que  leurs  odalisques  soient  vues  et  la  curiosité  des  femmes  qui 
veulent  au  moins  voir.  On  a  réuni  à  l'intérieur  de  cette  maison  les 
menus  objets  de  l'industrie  ^ptienne,  petits  tapis,  armes,  bijoux 
d'argent  filigrane,  œufs  d'autruche  d'où  pendent  des  houppes  de 
soie,  chasse-mouches  pailletés,  narguilés  et  chibouques  à  bouquins 
d'ambre,  bracelets  d'or  vierge  malléable  comme  la  cire  plastique. 

Ce  n'est  ni  dans  un  sérail,  ni  dans  un  okkel,  ni  dans  une  mosquée 
qu'on  trouve  la  Tunisie;  c'est  dans  un  long  bazar  formé  d'une  ga- 
lerie de  bois  peint  et  découpé,  à  arcades  en  fer  à  cheval  et  à  cor- 
niche à  corbeaux.  Soyez  sourds  aux  bonimens  gutturaux  des  Africains 
plus  ou  moins  authentiques  qui  se  trouvent  derrière  ces  étalages. 
Ils  n'ont  à  vous  montrer  que  toutes  ces  babioles  de  pacotille  vues 
cent  fois  aux  devantures  des  marchands  tores  des  boulevards  et  de 
la  rue  de  Rivoli.  Entrez  plutôt  dans  le  petit  pavillon  carré  qui  s'a- 
vance en  retour  à  l'extrémité  de  la  galerie.  Là,  en  fait  d'annes,  de 
tapis,  de  harnachemens,  de  burnous,  de  haïks,  d'étofiSes  de  soie, 
d'étagères  et  d'appliques  en  glaces  et  en  bois  peint,  vous  trouverez 
une  multitude  de  choses  commandant  toujours  l'attentioo  et  souvent 
l'admiration.  Aux  tissus  d'or  et  d'argent,  aux  soies  brodées  dVa- 
besques,  nous  préférons  ces  étoffes  dont  les  vives  coloratioâns  des 
rayures  font  la  seule  beauté.  La  palette  tinctoriale  des  Tunisiens 
est  la  plus  riche,  la  plus  éclatante,  la  plus  harmoaieuse  de  tout 
l'Orient.  Avec  leurs  soutaches  d'or  et  leurs  semis  de  pierreries,  les 
Indiens  font  du  scintillement;  avec  leur  bariolage  et  leurs  zébrures 
de  couleurs  franches,  où  ils  semblent  se  jouer  victorieusement  des 
lois  des  complémentaires,  les  Levantins,  et  surtout  les  Tunisiens, 
font  de  la  couleur. 

Ce  goût  des  couleurs  vives  et  cette  recherche  d'iMmemeutation 
n'appartiennent  pas  seulement  à  l'Afrique  méditerranéenne.  Ils  tra- 
versent les  déserts  avec  les  caravanes  et  reparaissent  jusque  sur 


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l'exposition  cisivbrselle.  879 

la  côte  ocddentale  de  l'Afrique,  en  Sénégambie.  Dans  ces  tapis,  dans 
ces  grosses  étoffes  de  laine,  dans  ces  armes,  dans  ces  instrumens  de 
musique,  dans  ces  hamachemens  de  cuir  rouge  brodé,  dans  ces  bi- 
joux filigranes,  dans  ces  sandales  de  bois  mosaïque,  on  retirou?e  au 
Sénégal  quelque  chose  de  l'Algérie  avec  un  caractère  plus  barbare. 
Mais  le  Gabcm  est  tout  à  fait  sauvage  ;  les  Pahouins  n'ont  pour  vê- 
tement que  des  fibres  textiles  brutes,  et  ils  ne  connaissent  en  fait 
de  tapis  que  les  peaux  de  singes  et  de  genettes« 

Tunis,  l'Egypte,  la  Perse,  le  Maroc,  le  Sénégal,  n'ouvrent  pour 
ainsi  dire  aux  curieux  qu'une  lucarne  sur  leur  pays.  L'Algérie,  au 
contraire,  leur  ouvre  la  porte  toute  grande.  Il  y  a  comme  un  quar- 
tier d'Alger  transporté  au  Trocadéro.  Plus  de  quinze  petites  con- 
structions arabes  bordent  les  ailées  :  kiosques,  mosquées,  bazars, 
okkels,  cafés,  comptoirs  de  pâtisseries,  jusqu'à  une  grande  tente  de 
poil  de  chameau  rayée  de  brun  et  de  jaune  foncé,  où  quatre  Kabyles 
accroupis  sur  des  nattes  façonnent  des  babouches ,  des  bourses  et 
autres  d3jets  de  maroquinerie.  Au  centre  de  cette  ville  arabe  en  ré- 
duction s'élève  un  édifice  monumental  du  plus  beau  style  algérien  ; 
c'est  la  reproduction  de  l'antique  mosquée  de  Sidi-Boumédine,  à 
Tlemcen.  Qu'on  se  figure  un  vaste  quadrilatère  allongé,  flanqué  de 
quatre  tours  massives ,  dont  l'une  est  dominée  par  un  minaret  de 
30  mètres.  Les  murailles,  percées  de  barbacanes  ogivales  et  cou- 
ronnées à  leur  sommet  de  créneaux  dentelés,  sont  toutes  blanches. 
Quelques  dessins  intaillés  dans  la  pierre  sous  les  mâchicoulis  des 
tours,  et  une  frise  de  faïences  vertes  et  bleues  qui  règne  tout  au- 
tour de  l'édifice  en  sont  les  seuls  omemens.  La  porte,  où  Ton  ac^ 
cède  par  six  degrés,  ouvre  son  arc  outrepassé  dans  un  resplendissant 
encadrement  de  faïences  polychromes.  L'intérieur  est  distribué 
comme  un  caravansérail  :  quatre  galeries  couvertes,  longues  et 
hautes,  soutenues  par  une  ligne  d'arceaux  en  fer  à  cheval,  en- 
tourent un  ravissant  jardin  où  poussent  des  palmiers  et  des  aloès 
et  où  s'arrondit  la  vasque  d'un  jet  d'eau^  Dans  ces  galeries  sont 
rassemblés  les  produits  agricoles,  forestiers  et  métallurgiques  de  la 
colonie  et  ^us  les  spécimens  de  l'industrie  indigène.  Ici  les  mar- 
bres et  les  métaux,  les  pelleteries  et  les  plumes  d'autruche  ;  Ik 
les  céréales  et  les  fruits,  les  bois  et  les  plantes.  De  ce  côté,  les  armes 
et  les  bijoux,  les  tapis  de  laine  et  les  étofifes  de  soie  et  de  coton, 
les  hdSkSj  les  burnous,  les  écharpes,  les  résilles.  Plus  loin  les  nattes 
et  les  paniers  de  sparterie,  les  meubles  de  thuya  tourné,  les  pla- 
teaux et  les  coupes  de  cuivre  émaillé,  les  cuirs  multicolores  rama- 
ges de  broderies  capricieuses,  les  gargoulettes  et  les  alcarazas  de 
terre  roi^e.  C'est  toute  PAlgérie  dans  50  mètres  carrés.  On  a  eu 
l'idée  originale  de  ne  pas  ranger  comme  dans  un  étalage  cette  mul- 


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380  EEYUE   DES   DEUX  MONDES. 

titude  d'objets  divers,  mais  de  les  faire  concourir  à  la  décoration. 
Les  peaux  de  lion  et  de  chacal  et  les  panoplies  de  longs  fusils, 
de  flissahs  et  de  yatag^s,  garnissent  le  haut  des  parois,  et  ce  ne 
sont  au-dessous  que  festons  de  bananes  enfilées  et  de  grappes  de 
maïs,  et  qu'astragales  de  gerbes  de  blé  et  de  touffes  d'alfa.  Cette 
exposition  est  organisée  avec  le  goût  et  la  méthode  spéciales  à  la 
France. 

Ce  qui  est  le  plus  curieux  au  Maroc,  c'est  son  café  établi  à  l'abri 
d'une  tente  sur  la  terrasse  d'une  galerie  à  arcades  découpées  en 
flammes; — du  moresque  flamboyant  1  En  dégustant  là  quelques  gor- 
gées de  café  précipité  servi  à  la  turque  dans  de  microscopiques 
tasses  montres  sur  des  coquetiers  filigranes,  on  écoute  les  mélo- 
pées rauques  et  monotones  des  musiciens  maures.  Coiffés  du  fez 
ou; du  turban,  vêtus  de  vestes  soutachées  et  de  larges  pantalons, 
ils  sont  là  cinq,  accroupis  sur  un  divan.  Le  chef  d'orchestre;,  un 
colosse  de  six  pieds,  superbe  type  de  boucher  turc,  joue  du  violon. 
Le  second  musicien  pince  les  cordes  d'une  mandoline;  le  troisième 
racle  un  rebec,  violon  à  deux  cordes,  à  dos  pansu  et  à  manche 
recourbé;  le  quatrième,  un  nègre,  agite  un  tambour  de  basque 
en  chantant  d'une  voix  gutturale;  le  cinquième  frappe  des  doigts 
sur  une  derbouka,  tambour  de  poterie  recouvert  d'un  parchemin. 
Sous  le  café  se  trouve  le  bazar  où  sont  jetés  pêle-mêle  les  bijoux  de 
cuivre  émaillé,  les  crucifix  à  incrustations  de  nacre,  les  pipes  rele- 
vées de  filets  d'or,  les  noix  de  coco  sculptées,  les  babouches  de 
cuir  brodées  de  soie,  les  flacons  d'essence  de  rose,  dont  le  cristal 
est  historié  de  lettres  arabes,  et  ces  pastilles  du  sérail,  qui,  selon  le 
mot  de  Gavami,  «  sentent  si  bon  chez  le  marchand  et  si  mauvais 
chez  soi.  »  Mais  l'exposition  du  Maroc  n'a  pas,  comme  celle  de  Tu- 
nis, des  étoffes,  des  tapis,  des  armes  et  des  meubles  de  prix.  Rien 
n'y  sort  des  vulgaires  turqueries  que  nous  connaissons.  Et  pour- 
tant, malgré  qu'on  en  ait,  on  s'arrête  toujours  avec  plaisir  devant 
ces  boutiques  tant  le  moindre  objet  y  témoigne  du  sentiment  de  la 
décoration  et  de  la  couleur.  Les  ouvriers  orientaux  mériteraient  bien 
qu'on  leur  appliquât  cette  parole  de  l'Exode  :  «  Ils  sont  doués  d'un 
grand  talent  pour  faire  tout  ouvrage  de  ciseleur,  de  tisserand  et  de 
brodeur.  »  Il  est  à  remarquer  que  tous  les  peuples  qui,  hormis  l'archi- 
tecture, n'ont  point  d'art,  les  Chinois,  les  Japonais,  les  Indiens,  les 
Turcs,  les  Arabes,  ont  élevé  l'industrie  jusqu'à  l'art.  Les  objets  les 
plus  communs,  les  plus  usuels,  ne  sont  jamais  dénués  de  quelque 
joli  ornement.  On  brode  les  babouches  de  cuir,  on  cisèle  les  man- 
ches de  couteaux,  on  incruste  les  crosses  de  fusils,  on  damasquine 
les  métaux,  on  marquette  le  bois,  on  modèle  les  poteries  en  formes 
gracieuses,  on  soutache  les  vestes,  on  emploie  les  couleurs  les  plus 


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l'exposition   CXaYERSELLE.  381 

vives  et  les  plus  gaies  pour  la  teinture  des  tissus.  Dans  tout  T Orient, 
de  Tanger  à  Yokohama,  on  ne  trouverait  pas  un  seul  objet  aussi 
vulgairement  simple,  aussi  platement  laid  qu'une  de  nos  grossières 
assiettes  de  faïence  blanche,  qu'une  cuiller  de  fer  battu,  ou  qu'une 
chaise  de  paille. 

Admirables  chez  les  Indiens,  les  Chinois  et  les  Japonais,  la  dis- 
position et  la  variété  du  décor  étonnent  plus  encore  chez  les  Arabes 
et  chez  les  Turcs.  Privées  par  la  loi  religieuse  de  la  représentation  de 
la  figure  humaine  et  empruntant  rarement  leurs  formes  aux  plantes 
et  aux  animaux,  les  races  d'Islam  ont  créé  une  ornementation  pour 
ainsi  dire  toute  abstraite  et  toute  imaginaire.  Il  est  surprenant  que 
par  la  seule  combinaison  des  figures  géométriques,  triangles,  rec- 
tangles, losanges,  arcs,  spirales,  et  par  le  seul  entrelacement  des 
arabesques,  des  volutes,  des  rinceaux,  des  nœuds  de  cordelettes,  des 
rosaces  en  trèfle,  des  imbrications  en  écailles  et  des  lettres  en  ca- 
ractères coufiques,  l'art  arabe  ait  fondé  un  style  décoratif  qui  a  au- 
tant d'eifet,  de  grâce  et  de  variété  que  celui  des  Asiatiques  et  des 
Européens,  inspiré  par  toutes  les  merveilles  de  la  création. 


IV. 


Du  Maroc  en  Russie,  la  distance  est  longue;  d'un  okkel  arabe  à 
une  izba  moscovite,  la  différence  est  marquée.  Et  cependant  la  Rus- 
sie touche  aux  pays  de  l'Islam  par  son  vaste  empire,  où  le  soleil  se 
couche  à  l'occident  tandis  qu'il  se  lève  à  l'orient,  par  ses  peuplades 
mahométanes,  circassiennes  et  kirghises,  par  ses  aspirations  terri- 
toriales, par  le  caractère  oriental  que  lui  ont  imprimé  ses  con- 
quêtes à  l'ouest  et  au  sud  et  ses  relations  avec  la  Byzance  des 
empereurs  grecs.  Bien  que  la  Russie  se  soit  assimilé  complètement 
la  civilisation  occidentale,  elle  a  conservé  un  goût  de  luxe  et  de  sur- 
charge ornementale  demi-barbare  qui  se  trahit  dans  plus  d'une 
branche  de  son  art  et  de  son  industrie.  Voyez  la  façade  qui  donne 
accès  à  son  exposition.  Ce  n'est  qu'une  construction  de  bois;  mais 
qu'elle  est  loin  de  la  simplicité  naïve  d'un  chalet  suisse!  Dans 
cet  édifice,  qui  reproduit  l'architecture  d'un  château  seigneurial  du 
temps  d'Ivan  le  Terrible,  combinée  avec  celle  d'un  escalier  du 
Kremlin,  le  sapin  prend  toutes  les  formes  et  toutes  les  figures  de  la 
pierre,  du  marbre  et  de  l'étain.  Il  s'évide  en  flèche,  il  s'arrondit  en 
dôme,  il  se  découpe  en  galeries  trilobées,  il  se  fenestre  en  ogive 
ou  en  fer  à  cheval ,  il  se  bariole  de  vert  tendre,  de  rose,  de  rouge 
et  de  bleu.  C'est  une  confusion  extravagante  de  kiosques  aigus,  de 
galeries  à  jour,  de  mâchicoulis  en  ressaut,  d'escaliers  suspendus, 


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382  B£YUC  DES   DEUX  MÛKDES. 

de  balcons  qui  surplcoKibeat^  de  clochetons  élancés  et  de  coupoles 
bulbeuses. 

Ces  bijoux  semés  de  perles»  d'émeraudes  et  de  rubis  cabochons^ 
ces  chasubles  et  ces  étoles  de  pope  tissées  d'or,  bossuées  d'oroemens 
en  relief,  ces  gigantesques  vases  de  malachite  et  de  lapi^lazuli, 
ces  belles  orfèvreries  niellées  de  platine,  ces  icônes  d'argent  dé- 
coupé, ces  vases  de  vermeil  couverts  d'émaux  byzantins,  ces  harna- 
chemens  de  cuir  rouge  à  Todei^r  pénétraate,  ramages  de  fils  de  soie 
et  d'incrustations  de  couleur,  ces  toques  de  velours  et  ces  blouses 
de  soie  rose  et  bleue,  n'accusent  pas  moins  le  caractère  de  somptuo- 
sité effrénée  et  d'outrance  dans  l'ornement  des  races  orientales. 
Mais  sa  fidélité  à  ses  traditions  nationales  n'empêche  pas  la  Russie  de 
prendre  des  eocemples  et  des  modèles  dans  l'industrie  européenne. 
Voici,  pour  en  témoigner,  un  joli  mobilier  Louis  XV,  où  le  bois 
doré  encadre  le  damas  de  soie,  des  bahuts  de  chêne  sculpté,  du 
style  de  la  renaissance,  des  tables,  des  guéridons,  des  pendules  de 
malachite,  montés  en  bronze  doré,  de  superbes  poêles  de  faïence, 
des  essais  de  porcelaines  peintes  et  de  tapisseries  et  d'admirables 
moulages  d'un  seul  jet,  d'après  le  modèle  vivant,  qui  font  Téton- 
nement  de  tous  les  artistes.  Quoique  l'exposition  russe  soit  moins 
vaste,  moins  riche  et  moins  variée  qu'en  1867,  qu'on  n'y  trouve 
pas  une  merveille  analogue  à  la  grande  mosaïque  de  l'établis- 
sement impérial  de  Saint-Pétersbourg,  la  Russie  y  apparaît  digne 
d'elle-même,  surtout  si  on  songe  que  depuis  deux  ans  la  Russie  a 
eu  bien  d'autres  batailles  à  gagner  que  les  batailles  pacifiques  de 
l'industrie  internationale. 

Gomme  la  Russie,  la  Grèce  est  un  dieu  Janus  dont  une  face  re* 
garde  le  passé  et  l'autre  l'avenir.  Comme  le  colosse  moscovite,  la 
statue  de  la  Grèce  a  un  pied  en  Orient  et  un  pied  en  Occident.  La 
Grèce  appartient  à  l'Occident  par  son  génie,  qui  dans  les  lettres, 
les  arts,  la  politique  et  les  institutions  sociales  a  fait  la  civilisation 
de  l'Europe,  par  son  esprit  de  liberté,  par  ses  tendances  et  par  ses 
progrès.  Elle  appartient  à  l'Orient  par  son  climat,  par  son  soleil  et 
par  les  souvenirs  de  la  domination  turque  que,  non  sans  hardies  ré- 
voltes, les  Grecs  ont  subie  plus  de  trois  siècles.  Cette  double  in- 
fluence est  visible  à  l'exposition  grecque.  A  côté  de  machines  pour 
bateaux  à  vapeur,  d'instrumens  agricoles  perfectionnés,  de  mo- 
dèles de  navires,  d'instrumens  de  chirurgie,  de  fauteuils  et  de  ca- 
napés de  bois  sculptés  recouverts  de  soie  brochée^  de  taiJes  de 
mosaïque,  de  bronzes  d'art,  de  céramiques,  de  tableaux  religieux 
curieusement  fouillés  dans  le  bois,  de  bracelets  et  de  colliers  oraés 
de  médailles  antiques  serties  en  or,  de  livres,  cai'tea,  plans  et  autres 
spécimens  du  musée  pédagogique,  il  y  a  des  étoffes,  des  armes,  des 


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I 


L'eIPOSITION   0MIYER9ELLB  S83 

bijoux  qui  trahissent  l'Orient  par  leur  luxe  et  par  leur  grâce.  Dans 
le  plus  harmonieux  désordre  se  groupent  les  fusils  et  les  carabines 
à  silex  couverts  de  nielles  d'argent  depuis  la  crosse  jusqu'à  l'ex- 
trémité du  canon,  les  pistolets  à  crosses  d'ébène  ornées  de  plaques 
d'ivoire  et  de  nacre,  les  sabres,  les  yatagans  et  les  poignards 
aux  lames  damasquinées,  aux  fourreaux  d*argem,  de  veloure  et  de 
maroquin,  les  broches,  les  bracelets  et  les  pendans  d'oreilles  fili- 
granes. Les  riches  casaques  de  velours  vert,  rouge  et  violet,  sou- 
tacbées  d'or,  touchent  les  tulles  légers,  semblables  à  la  toile  d'A- 
rachné;  les  écharpes  de  soie  cramoisie  serpentent  sur  les  mou- 
choirs et  les  taktikos  rayés  de  mille  nuances;  les  dentelles  et  les 
broderies  d'or  servent  de  transparens  aux  foulards  zébrés  de 
pourpre,  aux  fichus  étoiles  de  paillettes,  aux  serviettes  de  soie  fran- 
gées d'argent,  aux  ceintures  où  s'épanouissent  des  fleurs  brillantes 
et  aux  chemisettes  arborant  toutes  les  couleurs  du  prisme  et  tout 
leurs  composés;  les  tissus  de  soie,  le  barëge,  la  moire,  le  satin, 
prennent  un  éclat  intense  mis  en  opposition  avec  les  tissus  mats 
de  laine  et  de  coton. 

La  Grèce,  qui  a  la  religion  de  son  passé  parce  qu'elle  sait  qu'elle 
en  est  digne ,  a  construit  une  petite  maison  athénienne  du  plus 
pur  style  du  iv®  siècle.  Ce  charmant  édicule,  qui  a  à  peu  près  les 
proportions  du  temple  de  la  Victoire  aptère  sur  l'Acropole,  se  com- 
pose d'un  étage  en  surplomb  soutenu  par  deux  colonnes  ioniques. 
A  gauche  s'ouvre  une  porte  dont  les  pieds-droits  montent  avec  une 
inclinaison  légèrement  pyramidale.  L'entablement  est  décoré  d'an- 
téfixes  en  palmettes  et  de  gargouilles  en  gueules  de  lions.  Dans  les 
cannelures  des  colonnes,  sur  les  volutes  des  chapiteaux,  aux  lin- 
teaux des  fenêtres,  aux  moulures  des  architraves  et  des  cymaises, 
se  détachent  en  bleu,  en  rouge,  en  vert  et  en  or,  les  acanthines  et 
les  rais-de-cœur,  les  perles  et  les  oves.  En  avant  de  cette  maison 
antique,  qui  par  ses  petites  dimensions  fait  penser  à  celle  de  So- 
crate.  s'élève  un  autel  quadrangulaire  supportant  un  buste  de 
Minerve.  Les  Grecs  ont  été  bien  inspirés  en  plaçant  leur  exposition 
sous  l'invocation  de  la  grande  divinité  de  leurs  aïeux,  déesse  du 
travail,  —  mille  dea  operum^  —  et  protectrice  des  vaillantes  cités. 

HlNtY    HOUSâATB* 


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L'EMPIRE  DES  TSARS 

ET  LES  RUSSES 


VI. 

LE  SELF-OOVEBNHENT   EN   RUSSIE. 


I. 

LES    lÊTATS     PROVINCIAUX    ET    LE    RÉGIMB     RBPRÉSBRTATIF 
DANS     l'administration     LOCALE    (1). 


Dans  ce  monde  plein  de  contradictions,  au  milieu  d'une  société 
si  rompue  aux  inconséquences,  rien  n'est  plus  durement  reproché 
stux  gouvernemens  comme  aux  individus  que  l'inconséquence  et 
les  contradictions.  Les  adversaires  les  plus  décidés  de  la  Russie 
lui  eussent  beaucoup  pardonné  si,  dans  sa  politique  orientale,  la 
Russie  avait  toujours  paru  d'accord  avec  elle-même.  «  De  (juel 
droit,  disait-on,  l'empire  autocratique  ose-t-il  s'arroger  le  glorieux 
rôle  d'émancipateur?  A  quel  titre  les  ministres  du  tsar  peuvent-ils 
exiger  pour  les  Slaves  chrétiens,  sujets  de  la  Porte,  ce  qu'ils  n'ont 
garde  d'accorder  aux  sujets  slaves  et  chrétiens  de  la  Russie  ?  Faut-i 
donc  dire  vérité  en-deçà  du  Pruth  et  erreur  au-delà  ?  Est-ce  aux  Co- 
saques d'apporter  aux  Bulgares  les  droits  qu'ils  ne  possèdent  pas 

(1)  Voyez  la  Revue  du  !•'  avril,  du  15  mai,  du  !•'  août,  du  15  novembre,  du  15  dé- 
cembre 1876,  du  !•'  janvier,  du  15  juin,  du  1»  août  et  du  15  décembre  1877. 


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LA   RUSSIE   ET   LES   RUSSES,  385 

eux-mêmes,  ou  la  liberté  et  l'autonomie  politiques  doivent-elles  être, 
aux  mains  d'un  état  absolutiste,  un  article  d'exportation  et  l'objet 
de  transactions  aussi  lucratives  qu'immorales?  »  L'administration 
intérieure  de  la  Russie  a  ainsi  singulièrement  desservi  sa  diplo- 
matie,  l'une  a  tué  l'autorité  de  l'autre.  La  Vistule  a  fait  tort  au 
Danube,  et  la  Pologne  a  démenti  la  Bulgarie.  Toutes  les  inspirations  ' 
du  gouvernement  de  Saint-Pétersbourg  sont  devenues  suspectes, 
son  libéralisnoe  diplomatique  a  été  regardé  comme  un  masque,  et    \ 
le  généreux  et  sincère  enthousiasme  de  la  nation  russe  en  faveur   j 
de  ses  frères  du  Balkan  a  fait  à  la  plupart  des  spectateurs  l'effet 
d'une  menteuse  et  hypocrite  comédie  (1). 

L'Europe  s'est  peut-être  trop  étonnée,  trop  scandalisée,  du  con- 
traste entre  les  paroles  et  les  actes,  entre  les  maximes  et  les  procé- 
dés d'un  gouvernement  dont  l'étranger  ne  mesure  pas  assez  les 
difficultés.  L'Europe  a  vu  de  la  fipurberie,  a  vu  du  cynisme,  là  où 
en  réalité  il  y  avait  plus  de  naïveté  et  d'impuissance  que  de  mau-  | 
vaise  foi.  La  Russie,  de  son  côté,  n'a  été  ni  assez  habile  ni  assez 
hardie  pour  effacer  oii  atténuer  à  temps  chez  elle  les  marques  ap- 
parentes de  son  inconséquence.  Au  lieu  d'enlever  à  ses  adversaires 
du  dehors  les  armes  que  leur  fournissait  telle  ou  telle  des  pro- 
vinces soumises  au  sceptre  du  tsar,  au  lieu  de  s'attacher  par 
quelques  mesures  de  réparation  à  mériter  les  sympathies  de  tous, 
la  Russie  s'est  plainte  de  l'injustice  et  des  préjugés  de  l'Occident, 
sans  s'apercevoir  qu'elle-même  avait  la  première  encouragé  ces  in- 
justices et  ces  préventions. 

Tandis  que,  attentive  aux  défauts  du  régime  russe,  l'opinion  eu-  ; 
ropéenne  en  devenait  parfois  indulgente  à  l'excès  pour  les  vices  du 
régime  ottoman,  les  Russes,  les  regards  fixés  au-delà  du  Danube, 
s'étonnaient  et  se  scandalisaient  à  leur  tour  des  tiédeurs  ou  des  an- 
tipathies de  l'Occident.  Ils  s'indignaient  d'entendre  si  souvent  rap- 
procher et  confondre  dans  un  même  dédain  l'empire,  encore  jeune 
et  comme  adolescent,  de  Pierre  le  Grand  et  de  Catherine  et  l'empûre 
vieilli  d'Abdul-Medjid  et  d'Abdul-Azis,  d'entendre  comparer,  et  non 
toujours  à  leur  avantage,  l'ordre  régulier  de  la  Russie,  de  son  ad- 
ministration, de  sa  justice,  de  ses  finances,  au  désordre  permanent 
d'un  état  en  banqueroute  et  d'une  monarchie  orientale  en  déca- 
dence. «  Eh  quoi  1  disaient  les  Russes,  peut-on  sans  ignorance  ou 
sans  mauvaise  foi  préférer  la  Sublime-Porte  et  le  sérail  à  la  cour  du 
Palais-d'Hiver,  les  héritiers  de  Mahmoud  à  ceux  de  Catherine  II,  les 
pachas  au  fez  rouge  à  nos  gouverneurs,  dont  l'esprit  et  la  culture 
sont  aussi  européens  que  l'uniforme?  Peut-on  sans  moquerie  mettre 

(1)  Voyez  à  ce  sujet,  dans  la  Revue  du  15  fémer  1876,  Tétude  ayant  pour  titre  : 
la  Liberté  en  Russie. 

To«K  xxTiii.  —  1878.  25 

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386  REVUE   DES   DEUX  M0NDE8. 

en  parallèle  nos  jurisconsultes  et  notre  jury  atee  les  mollahs  et 
les  cadis  turcs,  nos  métropolites  et  notre  cl^gé  chrétien  avec  les 
ulémas  et  les  derviches  musulmans,  nos  universités  et  nos  étudians 
avec  les  mekubs  et  les  softas  de  Stamboul,  nos  soldats  et  nos  Co- 
saques avec  les  rédlGs  et  les  badii-bozouks  qui  massacrent  les  prir> 

*  sonniers  et  coupent  en  morceaux  les  blessés  7  » 

Dans  tout  rapprochement  de  ce  genre,  il  entre  en  effet  beau- 
coup d'ignorance  et  encore  plus  de  parti  pris  et  de  paradoxe.  Entre 
deux  pays  aussi  difiërens,  de  semblables  comparaisons  ne  sau- 
raient rien  prouver.  Il  serait  injuste  pour  l'un  comme  pour  l'autre 
de  prétendre  leur  appliquer  la  même  mesure.  Si  l'on  s'obstine  à 
les  mettre  tous  deux  en  parallèle ,  Ton  ne  peut  contester  que  le 
^  plus  capable  de  civilisation  et  le  plus  capable  de  liberté  soit  celui 
des  deux  états  qui  par  les  or^ines,  par  l'histoire,  par  la  religion, 
par  les  lettres  et  les  sciences,, par  tous  les  élémens  de  la  cul- 
ture en  un  mot,  se  rapproche  le  plus  des  pays  où  la  civilisation 
et  la  liberté  ont  le  moim  de  peine  à  fleurir.  Malgré  sa  puissante 
individualité,  mai^é  d'anciennes  et  nombreuses  divergences,  la 
Russie  est  itoç  semblable  à  l'Europe  ocddeatale,  trop  européenne, 

)  pour  que  tôt  ou  tard  elle  ne  soit  pas  mtièremoit  gagnée  à  l'esprit 
libéral  de  l'Europe  mod^ne;  mais  chez  elle  la  liberté  politique, 
déjà  si  difficile  à  asseoir  en  d'autres  grands  états,  rencontre  dans 
l'étendue  et  dans  la  structure  intérieure  de  l'empire,  dans  les  tradi- 
tions du  gouvernement,  dans  la  centralisation  administrative,  dans 
l'ignorance  populaire  enfin,  de  multiples  et  singuliers  obstacles.  En 
Russie  plus  qu'ailleurs,  la  liberté  ne  saurait  être  que  la  dernière  et 
plus  laborieuse  conquête  d'un  âge  de  rénovation. 

Le  self^govemment^  l'autonomie,  qu'elle  revendique  pour  ses 
protégés  du  Balkan,  la  Russie  ne  les  leur  peut  procurer  qu'en  les 
laissant  en  ddiors  des  états  du  tsar,  car  sur  son  vaste  territoire  il 
n'y  a  place  encore  m  pour  la  liberté  du  dtoyen,  ni  pour  l'autono- 
mie de  la  tribu  ou  de  la  nationalité.  Ces  biens  qu'elle  prétend  ap- 
porter à  autrui,  il  lui  est  malaisé  de  s'en  emparer  pour  elle-même. 
Dans  cette  noble  carrière  de  la  liberté,  la  Russie  est  destinée  à  se 
voir  devancer  par  des  états  qu'assurément  l'on  ne  saurait  mettre  au* 
^  dessus  d'elle,  par  ces  petits  peuples  d'Orient  que  l'on  s'est  trop  ha- 
bitué à  regarder  comme  ses  auxiliaires  ou  ses  vassaux.  La  plupart 
de  ces  minces  états,  nés  d'hier  et  encore  enfans,  Roumanie,  Grèce, 
Serbie,  ont  dépassé  leur  orgueilleuse  patronne  dans  la  liberté  po- 
litique, et  cela  non  qu'Us  fussent  plus  civilisés  ou  mieux  doués, 
mais  parce  qu'ils  étaient  plus  compactes,  plus  homogènes,  parce 
qu'ils  étaient  plus  petits  et  que  pour  eux  la  voie  était  semée  de 
moins  de  périls,  ou  les  chutes  moins  dangereuses.  Sur  cette  route. 


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LA  BBS5IE   ET  LES  RUSSES.  387 

la  Russie^  devra  s'estûner  heureuse  si  elfe  n'est  pas  encore  distancée 
par  ces  Bulgares,  sans,  lois,  saos  traditions,  sans  organisation  ni  jie 
nationale,  par  ce:  peuple  encore  embryannaire  qu'elle  prétend  ini- 
tier à  la  vie  civile. 

La  Russie  est  ainsi  faite  qu'il  lui  est  plus  facile  d'ouvrir,  aux 
autres  les  portes  de  la  liberté  que  d'en  frarôfair  elte-^nérae  le  seuil. 
Faut-il  le  regretter?  Oui,  certes,  pour  la  civilisatio»,  pour  le  pro- 
grès de  l'Europe  et  de  l'Asie;  maïs,  si  quelqu'un  aie  dsroit  de  le 
déplorer,  ce  ne  sont  pas  ceux  qui,  aux  bords  de  la  Tamise,  du  Da- 
nube ou  de  la  Seine,  redcmtent  l'excessive  expansion  et  le  trop  grand 
rayonnement  de  la  puissance  russe.  Avec  son  immense  territoire,  avec 
la  grandeur  et  la  fécondité  de  sa  population,  avec  tous  ses  moyens 
d'influence  sur  les  petits  peuples  d'Orient  qui  lui  sont  rattachés 
par  l'origiDe^  la  religion^  la  langue  oo  les  mœurs,  la  Russie  est  privée 
du  plus  noble  ascendant  qui  puisse  subjuguer  ou  charmer  les  peuples 
modernes.  Elle  n'apointde  modèle  politique,  point  de  libres  institu- 
tions à  présenter  à  l'admiration  ou  à  l'imitation  de  ses  protégés;  elle 
ne  peut  les  soumettre  à  la  plus  dangereuse  des  fascinations,  à  la  plus 
^chanleresse  des  séductirais,  celle  des  institutions  el  de  la  liberté. 
A  ce  grand  empÎTOt  il  manque  l'aimant  aiujourd'hfui  te  plus  ptiissant, 
l'aimant  qui  en  1860,  par  exemple,  attirait  soudainement  au  Pié- 
mont de  Victor-Emmanuel  tous  les  petits  états  italiens.  Aussi  la 
Russie  est-elle  loin  d'exercer  sur  les  chrétiens,  sur  les  Slaves  même 
d'Orient,  l'espèce  d'attraction  magnétique  qu'on  lui  prête  parfois. 
La  Russie  a  les  sympathies  des  Slaves  du  Ralkan,  et  elle  y  a  droit 
par  ses  efforts  et  ses  sacrifices  en  leur,faveur  ;  mais  ces  sympathies 
des  Bulgares,  des  Serbes,  des  Monténégrins  ne  lui  sont  acquises 
qu'autant  qu'ils  voient  en  elle  un  rempart  contre  une  domination 
détestée  et  le  seul  espoir  ou  la  seule  garantie  de  leur  indépen- 
dance (1). 

De  ce  qu'elle  ne  peut  offrir  à  ses  clîens  du  Balkan  les  séduc- 
tions du  self-govemment  et  le  modèle  des  libertés  civiles,  s'ensuit-il 
que  la  Russie  y  ait  renoncé  pour  elle-même,  qu'elle  s*en  recon- 
naisse incapable,  qu'elle  n'ait  rien  fait  pour  s'en  rendre  digne? 
Non,  certes,  toute  son  histoire,  depuis  Pierre  le  Grand  et  Cathe- 
rine II,  tout  le  règne  actuel  surtout,  a  été  une  lente  et  conscien- 
cieuse préparation  à  des  destinées  nouvelles  que  tous  pressentent, 
sans  que  personne  encore  en  puisse  marquer  l'heure.  La  Russie 
n'a  pas  de  libertés  politiques.  Le  tsar  n'a  point,  comme  îe  sultan, 
octroyé  un  beau  jour  à  ses  sujets  un  parlement  et  une  constitution 

(T)  Voyez,  dans  la  Bw!»  du  i5  ûorcmbre  1876,  Tétude  sur  Us  Réformes  de  la 
Twr^mie,  ta  poUtiqit^  mssê  €t  k  panslamsmê. 


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388  ^YUE  DES   DEUX  MONDES. 

à  l'occidentale.  On  ne  saurait  beaucoup  le  regretter,  car  ces  sa- 
vantes machines,  importées  toutes  faites  d'Angleterre  ou  d'Amé- 
rique, sont  moins  utiles  que  dangereuses  là  où  le  terrain  n'est  pas 
aplani  pour  elles  et  où  les  ouvriers  ne  sont  pas  dressés  à  les  manier. 
La  Russie  n'a  ni  parlement  ni  ministère  responsables,  mais  elle  a 
reçu  de  son  souverain  ce  qui  seul  peut  la  préparer  à  un  parlement 
et  rendre  efficace  une  constitution,  des  tribunaux  réguliers  et  des 
libertés  provinciales  et  municipales. 

C'est  ce  self-govemment  local  que  nous  voudrions  étudier  au- 
jourd'hui dans  les  assemblées  qui  en  sont  le  principal  organe.  L'on 
donne  parfois  en  Europe  une  importance  outrée  aux  manifestations 
irrégulières  de  l'esprit  russe,  aux  sociétés  secrètes,  aux  conjura- 
tions d'école,  aux  conspirations  de  jeunes  gens  et  de  jeunes  filles. 
L'avenir  politique  de  la  Russie  n'est  pas  là  :  il  est  moins  dans  cette 
présomptueuse  agitation  révolutionnaire  qui  ne  remue  pas  le  fond 
du  peuple  que  dans  les  assemblées  régulièrement  élues  où  déjà 
sont  représentées  toutes  les  classes  de  la  société  russe  et  où  les 
hommes  les  plus  éclairés  des  difiérentes  provinces  s'initient  modes- 
tement aux  affaires  publiques.  Si  humbles  que  nous  semblent  des 
institutions  représentatives  encore  bornées  aux  intérêts  locaux,  la 
plupart  des  peuples  du  continent  ont  fait  trop  de  chutes  sur  l'âpre 
chemin  de  la  liberté  pour  avoir  le  droit  de  se  montrer  dédaigneux 
des  timides  commencemens  d' autrui. 


L 

La  guerre  de  Crimée  avait  aux  yeux  de  la  Russie,  comme  aux 
yeux  de  l'Europe,  découvert  les  vices  de  l'administratien  impé- 
riale. A  l'avènement  de  l'empereur  Alexandre  II,  il  était  devenu 
manifeste  pour  tous  qu'aucune  réforme  administrative  n'était  pos- 
sible sans  le  secours  et  l'intervention  des  populations  qui  avaient 
si  longtemps  souffert  de  l'omnipotence  des  fonctionnaires.  Le  ré- 
gime de  l'empereur  Nicolas  avait  assez  montré  que  toutes  les  re- 
cettes des  empiriques,  toutes  les  panacées  autoritaires  du  tchinov^ 
nisme  et  de  la  police,  étaient  hors  d'état  de  guérir  le  mal  invétéré 
de  la  corruption  bureaucratique.  Le  gouvernement  dut  se  décider 
à  recourir  au  remède  le  plus  simple,  et  pour  les  vieux  tchinovniks 
le  plus  dangereux,  au  remède  de  la  décentralisation  et  de  la  liberté. 
Reconnaissant  son  impuissance  à  tout  mener,  à  tout  décider,  à  tout 
contrôler  des  bords  de  la  Neva,  le  gouvernement  impérial  voulut 
se  décharger  sur  ses  sujets,  si  longtemps  administrés  d'en  haut,  du 
soin  des  afiaîres  locales.  Les  provinces  et  les  villes,  remises  en  pos- 


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LA  BUSSIE  ET  LES   BUSSES.  389 

session  du  droit  de  s'administrer  elles-mêmes,  ont  obtenu  une  re- 
présentation provinciale  et  municipale.  Le  régime  représentatif  s'est 
ainsi  introduit  dans  l'empire  autocratique  :  s'il  est  aujourd'hui  borné 
aux  intérêts  locaux,  ii  s'étendra  un  jour,  avant  la  fin  du  siècle  peut- 
être,  aux  intérêts  généraux  de  l'empire.  Une  nouvelle  guerre  eût  pu 
hâter  ce  dénoûment.  Quel  que  soit  le  développement  des  libertés 
publiques  en  Russie,  les  franchises  nouvdlement  accordées  aux 
provinces  et  aux  villes  en  seront  le  point  de  départ;  les  formes  ao- 
tuelies  du  self-govemmmt  local  pourront  même  servir  de  type  ou 
de  modèle  aux  libertés  politiques.  C'est  dire  assez  l'intérêt  de  cette 
expérimentation  du  régime  représentatif  sur  un  sol  aussi  neuf. 

L'empereur  Alexandre  II  n'est  pas  le  premier  qui  ait  voulu 
donner  à  la  nation,  aux  villes  et  aux  provinces,  une  part  dans  l'ad- 
ministration. Les  inconvéniens  de  la  centralisation  étaient  depuis 
longtemps  ressentis;  depuis  longtemps  le  gouvernement  impérial 
avait  réclamé  pour  ses  fonctionnaires  le  concours  et  le  contrôle  des 
administrés.  Dès  avant  la  révolution  française,  la  grande  Catherine 
avait  prétendu  associer  les  populations  à  la  gestion  de  leurs  propres 
affaires.  Chez  aucun  des  peuples  du  continent,  les  droits  des  habi- 
tans  vis-à-vis  des  fonctionnaires  n'étaient  plus  étendus  et  mieux 
établis  en  droit,  chez  aucun  ils  n'étaient  plus  restreints  et  moins 
reconnus  dans  la  pratique. 

L'omnipotence  du  tchtnovnismej  institué  par  Pierre  le  Grand,  avait 
des  défauts  trop  manifestes  pour  échapper  aux  yeux  de  la  femme 
qui  corrigeait  son  œuvre  en  la  continuant.  Soit  pour  limiter  le  règne 
id)soIu  de  la  bureaucratie,  soit  pour  complaire  à  l'esprit  libéral  de 
son  siècle,  Catherine  II  attribua  aux  deux  classes  qu'elle  venait 
d'organiser  en  corporation,  à  la  noblesse  dans  les  campagnes,  à  la 
bourgeoisie  et  aux  marchands  dans  les  villes,  un  rôle  considérable 
dans  l'administration  aussi  bien  que  dans  la  justice  locale  (1).  L'ou- 
kase de  1785  est,  dans  ses  principaux  traits,  demeuré  en  vigueur 
jusqu'en  1864.  C'était  à  la  noblesse,  au  dvorianstw^  que  la  tsarine 
avait  concédé  les  droits  les  plus  importaos.  Ce  n'était  pas  là  une 
faveur  due  à  des  préjugés  aristocratiques.  Dans  la  Russie^du  ser- 
vage, la  noblesse  était  la  seule  classe  civilisée,  la  seule  européenne, 
presque  la  seule  classe  d'hommes  libres.  Pour  l'investir  de  telles 
prérogatives,  Catherine  avait  essayé  de  la  constituer  sur  le  mo- 
dèle des  noblesses  de  l'Occident.  Les  droits  ainsi  concédés  aux 
gentilshommes  de  province  étaient  considérables,  énormes  même. 
Si  le  dvoriamtvo  eût  tenu  de  son  origine  quelque  force,  quelque 
autorité  propre,  jamais  l'autocratie  ne  se  fût  ainsi  dépouillée  à  son 


(1)  Voyez  à  cet  égard  la  Revu»  du  !•»  avril  1876. 


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390  RETUB   DES   BEUX   MONDES. 

profit  (1).  Ces  prérogatrves  étaieot  de  deux  sortes  :  les  principaux 
fonctionnaires  et  jug«s  locaux  étaient  à  la  nomination  de  la  no- 
blesse, et  si  les  gouyemeurs  de  prorince  n'étaient  pas  désignés  par 
elle,  ils  étaient  placés  sous  son  contrôle.  Administratîon  proprement 
dite,  justice,  police,  finances,  tout  ce  qui  toudntit  les  intérêts  du 
district  ou  de  la  province  était  par  la  loi  fivré  à  l'ingérence  de  la 
noblesse  (2).  C'était  à  elle  de  surveiller  les  actes  des  représentans 
du  pouvoir,  à  elle  de  vérifier  remploi  des  revenus  de  la  province; 
tous  les  fonctionnaires  semblaient  plus  ou  moins  daas  sadépendajice, 
elle  nommait  les  uns,  elle  contrôlait  les  autres.  Les  baÛtudes  de 
concussion  et  l'apathie  intellectuelle  des  campagnes,  le  manque  de 
cohésion  et  le  manque  d'esprit  puWic  de  la  classe  investie  de  telles 
prérogatives,  expliquent  seuls  comment  la  noblesse  russe  a  pu 
demeurer  trois  quarts  de  siècle  en  possession  de  pareils  droits  sans 
aucun  profit  pour  elle-même  et  pour  le  pays ,  sans  aucun  dommage 
pour  la  bureaucratie  et  la  centralisation. 

Ces  droits  si  étendus,  la  noblesse  ne  les  exerçait  guère  que  pour 
la  forme  ;  elle  nommait  les  ispravniks^  eHe  Boaunait  les  juges  lo- 
caux; mais  elle  ne  gardait  aucune  autorité  sur  ses  élus^  qui  res- 
taient les  employés  de  l'état  et  non  les  siens.  Grâce  à  la  débiUté 
native  de  la  classe  qui  en  était  chargée,  la  faculté  de  contrôle,  in- 
scrite dans  la  législation  depuis  Catherine  11^  était  demeurée  une 
pure  fiction;  personne,  fonctionnaire  ou  administré,  ne  se  fui  avKé 
de  la  prendre  au  sérieux.  La  noblesse  se  réunissait  en  assemblée 
périodique  et  solennelle;  elle  élisait  son  bureau,  elle  choisissait  des 
commissions  pour  recevoir  les  comptes  du  gouverneur,  mais  elle 
ne  faisait  entendre  ni  un  mot  de  blâme,  ni  une  parole  d'indiscrète 
curiosité;  elle  accomplissait  avec  savoir-vivre  une  sorte  do  forma- 
lité officielle,  pour  se  séparer  après  des  réceptions  plus  ou  moins 
brillantes  et  des  dîners  plus  ou  moins  nombreux,  sans  que  ses 
séances  aient  inquiété  ou  rassuré  personne. 

C'était  dans  des  assemblées  réunies  tous  les  trois  ans  qwe  la  no- 
blesse de  chaque  gouvernement  exerçait  les  importantes  et  illusoires 
prérogatives  qu'elle  tenait  de  la  sagesse  de  Catherine  U  et  du  bon 
plaisir  des  successeurs  de  Catherine,  Ces  assemblées  de  la  noblesse 
existent  toujours  et  continuent  à  tenir  des  sessions  régulières,  bien 

(1)  Voyez  notro  étade  lur  la  Noblesse  russe  dans  la  Revue  du  15  mai  1876. 

(2)  La  noblesse  russe  nommait  ainsi  Vispravnik  ou  chef  de  police  du  district,  le 
président  et  deux  assesseurs  des  tribunaux  criminels  ©t  cirils,  Tinspecteur  des  maga- 
sins de  blé,  le  curateur  des  dtabliMemem  dliMtniction^  elc.  Ces  nomiaatipiift  daFawnt^ 
il  est  vrai^  être  cooftrméM,  les  «net.  par  le  aouveraio,  les  autres  par  le  gouTcroeur  de 
la  province.  Sur  ces  anciennes  prérogatives  de  la  noblesse,  le  lecteur  français  peut 
consulter  Schédo-Ferroti  (baron  Firks),  Études  sur  Vavenir  de  la  Russie  :  la  Noblesse, 
et  aussi  Schniuler,  VEmpire  des  tsars,  t,  HI. 


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LA   RUSSIE   ET  LES   RUSSES.  391 

que  les  nouvelles  instiUitians  provinciales  en  aient  singulièrement 
réduit  le  rôle  et  la  compétence  au  profit  d'assemblées  communes  à 
toutes  les  classes.  Pour  être  membre  des  assemblées  de  la  noblese, 
il  ne  suffit  pas  d'être  noble,  il  faut  en  outre ,  aujourd'bui  comme 
avant  l'émancipation,  une  douMe  qualité  :  être  propriétaire  dans  le 
district  ou  le  gouvernement,  et  avoir  un  rang,  un  tchine  civil  ou 
militaire,  ou,  ce  qui  compte  pour  le  tchine^  un  grade  universi- 
taire (1).  Dans  ces*  assises  de  la  noblesse  russe  devaient  ainsi  se 
retrouver  les  deux  traits  historiques,  les  deux  faces  opposées  du 
dcorianine  russe,  à  la  fois  fonctionnaire  et  propriétaire.  Il  y  a  pour 
les  réunions  de  la  noblesse  un  cens  électoral  fondé  naguère  sur 
le  nombre  de  serfs,  et  aujourd'hui  sur  la  valeur  de  la  propriété  ; 
mais  ce  cens,  destiné  à  relever  le  seuil  de  ces  assemblées,  était  sin- 
gulièrement abaissé  en  faveur  des  tchinovniks  et  des  hauts  fonc- 
tionnaires. En  outre,  les  assemblées  de  la  noblesse  n'avaient  pas  le 
droit  de  s'enquérir  de  la  moralité  des  hommes  qui  entraient  dans 
leur  sein.  Les  employés  concussionnaires  siégeaient  ainsi  au  milieu 
des  témoins  et  parfois  des  victimes  de  leurs  prévarications.  De  tels 
spectacles  n'étaient  pas  faits  pour  relever  la  dignité  du  premier 
ordi'e  de  l'état  et  l'autorité  de  ses  assemblées. 

Les  réunions  de  la  noblesse  avaient  jadis  pour  principal  but  la 
nomination  des  fonctionnaires  et  des  magistrats  dont  le  choix  lui 
était  réservé.  Aujourd'hui  ces  assemblées  n'ont  presque  plus  d'objet 
pratique.  Il  ne  reste  à  leur  nomination  que  leur  président  ou  ma- 
réchal de  la  noblesse  {predvoditel  dvorianstva)  ;  il  ne  reste  à  leur 
décision  que  des  affaires  d'une  assez  mince  importance,  comme 
la  tutelle  des  nobles  mineurs  et  la  tenue  des  registres  nobiliaires. 
Les  gentilshommes  propriétaires  de  chaque  district  n'en  continuent 
pas  moins  à  tenir  leurs  sessions  périodiques,  seulement  ces  assem- 
blées du  dvorianstvo  ne  sont  guère  que  des  conférences  d'amateurs 
ou  de  libres  académies  d'administration  et  d'économie  politique. 
Si  l'on  n'y  peut  rien  décider,  on  y  peut  tout  discuter,  car  la  loi 
autorise  la  noblesse  à  débattre  dans  ses  assises  tout  ce  qui  touche 
de  près  ou  de  loin  ses  intérêts.  Ce  qui  reste  ainsi  à  la  première  classe 
de  l'état,  c'est  le  droit  de  réunion,  borné,  il  est  vrai,  à  certaines 
époques  et  soumis  à  certaines  formalités,  mais  garanti  par  la  loi  et 
sanctionné  par  les  mœurs.  Quelques-unes  de  ces  assemblées  usent 
largement  de  cette  faculté,  traitant  solennellement  les  questions  les 
plus  importantes  pour  le  pays  et  passant  au  crible  de  la  critique  les 
institutions  de  l'empire  et  les  réformes  de  l'empereur. 

(1)  D'après  une  propoùtion  récente  du  ministre  de  llntérienr,  il  suffit  aujourd'hui 
d'un  certificat  d'étude  dans  un  établissement  dlnstraction  secondaire,  ou  encore  d'a- 
Toir  occupé  un  poste  électif,  d'avoir  été  Juge  de  paix,  membre  des  assemblées  provin- 
ciales ou  municipales,  etc. 


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392  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Dans  une  ou  deux  de  ces  assemblées,  dans  celle  de  Saint-Pé- 
tersbourg notamment,  se  sont  fait  jour  des  prétentions  aristocra- 
tiques qui  même  dans  un  tel  milieu  peuvent  étonner  en  Russie.  Les 
grands  propriétaires,  qui  dans  ces  réunions  ont  naturellement  une 
influence  prépondérante,  y  ont  parfois  montré  quelques  velléités 
de  recouvrer  certaines  des  prérogatives  dont  les  a  dépouillés  l'éman- 
cipation. On  a  ainsi  entendu  réclamer  pour  la  noblesse  et  la  grande 
propriété  la  direction  des  campagnes  et  des  affaires  rurales,  la  nomi- 
nation aux  emplois  judiciaires  et  administratifs  de  la  commune,  du 
canton,  du  district,  en  un  mot  le  monopole  de  toute  la  vie  provin-* 
ciale  (1).  En  émettant  dépareilles  revendications,  la  noblesse  et  la 
grande  propriété  oubliaient  le  triste  usage  qu'elles  ont  fait  si  long- 
temps des  droits  et  privilèges  dont  les  avait  investies  Catherine  II. 
Aujourd'hui  comme  avant  l'émancipation,  la  noblesse  est  mal  prépa- 
rée au  rôle  que  demande  imprudemment  pour  elle  une  portion  de 
ses  membres.  Elle  a  beau  être  la  classe  la  plus  civilisée,  la  plus  ins- 
truite, la  plus  capable  de  la  nation,  elle  manque  d'hommes  aptes 
à  l'administration  locale,  ou  si  elle  en  possède,  ces  hommes  sont 
d'ordinaire  peu  disposés  à  se  dévouer  aux  modestes  fonctions  que  l'on 
revendique  pour  eux.  Gomme  les  autres  classes  de  la  société  russe, 
la  noblesse  a  toujours  montré  peu  de.  goût  pour  les  fonctions  gra- 
tuites; cela  seul  empêcherait  de  donner  à  l'administration  provin- 
ciale une  constitution  aristocratique. 

II. 

En  perdant  le  privilège  de  la  propriété  foncière,  la  noblesse  russe 
devait  perdre  le  tnonopole  de  l'administration  locale.  C'était  là  une 
des  conséquences  naturelles  de  l'émancipation.  Aux  assemblées 
composées  exclusivement  de  la  noblesse  ont  succédé  des  assemblées 
où  sont  représentés  tous  les  détenteurs  du  sol  et  les  anciens  serfs 
à  côté  de  leurs  anciens  maîtres.  Ces  nouveaux  états  provinciaux 
portent  le  nom  de  zemstvo^  c'est-à-dire  d'assemblées  territoriales  (2). 
Le  nom  même  indique  la  prépondérance  qu'y  conservent  la  terre 
et  la  propriété.  Le  zemstvo  réunit  dans  son  sein  les  diverses  classes 
de  la  population  encore  séparées  par  l'organisation  communale. 
Les  représentans  de  la  noblesse  et  de  la  propriété  individuelle  s'y 
mêlent  aux  représentans  des  paysans  et  de  la  propriété  collective; 
les  villes  y  ont  leur  place  à  côté  des  campagnes.  A  l'inverse  de  la 
commune  et  de  la  volost  rurales,  dont  le  cadre  étroit  ne  contient 

(1)  Voyez  à  ce  sujet  Tétade  de  M.  F.  Dmitrief,  Revolutsionny  conservatixm,  et 
l'ouvrage  du  général  Fadéief  :  Rousskoé  obchtchestvo  v  nastoiachtchem  %  boudoucht- 
cliem, 

(2)  Zemstvo  de  semlia,  terre. 

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LA   RUSSIE   ET  LES    RUSSES.  893 

qu'une  seule  classe,  lezemstvo  les  embrasse  toutes;  c'est  le  centre 
où  toutes  se  rencontrent  et  se  doivent  concerter  pour  leurs  intérêts 
communs.  Cette  réunion  des  diverses  classes  en  une  seule  assem- 
blée est  le  caractère  le  plus  marquant  et  le  plus  nouveau  des 
zemstvos  russes  (1). 

Pour  rencontrer  rien  d'analogue  chez  ce  peuple  si  longtemps 
divisé  par  la  loi  et  les  mœurs  en  compartimens  isolés,  en  catégories 
sociales,  il  faut  remonter  jusqu'à  l'ancienne  Moscovie,  jusqu'à  cette 
zemstkaîa  douma  des  xvi®  et  xvu*  siècles  que  certains  Russes  compa- 
rent non  sans  quelque  exagération  aux  états  généraux  de  l'ancienne 
monarchie  française  (2).  Dans  le  zemstvo  de  district,  les  reçrésentans 
des  diverses  classes  sont  appelés  à  délibérer  en  commun;  mais 
chaque  classe  a  ses  représentans  distincts.  A  cet  égard,  les^nouveaux 
états  provinciaux  de  la  Russie  rappellent  certains  de  nos  états  pro- 
vinciaux de  l'ancien  régime.  Les  membres  du  zemstvo  se  partagent 
en  trois  catégories  :  les  élus  des  villes,  les  élus  des  communes  de 
paysans,  les  élus  des  propriétaires  fonciers  (3).  La  répartition  des 
si^es  entre  ces  trois  groupes  d'habitans  doit  être  proportionnelle 
à  leur  force  numérique  ou  mieux  à  leur  fortune  immobilière.  Dans 
un  pays  aussi  agricole  et  rural  que  Test  encore  la  Russie,  la  pré- 
pondérance est  naturellement  aux  classes  rurales  ;  les  députés  des 
villes  choisis  par  les  marchands  et  les  propriétaires  urbains  sont  de 
beaucoup  les  moins  nombreux. 

Les  délégués  des  paysans  sont  les  élus  d'une  sorte  de  suffrage 
universel,  mais  d'un  suffrage  universel  à  trois  ou  quatre  degrés.  Les 
électeurs  au  zemstvo  de  district  sont  désignés  par  les  assemblées 
de  volost  ou  de  bailliage,  qui  elles-mêmes  sont  nommées  par  les 
assemblées  communales  composées  de  tous  les  chefs  de  famille  (A). 
Ces  électeurs  {vyborchtchiki)  se  réunissent,  par  circonscription  de 
justice  de  paix,  en  assemblée  électorale,  et  là,  en  présence  du  juge, 
ils  procèdent  au  choix  de  leurs  députés  [glasnye).  Les  paysans  sont 
maîtres  de  prendre  leurs  délégués  dans  leur  propre  sein,  ou  parmi 
les  propriétaires  et  les  prêtres  du  district,  sans  que  ni  propriétaires 
ni  prêtres  aient  le  droit  d'assister  aux  assemblées  électorales  des 
moujiks. 

(1)  Dans  leur  langue  synthétique,  les  Russes  désignent  cette  qualité  d*an  seul  mot, 
vsesoslovny  (omnidasse),  mot  qui  revient  souvent  dans  les  discussions  sur  les  modes 
de  représentation. 

(5)  Voyez  la  récente  et  excellente  Histoire  de  la  Russie  de  M.  Alfred  Rambaud,   i 
chap.  XV  et  xvii.  Paris  1878;  Hachette. 

(3)  Dans  les  districts  où  les  classes  accessoires  ou  secondaires,  telles  que  les  colo- 
nistes,  comptent  un  assez  grand  nombre  de  membres,  elles  ont  au  zemstvo  une  re- 
présentation en  rapport  avec  leur  importance. 

(4)  Voyez,  dans  la  Revue  du  15  août  1877,  notre  étude  sur  la  Commune  rurale  et  le 
self-govemment  des  paysans, 

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$9j  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

Pour  les  proprtttaires  à  tîtore  persomiel,  le  mode  (Télection  au 
zemstvo  est  en  partie  calqué  sur  le  mode  d'élection  aux  assemblées 
de  la  noblesse.  La  grande  différence  c'est  que  le  droit  de  Yote  aux 
nouvelles  assemblées  appartient  à  la  propriété  seule  indépendam- 
ment de  la  naissance  ou  du  tchine.  Nobles,  fonctionnaires  ou  mar- 
chands sont  à  cet  égard  confondus  dans  la  même  catégorie,  dans 
le  groupe  des  propriétaires  fonciers,  bien  que  la  prépondérance  du 
nombre  y  demeure  d'ordinaire  à  la  noblesse,  qui  jusqu'à  l'émancipa- 
tion avait  seule  droit  à  la  propriété  territoriale.  Le  cens  électoral, 
uniquement  fondé  sur  la  propriété  foncière,  varie  naturellement 
selon  la  situation  des  provinces  et  la  richesse  du  sol  ;  dans  les  fer- 
tiles contrées  de  la  terre  noire ^  il  est  d'environ  200 ou  300  hectares; 
dans  les  lointaines  régions  de  l'est  ou  du  nord,  il  est  beaucoup  plus 
élevé.  Tous  les  propriétaires  possédant  en  propre  le  minimum  de 
terre  déterminé  par  le  cens  sont  électeurs  de  droit.  Les  autres  n'ont 
qu'un  vote  collectif;  ils  nomment  entre  eux  un  nombre  d'électeurs 
proportionnel  à  l'étendue  totale  de  leurs  terres  réunies.  Les  femmes, 
les  mineurs,  les  absens  peuvent  aussi  prendre  part  aux  élections 
par  des  fondés  de  pouvoir.  Tous  les  électeurs  ainsi  désignés  sont 
réunis  en  assemblée  électorale,  sous  la  présidence  du  maréchal  de 
la  noblesse  du  district.  Un  propriétaire  peut  avoir  deux  vok,  l'une 
personnelle,  l'autre  comme  fondé  de  pouvoir  d'autrui.  L'assemblée, 
qui  vérifie  elle-même  le  mandat  de  ses  membres,  ne  peut  durer 
plus  de  trois  jours. 

Les  propriétaires  du  district  ont  en  moyenne  de  20à  SO  députés  à 
nommer  pour  le  zemstvo  de  district.  Tout  électeur  est  éligible.  Au 
lieu  de  voter  par  section  ou  par  liste',  on  met  successÎTement  aux 
voLx,  d'ordinaire  suivant  l'ordre  alphabétique,  le  nom  de  chacun 
des  membres  de  l'assemblée  électorale.  Ce  scrutin  sur  chaque  nom 
revient  à  un  scrutin  par  élimination.  L'avantage  de  ce  système  est 
de  prêter  moins  à  l'intrigue,  son  défaut  de  livrer  beaucoup  au  ha- 
sard. Dans  des  assemblées  où  le  nombre  des  votans  n'est  souvent 
que  deux  ou  trois  fois  supérieur  au  nombre  des  délégués  à  choisir, 
l'ordre  dans  lequel  les  noms  sont  mis  aux  voix  n'est  pas  toujours 
sans  influence  sur  le  résultat  du  vote.  Au  début,  comme  il  y  a  beau- 
coup de  sièges  à  donner,  les  électeurs,  qui  pour  la  plupart  sont  en 
même  temps  candidats,  se  montrent  faciles  ;  leurs  exigences  crois- 
sent avec  le  chiffre  même  des  noms  admis.  Les  derniers  sur  la 
liste,  voulant  ménager  leurs  propres  chances,  deviennent  moins 
accommodans  pour  autrui.  Vers  la  fm  au  contraire,  quand  il  reste 
encore  un  bon  nombre  de  places  vacantes,  il  se  fait  souvent  un 
revirement  dans  le  sens  de  l'indulgence. 

L'empressement  des  propriétaires  aux  assemblées  électorales  et 
aux  séances  des  zemstvos  varie  du  reste  singulièrenoient   selon 

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UL  ftLâSIË  £J   L66   HU86£S.  395 

les  léf^ùùs  et  les  époques»  U  arrive  {parfois  que  le  nombre  des 
électeurs  qui  se  rendent  au  scrutîa,  au  lieu  de  dépasser  le  nombre 
des  doutés  à  désigner,  lui  reste  inférieur.  Dans  ce  cas,  les  élec- 
teurs présens  n'ont  qu'à  se  donner  mutuellement  leurs  voix,  ou 
mieux  ils  n'ont  qu'à  se  proclamer  élus,  car  la  loi  a  eu  la  singulière 
prévoyance  de  décider  qu'en  pareille  rencontre  tous  les  électeurs 
présens  seraient  élus  du  fait  seul  de  Leur  assîstaïuie  à  l'assemblée 
électorale. 

Ces  zemstvos  de  district,  ainsi  compofiés  des  représentans  de 
trois  classes  différentes,  ont  une  {diyaiooomie  tout  autre  que  les 
assemblées  provinciales  de  l'occident  de  l'Europe.  On  y  voit  figurer, 
à  côté  les  uns  des  autres,  les  marchands  enrichis  des  villes,  les 
gVBiyis  propriétaires  des  campagnes  et  les  paysans  des  villages.  Le 
moujik  ne  nomme  pas  seulement  à  ces  assemblées  des  députés  de 
son  choix,  d'prdinaire  le  moujik  y  entre  lui-même  avec  sa  longue 
i>arbe,  ses  mains  calleuses  et  son  louig  caftan,  avec  son  ignorance, 
ses  préjugés  et  ses  notions  pratiques.  On  rencontre  souvent  encore 
dtos  ces  assemblées  des  membres  eotièrement  illettrés,  et  parfois* 
l'ancien  serf  y  siège  à  côté  de  l'ancien  seigneur  qui  l'a  fait  fouetter. 
  cet  égard,  ces  élections  par  clauses  donnent  des  résultats  plus  dé- 
mocratiques que  ne  le  feraient  des  élections  sans  distinction  de 
classe,,  conuue  en  réclament  certains  démocrates.  Le  système  actuel- 
lemeoit  en  vigueur  peut  seul  assurer  aux  villageois,  aux  paysans,  une 
représentation  directe. 

Chejs  mn  peuple  moîfis  sage,  moins  conservateur  par  caractère,  i 
moins^  respectueux  des  vieux  usages  par  tradition,  une  si  prompte 
élévatiodQ  des  affranchis  de  la  glèbe  au  niveau  de  leur  maître  de 
la  veille  eût  pu  avoir  de  réels  inoMDvéniens.  JËn  tout  autre  pays, 
cette  juxtaposition  d'hommes  si  différons  par  les  idées  et  l'éduca- 
tion, ce  mode  de  représentation  par  catégories,  par  classes  sociales, 
ayant  des  intérêts  aussi  divers,  ne  serait  probablement  point  sans 
péril.  En  Russie,  les  diverses  classes  ont  pu  avoir  des  représentans 
distincts  dans  la  même  assemblée,  sans  que  dans  ces  réunions  il  y 
ait  encoire  ri^i  eu  qui  ressemblât  à  une  lutte  de  classes.  L'avenir 
montrera  si  un  tel  mode  d'élection  ne  compromet  point  la  paix  so- 
ciale, et  si  la  Russie  pourra  toujours  échapper  au  naturel  antago- 
nisme du  seigneur  et  du  paysan,  du  barine  et  du  moujik^  de  la 
propriété  individuelle  et  de  la  propriété  commune.  En  tout  cas, 
tant  que  ces  deux  modes  de  propriété  subsistent  cote  à  côte  et  se 
partagent  à  peu  près  le  sol,  il  semble  difficile  que  chacun  d'eux  n'ait 
point  aux  états  provinciaux  ses  représentans  particuliers.  Le  dua- 
lisme de  la  représentation  rurale  n'est  guère  qu'une  des  consé- 
quences du  dualisme  de  la  propriété  foncière  (1). 

(Ij  Voyez  dans  la  Revue  du  15  Juin  4877,  Fétode  sor  (a  FroffiéU  du  pmjfsans. 

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396  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Une  des  raisons  qui  font  régner  la  paix  dans  ces  assemblées 
composées  d'élémens  si  hétérogènes,  c'est  que  les  deux  classes  les 
plus  importantes,  les  propriétaires  et  les  paysans,  s'y  tiennent  en 
équilibre,  ou  mieux  que  la  prépondérance  y  appartient  d'ordinaire 
à  la  classe  la  plus  cultivée,  aux  propriétaires.  La  composition  des 
zemstvos  de  district  varie  naturellement  suivant  les  régions  et  sui-* 
vaut  la  répartition  des  terres  entre  la  noblesse  et  les  communes, 
entre  l'un  et  l'autre  mode  de  tenure  du  sol.  k  prendre  l'ensemble 
des  assemblées  territoriales  dans  toute  la  Russie,  la  majorité  y  ap- 
partient aux  propriétaires  qui  à  eux  seuls  forment  près  de  la  moitié 
du  total  des  membres,  les  paysans  et  les  habitans  des  villes  for- 
mant le  reste  (1).  Les  zemstvos  des  grands  gouvememens  du  nord- 
est,  tels  que  Viatka,  Perm,  où  la  noblesse  n'a  jamais  pu  prendre 
racine  et  où  les  propriétaires  nobles  sont  en  infime  minorité,  sont 
encore  les  seuls  où  la  majorité  demeure  aux  paysans. 

Dans  les  provinces  du  centre,  au  contraire,  non-seulement  les  dé- 
légués des  moujiks  sont  en  moindre  nombre,  mais  il  n'est  pas  rare 
de  voir  les  paysans  des  communes  choisir  pour  leurs  représentdb 
de  petits  propriétaires  du  voisinage.  La  prépondérance  de  la  no- 
blesse dans  les  zemstvos  ne  tient  pas  uniquement  au  nombre  de  ses 
représentans,  mais  à  leur  supériorité  d'instruction  et  de  culture. 
Le  moujik  reconnaît  volontiers  la  suprématie  intellectuelle  du  ba- 
rine  qui  siège  près  de  lui,  il  est  encore  plein  de  déférence  pour  son 
ancien  mattre.  Cette  déférence  du  paysan  est  même  un  des  argu- 
mens  que  l'on  a  fait  valoir  en  faveur  des  élections  sans  distinction 
de  classes.  Quoique  l'esprit  pratique  et  l'expérience  de  ces  mo- 
destes villageois  ne  soient  pas  inutUes  à  ces  petits  parlemens  de 
province,  les  orateurs  habituels  et  les  leaders  des  zemstvos  sortent 
toujours  des  rangs  des  propriétaires.  La  noblesse  a  donc  d'autant 
moins  à  se  plaindre  de  la  constitution  actuelle  des  assemblées  pro- 
vinciales qu'elle  y  jouit  jusqu'ici  d'une  prédominance  incontestée, 
fondée  à  la  fois  sur  la  loi  et  sur  les  mœurs. 

La  loi  qui,  dans  les  zemstvos^  réunit  la  noblesse  aux  autres 
classes,  lui  confère  dans  ces  assemblées  mêmes  un  important  pri- 
vilège. La  présidence  des  états  provinciaux  appartient  de  droit  à 
son  maréchal  [predvoditel)  élu  dans  chaque  district  par  l'assem- 
blée de  la  noblesse.  Les  fonctions  présidentielles  seraient  à  l'élec- 
tion, comme  elles  devront  l'être  un  jour,  que  la  présidence  passe- 
rait rarement  en  d'autres  mains.  Le  maréchal  de  la  noblesse  est 

(1)  Il  y  a  quelques  années,  sur  13,000  glasnye  ou  députés  aux  %9mstW)$  dans  33  gon- 
vernemens,  Ton  comptait  6,204  propriétaires,  5,171  paysans,  1,649  représentans  des 
villes.  Dans  tel  gouvernement  du  centre,  rassemblée  de  district  compte  une  trentaine 
de  propriéuires,  27  ou  28  paysans  et  4  ou  5  marchands  des  nlles.  C'est  là  une  pro- 
portion que  Ton  peut  prendre  comme  moyenne. 

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LA  RUSSIE  ET  LES   RUSSES.  397 

d'ordinaire  rbomme  le  plus  considérable  de  son  district  ou  de  son 
gouvernement.  L'empereur  Alexandre  II  a,  dans  la  seconde  moitié 
de  son  règne,  élargi  encore  le  rôle  de  ces  predvoditely  en  leur  attri- 
buant la  présidence  du  conseil  de  l'instruction  publique,  la  prési- 
dence du  conseil  de  révision,  et  enfin  la  présidence  de  l'administra- 
tion de  district  pour  les  affaires  des  paysans.  Dans  toutes  les 
sphères  où  le  gouvernement  fait  appel  au  concours  des  habitans,  le 
premier  rang  appartient  ainsi  à  la  noblesse  représentée  par  son 
chef  élu.  Les  attributions  du  maréchal  de  la  noblesse  sont  devenues 
si  multiples  que  dans  ces  dernières  années  plusieurs  zemstvos  de 
district  ont  décidé  de  lui  allouer  une  indemnité  pécuniaire,  un 
traitement.  Dans  un  pays  où  l'on  a  peu  le  goût  des  fonctions  gra- 
tuites, l'opinion  a  peu  d'objections  contre  un  tel  mode  de  rémuné- 
ration. La  question  est  de  savoir  sur  quels  fonds  cette  allocation 
devrait  être  prélevée.  Le  predvoditel  exerçant  la  plupart  de  ses 
fonctions  à  titre  de  chef  de  la  noblesse  locale,  certdns  Russes  pen- 
%Bnt  que,  s'il  a  besoin  d'un  traitement,  c'est  moins  au  zemstvo  qu'à 
l'assemblée  de  la  noblesse  de  le  lui  servir. 

La  prépondérance  de  la  noblesse  est  plus  grande  encore  dans 
les  zemstvos  de  gouvernement  que  dans  les  zemstvos  de  district. 
Les  premiers  sont  en  eiïet  élus  par  les  derniers,  et  la  classe  qui 
possède  le  plus  d'influence  dans  ceux-ci  est  naturellement  en  ma- 
jorité dans  ceux-là.  L'assemblée  provinciale  n'est  que  la  réunion 
des  délégués  des  diverses  assemblées  de  district  de  la  province. 
Chaque  zemstvo  de  district  est  représenté  au  zemstvo  du  gouver- 
nement par  un  certain  nombre  de  ses  membres ,  sept  ou  huit  en 
moyenne.  Gomme  les  goubernies  russes  comprennent  en  général 
huit,  dix,  douze  districts,  les  états  provinciaux  se  trouvent  ainsi 
composés  de  60,  80,  parfois  100  délégués.  Les  élections  pour  le 
zemstvo  de  gouvernement  se  font  par  tête  et  non  par  ordre.  Chacun 
des  membres  de  l'assemblée  de  district,  propriétaire,  paysan  ou  mar- 
chand, est  éligible;  mais  d'ordinaire  la  plupart  des  élus  appar- 
tiennent à  la  première  catégorie.  Le  paysan  se  soucie  peu  de  ces 
fonctions  qui  sont  demeurées  gratuites;  il  laisse  vol9ntiersy  nom- 
mer des  propriétaires  qu'il  en  juge  plus  capables  que  lui-même. 
Parmi  les  membres  des  zemstvos  de  gouvernement,  il  n'est  pas  rare 
de  voir  figurer  des  hommes  connus  pour  avoir  été  autrefois  les  ad- 
versaires de  l'émancipation ,  tant  les  serfs  affranchis  sont  encore 
exempts  de  haine  ou  de  rancune  à  l'égard  des  hommes  qui  furent 
leurs  maîtres.  Si  dans  la  plupart  de  ces  assemblées  quelques  mou- 
jiks siègent  au  milieu  des  gentilshommes  de  la  province ,  ils  le  doi- 
vent au  libéralisme  ou  à  la  générosité  des  propriétaires,  qui  sont 
souvent  d'autant  plus  heureux  de  faire  montre  de  leurs  idées  libé- 
rales que  leur  influence  réelle  en  a  moins  à  soui&ir. 

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REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

Le  zenutvo  de  gouvernement  est  présidé  par  le  maréchal  de  la 
noblesse  de  la  goubemie^  tdut  comme  le  zem^v>o  de  district  par  le 
maréchal  de  la  noblesse  du  district.  Chacune  de  ces  deux  assem- 
blées possède  depuis  qu'elle  existe  (186&)  œ  que  nos  conseils  gé- 
néraux français  n'ont  obtenu  qii'en  1871,  une  commission  de  per- 
manence af^pelée  zemskaia  ouprtucaj  qui  prend  une  part  importante 
à  Tadministration  locale.  £n  Ru^ssie,  cette  commission  n'est  renou- 
velée que  tous  les  trois  ans,  ce  qui,  d'après  certains  esprits»  la  rend 
trop  indépendante  du  zemstvo  qui  la  nomme.  Le  président  en  est 
élu  ;  mais  il  doit  être  confirmé  par  le  ministre  de  l'intérieur.  Gomme 
en  Belgique»  les  membres  de  la  commission  permanente  reçoivent 
d'ordinaire  une  indemnité  dont  le  taux  est  fixé  par  l'assemblée. 
Cette  rétribution  s'élève  à  environ  1,500  ou  2,000  roubles.  Ce  nou- 
vel exemple  montre  combien  le  principe  démocratique  de  la  rému- 
nération de  tous  les  services  est  dès  le  premier  jour  entré  dans  les 
idées  et  les  mc&urs  russes.  Les  membres  des  zemstvos  seraient 
peut-être  tentés  de  s'allouer  eux  aussi  une  indemnité,  si  le  légi^ 
lateur  ne  le  leur  avait  interdit.  La  loi  ne  leur  défend  point,  il  est 
vrai,  de  réclamer  une  rémunération»  mais  en  ce  cas  ils  ne  peuvent 
rien  recervoir  que  des  électeurs  qui  les  nomment  et  non  de  l'as- 
semblée dont  ils  font  partie.  I^'étant  pas  rétribués,  les  jmembres 
des  zcnistvos  ne  se  croient  point  toujours  obligés  à  une  grande 
exactitude.  Plusieurs  assemblées  provinciales  ont  à  se  plaindre  de 
l'incurie  et  de  l'indifiérence  des  hommes  qui  ont  l'honneur  d'en 
faire  partie.  Pour  être  valables,  les  décisions  du  zemslvo  n'ont  besoin 
d'être  prises  qu'en  présence  d'un  tiers  des  membres,  et  il  arrive  en- 
core parfois  qu'une  assemblée  n'est  pas  en  nombre  pour  délibérer. 
Tous  les  gouvememens  de  l'empire  n'ont  pas  été  dotés  à  la  fois 
des  nouveaux  états  provinciaux.  En  fait  de  réformes  et  d'institu- 
tions, on  ne  procède  pas  en  Russie  comme  ailleurs  par  mesures 
uniformes,  étendues  un  même  jour  à  toutes  les  parties  du  terri- 
toire. Le  gouvernement  impérial  reste  maître  de  la  distribution 
comme  de  l'introduction  des  réformes  que  sa  main  répand  sur  l'em- 
pire, il  les  applique  là  où  bon  lui  semble.  Dans  un  état  aussi  vaste 
et  aussi  complexe,  il  n'en  saurait  guère  être  autrement.  Cette  mé- 
thode a  un  précieux  avantage,  elle  permet  d'éprouver  en  un  champ 
restreint  les  institutions  nouvelles  et  de  ne  les  étendre  à  tout  l'em- 
pire qu'après  en  avoir  vu  l'eflet  dans  les  provinces  les  mieux  pré- 
parées. Aujourd'hui  qu'après  une  quinzaine  d'années  les  zemsicos 
semblent  s'être  acclimatés  sur  le  sol  russe,  le  moment  paraît  venu 
d'en  accorder  le  bénéfice  à  toutes  les  parties  du  territoire,  à  toute 
la  Russie  d'Europe  au  moins.  Pendant  plusieurs  aainées,  il  n'y  a  eu 
que  29  ou  âO  gouvernemens  de  la  Grande  et  de  la  Petite-Russie  à 
jouir  des  bienfaits  de  ce  self-goveniment  local.  H  y  en  a,  croyons- 

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LA  BUS8IE   ET  LES   BUSSES*  S99 

nous,  35  aujourd'hui  (1).  Il  reste  cependant,  en  dehors  même  de  l'an- 
cien royaume  de  Pologne,  xme  quinzaine  de  gouyememens  dénués 
de  ces  utiles  institutions;  ce  sont  pour  la  plupart  des  provinces 
frontières,  c'est-àr-dire  les  moins  russes  par  la  nationalité  ou  les 
traditions.  Ces  contrées,  telles  que  les  anciennes  provinces  lithua- 
niennes ou  polonaises,  sont  précisément  celles  qui  souffrent  le  plus 
de  l'arbitraire  hureaucratiqne  et  de  la  oentnJisation  pétersbour- 
geoise  (2).  Au  moment  où  ils  viennent  d'achever  une  guerre  de 
libération  en  faveur  des  SiaTes  du  Balkan,  le  tsar  et  le  peuple  russe 
ne  sauraient  toujours  oublier  que  dans  les  Hmite»  mêmes  de  l'em- 
pire, il  y  a  de  vastes  pays  slaves,  auxquels  la  Russie  est  maltresse 
de  donner  ou  de  restituer  une  part  de  ces  libertés  qu'elle  réclame 
pour  les  sujets  d'autrui.  Les  ressentimens  du  passé  semblent,  il  est 
vrai,  faire  obstacle  à  cette  œuvre  de  réparation,  mais,  quelles  qu'yen 
soient  les  difficultés,  une  pareille  œuvre  est  assurément  moins  ma- 
laisée que  la  tâche  entreprise  par  la  Russie  au-delà  du  Danube,  et,  * 
pour  être  moins  coûteuse,  elle  ne  serait  m  moins  profitable  à  l'em- 
pire, ni  moins  honorable  à  son  souverain. 

m. 

Les  droits  naguère  enlevés  aux  assemblées  de  la  noblesse  n'ont 
pas  été  transférés  intégralement  aux  nouvelles  assemblées  territo- 
riales. A  ne  r^arder  que  le  texte  de  la  loi,  la  Russie  de  l'empereur 
Alexandre  II  aurait  reculé  dans  la  voie  des  lil)ertés  locales.  En  réa- 
lité, il  n'en  est  rien  ;  si  le  gouvernement  n'a  concédé  aux  états  pro- 
vinciaux que  des  attributions  notablement  restreintes,  c'est  qu'il  ne 
voulait  point  leur  laire  un  cadeau  purement  nominal,  et  qu'il  savait 
aux  zemsivos  la  volonté  et  la  capacité  d'user  des  droits  qui  leur 
étaient  accordés.  Le  souverain  ne  peut  plus  aujourd'hui  faire  du 
libéralisme  théorique  dans  la  législation,  en  maintenant  intact  dans 
la  pratique  le  règne  de  l'arbitraire,  le  pouvoir  ne  saurait  plus  rete- 
nir en  fait  tout  ce  qu'il  abandonne  en  droit.  Les  prérogatives  des 
états  provinciaux  ont  beau  demeurer  sur  quelques  points  inférieures 
aux  anciennes  prérogatives  des  assemblées  de  la  noblesse,   elles 

(1)  Les  derniers  gouTcrnemens  pourvus  d'assemblées  territoriales  sont,  nous  semble- 
t-II,  la  Bessarabie  et  le  pays  des  Cosaques  du  Don.  Dans  les  35  gouvememens  en  pos- 
session de  zmnsàvos,  on  compuit  402  assemblées  de  district. 

(2)  Les  proTinces  battiques,  livonie,  Conriande,  E&thonie,  ayant  ]u8qa*id  eonsenré 
leurs  ancicone»  coutumes,  sont  dans  une  position  toute  différente  de  celle  des  pro- 
Tinces polonaises.  Les  provinces  baltiques  étaient,  en  vertu  d'anciennes  chartes,  de- 
meurées des  pays  privilégiés.  Le  gouvernement  russe  est  du  reste  depuis  quelques  an- 
nées en  train  de  les  asnniiler  an  reste  de  Tempire,  et  tyient^  Tadministration  locale  y 
aura  perdu  ses  caractères  particuliers  et  le  self^govemment  ses  formes  germaniques. 


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llOO  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

n'en  restent  pas  moins  encore  considérables.  Et  d'abord  chaque 
zemstvo  de  district  ou  de  gouvernement  jouit  de  la  personnalité 
civile  ;  il  est  maître  de  posséder,  d'acquérir,  d'hériter  et  de  re- 
cevoir des  legs.  Ensuite  la  compétence  des  zemstvos  ne  se  borne 
pas  à  l'administration  proprement  dite,  elle  touche  à  la  justice  par 
la  nomination  des  juges  de  paix,  qui  est  remise  à  ces  assemblées; 
elle  s'étend  à  l'enseignement,  à  l'assistance  publique,  à  l'agricul- 
ture, au  commerce,  à  l'industrie;  elle  embrasse  en  un  mot  tous  les 
intérêts  moraux  et  matériels  des  provinces. 

Ces  multiples  attributions  sont  communes  au  zemstvo  de  dis- 
trict et  au  zemstvo  de  gouvernement.  D'une  manière  générale ,.  le 
premier  est  chargé  de  tout  ce  qui  regarde  la  circonscription  du  dis- 
trict ou  arrondissement,  le  second  de  tout  ce  qui  concerne  la  pro- 
vince, la  goubernie  entière.  L'un,  par  exemple,  répartit  les  taxes 
entre  les  différens  districts  du  gouvernement,  l'autre  entre  les 
«  diverses  communes  de  l'arrondissement;  l'un  a  le  soin  des  routes 
provinciales,  l'autre  le  soin  des  chemins  de  district.  Le  zemstvo 
de  gouvernement  exerce  en  plus  une  sorte  de  droit  de  contrôle 
sur  les  zemstvos  inférieurs;  il  peut  leur  donner  des  instructions 
que  ces  derniers  sont  tenus  d'exécuter.  Par  leurs  fonctions,  les 
assemblées  de  district  correspondent  plutôt  à  nos  conseils  géné- 
raux qu'à  nos  conseils  d'arrondissement,  bien  que  pour  la  po- 
pulation, si  ce  n'est  pour  l'étendue,  le  district,  Youiezd  russe 
se  rapproche  davantage  de  l'arrondissement  français  (1).  Ces 
assemblées  territoriales  forment  comme  deux  conseils  généraux 
superposés  et  issus  l'un  de  l'autre.  On  aurait  quelque  chose  d'ana- 
logue en  France  si,  au-dessus  de  nos  départemens,  on  établissait 
des  circonscriptions  plus  vastes,  avec  un  conseil  régional  ou  pro- 
vincial composé  de  délégués  des  conseils  généi-aux  actuels. 

Les  zemstvos  du  premier  et  du  second  degré  n'ont  régulièrement 
qu'une  session  annuelle  dont  la  durée  ne  doit  pas  excéder  vingt 
jours  pour  les  assemblées  de  gouvernement,  quinze  jours  pour  les 
assemblées  de  district.  Une  fois  l'an,  l'asseinblée  peut  en  outre, 
avec  l'autorisation  du  gouverneur,  tenir  une  réunion  extraordinaire. 
Dans  l'intervalle  des  sessions,  toutes  les  affaires  sont  confiées  à  la 
commission  permanente,  à  Youprava,  qui,  étant  nommée  pour  trois 
ans  comme  l'assemblée  même  dont  elle  émane,  s'empare  d'autant 
plus  fréquemment  de  la  direction  des  affaires  que  l'incurie  ou  la 
faiblesse  du  zemstvo  la  rend  plus  indépendante.  Cette  ouprava 
a  des  pouvoirs  plus  étendus  que  les  commissions  analogues  de  nps 

(1)  La  population  du  district  dépasse  d*ordinaire  100,000  âmes  et  arrive  souvent  à 
200,000  et  plus. 


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LA   RUSSIE  ET  LES   RUSSES.  ^  401 

conseils  généraux;  elle  ne  se  contente  pas  d'exécuter  ou  de  faire 
exécuter  les  décisions  de  l'assemblée;  elle  gère  pour  celle-ci,  con- 
duit les  opérations  financières  du  zemstvOy  étudie  toutes  les  affaires 
et  prépare  tous  les  projets  qui  doivent  être  discutés  aux  sessions 
annuelles.  C'est  en  quelque  sorte  le  ministère  de  ces  petits  parle- 
mens  provinciaux.  A  l'aide  de  cette  ouprava^  que  nous  retrouverons 
dans  les  municipalités  urbaines,  la  Russie  parait  avoir  tenté  d'ac- 
climater chez  elle  le  système  d'administration  collective  en  usage 
dans  tant  de  pays  de  l'Europe  et  de  l'Amérique,  système  que  la 
première  révolution  a  vainement  essayé  d'implanter  en  France,  et 
qui,  malgré  ses  succès  dans  la  plupart  des  états  où  il  est  en  vigueur, 
a  depuis  cette  infructueuse  expérience  gardé  chez  nous  mauvaise 
réputation. 

Avec  des  assemblées  électives  pourvues  d'aussi  larges  attribu- 
tions, avec  ce  comité  permanent  à  leurs  côtés,  il  semble  que  l'auto- 
rité des  fonctionnaires  doive  être  singulièrement  réduite,  et  la  bu- 
reaucratie dépouillée  de  son  ancienne  omnipotence.  Il  est  loin  d'en 
être  encore  tout  à  fait  ainsi  :  la  centralisation  n'a  pas  reçu  des  nou- 
veaux états  provinciaux  toutes  les  atteintes  dont  elle  paraissait  me- 
nacée. La  loi,  et  à  son  défaut  les  mœurs  administratives  et  les  inter- 
prétations de  la  loi,  ont  conservé  aux  représentans  de  la  couronne 
une  bonne  part  de  leur  puissance  sur  la  vie  locale.  Le  tchtnovnisme 
a  su  retenir  dans  ses  mains  beaucoup  des  pouvoirs  qui  semblaient 
transférés  aux  assemblées  élues. 

Et  d'abord  la  loi  détermine  elle-même  un  grand  nombre  de  me- 
sures que  les  états  provinciaux  ne  peuvent  mettre  à  exécution  sans 
l'aveu  du  gouverneur;  il  en  est  ainsi  par  exemple  de  tout  rema- 
niement des  routes  provinciales,  ainsi  de  tout  accroissement  des 
taxes  locales,  c'est-à-dire  des  mesures  qui  se  présentent  le  plus 
fréquemment  devant  ces  assemblées.  Pour  d'autres  décisions,  la 
sanction  du  gouverneur  ne  suflBt  plus,  il  faut  au  zemstvo  la  confir- 
mation du  ministère  de  l'intérieur;  ainsi  en  est-il  par  exemple  des  , 
principaux  impôts  ou  des  gi;os  emprunts.  Les  affaires  importantes 
ne  sont  pas  les  seules  soumises  à  de  pareilles  restrictions,  les  seules 
exposées  à  de  tels  retards.  Toutes  les  décisions  des  états  provin- 
ciaux doivent  être  immédiatement  communiquées  au  gouverneur 
qui  vis-à-vis  de  ces  assemblées  possède  un  droit  de  veto  suspen- 
sif. Le  gouverneur  doit  répondre  dans  les  huit  jours;  s'il  fait  oppo- 
sition, le  zemstvo  est  obligé  à  une  nouvelle  délibération.  Cette  fois 
le  vote  de  l'assemblée  est  définitif,  mais  il  reste  au  gouverneur  le 
droit  d'en  arrêter  l'exécution  en  en  référant  au  ministre.  C'est  de- 
vant le  sénat,  c'est-à-dire  devant  la  plus  haute  autorité  judiciaire  de 
l'empire,  que  doivent  être  portés  les  différends  entre  les  fonction- 

lOMB  xxTui.  —  1878*  26 

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A02  BEHIE  DE9  DEUX  MONDES. 

naires  de  la  couronne  et  les  états  provinciaux  ;  c'est  le  sénat  qui 
tranche  définitivement  le  débat*  L'on  ne  saurait  blâmer  la  loi  qui 
confie  ce  rôle  d'arbitre  à  la  haute  cour  de  justice,  si  les  cas  de  con- 
flits étaient  plus  strictement  limités  et  si  la  plupart  des  affaires  dé- 
volues au  zemstvo  n'avaient  besoin  d'une  prompte  solution. 

Comme  toutes  les  décisions  des  états  provinciaux  peuvent  être 
arrêtées  par  le  veto  du  gouverneur  et  que  ces  assemblées  n'ont  ré- 
gulièrement qu'une  session  annuelle,  l'administration  est  maîtresse 
de  retarder  d'une  année  au  moins  l'exécution  de  toute  mpsure  qui 
n'est  pas  à  son  gré.  A  cet  égard,  rien  ne  limite  la  volonté  des 
fonctionnaires  impériaux  :  la  loi  les  érige  en  juges  des  votes  du 
zemstvo  en  déclarant  le  gouverneur  libre  de  s'opposer  à  toute  ré- 
solution qui  lui  parait  contraire  aux  vrais  intérêts  de  l* empire.  Il 
suffirait  d'une  formule  aussi  vague  pour  mettre  les  étals  provin- 
ciaux dans  la  dépendance  du  bon  vouloir  des  fonctionnaires.  Par 
une  sorte  d'interversion  des  rôles,  les  assemblées  territoriales,  qui 
semblaient  créées  pour  contrôler  la  bureaucratie  et  le  tchinovnisme^ 
se  trouvent  ainsi  placées  sous  la  tutelle  de  l'administration.  Les 
états  provinciaux  ne  sont  même  pas  entièrement  assurés  de  la 
force  que  donnent  aux  assemblées  délibérantes  la  publicité  et  l'appui 
de  l'opinion  ;  les  débats  des  zemstvos  sont  publics  ;  mais  les  comptes- 
rendus  des  séances  ne  peuvent  être  publiés  qu'avec  l'approbation 
du  gouverneur.  Si  la  parole  est  liiwre,  elle  ne  peut  sortir  de  l'en- 
ceinte du  zemstvo  qu'en  se  courbant  sous  le  joug  de  la  censure. 

Le  plus  grand  obstacle  à  l'activité  des  zemstvos  n'est  pourtant 
point  l'étroitesse  de  ces  restrictions  légales.  Le  droit  de  veto  est 
un  de  ceux  dont  gouverneur  ou  souverain  ne  saurait  oser  et 
abuser  sans  cesse,  on  le  garde  naturellement  pour  les  grandes  oc- 
casions. Si  les  tchinovniks  se  plaisent  parfois  à  entraver  l'œuvre 
des  zemstvos^  c'est  le  plua  souvent  moins  par  une  opposition  for- 
melle aux  décisions  de  l'assemblée  que  par  mauvais  vouloir  ou 
apathie  dans  leur  exécution.  Les  états  provinciaux  ne  disposent,  en 
effet,  d'aucun  moyen  de  faire  exécuter  les  mesures  qu'ils  ont  le 
droit  de  voter;  ils  n'ont  d'autres  organes,  d'autres  agens  que  les 
agens  et  les  organes  du  pouvok  central.  Pour  l'exécution  de  la  plu- 
part de  leurs  décisions,  ils  restent  ainsi  dans  l'entière  dépen- 
dance du  gouverneur  de  la  province  (1).  Ce  n'est  point  encore  là  le 
principal  embarras  des  zemstvos.  Il  est  des  fonctionnaires  assez 
soucieux  du  bien  public  pour  leur  prêter  un  loyal  concours;  mais 
alors  même  qu'elles  sont  sincèrement  secondées  par  les  représen- 

(i)  Oft  peut  à  cet  égard  consalto*,  dans  une  des  dernières  liymaoDs  de  la  Iet>«e  det 
imnces  j^iiiiquAs  de  M.  Bezabrasof,  one  récente  étudd  de  M.  Gradovsky. 


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là  BU8SIE  ET  LES  BtJSRES.  403 

tans  de  l'autorité  centrale,  les  assemblées  territoriales  Toient  se 
tîresser  devant  elles  une  barrière  plus  biute,  plus  difficile  encore  à 
surmonter  :  c'est  le  bu(Jget,  c'est  le  manque  de  ressources,  le 
manque  de  fonds. 

Il  y  a  une  fâcheuse  disproportion  entre  les  obligations  imposées 
aux  zetnstvos  et  les  ressources  mises  à  leur  disposition,  leur 
sphère  d'action,  qui  embrasse  tous  les  intérêts  locaux,  est  beau- 
coup plus  étendue  que  leurs  moyens  d'action.  La  loi  attribue  aux 
états  provinciaux  une  part  des  contributions  foncières,  mais  cette 
contribution  provinciale  {zemskii  sbor)  est  notoirement  insuffi- 
sante. Un  grand  nombre  des  taxes  locales,  autrefois  payées  en 
nature,  avaient  été  converties  en  impôts  de  l'état  ;  le  trésor  a  con- 
tinué à  les  percevoir  après  l'érection  des  nouvelles  assemblées  ter- 
ritoriales, il  a  même  dépouillé  ces  dernières  d'une  partie  des  con- 
tributions abandonnées  auparavant  à  l'administration  locale.  Dès 
leur  naissance  les  zemstvos  semblaient  ainsi  condamnés  à  v^éter 
dans  l'indigence  et  l'inaction.  En  entrant  en  fonctions,  ils  ne  dispo- 
saient que  de  ressources  dérisoires.  Dans  beaucoup  de  cas,  les  re- 
venus qui  leur  étaient  affectés  couvraient  à  peine  la  moitié  des 
charges  qui  leur  étaient  imposées.  Dans  nombre  de  provinces,  en 
effet,  les  frais  d'administration  s'élevaient  annuellement  à  80,000 
ou  100,000  roubles,  et  le  revenu  oscillait  entre  â0,O00  et  50,000  rou- 
bles. C'est  sous  les  tristes  auspices  du  déficit  qu'a  dû  débuter  le 
nouveau  srlf-govemment. 

Pour  affranchir  les  assemblées  provinciales  des  embarras  d'une 
telle  pénurie,  il  eût  fallu  que  Tétat  leur  eût  pu  concéder  une  part 
de  ses  revenus,  sauf  à  se  décharger  sur  elles  de  certaines  de  ses 
obligations.  Il  y  a,  semble-t-il,  plusieurs  taxes  dont  la  perception  se  . 
ferait  plus  économiquement  et  plus  moralement^  par  les  zemstvos 
que  par  le  trésor;  il  y  a  même  plusieurs  services  dont  les  états 
provinciaux  s'acquitteraient  mieux  et  à  moins  de  frais  que  l'admi- 
nistration centrale.  La  pratique  des  dernières  années  permet  d'en 
citer  des  exemples  qui  paraissent  des  preuve**.  Quelques  zemstros, 
entre  autres  ceux  de  Novgorod  et  de  Saratof,  qui  comptent  l'un  et 
l'autre  parmi  les  plus  actifs,  ont  obtenu  de  l'état  le  service  des  postes 
dans  l'intérieur  de  la  province;  ils  ont  en  peu  de  temps  réalisé  sur 
ce  chapitre  de  notables  économies  (1).  En  leur  donnant  ainsi  les 
moyens  d'être  utiles,  l'état  rendrait  aux  assemblées  territoriales  les 
sympathies  de  l'opinion. 

Aujourd'hui  la  sphère  d'action  des  zemstoos  est  trop  étendue 
pour  leurs  ressources,  ou  plutôt  leurs  ressources  sont  trop  bornées 


(1)  Voyex  Golovatchef,  IkcùU  Ui  reform,  p.  W. 


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A0&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pour  leurs  besoins.  Dès  leurs  débuts,  les  assemblées  provinciales 
n'ont  pu  faire  face  à  leurs  charges  qu'en  créant  de  nouveaux  hn- 
pôts.  Cette  nécessité  seule  devait  singulièrement  ébranler  la  popu- 
larité des  institutions  nouvelles.  Les  zemstvos  tiennent  de  la  loi  le 
droit  de  créer  des  taxes  à  leur  profit,  mais  dans  la  pratique  ce  droit 
est*  limité  par  les  charges  des  contribuables  d'un  côté,  par  le  veto 
du  gouverneur  de  l'autre.  Les  états  provinciaux,  trouvant  la  pro- 
priété foncière  déjà  trop  imposée,  voulurent  frapper  la  richesse 
mobilière,  le  commerce  et  l'industrie,  qui  en  Russie  sont  encore 
notablement  moins  imposés  que  l'agriculture.  Les  marchands  des 
villes,  dont  les  représentans  sont  en  minorité  dans  les  assemblées 
territoriales,  obtinrent  l'appui  de  l'état  contre  la  majorité  rurale  des 
zemstvos.  Un  oukase  de  1867  a  fixé  au  quart  de  l'impôt  perçu  au 
profit  du  trésor  le  maximum  des  taxes  auxquelles  les  zemstvos  peu- 
vent assujettir  les  licences  et  patentes  commerciales  ou  indus- 
trielles. 

Les  états  provinciaux  ont  ainsi  été  obligés  de  retomber  sur  la 
propriété  foncière,  qui  doit  comme  par  le  passé  fournir  la  plus 
grande  partie  des  contributions  provinciales.  Cette  nécessité  a  na- 
turellement refroidi  l'ardeur  progressive  des  deux  classes  agricoles 
qui  dominent  dans  ces  assemblées.  Le  paysan,  qui  souvent  plie  déjà 
sous  .le  double  faix  de  la  capitation  et  des  redevances  de  rachat  (1), 
est  peu  soucieux  de  se  laisser  imposer  un  fardeau  de  surcroit. 
Comment  en  pourrait-il  être  autrement,  alors  que  dans  nombre  de 
contrées  le  revenu  normal  de  la  terre  est  sensiblement  inférieur  à 
ses  charges  annuelles?  Le  propriétaire  de  son  côté,  \q pomichtckiky 
bien  que  d'ordinaire  plus  épargné  par  l'impôt,  se  ressent  souvent 
encore  de  l'émancipation  qui  l'a  privé  des  bras  de  ses  serfs;  il  ré- 
pugne à  se  laisser  taxer  tout  seul  pour  des  dépenses  dont  en  gé- 
néral le  paysan  {>rofite  plus  que  lui.  La  classe  qui  aurait  le  moins 
de  peine  à  porter  des  charges  nouvelles  est  en  efiet  la  moins  inté- 
ressée à  fournir  au  zemstvo  des  ressources  qui  pour  une  bonne 
part  sont  employées  à  l'instruction  populaire  ou  à  l'assistance  pu- 
blique. Marchands  des  villes,  propriétaires  individuels,  paysans  des 
communes,  les  trois  catégories  de  contribuables  représentés  aux 
états  provinciaux,  ont  souvent  ainsi  reculé  devant  la  crainte  d'aug- 
menter démesurément  ou  inutilement  leurs  charges.  De  tels  soucis 
refrènent  la  passion  des  réformes  et  bornent  Içs  projets  d'amé- 
lioration. Dans  les  zemstvos  des  provinces  les  moins  favorisées, 
l'indifférence  et  l'apathie  sont  ainsi  nées  de  l'accablement  et  de 
l'impuissance. 

(i)  Voyez  nos  études  sur  VÊmancipalion  d$$  strft  et  sur  ht  fiminees  rustêi,  Bwue 
du  l*'  août  et  du  15  décembre  1876. 


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LA   RUSSIE   ET  LES   RUSSES.  ^05 

*  Le  découragemetit  n'a  heureusement  pas  été  général.  Les  pro- 
vinces les  plus  riches  ou  les  moins  aifaissées  sous  le  joug  de 
l'impôt  ont  à  force  de  courage  su  se  créer  des  ressources.  Dans 
ces  dernières  années,  avant  que  la  guerre  d'Orient  vint  troubler 
toutes  les  relations  économiques,  Jes  revenus  de  la  plupart  des 
zemstvos  croissaient  d'une  manière  assez  rapide.  Vers  1^65,  au  dé- 
but de  l'institution,  les  recettes  réunies  des  vingt-neuf  ou  trente 
gouvememens  alors  en  possession  d'assemblées  territoriales  attei- 
gnaient à  peine 5  millions  de  roubles;  en  1868  elles  montaient  déjà 
à  là  millions  1/2,  ayant  presque  triplé  en  trois  aiis.  En  1872  le  to- 
tal de  ces  budgets  provinciaux  montait,  pour  trente-deux  gouver- 
nemens,  à  19  millions  de  roubles,  en  1873  il  dépassait  21  millions, 
en  187&  il  approchait  de  23  millions  de  roubles,  et  cette  constante 
progression  s'est,  croyons-nous,  maintenue  dans  les  années  sui- 
vantes (1). 

La  contribution  foncière  est  naturellement  la  principale  ressource 
des  zemstvos.  La  propriété  non  bâtie  leur  fournissait  à  elle  seule  les 
trois  quarts  de  leurs  revenus,  un  peu  moins  de  17  millions  de  rou- 
bles en  1874.  La  propriété  bâtie  donnait  un  peu  plus  de  3  millions, 
dont  la  moitié  retombait  encore  sur  les  campagnes;  les  licences  et 
patentes  rendaient  un  peu  moins.  En  outre  des  taxes  levées  à  leur 
profit,  certains  zemstvos  possèdent  quelques  ressources  accessoires, 
intérêts  de  fonds  placés,  fermage  de  terres  ou  revenus  d'immeubles, 
auxquels  s'ajoutent  quelques  recettes  diverses  et  les  reliquats  d'exer- 
cices clos.  Ceci  explique  comment  en  1874,  par  exemple,  le  budget 
de  leurs  recettes  s'élevait  à  25,800,000  roubles,  alors  que  le  rende- 
ment des  impôts  était  resté  au-dessous  de  23  millions. 

Parmi  les  zemstvos^  le  plus  riche  était,  dans  ces  dernières  an- 
nées, celui  de  Perm,  dont  le  budget  annuel  dépassait  2  millions 
de  roubles;  le  plus  pauvre  était  celui  d'Olonets,  dont  les  recettes 
annuelles  descendaient  au-dessous  de  300,000  roubles.  Moscou  ne 
venait  qu'au  quatrième  ou  cinquième  rang  avec  un  peu  plus  d'un 
million,  et  Pétersbourg  demeurait  fort  en  arrière  avec  moins  de 
650,000  roubles.  On  voit  combien  varient  ces  budgets,  qui  ne  sem- 
blent pas  toujours  en  rapport  avec  la  population  ou  la  richesse  na- 

(1)  Certains  xemstvos  publient  chaque  année  un  compte-rendu  de  leurs  séances  et 
de  leur  situation  financière;  mais,  pour  Tensemble  de  ces  assemblées,  les  renseigne- 
mens  sont  d'ordinaire  fournis  fort  tard.  C'est  seulement  à  la  fin  de  Tannée  1 877  que  le 
Messager  officiel  a  fait  connaître  au  public  les  budgets  provinciaux  des  années  1872, 
1873  et  1871.  Nous  nous  permettrons  à  ce  propos  d'exprimer  le  regret  que  Texcellcnt 
Annuaire  des  finances  russes,  publié  chaque  année  par  M.  Vesselovski,  pour  le  compte 
du  ministère  des  finances,  laisse  entièrement  de  côté  le  budget  des  provinces  et  des 
Tilles  de  Tempire. 


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A06  SETUB  DES  DEUX  MONDES. 

turelle  des  proyinces  (1).  II  est  à  noter  aussi  que  certaines  des  as- 
semblées territoriales,  surtout  dans  la  région  du  nord-ouest,,  ont  de 
grandes  difScultés  à  faire  rentrer  les  impôts  qui  leur  reyiennent.  Le 
zemsivo  de  Pétersbourg  ^t  du  nombre,  et,  dans  quelques  districts 
de  ce  gouyemement,  les  arriérés,  en  s'accumuknt,  ont  parfois  dé- 
passé 100  pour  100  du  reyenu. 

C'est  la  contribution  foncière  qui  fournit  aux  zemstvos  la  plus 
grande  partie  de  leurs  ressources;  on  se  demande  naturellement 
comment  se  distribuent  les  diarges  entre  les  deux  classes  domi- 
nantes du  zefnstvoy  et  entre  les  deux  modes  de  propriétés  person- 
nifiés dans  ces  deux  classes.  La  répartition  des  taxes  entre  les  pay- 
sans des  communes  et  les-  propriétaires  à  titre  individuel  yarie 
beaucoup  suivant  les  régions  et  les  provinces.  Dans  la  plupart  des 
gouvememens,  la  propriété  communale  reste  encore  plus  imposée 
que  la  propriété  personnelle  et  héréditaire.  Des  17  millions  de  rou- 
bles fournis  eA  i87i  à  la  caisse  des  zemstws  par  les  immeubles 
non  bâtis,  la  plus  grande  moitié,  9  millions  1/2^  était  payée  par  les 
paysans,  qui  pourtant  ne  possédaient  guère  que  le  tiers  des  terros 
imposées,  soit  75  millions  de  dédatines  (2).  La  propriété  indivi- 
duelle, les  terres  de  Tétat  et  des  apanages  de  la  famille  impériale, 
qui  couvraient  ensemble  plus  de  126  millions  de  déciatines,  ne 
payaient  qu'une  contribution  d'un  peu  plus  de  7  millions. 

À  ne  prendre  que  les  chiffres  et  la  surface  des  terres  soumises  à 
la  taxe,  il  y  aurait  là  une  énorme  disproportion ,  les  zetmtvos  fe- 
raient porter  double  charge  à  la  classe  la  plus  pauvre,  aux  pay- 
sans, au  profit  de  leur  ancien  seigneur,  au  profit  surtout  de  la  cou- 
ronne. Cette  choquante  anomalie  ne  s'explique  pas  seulement  par 
la  prépondérance  de  la  noblesse  dans  la  plupart  des  assemblées 
provinciales ,.  elle  s'explique  aussi  en  partie  par  la  nature  et  ht 
qualité  des  immeubles  imposés.  En  règle  générale,  les  terres  des 
paysans  sont  des  terres  arables,  partout  en  culture  régulière;  les 
biens  de  la  noblesse  et  surtout  les  biens  de  l'état  comprennent 

(1)  Voici  comment  se  classaient,  par  ordre  dimportance  de  lears  budgets  des  dé- 
penses, ïes  trente-deux  goutememens  alors  en  possession  d'assemblées  territoriales. 
Après  Perm,  qui  dépensait  2,063,000  roubles,  venaient  Viatka  (près  de  1,600,000  rou- 
bles}, Saratof  (près  de  4,200,000),  Tambof  (4,100,000),  Moscou  (1,045,000),  Kberson 
(1  million).  Poltavai  Voronège,  Koursk  et  Kharkof  approchaient  du  million,  Khazan 
dépassait  encore  800,000  roubles;  sept  gouvememens,  dtat  celui  de  Tauride,  dépas- 
saient 700,000;  sept  également,  dont  Saint-Pétersbourg,  dépassaient  600,000  ,•  cinq 
restaient  au-dessus  de  500,000.  Deux  seulement  tombaient  au-dessous  de  ce  chiffre, 
Smolensk  avec  459,000  et  Olonets  avec  moins  de  300,000  roubles. 

(2)  La  déciatine  russe  vaut  1  hect.  9  arcs.  U  ne  faut  pas  perdre  de  rue  quo  les 
xemstvoi  n'étaient  pas  institués  dans  tous  les  gourememeiu.  Cette  répartition  des 
terres  n*embrasse  donc  point  toute  la  surface  de  Tempire. 


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LA  &Q8SIE  ET  LES  BUSSES.  4^7 

aa  contraire  des  forêts,  des  landes,  des  marécages,  de  vastes  terr 
rains  improductifs.  On  comprend  que  ces  derniers  soient  moins 
lom*dement  frappés  que  les  champs  fertiles  du  moujik.  Dans  les 
{provinces  du  nord,  où  le  sol  est  pauvre  et  la  population  rare,  les 
grands  domaines  ont  même  souvent  peine  à  acquitter  les  faibles 
impôts  dont  ils  sont  frappés.  Là  où  les  contributions  provinciales 
sont  souvent  arriérées,  la  majeure  partie  de  cet  arriéré  tombe  fré- 
quemment sur  les  grands  domaines  et  les  grands  propriétaires.  Ainsi 
en  est-il  par  exemple  dans  les  districts  de  Peterbof,  de  Scblussel- 
bourg,  de  Novaïa-Ladoga,  de  Tsarskoé-Sélo  du  gouvernement  de 
Pétersbourg  (1).  Dans  les  riches  terres  noires  du  sud  en  effet  les 
propriétés  peuvent  être  imposées  proportionnellement  à  leur  éten- 
due et  à  leur  valeur;  dans  le  nord,  au  contraire,  où  faute  de  fer- 
tilité ou  faute  d*habitans,  le  sol  n'a  souvent  par  lui-même  aucune 
valeur,  il  n'en  saurait  être  de  même.  Ainsi  s'explique  comment  dans 
le  gouvernement  de  Perm,  par  exemple,  les  paysans  acquittent  à 
eux  seuls  près  de  la  moitié  de  la  contribution  foncière,  bien  que 
sur  30  millions  de  déciatines  soumises  à  l'impôt  ils  en  possèdent  à 
peine  6  millions.  Là  où  la  propriété  individuelle  et  la  propriété 
communale  sont  mieux  partagées,  la  proportion  des  charges  s'équi- 
libre ou  se  renverse  avec  le  rendement  même  des  terres.  Dans  le 
gouvernement  de  Tauride,  par  exemple,  les  paysans  émancipés  qui 
possèdent  plus  de  5  millions  de  déciatines  ne  sont  taxés  par  le 
zemsivo  qu'à  256,000  roubles,  tandis  que  les  3,A00,000  déciatines 
de  terres  non  communales  paient  307,000  roubles. 

Dans  les  années  qui  ont  précédé  la  dernière  guerre,  le  taux 
moyen  des  contributions  provinciales  était  d'environ  8  kopeks  par 
déciatine  sur  l'ensemble  des  terres  soumises  à  l'impôt  ;  pour  les 
biens  des  paysans,  la  moyenne  s'élevait  à  plus  de  12  kopeks  par 
déciatine  (2).  Ces  taxes  provinciales  seraient  légères,  elles  pour- 
raient même  aisément  être  accrues^  si  elles  ne  s'ajoutaient  à  des 
impôts  déjà  lourds  et  parfois  écrasans. 

U  n'y  a  par  malheur  qu'un  petit  nombre  de  provinces  où,  comme 
dans  le  gouvernement  de  Riazan,  la  contribution  foncière  soit  as- 
sise sur  le  revenu  du  sol.  Dans  la  plupart  des  gouvememens,  les 
terres  sont  seulement  rangées  en  plusieurs  catégories  soumises  à  un 
impôt  gradué.  On  sait  qu'il  n'y  a  pas  encore  de  cadastre  en  Rus- 

(1)  Il  faut  dire  aussi  que,  si  les  paysans  s'acquittent  plus  régulièrement  de  leun 
taxes,  c'est  que  vis-à-vis  d'eux  les  procédés  de  perception  sont  beaucoup  plus  radef 
que  vis-à-vis  des  citadins  et  surtout  vis-à-vis  des  propriétaires.  Les  moyens  de  percep- 
tion varient  comme  Tirnpôt  avec  chacune  des  trois  classes,  et  l'une  des  préoccupations 
les  mieux  justifiées  de  certains  zemstvos  est  de  faire  cesser  cette  inégalité. 

(2)  Le  kopek,  centime  du  rouble,  vaut  au  pair  4k  centimes  du  franc. 


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&08  '  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

aie;  le  royaume  de  Pologne  et  les  provinces  bal  tiques  sont  seuls  à 
posséder  quelque  chose  d'analogue.  Les  zemsivosy  dont  la  contri- 
bution foncière  est  la  principale  ressource,  ont  presque  partout  en- 
trepris un  travail  d'évaluation  et  de  classification  des  terres,  qui 
pourra  servir  de  base  à  un  cadastre  général  du  territoire.  L'état 
n'aurait  guère  pour  cela  qu'à  centraliser  les  travaux  des  zemstvos 
et  à  les  diriger  selon  des  règles  uniformes  (1).  En  préparant  le  ca- 
dastre de  l'immense  empire,  les  zemstvos  rendent  un  service  inap- 
préciable à  ses  finances  et  à  son  agriculture,  car  sans  cadastre  les 
propriétaires  ne  peuvent  tirer  un  grand  parti  des  banques  foncières 
et  des  emprunts  hypothécaires,  et  sans  cadastre  il  ne  saurait  y  avoir 
d'impôt  foncier  régulier. 

IV. 

Les  dépenses  des  zemstvos  se  répartissent  naturellement  en  deux 
catégories,  les  dépenses  obligatoires  et  les  dépenses  facultatives. 
Les  premières,  imposées  par  la  loi ,  sont  pour  la  plupart  irréduc- 
tibles, et  le  plus  souvent  aussi  improductives;  elles  absorbent  le 
plus  clair  du  revenu  des  états  provinciaux  les  moins  riches.  Les  dé- 
penses obligatoires  comprennent,  entre  autres  services,  les  frais  de 
Tadministration  locale  et  des  justices  de  paix,  l'entretien  des  sta- 
tions et  des  chevaux  de  poste,  des  bureaux  et  des  dépôts  de  recru- 
tement, des  locaux  pour  les  oflSciers  de  police  et  aussi  le  chauflage 
et  l'éclairage  des  casernes,  etc.  Cette  catégorie  de  dépenses  s'est 
trouvée  soudainement  et  démesurément  agrandie  par  la  guerre 
d'Orient.  Les  nouvelles  lois  militaires  font  en  effet  peser  sur  les 
zemstvos  une  partie  du  fardeau  des  conflits  armés  (2).  L'équipement 
du  dernier  ban  de  la  milice,  la  fourniture  des  chevaux  et  du  train, 
le  casernement,  l'indemnité  des  officiers  et  des  médecins,  en  un 
mot  presque  tous  les  frais  de  la  mobilisation  sont  laissés  par  l'état 
à  la  charge  des  provinces.  A  cela  vient  s'ajouter  l'obligation  d'as- 
sister les  femmes  et  les  enfans  des  hommes  de  la  réserve  rappelés 
au  service  et  les  familles  des  soldats  demeurés  sur  le  champ  de  ba- 
taille. Ce  sont  là  de  lourds  sacrifices  exigés  du  patriotisme  des 
zemstvos. 

Dans  plusieurs  gouvememens  on  évalue  à  près  d'un  million  de 
roubles  les  frais  de  la  mise  sur  pied  de  la  milice,  et  comme  le  plus 
souvent  cette  somme  égale  ou  dépasse  le  total  de  leurs  revenus  an- 
nuels, les  provinces  n'y  sauraient  faire  face  qu'au  moyen  d'em- 

(i)  Voyez  à  cet  égard  M.  A.  Lioubanski,  louriditcheskiia  Monographiii  iMslédovania, 
U  IV,  p.  6-13. 
(2;  Voyei  Pétude  sur  le  Système  militaire  de  la  Russie  dana  la  Revf4ê  du  15  join  1817. 


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LA   RUSSIE  ET   LES   RUSSES.  A09 

prunts  ou  d'avances  du  trésor.  Bien  qu'il  n'y  ait  eu  qu'une  mobili- 
sation partielle,  la  glorieuse  campagne  des  Russes  sur  le  Danube  et 
le  Balkan  a,  surtout  dans  les  provinces  voisines  du  théâtre  de  la 
guerre,  entraîné  les  assemblées  provinciales  à  bien  des  dépenses 
extraordinaires  sans  compensation  pour  les  intérêts  locaux.  Dans 
plusieurs  gouvernemens ,  le  zèle  du  patriotisme  a  poussé  les 
zemstvos  à  prendre  sur  eux-mêmes  des  charges  que  ne  leur  impo- 
sait aucune  loi,  à  former  des  ambulances  ou  à  voter  des  subsides 
pour  les  sociétés  de  secours  aux  blessés,  à  participer  aux  souscrip- 
tions pour  la  flotte  volontaire  en  cas  de  lutte  avec  la  Grande-Bre^ 
tagne  (1).  La  guerre,  qui  grossit  leurs  dépenses  en  même  temps 
qu'elle  restreint  leurs  ressources,  va  laisser  dans  beaucoup  de  ces 
budgets  provinciaux  des  traces  que  la  paix  sera  longue  à  effa- 
cer. La  progression  normale  des  recettes  en  va  être  arrêtée  pendant 
plusieurs  années  et  l'équilibre  des  finances  locales  en  peut  être 
pour  longtemps  troublé.  La  guerre  entreprise  pour  les  libertés  des 
Slaves  du  Balkan  peut  ainsi  avoir  un  fâcheux  contre-coup  sur  le 
récent  et  encore  novice  self-govemment  provincial  des  libérateurs 
de  la  Bulgarie. 

Cette  cause  de  perturbation  est  d'autant  plus  à  regretter  que  les 
finances  des  zemstvos  semblaient  en  voie  de  progrès.  Les  dépenses 
obligatoires,  qui  d'abord  absorbaient  la  plus  grande  partie  des  reve- 
nus provinciaux,  n'en  prenaient  plus  guère  que  la  moitié  (2).  Les 
dépences  facultatives,  en  général  les  plus  productives,  bénéficiaient 
de  crédits  de  plus  en  plus  considérables.  L'augmentation  la  plus 
forte  portait  sur  les  deux  chapitres  les  plus  utiles  aux  classes  po- 
pulaires, l'instruction  publique  d'un  côté,  le  service  sanitaire  et 
médical  de  l'autre.  Pour  Finstruction ,  les  allocations  provinciales 
s'étaient  élevées  de  moins  de  1  million  de  roubles  en  1869,  à 
près  de  2  millions  en  1872,  à  plus  de  3  millions  en  1875.  Le 
premier  usage  que  les  provinces  ont  fait  du  droit  de  se  taxer  elles- 
mêmes  a  été  en  faveur  de  l'enseignement  du  peuple.  De  tels  efforts 
font  honneur  à  une  nation.  Ce  qui  n'est  pas  moins  digne  de  remar- 


(1)  Dacs  les  deroîera  temps,  une  partie  de  la  presse  russe  ayait  émis  la  singulière 
idée  de  confier  aax  xêmstvos  les  fournitures  et  rapprovisionnement  de  Tannée,  sous  pré- 
texte qo*en  traitant  avec  ces  assemblées  le  ministère  de  la  guerre  traiterait  directement 
arec  les  producteurs  et  bénéficierait  des  sommes  considérables  qui,  avec  les  fournis- 
seurs actuels,  constituent  les  bénéfices  souyent  excessifs  des  intermédiaires  et  de  la 
spéculation.  U  est  heureux  pour  les  états  prorinciaux,  si  ce  n'est  pour  Tarmée  russe,  que 
le  gooternement  n*ait  pas  accepté  un  projet  qui  eût  dénaturé  les  fonctions  des  assem- 
blées provinciales  en  les  transformant  en  négocians  et  en  comptoirs  de  commerce. 

(2)  13,468,000  roubles  contre  13,800,000  sur  an  total  do  25,^^15,000  pour  l'ensemble 
des  budgets  locaux  en  1875. 


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110  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

que,  c'est  que  de  tjous  les  zemstvos  celui  qui  à  cet  égard  occupe 
le  premier  rang  est  le  zemstvo  du  gouvernement  de  Viatka,  qui  par 
exception  est  en  grande  majorité  composé  de  paysans.  Cette  as- 
semblée de  moujiks  consacrait  dès  1874  plus  de  800,000  roubles, 
soit  un  cinquième  environ  de  ses  ressources,  à  Tinstruction  du 
peuple.  Il  y  a  quelque  chose  tfencourageant  pour  l'avenir  de  la 
Russie  à  voir  ces  paysans,  souvent  eux-mêmes  entièrement  dénués 
d'instruction,  s'imposer  librement  pour  en  donner  à  leurs  enfans. 
Dans  certaines  provinces,  on  compte  par  centaines  les  écoles  pri- 
maires ainsi  fondées  et  entretenues  par  les  zemsivos.  Souvent 
même  les  états  provinciaux  ont  devancé  le  gouvernement  central 
dans  la  création*  d'écoles  normales  primaires.  L'état  a  ainsi  trouvé 
dans  les  assemblées  territoriales  un  généreux  concours  pour  T œuvre 
de  l'instruction  populaire  (1).  Le  zèle  civilisateur,  quelquefois  un  peu 
emphatique,  un  peu  déclamatoire  de  certains  zemstvos^  a  été  jus- 
qu'à mettre  à  l'étude  la  question  de  l'enseignement  obligatoire  : 
plusieurs  de  ces  assemblées  ont  même  par  un  vote  adopté  le  prin- 
cipe de  l'obligation  avant  d'avoir  assez  d'écoles  pour  y  recevoir  tous 
les  enfans. 

Après  l'esprit,  le  corps,  après  l'instruction  populaire,  la  santé  du 
peuple.  Le  service  sanitaire  a  partagé  avec  l'enseignement  primaire 
l'attention  et  les  préférences  des  états  provinciaux.  Cette  préfé- 
rence s'explique  et  se  justifie  aisément.  On  sait  qoA  est  sous  ce 
rude  climat  le  régime  de  la  masse  de  la  population,  quels  ravages 
exercent,  dans  les  villages  surtout,  les  maladies  et  les  épidé- 
mies, secondées  par  l'ignorance,  les  superstitions  ou  les  préjugés 
du  moujik.  La  brièveté  de  la  vie  moyenne,  grâce  à  Teflrayante 
mortalité  parmi  les  enfans,  est  une  des  plaies  économiques  de  la 
Russie,  puisqu'en  renouvelant  trop  rapidement  les  générations, 
cette  mortalité  y  accroît  démesurément  la  proportion  des  âges  im- 
productifs aux  âges  productifs  (2).  Les  zemstvos  se  sont  courageu- 
sement attaqués  à  ce  mal;  ils  ont  fait  du  service  sanitaire  un  de 
leurs  principaux  soucis.  Dans  les  provinces,  où  le  devin  et  le  sor- 
cier étaient  le  seul  conseil  et  le  seul  secours  des  malades,  les  as- 
semblées territoriales  ont  fait  de  la  médecine  un  service  public  et 
gratuit.  I4on  contens  d'établir  des  hôpitaux  et  des  pharmacies,  les 
états  provinciaux  entretiennent  à  leurs  firais  dans  les  divers  districts 
des  médecins  qui  ont  chacun  leur  circonscription,  où  ils  sont  obligés 


(1)  n  no  faut  pas  oublier  en  effet  que  Tétat  a  son  budget  particulier  pour  rinstruc- 
lion. 

(2)  Des  enfans  nés  en  Russie,  plus  de  la  moitié,  soit  54  pour  100,  meurent  arant 
d*a?oir  atteint  leur  cinquième  année. 


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LA  Russie  ET  LES  RUSSES.  Ail 

de  faire  àe^  tournées  régulières.  £a  1868,  ce  service  médical  et 
sanitaire  ne  coûtait  encore  aux  zemstvoa  que  1,2PO,000  roubles, 
en  187Â  il  absorbait  déjà  3  millions  1/2  de  roubles.  Perm  et 
Yiatka  consacrent  annuellement  à  la  santé  publique  chacun  près  de 
300,000  roubles.  Si  les  institutions  et  les  mesures  administratives 
pouvaient  en  quelques  années  transformer  les  mœurs,  ou  s'il  était 
aussi  facile  d'encourager  l'hygiène  que  la  médecine,  les  zemsivos 
auraient  par  là  rendu  à  leur  pays  un  inappréciable  service. 

Une  chose  m'a  d'abord  surpris  dans  ces  budgets  provindaui:, 
c'est  l'exiguité  ou  la  modicité  relative  des  crédits  affectés  aux  routes 
et  chemins.  Ces  crédits,  bien  qu'eux  aussi  en  notable  accroisse 
ment,  ne  montaient  encore  vers  1875  qu'à  2  millions  et  1/2  de 
roubles,  c'est-à-dire  à  un  peu  moins  de  10  pour  100  du  budget  total 
des  zemsivos  (près  de  2Q  millions).  Dans  un  pays  où  les  moyens  de 
communication,  routes  et  ponts,  sont  si  défectueux  et  si  néces- 
saires, comment  s'expliquer  d'aussi  faibles  allocations?  C'est  que, 
malgré  leurs  besoins  de  routes  et  de  débouchés  pour  leur  agricul^ 
ture,  la  plupagrt  des  provinces  ont  des  besoins  encore  plus  urgens. 
L'état  moral  et  intellectuel,  l'état  économique  du  peuple,  ont  con- 
traint le  zemstvo  à  se  charger  de  soins  ailleurs  confiés  ou  aban- 
donnés à  l'initiative  privée.  Le  service  médical  n^est  pas  le  seul  de 
cette  aorte.  Héritières  d'une  administration  habituée  tout  faire, 
préposées  à  la  direction  de  contrées  que  la  double  tutelle  du  ser- 
vage et  de  la  centralisation  avait  dressées  à  l'indifférence  et  à  l'apar 
thie,  chargées  des  intérêts  d'un  peuple  qui  souvent  n'avait  même 
pas  conscience  de  ses  propres  besoins,  les  assemblées  territ(Nriales 
ont  été  obligées  de  prendre  à  leur  compte  ce  rôle  de  providence, 
partout  convoité,  et  presque  partout  si  mal  joué  par  la  centralisa- 
tion et  la  bureaucratie. 

Service  sanitaire  et  assistance  publique,  service  de  prévoyance 
pour  les  approvisionnemens  et  greniers  d'abondance,  mesures 
contre  les  épidémies  et  les  épizooties,  tout  ce  qui  touche  aux  inté- 
rêts publics  ou  privés  des  provinces  et  des  campagnes  retombe 
sur  les  états  provinciaux.  L'assistance  publique  leur  coûtait  dans  les 
dernières  années  près  de  2  millions  de  roubles,  en  outre  des  2  mil- 
lions et  1/2  consacrés  au  service  médical.  C'est  encore  là  un  cha- 
pitre que  la  guerre  est  en  train  de  grossir  démesurément.  La 
double  campagne  des  Russes  en  Europe  et  en  Asie  a  préparé  à  la 
bienfaisance  administrative  un  innombrable  contingent  de  malades, 
de  blessés,  d'estropiés,  de  veuves  et  d'orphelins. 

Une  autre  obligation  des  zemstvos  est  d'assurer  Talimentation 
publique,  c'est  là  une  tradition  ou  un  legs  du  servage.  Aujourd'hui 
comme  avant  l'émancipation,  chaque  commune  doit  avoir  ses  gre- 


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412  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

niers  de  réserve  et  le  zemstvo  de  district  doit  veiller  à  ce  que  les 
paysans  ne  laissent  pas  ces  greniers  vides.  En  outre  chaque  assem- 
blée provinciale  doit  avoir  un  fonds  spécial  d'approvisionnement 
destiné  à  fournir  des  subsides  ou  des  avances  aux  communes  des 
paysans  dans  les  années  de  mauvaises  récoltes.  Toutes  ces  minu- 
tieuses précautions  n'empêchent  pas  la  sécheresse  du  climat  et 
TinsufTisance  de  l'agriculture  d'amener  de  fréquentes  disettes  dans 
les  fertiles  provinces  du  sud,  et  ces  disettes  de  tourner  parfois  en 
famines  contre  lesquelles  la  charité  légale  est  impuissante.  On  se 
rappelle  encore  la  désastreuse  famine  de  Samara  qui,  un  ou  deux 
ans  avant  la  dernière  guerre,  a  donné  aux  bords  du  Volga  le  spec- 
tacle de  souffrances  que  l'on  aurait  cru  désormais  impossibles  en 
Europe.  Au  milieu  même  de  la  dernière  campagne,  le  grand  gou- 
vernement de  Kazan  était  à  son  tour  frappé  de  disette,  et  le  zemstvê 
de  la  province  calculait  que,  pour  nourrir  la  population  pendant 
l'hiver  et  lui  fournir  les  grains  nécessaires  à  ses  semailles,  il  fau- 
drait une  somme  de  près  de  2  millions  de  roubles,  tandis  que  les 
réserves  disponibles  du  zemstvo  ne  montaient  qu'à  265,000  rou- 
bles. Aujourd'hui  la  plupart  des  états  provinciaux  puisent  dans  leurs 
fonds  d'approvisionnement  pour  soulager  les  plus  cruelles  misères 
de  la  guerre,  en  sorte  qu'en  cas  de  disette  ces  assemblées  se  trou- 
veraient prises  au  dépourvu. 

S'ils  n'ont  pu  mettre  les  provinces  à  l'abri  des  disettes  ou  de  la 
famine,  les  zemstvos  ont  mieux  su  défendre  le  paysan  et  l'agricul- 
ture contre  un  autre  fléau  non  moins  redoutable  aux  Russes,  contre 
l'incendie.  On  sait  quels  sont  les  ravages  habituels  du  feu,  du  coq 
rouge  comme  disent  les  Russes,  dans  les  villes,  et  surtout  dans  les 
villages  de  bois  de  la  Russie.  Chaque  été,  on  peut  compter  deux 
ou  trois  mille  incendies;  pour  une  seule  année,  pour  1874  par 
exemple,  les  relevés  officiels  évaluaient  à  près  de  60  millions  de 
roubles,  c'est-à-dire  à  près  de  200  millions  de  francs,  les  pertes 
subies  de  ce  chef  par  la  Russie.  C'est  là  un  lourd  impôt  annuel  pré- 
levé psir  les  flammes  sur  le  peuple  et  l'agriculture  russes.  Toutes  les 
mesures  de  précaution  sont  infructueuses  ;  c'est  en  vain  que  dans 
les  villages  russes  les  maisons  voisines  sont  isolées  les  unes  des 
autres  et  les  deux  côtés  de  la  rue  toujours  séparés  par  de  larges 
espaces,  de  façon  que,  si  un  côté  brûle,  l'autre  reste  indemne. 
C'est  en  vain  que  dans  ces  villages  il  est  durant  l'été  interdit  aux 
paysans  de  faire  du  feu  dans  leur  tzba^  de  façon  que  chaque  mé- 
nage est  obligé  de  faire  sa  cuisine  dans  une  sorte  de  four  en  terre 
creusé  au  milieu  df  la  rue  ou  de  la  place  du  village.  Toutes  les 
mesures  préventives  ne  font  que  réduire  le  champ  du  fléau;  il  fal- 
lait avant  tout  assurer  le  paysan  contre  les  ravages  d'un  mal  qu'on 


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LA   RUSSIE   ET  LES   RUSSES.  Ali 

ne  pouvait  toujours  prévenir.  Or  dans  les  campagnes  on  ne  saurait 
compter  sur  le  secours  des  compagnies  d'assurance  ordinaires;  les 
risques  sont  trop  élevés  pour  les  compagnies,  le  paysan  est  trop 
pauvre  ou'trop  imprévoyant  pour  s'assurer  à  grands  frais.  Contre 
un  fléau  aussi  général,  aussi  terrible,  aussi  prompt,  la  liberté  et  l'ini- 
tiative privées  fussent  demeurées  longtemps  impuissantes.  Qu'ont 
fait  les  états  provinciaux?  Ils  ont  établi  dans  les  campagnes  des  as- 
surances mutuelles  obligatoires. 

En  un  tel  pays,  avec  le  moujik  russe,  c'était  là  le  seul  moyen 
pratique.  Les  primes  d'assurance  sont  fixées  par  les  zemstvos  et 
perçues  à  leur  profit  comme  une  taxe  supplémentaire;  sous  le 
régime  de  la  communauté  des  terres  et  des  impôts  solidaires,  un 
tel  procédé,  au  lieu  de  répugner  aux  habitudes  du  paysan,  s'ac- 
commodait aisément  à  ses  idées  et  à  ses  mœurs.  Ces  assurances 
obligatoires,  encore  toutes  récentes,  sont  un  réel  bienfait  pour  la 
Russie;  malheureusement  les  dommages  sont  si  grands,  si  fré- 
quens,  que  les  zemstvos  ont  beau  élever  le  taux  des  primes,  ils  ne 
peuvent  entièrement  indemniser  les  victimes.  C'est  à  la  prévoyance 
des  rëglemens,  à  la  vigilance  des  autorités,  à  la  prudence  des  ha- 
bitans,  de  diminuer  le. nombre  et  l'intensité  des  sinistres. 

A  cette  brève  revue  des  travaux  des  zemstvos^  il  faut  ajouter  dans 
certaines  provinces  l'introduction  de  caisses  d'épargne,  l'entretien 
d'une  poste  locale,  l'ouverture  de  nouvelles  routes  ou  de  nouveaux 
chemins  de  fer.  D'après  ce  tableau,  on  ne  saurait  dire  que  les  états 
provinciaux  soient  demeurés  inactifs'ou  inutiles  ;  ils  ont  fait,  croyons- 
nous,  tout  ce  que  leur  permettaient  leurs  ressources  bornées. 
Et  quel  a  été  le  principal  souci  de  ces  assemblées  où  dominent 
presque  partout  les  propriétaires  et  la  noblesse?  C'est  avant  tout 
le  bien-être  et  le  progrès  des  classes  populaires.  Les  zemstvos 
ont  pris  soin  de  l'intelligence  du  moujik  par  l'instruction,  de 
sa  santé  par  l'assistance  médicale,  de  sa  maison,  de  son  izba^ 
par  les  assurances  mutuelles.  La  même  inspiration  se  retrouve 
dans  toutes  les  œuvres  de  ces  assemblées  territoriales.  Grâce  à  elles, 
les  impôts  en  nature,  les  corvées  et  prestations,  dont  le  fardeau  pesait 
uniquement  sur  les  classes  taillables  et  corvéables,  ont,  sous  la 
forme  de  taxes  immobilières,  été  répartis  sur  toutes  les  classes. 
Les  zemstvos  ont  posé  les  bases  de  l'impôt  foncier  que  l'état  devra 
substituer  un  jour  à  l'impôt  de  capitation  sur  les  paysans,  et  lorsque 
dans  les  cercles  du  gouvernement  on  a  agité  la  question  de  la  réforme 
de  l'impôt  direct,  les  états  provinciaux  se  sont  unanimement  pro- 
noncés pour  l'assujettissement  de  toutes  les  classes  de  la  société  à 
l'impôt.  Dans  ces  assemblées,  où  l'élément  populaire  est  en  mino- 
rité par  le  nombre,  l'esprit  d'équité  du  siècle  et  l'esprit  démocra- 
tique de  la  nation  se  sont  ainsi  hautement  manifestés. 

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f 


hik  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


V. 


Pour  qui  récapitule  tout  oe  qu'aveo  d*au86i  pauvres  moyens 
ils  ont  accompli  ou  tenté  en  moins  d'une  douzaine  d'années,  il 
semble  que  les  zemstvos  doivent  être  entourés  d'une  légitime  popu- 
larité. A  vrai  dire,  il  n'en  est  rien.  Les  états  provinciaux  avaient  i 
leur  naissance  excité  les  plus  hautes  espérances,  des  espérances  dé- 
mesurées qui  ont  rapidement  donné  lieu  à  de  profondes  déceptions. 
L*un  des  motifs  de  ce  reviresnent  de  l'opinion  a  été  précisément 
l'exagération  de  la  première  confiance,  la  témérité  des  illusions  ou 
des  rêves  fimdés  sur  les  nouvelles  franchises  provinciales.  L'opinion 
a  été  d'autant  plus  exigeante  vis-à-vis  des  zemsivas  qu'elle  en  atten* 
dait  davantage*  L'esprit  des  peuples,  Tesprit  russe  en  particulier, 
est  prompt  à  escompter  l'avenir  et  prompt  au  découragement.  Tout 
joyeux  des  nouvelles  et  larges  perspectives  que  leur  ouvrait  le 
self'ffovemmeni  provincial,  le  public  et  la  presse  y  croyaient  dé- 
couvrir un  horizon  illimité  de  liberté  et  de  prospérité.  Les  yeux 
éblouis  n'apercevaient  pas  les  bornes,  pourtant  trop  visiUes,  impo- 
sées d'avance  à  cette  libre  administration  par  Les  habitudes  du  pou- 
voir et  les  mœurs  du  pays,  par  la  routine  administrative,  par  la  pé- 
nurie financière. 

^L'erreur  a  été  vite  découverte,  les  limites  tracées  à  l'activité  des 
zemtsvos  ont  été  d'autant  plus  promptement  atteintes  que  ces  linûtes 
ont  été  resserrées  et  rétrécies.  Les  états  provinciaux,  nous  ne  sau- 
rions l'oublier,  ont  eu  le  malheur  de  voir  le  jour  à  l'époque  où^ 
ccHume  prise  de  lassitude  et  effrayée  de  son  œuvre,  Fénergie  libé- 

I  raie  du  gouvernement  réformateur  commençait  à  pencher  vers  son 
déclin.  Les  zemsivos  ouvraient  leurs  assises  peu  de  temps  après  la 

/  déplorable  insurrection  de  Pologne,  peu  de  temps  avant  le  mysté- 
rieux î^ttentat  de  BLarakosof ,  qui  rendait  à  la  police  et  à  la  ///•  sec-^ 
tioH  son  ancien  ascendant  (1).  U  n*en  eût  pas  été  ainsi,  l'admioisr- 
tration  ou  la  loi  ne  leur  eussent  imposé  aucune  entrave,  que  les 
zemstvos  n'auraient  encore  pu  rempUr  toutes  les  promesses  des  pro- 
phètes libéraux  de  1800. 

Ce  que  l'c^inion  att^dait  de  œs  assemblées  territoriales,  ce  n'é- 
tait rien  moins  qu'une  complète  transformation,  une  aisée  et  rapide 
méti^orphose  de  l'empire,  comme  si  les  institutions  avaient  pour 
renouveler  les  peuples  une  sorte  de  vertu  magique.  Cette  erreur 
est  trop  commune  et  trop  naturelle  pour  la  reprocher  aux  Russes. 
Comme  bien  d'autres  peuples,  ils  avaient  oublié  qu^avant  de  donner 


(1)  Vojes  hi  Rmm  du  ib  décemkro  1871. 


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LA  BUSSIE  ET  t£S  RUSSES*  A15 

tous  leurs  fruits,  îl'  faut  que  les  instituticMis  et  les  libertés  s'accli- 
matent et  s'enracinent.  A  un  engoûment  excessif  a  succédé  dans 
l'opinion  un  dénigrement  souvent  outré.  La  vérité  est  qu'au  milieu 
des  traditions  bureaucratiques,  sous  le  poids  des  lisières  dont  ils 
sont  embarrassés,  devant  la  pénurie  d'argent  qui  les  arrêtait,  les 
zemstvos  ont  à  peu  près  donné  au  pays  tout  ce  qu'un  esprit  sobre 
en  pouvait  espérer. 

Le  temps  n'est  pas  encore  bien  loin  où  j'entendais  de  ces  Russes, 
aujourd'hui  si  dédaigneux  de  leurs  institutions  lochies,  s'enorgueil- 
lir de  leurs  états  provinciaux  et  s'en  parer  fièrement  vis-à-vis  de 
l'Occident,  se  vantant  d'avoir  suivi  une  meilleure  voie  que  !a  plu- 
part des  peuples  de  l'Europe,  se  félicitant  d'être  entrés  dans  la 
liberté  par  la  vie  locale,  par  les  franchises  provinciales  et  munici- 
pales. «  Grâce  à  Dieu  et  au  tsar,  me  disaient-ils,  nous  n'avons  pas, 
comme  vous  autres  Français,  débuté  par  des  constitutions,  par  des 
chambres  et  des  ministères  responsables,  par  des  libertés  politiques, 
c'est-à-dire  le  plus  souvent  par  la  licence  et  les  révolutions.  Heu- 
reusement pour  nous,  notre  gouvernement  n'a  pas  écouté  notre  im- 
patience. Alexandre  II  ne  s'est  pas  laissé  séduire  par  notre  noblesse, 
qui,  en  dédommagement  de  l'émancipation  de  ses?  serfs,  réclamait 
une  charte.  Nous  n'avons  pas  comme  vous,  comme  vos  voisins  d'Es- 
pagne ou  d'Italie,  passé  d'un  coup,  sauté  d'un  boncj,  du  régime  le 
plus  autoritaire  à  un  régime  de  discussion,  de  division  et  d'énerve- 
ment  gouvernemental.  Si  nous  avons  pris  la  route  la  plus  longue, 
nous  avons  pris  la  plus  sûre.  Nous  marchons  pas  à  pas  pour  avancer 
sans  reculs  ni  chutes,  allant  du  petit  au  grand,  du  simple  au  com-  ( 
plexe,  de  la  province  et  de  la  municipalité  à  l'état.  Nous  procédons 
logiquement,  organiquement,  comme  la  nature  même.  Vous  n^us  ' 
trouvez  arriérés  et  contens  de  peu  parce  que  nous  ne  possédons 
encore  que  des  franchises  locales;  en  réalité,  nous  sommes  plus 
avancés  que  vous.  Avec  cette  méthode,  nous  ferons  plus  de  besogne 
en  vingt  ans  de  gouvernement  régulier  que  vous  en  un  siècle  de  ré- 
volutions. Vous  raillez  nos  humbles  libertés,  nos  modestes  construc- 
tions qui  sortent  à  peine  de  terre;  laissez-nous  faire,  ndus  prenons 
notre  temps,  nous  commençons  notre  maison  par  le  bas,  nous  creu- 
sons lentement  nos  fondations  au  lieu  d'élever,  comme  vous,  à  la 
hâte  un  rapide  et  fragile  échafaudage,  toujours  abattu  et  toujours  à 
recommencer.  Ne  méprisez  point  notre  lenteur  :  sur  les  fondemens 
que  nous  posons  aujourd'hui,  nous  assoirons  un]; édifice  plus  solide 
et  plus  haut  que  toutes  vos  frêles  constructions,  trop  dépourvues  de 
base  pour  demeurer  longtemps  debout.  » 

En  dehors  des  cercles  officiels,  il  y  aurait  aujourd'hui  peu  de 
Russes  à  tenir  un  pareil  langage.  Ce  n'est  point  que  cette  thèse  n*ait 


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&16  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

du  vrai,  c'est  qu'elle  est  incomplète  et  prête  aisément  à  l'illusion 
parce  qu'elle  n'expripae  qu'une  moitié  de  la  vérité.  Certes,  en  fait  de 
liberté  et  de  self-govemment  comme  en  toutes  choses,  le  mieux  est 
de  commencer  par  le  commencement,  de  ne  pas  trop  se  hâter  au 
début  du  chemin,  de  peur  de  ne  pouvoir  achever  la  route  ou  de 
tomber  d'épuisement  en  arrivant  au  but.  Le  plus  sage  est  de  ne 
point  forcer  son  pas,  de  marcher,  non  de  courir,  mais  à  la  condition 
de  ne  point  s'arrêter  et  s'endormir  en  route.  Il  n'est  pas  douteux 
que  les  libertés^  politiques  et  les  chartes  constitutionnelles  ne  soient 
fragiles,  caduques,  chancelantes,  sans  solidité  et  sans  efficacité,  si 
elles  ne  s'appuient  sur  les  libertés  locales,  sur  les  franchises  muni- 
cipales et  provinciales.  Il  n'est  guère  moins  certain  que  les  fran- 
chises locales  ne  sauraient  être  entières,  respectées  de  tous  et 
assurées  contre  toutes  menaces,  si  elles  ne  sont  défendues  par 
les  libertés  politiques.  L'expérience  l'a  montré  :  en  Russie  comme 
ailleurs,  l'on  ne  saurait  longtemps  avoir  la  liberté  en  bas  et  l'arbi- 
traire en  haut,  pas  plus  que  l'on  ne  saurait  longtemps  avoir  la 
liberté  en  haut  et  l'absolutisme  bureaucratique  en  bas.  Le  self- 
govemment  local  peut  avoir  moins  de  peine  à  s'acclimater,  peut 
ileurir  plus  vite  à  l'abri  d'un  pouvoir  fort  et  incontesté,  mais  il  ne 
faut  pas  que  l'ombre  qui  le  protège  l'étouffé  ou  en  arrête  la  crois- 
sance. Tant  (çue  le  contrôle  des  gouvernés  est  entièrement  exclu 
du  domaine  politique  et  législatif,  c'est  une  illusion  que  d'espérer 
dans  la  sphère  administrative  le  triomphe  complet  du  régime  re- 
présentatif et  le  règne  indépendant  des  assemblées  élues;  le  régime 
du  bon  plaisir  maintenu  dans  les  hautes  régions  du  gouvernement 
débordera  toujours  plus  ou  moins  hors  des  limites  qui  lui  auront 
été  tracées.  Les  libertés  locales  demeureront  ouvertes  à  l'inter- 
vention des  fonctionnaires  de  la  couronne,  accessibles  à  toutes 
les  volontés  du  pouvoir  qui  plane  au-dessus  d'elles.  En  un  mot, 
s'il  importe  de  donner  à  la  liberté  et  au  self-govemment  de  pro- 
fondes et  solides  fondations,  c'est  à  la  condition  de  ne  s'en  pas  tenir 
aux  fondations  ou  au  sous-sol  et  d'achever  la  maison,  car  sans  les 
étages  supérieurs  et  sans  le  toit  qui  les  met  à  couvert  de  la  pluie 
ou  du  soleil,  le  sous-sol  et  le  rez-de-chaussée  ne  sauraient  guère 
être  habitables. 

Tout  corps  délibérant  est  porté  à  dépasser  ses  pouvoirs.  Presque 
partout  et  surtout  peut-être  dans  les  pays  encore  étrangers  ou  mal 
initiés  aux  libertés  politiques,  le  self-govemment  local  est  tenté  de 
sortir  de  ses  limites  légales  et  d'empiéter  sur  l'administration  cen- 
trale, sur  le  domaine  politique.  Le  gouvernement  russe  n'ignorait 
pas  cette  tendance,  il  n'a  rien  négligé  pour  enfermer  les  nouveaux 
états  provinciaux  dans  l'étroite  enceinte  des  aflTaires  locales  et  pour 


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LA  BUSSIE  ET  LES   RUSSES.  ^17 

clore  toutes  les  ouvertures  par  lesquelles  ces  assemblées  eussent 
pu  essayer  d'en  sortir.  Le  droit  de  pétition ,  le  plus  élémentaire  et 
le  plus  humble  des  droits  qui  puissent  être  reconnus  à  un  peuple 
ou  à  des  corps  délibérans,  le  droit  de  déposer  des  vœux  au  pied 
du  trône  a  été  refusé  aux  assemblées  territoriales,  ou,  s'il  leur  a  été 
concédé,  il  a  été  rigoureusement  borné  aux  intérêts  locaux,  et  les 
zemstvos  russes  n'ont  pas  eu  conrnie  nos  conseils  généraux  français 
besoin  de  se  faire  souvent  remémorer  la  loi  par  les  représentans 
du  gouvernement.  Lorsque  dans  la  naïve  ferveur  de  leurs  premières 
années,  un  ou  deux  zemstvos  firent  mine  de  porter  leurs  regards 
au-delà  de  l'horizon  provincial,  le  pouvoir  central  les  rappela  sé- 
vèrement à  leur  spécialité  et  à  la  modestie  de  leur  rôle.  Vers  1867, 
les  états  provinciaux  de  Saint-Pétersbourg  furent  brusquement 
congédiés  pour  avoir  osé  exprimer  un  vœu  illégal  en  faveur  des  li- 
bertés politiques,  et  le  président- de  cette  imprudente  assemblée,  un 
Schouvalof,  proche  parent  du  tout-puissant  chef  de  la  ///•  section^ 
se  vit,  par  mesure  de  police,  éloigné  de  la  capitale.  La  leçon  n'Axas 
été  perdue,  depuis  lors,  nul  zemstvo  n'a  essayé  de  s'élever  au-dessus 
de  sa  sphère  et  de  se  guînder  au-dessus  de  son  rôle.  Tous>nt 
compris  que  le  meilleur  moyen  de  frayer  la  route  aux  libertés  po- 
litiques, c'était  aujourd'hui  de  se  consacrer  entièrement  à  l'obscur 
labeur  des  libertés  locales. 

Sans  sortir  du  domaine  des  intérêts  locaux,  où  les  mœurs  et  la 
loi  les  enferment,  les  nouveaux  états  provinciaux  pouvaient  tendre 
indirectement  à  élargir  leur  sphère  d'action,  au  nom  même  de  ces 
intérêts  locaux,  en  se  mettant  en  rapport  les  uns  avec  les  autres, 
en  se  concertant  les  voisins  avec  leurs  voisins,  pour  les  affaires  qui 
intéressent  plusieurs  provinces  et  souvent  toute  une  région  de 
l'empire.  Il  y  avait  là  encore  pour  les  zemstvos  une  tentation 
contre  laquelle  le  pouvoir  central  devait  les  mettre  en  garde. 
La  bureaucratie  ne  saurait  voir  d'un  bon  œil  les  états  provin- 
ciaux entrer  en  relation  ensemble,  et  les  provinces  s'unir,  et 
pour  ainsi  dire  se  coaliser  ou  se  fédérer,  ne  fût-ce  que  dans  un 
intérêt  purement  économique.  Les  zemstvos  ont  été  rigoureusement 
maintenus  dans  leurs  frontières  respectives  parfois  au  détriment 
du  progrès  de  telle  ou  telle  région.  Tout  autre  gouvernement  attrait 
sans  doute  mis  les  mêmes  obstacles  à  tout  groupement  régional,  à 
tout  semblant  de  ligue  ou  de  syndicat  provincial.  On  ne  saurait  à 
cet  égard  taxer  le  gouvernement  de  Saint-Pétersbourg  de  vues 
étroites  et  de  préjugés  surannés,  alors  qu'en  France  nos  départe- 
mens,  qui  sont  souvent  huit  ou  dix  fois  plus  petits  et  deux  ou  trois  « 
fois  moins  peuplés  que  les  goubemies  russes,  ont  été  si  longtemps 
maintenus  dans  leur  isolement  et  leur  faiblesse,  et  que  nos  con- 

Ton  xxsiiu  —  1878.  37 


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A18  REVUE   DES  DEUX  MOIfDES. 

seils  généraux  n'ont  obtenu  que  tout  récemment  et  non  sans  res- 
«triction  le  droit  de  se  concerter  et  de  prendre  des  mesures  com- 
munes pour  des  intérêts  communs  (1). 

En  Russie,  toute  tentative  de  relier  les  uns  aux  autres  les  zems- 
tvos  des  divers  gouvememens  inspirerait  au  pouvoir  central  d'au- 
tant plus  de  défiance  que  les  goubemies  russes  sont  plus  vastes  et 
qu'en  l'absence  de  toute  assemblée  politique  les  assemblées  territo- 
riales se  pourraient  targuer  de  représenter  la  nation.  Pour  obtenir 
une  représentation  du  peuple  russe,  il  n'y  aurait  guère  ea  effet  qu'à 
réunir  une  délégation  des  divers  états  provinciaux.  En  de  graves 
circonstances,  en  cas  de  guerre  malheureuse  et  de  péril  national 
par  exemple,  le  tsar  pourrait  ainsi  sans  charte  et  sans  constitution, 
sans  élections  même,  improviser  une  assemblée  en  droit  de  se 
considérer  comme  la  réunion  des  mandatah-es  du  pays.  Pour  cela 
il  suffirait  de  convoquer  à  Saint-Pétersbourg  ou  à  Moscou  les  com- 
missions permanentes  des  états  provinciaux  (2). 

J'ai  rencontré  des  Russes  à  vues  optimistes,  qui,  même  en  dehors 
de  toute  grande  crise  intérieure  ou  extérieure,  osaient  se  flatter  de 
voir  tout  d'un  coup  leur  patrie  mise  ainsi  indirectement  en  posses- 
sion d'une  sorte  de  représentation  nationale.  Le  gouvernement  de 
l'empereur  Alexandre  II  est  depuis  les  grandes  réformes  dû  commen- 
cement du  règne  presque  toujours  resté  fidèle  à  sa  louable  habitude 
de  ne  rien  entreprendre  sans  avoir  réuni  des  commissions  ou  as- 
semblées consultatives,  auxquelles  il  soumet  l'étude  des  questions 
à  élucider  ou  des  projets  de  loi  à  rédiger.  C'est  ainsi,  par  exemple, 
qu'une  ou  deux  années  avant  la  nouvelle  guerre  d'Orient,  le  gou- 
vernement impérial  réunissait  à  Saint-Pétersbourg  une  nombreuse 
assemblée  de  notables,  composée  d'hommes  de  toutes  les  parties  de 
l'empire,  une  sorte  de  congrès  économique,  appelé  à  l'examen  des 
délicates  questions  qui  touchent  la  réglementation  du  travail  et  les 
rapports  des  patrons  et  des  ouvriers.  Depuis  l'institution  des 
zemstvos,  quelques  personnes  s'étaient  imaginé  qu'en  pareilles  cir- 
constances le  gouvernement  ferait  appel  aux  nouvelles  assem- 
blées territoriales,  qui  mieux  que  personne  représentent  toutes  les 
classes  et  tous  les  intérêts  du  pays.  Naturellement  il  n'en  a  rien  été, 

(1)  Voyez  M.  Paul  Leroy-Beaulieu,  V Administration  locale  en  France  et  en  AngU' 
terre,  p.  409  et  415. 

(2)  Âa  moment  où  la  Bassie  se  préparait  à  mi  ooDflit  myec  PAngleterre,  qoelqnes-mis 
des  organes  les  plus  influons  de  la  presse,  le  Gotos  entre  aoti^,  ont  proposé  de  foire 
établir  par  les  zemtttns  des  taxes  spéciales  extraordinaires  destinées  à  de  noureaux 
armemens.  C'eût  été  une  manière  déguisée  de  faire  voter  par  les  représentans  du 
pays  les  fonds  exigés  par  la  guerre.  Les  satisfactions  données  à  sa  poUtique  par  le  con- 
grès de  BerUn  yont  dispenser  le  gouyememexit  russe  de  toot  expédient  de  ce  genre. 


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LiL  BUSSIE  £T  LES   BUSSES.  i^lQ. 

il  faudrait  de  graves  éyénemens  pour  décider  le  gouvernement  à 
trai^sfonner  ainsi  subitement  les  états  provinciaux  ra  états  gé- 
néraux. Si  dans  toutes  ses  commissions  consultativeis  il  fait  une 
lai^e  place  aux  présidons  et  aux  membres  des  zemsivos^  il  y  invite 
en  même  temps  des  maires  de  villes,  des  marchands  ou  des  indus- 
triels, des  hommes  spéciaux  et  des  fonctionnaires  sans  mandat  de 
leurs  concitoyens.  En  cela,  il  serait  difficile  de  blâmer  les  procédés 
du  pouvoir  central*  Quelque  injuste  qi\e  soit  toute  défiance  ou 
toute  a{^réhension  à  l'égard  des  ass^iblées  territoriales,  mieux 
vaut  pour  la  Russie,  si  elle  doit  un  jour  posséder  une  représentation 
nationale,  Vobtenir  directement,  d'une  manière  ouverte  et  normale 
que  par  voie  détournée,  d'une  manière  subreptice  ou  intermittente 
et  par  là  même  peut-être  illusoire  et  stérile. 

En  attendant  le  jour  où  la  Russie  lui  paraîtra  digne  ou  capable  de 
libertés  p(^ques,  tout  montre  que  le  gouvernement  impérial  au- 
rait tort  de  tenir  en  suspicion  les  nouveaux  états  provinciaux.  La 
bureaucratie,  le  tchinovnisme  et  la  centralisation  ont  seuls  à  re- 
douter le  développement  de  pareilles  institutions.  Les  défiances  du 
pouvoir  vis-àrvis  des  corps  élus ,  vi&-i-vis  des  assemUé^s  provin- 
ciales ou  municipales,  paraissent  dénuées  de  fondement.  Il  semble 
que  la  loi  a  déjà  pris  contre  elles,  contre  leurs  imprudences  ou  leurs 
excès  de  pouvoirs,  des  précautions  outrées  et  inutiles.  Si  la  cour 
de  Pétersbourg  redoute  la  propagande  radicale  et  l'esprit  révolu- 
tionnaire, ce  ne  sont  point  les  zem^tvas^  ce  ne  sont  pas  les  assem- 
blées électives  des  provinces  ou  des  villes  qui  servent  d'organe  ou 
d'instrument  ^  la  révolution  et  au  radicalisme. 

Sous  ce  rapport,  l'attitude  des  corps  élus  est  constamment^demeu- 
rée  irréprochable.  Loin  de  se  complaire  à  une  opposition  systéma- 
tique ou  à  des  taquineries  déplacées,  loin  de  provoquer  des  con- 
flits d'ancime  sorte,  les  états  provinciaux  comme'^iles  municipalités 
n'ont  cessé  de  montrer  vis-à-vis  de  l'administration^^etjdes  fonction- 
naires une  prudoice,  une  circonspection,  une  retenue  singulière. 
S'il  y  a  eu  excès,  Texcès  a  été  plutôt  dans  le'sens  de  la  soumission, 
de  la  docilité,  de  l'obséquiosité.  En  aucun  pays  du  monde,  les  corps 
délibérans  n'ont  mis  plus  de  soin  à  ne  pas  abuser  des  droits  qui 
leur  étaient  conférés,  à  ne  point  avoir  l'air  d'outrepasser  les  limites 
qui  leur  étaient  tracées.  A  aucune  époque,  des  assemblées  élues 
ne  se  sont  aussi  généralement,  aussi  patiemment 'appliquées  à  ne 
point  porter  ombrage  au  pouvoir  et  à  ses  agens.  Ces  conseils  pro- 
vinciaux et  municipaux  ont  montré  parfois  un  esprit  d'initiative  et 
d'indépendance  qui  fait  honneur  à  la  Russie  et  à  son  gouverne- 
ment, mais  jamais  ils  ne  se  sont  écartés  de  la  plus  respectueuse 
et  de  la  plus  stricte  déférence  vis-à-vis  des  autorités  locales,  et  à 


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A20  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

plus  forte  raison  vis-à-vis  du  pouvoir  central.  Par  là  œs  nouvelles 
institutions  n'ont  cessé  de  mériter  la  conflance  du  souverain  non 
moins  que  celle  du  pays.  Qu'il  nous  soit  permis  d'espérer  qu'au  lieu 
d'être  assujettis  à  de  nouvelles  restrictions,  les  états  provinciaux 
verront  leurs  prérogatives  confirmées  et  étendues  jusqu'au  jour  où 
la  Russie  pourra  être  mise  sans  danger  à  la  difficile  épreuve  des 
libertés  politiques. 

Il  y  a  en  Russie  comme  partout  des  élémens  dfe  désordre,  des 
fermons  révolutionnaires;  les  dernières  années,  les  derniers  procès 
politiques  l'ont  montré  aux  plus  aveugles,  bien  que  ces  procès 
n'aient  fait  que  mettre  en  lumière  pour  tous  ce  qui  pour  l'ob- 
servateur attentif  était  depuis  longtemps  manifeste.  Les  Russes 
s'en  imposaient  à  eux-mêmes  ou  voulaient  en  imposer  à  autrui, 
quand  ils  se  vantaient  d'être  à  l'abri  des  maladies  morales  de  l'Oc- 
cident, comme  s'ils  pouvaient  échapper  à  la  contagion  des  idées  et 
des  convoitises,  ou  comme  si  tout  était  sain,  pur  et  robuste,  dans 
ce  grand  corps  de  l'empire  russe.  L'esprit  révolutionnaire  existe  en 
Russie  comme  ailleurs,  mais  ce  n'est  point  dans  les  assemblées 
électives  qu'il  a  son*  siège  et  qu'il  se  propage;  c'est  dans  des  réu- 
nions d'hommes  sans  mandat,  dans  des  sociétés  secrètes,  dans  des 
conciliabules  occultes  qui,  sur  les  jeunes  têtes  et  les  imaginations 
exaltées,  ont  d'autant  plus  de  prestige  et  de  puissance  que  les  as- 
semblées régulièrement  élues  ont  moins  d'autorité.  En  Russie,  plus 
que  partout  ailleurs  peut-être,  la  meilleure  arme  contre  l'esprit  ré- 
volutionnaire ce  serait  l'écrit  libéral  ;  veut-on  dégoûter  la  jeunesse 
et  les  âmes  honnêtes  des  trames  ténébreuses  et  des  agitations  sou- 
terraines, que  l'on  permette  aux  hommes  épris  du  bien  public  de  s'y 
consacrer  au  grand  jour  sans  crainte  et  sans  entrave.  Le  plus  sûr 
moyen  d'arrêter  la  diffusion  latente  des  idées  dissolvantes  et  des 
passions  niveleuses,  ce  serait  de  donner  ouvertement  au  pays  une 
plus  grande  part  dans  l'administration  de  ses  propres  affaires,  sous 
l'égide  d'un  pouvoir  heureusement  encore  assez  tort  pour  n'avoir 
guère  à  redouter  les  témérités  de  pensée  et  les  intempérances  de 
langage. 

Anatole  Leroy-Beaulieu. 


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APULÉE   ET  SON  TEMPS 


L'Amour  et  Psyché, 


Le  plus  aristocrate  des  écrivains  de  notre  temps,  l'auteur  des 
Origines  du  Christianisme  y  vient  de  publier  un  volume  de  mé- 
langes qui  renferme,  entre  autres  morceaux  de  critique  historique 
et  philosophique,  une  étude  sur  l'impératrice  Faustine.  C'est  le 
propre  de  M.  Renan  de  savoir  tout  de  suite  vous  faire  aimer  le 
sujet  qu'il  traite;  il  a  le  charme,  l'abondance,  l'émotion,  et  ne 
demande  pas  mieux  que  de  se  laisser  doucement  glisser  à  l'apologie 
pour  peu  que  le  personnage  qui  l'occupe  appartienne  à  ces  hautes 
classes  dont  son  esprit  semble  irrémédiablement  subir  la  fasci- 
nation. «  Il  est  des  natures  qui^  j'ose  le  dire,  appellent  ]a  calomnie, 
la  créent  autour  d'elles,  s'y  livrent  de  galté  de  cœur.  »  Belle,  élé- 
gante, aristocratique  et  légère^  la  femme  de  Marc-Aurèle  était  de 
ces  nature&-là,  du  moins  c'est  ce  que  pense  d'elle  M.  Renan,  qui 
voudrait  bien  l'arracher  à  la  famille  des  Julie  et  des  Messaline  pour 
la  placer  dans  l'histoire  des  héroïnes  sentimentales,  entre  Marie - 
Stuart  et  Marie-Antoinette.  Mais  alors  que  deviennent  ces  hontes  et 
ces  infamies  dont  la  voix  publique  accusa  la  fille  d'Antonin?  Ici, 
s'écrie  l'apologiste,  la  calomnie  est  facile,  car  la  réfutation  est  im- 
possible. Et  justement  parce  que  la  réfutation  est  impossible,  le  voilà 
taxant  de  commérages  et  méchans  propos  toutes  ces  anecdotes 
que  les  générations  se  sont  transmises  et  dans  lesquelles  un  peuple 
résume  ses  colères  et  ses  mépris.  Commérages  sans  doute  aussi  et 
méchans  propos  les  anecdotes  qui  nous  racontent  les  prouesses 
d'une  Catherine  ou  les  gaîtés  champêtres  d'une  Dubarry? 

Famosa  adulteriis!  L'impératrice  Faustine  remarque  au  cirque 
un  beau  gladiateur,  et  la  tentation  l'entreprend  ;  aux  rêveries  soli- 
taires bientôt  succèdent  les  fiévreuses  ardeurs,  l'insomnie  que 
hante  Aphrodite  attachée  tout  entière  à  sa  proie.  Le  mal  empire 

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Il22  EËTUE  DES  DEUX  MONDES. 

à  ce  point  que  le  bon  empereur  lui-même  finit  par  s'apercevoir  de 
ses  ravages  et  s'en  émeut.  Pour  un  moment,  il  quitte  la  stoa, 
interrompt  ses  spéculations  sur  les  élémens,  sur  l'âme,  sur  l'hon- 
nête et  le  juste,  et  moins  étranger  aux  choses  qui  le  touchent 
de  plus  près,  il  interroge  sa  compagne  avec  tant  de  douceur 
persuasive,  la  presse  tellement  que  celle-ci  avoue  sa  passion. 
Imperturbable  sous  ce  coup,  l'auguste  philosophe  réunit  ses  de- 
vins de  Ghaldée,  et  les  oracles  ainsi  consultés  décrètent  que  le 
gladiateur  objet  de  cette  flamme  insensée  sera  d'abord  égorgé  et 
qu'ensuite  l'impératrice  remontera  au  lit  conjugal  après  avoir  pris 
un  bain  dans  le  sang  du  misérable.  Noces  abominables  dont  un 
monstre  devait  être  le  fruit  et  qui  permettaient  à  l'imagination 
populaire  de  s'expliquer  comment  un  père  tel  que  Marc-Aurèle  avait 
engendré  un  fils  tel  que  Commode.  Est-ce  à  dire  maintenant  que 
de  pareilles  légendes  aient  pu  se  former  autour  d'une  personne 
irréprochable?  Non  certes,  M.  Renan  le  reconnaît,  ce  qui  ne  l'a 
pourtant  point  empêché  quelques  lignes  plus  haut  de  s'inscrire  en 
faux  contre  «  les  fables  relatives  au  gladiateur.  » 

Od  nous  parle  de  l'afiection  touchante  de  Marc-Aurële»  de  la  par- 
faite confiance  qu'il  eut  sans  cesse  en  l'honnêteté  de  sa  femme, 
quel  argument!  Maro-Âurèle  avait  l'âme  d'un  simple,  c^étaitune  de 
ces  natures  extraordinairement  pures  et  sereines  que  leur  propre 
vertu  livre  désarmées  à  toutes  les  perfidies  de  ce  monde  et  qui  se 
refusent  à  voir  le  mal  même  alors  qu'il  leur  crève  les  yeux.  D'ail- 
leurs la  philosophie  n'a  jamais,  que  je  sache,  sauvegardé  les  philo- 
sophes contre  certaines  mésaventures  de  la  vie  conjugale;  eUe  en 
console  quelquefois,  c'est  le  plus  qu'on  puisse  dire.  Marc-Àurèle, 
avec  son  tempérament  débonnaire  et  contemplatif,  son  air  pres- 
que monacal,  habitué  à  ne  vivre  que  parmi  des  granofiiaineDS  et 
des  mystagogues  et  ne  s'occupant  que  de  dogmatismes  comparés, 
devait  être  le  dernier  à  se  douter  de  ce  qui  se  passait  chez  lui.  Cet 
homme  vertueux,  mais  fort  négligé  dans  sa  personne,  ce  grand  mo- 
raliste toujours  dans  la  lune  était  évidemment  du  bois  dont  Molière 
et  La  Fontaine  font  leurs  maris  trompés  ;  et  c'est  ne  rien  prouver 
en  faveur  de  l'épouse  que  de  mettre  en  avant  l'absolue  confiance 
du  mari-  En  outre,  sur  quelle  autorité  s' appuie-t-on?  Sur  le  témoi- 
gnage d'un  Fronton»  qui  dans  une  lettre  de  sa  oorrespondance  avec 
Marc-Aurfele,  son  ancien  élève»  s'étudie  à  célébrer  les  joies  intimes 
de  la  famille  impériale  :  «  J'ai  vu  ta  petite  couvée,  et  rien  ne  m'a 
jamais  fait  tant  de  plaisir.  Ils  te  ressemblent  à  un  tel  degré  qu'on 
ne  vit  jamais  au  monde  pareille  ressemblance.  Je  te  voyais  dou- 
blé, pour  ainsi  dire;  à  droite»  à  gauche,  c^était  toi  que  je  croyais 
voir.  Ils  ont,  grâce  aux  dieux,  les  couleurs  de  1&  santé,  et  une  bonne 
façon  de  crier.  L'un  d'eux  tenait  un  morceau  de  pain  bien  blanCi 

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APULÉE  ET  SON  TEMPS.  428 

comme  un  enfant  royal  ;  l'autre  un  morceau  de  pain  de  ménage  en 
vrai  fils  de  philosophe.  Leur  petite  voix  m'a  paru  si  douce,  si  gentille 
que  j'ai  cru  reconnaître  dans  leur  babil  le  son  clair  et  charmant  de  ta 
parole.  »  Adulations  officieuses,  dont  un  esprit  aussi  avisé  que  M.  Re- 
nan ne  saurait  être  dupe  un  seul  instant,  lui  qui  doit  connaître  mieux 
que  nous  la  valeur  morale  du  personnage.  Un  courtisan,  doublé  d'un 
pédagogue,  tel  était  ce  Fronton;  sérieusement,  à  pareil  tableau  qui 
pourrait  croire?  Est-ce  assez  arrangé,  assez  fardé!  Les  deux  enfans 
symétriquement  opposés  l'un  à  l'autre,  celui-là  tenant  son  morceau 
de  pain  bVanc  comme  il  sied  au  fils  d'un  souverain,  celui-ci,  en  vrai 
fils  de  philosophe,  attaquant  son  croûton  de  pain  bis  I  Vous  diriez  un 
Greuze  du  siècle  des  Antonins ,  qui  fut  également  pour  l'art  et  pour 
les  lettres  une  période  de  rococo.  Au  reste  ce  Marcus  Cornélius  Fron- 
ton, très  haut  placé  dans  la  faveur  du  prince,  n'exerça  jamais  qu'une 
influence  des  plus  limitées  sur  le  tempérament  intellectuel  de  son 
élève.  Marc-Aurèle  nous  apprend  qu'il  lui  devait  de  savoir 
quelles  proportions  de  basse  envie,  d'hypocrisie  et  d'intrigue 
entrent  dans  la  composition  de  la  tyrannie  et  combien  d'ordinaire 
manquent  de  cœur  les  classes  supérieures,  mais  c'est  à  peu  près  là 
tout  le  profit  que  le  César  philosophe  tira  des  leçons  d'un  si  grand 
maître  ;  l'époux  plus  ou  moins  abusé  de  la  belle  Faustine,  quoique 
vivant  au  milieu  des  grammairiens,  des  mathématiciens,  des  poètes, 
des  musiciens  et  des  rhéteurs,  loin  de  se  laisser  distraire  par 
eux  de  ses  méditations,  se  plaisait  au  contraire  à  remercier  les 
dieux  de  l'avoir  préservé  de  goûts  et  d'aptitudes  qui  l'eussent  pro- 
bablement accaparé.  Et  c'est  bien  de  quoi  se  plaint  Fronton,  qui 
ne  cesse  de  multiplier  les  argumens  en  faveur  de  la  rhétorique  et 
de  maudire  les  beaux  yeux  de  la  philosophie,  cause  de  toutes  ses 
disgrâces  professionnelles.  On  aurait  peine  à  s'imaginer  la  somme 
énorme  de  pédantesques  billevesées  que  ces  lettres  contiennent; 
exercices  de  style  sur  toutes  les  matières,  dissertations,  gloses, 
amplifications  sur  la  paresse  et  sur  la  goutte,  réminiscences  d'Ho- 
race et  de  Virgile,  de  Lucrèce  et  de  Salluste,  froide  et  bizarre  mo- 
saïque où  se  trahit  à  chaque  tour  de  phrase  un  archaïsme  particu- 
lier à  cette  période  de  la  littérature  romaine;  tout  cela  saupoudré  de 
formules  obséquieuses  et  de  flagorneries  à  l'adresse  du  stoïcien 
couronné.  Impossible,  après  avoir  feuilleté  ce  fatras,  de  conserver 
l'ombre  d'une  illusion  à  l'endroit  du  témoin  dont  M.  Renan  invoque 
si  bénévolement  l'autorité.  Il  est  vrai  que  ce  pédagogue  sans  con- 
viction n'en  faisait  pas  moins  bonne  figure  dans  l'état  ;  il  habitait 
sur  l'Esquilin  le  palais  qui  un  siècle  auparavant  avait  appartenu  à 
Mécène,  et  là,  vêtu  à  l'athénienne,  mollement  étendu,  voyait  autour 
du  divan  où  le  clouait  la  goutte  accourir  et  se  presser  la  clien- 
tèle la  plus  nombreuse  et  la  plus  variée,  patriciens,  financiers,  ar- 

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hU  BEVUE  DES   DEUX  MONDES* 

listes  et  savans.  L'architecte  déployait  ses  plans  pour  quelque  salle 
de  bain  projetée,  et,  quand  elle  avait  assez  longtemps  roulé  sur  les 
détails  somptuaires,  la  conversation  prenait  son  train  vers  la  philo- 
logie; terme  de  prédilection,  sujet  inévitable  auquel  il  fallait  tou- 
jours aboutir.  On ,  pesait  la  valeur  des  mots,  on  remontait  aux 
origines,  et  telle  expression  proscrite  par  la  bonne  compagnie,  et 
repoussée  des  jeunes  mondains  comme  entachée  de  grossièreté,  al- 
lait trouver  un  avocat  passionné  dans  le  maître  de  la  maison,  qui 
n'admettait  point  qu'en  sa  présence  on  manquât  de  respect  au 
moindre  adverbe  dont  un  auteur  ancien  avait  consacré  l'usage. 
Toute  littérature  qui  tire  à  sa  fin  ou  qui  se  sent  en  voie  de  renais- 
sance remonte  à  sa  source  ou  cherche  à  se  retremper  à  l'étranger. 
A  cette  heure  de  caducité  que  les  amateurs  du  vieux-neuf  histo- 
rique traiteraient  volontiers  de  renaissance,  Rome  hellénise  ;  l'em- 
pereur Marp-Aurèle  parle,  écrit  en  grec,  un  peu  comme^  à  des 
siècles  de  distance,  un  autre  monarque  philosophe,  le  roi  de  Prusse 
Frédéric  le  Grand,  écrira  en  français. 

Le  naïf  avait  eu  son  temps,  l'ère  s'ouvrait  de  la  virtuosité,  du 
composite  : 

Tous  les  monstres  d'Égsrpte  ont  leur  temple  dans  Rome, 

a  dit  Corneille  dans  un  de  ces  beaux  vers  d'image  trop  rares  chez 
nos  grands  classiques,  d'ailleurs  si  riches  en  vers  de  pensée.  Tous 
les  rhéteurs,  tous  les  grammairiens,  tous  les  philosophes  d'Athènes, 
de  Smyme,  d'Éphèse  et  d'Alexandrie  avaient  dans  Rome  leurs 
écoles,  leurs  villas  et  même  leurs  palais,  car  la  plupart  de  ces 
beaux  esprits  faisaient  fortune,  quelques-uns  en  arrivèrent  à  compter 
par  millions  de  sesterces.  Hérodès  Atticus,  qui  fut  aussi  professeur 
de  Marc^Aurèle,  menait  une  existence  de  prince  ;  c'est  que  les  choses 
avaient  beaucoup  marché  depuis  Vespasien,  qui  le  premier  ima- 
gina de  rattacher  à  l'administration  tout  ce  monde  des  lettres  jus- 
qu'alors assez  vagabond  et  quelque  peu  bohème,  comme  nous  di- 
rions aujourd'hui.  Ces  histrions  de  la  veille,  devenus  professeurs 
de  l'état,  touchaient  de  gros  appointemens  sur  la  cassette  impériale, 
et  leur  titre  de  fonctionnaires  publics  leur  servait  à  quadrupler  le 
prix  de  leurs  leçons  particulières.  En  outre,  quand  ils  voyageaient 
en  tournée  de  conférences,  comme  nos  chanteurs  et  nos  pianistes 
modernes  vont  en  tournée  de  représentations  et  de  concerts,  c'était 
à  qui  leur  prodiguerait  l'or,  les  couronnes  et  la  bonne  chère.  L'em- 
pereur Hadrien,  de  même  que  son  noble  et  sympathique  successeur 
Antonin  le  Pieux,  ne  se  contenta  point  de  confirmer  ces  privilèges, 
il  les  augmenta,  moins  encore  par  amour  des  lettres  et  de  la  science 
que  par  politique  et  pour  resserrer  davantage  le  faisceau  de  la  mo- 


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APULÉE  ET  SON  TEMPS.  A25 

narchie.  Grammairiens,  rhéteurs,  médecins,  furent  dispensés  du 
service  militaire,  affranchis  des  curatelles  et  charges  civiques,  et 
distribués  entre  différentes  villes  de  province  dont  ils  étaieût 
commis  à  faire  Tomement;  emploi  souvent  très  mal  tenu,  car,  s'il 
y  avait  la  fleur  du  panier,  il  y  avait  aussi  le  dessous,  et,  pour  quel- 
ques brillans  coryphées,  que  d'astrologues  faméliques,  de  cuistres 
affublés  de  robes  monacales  et  qui,  les  reins  ceints  d'une  corde,  le 
bâton  noueux  à  la  main,  la  besace  au  dos,  promenaient  leur  gueu- 
serie  sous  les  portiques  de  l'athénée  d'Hadrien  I 

Cet  âge  frivole  et  pédantesque,  ondoyant  et  divers,  travaillé  de 
toute  sorte  de  dilettantismes  amusans,'et  dont  Lucien  nous  peint  le 
tableau  avec  tant  de  grâce,  d'esprit,  de  verve  humoristique,  —  cet 
âge  au  demeurant  très  littéraire,  —  eut  de  bien  curieux  repré- 
sentans,  Apulée,  Aulu-Gelle  et  d'autres.  Nous  reviendrons  tout  à 
l'heure  à  l'auteur  de  V Amour  et  Psyché^  voyons  d'abord  Aulu- 
Gelle.  Il  était  le  familier  de  la  villa  Fronton  et  l'acolj'te  inséparable 
de  son  illustre  maître,  le  rhéteur  Favorinus.  Poussant  jusqu'à  la 
manie  l'ardeur  des  recherches,  il  ne  quittait  ses  livres  que  pour 
courir  disserter  de  omni  re  scibili  avec  tous  les  passans.  En  visite, 
en  voyage,  au  Forum,  à  la  promenade,  dans  les  boutiques  et  les  bi- 
bliothèques, il  écoutait,  prenait  des  notes  ;  aux  produits  de  cette 
chasse  perpétuelle  aux  anecdotes,  à  cet  incessant  grappillage  dans  la 
vigne  du  prochain  s'ajoutaient  d'immenses  trésors  de  lecture;  les 
Nuits  altiques  formeront  toujours  un  répertoire  utile  à  consulter, 
grâce  au  bénéfice  acquis  à  ces  sortes  de  compilations  dont  l'unique 
mérite  est  d'avoir  survécu  aux  documens  manipulés  par  leur  au- 
teur. Les  hommes  de  cette  époque  ont  la  rage  d'être  universels  ;  ils 
mettent  tout  dans  tout  :  caractère  spécial  de  la  littérature  alexan- 
drine  alors  prédominante.  Leurs  œuvres  en  apparence  les  plus  lé- 
gères,—  romans,  contes,  poésies, — sont  chargées  à  fond  et  jusques 
à  en  couler  bas  de  mathématiques,  d'astronomie,  de  philosophie, 
de  jurisprudence  et  de  rhétorique;  celui-ci,  par  exemple,  pourrait 
tout  aussi  bien  s'appeler  le  seigneur  Microcosme^  du  nom  dont  Mé- 
phistophélès  salue  le  vieux  docteur  en  entrant  à  son  service,  et 
puisque  je  suis  en  train  de  citer  Goethe,  je  continue  en  retournant 
l'admirable  invocation  de  Faust  pénétrant  chez  Marguerite  :  «  Dans 
cette  pauvreté  quelle  abondance  I  »  et  profite  de  la  circonstance 
pour  m' écrier  à  propos  de  cette  énorme  somme  de  compilations  : 
Dans  cette  abondance  quelle  pauvreté  I  Histoire  des  sciences  natu- 
relles, anatomie  et  physiologie,  médecine  et  théologie,  tous  les  su- 
jets de  thèses  sont  évoqués  péle-méle,  les  plus  sérieux  à  côté  des 
plus  frivoles  dans  un  accouplement  inimaginable;  des  problèmes 
de  métaphysique  et  d'économie  sociale  coudoyant  des  questions 
d'étiquette  empruntées  à  quelque  manuel  de  la  civilité  puérile  et 

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&26  REVUS  DtBS  DBUX  MONI^S. 

homnôte,  comme  quand  l'auteur  se  demande  s'il  est  penms  de 
bâiller  à  l'académie»  question,  parait-il»  controTersée  au  iv  siècle 
etrqui  dans  le  nôtre  n'en  est  plus  une. 

On  se  figure  aisément  Fennui  que  devaient  projeter  autour  d'eux 
des  académiciens  de  cette  espèce,  et  cependant  ils  avaient  accès 
partout.  C'était  alors  le  bel  air  de  s'occuper  de  littérature  et  de 
science;  on  avait  son  philosophe  et  son  rhéteur  avec  qui  on  afiec- 
tait  de  se  montrer  en  public  et  qu'on  traitait  chez  soi  coDune  des 
domestiques  ;  car  tous  ces  parasites  que  la  disette  littéraire  des  Ro- 
mains attirait,  tous  ces  marchands  de  philosophie  avaient  l'échiné 
souple  et  s'entendaient  aux  métiers  les  plus  divers.  Ce  qu'on  vou- 
lait de  ces  Grecs,  ce  n'était  pas  leur  enseignement,  c'était  leur  pré- 
sence et  leur  complaisance  en  toute  occasion  ;  ils  allaient  et  venaient 
à  côté  du  maître,  montant  et  descendant  les  escaliers,  parcourant 
les  rues,  les  musées  en  sa  compagnie  de  manière  à  bien  faire  voir 
aux.gens  qu'il  s'occupait  de  science;  ils  devaient  aussi  composer 
ses  vers,  et,  quand  les  salons  étaient  pleins  de  monde»  proclamer  sa 
louange  à  tout  propos.  Secrétaires  et  bibliothécaires,  ils  donnaient 
aux  enfans  des  leçons  et  servaient  à  la  femme  de  messagers  ga- 
lans*  Il  leur  arrivait  aussi  de  pratiquer  la  magie,  de  fabriquer 
secundum  artem  des  philtres  pour  l'amour  et  des  maléfices  pour  la 
haine  ;  race  de  bouffons  et  de  laquais  soumise  aux  plus  capricieux 
traitemens,  tantôt  choyée,  tantôt  vilipendée,  et  qui,  radoubant  les 
harangues  du  maître,  rédigeant  ses  bons  mots,  présidant  sub  rosa 
aux  banquets  académiques,  partait  en  voyage  le  lendemain  dans  le 
fourgon  des  cuisiniers  I  Et  néanmoins  de  tels  emplois  étaient  re- 
cherchés à  cause  des  gros  bénéfices  et  des  nonibreux  avantages 
qu'ils  rapportaient  ;  ces  professeurs  de  rhétorique,  quand  ils  sa- 
vaient s'y  prendre,  ne  tardaient  pas  à  gouverner  toute  la  maison. 
Prompts  à  s'emparer  du  mari  par  une  habile  direction  de  ses  trar- 
vers  pédantesques,  de  sa  jactance  et  même  de  ses  vices,  ils  accom- 
pagnaient bientôt  aussi  madame  dans  ses  promenades,  pérorant 
et  gesticulant  autour  de  la  litière.  Admis  dans  les  petits  appar- 
teniens,  ils  assistaient  à  sa  toilette,  comme  nos  petits  abbés  du 
dernier  siècle,  et  parfois  interrompaient  la  leçon  de  morale  pour 
laisser  à  leur  noble  patronne,  aux  mains  de  sa  coiffeuse,  le  temps 
de  recevoir  un  billet  d'amour  et  d'y  répondre.  Des  classes  gou- 
vernantes énervées,  routinières,  sans  nul  reste  de  conviction  dans 
leurs  goûts  en  apparence  les  plus  prononcés,  et,  chez  ceux  qu'elles 
appellent  pour  les  enseigner,  la  fourberie  professionnelle  rempla- 
çant les  forces  productives,  c'est  l'histoire  de  toutes  les  décadences 
littéraires  et  autres.  Ce  qui  n'empêche  pas  certaines  œuvres  faites 
pour  survivre  d'éclore  à  ces  momens  crépusculaires. 

J'ai  parlé  plus  haut  des  Dialogues  de  Lucien,  VArw  (Tor  d'Apuléô 

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AP^JLÉE  ET  805  TEIÏfS.  427 

mérite  une  égale  mention.  C'est  encore  là  deTatticisme,  et,  si  le  pre- 
mier de  ces  denx  écrivains  se  recommande  plus  particulièrement  de 
Platon  et  de  Démosthëne,  l'autre,  sans  renier  ses  titres  à  cette  double 
tradition,  emprunte  beaucoup  aux  formes  homériques,  qu'il  emploie 
avec  élégance  en  rapprochant  les  perspectives  et  limitant  le  contour. 
Africain  de  naissance  comme  Fronton,  Apulée,  après  de  longues 
études  poursuivies  à  Athènes  et  de  nombreux  voyages,  vient  à  Rome 
exercer  la  profession  d'avocat.  Plus  tard,  nous  le  retrouvons  en 
Afrique  enseignant  l'éloquence  et  renommé  déjà  par  ses  écrits.  Marié 
à  trente-quatre  ans,  avec  une  veuve  beaucoup  plus  âgée  que  lui,  il 
eut  à  soutenir  un  procès  contre  les  parens  de  sa  femme,  qui  l'accu- 
saient de  captation  et  de  sortilèges.  Son  plaidoyer,  d'ailleurs  victo- 
rieux, pour  sa  défense  nous  montre  en  pleine  lumière  l'homme  et 
son  temps  :  science  et  démonologie,  dispositions  naturelles  à  l'ori- 
ginalité et  mauvais  goût,  archaïsme  et  néologisme  ;  toutes  les  fan- 
tasmagories en  train  de  réussir  à  cette  heure,  toutes  les  végéta- 
tions luxuriantes  du  latinisme  à  son  déclin  enveloppant,  étouffant 
un  génie  africain.  On  a  pu  dire  de  Fronton  qu'il  avait  en  lui  le 
sable  de  l'Afrique  sans  en  avoir  le  soleil  de  feu;  chez  Apulée,  les 
deux  subsistent  à  la  fois,  emmêlés,  confondus,  le  baroque  et  le 
simple  à  côté  l'un  de  l'autre,  une  vraie  arabesque,  s'il  est  permis 
de  ramener  le  terme  à  son  acception  primitive.  Comme  Hadrien,  il 
écrivait  dans  les  deux  langues,  et  sur  quoi  n*a-t-il  pas  écrit  !  C'é- 
taient des  encyclopédies  ambulantes  que  ces  hommes;  nous  venons 
de  voir  Aulu-Gelle,  celui-ci  lej passe,  non  point  seulement  comme 
talent,  la  chose  va  sans  dire,  mais  comme  productivité.  A  ne  par- 
ler ni  de   la  rhétorique,  ni  de  l'arithmétique,  ni  de  la  philosophie, 
ni  des  beaux-arts  qui  forment  son  domaine  spécial,  il  s'occupe  de 
sciences  naturelles,  compose  dçs  traités  sur  l'agronomie,  des  thèses 
médicales  et  pharmaceutiques,  des  odes,  des  romans,  et  pour  peu 
que  les  circonstances  et  la  somme  à  gagner  s'y  prêtent,  cet  apo- 
logiste des  dieux  et  de  la  beauté,  ce  poète  illuminé,  ce  thaumaturge 
ne  dédaignera  nullement  de  scander  çà  et  là  quelques  vers  bien 
sentis  à  la  louange  d'un  onguent  ou  d'un  dentifrice  :  a  Sois  vanté, 
ft  Calpumius  1  dans  mes  vers  légers,  pour  cette  poudre  incompa- 
rable qui  rend  à  la  touche  son  éclat  frais  et  vermeil  et  qui,  net- 
toyant la  gencive  de  tout  impur  résidu,  permet  aux  lèvres  que  le 
rire  épanouit  de  ne  montrer  que  de  l'émail.  »  Quand  un  romancier 
nous  a  donné  une  telle  histoire  que  Psyché^  on  n'est  guère  en  droit 
de  lui  faire  de  querelle,  on  lui  passe  beaucoup,  et  on  le  remercie 
surtout  quand  il  a  joint  tout  auprès  tant  d'historiettes  familières 
et  piquantes  qui  n'ont  aucunement  besoin  qu'on  leur  pardonne^ 
C'était  l'avis  de  Sainte-Beuve,  et  c'est  aussi  le  nôtre.  Heureux  le 
Toman,  fût-il  inégal,  où  îl  y  a  de  la  vérité  et  qu'a  visité  la  grâce. 

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A28  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

Laissons  de  côté  la  métaphysique  et  le  symbolisme,  oublions  Creut- 
zer  et  ne  voyons  que  Tinvenlion  riante  ;  tout  dans  ce  rédt  d'un 
écrivain  de  soixante-dix  ans  respire  la  jeunesse,  mieux  encore  l'ado- 
lescence. 

Il  semble  que  ces  poètes  de  l'antique  Grèce  empruntent  à  leurs 
dieux  le  privilège  de  ne  pouvoir  vieillir*  Le  livre  des  Métamorphoses 
a  traversé  les  siècles;  l'épisode  de  Psyché  qui  s'en  dégage  portait 
en  soi  la  prédestination  et  conserve  même  aujourd'hui  pour  nous 
le  duvet  exquis,  le  parfum  et  la  saveur  d'une  pêche  qu'on  viendrait 
de  cueillir  sur  l'arbre.  En  le  goûtant  et  m'en  délectant,  je  ne  puis 
me  défendre  de  penser  à  Manon  Lescaut  y  œuvre  d'un  esprit  éga- 
lement prolixe  et  qui,  au  milieu  de  ses  vulgarités,  de  ses  compila- 
tions et  de  ses  avortemens,  un  matin,  par  occasion  et  sans  le  vouloir, 
crée  une  merveille.  Le  romancier  met  toujours  quelque  chose  de 
lui  dans  ses  fictions  ;  on  a  dit  que  l'abbé  Prévost  revivait  par  maints 
côtés  en  Desgrieux,  parcourons  les  Métamorphoses  et  nous  y  retrou- 
verons de  même  Apulée.  C'est  aux  livres  d'un  auteur  qu'il  faudra 
toujours  s'adresser  pour  se  renseigner  sur  les  points  obscurs  de  sa 
biographie.  Prenez  par  exemple  l'introduction  de  FAne  cTor;  quel 
pittoresque  anecdotique  et  quel  joli  tableau  de  genre  avec  portraiti 
Lucius,  parti  pour  un  voyage  en  Thessalie,  est  métamorphosé  en  âne 
par  une  magicienne  qui  le  punit  ainsi  de  ses  debauch.es;  et,  jusqu'à 
iie  qu'il  puisse  manger  des  roses,  âne  il  restera.  Sous  cette  forme 
nouvelle,  Lucius  tombe  aux  mains  de  voleurs  qui,  peu  après,  lui 
amènent  dans  leur  caverne  une  belle  jeune  fille  de  haute  condition. 
Laissés  seuls  ensuite  à  la  garde  d'une  vieille  servante,  celle-ci,  pour 
distraire  sa  prisonnière,  lui  taconte  la  fable  de  l'Amour  et  Psyché. 
La  fable  terminée,  le  récit  de  Lucius  reprend  aussitôt.  Le  fiancé 
de  la  noble  jeune  fille  parvient  à  les  délivrer  tous  les  deux  ;  ils 
gardent  l'âne  et  lui  font  la  vie  douce  ;  mais  à  leur  mort,  le  pauvre 
Lucius  recommence  une  série  d'infortunes.  Enfin,  dans  une  pro- 
cession en  l'honneur  d'Isis,  il  lui  arrive  de  pouvoir  tondre  de  la 
langue  un  bouquet  de  roses  que  le  grand  prêtre  tient  à  la  main  et 
de  recouvrer  à  l'instant  sa  forme  première.  Sur  quoi,  il  se  fait  lui- 
même  prêtre  d'Isis  par  reconnaissance.  Maintenant,  rien  n'empêche 
que  ce  prêtre  d'Isis  soit  le  seigneur  Apulée  en  personne,  Apulée, 
Tex-compagnon  de  mauvaise  vie,  l'ancien  pourceau  d'Épicure,  se 
relevant  par  la  magie  des  roses  de  l'abrutissement  bestial  où  les 
plaisirs  l'avaient  plongé. 

On  sait  quel  sens  mystique  l'antiquité  attache  à  la  rose,  à  cette 
fleur,  blanche  à  son  origine  et  dont  un  accident  d'ordre  divin  avait 
teint  la  robe  des  couleurs  de  la  pourpre.  Tantôt  c'était  une  goutte- 
lette du  sang  d'Aphrodite  blessée  au  pied  par  une  épine,  tantôt  une 
goutte  de  nectar  échappée  de  la  coupe  d'Éros  ou  même  simplement 


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ÂPUlis  ET  SON   TEMPS.  430 

son  sourire  ou  son  baiser  qui  d'émotion  avait  fait  rougir  Timmaculée, 
tantôt  c'était  dans  le  sang  d'Adonis  que  la  rose  avait  pris  naissance, 
pendant  que  des  larmes  de  Vénus  répandues  sur  cette  infortune 
la  pâle  anémone  était  issue.  ^Elien  raconte  que  la  plus  belle  des 
hétaïres  grecques,  Aspasie,  avait  à  la  joue,  près  du  menton,  une 
petite  excroissance  qui  la  chagrinait  ;  les  médecins  et  leurs  remède$ 
n'y  pouvaient  rien  ;  un  jour,  prise  de  désespoir  en  se  regardant  au 
miroir,  elle  résolut  de  se  laisser  mourir  de  faim  ;  mais,  quand  vint  la 
nuit,  un  songe  apporta  le  salut.  La  colombe  d'Aphrodite,  se  montrant 
sous  les  traits  d'une  jeune  fille,  lui  conseilla  de  recueillir  les  cou- 
ronnes déposées  au  pied  des  statues  de  la  déesse  et  d'en  écraser 
les  roses  sur  su  joue.  Aspasie  ayant  obéi,  le  mal  disparut ,  et  sa 
beauté  non-seulement  reconquit  son  premier  éclat ,  mais  devint 
bientôt  dans  l'Hellade  le  modèle  de  la  perfection.  Demandons  encore 
au  rhéteur  Libanius  sa  poétique  théorie  :  «  Lorsque  les  trois 
déesses  qui  se  disputaient  le  prix  de  la  beauté  arrivèrent  sur  le 
mont  Ida,  Hérè  et  Athénè  déclarèrent  ne  point  vouloir  entrer  en 
lice  aussi  longtemps  qu'Aphrodite  garderait  la  ceinture  où  sont  ren- 
fermées, d'après  Homère,  toutes  les  séductions  et  toutes  les  magies 
de  la  volupté.  La  déesse  répondit  que  ses  deux  rivales  n'étaient 
point  venues  au  combat  désarmées;  n'avaient-elles  donc  point, 
elles  aussi,  leurs  parures  :  Hérè  son  diadème  enroulé  dans  ses 
cheveux,' Pallas  son  casque  d'or?  D'ailleurs  cette  ceinture  ensorcelée, 
cause  du  débat,  elle  acceptait  de  s'en  défaire,  pourvu  qu'on  lui 
permit  un  autre  ornement.  Sa  requête  accordée,  Aphrodite  s'ache- 
mine vers  une  prairie  au  bord  du  Scamandre  et  prend  un  bain  dans 
l'eau  vive  et  transparente,,  puis  elle  ramasse  des  lys  et  des  vio- 
lettes; mais  bientôt  les  roses  l'enivrant  de  leur  parfum,  elle  en  tresse 
une  guirlande  et  s'en  couronne.  La  voyant  ainsi  reparaître,  les 
déesses  proclament  elles-mêmes  sa  victoire,  et,  sans  attendre 
l'arrêt  du  pâtre,  elles  s'éloignent  après  avoir  de  leurs  mains  pieu- 
sement décoiffé  Aphrodite  de  sa  couronne,  qu'elles  portent  à  Ifeurs 
lèvres  et  replacent  ensuite  sur  son  front.  » 

Poète,  rhéteur  et  mystagogue,  initié  aux  secrètes  pratiques  des 
sanctuaires  égyptiens,  Apulée  connaissait  bien  la  fleur  talismanique, 
et  c'est,  on  peut  le  dire,  soùs  l'incantation  des  roses  que  son  divin 
petit  livre  se  met  en  route  pour  la  postérité. 

Fuge,  quo  descendere  gestis  : 
Non  erit  emisao  reditus  tibi... 

Horace,  en  adressant  cette  épltre  à  son  liyre,  savait  bien  d'avancé  où 
il  l'envoyait;  l'épicurien  delà  cour  d'Auguste  déjà  pressentait  le  pu- 
blic délicat  et  restreint  qui  devait  se  l'approprier  à  travers  les  âges. 


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ISO  RETtm  DE6   DEUX  MONDES. 

Apmlée  ne  se  doute  de  rien,  ne  prévoit  rien;  il  écrit  an  jour  le  jonr 
pour  une  grande  ville  en  train  de  se  dénationaliser,  pour  cette  Rome 
aléxandrine  des  Antonins,  où  le  mythe  grec,  la  poésie  et  le  roman 
d'art  trouvent  seuls  désormais  des  amateurs.  Et  cependant  voyez  J'a- 
venture :  cette  œuvre,  en  apparence  toute  de  mode,  survivra,  et  son 
influence  s'éternisera  sur  les  imaginations  bien  autrement  universelle 
et  fécondante  que  tel  volume  dont  le  public  célèbre  l'auteur.  Ho- 
race a  ses  dévots,  sa  petite  église,  qui,  de  génération  en  généra- 
tion, se  perpétuent;  ceux-là  même  qui  ne  Tont  jamais  lu  se  font 
un  devoir  de  le  citer;  le  nom  d'Horace  est  plus  gros  que  lui.  Pour 
Apulée,  c*est  le  contraire;  en  dehors  des  érudits  et  des  curieux, 
nul  ne  s'en  informe.  Gela  tient,  je  crois,  à  deux  causes  :  la  première 
qu'il  faut  certaines  conditions  climatériques  pour  rendre  un  nom 
intéressant  et  le  pousser  avec  avantage  vers  la  post&îté.  Il  y  a  des 
siècles  tout  en  lumière  où  quelques  pages  réussies  de  prose  ou  de 
vers  vont  classer  un  homme.  Du  siècle  d'Auguste,  on  goûte,  on  re- 
tient tout,  autant  pour  celui  de  Louis  XIV,  où  c'est  asseï  d'un 
sonnet  pour  qu'on  devienne  immortel;  en  revanche,  qui  s'occupe 
aujourd'hui  des  poètes,  grands  ou  petits,  de  l'ère  byzantine;  qui 
voudra  servir  de  clientèle  à  ces  écrivains  de  la  décadence  romaine  ? 
Leurs  ouvrages,  passe  encore;  mais  leurs  personnes!  Il  n'y  a 
qu'heur  et  malheur  sur  cette  terre  :  ici  le  soleil  rayonnant  sur  tous, 
là  l'ingrate  nuit  couvrant  tout.  Quelle  idée  aussi  d'aller  vivre  au 
lî*  siècle!  Comment  peut-on  être  Persan?  disait  Montesquieu*  La 
seconde  des  causes  dont  j'ai  parlé  vient  du  sujet  même  de  ces 
œuvres  :  légendes,  romans,  contes  de  fées.  Dans  ces  livres  dont 
s'empare  bientôt  l'imagination  de  tous,  l'auteur  finit  par  ne  plus 
compter,  ou  plutôt  ces  livres-là  n'ont  pas  d'auteur  ;  celui-ci  tout  le 
premier,  qu'il  nous  plaît  d'attribuer  à  l'invention  d'Apulée  et  qu'A- 
pulée emprunte  aux  mythologies  de  la  Grèce  égyptianisée  :  Dis-- 
gertatio  qua  fabula  Apulejana  de  Psyché  et  Cupidine  aan  fabuU$ 
cognatis  comparatur.  Délicieux  motif  de  thèse  sur  lequel  un  sa- 
vant allemand,  le  docteur  Friedlànder ,  s'est  exercé  jadis  et  que 
je  recommande,  car  il  prête  aux  variations.  Qu'importe  d'ailleurs 
que  ce  roman  de  Psyché  soit  de  seconde  main,  s'il  nous  a  valu 
dans  tous  les  arts  des  créations  dont  quelques-unes  sont  des 
chefs-d'œuvre?  La  renaissance  en  est  peuplée;  on  l'a  dit,  cette 
amourette  enchantée,  qui  se  termine  par  le  mariage  d'une  mortelle 
avec  un  dieu  après  une  étonnante  succession  d'aventures  diverses, 
devait  tenter  le  génie  des  maîtres.  Psyché  tenant  la  torche,  —  Psy- 
ché abandonnée,  —  Psyché  aux  enfers,  —  les  noces  de  l'Amour  et 
de  Psyché,  —  sujets  toujours  nouveaux,  toujours  et  partout  repro- 
duits, annotés,  commentés  par  la  peinture,  la  sculpture  et  la  gra- 
vure I  Des  fresques  de  Baphaêl  à  la  Famësine,  aux  plafonds  de 

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fîi^ 


APUL£E  EX  SON  TEMPS.  &31 

«Naioire  à  l'hâtel  de  Rohan-Soubise,  du  groupe  de  Ganova  au 
marbre  de  Pradier,  qui  nomlnrera  tous  les  tableaux,  toutes  les 
statues,  toutes  les  estampes  et  gravures  sur  pierre  auxquelles  cet 
adorable  épisode  a  servi  de  programme?  Raphaël,  Titien,  Rubens, 
Amiibal  Garrache  et  Jules  Romain,  les  plus  giands  comme  leurs 
âèves,  Toût  tourné,  retourné  sous  toutes  ses  faces  sans  pouvoir 
l'épuiser  jamais,  puisqu' après  tant  de  fresques  et  tant  de  toiles 
nous  est  né,  presque  de  nos  jours,  ce  gracieux  chef-d'œuvre  de  Pru- 
d'hon  :  Psyché  enlevée  par  les  Zéphirs.  Voilà  pourtant  ce  qu'en  pein- 
ture ce  petit  livre  a  produit  jusqu'à  présent,  et  de  son  action  sur 
la  littérature  comment  ne  pas  toucher  un  mot  (1)  ? 

«  Les  classiques^français,  étemels  imitateurs  d'imitations  suc- 
cessives! »  s'écriait  Villemain  dans  un  de  ces  fiers  mouvemens  où  le 
critique  s'élève  d'un  coup  d'aile  au-dessus  des  vieux  préjugés.  A 
ce  compte,  le  roman  d'Apulée  avait  tous  les  droits  pour  émouvoir 
nos  écrivains  du  xvu*  siècle.  U  y  a  des  natures,  et  ce  ne  sont  pas 
les  moins  intéressantes  et  les  moins  sympathiques,  qui  ne  vibrent 
que  par  le  dehors  et  mettent  tout  leur  génie  à  sentir,  à  penser 
avec  les  autres.  Notre  littérature  classique  porte  ce  caractère  néga- 
tif, il  lui  faut  toujours  procéder  de  quelqu'un  ou  de  quelque  chose 
qui  vient  du  dehors,  et  dans  cette  absence  de  spontanéité,  vous 
la  verrez  s'adresser  de  préférence  aux  modèles  secondaires,  tant 
il  semble  que  partout  l'original  et  l'immédiat  lui  répugnent.  Pre- 
nez Télémaque^  un  exemple  entre  vingt.  Assurément  l'inspiration 
homérique  n'est  là  pour  rien  ;  l'auteur  rencontre  à  mi-coteau  le 
style  néo-grec,  et  son  goût  délicat,  modéré,  s'y  arrête.  Ce  style 
cultivé  à  outrance  n'offre  aucun  inconvénient  dont  puissent  s'alar- 
mer les  bienséances  du  langage.  Il  prête  à  la  rhétorique  fleurie,  au 
maniérisme  si  cher  à  tous  les  arrangeurs,  et  la  belle  prose  descrip- 
tive va  couler  de  source.  Le  dirai-je?  Télémaque  m* h  ioupurs  fait 
l'effet  d'une  traduction.  Vous  croiriez  lire  un  roman  de  cette  époque 
gréco-latine  mis  en  belle  prose  française  cadencée.  C'est  la  même 
abondance  ornée,  le  même  paysage  héroïque,  et  encore,  par  bien 
des  côtés,  l'épisode  galant  d'Apulée  garde  l'avantage;  les  tableaux 
s'y  déploient  avec  harmonie  et  grâce  ;  déesses  et  dieux  s'y  meuvent 
librement  et  dans  air  d'emprunt  :  a  Elle  dit,  et  ses  lèvtes  à  demi 
entr' ouvertes  prodiguent  à  son  fils  de  longs  et  brûlans  baisers. 
Gagnant  ensuite  le  prochain  rivage  que  la  mer  baigne  dé  ses  flots, 

(i)  On  comprend  que  Je  n*eoteiMU  parler  ici  ni  des  tnduciioiis  dans  toutes  les  lan- 
gues, ni  des  éditions  si  nombreuses  dont  la  première,  imprimée  sur  Tordre  du  cardi- 
nal Bessarion  et  par  les  soins  d*un  évoque,  remonte  à  1464.  On  ne  peut  tout  dire,  et 
je  renvoie  le  lecteur  à  Texcellente  notice  bibliographique  de  la  récente  et  fort  belle 
édition  due  à  M.  Quantln  :  l'Amour  et  Psyché^  gravures  d'après  Natoîre,  notices  par 
Pooi^  Pacii,  A.  Qoamio,  iSll* 


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hZ2  BÇVUE  DES  DEUX  HORDES. 

et  de  ses  pieds  de  rose  effleurant  la  surface  humide  des  vagues  on- 
duleus^,  elle  s'assied,  et  son  char  s'avance  sur  la  nappe  azurée  du 
profond  océan.  Les  divinités  de  la  mer  s'empressent  de  l'entourer 
de  leurs  hommages.  Ce  sont  les  filles  de  Nérée  chantant  en  chœur, 
et  Fortune  avec  sa  barbe  bleuâtre  et  hérissée;  c'est  Salada  char- 
gée de  poissons  dans  les  plis  de  sa  robe;  c'est  le  petit  Palémon 
qui  dirige  un  dauphin  ;  ce  sont  les  troupes  de  tritons  qui  bon- 
dissent de  tous  côtés  sur  les  mers  !  Celui-ci  tire  des  accords  mé- 
lodieux d'une  conque  sonore  ;  celui-là,  avec  un  tissu  de  soie, 
repousse  les  ardeurs  d'un  soleil  importun  ;  un  autre  tient  un  miroir 
sous  les  yeux  de  la  déesse;  d'autres  soulèvent,  en  nageant  par- 
dessous,  son  char  à  deux  coursiers.  Tel  est  le  cortège  qui  accom- 
pagne Vénus  allant  rendre  visite  à  l'Océan.  »  Tout  cela  s'appuie  de 
plus  près  sur  l'antique  ;  vous  êtes  au  pays  d'Homère,  sinon  chez  lui, 
et  en  même  temps  vous  pressentez  le  Raphaël  de  Galatée.  Voyez 
comme  les  deux  peintures  se  font  écho  :  la  Vénus  océanide,  GaJa- 
tée,  est  assise  dans  sa  conque  traînée  par  deux  dauphins  qu'elle- 
même  dirige  ;  un  triton  enlace  de  ses  bras  nerveux  la  nymphe  qui 
J'accompagne,  et  devant  elle  chevauche  sur  son  coursier  marin  la 
plus  adorable  des  sirènes.  Galatée  se  montre  à  nous  de  face,  et, 
ses  cheveux  dénoués,  ses  voiles  flottans,  promène  sur  l'humide 
plaine  un  regard  humide.  C'est  groupé,  rendu,  enlevé  d'inspira- 
tion. En  préseoce  d'un  si  éclatant  témoignage,  comment  douter  que 
la  perfection  soit  de  ce  monde?  on  ne  discute  pas,  on  est  en- 
traîné. Cette  poésie  de  l'Océan  poursuivit  Goethe  jusque  dans  ses 
vieux  jours,  et  sa  Galatée  de  la  deuxième  partie  de  Faust  n'est 
autre  que  la  Galatée  de  Raphaël.  Nous  n'en  finirions  pas  à  vouloir 
relever  chez  Goethe  tous  les  élancemens  et  paroxysmes  de  cette 
passion  pour  l'antiquité.  Par  momens,  c'était  du  délire  ;  au  moins 
peut-on  remarquer  qu'il  en  perdait  toute  indépendance  de  juge- 
ment à  l'égard  des  autres  arts..  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que,  si 
pour  sauver  du  naufrage  la  seule  Noce  aldobrandine^  il  lui  avait 
fallu  sacrifier  tout  ce  qui  s'est  peint  en  Italie  depuis  Cimabué  jus- 
qu'à Francia,  Pérugin  et  Fra  Bartolomeo,  son  choix  n'eût  pas  été 
douteux.  Michel-Ange  définît  la  peinture  antique  un  bas-relief  ayant 
en  plus  la  perspective  et  remplaçant  le  modelé  matériel  par  le  jeu 
combiné  de  la  lumière  et  des  ombres.  Les  premiers  plans  et  les 
lointains,  que  le  bas-relief  se  contente  d'indiquer  d'une  manière  en- 
fantine, de  symboliser  en  quelque  sorte,  ici  deviennent  une  vérité 
pour  notre  œil  ;  grâce  à  la  couleur,  se  répand  sur  l'ensemble  une 
vie  nouvelle,  et  cette  couleur  n'est  elle-même  que  la  remise  en 
vigueur  d'un  essai  adopté  et  presque  aussitôt  sagement  abandonné 
par  la  statuaire  arrivée  à  son  point  culminant.  Les  anciens  l'enten- 
daient ainsi,  et  leurs  fresques,  qui  sont  des  bas-relieis  perfectionnés, 

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APULIBE  ET  SON  TElfPS.  433 

nou3  le  prouvent.  Où  s'arrête  la  parole,  la  musique  ^commence,  oir 
le  bas-relief  s'arrête,  commence  la  peinture  antique;  voyez  la}  Noce 
aldobrandine,  ce  tableau  du  mariage  de  Bacchus  avec  Gora  nous 
en  dit  assez  pour  rendre  inutile  tout  autre  témoignage.  Où  trouve- 
rons-nous que  les  modernes  aient  mieux  accusé  l'expression  du 
sentiment?  Cette  Gora,  que  Vénus  endoctrine  à  sauter  le  grand  pas, 
n'a  point  d'égale;  assise  au  bord  du  lit,  enfermée  dans  ses  triples 
voiles,  elle  écoute  gravement,  et  les  secrets  qu'on  lui  souffle  à 
l'oreille  la  pénètrent  moins  encore  de  curiosité  que  d'effroi.  Comme 
attitude,  comme  trait  de  physionomie,  c'est  incomparable  ;  et  ce 
Bacchus  s'appuyant  plus  bas,  impatient,  tout  de  feu  sous  les  roses 
de  sa  couronne,  quelle  pose,  quel  regard  et  quel  style  dans  cette 
jambe  qu'il  déploie I  A  gauche,  les  Grâces  offrent  un  sacrifice;  à 
droite,  les  Muses  chantent;  entre  le  groupe  des  Muses  et  le  lit,  une 
femme  brûle  des  parfums  sur  un  brasier,  préparant  même  l'atmo- 
sphère au  mystère  qui  va  s'accomplir.  On  cherche  ce  que  Raphaël 
et  le  Vinci  ont  pu  jamais  produire  de  plus  noble  que  cette  figure 
détachée  du  chœur  des  Muses.  —  Un  esthéticien  allemand,  M.  Karl 
Grûn,  compare  les  fresques  de  la  Farnésine  à  ce  que  l'art  pompéien 
a  produit  de  plus  merveilleux,  et  nous  voici  ramenés  à  notre  sujet, 
dont  ces  fresques  de  Raphaël  sont  comme  une  souveraine  illustra- 
tion. Vous  contemplez  Vapothéose  de  l'amour  physique!  Les  formes, 
les  attitudes,  tout  cela  respire  la  beauté;  c'est  la  plus  étonnante  re- 
constitution de  l'antique,  et  vous  admirez  là  le  fruit  des  études 
faites  d'après  les  bains  de  Titus  sur  l'Esquilin!  Il  s'agissait  de  repré- 
senter le  triomphe  d'Éros  depuis  l'instant  où  sa  mère  Vénus  livre 
Psyché  à  ses  persécutions,  jusqu'à  l'heure  de  réhabilitation  suprême 
où  Jupiter  ordonne  à  Mercure  de  la  ramener  dans  les  cîeux  :  «  Lui 
présentant  alors  une  coupe  d'ambroisie,  prends,  lui  dit-il,  et  sois 
immortelle.  Jamais  Cupidon  ne  se  dégagera  des  liens  qui  l'atta- 
chent à  toi.  Je  vous  unis  ici  à  jamais  par  les  nœuds  du  mariage.  » 
Ces  fresques  sont  tout  le  poème;  il  y  faut  voir  le  malin  petit 
dieu  courant  et  gambadant  entre  les  jambes  des  Olympiens,  dupant, 
raillant,  bafouant  tout  ce  monde,  sans  égard  même  pour  le  terrible 
Kronion.  Dans  la  scène  du  jugement,  c'est  à  peine  si  le  père  des 
dieux  peut  conserver  sa  gravité,  l'austère  Junon  sent  sa  majesté  se 
détendre,  et  la(  chaste  Diane  ébauche  un  sourire,  et  tout  cela  n'est 
encore  qu'à  moitié  l'œuvre  de  Raphaël,  qui  s'est  contenté  de  donner 
le  trait  et  la  composition,  laissant  faire  ensuite  à  Jules  Romain.  N'im- 
porte, c'est  assez  beau  pour  qu'on  puisse  ne  rien  regretter.  Amenez 
devant  ces  peintures  le  Sophocle  du  Latran,  et  soudain  il  entonnera 
son  fameux  chœur  :  «  Dieu  Éros,  vainqueur  en  tout  combat,  dieu 
Éros  dispensateur  de  la  richesse,  tu  veilles  la  nuit  en  cachette  sur 

tOKOL  jxnu.  —  i878*  2S 


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hii  RETOË  i^Ës  Dieux  l^mESi 

les  joxies  de  ta  tendfe  pucelle,  tti  traverses  ^immensité  des  mers, 
pas  un  immortel  n'échappe  à  ta  puissance,  et?  tout  homme,  dans  te 
cours  terrestre  de  sa  vie^  dfevient  ton  prisonnier.  »  Ce  que  Voitaim 
un  jour  devait  traduire  â'  sa  façon  par  deux  vers  narquois'  biew 
français,  bien  d\i  temps  en  Iteur  épigrammatique  concision  ;• 

Qui  que  tQ  sois;  vûSci  ton  matin), 
n  rest,  le  fat,  ou  le  doit  dtre. 

Le  roman  d'Apulée  se  termine  comme  un.  conte  de  fée  :  «  Vulcain 
cuisinait  aux  fourneaux,  les  Heures  empourpraient  tout  de  roses  et 
d'autres  fleurs,  les  Muses  chantaient  en  chœur,  un  satyre  jouait  de 
la  flûte,  et  un  élève  de  Pan  accompagnait  avec  son  chalumeau. 
C'est  ainsi  qi^e  Psyché  passa  juridiquement  sous  la  puissance  de 
CupidoQ,  et  il  leur  naquit,  au  bout  de  neuf  mois,  une  ûUe  que  nous 
appelons  Volupté.  » 

Comédie  ou  ballet,  la  pièce  de  Corneille  et  Molière  a  tout  à  fait 
le  caractère  d'un  conte  de  Perrault,  Vous-  diriez  de  l'antique  em- 
prunté à  la  bibliothèque  bleue,  quelque  chose  comme  une  féerie  à 
laquelle  TOlympa,  avec  ses  dieux,  servirait  de  cadre,  une  Gendril- 
lon  mythologique  par  exemple.  En  effet,  c'est  la  même  histoire, 
des  deux  côtés  vous  avez  les  méchantes  sœurs  conspirant  la  ruine 
de  leur  cadette,  et  des  deux  côtés  l'aventure  finit  par  d'illustres 
noces,  avec  cette  simple  différence  que  Cendrillon  épouse  un  prince, 
tandis  que  Psyché  se  marie  avec  un  dieu.  Il  ne  tiendrait  qu'à  moi 
de  proclamer  chef-d'œuvre  cet  intermède  en  cinq  actes,  dû  à  la  col- 
laboration de  Corneille  et  de  Molière.  Je  m'en  garderai  bien  et  pour 
cause.  En  France,  quand  nous  parlons  de  nos  poètes  du  xvh*  sièr- 
cle,  c'est  toujours  le  chapeau  à  la  main,  et  dans  une  attitude  d'hu- 
milité béate  dont  il  semble  que  les  courtisans  du  roi-soleil  nous 
aient  légué  la  tradition.  Où  conduisent  de  tels  partis  prisy  et  pour- 
fuoi  ne  point  parler  de  ces  grands  hommes  familièrement  et  tout  à 
son  aise,  comme  on  parle  des  contemporains? 

Ahl  ma  sœur,  c'est  une  aventuce 

A  &ire  perdre  la  raison, 

Et  tons  les  maux  de  la  nature  "^  . 

Ne  sont  rien  en<  comparaison! 

S'il  arrivait  à  quelqu'un  d'aujourd'hui  d'écrire  de  pareils  vers,  nous* 
l'enverrions  tous  se  faire  sifiler  à  l'Opéra-Comique;  et  pourtant  ces 
méchans  vers  sont  de  Molière,  et  la  pièce  dé  Psy,ehé  est  écrite^ 
presque  tout  entière  dans  ce  style: 

« 

ATif  cller(<he'tm'  meillearf6iidbment 
Aux  consolations  que  ton  cœur  me  présente. 


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jiPUUBC  £T  «ON  TEilPg«  AS5 

£t  de  U  <MMMt4  de  oe  i»iso»iiflm»t, 
>e  (kis  pM  a»  «ecablimeat 
A  cette  douleur  si  cuisante 
Dont  je  souffre  ici  le  tourment. 

Avouons  que  le  grand  Alceste  aurait  beau  jeu  s'il  lui  prenait  fan- 
taisie d'appliquer  ici  la  poétique  dont  il  use  si  vert^nœt  à  propos 
du  sonnet  d'Oronte.  La  négligence  devient  par  momens  insuppor- 
table, les  règles  de  la  prosodie  cessent  d'être  observées,  et  les  rimes 
de  même  genre  se  succèâent  sans  entre-croisement  de  la  façon  la 
plijs  agaçante  pour  l'oreille  : 

Laissons  cela,  Zéphire,  et  me  dis  si  tes  yeux 

Ne  tronrent  pas  Psyché  la  plus  belle  du  monde; 

Eit-il  rien  sur  la  terre,  est-il  rien  dans  les  cSeoz 

Qui  puisse  lui  ravir  le  titre  glorieux 

De  beauté  sans  seconde? 

Mais  Je  la  rois,  mon  cher  Zéphire, 

Qui  demeure  surprise  à  rôclat  de  ces  lieux. 

I 

Et  ces  affreuses  dissonances,  qui  mettaient  Lamartine  hors  de  lui,  se 
reproduisent  à  tout  bout  de  champ  I  De  loin  en  loin  cependant  un 
couplet  bien  venu  se  rencontre  : 

Oui,  Je  me  suis  galamment  acquitté 
De  la  commission  que  vous  m'avei  donnée, 
Et  du  haut  du  rocher,  Je  Pal,  cotte  beauté. 

Par  le  milieu  des  airs  doucement  amenée  * 

Dans  ce  ibeau  palais  enchanté 
Où  vous  pouvez,  en  liberté, 
Disposer  de  sa  destiaco. 

A  la  bonne  heure,  voilà  qui  nous  sort  de  la  platitude  ambiante. 

Je  Vai,  cette  beauté, 
Par  le  milieu  des  airs  doucement  amenée. 

Ce  verbe  séparé  de  son  régime  par  le  substantif  mis  à  la  rime,  il  y 
a  là  le  coup  d'aile  d'un  Molière!  Nombre  d'amateurs  répondront 
sans  doute  à  nos  critiques  en  citant  la  célèbre  scène  de  Corneille 
entrer  Amour  et  Psyché  au  troisième  acte.  L'argument  ne  nous  ef- 
fraie pas.  Cette  scène,  objet  toujours  nouveau  d'admirations  et  d'ex- 
clamations routinières,  est  un  morceau  de  conservatoire ,  rien  de 
plus,  vous  n'y  trouvez  que  rhétorique, 

Et  ce  n^est  pas  ainsi  que  parle  la  nature! 

Ces  vers  même  dont  on  nous  rebat  .aujourd'hui  les  oreilles  j 

Et  je  dirais  que  je  tous  aâme, 
Sei^aenr,  si  je  saiai»  œ  qœc'eet  que  d^mer, 


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iS6  BfiTUE  DES   DEUX  MONDES. 

ne  respirent  que  pure  afféterie  et  mignardise.  C'est  le  langage 
d'une  petite  pensionnaire  pervertie,  d'une  mijaurée  qui  sophistique 
et  voua  montre  qu'elle  en  sait  trop  en  voulant  avoir  l'air  de  n'en 
point  savoir  assez.  Laissons  s'extasier  les  panégyristes  à  la  suite,  et 
tenons  ces  hyperboles  pour  ce  qu'elles  valent.  On  nous  répète,  en 
cijant  Pélisson  :  «  C'est  à  soixante-quatre  ans  que  l'auteur  du  Cid, 
des  HoraceSy  de  Ciwia^  fit  cette  charmante  scène  de  l'Amour  et  de 
Psyché^  »  et  là-dessus  l'étonnement  de  se  donner  carrière. 

Ne  les  détoarnez  point  ces  yeux  qui  m'empoisonnent, 
Ces  yeax  tendres,  ces  yeux  perçans,  mais  amooreax. 
Qui  semblent  partager  le  trouble  quils  me  donnent. 

Hélas  I  plus  ils  sont  dangereux. 

Plus  Je  me  plais  à  m*attacber  sur  eux. 

Par  quel  ordre  du  ciel  que  Je  ne  puis  comprendre. 

Vous  dis-Je  plus  que  Je  ne  dois, 
Moi  de  qui  la  pudeur  devrait  du  moins  attendre 
Que  TOUS  m'expliquassiez  le  trouble  où  Je  vous  vois? 
Vouai  soupirez,  seigneur,  ainsi  que  Je  soupire. 
Vos  sens  comme  les  miens  paraissent  ioterdits  : 
C'est  à  moi  de  m'en  taire,  à  vous  de  me  le  dire, 
Et  cepemiant  c'est  moi  qui  vous  le  dis. 

Oui,  ce  sont  là  d'aimables  vers  et  qui,  toujours  selon  l'opinion  du 
commentateur  que  nous  venons  de  citer,  «  égalent  ce  que  Quiuault 
a  fait  depuis  de  plus  gracieux  ;  »  mais  qu'un  homme  de  soixante- 
quatre  ans  ait  pu  les  écrire,  je  n'y  vois  aucun  sujet  d'être  surpris. 
Ces  vers,  tout  agréables  qu'ils  soient,  n'ont  rien  de  jeune,  vous  n'y 
trouvez  ni  l'imprévu,  ni  la  flamme,  ni  la  vérité  dans  l'accent.  Ils  se 
contentent  de  raisonner  et  de  dire  galamment  les  choses,  ce  qui, 
avec  de  l'esprit  et  du  talent,  se  peut  faire  à  tout  âge.  Si  vous  vou- 
lez des  vers  qui  sentent  la  jeunesse,  des  vers  frémissans  de  vie  et 
battant  des  ailes 

Comme  de  gais  oiseaux  que  le  printemps  rassemble, 
Et  qui  pour  vingt  amours  n'ont  qu'un  arbuste  en  fleurs, 

ouvrez  Rolla*^  mais  les  oiseaux  de  cette  espèce  ne  chantent  qu'au 
matin,  ils  se  taisent  passé  l'été.  C'est  l'inspiration  qui  les  fait,  et  le 
poète  n'y  a  nul  mérite,  tandis  que  les  vers  de  Psyché  sont  au  con- 
traire le  produit  d'un  art  sans  naïveté  et  travaillant  de  parti  pris. 
Goûtons  ces  jolis  vers,  mais  défions-nous  des  exagérations  transmises 
et  surtout  ne  nous  étonnons  plus  que  Corneille  les  ait  écrits  à 
soixante-quatre  ans,  car  ces  enfans  de  sa  muse  sont  enfans  de  vieux, 
les  qualités  qui  les  distinguent,  et  que  personne  d'ailleurs  ne  pense 
à  contester,  sont  de  celles  où  le  cœur  n'a  pas  besoin  d'intervenir  et 
qui  ne  relèvent  quo  de  la  tête. 
Mais  ceux  à  qui,  dans  une  héroïde,  un  peu  de  fantaisie  comique 


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APULÉE  ET   SON  TEBfPS.  &37 

ne  déplaît  pas  trouveront  certainement  leur  compte  au  cinquième 
acte.  Je  veux  parler  de  la  rencontre  de  Psyché  aux  enfers  avec  ses 
deux  amoureux  d'autrefois.  Agénor  et  Cléomène,  par  désespoir  de 
l'avoir  perdue,  se  sont  précipités  du  haut  du  rocher,  et  ces  deux  ri- 
vaux incomparables  recommencent  chez  Pluton  leur  conversation 
sentimentale  interrompue  sur  terre. 

Pauvres  amans,  lear  amour  dure  encore. 
Tout  morts  quMIs  sont,  Tun  et  Tautre  m'adore! 

Corneille  très  souvent  touche  au  comique,  et  c'est  presque  tou- 
jours quand  il  y  pense  le  moins,  comme  dans  Polyeucie^  lorsqu'il 
s'échappe  à  mettre  dans  la  bouche  d'im  personnage  tragique  des 
vers  tels  que  ceux-ci  : 

J*entre  en  des  sentimens  qui  ne  sont  pas  croyables, 
J*en  ai  de  violens,  J*en  ai  de  pitoyables, 
J*en  ai  de  généreux  qui  n'oseraient  agir, 
J'en  ai  môme  de  bas  et  qui  me  font  rougir, 

ou  comme  dans  la  moi*t  de  Pompée,  lorsque  César  parlant  de  Gléo- 
pâtre  dit  à  Marc-Antoine  : 

Antoine,  avez-vous  ?u  cette  reine  admirable  7 

et  qu'Antoine  lui  répond  : 

Oui,  seigneur,  je  l'ai  rue,  elle  est  incomparable! 
Le  ciel  n'a  point  encor,  par  de  si  doux  accords. 
Uni  tant  de  vertus  aux  gr&ces  d'un  beau  corps. 

Mais  ici  l'eflet  a  surtout  son  charme,  et  je  ne  sais  rien  de  plus 
original  que  ces  trois  ombres  emperruquées  roucoulant  sur  un  quai 
du  Styx  leurs  ritournelles  de  l'hôtel  Rambouillet. 

Pour  prix  de  vous  avoir  servie, 
Nous  Jouissons  ici  d'un  trépas  assez  doux. 
Qtt'avions-nous  affaire  de  vie 
Si  nous  ne  pouvions  être  à  vous? 


Vons  avez  pu  sans  être  injuste  ni  cruelle 
Nous  refuser  un  cœur  réservé  pour  un  dieu  ; 
Huis  revoyez  Véons.  Le  destin  nous  rappelle. 
Et  nous  force  à  vous  dire  adieu. 

Cependant  la  belle  Psyché,  toujours  femme,  même  au  pays  des 
ombres,  tient  à  conserver  dans  ses  fers  de  si  précieux  adorateurs, 
et,  pour  ne  les  point  perdre  de  vue  et  même  au  besoin  échanger 
avec  eux  quelques  petits  billets  galans,  les  prie  de  lui  laisser  en 
partant  leur  adresse. 

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&S8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Quel  est  ici  vcItreSséjoar? 

à  quoi  l'attentif  Gléomène  répond  vaguement  et  sans  préciser  da- 
vantage le  renseignement  topographique  : 

Dans  des  bois  toujours  verts  où  d*amoar  on  respire,* 
Aussitôt  qu*on  est  mort  d^amonrl 

Sainte-Beuve  écrivait  jadis  au  bas  d'un  de  ses  sonnets  :  «  Il  y 
faudrait  de  la  musique  de  Gluck.  »  Pourquoi  de  Gluckj?  On  ne  Ta  ja- 
mais su;  et  lui-même,  Sainte-Beuve,  eût  été  fort  embarrassé  de  vous 
le  dire.  Ne  cherchons  pas  non  plus  à  sonder  le  secret  de  M.  Renan, 
formulant  le  vœu  de  voir  M.  Gounod  mettre  eu  symphonie  je  ne 
sais  quelle  fantasmagorique  pantomime  de  son  Caliban.  Mais  pour 
Psyché^  c'est  autre  chose;  tout  de  suite,  vous  pensez  à  Mozart,  à 
cet  idéal  musical  qu'en  l'absence  de  toute  certitude  théorique  son 
instinct  se  fait  de  l'antique.  Il  se  dit  que  cet  art  devait  être  en  mu- 
sique ce  que  nous  savons  par  d'irrécusables  témoignages  qu'il  était 
en  architecture,  en  peinture,  en  statuaire,  et  c'est  à  la  sjinétrie,  à 
l'harmonie  du  style,  aux  grâces  naturelles  de  la  mélodie  la  plû^ 
noble  à  la  fois,  la  plus  savante  et  la  plus  simple,  qu'il  demande  leur 
secret  pour  atteindre  à  cette  perfection  du  beau.  La  symphonie  de 
Jupiter  nous  raconte  ce  que  Mozart  aurait  fait  du  sujet  qui  nous 
occupe.  Opéra,  ballet  ou  symphonie,  nous  aurions  en  musique 
l'olympe  joyeux  d'Apulée  et  de  Raphaël  à  la  Farnésine,  un  Jupiter 
qui  se  déride  et  qu'une  pointe  de  nectar  met  en  liesse,  bon  vivant 
et  gaillard  compère  avec  Sémélé,  Danaé  et  tutte  quante^  capable 
aux  noces  de  Thétis  de  pincer  un  menuet,  ni  plus  ni  moins  que  son 
descendant  le  grand  roi  Louis  XIV,  et  capable  en  môme  temps, 
comme  nous  l'indiquent  V adagio  et  le  finale  fugué,  de  remplir  glo- 
rieusement son  métier  de  père  des  dieux  et  de  présider  du  haut  de 
l'empyrée  aux  destins  des  mortels. 

«  Cette  fable,  disait  La  Motte  en  parlant  de  Psyché^  aurait  pu 
faire  inventer  l'opéra,  tant  elle  y  est  propre,  »  Et  pourtant  nous 
ne  voyons  pas  qu'elle  ait  jamais  inspiré  de  chef-d'œuvre  en  ce 
genre.  On  ne  saurait  en  effet  citer  autrement  que  pour  mémoire 
V Empire  de  Vamour  de  Moncrif  et  du  chevalier  de  Brassac  (1733) 
et  V Histoire  des  amours  de  Cupidon  et  de  Psyché^  spectacle  à  ma^ 
chiites  en  cinq  actes  par  Bazin^  ingénieur^  musique  de  Biaise  (1751). 
Quant  au  ballet  de  Gardel,  tout  ce  qu'on  peut  en  dire,  c'est  qu'il  est 
resté  célèbre  par  son  succès  dans  les  fastes  de  notre  ancienne  Aca- 
démie royale.  A  tout  prendre,  la  Psyché  de  M.  Thomas,  qu'on  re- 
présente, en  ce  moment  à  l'Opéra-Comique,  serait  encore  la  meil-. 
leure  illustration  musicale   du  charmant  épisode  antique.  Sans 


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▲FULÉE  ET  SON  TEMPSr  A39 

doute  Téfément  pari^en  y  prédomine,  et  cela  fleure  d'une  lieue 
l'opérette;  mai»  il  y  a  au5si  bien  du  joC,  bien  du  piquant,  et  si 
vous  consentez  à  ne  r^arder  qu'aux  détails ,  bien  du  talent.  Le 
malheur  veut  que  toute  cette  recherche  vous  laisse  froid  et  même 
à  la  longue  vous  assomme.  Deux  erreurs  ne  font  pas  une  vérité,^et 
toutes  les  curiosités  de  style  imaginables  ne  font  pas  le  style;: 
qu'on  sente  donc  une  bonne  fois  son  cœur  et  qu'on  l'écoute,  ne 
fût-ce  que  quelques  instans.  Ingénieux  et  leste  à  courir  au  succès, 
M.  Thomas  possède  un  acquis  énorme  qu'il  emploie  le  plus  savam- 
ment  du  monde  au  service  de  son  affaire.  S'il  y  eut  jamais  un  ^mu- 
sicien prompt  à  se  transformer,  c'est  lui.  Depuis  tantôt  quarante 
ans  qu'il  compose,  M.  Thomas  a  changé  huit  ou  dix  fois  de  ma- 
nière, passant  de  Boieldieu  à  Rossini,  de  Meyerbeer  à  Verdi,  de 
Schumann  à  Richard  Wagner,  tous  les  styles  lui  sont  bons  pendant 
qu'ils  réussissent.  Mais  ne  craignez  pas  qu'il  en  invente  aucun;  je 
me  trompe^  c'est  à  lui  que  revient  l'honneur  d'avoir  inventé  l'opé- 
rette. En  effet,  dira-t-on,  le  Caid,  cette  turquerie?  Oui,  le  Çaid 
d'abord,  mais  surtout  Psyché^  qui,  représentée  sous  sa  première 
forme  en  1857,  un  an  avant  Orphée  aux  enfers^  donna  la  note.  One 
forme  nouvelle  était  née,  la  parodie  du  vieil  Olympe,  et  grâce  à  l'es- 
prit moutonnier  de  la  gent  versifiante  et  musicante,  grâce  aux 
moeui"s  de  T  époque,  à  ce  goût  du  frivole  et  de  l'absurde,  du  frelaté, 
qui  caractérise  si  tristement  la  fin  du  second  empire,  les  grands 
ravages  pouvaient  commencer.  Il  y  a  toujours  quelque  part  un  Thé- 
mistocle  que  les  kuriers  de  MiHiade  empêchent  de  dormir,  l'auteur 
de  cet  opéra  de  P»yché  eut  son  Thémistocle  que  vingt  autres  à 
leur  tour  imitèrent,  et,  le  troupeau  des  faunes  lâché,  la  forêt  sa- 
crée, touffue,  épaisse,  verdoyante  fut  bientôt  dévastée  à  jamais. 
La  vie  parisienne,  ayant  promené  sa  lampe  de  Psyché  dans  le 
ciel  d'Éros,  de  Vénus  et  de  Minerve,  ne  tarda  pas  à  vouloir 
inventorier  l'enfer  d'Orphée  et  d'Eurydice  ;  avec  la  Belle  HéUne\ 
l'épopée  homérique  reçut,  comme  dirait  Molière,  son  paquet.  Puis 
la  pastorale  dut  comparaître,  et  nous  eûmes  Daphnis  et  Chloé; 
Virgile  et  Longus,  Arcades  ambos^  quelle  drôlerie l  Restait  le 
moyen  âge  et  son  romantisme;  patience,  voici  venir  Geneviève  de 
Brahant^  Chilpéric^  Héloite  et  Abélawd.  Et  Venise',  vous  croyez 
peulHêtre  que  l'ombre  de  Titien  la  protégera,  erreur  !  Le  Pont  de$ 
Soupirs  brilla  sur  l'aflBche,  et  Venise  elle-même,  ce  beau  rêve' de 
l'Adriatique,  fut  jeté  en  pâture  à  Turlupin.  Je  ne  vois  guère  que  la 
Divine  Comédie  qui  jusqu'à  présent  ait  échappé  aux  entreprises 
de  ce  mardi  gras;  mais  qui  pourrait  répondre  de  l'avenir  et  qui  sait 
%v  Françoise  de  Riminiy  cette  partition  en. cinq  actes  dont  l'Opéra 
nofua  menace,  ne  renouvellera  pas,  quelque  jour,  pour  l'épopée  du 


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hhO  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

grand  Florentin,  cette  œuvre  de  destruction  inconsciente  si  bien 
inaugurée  jadis  pour  les  dieux  d'Homère,  par  la  Psyché  du  même 
auteur.  Le  mot  de  La  Fontaine  sur  les  maladroits  amis  n'aura  ja- 
mais été  plus  vrai,  et  les  musicologues  de  l'avenir  ne  manqueront 
pas  d'enregistrer  parmi  les  curiosités  les  plus  rares  de  notre  temps 
cette  ironie  du  destin  qui  fait  qu'un  artiste  éprouvé,  sérieux,  que 
tout  grand  idéal  préoccupe,  un  compositeur  de  la  valeur  et  du  rang 
de  M.  Thomas,  aura  sans  le  vouloir  prêté  la  main  aux  empoison- 
neurs de  toutes  les  sources  vives,  à  ces  honnêtes  gens  qui  se  de-* 
mandent  en  ricanant  s'il  y  a  dans  l'art  quelque  modèle,  quelque 
chose  qui  mérite  d'être  respecté. 

Je  viens  seulement  de  nommer  La  Fontaine,  mais  son  regard  de- 
puis longtemps  déjà  parlait  au  mien.  Il  est  après  Raphaël  le  com- 
mentateur par  excellence  ;  nul  mieux  que  le  bonhomme  n'a  compris 
le  sens  anecdotique  et  milésien  de  cette  fable  exquise,  nul  ne  l'a 
mieux  dégagée  de  toute  surcharge  métaphysique  ;  c'était  assez  que 
le  mpt  grec  ^y^-h  signifie  âme  pour  ouvrir  la  porte  aux  psycholo- 
gues, et  pour  que  ce  nom  de  Psyché,  comme  plus  lard  le  nom  de 
Laure  également  mystique  et  symbolique,  servit  de  texte  à  la  pa- 
raphrase des  lyriques  amphigourisans.  La  Fontaine  n'en  veut,  lui, 
qu'à  la  donnée  originelle,  à  ce  conte  de  vieille  femme  uniquement 
destiné  à  divertir  une  belle  enfant  et  à  l'empêcher  de  pleurer.  Que 
de  grâce  et  de  malicieuse  ironie  dans  les  deux  livres  de  cette  narra- 
tion délicieuse  I  Où  découvrir  pareil  virtuose  dans  cet  art  galant, 
si  difficile,  de  mélanger  la  prose  avec  les  vers?  Il  a  l'air  de  n'y  pas 
toucher,  et  ses  mains  sont  pleines  de  trouvailles  ;  il  va  comme  sans 
y  penser  où  son  humeur  le  pousse,  et  ses  zigzags  le  mènent  aux  plus 
frais  recoins  du  vallon.  —  L'entrée  en  matière  est  dans  le  goût  de 
Lulli  et  de  Lenôtre  et  devrait  avoir  pour  frontispice  un  Apollon  en 
perruque  frisée  et  justaucorps  de  satin  jouant  un  pas  de  bourrée 
sur  son  violoncelle.  Gomme  Apulée,  La  Fontaine  crée  à  son  récit 
des  alentours,  un  paysage,  seulement,  au  lieu  de  nous  montrer  l'an- 
tique Egypte,  le  décor  ici  représente  Versailles  et  ses  jardins.  Avant 
de  se  lancer  in  médias  resy  l'auteur  met  en  scène  quatre  personnages 
de  sa  façon,  tous  poètes  et  beaux  esprits.  L'un  d'eux,  Polyphile,  a 
traduit  en  français  le  roman  grec,  et,  pour  en  donner  plus  librement 
lecture  à  ses  amis,  leur  propose  d'aller  tous  ensemble  passer  une 
journée  à  Versailles.  «  La  partie  fut  incontinent  conclue;  dès  le 
lendemain,  ils  l'exécutèrent.  Les  jours  étaient  encore  assez  longs,  et 
la  saisoa belle;  c'était  pendant  le  dernier  automne.  »  On  commence 
par  visiter  la  ménagerie  et  l'orangerie,  puis  vient  l'heure  du  dîner, 
et  pendant  tout  le  repas  il  n'est  question  que  des  choses  qu'on  a 
vues  et  du  monarque  pour  qui  tant  de  beaux  objets  sont  assemblés  : 


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AFULEE   ET   SON   TEMPS.  hhl 

«  Après  avoir  loué  ses  principales  vertus,  les  lumières  de  son 
esprit,  ses  qualités  héroïques,  la  science  de  commander,  ils  revin-  . 
rent  à  leur  premier  entretien  et  dirent  que  Jupiter  seul  peut  con- 
tinuellement s'appliquer  à  la  conduite  de  T univers.  Les  hommes 
ont  besoin  de  quelque  relâche.  Alexandre  faisait  la  débauche,  Au- 
guste jouait,  Scipion  et  Lœlius  s*amusaient  à  jeter  des  pierres 
plates  sur  Teau  :  notre  monarque  se  divertit  à  faire  bâtir  des  pa- 
lais, cela  est  digne  d'un  roi.  Il  y  a  même*  une  utilité  générale,  car 
par  ce  moyen  les  sujets  peuvent  prendre  part  aux  plaisirs  du 
prince  et  voir  avec  admiration  ce  qui  n'est  pas  fait  pour  eux.  » 
Sur  cette  réflexion  assurément  on  ne  peut  plus  correcte,  nos  quatre 
amis  quittent  la  table,  ils  retournent  parcourir  le  château,  redes- 
cendent aux  jardins  et  s'installent  dans  une  grotte,  a  Acante,  Ariste 
et  Gélaste  s'assirent  autour  de  Polyphile,  qui  prit  son  cahier,  et  ayant 
toussé  pour  se  nettoyer  la  voix,  il  commença  par  ces  vers  : 

Le  dieu  quH)D  nomme  Amour  n'est  pas  exempt  d*aimcr. 

A  son  flambeau  quelquefois  il  se  brûle; 
Et  si  ses  traits  ont  eu  la  force  d*entamer 
.    Les  cœurs  de  Pluton  et  d*Hercule, 

n  n'est  pas  inconvénient 
Qu'étant  aveugle,  étourdi,  téméraire, 

n  se  blesse  en  les  maniant; 
Je  n'y  vois  rien  qui  ne  se  puisse  faire. 

Témoin  Psyché  dont  je  reux  tous  conter 
La  gloire  et  les  malheurs  chantés  par  Apulée... 

Ainsi,  pittoresquement,  la  nan-ation  s'engage,  tantôt  prose,  tantôt 
vers,  comme  dans  un  opéra  où  la  phrase  mélodique  succède  i^u>é- 
citatif.  De  temps  en  temps  intervient  un  bout  de  dialogue,  une  ob- 
servation d' Acante,  qui  «  était  sérieux  sans  être  incommode,  »*une 
boutade  de  Gélaste  «  qui  était  fort  gai.  »  Par  exemple,  Polyphile, 
arrivant  au  triomphe  de  Vénus,  s'écrie  tout  à  coup,  haussant  le  ton  : 
a  Ceci  est  proprement  matière  de  poésie  :  il  ne  siérait  guère  bien  à 
la  prose  de  décrire  une  cavalcade  de  dieux  marins;  d'ailleurs  je'ne 
pense  pas  qu'on  pût  exprimer  avec  le  langage  ordinaire  ce  que  la 
déesse  parut  alors  : 

Ccst  pourquoi  nous  dirons  en  langage  rimé 
Que  l'empire  flottant  en  demeure  charmé. 
Thétis  lui  fait  ouïr  un  concert  de  sirènes, 
Tous  les  vents  attentifs  retiennent  leurs  haleines; 
Le  seul  Zéphire  est  libre,  et  d'un  soufiQe  amoureux 
n  caresse  Vénus,  se  Joue  à  ses  cheveux. 
Contre  ses  vCtemens  parfois  il  se  courroucr| 
L'onde  pour  la  toucher  à  lon^s  flots  s*entre-poiisse, 
Et  d'une  égale  ardeur  chaque  flot  &  son  tour 
S'en  vient  baiser  les  pieds  de  la  mère  d'Amour. 

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hàî  RETUS  DES   DEUX  M0JSDE6. 

Ici  le  facétieux  Gélaste,  glissant  dans  une  interruption  sa  note  gri- 
,  voise,  nous  rappelle  le  La  Fontaine  des  Conles^  tand^  que  Polyphiie 
semble  s'approprier  exclusivenieint  le  côté  Ijfrique  du  poète  :  «  Cela 
devait  être  beau,  dit  Gélaste»  mais  j'aimerais  mieux  avoir  vu  voire 
déesse  au  milieu  d'un  bois,  habillée  comme  elle  était  quaad  elle 
plaida  sa  cause  devanit  un  berger.  Chacun  sourit  de  ce  qu'avait  dit 
Gélaste;  puis  Pdyphile  continua,  n  J'en  ai  dit  assez  pour  indiquer 
le  mouvement  de  f  œuvre,' mais  non  pour  donner  au  lecteur  une  idée 
de  ce  qu'elle  contient  de  ravissant.  Il  faudrait  pouvoir  dLter  à  Via- 
fini ,  car  c'est  un  bijou  presque  enfoui  que  ce  poème  ;  on  le  connaît 
trop  peu,  et  nombre  de  gens  n'en  parlent  que  par  ouï-dire.  Toul;  le 
monde  r  les  Fables  et  les  Contes^  mais  le  poème  de  Psyché  ne  se 
trouve  que  dans  les  œuvres  complètes,  et  pour  se  le  procurer  à  part, 
force  vous  est  de  recourir  k  des  éditions  de  bibliophiles  tirées  à 
cent  exemplaires  sur  papier  rose  et  sur  vélin  et  coûtaat  des  prix 
fous  que  ceux-là  seuls  savent  payer  qui  ne  lisent  pas  les  livres  qu'ils 
achètent.  Pourquoi  l'imprimeur  de  ce  joli  volutae  d'Apulée  dont  j'ai 
parlé  plus  haut  ne  publierait-il  point,  comme  pendant,  une  édition 
de  ce  petit  chef-d'œuvre  de  La  Fontaine?  Dans  un  temps  comme  le 
nôtre  où  le  goût  se  pervertit  par  l'excès  de  culture,  où  partout  la 
théorie  tue  l'inspiration,  je  ne  vois  pas  de  plus  grand  service  à 
rendre  au  public  que  de  le  ramener  au  simple  en  popularisant  cer- 
tams  modèles. 

Tout  l'unÎTcrs  ob  Ht  à  TAmour, 

Belle  Psyché,  soumettez-lui  votre  àme; 

Les  autres  dieux  à  ce  dieu  font  la  cour. 

Et  leur  pouvoir  eat  moins  doux  que  ta  flamme. 

Des  jeunes  cœurs  c*est  le  suprême  bien. 

Aimez,  aimez,  tout  le  reste  n'est  rien. 

Sans  cet  amour,  tant  d'objets  ravlssa», 
Lambris  dorés,  bois,  jardins  et  fontaines, 
N*0Qt  point  d'appas  qui  ne  soient  langaissans. 
Et  l<?Qr8  plaisirs  sont  moins  doux  que  «es  peines; 
Des  jeunes  cœurs  c'est  le  suprême  bien  : 
Aimez,  aimez,  tout  le  reste  n'est  rien  (1), 

(1)  Rapprochez  de  ces  vers  un  vers  de  la  même  famille  au  début  dea  Animaux  ma- 
ladês  de  la  peste  : 

Lm  tourterftllm  ce  fuyaient, 
Pltti  d'amour,  partant  plus  do  joie  1 

et  remarquez  av^c  quel  art  il  est  jeté  là  incidemment  au  plein  du  courant  épique, 
comme  pour  s'y  noyer  et  s'y  perdre,  ce  qui  le  met  au  contraire  en  toute  valeur.  J'ai 
beaucoup  étudié  nos  grands  classiques  au  point  de  vue  spécial  de  la  facture  du  vers, 
de  la  technique,  du  métier  ;  eh  bienl  le  plus  savant,  le  plus  fort,  le  plus  malin,  c'est 
encore  La  Fontaine;  il  les  1  attrait  tous.  Kos  modernes  n'ont  pas  ua  Accret  qu'il  n'ait 


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APULÉE  ET  soir  TEMPS.  443 

Des  vers  tels  que  ceux-là  devraient  être  dans  toutes  les  mémoires 
coiùme  dans  tous  les  cœurs  ;  rien  ne  se  peut  de  plus  pur,  de  plus 
aimable  et  de  plus  doux,  c'est,  en  poésie,  la  grâce,  l'émotion,  le 
style  des  Raphaël  et  des  Mozart. 

Il  y  a,  nous  le  savons,  deux  classes  d'auteurs,  ceux  qui  ne  vi- 
vent dans  la  postérité  que  par  leurs  œuvres  et  ce  qu'on  en  lit,  et 
ceux  qui  prêtent  à  la  légende,  et  dont  à  travers  les  générations  l'es- 
prit d'autrui  vient  grossir  le  trésor.  Chacun  y  découvre  ce  qu'il 
veut  y  voir  et  souvent  même  bien  des  miracles  de  fantaisie  qui  n'ont 
jamais  existé  pour  les  contemporains.  Le  roman  d'Apulée  appartient 
à  ce  dernier  genre,  l'écrivain  proprement  dit  compte  à  peine,  et 
ressemble  à  ces  maîtres  dé  maison  qui  se  dérobent  lorsque  vous  les 
cherchez  pour  faire  les  honneurs  de  chez  eux.  La  fable  n'est  pas  de 
luii  le  style  emprunte  le  meilleur  de  ses  grâces  à  l'hellénisme  finis- 
sant, et  cependant  cette  œuvre  d'arrangement  a  bravé  les  âges, 
elle  a  mieux  fait  que  vivre  et  survivre,  elle  a  procréé,  d'elle  sont 
nées  d'autres  merveilles,  et  dans  ce  palais  des  génies,  dans  cette 
tarnésine  qu'a  peinte  Raphaël,  où  Corneille,  Molière  et  La  Fontaine 
ont  promené  leur  fantaisie,  dont  peut-être,  qui  sait?  un  jour 
quelque  Mozart  éveillera  les  échos,  le  nom  d'Apulée  de  plus  en  plus 
s'est  obscurci.  C'est  qu'on  ne  bâtit  pour  la  postérité  qu'avec  le 
style;  ajoutons  que  ce  récit  de  V Amour  et  Psyché  n'est  point  un 
roman,  c'est  une  I^ende,  une  de  ces  insufflations  mystérieuses  que 
l'esprit  humain  lance  à  travers  les  étemels  espaces  et  qui  voyagent 
sans  fin  au  caprice  de  tous  les  zéphyrs,  colorées,  irisées  par  toutes 
les  aurores.  Il  s'agît  bien  en  effet  d'Apulée;  de  ce  pauvre  Romain 
d'Afrique  né  sous  Trajan,  qui  s'en  préoccupe?  Apulée  s'efface  dans 
l'atrium  ;  parlez  à  l'Amour  I 

Henri  Blaze  de  Bubt. 

derinë.  Bonhommt,  il  l*est,  mais  en  mâme  temps  très  artiste;  son  Ters  folontiers'  ar^ 
chaîque  se  relève  à  chaque  instant  par  des  ori^nalités  de  tour,  des  audaces  d'enjam- 
bement à  rendre  Jaloux  un  André  Chénier  : 

Mail  un  ordPB  tft  reoa  plus  pnssant  et  plus  fort 
Qu«  1a  raiBon.» 

Qnant  au  sentiment,  nous  le  connaissons  et  savons  de  quel  irapréfu  cette  muse  est 
capable,  et  comme  elle  vibre  naturellement  à  ce  divin  mot  d'amour,  thème  obligé  de 
tant  de  lieui  communs  et  de  platitudes.  Non  I  quoique  Lamartine  y  trouve  à  reprendre, 
il  est  le  seul,  et,  s*il  fallait  choisir,  on  serait  tenté  de  dire  avec  M°>*  de  La  Sablière  : 
c  Je  n*ai  gardé  que  La  Fontaine  et  mon  chien.  » 


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CAMARON 

ÉPISODE  DE  LA  GUERRE  DU  MEXIQUE 


Parler  de  rexpéditîon  du  Mexique  aujourd'hui,  c'est  la  condam- 
ner. L'or  et  le  sang  de  la  France  gaspillés  en  pure  perte,  nos  arse- 
naux vidés  jusqu'à  l'épuisement,  la  retraite  précipitée  de  nos 
troupes  au  premier  signe  du  mécontentement  des  États-Unis,  la 
mort  tragique  de  Maxîmilien  d'Autriche,  notre  protégé,  la  ruine  de 
tant  de  braves  gens  qui,  sur  la  foi  des  discours  officiels,  avaient 
cru  à  la  soUdité  des  valeurs  mexicaines,  les  conséquences  trop  tôt 
vérifiées  d'une  folle  entreprise  qui  nous  laissait  affaiblis  désormais 
en  face  de  notre  véritable  ennemi,  jusqu'à  la  défection  de  l'homme 
qui  s'y  était  acquis  richesses  et  honneurs,  tout  cela  pour  nous  ré- 
sume une  des  plus  douloureuses  pages  de  notre  histoire.  Il  ne  fau- 
drait pas  pourtant  dépasser  la  mesure  et,  par  un  sentiment  exagéré, 
payer  d'ingratitude  ceux  qui,  tous  les  premiers  victimes  des  faux 
calculs  d'une  politique  d'aventure,  allèrent  par-delà  les  mers  sou- 
tenir l'honneur  du  nom  français.  Partis  au  nombre  de  quelques  mil- 
liers, chargés  de  conquérir  et  d'occuper  à  eux  seuls  la  surftice  d'un 
paya  cinq  fois  plus  grand  que  le  nôtre,  ayant  à  lutter  tout  ensemble 
contre  les  surprises  d'un  climat  meurtrier  et  les  embûches  des  gué- 
rilleros, nos  soldats  furent  au  Mexique  ce  qu'ils  avaient  été  en 
Afrique,  en  Grimée,  en  Italie,  inaccessibles  à  la  crainte,  aux  fati- 
gues et  aux  privations.  Qu'on  feuillette  les  bulletins  militaires,  on 
ne  trouvera  pas  un  jour  dans  cette  longue  campagne  de  quatre  ans 
qui  n'ait  été  témoin  d'un  ou  plusieurs  combats,  souvent  heureux, 
parfois  contraires,  livrés  d'ordinah*e  à  la  suite  de  marches  écra* 
santés  Ou  contre  des  forces  dix  fois  supérieures.  Il  y  eut  là,  sur 
cette  terre  lointaine,  des  prodiges  înouis  de  valeur,  de  constance, 
de  dévoûmentàla  patrie  et  au  drapeau;  un  souffle  d'héroïsme  sem- 
blait avoir  passé  dans  tous  les  rangs,  et  tel  fait  d'armes  à  peine 


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'  GAMARON.  hhà 

connu,  comme  la  prise  du  Borrego  ou  la  défense  de  Gamaron,  aussi 
glorieux  que  Mazagran,  non  moins  beau  que  les  Thermopyles,  mé- 
riterait de  devenir  légendaire  dans  notre  jeune  armée. 

L'armée  française  venait  de  lever  le  siège  de  Pue^la  et  s'était  re- 
pliée sur  Orizaba,  serrée  de  près  par  les  troupes  victorieuses.  Cette 
ville  est  dominée  par  le  Cerro  del  Borrego  ^  autrement  dit  la  mon- 
tagne de  l'Agneau^  haute  de  400  mètres  environ  et  si  abrupte  qu'on 
n'avait  pas  cru  d'abord  nécessaire  de  l'occuper.  Dans  la  soirée  du 
13  juin  seulement,  une  des  deux  compagnies  du  99*  de  ligne  pla- 
cées en  avant-garde  de  ce  côté  reçut  l'ordre  de  s'en  emparer  au 
plus  tôt;  mais  déjà  un  corps  de  3,000  ennemis,  tournant  par  les 
bois,  avait  grs^vi  la  position  et  s'y  était  retranché  avec  quelques 
pièces  d'artillerie. •  A  minuit,  le  capitaine  Détrie  commence  l'esca- 
lade. Les  ténèbres  étaient  si  épaisses  qu'on  ne  distinguait  rien  à 
deux  pas  ;  les  hommes,  sac  au  dos  et  dans  le  plus  grand  silence, 
grimpaient  à  la  file,  en  s'aidant  des  pieds  et  des  mains,  le  long  de  ce 
mur  à  pic  qui,  même  en  plein  jour,  avait  paru  inaccessible.  Enfin, 
après  des  efforts  surhumains,  ils  touchçdent  au  premier  palier  du 
Cerro,  quand  une  décharge  imprévue,  partie  des  broussailles,  leur 
révèle  la  présence  de  l'ennemi.  Détrie  fait  mettre  sac  à  terre  et  en- 
traîne sa  petite  troupe  à  la  baïonnette  ;  en  même  temps,  pour  trom- 
per l'ennemi  sur  ses  véritables  forces,  il  ordonne  à  ses  deux  clai- 
rons de  sonner  sans  relâche;  lui-même,  enQant  la  voix,  il  feint 
d'avoir  à  commander  tout  un  corps  d'armée  imaginaire,  appelle  les 
officiers  par  leurs  noms,  les  bataillons  par  leurs  numéros,  et  les 
lance  en  masse  à  l'assaut.  Les  Mexicains  reculent  en  désordre,  on 
les  poursuit;  mais  à  mesure  qu'on  avance  ils  se  reforment  et  réap- 
paraissent plus  nombreux.  Pendant  plus  d'une  heure,  on  lutte  ainsi 
pied  à  pied;  mais  il  est  à  craindre  que  l'ennemi,  s'apercevant  enfin 
de  notre  petit  nombre,  ne  parvienne  à  nous  envelopper.  Détrie  ar- 
rête ses  hommes,  les  embusque  et  leur  recommande  de  rester  en 
place  sans  tirer;  le  bruit  du  combat  a  sans  aucun  doute  attiré  l'at- 
tention des  nôtres  demeurés  dans  le  bas,  et  l'on  peut  compter  sur 
un  prompt  secours.  En  effet,  vers  trois  heures  et  demie  du  matin, 
arrive  l'autre  compagnie  commandée  par  le  capitaine  Leclère,  et 
toutes  les  deux  réunies  reprennent  l'offensive.  En  vain  les  Mexicains 
reviennent-ils  deux  fois  à  la  charge  et  font  pleuvoir  sur  les  assail- 
lans  un  feu  terrible;  délogés  de  toutes  les  crêtes,  attaqués  corps  à 
corps,  ils  lâchent  pied  et  se  débandent.  Saisi  de  panique  à  son  tour, 
le  gros  de  leurs  troupes,  qui  campait  dans  la  plaine,  s'empresse  de 
lever  le  siège;  lAO  soldats  français  avaient  mis  en  fuite  une  armée. 
Cette  surprise  coûta  aux  vaincus  300  tués  ou  blessés,  dont  un  grand 
nombre  d'officiers  supérieurs,  200  prisonniers,  trois  obusiers  de 
montagne,  trois  fanions  et  un  drapeau;  nos  pertes  ne  dépassaient 

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^M  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

pas  6  morts  et  28  blessés.  Le  capitaine  Détrie,  qnU  par  sa  vigueur 
etsa présence  d'esprit,  avait  décidé  du  succès,  fut  en  récompense 
promu  chef  de  bataillon.  Nommé  capitaine  tout  récemment,  il  por- 
tait encore  sur  ^  tunique,  en  montant  au  BorregO',  les  simples  ga- 
lons de  lieutenant. 

A-Camaron,  le  dénoûment  ne  fut  pas  aussi  heureux  pour  nosr 
armes,  mais  il  est  des  échecs  qu'on  ne  domierait  pas  pour  des  vie- 
toires.  J'ai  eu  l'honneur  de  connaître  un  des  rares  survivans  de 
cette  a&ire.  Quatrante^inq  ans  environ,  la  taille  plutôt  petite  que 
moyenne,  le  teint  bistré,  les  yeux  petits  et  vifs,  les  traits  ouverts, 
énergiques,  dans  les  gestes  cette  allure  un  peu  brusque  que  garde 
toujours  l'ancien  militaire  sous  l'habit  bourgeois,  tel  est  au  phy- 
sique le  capitaine  Maine,  aujourd'hui  en  retraite.  A  sa  joue,  mar- 
quée d'une  balle  qu'il  reçut  en  Crimée  et  qui  lui  fait  comme  une 
large  fossette,-  à  la  rosette  d'ofGcier  ornant  sa  boutonnière,  sans 
peine  on  reconnaît  qu'il  a  dû  passer  par  de  rudes  épreuves.  Sou- 
vent prié  de  nous  raconter  l'épisode  de  Gamaron,  il  s'y  refusait  tou- 
jours, non  par  fausse  modestie  sans  doute,  mais  ce  souvenir,  di- 
saitr-il,  si  honorable  qu'il  fût,  ne  laissait  pas  de  lui  être  pénible.  Un 
soir  pourtant,  comme  nous  le  pressions,  il  dut  cédera  nos  instances, 
et  c'est  son  récit,  religieusement  écouté,  que  j'ai  essayé  de  re- 
produire. 

I. 

((  Nous  faisions  partie  des  renforts  de  toutes  armes  envoyés  à  la 
suite  du  général  Forey  après  l'échec  de  Puebla.  Le  régiment  étran- 
ger, qui  avait  fait  si  souvent  parler  de  lui  en  Algérie,  allait  trouver 
au  Mexique  de  nouvelles  occasions  de  se  distinguer. 

Sitôt  débarqués,  nous  avions  été  dirigés  sur  l'intérieur:  notre 
3*  bataillon  s'était  arrêté  à  la  Soledad,  à  huit  lieues  environ  de  Ver^- 
Gruz;  les  deux  autres,  avec  le  colonel  Jeanningros,  avaient  continué 
jusqu'à  la  chaîne  du  Chiquihuite,  en  bas  duquel  ils  s'étaient  éta- 
blis, tenant  ainsi  la  route  qui  de  Vera-Cru2  mène  à  Gordova. 

Le  Ghiquihuite  est  pour  ainsi  dire  le  premier  gradin  qui  sépare 
les  Terres-Ghaudes  des  Terres-Tempérées.  Vous  connaissez  déjà  par 
la  carte  l'aspect  particulier  du  territoire  mexicain;  on  l'a  comparé 
fort  exactement  à  une  assiette  renversée  qu'on  recouvrirait  d'une 
soucoupe  également  renversée  ;  les  deux  rebords  de  l'assiette  et  de 
la  soucoupe  figureraient,  l'un  la  zone  des  Terres-Ghaudes,  qui  com- 
prend tout  le  littoral  et  qui  s'enfonce  d'une  vingtaine  de  lieues 
dans  l'intérieur  du  pays;  l'autre,  la  zone  intermédiaire,  dite  des 
Terres-Tempérées;  l'espace  plane  situé  au  sommet  formerait  la 
troisième  zone,  celle  des  Terres-Froides  ou  hauts  plateaux.  Ainsi 

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-que  Ja  pli^part  des  noms  de  Jieux  .au  Mexique,  Ghiquihuite  a  un 
sens  précis  etsigniûe  en  langue  indienne  une  hotte  ou  roanneguin 
ittoname  en  portent  nos  chiffonniers;  par  sa  forme  en  effet,  la  mon- 
tagne rc^ppelle  .assez  j)ien  un  de  ces  paniers  retournés. 

Quoi. qu'il  ,en  ^oit,  dès  notre  .arrivée  le  colonel  s'était  empressé 
.d'établir .à  cejrtaine  hauteur,  sur  les  premières  pentes  de  la  chaîne, 
un  poste  d'observation;  de  là  on  dominait  une  partie  de  la  plaine 
et  principalement  Paso  del  Macho,  —  le  pas  du  mulet,  —  où  s'é- 
tendaient nos  avancées.  .Une  longue-vue,  mise  à  la  ^sposition  des 
soldats  du  poste,  leur  permettait  de  fouiller  au  loin  la  campagne, 
alors  infestée  par  les  bandes  mexicaines  et  de  signaler  sans  retard 
tout, mouvement  suspect. 

Un  mois  s'était  déjà, écoulé  sans  grave  incident,  et  j'étais  préci- 
sément de  garde  sur  la  .montagne  avec  deux  escouades  de  ma  com- 
pagnie, commandées  par  un  sergent,  quand,  le  29  avril,  vers  onie 
heures  du  soir,  l'ordre  nous  vijat  de  rallier  aussitôt  nos  camarades 
qui  campaient  dans  le  bas. 

Dès  que  nous  eûmes  rejoint,  on  prit  le  café,  et  vers  une  heure 
du  jnatin  la  conqpagnie  se  mit  «en  marche. 

Juste  <au  même  instant,  un  immense  convoi  militaire  concentré 
à  la.Soledad  s'apprêtait  à  quitter  ce  point  àdestination  de  Puebla, 
(dont  le  second  siège  était  commencé  depuis  plus  de  deux  mois; 
nous  étions  chaijgés. d'aller  à  sa  rencontre  et  d'éclairer  tout  le  ter- 
rain en  avant  de  lui  entre  le  Ghiquihuite  et  la  Soledad. 

.Une  belle  compagnie  que  la  nôtre,  la  3*  du  1*%  comme  on  dit 
à  l'armée,  et  qui  passait  à  bon  droit  pour  une  des  plus  solides  de 
la  légion  !  .11  y  avait  là  de  tout  un  peu  comme  nationalité,  —  c'est 
assez  l'habitude  du  corps,  —  des  Polonais,  des  Allemands,  des 
Belges,  des  Italiens,  des  Espagnols,  gens  du  nord  et  gens  du  midi, 
mais  les  Français  étaient  encore  en  majorité.  Comment  ces  hommes, 
si  différens  d'origine,  de  mœurs  et  de  langage,  se  trouvaient-ils 
partager  les  mêmes  périls  à  tant  de  lieues  du  pays  natal  ?  Par  guel 
besoin  poussés,  par  quelle  soif  d'aventures,  par  quelle  série  d'é- 
preuves et  de  déceptions?  Nous  ne  nous  le  demandions  même  pas; 
mais  la  vie  en  commun,  le  voisinage  du  danger,  avaient  assoupli 
les  caractères,  effacé  les  distances,  et  l'on  eût  cherché  vainement 
entre  desélémens  aussi  disparates  une  entente  et  une  cohésion  plus 
parfaites.  Avec  cela  tous  braves,  tous  anciens  soldats,  disciplinés, 
patiens,  sincèrement  dévoués  à  leurs  chefs  et  à  leur  drapeau. 

Nous  comptions  dans  le  rang  au  départ  62  hommes  de  troupe, 
les  sous-officiers  compris,  plus  3  officiers  :  le  capitaine  Danjou,  ad- 
judant-major, le  sous-lieutenant  Vilain  et  le  sous-lieutenant  Maudet, 
porte- drapeau,  qui,  bien  qu'étranger  à  la  compagnie,  avait  obteny 
de  faire  partie  de  la  reconnaissance.  Notre  lieutenant,  malade,  resta 

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AAS  BEYUE   DES   DEUX  MONDES. 

couché  au  camp  du  Chiquihuite.  Nous  avions  la  tenue  d'été  :  petite 
veste  bleue,  pantalon  de  toile,  et,  pour  nous  garantir  du  soleil,  Té- 
nonne  sombrero  du  pays  en  paille  de  latanier,  dur  et  fort,  qui  nous 
avait  été  fourni  par  les  magasins  militaires.  Nos  armes,  comme  celles 
des  autres  troupes  du  corps  expéditionnaire,  étaient  la  carabine  Minié 
à  balle  forcée,  alors  dans  tout  son  prestige,  et  le  sabre- baïonnette. 
Deux  mulets  nous  accompagnaient,  portant  des  provisions  de 
bouche.        •« 

Au  bout  d'une  heure  de  marche  environ,  nous  atteignîmes  Paso 
del  Macho,  sur  le  bord  d'un  grand  ravin  sinueux,  au  fond  duquel 
coule  un  torrent.  Ce  poste  était  occupé  par  une  compagnie  de  gre- 
.  nadiers  sous  le  capitaine  Saussier;  une  vieille  tour  en  ruines^,  do- 
minant le  ravin,  pouvait  servir  tout  à  la  fois  de  lieu  d'observation 
Qt  de  refuge.  Nous  n'y  demeurâmes  qu'un  instant;  les  officiers 
échangèrent  quelques  mots,  puis  se  serrèrent  la  main,  et  après  avoir 
franchi  le  torrent  sur  une  étroite  passerelle,  d'un  pas  relevé,  nous 
continuâmes  notre  chemin. 

Nous  suivions  sur  deux  rangs  serrés  le  milieu  de  la  route;  il  fai- 
sait pleine  nuit  encore,  et  le  terrain,  fort  accidenté  dans  cette  partie, 
couvert  de  bois  et  de  hautes  broussailles,  pouvait  cacher  quelque 
embuscade.  A  certains  endroits,  des  deux  côtés  de  la  voie,  s'éten- 
daient de  larges  éclaircies  faites  dans  l'épaisseur  du  fourré  par  la 
hache  ou  l'incendie  lors  du  passage  des  convois.  Quant  à  la  route 
elle-même,  jamais  réparée,  défoncée  par  les  pluies  torrentielles  de 
l'hiver,  par  le  défilé  incessant  des  voitures  et  des  caissons,  elle  était 
presque  impraticable,  et  il  nous  fallait  cet  instinct  que  donne  l'ha- 
bitude de  la  marche  dans  les  pays  vierges  pour  ne  pas  rouler  tout  à 
coup  dans  des  trous  ou  des  oraières  profondes  comme  des  préci- 
pices. 

Au  point  du  jour,  nous  approchions  du  village  de  Camaron,  en 
espagnol  écrevisse  ;  il  tire  ce  nom  bizarre  d'un  petit  ruisseau  qui 
coule  à  quelques  centaines  de  mètres  et  qui,  paraît-il,  abonde  en 
crustacés  d'une  grosseur  et  d'une  saveur  sans  pareilles. 

Comme  presque  tous  les  villages  aux  alentours,  celui-ci  était  com- 
plètement ruiné  par  la  guerre.  D'ailleurs  il  ne  faudrait  pas  se  mé- 
prendre sur  l'importance  du  dégât  :  un  méchant  toit  de  chaume 
fort  bas  qui  descend  presque  jusqu'à  terre,  soutenu  tant  bien  que 
mal  par  deux  ou  trois  pieux  mal  dégrossis  ou  quelques  branches 
d'arbresi  parfois  une  poignée  de  boue  pour  boucher  les  trous,  voilà 
ce  qui  constitue  l'habitation  d'un  Indien,  et  si  elle  risque  de  s'écrou- 
ler dès  qu'on  a  le  dos  tourné,  du  moins  n'en  coûte-t-il  pas  beau- 
coup pour  la  rebâtir.  Les  maisons  vraiment  dignes  de  ce  nom  et 
solidement  construites  sont  toujours  la  grande  exception. 

Gamaron  n'en  comptait  qu'une  alors  :  c'était,  sur  le  côté  droit  de 

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CAUARON.  Â&9 

la  route,  un  vaste  bâtiment  carré,  mesurant  à  peu  près  60  mè- 
tres en  tous  sens  et  construit  dans  le  goût  de  toutes  les  hacien- 
das ou  fermas  du  pays.  La  façade,  tournée  vers  le  nord  et  bordant 
la  route,  était  élevée  d'un  étage,  crépie  et  blanchie  à  la  chaux, 
avec  le  toit  garni  de  tuiles  rouges.  Le  reste  se  composait  d'un 
simple  mur  très  épais,  fait  de  pierres  et  de  torchis  et  d'une  hauteur 
moyenne  de  3  mètres.  Deux  larges  portes  s'ouvrant  à  la  partie 
ouest  donnaient  accès  dans  la  cour  intérieure,  nommée  corral:  c'est 
là  que  chaque  soir,  en  temps  ordinaire,  on  remise  les  chariots  et 
les  mules,  par  crainte  des  voleurs,  toujours  très  nombreux  et  très 
entreprenans  dans  ces  parages  comme  dans  tout  le  Mexique. 

Nous  entrâmes.  La  maison  était  vide:  point  de  meubles;  seules, 
quelques  vieilles  nattes  pourries,  des  débris  de  cuir  gisant  à  terre 
laissés  là  par  les  muletiers  de  passage.  En  face  et  de  l'autre  côté 
de  la  route,  il  y  avait  encore  deux  ou  trois  pauvres  constructions 
à  demi  écroulées  et  désertes,  elles  aussi. 

Au  sortir  du  village,  le  gros  de  la  compagnie  se  partagea  en  deux 
sections,  l'une  à  droite,  l'autre  à  gauche,  pour  battre  les  bois;  le 
capitaine,  avec  une  escouade  en  tirailleurs  et  les  deux  mulets,  con- 
tinua de  suivre  la  route.  Rendez -vous  était  donné  pour  tout  le 
monde  à  Palo-Verde,  —  taillis  vert,  —  lieu  où  les  convois  s'arrêtent 
d'ordinaire  à  cause  d'une  fontaine  qui  est  proche  et  qui  fournit  une 
eau  excellente. 

De  fait,  après  une  assez  longue  course  sous  bois,  comme  nous 
n'avions  trouvé  nulle  part  trace  de  l'ennemi,  nous  nous  rabattions 
sur  Palo-Verde.  A  cet  endroit,  le  terrain,  qui  s'élève  légèrement, 
est  entièrement  dégarni  dans  un  rayon  de  plusieurs  centaines  de 
mètres;  mais  la  forêt  reprend  bientôt  plus  verte  et  plus  touffue 
que  jamais. 

Nous  marchions  déjà  depuis  plus  de  six  heures;  il  était  grand 
jour,  et  le  soleil,  dardant  tous  ses  feux,  nous  promettait  une 
.  chaude  journée.  On  fit  halte.  Des  vedettes  sont  placées  autour  de  la 
clairière  en  prévision  d'une  surprise,  les  mulets  sont  déchargés, 
et  le  caporal  Magnin  part  pour  la  fontaine  avec  une  escouade.  Un 
grand  hangar  en  planches,  couvert  de  chaume,  était  établi  sous  un 
bouquet  d'arbres,  à  l'abri  du  soleil.  Tandis  qu'une  partie  des 
hommes  coupe  du  bois,  prépare  le  café,  d'autres  s'étendent  pour 
dormir. 

Une  heure  ne  s'était  pas  écoulée,  l'eau  bouillait  dans  les  ga- 
melles, et  l'on  y  mettait  le  café,  quand,  du  côté  de  Camaron  et  sur 
la  route  même  que  nous  venions  de  quitter,  deux  ou  trois  de  nous 
signalèrent  quelque  chose  d'anormal. 

La  poussière  montait  vers  le  ciel  en  gros  tourbillons.  A  cette  dis- 
solu xxviik  —  1878,  29 


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450  REVUE   DEfi  DEUX   MONDES. 

tance  et  «aus  te  rayans  aveuglans  du  soleil ,  il  n'était  pas  facile 
d'en  distinguer  fdavanftage.  [Pourtant  nous  n'avions  jencontré  per- 
/sonne  en^dhemin,  et,  si  iquelque  mouvement  de  troupes  .avait  dû  se 
produire  sur  nos  (derrières,  lon  «nous  en  eiût  avertis  ^  itoutcela  ne 
nous  présageait  isien  de  bon. 

)Le  capitaine  avait  pris  sa  lorgnette. ~  Aux larmesl  L'ennemi!  — 
s*écria-4t-il  tout  à  coup.  Et  enieffet,  avec  la  lQr,gnette^  on  les  aperce- 
vait fort  bien.  tC' étaient  des  cavaliers;  coiffés  du  oh^peau  national 
aux  larges  bords,  ils  avaient,  sdon  la  coutume,  déposé  leur  veste 
sur  le  devaoartide  la  selle  et  allaient  ainai  en  bras  de>cbemise. 

Comme  nous  l'apprîmes  plus  tard,  depuis  .plusieurs  jours  déjà 
une  colonne  des  libéraux,  forte  de  près  de  2,000  Jiommes.,  tant  ca- 
valiers que  fantassins,  et  commandée  par  le  colonel  Milan,  était 
campée  sur  les  bords  de  la  loya,  à  environ  deux  lieues  de  notre  ligne 
de  communication^  guettant  le  passage  du  convoi.  Une  chose  les 
avait  attirés  surtout  :  l'annonce  de  3  millions  en  or  monnayé,  en- 
fermés dans  les  fourgons  et  que  le  trésor  dirigeait  sur  Puebla  pour 
payer  la  solde  des  troupes  assiégeantes.  Grâce  à  leur  .parfaite  con- 
naissance des  lieux  et  à  l'habileté  vraiment  merveilleuse  qu'ils  dé- 
ploient pour  couvru*  leurs  marches,  au  camp  du  Chiquibuite  on  ne 
soupçonnait  môme  pas  la  présence  d'une  pareille  force  sur  ce  point. 
Par  contre,  toute  la  campagne  était  remplie  de  leurs  éclaireurs. 
Aussi  la  compagnie  n'avait  pas  encore  quitté  Paso  del  Macho,  que 
déjà  notre  marche  était  signalée,  et  600  cavaliers  montaient  en  selle 
pour  nous  suivre.  Ils  nous  accompagnèrent  toute  la  nuit,  à  certaine 
distance  et  à  notre  insu.  On  avait  compté  nos  hommes;  on  les  sa- 
vait peu  nombreux;  craignant  eux-mêmes  que  leur  position  n'eût 
été  .éventée,  les  Mexicains  avaient  résolU  de  nous  enlever  pour  ne 
point  manquer  le  convoi. 

Au  premier  cri  d'alarme,  on  donne  un  coup  de  pied  dans  les  ga- 
melles, on  rappelle  en  grande  hâte  l'escouade  de  la  fontaine,  on  re- 
charge les  bêtes,  et  moins  de  cinq  minutes  après  nous  étions  tous 
sous  les  armes.  Pendant  ce  temps,  les  Mexicains  avaient  disparu. 
Évidemment  une  embuscade  se  préparait  sur  nos  derrières;  le 
mieux  était  en  oe  cas  de  /revenir  sur  nos  pas  et  de  chercher  à  vou* 
de  plus  près  l'ennemi  auquel  nous  avions  affaire. 

Nous  quittons  Palo-Verde  en  colonne,  précédés  d'une  escouade 
en  tirailleurs;  mais  alors,  au  lieu  de  suivre  la  route,  sur  l'ordre  du 
capitaine  la  compagnie  prend  par  la  droite  et  s'engage  sous  bois. 
fJous  y  trouvions  ce  double  avantage  de  dissimuler  nos  mouvemens 
et  de  pouvoir  à  l'occasion  repousser  plus  facilement  les  attaques  de 
la  cavalerie  libérale. 

Le  bois  s'éteudait  àJ'infini  dan^^  la  direction  de  la  Joya.  Âu-des- 


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CÀMARON.  m 

SUS  des  buissons  et  des  touffes  de  hautes  herbes  montaient,  reliés 
les  uns  aux  autres  par  de  longues  lianes  tombant  en  guirlandes, 
les  magnolias,  les  lataniers,  les  caoutchoucs,  les  acajous,  tous  les 
arbustes  rares,  toutes  les  essences  précieuses  de  cette  nature  pri- 
vilégiée. Parfois  le  fourré  devenait  si  épais  qu'il  fallait  s'y  ouvrir 
un  chemin  avec  le  tranchant  du  sabre-baïonnette.  Çà  et  là  couraient 
d'étroits  sentiers,  connus  des  seuls  indigènes. 

Nous  marchions  depuis  plus  d'une  heure  sans  avoir  même  aperçu 
l'eraiemi.  Sorti  l'un  des  premiers  de  l'École  de  Saint-Cyr,  jeune  en- 
core, estimé  des  chefs,  adoré  des  soldats,  le  capitaine  Danjou  était 
ce  qu'on  appelle  un  officier  d'avenir.  Grièvement  blessé  en  Grimée 
et  resté  manchot  du  bras  gauche,  il  s'était  fait  faire  une  mam  arti- 
culée dont  il  se  servait  avec  beaucoup  d'adresse,  même  pour  mon- 
ter à  cheval.  Autant  que  son  courage,  ce  qui  le  distinguait  surtout 
c'était  cette  sûreté,  cette  promptitude  du  coup  d'oeil  qu'on  ne  trou- 
vait jamais  en  défaut.  Ge  jour-là  il  portait  sur  lui  une  carte  du 
pays,  très  complète,  dressée  à  la  main  par  les  officiers  de  l'état- 
major  français,  et  qu'il  consultait  souvent.  A  quelque  distance,  en 
face  de  nous,  coulait  la  rivière,  profondément  encaissée  entre  ses 
deux  bords  à  pic  et  gardée  sans  doute  par  un  ennemi  nombreux; 
s'engager  davantage  pouvait  paraître  dangereux;  il  nous  fit  faire 
volte-face  et  tendre  de  nouveau  vers  Gamaron. 

Au  moment  même  où  nous  débouchions  sur  la  route,  à  300  mètres 
environ  du  pâté  de  maisons,  un  coup  de  feu  parti  d'une  fenêtre 
vint  blesser  l'un  de  nos  camarades  à  la  hanche. 

La  compagnie  s'élance  au  pas  de  course;  à  l'entrée  du  village 
elle  se  dédouble,  tourne  par  les  deux  côtés  simultanément  et  se  re- 
trouve à  l'autre  bout  sans  que  rien  de  nouveau  ait  confirmé  la  pré- 
sence de  l'ennemi.  Nous  nous  arrêtons,  l'arme  au  pied,  tandis 
qu'une  escouade  fouille  soigneusement  les  maisons.  En  même 
temps,  comme  il  fait  trè»  chaud  et  que  la  soif  commence  à  nous 
tourmenter,  des  honortnes  avec  leurs  bidons  descendent  vers  un  pe- 
tit ravin,  situé  à  quelques  pas  sur  la  droite  et  où  l'on  trouve  quel- 
quefois de  Teau  dans  les  creux  du  rocher.  Par  malheur  la  saison 
des  chaleurs  était  déjà  arrivée,  et  nous  dûmes  rester  sur  notre  soif. 
Dans  le  village,  on  eut  beau  chercher,  l'adroit  tireur  ne  s'y  trouva 
plus  :  sans  doute  quelque  vedette  ennemie  qui  avait  fui  à  notre  ap- 
proche. 

Nous  reprîmes  alors  la  route  du  Chiquihuite.  Nous  allions  encore 
une  fois  partagés  en  deux  sections,  une  sur  chaque  flanc,  le  capi- 
taine avec  les  mulets  et  une  escouade  au  centre,  plus  une  escouade 
d'arrière-garde  à  400  mètres  de  distance. 

A  peine  avions-nous  fait  quelques  pas,  nous  aperçûmes  tout  à 
coup,  sur  un  monticule  à  droite  et  en  arrière  de  nous,  les  cavaliers 

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A 52  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

mexicains  massés,  sabre  au  poing  et  s'apprêtant  à  charger.  Ils 
avaient  remis  leurs  vestes  de  cuir  sur  leurs  épaules,  et  nous  les  re- 
connûmes très  bien;  le  coup  de  feu  de  leur  vedette  les  avait  ap- 
pelés. A  cette  vue,  le  capitaine  Danjou,  ralliant  les  deux  sections  et 
l'escouade  d*arrière-garde,  nous  fait  former  le  carré  pour  mieux 
soutenir  la  charge;  au  milieu  de  nous  étaient  les  mulets;  mais  les 
deux  maudites  bêtes,  pressées  de  tous  côtés  et  regrettant  leur  an- 
cienne liberté  d* allures,  sautaient,  ruaient,  faisaient  un  train  d'en- 
fer; force  nous  fut  de  leur  ouvrir  les  rangs,  et  ils  partirent  au  triple 
galop  dans  la  campagne,  où  ils  n'allaient  pas  tarder  à  être  capturés. 

Les  ennemis  avaient  sur  nous  l'avantage  du  lieu,  car  le  terrain, 
plane  et  dégarni  aux  abords  de  la  route,  favorisait  les  évolutions  de 
leur  cavalerie;  au  petit  pas,  ils  descendirent  le  coteau,  se  séparèrent 
en  deux  colonnes  afm  de  nous  envelopper,  et,  parvenus  à  60  mè- 
tres, fondirent  sur  nous  avec  de  grands  cris. 

Le  capitaine  avait  dit  de  ne  point  tirer  :  aussi  les  laissions-nous 
venir  sans  broncher,  le  doigt  sur  la  détente;  un  instant  encore,  et 
leur  masse,  comme  une  avalanche,  nous  passait  sur  le  corps  ;  mais 
au  commandement  de  feu  une  épouvantable  décharge,  renversant 
montures  et  cavaliers,  met  le  désordre  dans  leurs  rangs  et  les  ar- 
rête tous  nets.  Nous  continuions  le  tir  à  volonté.  Ils  reculèrent. 

Sans  perdre  de  temps,  le  capitaine  nous  fait  franchir  un  petit 
fossé  garni  d'une  haie  de  cactus  épineux,  formant  clôture,  qui  bor- 
dait la  route  sur  la  gauche  et  remontait  jusqu'à  Gamaron.  Outre 
que  cet  obstacle  devait  arrêter  l'élan  de  la  seconde  charge,  nous 
espérions  atteindre  les  bois,  dont  on  apercevait  la  lisière  à  AOO  ou 
500  mètres  de  là,  et  sous  leur  couvert  regagner  Paso  del  Macho 
sans  encombre.  Le  tout  était  d'y  arriver. 

Par  malheur,  une  partie  des  Mexicains  nous  avait  déjà  tournés 
par  le  nord-est  de  l'hacienda;  les  autres  avaient  essayé  de  franchir 
la  haie  de  cactus,  mais  leurs  chevaux  pour  la  plupart  s'étaient  dé- 
robés. Une  seconde  fois,  nous  nous  formâmes  en  carré,  et  comme 
les  assaillans  étaient  moins  nombreux,  comme  ils  ne  chargeaient 
plus  avec  le  même  ensemble,  nous  soutînmes  cette  attaque  encore 
plus  résolument  que  la  précédente.  Ils  reculèrent  de  nouveau. 

Cependant  notre  situation  devenait  critique.  Rejoindre  les  bois? 
il  n'y  fallait  plus  songer  :  l'hacienda  au  contraire  était  peu  éloi- 
gnée; avec  du  sang-froid,  du  bonheur  aussi,  nous  pouvions  nous  y 
réfugier  et  tenir  derrière  les  murs,  jusqu'à  l'arrivée  probable  d'un 
secours. 

Le  parti  du  capitaine  fut  bientôt  pris  ;  sur  son  ordre  nous  met- 
tons la  baïonnette  au  canon,  puis  à  notre  tour,  tête  basse,  nous  fon- 
çons sur  les  cavaliers  groupés  devant  nous  ;  mais  ils  ne  nous  atten- 
dent pas  et  détalent  comme  des  lièvres.  Si  le  Mexicain  fait  preuve 

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CAMARON.  iô3 

souvent  en  £ace  des  balles  d*un  courage  incontestable,  et  même  un 
peu  fanfaron,  il  semble  que  tout  engagement  à  Tarme  blanche  soit 
beaucoup  moins  de  son  goût. 

Du  même  élan,  nous  franchissons  la  distance  qui  nous  sépare 
de  la  ferme  et  nous  pénétrons  dans  le  corral  ;  puis  chacun  s'occupe 
d'organiser  la  défense.  L'ennemi  ne  se  voyait  plus;  terrifié  de  notre 
impétuosité  toute  française,  il  s'était  réfugié  de  l'autre  côté  du  bâti- 
ment. A  défaut  de  portes  depuis  longtemps  absentes,  nous  barrica- 
dons tant  bien  que  mal  les  deux  entrées  avec  des  madriers,  des 
planches  et  tout  ce  qui  nous  tombe  sous  la  main. 

Nous  avions  songé  d'abord  à  occuper  la  maison  tout  entière,  mais 
nous  n'en  eûmes  pas  le  temps;  d'ailleurs  nous  n'étions  pas  en 
nombre.  Déj4  l'ennemi,  revenu  en  avant,  avait  envahi  les  deux  pre- 
mières chambres  du  rez-de-chaussée  par  où  l'on  communiquait 
avec  l'étage  supérieur.  Une  seule  restait  libre,  située  à  l'angle 
nord-ouest  et  ouvrant  à  la  fois  sur  le  dehors  et  sur  la  cour.  Nous 
nous  hâtâmes  d'en  prendre  possession. 

Dans  l'intérieur  du  corral  et  à  gauche  de  la  seconde  entrée  s'éle- 
vaient deux  hangars  en  planches,  adossés  à  la  muraille  ;  le  pre- 
mier complètement  fermé  et  à  peu  près  intact  ;  l'autre,  celui  du 
coin,  tout  ouvert,  à  peine  abrité  d'un  toit  branlant  et  soutenu  par 
deux  ou  trois  bouts  de  bois  portant  sur  un  petit  mur  de  briques 
crues  à  hauteur  d'appui.  En  face,  à  l'angle  correspondant,  un  han- 
gar semblable  avait  existé  autrefois,  mais  la  charpente  avait  dis- 
paru, et  il  ne  restait  plus  que  le  soutènement  de  briques,  à  demi 
ruiné;  au  mâme  endroit  s'ouvrait  dans  le  mur  d'enceinte  une  brèche 
déjà  ancienne,  assez  large  pour  laisser  passer  un  homme  à  cheval. 

Par  les  soins  du  capitaine  Danjou,  une  escouade  fut  placée  à  cha- 
cude  des  deux  entrées;  deux  autres  occupèrent  la  chambre  avec 
mission  de  surveiller  les  ouvertures  du  bâtiment  qui  donnaient  sur 
la  route  ;  une  autre  fut  chargée  de  garder  la  brèche.  Un  moment 
on  voulut  créneler  le  mur  qui  faisait  face  aux  portes  d'entrée  ; 
mais  il  était  si  épais,  si  bien  construit  de  paille,  de  sable  et  de  cail- 
loux qu'on  n'y  put  percer  que  deux  trous,  à  grand' peine;  personne 
n'y  demeura.  Enfin  le  sergent  Morzicki,  un  Polonais,  fut  envoyé  sur 
les  toits  avec  quelques  hommes  pour  observer  les  mouvemens  de 
Tennemi.  Le  reste  de  la  compagnie  prit  place  en  réserve  entre  les 
deux  portes,  ayant  l'œil  à  la  fois  sur  les  quatre  coins  de  la  cour  et 
prêt  à  se  porter  partout  où  le  danger  deviendrait  trop  pressant. 

Ces  dispositions  prises,  nous  attendîmes  fièrement  l'attaque  ;  il 
pouvait  être  en  ce  moment  neuf  heures  et  demie. 


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A  Mi*  REYUE  DES   DEIDI  MONDES. 


II. 


Jusque-là  on  avait  tiraillé  de  part  et  d'autre,  échangé  quelques 
coups  de  feu,  mais  sans  que  l'ennemi  en  prit  occamm  pour  s'enga- 
ger à  fond.  Au  contraire  il  semblait  hésiter  à  commiencer  IHittaquc, 
et  nous  n'étions  pas  loin  de  croire  qu'il  se  retirerait.  Nous  fûmes 
vite  détrompés. 

Morzicki  venait  d'être  aperçu  tandis  qu'il  s'avançait  sur  les  toits, 
au-dessus  des  chambres  occupées  par  l'ennemi.  l)n  officier  mexi- 
cain, son  mouchoir  blanc  à  la  main,  s'approcha  lui-même  jusqu'au 
pied  du  mur  extérieur  et,  parlant  en  bon  français,  au  nom  du  colonel 
Milan  nous  somma  de  nous  rendre  :  «  Nous  étions  trop  peu  nom- 
breux, disait-il  :  nous  allions  nous  faire  inutilement,  massacrer  ; 
mieux  valait  nous  résigner  à  notre  sort  et  déposer  les  armes,  on 
nous  promettait  la  vie  sauve.  » 

Ce  parlementaire  était  un  tout  jeune  homme  de  vmgt-deux  à 
vingt-trois  ans;  fils  d'un  Français,  du  nom  de  Laisné,  établi 
depuis  longtemps  capitaine  du  port  à  Vera-Gruz,  il  avait  passé  lui- 
même  par  l'école  militaire  de  Chapultepec,  près  Mexico.  J'eus  occa- 
sion de  le  connaître  plus  tard  et,  comme  tous  mes  camarades,  je 
n'eus  jamais  qu'à  me  louer  de  sa  bienveillance  et  de  son  humanité. 
Pour  le  moment,  il  avait  grade  de  capitaine  et  rempKssait  les  fonc- 
tions d'officier  d'ordonnance  auprès  du  colonel  Milan. 

Morzicki  était  descendu  pour  nous  apporter  les  propositions  de 
l'ennemi  ;  le  capitaine  le  chargea  de  répondre  simplement  que  nous 
avions  des  cartouches,  que  nous  ne  nous  rendrions  pas. 

Alors  le  feu  éclata  partout  à  la  fois  ;  nous  étions  à  peine  un  contre 
dix,  et,  si  l'attaque  eût  été  dès  lors  vigoureusement  conduite,  je  ne 
sais-  trop  comment  nous  eussions  pu  y  résister.  Heureusement  nous 
n'avions  affaire  qu'à  des  cavaliers  ;  forcés  de  mettre  pied  à  terre, 
embarrassés  par  leurs  larges  pantalons  de  cheval,  peu  habitués 
d'ailleurs  à  ce  genre  de  combat,  ils  venaient,  séparément  ou  par 
petits  groupes,  s'exposer  à  nos  balles  cylindriques  qui  ne  les  épar- 
gnaient point;  nous  savions  tirer. 

A  vrai  dire,  ils  n'étaient  pas  seuls  à  souffrir,  car  nous  nous  trou- 
vions nous-mêmes  fort  imparfaitement  abrités,  et  déjà  plusieurs 
des  nôtres  étaient  tombés,  tués  ou  blessés.  Dans  la  chambre  surtout, 
la  lutte  était  épouvantable:  les  Mexicains  essayaient  de  l'envahir 
du  dehors,  en  même  temps,  ceux  qui  occupaient  les  chambres  voi- 
sines s'étaient  mis  à  percer  de  meurtrières  les  murs  et  les  plafonds; 
les  défenseurs,  ainsi  pressés,  commençaient  à  faiblir. 

Calme,  intrépide  au  milieu  du  tumulte,  le  capitaine  Danjou  sem- 
blait se  multiplier.  Je  le  reverrai  toujours  avec  sa  belle  tête  intelli- 
gente où  l'énergie  se  tempérait  si  bien  par  la  douceur;  il  allait 

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d*uQ  poste  à  l'autre,  sans  fiouci  des  balles  qui  8e  crokaieat  dans  la 
cour,  eucourageant  les  boiomes  par  son  exemple,  noufi  i^ppeknt 
par  nos  jqoius,  disant  à  chacun  de  ces  nobles  paroles  gui  xédb^u&nt 
le  cœur  et  rendent  le  sacrifice  de  la  vie  moins  pénihle,  et  même 
4gréabl«i,  au  moment  du  danger.  .Âysc  de  pareils  chefs,  je  iie  sais 
xien  d'impossible. 

Vers  onze  heures,  il  venait  de  visiter  le  poste  de  la  chambre  etliù- 
même  avait  reconnu  qu'on  n'y  pourraitplus  tenir  longtemps,  quand, 
regagnant  la  réserve,  il  fut  atteint  d'une  balle  en  pleine  poitrine; 
il  tomba  en  portant  la  main  sur  sa  blessure.  Quelques-uns  de  nous 
coururent  pour  le  relever,  mais  le  coup  était  mortel;  le  sang  sortait 
à  flots  de  sa  poitrine  et  ruisselait  sur  le  sol.  Le  sous- lieutenant 
Vilain  lui  mit  une  pierre  sous  la  tête;  pendant  cinq  minutes  encore 
ses  yeux  hagards  roulèrent  dans  leur  orbite,  il  eut  deux  ou  trois 
soubresaulâ  convulsifs,  puis  son  corps  âe  raidit,  et  il  expira  sans 
avoir  repris  connaissance. 

Quelque  temps  avant  de  tomber,  il  nous  avait  fait  promettre  que 
nous  nous  défendriozB  tous  jusqu'à  la  dernière  extrémité  :  nous 
l'avions  juré. 

Sur  ces  entrefaites,  la  chambre  était  évacuée.  Les  Mexicains,  à 
icoups  de  crosse,  étaient  parvenus  à  enfoncer  une  porte  intéiieure 
qui  unissait  cette  pièce  aux  autres  du  rea-de-cfaaussée  et  d'où  ils 
fusillaient  nos  hommes  à  bout  portant;  ceux-ci  furent  contraints  de 
se  retirer,  mais  de  quatorze  qu'ils  étaient  au  début,  il  n'en  restait 
plus  que  cinq  qui  allèrent  renforcer  les  divers  postes  de  la  cour. 

Le  «Dus-Jieutenant  Vilain  prit. le  commandement  qui,  comme  titu- 
laire, lui  revenait  de  droit  ;  petit,  fluet,  les  clieveux  blonds  frisée, 
presqu'un  enfant,  il  sortait  des  sous-officiers  et  n'avait  que  six  mois 
àe  gcade;  un  brave  cœur  du  reste,  et  qui  ne  boudait  pas  devant 
le  danger. 

La  défense  continua.  Les  Mexicains  étaient  maîtres  de  la  maison 
tout  entière,  mais  ils  ne  jouirent  pas  longtemps  de  leur  avantage. 
Embusqués  dans  la  cour,  jdous  dirigions  contre  toutes  les  ouvertures 
un  feu  ai  vif  et  si  précis  qu'ils  durent  quitter  la  place  à  leur  tour, 
le  premier  étage  d'abord,  puis  le  rez-de-chaussée.  Dès  lors  ils  n'y 
reparurent  que  par  intervalles  et  en  petit  nombre;  mais  à  peine  une 
tête,  un  bras,  un  bout  d'uniforme  apparaissait-il  dans  l'encadiement 
d'une  porte  ou  d'une  fenêtre  qu'une  balle  bien  dirigée  châtiait 
cette  imprudence. 

Vers  midi,  on  entendit  au  loin  la  voix  du  clairon.  Nous  n'avions 
pas  encore  perdu  tout  espoir  et  nous  pûmes  croire  un  moment  que 
des  Français  venaient  à  noti:e  secours  ;  déjà  même,  frémissans  de 
joie,  nous  nous  apprêtions  à  sortir  du  corral  pour  courir  au-devant 
de  nos  camarades  :  soudain  battirent  les  tambom^s,  ces  petits  tam- 


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&56  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

bours  bas  des  Mexicains,  au  roulement  rauque  et  plat  comme  celui 
du  tambour  de  basque»  jouant  une  sorte  de  marche  sautillante,  toute 
différente  de  nos  airs  français  et  à  laquelle  nous  ne  pouvions  plus 
nous  méprendre. 

C'était  Tinfanterie  du  colonel  Milan  qui  s'annonçait  :  laissée  au 
matin  dans  la  campement  de  la  Joya,  avertie  plus  tard  du  combat 
engagé  h  Camaron,  elle  venait  ajouter  le  poids  de  ses  armes  dans 
une  lutte  déjà  trop  inégale. 

Morzicki  nous  avait  rejoints  et  combattait  avec  nous  dans  la  cour; 
souple  comme  un  jaguar  et  s' aidant  pour  grimper  des  moindres 
aspérités  de  la  muraille,  il  alla  repreodre  sur  les  toits  son  poste 
périlleux  d'observation.  Il  aperçut,  massée  en  avant  de  l'hadenda, 
toute  cette  infanterie. 

On  n'y  comptait  pas  moins  de  trois  bataillons  forts  de  iOO  hommes 
en  moyenne  et  portant  chacun  le  nom  du  district  où  ils  avaient  été 
)evés  :  Vera-Cruz,  Cordova,  Jalapa. 

Comme  il  arrive  toujours  dans  une  armée  improvisée, — et  c'était 
le  cas  pour  les  Mexicains,  —  l'ensemble  du  costume  et  de  l'équi- 
pement laissait  beaucoup  à  désirer;  pourtant,  sous  ce  désordre, 
on  sentait  percer  une  préoccupation  méritoire  de  bonne  tenue  et  de 
régularité.  Les  hommes  du  bataillop  de  Vera-Cruz  avaient  tous,  ou 
presque  tous,  le  large  pantalon  et  la  veste  de  toile  grise  à  liséré 
bleu,  pour  coiffure  le  grand  chapeau  de  paille  ;  Cordova  ne  différait 
que  par  la  couleur  de  la  toile  qui  était  bleue;  Jalapa,  le  mieux 
habillé  des  trois,  avait  également  le  pantalon  de  toile  grise,  la  veste 
bleue  ouverte  par  devant,  et  au  lieu  du  sombrero  mexicain  le  képi, 
avec  l'indispensable  couvre-nuque  tombant  sur  les  épaules.  Le  plus 
grand  nombre  chaussaient  des  brodequins  en  cuir  fauve  lacés  sur 
le  cou -de-pied;  les  autres  avaient  conservé  leurs  sandales  oh 
guarachesy  à  semelles  de  cordes,  assez  semblables  aux  espadrilles 
espagnoles. 

Les  chefs  étaient  vêtus  à  peu  près  de  même  façon,  sauf  la  qualité 
plus  fine  de  l'étoffe  :  pantalon  à  liséré  bleu  ou  rouge,  tunique  de 
campagne  à  petites  basques,  ornée  de  boutons  d'or  sur  le  devant, 
avec  l'attente  sur  chaque  épaule.  Tous  les  officiers  supérieurs  por- 
taient la  botte  molle  et  le  revolver  à  la  ceinture. 

Quant  à  la  cavalerie,  elle  se  composait  surtout  d'irréguliers,  — 
guérilleros,  —  dans  l'appareil  le  plus  ordinaire  au  cavalier  mexi- 
cain et  que  tout  le  monde  connaît  :  aux  jambes,  des  caleçons  de 
peau  collans,  ouverts  de  bas  en  haut,  s' évasant  sur  le  pied  et  garnis 
le  long  de  la  couture  d'une  triple  rangée  de  boutons  métalliques, 
autour  des  reins  la  ceinture  de  laine  rouge,  le  gilet  et  la  veste  de 
cuir,  agrémentés  à  profusion  de  soutaches  et  de  broderies  d'argent, 
sur  la  tête  le  chapeau  de  feutre  gris  aux  vastes  ailes  hoiizontales 


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CAMARON.  A57 

qu'entoure  la  toquilla^  large  galon  d'argent  ou  d'or;  puis  des  épe- 
rons démesurés,  d'énormes  étriers  de  bois,  en  forme  de  sabots 
carrés,  recouverts  de  métal,  la  lourde  selle  à  pommeau;  tout  cela 
faisait  un  curieux  contraste  avec  la  taille  de  leurs  chevaux ,  peu 
élevés  pour  la  plupart,  mais  d'une  vigueur  remarquable  et  merveil- 
leusement dressés. 

Un  escadron  seul  portait  l'uniforme  militaire  :  tunique  de  drap 
bleu  à  petits  pans,  pantalon  bleu  terminé  par  le  bas  de  cuir,  buf- 
fleteries  blanches;  képi  et  couvre-nuque;  c'étaient  des  dragons.  Du 
reste  toutes  ces  troupes  étaient  supérieurement  armées,  avec  des 
armes  perfectionnées  de  provenance  américaine  :  aux  cavaliers,  le 
sabre,  le  revolver  et  le  mousqueton;  bon  nombre  de  guérilleros 
avaient  aussi  la  lance  ;  aux  fantassins,  la  carabine  rayée  et  le  sabre- 
baïonnette.  En  vérité,  il  ne  leur  manquait  plus  que  du  canon  I 

Nous  nous  regardâmes  sans  mot  dire;  dès  ce  moment  nous 
avions  compris  que  tout  était  perdu  et  qu'il  ne  nous  restait  plus 
qu'à  bien  mourir.  Pour  comble  de  malheur,  le  vent  ne  portait  pas 
dans  la  direction  de  Paso  del  Macho,  d'où  le  capitaine  Saussier  et 
ses  grenadiers,  entendant  la  fusillade,  n'auraient  pas  manqué  d'ac- 
courir à  notre  aide. 

Cependant  Morzicki  avait  été  vu  de  nouveau,  et  pour  la  seconde 
fois  le  chef  des  Mexicains  nous  fit  sommer  de  nous  rendre.  Le  ser- 
gent était  encore  tout  bouillant  de  la  lutte;  ivre  de  poudre  et  de  co- 
lère, il  répondit  en  vrai  soldat,  par  un  mot  peu  parlementaire,  mais 
qui  du  moins  ne  laissait  plus  de  doute  sur  nos  intentions,  puis  il  se 
hâta  de  descendre  et  traduisit  sa  réponse  au  sous-lieutenant  Vilain 
qui  dit  seulement  :  a  Vous  avez  bien  fait,  nous  ne  nous  rendrons  pas.  » 

Au  même  instant,  l'assaut  commença.  Le  premier  élan  des  Mexi- 
cains fut  terrible  ;  ils  se  ruaient  de  tous  côtés  pour  pénétrer  dans 
la  cour,  criant,  hurlant,  vomissant  contre  nous  les  imprécations  et 
les  injures,  avec  cette  abondance  qui  leur  est  propre  en  pareil  cas 
et  que  facilite  encore  l'inépuisable  richesse  du  vocabulaire  espa- 
gnol :  «  Dehors  les  chiens  de  Français  1  A  bas  la  canaille  !  A  bas 
la  France  1  Mort  à  Napoléon  1  »  Je  ne  puis  tout  répéter. 

Pour  nous,  calmes,  silencieux,  chacun  à  notre  poste,  nous  ajus- 
tions froidement,  ne  tirant  qu'à  coup  sûr  et  quand  nous  tenions 
bien  notre  homme  au  bout  du  fusil  :  les  plus  avancés  tombaient;,  le 
flot  des  assaillans  oscillait  d'abord,  puis  reculait  en  frémissant, 
mais  pour  revenir  à  la  charge  aussitôt  après.  A  peine  avions-nous 
le  temps  de  glisser  une  nouvelle  cartouche  au  canon,  ils  étaient 
déjà  sur  nous.  Leurs  officiers  surtout  étaient  magnifiques  d'audace 
et  de  bravoure. 

Rentrés  en  force  dans  le  corps  de  logis,  les  uns  s'occupaient  d'ou- 
vrir avec  des  pics  et  des  pinces  dans  le  mur  du  rez-de-chaussée  une 

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ibS  REVUE   DEff  DEUX  MONDES. 

large  brèche  sur  la  cour.  En  même  temps,  d'autres  s'étaient  étotblisr 
derrière  la  partie  du  mur  d'enceinte  qui  faisait  face  aux  grandes 
portes;  de  là,  mettant  à  profit  le»  créneaux  que  nous  anoos  percés 
nous-mêmes  et  que  nous  n'arions  pas  pu  défendre,  en  perçant  de 
nouveaux,  comme  le  niveao  du  sol  extérieur  était  plus  élef  è  qoe 
celui  de  la  cour,  ils  dirigeaient  sur  nous  un  feu  plongeant;  de  ce 
côté  encore  ils  parvinrent,  quoique  non  sans  peine,  à  outtît  une 
brèche  de  près  de  3  mètres. 

Alors'  nous  dûmes  changer  nos  dispositions.  Le  poste  de  réserve 
dont  je  faisais  partie  et  qui  tenait  le  milieu  entre  les  deux  entrées 
se  trouvait  pris  à  découvert;  nous  réunissant  aux  défenseurs  de  la 
porte  de  droite  qui  n'était  plus  attaquée,  tous  ensemble  nou« 
fîmes  retraite  dans  l'angle  sud-ouest  de  la  cour,  sous  le  hangar  ou- 
vert, d'où  nous  continuâmes  à  tirer. 

Vers  deux  heures  et  demie,  le  sous-lieutenant  Yilain  revenait  de 
visiter  le  poste  de  la  brèche  et  traversait  la  cour  en  diagonale^  dans 
la  direction  des  grandes  portes,  quand  une  balle  partie  du  bâtiment 
l'atteignit  en  plein  front.  Il  tomba  comme  foudroyé. 

En  ce  moment,  il  faut  bien  le  dire,  un  sentiment  d'horrible  tris- 
tesse nous  pénétra  jusqu'au  fond  de  l'âme.  La  chaleur' était  acca- 
blante ;  le  soleil  en  son  zénith  tombait  d'aplomb  sur  nos  têtes,  un 
soleil  dévorant,  impitoyable  comme  il  ne  luit  qu'eaux  tropiques; 
sous  ses  rayons  à  pic,  les  murs  de  la  cour  paraissaient  tout  blancs 
et  la  réverbération  nous  brûlait  les  yeux;  quand  nous  ouvrions  la 
bouche  pour  respirer,  il  nous  semblait  avaler  du  feu;  dans  l'air, 
pesant  comme  du  plomb,  couraient  ces  tressailtemens,  ces  ondula- 
tions qu'on  voit  passer  sur  les  plaines  désertes  dans  les  après-midi 
d'été;  la  poussière  que  soulevaient  les  balles  perdues  frappant  le 
sol  de  la  cour  avait  peine  à  quitter  la  terre  et  lentement  montait 
en  lourdes  spirales;  surchauffé  tout  à  la  fois  parles  rayons  du  soleil 
et  la  rapidité  de  notre  tir,  le  canon  de  nos  fusils  faisait  sur  noa^ 
mains  l'impression  du  fer  rouge.  Si^intense  était  l'ardeur  de  l'aft- 
mosphère  dnns  ce  réduit  transformé  en  fournaise  que  les  corps 
des  hommes  tués  s'y  décomposaient  à  vue  d'œil  ;  en  moins  (f  une 
heure,  la  chahr  des  plaies  se  couvrait  de  teintes  livides. 

Pêle-mêle  avec  les  morts,  car  il  n'y  avait  aucun  moyen  de  les 
secourir,  les  blessés  gisaient  à  la  place  même  où  ils  étaient  tombés; 
mais  tandis  qu'où  entendait  au  dehors  ceux  des  Mexicains  gémir  et 
hurler  de  douleur,  tour  à  tour  invoquant  la  Vierge  ou  maudissant 
Dieu  et  les  saints,  les  nôtres,  par  un  suprême  effort,  en  dépit  de 
leurs  souffrances,  restaient  silencieux.  Ils  eussent  craint,  les  pau- 
vres garçons,  d'accuser  ainsi  nos  pertes  et  de  donner  confiance  à 
l'ennenrir 

Nous  n'aviws  rien  mangé  ni  bu  depuis  la  veille;  les  provîrions 

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GAMABQN*  iÔ^ 

s'en  étaient  allées  avec  les  mulets;  nos  bidons  étaient  à  sec,  car  en 
afriyani  à  Palo-Verde,  noos  lés  ayioijs  yidés  dans  les  gamelles  qu'il 
fallut  renyerser  ensuite,  et,  grâce  à  notre  retraite  précipitée,  nous 
n'arions  pas  eu  le  temps  de  les  remplir  de  nouveau  ;  enfin,  dans 
le  ravin,  nous  n'avions  pu  trouver  d'eau.  Seiul,  au  départ,  l'ordon- 
nance du  capitaine  portait  en  réserve  dans  sa  musette  une  bouteille 
de  vin  que  M,  Danjou  lui-même,  au  moment  d'organiser  la  résis- 
tance, avait  distribuée  entre  les  hommes.  A  peine  y  en  avait-il 
quelques  gouttes  pour  chacun,  qu'il  nous  versa  et  que  nous  bûmes 
dans  le  creux  de  la  main. 

Aussi  la  soif  nous  étreignait  à  la  gorge  et  ajoutait  encore  aux 
horreurs  de  notre  situation  :  une  écume  blanche  nous  montait  aux 
coins  de  la  bouche  et  s'y  coagulait;  nos  lèvres  étaient  sèches 
comme  du  cuir,  notre  langue  tuméfiée  avait  peine  à  se  mouvoir,  un 
souffle  haletant ,  continu ,  nous  secouait  la  poitrine  ;  nos  tempes 
battaient  à  se  rompre,  et  notre  pauvre  tête  s'égarait;  de  telles 
souffrances  étaient  intolérables.  Ceux-là  seuls  peuvent  me  com- 
prendre qui  ont  vécu  sous  ce  climat  malsain  et  qui  connaissent  par 
expérience  le  prix  d'un  verre,  d'une  goutte  d'eau. 

J'ai  vu  de^  blessés  se  traîner  à  pUt-ventre,  et,  pour  i^aiser*  la 
fièvre  qui  les  dévorait,  la  tête  en  avant,  lécher  les  mares  de  sang 
déjà  caillé  qui  couvraient  le  sol.  J'en  ai  vu  d'autres,  fous  de  dou- 
leur, se  pencher  sur  leurs  blessures  et  aspirer  avidement  le  sang 
qui  sortait  à  ilôts  de  leur  corps  déchiré.  Plus  forte  que  toutes  les 
répugnances,  que  tous  les  dégoûts,  la  soif  était  là  qui  nous  pres- 
sait... et  puis  on  avait  juré..«  le  devoirl..  Mous  en  vînmes  nous- 
mêmes  à  boire  notre  urine. 

A  la  vérité,  ce  n'était  guère  le  temps  de  nous  apitoyer  sur  nous- 
mêmes  ou  sur  les  souffrances  de  nos  camarades.  H  fallait  avoir  l'œil 
toui-né  vers  tous  les  points  à  la  fois  :  à  droite ,  à  gauche,  en  avant, 
vers  les  fenêtres  du  bâtiment,  vers  les  brèches  de  la  cour,  car  par- 
tout on  voyait  briller  les  canons  de  fusil  et  de  partout  venait  la 
mort.  Les  balles,  plus  drues  que  grêle,  s'abattaient  sur  le  hangar, 
ricochaient  contre  les  murs,  faisaient  voler  autour  de  nous  les 
éclats  de  pierre  et  les  débris  de  bois.  Parfois  un  de  nous  tombait, 
alors  le  voisin  se  baissait  pour  fouiller  ses  poches  et  prendre  les 
cartouches  qu'il  avait  laissées. 

D'espoir,  il  n'en  restait  plus;  personne  cependant  ne  parlait  dp 
se  rendre.  Le  porte-drapeau  Maudet,  un  vaillant  lui  aussi,  avait 
remplacé  Vilain  ;  un  fusil  à  la  main,  il  combattait  avec  nous  sous 
le  hangar,  car  déjà  les  progrès  des  ennemis  ne  permettaient  plus 
de  traverser  la  cour  et  de  communiquer  ^es  ordres  aux  différons 
postes.  Au  fait,  il  n'en  était  pas  besoin  ;  la  consigne  était  bien  con- 
nue de  tous  :  tenir  jusqu'au  bout,  jusqu'à  la  morL 

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A60  RETUE  DES  DEUX  MOICDES.    ' 

Les  Mexicains  commençaient  à  se  lasser;  mais  alors,  pour  mieux 
vaincre  notre  résistance,  ils  imaginent  de  recourir  à  une  manœuvre 
de  guerre  fort  en  honneur  parmi  eux  :  ils  entassent  de  la  paille  et 
du  bois  à  la  partie  nord-est  du  bâtiment  et  y  mettent  le  feu;  l'in- 
cendie dévora  d'abord  un  hangar  extérieur  qui  faisait  face  à  Yera- 
Gruz  et  qui  de  là  gagna  rapidement  les  toits. 

Le  vent  soufflait  du  nord  au  sud  et  rabattait  sur  nous  une  épaisse 
fumée  noire  qui  ne  tarda  pas  à  envahir  la  cour;  nous  en  étions 
littéralement  aveuglés,  et  cette  odeur  acre  de  la  paille  brûlée,  nous 
prenant  à  la  gorge,  rendait  plus  ardente  encore  l'horrible  soif  qui 
nous  tordait  les  entrailles. 

Enfin,  au  bout  d'une  heure  et  demie,  l'incendie  s'éteignit  de  lui- 
même,  faute  d'ahmens;  pourtant  cet  incident  nous' avait  été  fu- 
neste :  à  la  faveur  de  la  fumée  qui  nous  dérobait  leurs  mouve- 
mens,  les  Mexicains  avaient  pu  s'avancer  davantage  et  nous  tirer 
plus  sûrement.  Les  postes  de  la  brèche  et  de  la  porte  de  gauche 
avaient  perdu  la  plus  grande  partie  de  leurs  défenseurs. 

Vers  cinq  heures,  il  y  eut  un  moment  de  répit;  les  assaillans 
se  retiraient  les  uns  après  les  autres  comme  pour  obéir  à  un  ordre 
reçu,  et  nous  pûmes  reprendre  haleine.  Tout  bien  compté,  nous 
n'étions  plus  qu'une  douzaine. 

Au  dehors,  le  colonel  Milan  avait  réuni  ses  troupes  autour  de  lui 
et  les  haranguait;  sa  voix  sonore  arrivait  jusqu'à  nous,  car  tout 
autre  bruit  avait  cessé,  et  à  mesure  qu'il  parlait,  sous  le  hangar,  im 
ancien  soldat  de  la  compagnie,  Bartholotto,  d'origine  espagnole, 
tué  raide  à  côté  de  moi  quelques  instans  plus  tard,  nous  traduisait 
mot  par  mot  son  discours. 

Dans  ce  langage  chaud  et  coloré  qui  fait  le  fond  de  l'éloquence 
espagnole.  Milan  exhortait  ses  hommes  à  en  finir  avec  nous  ;  il  leur 
disait  que  nous  n'étions  plus  qu'une  poignée,  mourant  de  soif  et 
de  fatigue,  qu'il  fallait  nous  prendre  vivans,  que  s'ils  nous  laissaient 
échapper,  la  honte  serait  pour  eux  ineffaçable;  il  les  adjurait  au 
nom  de  la  gloire  et  de  l'indépendance  du  Mexique,  et  leur  promet- 
tait bien  haut  la  reconnaissance  du  gouvernement  libéral.  Quand  il 
eut  fini,  ime  immense  clameur  s'éleva  et  nous  apprit  que  l'ennemi 
était  prêt  pour  un  nouvel  effort.  Toutefois,  avant  d'attaquer,  Milan 
nous  fit  adresser, une  troisième  sommation;  nous  n'y  répondîmes 
même  pas. 

III. 

L'assaut  reprit  plus  terrible  que  jamais  ;  l'ennemi  se  précipitait 
sur  toutes  les  ouvertures  à  la  fois.  A  la  grande  porte,  le  capoi-al 
Berg  seul  restait  debout;  il  fut  entouré ,  saisi  par  les  bras,  par  le 
cou,  enlevé  :  l'entrée  était  libre,  et  les  Mexicains  s'y  jetèrent  en  foule. 

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câhâron.  261 

Nous  cependant,  de  notre  coin,  nous  enfilions  le  mur  en  lonr 
gueur  ;  tous  ceux  qui  se  montraient  dans  cette  direction  disaient 
aussitôt  demi-tour;  en  moins  de  dix  minutes,  il  y  eut  là  plus  de 
vingt  cadavres  en  monceau  qui  obstruaient  le  passage  et  arrêtaient 
l'élan  des  nouy^aux  venus. 

Par  malheui-,  vers  le  mêmq  temps,  l'entrée  de  l'ancienne  brèche 
était  forcée  ;  à  hommes  s'y  défendaient  encore,  Kuwasseg,  Gorski, 
Pinzinger  et  Magnin  ;  mais  tandis  qu'ils  repoussent  les  assaillans 
du  dehors,  franchissant  portes  et  fenêtres,  les  Mexicains  par  .der- 
rière envahissent  la  cour  :  nos  camarades  sont  contraints  de  faire 
face  à  cette  attaque  imprévue  qui  les  prend  à  revers;  env  vain 
veulent-ils  résister  à  l'arme  blanche,  ils  sont  à  leur  tour  désal-més 
et  pris. 

Sous  le  hangar,  nous  tenions  toujours;  la  poitrine  haletante,  les 
doigts  crispés,  sans  répit  chargeaht  notre  carabine,  puis  l'armant 
d'un  geste  inconscient  et  fébrile,  nous  réservions  toute  notre  atten-^ 
tion  pour  viser.  Chacun  de  nos  coups  faisait  un  trou  dans  leurs 
rangs,  mais  pour  un  de  tué,  dix  se  présentaient. 

La  porte  naguère  défendue  par  Berg,  l'entrée  ouverte  dans  le 
mur  d'enceinte,  les  fenêtres  et  la  porte  de  Thacienda  vomissaient 
à  flots  les  assaillans,  et  se  traînant  sur  les  genoux,  dissimulés  der-. 
rière  le  petit  mur  du  hangar  détruit  qui  à  cet  endroit  avançait 
dans  la  cour,  d'autres  adversaires  nous  arrivaient  continuellement 
par  l'ancienne'brèche. 

11  faisait  grand  jour  encore;  dans  le  ciel  d'un  bleu  cru,  sans 
nuages,  brillait  le  soleil  aussi  ardent,  aussi  implacable  qu'en  plein 
midi,  et  ses .  rayons  à  peine  inclinés,  comme  s'achamant  ^après 
nous,  fouillaient  tous  les  coins  de  la  cour.  Plusieurs  des  blessés, 
frappés  d'insolation  et  en  proie  au  délire,  ne  pouvaient  plus  retenir 
leurs  plaintes  et  demandaient  à  boire  d'une  voix  déchirante;  les 
mains  contractées,  les  yeux  injectés  el  saillans,  les  malheureux  se 
tordaient  dans  les  angoisses  dernières  de  l'agonie  et  de  leur  tête 
nue  battaient  lourdement  }e  sol  dessécl^é. 

Depuis  le  matin,  je  n'avais  rien  perdu,  fût-ce  un  seul  moment, 
de  mon  sang-froid,  ni  de  ma  présence  d'esprit;  tout  à  coup  je  pen- 
sai que  j'allai  mourir. 

Souvent  j'avais  entendu  dire  que,  dans  un  péril  extrême,  l'homme 
revoit  passer  en  un  instant,  par  les  yeux  de  l'esprit,  tous  les  actes 
de  sa  vie  entière.  Pour  ma  part,  et  bien  qu'ayant  fait  la  guerre,  JQ 
me  fusse  trouvé  parfois  dans  des  circonstances  assez  difficiles,  ja- 
mais je  n'avais  rien  observé  de  semblable.  Cette  fois  il  devait  en 
être  autrement.  Ce  fut  comme  un  de  ces  éclairs  rapides  qui  par  les 
chaudes  nuits  des  tropiques,  précurseurs  de  l'orage,  déchirent  su- 
bitement la  nue  et,  courant  d'un  pôle  à  l'autre,  illuminent  sur  une 

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&62  BETUE  DES  D£CX  MONDES. 

étendue  immeose  les  montagnes  et  les  plaines,  les  forêts,  les  riiles 
et  les  hâmetux;  pendant  la  durée  de  qudquea  secondes  k  pmnt^ 
cbatjoe  détail  du  passage  apparaît  distiiK:^  en  son  lieu«  pois  la  nuit 
reprend  tout  Ainsi  nK>n  paasé  m'apparut  soudain.  Je  refis  mon 
beau  et  vert  pays  de  Périgord,  et  Mussidan  où  j'étais  né,  ai  genti*- 
nent  assis  entre  ses  deux  rivières,  tout  embaumé*  de  l'odeur  des 
jardins,  et  les  petits  camarades  arec  qui  je  jouais  enfant.  Je  me 
revis  moi-même  jeune  soldat,  engagé  aux  zouaves,  bientôt  partant 
pour  la  Crimée,  blessé  dans  les  tranchées,  prenant  part  un  des  pre- 
miers à  Tassaut  du  Petit-Redan,  décoré  !  Je  me  revis  plus  tard  en 
Afri(pie,  entré  aux  chasseurs  à  pied  et  faisant  parler  la  poudre  avec 
les  Arabes  ;  puis  en  dernier  lieu  rendant  mes  galons  de  sous-offi- 
cièr  pour  faire  partie  de  la  nouvelle  expédition  et  visiter  cette  terre 
du  Mexique  où  j'allais  laisser  mes  os. 

£n  effet,  l'issue  pour  nous  i^était  plus  douteuse.  Acculés  dans 
notre  coin  comme  des  sangliers  dans  leur  bauge,  nous  étions  prêts 
'  pour  le  coup  de  grâce.  De  moment  en  moment  un  de  nous  tom- 
bait, Bartholotto  d'abord,  puis  Léonard. 

Je  me  trouvais  entre  le  sergent  Morzicki,  placé  à  ma  gauche,  et 
le  sous-lieutenant  Maudet  à  ma  droite.  Tout  à  coup  Morzicki  re^ 
çut  à  la  tempe  une  balle  partie  du  coin  de  la  brèche;  son  corps 
s'inclina  et  sa  tête  inerte  vint  s'appuyer  sur  mon  épaule.  Je  me 
retournai  et  le  vis  face  à  face,  la  bouche  et  les  yeux  grands  ouverts  : 

—  Morzicki  est  mort,  dis-je  au  lieutenant. 

—  Bah!  fit  celui-ci  froidement,  un  de  plus;  ce  sera  bientôt 
notre  tour,  et  il  continua  de  tirer. 

Je  saisis  à  bras-le-corps  le  cadavre  de  Morzicki,  je  l'adossai  à  la 
muraille  et  retournai  vivement  ses  poches  pour  voir  s'il  lui  restait 
encore  des  cartouches  ;  il  en  avait  deux,  je  les  pris. 

Nous  n'étions  plus  que  cinq  :  le  sous-lieutenant  Maudet,  un 
Prussien  nommé  Weosel,  Cattau,  Constantin,  tous  les  trois  fusi- 
liers, et  moi.  Pourtant  nous  tenions  toujours  l'ennemi  en  respect; 
mais  notre  résistance  tirait  à  sa  fin,  les  cartouches  allaient  «'épui- 
sant. Quelques  coups  encore,  il  ne  nous  on  resta  qu'une  à  chacun  ; 
il  était  six  heures  environ,  et  nous  combattions  depuis  le  matin.  — 
Armez  vos  fusils,  dit  le  lieutenant  :  vous  ferez  Xeu  au  commande- 
ment; puis  nous  chargerons  à  la  baïonnette,  vous  me  suivrez. 

Tout  se  passa  comme  il  l'avait  dit. 

Les  Mexicains  avançaient  ne  nous  voyant  plus  tirer  ;  la  cour  en 
é^it  pleine.  Il  y  eut  alors  un  grand  £iilence  autour  de  nous;  le 
moment  était  solennel  :  tes  blessés  n^mes  s'étaient  tu;  dans  notre 
réduit  nous  ne  bougions  plu&,  nous  attendions. 

—  Jouel  feu  1—  dit  le  lieutenant;  nous  lâchâmes  nos  cinq  coups 
de  fusil,  et^  kû  en  tête,  nous  boBodhnes  eo  avant  baïonnette  au  canoiu 


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CAMAROîP.  1(0$ 

TTne  formidabte'  décharge  lïous  accueillît,  l'air  trembla  sous  cet 
onragan  de  fer  et  je  crus  qfue  la  terre  alfeûj  s'entnr'ouvim'. 

A  ce  moment,  le  ftisilier  Cattau  s'était  jeté  en*  avant  de  son  officier 
et  l'avait  pris  dans  ses  bras  pour  Ibi  faire  un  rempart  de  son  corps:; 
il  tomba  frappé  dfe  dix-neuf  balles. 

En  dépit  de  ce  déVoûmcnt,  le  lieutenant  fat  égalefiMewt  atteint  de 
deux  balles  :  P'une  au  flanc  tiroit,  l'autre  qui  lui  fracassa  la  cuisse- 
droite.  i 

Wensel  était  tombé,  lui  aussi,  le  haut  de  l'épaule  traversé,  mais 
sans  que  l'os  eût  été  touché  ;  il  se  releva  aussitôt. 

Nous  étions  trois  encore  debout  :  Wensel,  Constantin  et  moi. 

Un  moment  interdits  à  la  vue  du'  lieutenamt  renversé,  nous  nous 
apprêtions  cependant  à  sauter  par-dessus  son»  corps  et  à  charger  de 
nouveau  ;  mais  déjà  les  Mexicains  nous  entouraient  de*  toutes  partsi 
et  la  pointe  de  leurs  baïonnettes  effleuraient  nos  poitrines» 

C'en  était  fait  de  nous,  quand  un  homme  de  haute  taille,  aur 
traits  distingués,  qui  se  trouvait  au  premier  rang  parmi  les  as- 
saillans,  reconnaissable  à  son  képi  et  à  sa  petite  tunique  galonnée 
pour  un  officier  supérieur,  leur  ordonna  de  s'arrêter  et  d'un  brusque 
mouvement  de  son  sabre  releva  les  baïonnettes  qui  nous  «lena^ 
çaient  : — Rendez-vous,  nous  dit-il. 

—  Nous  nous  rendrons ,  répondis-je^  si  vous  nous  laissez  nos 
armes  et  notre  fourniment,  et  si  vous  vous  engagez  à  faire  relever 
et  soigner  notre  lieutenant  qu"e  voici  là  blessé. 

L'officier  consentit  à  tout,  puis  comme  ces  premiers  mots  avaient 
été  échangés  en  espagnol  :  — Parlez-m«i  en  français,  me  dit-il, 
cela  vaudra  mieux  ;  sans  quoi  ces  hommes  vont  vous  prendre  pour 
un  Espagnol,  ris  voudront  vous  massacrer,  et  peut-êHre  ne  pourrai-je 
pas  me  faire  obéir... 

On  reconnaît  bien  là  cette  haine  inexpiable  que  gardent  les  M'exi- 
cains,  et  avec  eux  tous  les  colons  de  l'Amérique  espagnole,  contre 
la  mère  patrie;  juste  retour  de  tant  d'injustices  et  de  cruautés   • 
commises  pendant  trois  siècles  dans  ces  belles  contrées  par  tes  suc- 
cessemis  de  Pizarre  et  de*  Fernand  Gortès. 

Cependant  l'officier  parlait  à  l'un  de  ses  hommes  ;  il  seretouniaet 
me  dît  :  —  Venez  avec  moi.  —  Là-dessus  il  n^'offirit  le  bras,  doona 
Fautre  à  Wensel  blessé,  et  se  cRrigea  vers  la  maison  ;  Constantin 
nous  suivait  dte  près. 

Je  jetaf  les  yeux  sur  notre  officier  qm  mms  laissions  par  derrière. 

—  Soyez  sans  inquiétude,  me  dît- il,  j'ai  donné  ordre  pour 
qu'on  prît  soin  de  lui  ;  on  va  venir  te  chercher  sw  un  bramcard. 
Vous-mêmes,  comptez  sur  moi,  if  ne  vous  sera  fait  aucnn  mal.  » 

Potrr  dire  vrai.  Je  m'^aftendars  à  être  fusifflé,  mais  cela  m'étaî* 
màWërent;  je  le  lui  dî^; 

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A6i  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Non,  non,  reprit-il  vivement,  je  suis  là  pour  vous  défendre. 

Au  moment  même  où,  sortant  du  corps  de  logis,  nous  débou- 
chions sur  la  route,  toujours  à  son  bras,  un  cavalier  irrégulier  fond 
sur  nous  avec  de  gfiinds  cris  et  lâche  des  deux  mains  sur  Wensel 
et  sur  moi  deux  coups  de  pistolet;  sans  mot  dh*e,  Tofficier  prend 
son  revolver  dans  sa  ceinture,  ajuste  froidement  et  casse  la  tête  au 
misérable  qui  roule  de  la  -selle  sur  la  chaussée  ;  puis  nous  conti- 
nuons notre  route  sans  nous  occuper  autrement  de  lui. 

Le  colonel  Gambas  avait  été  élevé  en  France  et  parlait  notre 
langue  admirablement  ;  militaire  par  occasion  aimme  beaucoup  de 
ceux  qui  nous  combattaient  et  que  Tamour  de  la  liberté  avait 
armés  contre  nous,  il  appartenait,  ainsi  que  Milan,  à  cette  classe 
des  licenciados  qui  comprend  à  elle  seule  presque  tous  les  hommes 
les  plus  instruits  et  les  plus  influens  du  pays.  Excellentes  gens, 
Tun  et  l'autre,  et  qui  eussent  fait  honneur  même  à  une  autre  armée, 
car  pour  leurs  soldats,  je  ne  crois  pas  les  calomnier  beaucoup  en 
disant  que  les  trois  quarts  n'étaient  que  des  bandits. 

Nous  étions  arrivés  ainsi  dans  un  petit  pli  de  terrain  à  quelque  dis- 
tance de  Thacienda,  où  se  tenaient  le  colonel  Milan  et  son  état- 
major. 

—  C'est  là  tout  ce  qu'il  en  reste?  demanda-t-il  en  nous  aperce- 
vant ;  —  on  lui  répondit  que  oui,  et,  ne  pouvant  contenir  sa  surprise, 
Pero  non  son  hombres^  s'écria-t-il,  son  demonios.  Ce  ne  sont  pas  des 
hommes,  ce  sont  des  démons!  Puis  s'adressant  à  nous  en  français  : 
—  Vous  avez  soif,  messieurs,  sans  doute.  J'ai  déjà  envoyé  chercher 
de  l'eau.  Du  reste  ne  craignez  rien;  nous  avons  déjà  plusieurs  de 
vos  camarades  que  vous  allez  bientôt  revoir;  nous  sommes  des 
gens  civilisés,  quoi  qu'on  dise,  et  nous  savons  les  égards  qui  se 
doivent  à  des  prisonniers  tels  que  vous. 

On  nous  donna  de  l'eau  et  des  tortillas^  sorte  de  crêpes  de  maïs 
dont  le  bas  peuple  au  Mexique  se  sert  comme  de  pain  et  sur  les- 
quelles nous  nous  jetâmes  avec  avidité. 

Au  même  moment  arrivait  le  lieutenant  Maudet,  couché  sur  un 
brancard  et  entouré  d'une  nombreuse  escorte  de  cavaliers  ;  d'autres 
blessés  venaient  après  lui. 

La  nuit  était  tombée  tout  à  coup;  sous  les  tropiques,  le  crépus- 
cule n'existe  point  non  plus  que  l'aurore,  et  le  jour  s'éteint  comme 
il  naît,  presque  sans  transition.  En  compagnie  de  nos  vainqueurs, 
nous  fîmes  route  vers  leur  campement  de  la  Joya,  où  nous  arri- 
vâmes assez  tard  ;  il  y  régnait  une  grande  émotion,  et  les  blessés 
encombraient  tout.  Là,  malgré  la  parole  du  colonel  Cambas,  nos 
armes,  qu'on  nous  avait  laissées  d'abord,  nous  furent  enlevées;  il 
fallait  s'y  attendre;  on  nous  réunit  alors  à  nos  camarades  faits  pri- 
sonniers avant  nous.  Épuisés  par  la  fatigue  et  par  la  soulfrance, 

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GAMAKON.  AÔ5 

noirs  de  poudre,  de  poussière  et  de  sueur,  les  traits  défaits,  les 
yeux  sanglans,  nous  n'avions  plus  figure  humaine.  Nos  vêtemens, 
nos  chapeaux  étaient  criblés,  percés  à  jour  ;  les  miens  pour  leur 
part  avaient  reçu  plus  de  quarante  balles,  mais  par  un  bonheur 
inoui,  durant  cette  longue  luite,  je  n'avais  pas  môme  été  touché. 

Comment  en  étions-nous  sortis  sains  et  saufs?  Nous  ne  le  com- 
prenions pas  jaous-mêmes,  et  les  Mexicains  pas  davantage;  seule- 
ment le  lendemain  je  me  tâtais  les  membres,  doutant  encore  si 
c'était  bien  moi  et  si  j'étais  réellement  en  vie.  » 

IV, 

Tel  est  ce  glorieux  fait  d'armes  où  65  hommes  de  l'armée  fran- 
çaise, sans  eau,  sans  vivres,  sans  abri,  dans  une  cour  ouverte,  sous 
les  ardeurs  d'un  soleil  meurtrier,  tinrent  en  échec  pendant  plus  de 
dix  heures  près  de  2,000  ennemis. 

Grâce  à  leur  dévoûment,  le  convoi  fut  sauvé.  Lentement  il  re- 
montait dans  la  direction  de  Cordova  et  n'était  plus  qu'à  deux  lieues 
de  Camaron,  lorsqu'un  Indien,  qui  de  loin  avait  assisté  aux  opéra- 
tions militaires  de  la  journée,  vint  annoncer  qu'un  détachement 
français  avait  été  enveloppé  dans  l'hacienda,  que  les  Mexicains 
étaient  en  nombre  et  qu'ils  barraient  la  route.  Il  était  alors  cinq 
heures  environ,  et  la  Z*"  compagnie  était  presque  anéantie. 

Outre  les  grosses  pièces  d'artillerie  de  siège,  les  fourgons  du 
trésor,  les  prolonges  et  les  voitures  de  l'intendance  militaire, 
chargées  de  matériel  et  de  munition,  le  convoi  traînait  à  sa  suite 
une  foule  de  charrettes  du  commerce  et  près  de  2,000  mules  por- 
tant les  provisions  des  cantiniers  civils;  cela  faisait  un  défilé  inrer- 
minable  que  ralentissait  encore  le  mauvais  état  de  la  route.  Dans 
ces  conditions,  tonte  surprise  devait  être  fatalement  désastreuse; 
le  capitaine  Cabossel,  des  voltigeurs,  chargé  de  la  conduite  du  con- 
voi, n'avait  avec  lui  que  deux  compagnies  du  régiment  étranger  et 
point  de  cavalerie;  il  fit  faire  halte  aussitôt  et  dépêcha  un  exprès  à 
la  Soledad  pour  réclamer  de  nouvelles  instructions;  il  reçut  l'ordre 
de  revenir  sur  ses  pas. 

A  la  même  heure,  le  colonel  Jeanningros,  également  prévenu  par 
un  Indien,  faisait  demander  des  renforts  à  Cordova.  On  lui  expédie 
deux  bataillons  d'infanterie  de  marine;  il  en  laisse  un  au  Chiqui- 
huite  pour  conserver  la  position;  lui-même,  avec  la  légion  étran- 
gère et  l'autre  bataillon,  se  porte  en  avant  au  milieu  de  la  nuit,  et 
ramasse  en  passant  les  grenadiers  du  capitaine  Saussier,  qui 
prennent  l'avant-garde. 

Au  point  du  jour,  la  colonne  était  en  vue  de  Camaron,  mais  déjà 

lom  ixmu  —  1878*  30 


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&6Ô  KEYUE  DES  PEUX  MONDES. 

rannonoe  de  son  arrivée  avait  mis  en  fuite  les  Mei^icains  qui  s'oc- 
cupaient d'enterrer  les  inort$i  etHilau  levait  en  toute  hâte  son 
camp  de  la  Joya* 

On  rencontra,  h  100  mètres  environ  du  village,  évanoui  au 
pied  d*un  buisson  et  grièvenient  blessé,  le  tambour  de  la  vaillante 
compagnie.  Pris  pour  mort  par  les  Mexicains  qui  la  veille  au  soir 
avaient  visité  le  champ  de  bataille  et  jeté  parmi  les  cadavres  de  ses 
camarades,  le  froid  de  la  nuit  l'avait  réveillé;  il  s'était  dégagé  peu 
à  peu  et  s'était  traîné  droit  devant  lui,  jusqu'4  ce  que  la  douleur 
et  l'épuisement  l'obligeassent  à  s'arrêter. 

Dans  la  cour  de  la  ferme,  le  désordre  était  affreux  et  n'attestait 
que  trop  bien  l'acharnement  de  la  lutte;  partout  d'énormes  plaques 
de  sang  de^sécbé,  partout  le  sol  piétiné,  les  murs  défoncés  ou  éra- 
flés  par  les  baljes;  puis  çà  et  là  des  fusils  brisés,  des  baïonnettes  et 
des  sabres  tordus,  des  sombreros,  des  képis,  des  effets  d'équipe^ 
ment  militaires,  déchirés,  en  lambeaux,  et  sur  tout  cela  du  sang. 
Parmi  ces  débris  on  ramassa  la  main  articulée  du  capitaine. 

Cependant  les  cadavres  avaient  été  enlevés;  on  les  découvrit 
plus  tard  séparés  en  deux  tas  distincts,  ceux  des  Mexicains  au 
nord,  de  l'autre  côté  de  la  route,  ceux  des  Français  dans  un  fossé 
au  sud-ouest  de  l'hacienda.  Une  cinquantaine  des  Mexicains  étaient 
déjà  enterrés;  mais  il  en  restait  encore  plus  de  deux  cents.  Les 
Français  avaient  perdu  vingt-deux  hommes  tués  dans  l'action  ;  huit 
autres,  il  est  vrai,  moururent  presque  aussitôt  des  suites  de  leurs 
blessures,  et  parmi  eux  le  sous-Ueutenant  Maudet,  qui,  transporté 
à  Huatesco,  succomba  le  8  mai.  Les  Mexicains  s'honorèrent  eux- 
mêmes  en  rendant  à  ses  dépouilles  les  honneurs  militaires.  Il  y  eut 
de  plus  19  soldats  et  sous-ofBciers  blessés. 

Chez  les  Mexicains  comme  chez  nouSt  pv  une  particularité  ca- 
rieuse,  le  nombre  des  morts  fut  plus  considérable  que  celui  des 
blessés  ;  du  reste,  ou  remarqua  que  des  deux  côtés  presque  tous 
les  hommes  avaient  été  frappés  à  la  tête  ou  dans  le  haut  du  corps. 

Quant  aux  survivans  prisonniers,  ils  suivirent  d'abord  la  colonne 
mexicaine,  parfois  traités  avec  égard,  souvent  aussi  malmenés,  in-» 
juriés;  mais  nous  n'avons  pas  à  décrire  leur  odyssée  à  travers  les 
villages  et  les  forêts  vierges  des  Terres-Chaudes,  sans  cesse  forcés 
de  fuir  avec  leurs  gardiens  devant  l'approche  des  troupes  fran- 
çaises. 

Pourtant  le  bruit  de  leur  héroïque  défense  s'était  répandu  dans  le 
pays  et  avait  excité  chex  tous,  amis  ou  ennemis,  une  admiration 
unanime.  Les  autorités  françaises  s'occupèrent  de  leur  faire  rendre 
la  liberté;  mais  dans  le  désordre  incroyable  où  se  débattait  alors 
l'administration  libérale,  les  négociations  de  cette  sorte  n'étaient 
pas  aisées  à  conduire.  Âpres  trois  longs  mois  d'ftttente  et  de  souf- 


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CAMAKON.  467 

frances,  un  premier  convoi  de  8  prisonniers,  dont  faisait  partie 
le  caporal  Maine,  fut  échangé  contre  200  soldats  et  un  colonel 
mexicains  que  nous  avions  en  notre  pouvoir.  Dans  l'intervalle  bon 
nombre  des  blessés  avaient  encore  succombé;  quelques-uns,  qui 
n'avaient,  pu  quitter  l'hôpital  de  Jalapa,  rentrèrent  plus  lard. 

Ce  retour  des  prisonniers  fut  un  perpétuel  triomphe;  dafis  toutes 
les  villes  et  les  villages  où  ils  passaient,  la  foule  se  portait  à  leur 
rencontre  et  les  acclamait;  les  Indiens  surtout,  dont  l'esprit  se 
frappe  plus  aisément,  restaient  saisis  à  leur  vue  d'une  sorte  d'éion- 
nement  superstitieux  et  s'écriaient  en  joignant  les  mains  :  «  Jesu- 
Maritt^  les  voilà  !  » 

.  Dès  leur  arrivée  au  corps,  le  chef  de  bataillon  Regnault,  qui  com- 
mandait alors  par  intérim  le  régiment  étranger,  au  lieu  et  place  du 
colonel  Jeanningros,  appelé  à  Vera-Cruz,  s'empressa  de  rédiger  un 
rapport  circonstancié  du  combat  de  Camaron  dont  on  io^nomit  encore 
les  détails.  Ce  rapport  très  émouvant,  très  bien  fait,  parvint  par 
voie  hiérarchique  jusqu'au  général  en  chef  Forey.  A  son  tour  celui- 
ci  voulut  qu'il  en  fût  donné  lecture  à  toutes  les  troupes  du  corps 
expéditionnaire,  et  dans  un  ordre  du  jour  daté  de  son  quartier  gé- 
néral de  Mexico,  le  31  août  1863,  après  avoir  glorifié  les  braves  qui 
avaient  soutenu  cette  lutte  de  géam^  comme  il  disait,  il  déclara 
qu'une  si  belle  conduite  avait  mérité  des  récompenses  extraordi- 
naires. En  vertu  donc  des  pouvoirs  à  lui  conférés,  Maine,  sergent 
depuis  son  retour  et  déjà  décoré,  devait  être  promu  au  grade  de 
sous-lieutenant  à  la  première  vacance  dans  le  corps;  Schaffner, 
Wensel,  Fritz,  Pinzînger,  Brunswick,  recevaient  la  croix  de  la  Légion 
d'honneur,  quatre  autres  la  médaille  militaire.  Peu  de  temps  après, 
le  régiment  étranger  était  rappelé  en  Europe;  les  nominations,  con- 
firmées par  décret  impérial,  parurent  au  Moniteur  universel^  le 
9  août  186A. 

Aujourd'hui  le  chemin  de  fer  de  Vera-Cmz  à  Mexico  traverse 
Camaron  et  passe  sur  les  fondations  des  deux  anciennes  mai- 
sons, en  face  de  l'hacienda'  en  partie  détruite  pour  l'agrandisse- 
ment  du  village.  Non  loin  de  là,  à  la  place  où  dorment  les  héros, 
s'élève  un  tertre,  surmonté  d'une  colonne  brisée  qu'entoure  en  ser- 
pentant une  guirlande  de  lauriers;  point  d'inscription  :  leur  gloire 
y  supplée;  c'est  le  gouvernement  mexicain  qui  fait  les  frais  de  l'en» 
tretien  ;  mais  depuis  le  jour  mémorable,  pendant  toute  la  durée  de 
l'occupation,  chaque  fois  qu'un  détachement  français  passait  devant 
Camaron,  les  tambours  battaient  aux  champs,  les  soldats  préser 
talent  les  armes  et  les  officiers  pieusement  saluaient  de  l'épée. 

L.  L0U18-LlIIDE« 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


41  Jaillct  1878. 


Entre  tous  les  spectacles  qui  passent  devant  nos  yeux,  qui  sont  faits 
pour  intéresser,  pour  amuser  ou  émouvoir  le  monde,  l'exposition,  il 
faut  l'avouer,  n'a  plus  pour  le  moment  la  première  place.  On  peut  se 
plaire  aux  somptuosités  du  Champ  de  Mars,  aux  concerts  du  Trocadéro 
et  aux  fêtes;  l'exposition  reste  un  grand  luxe,  une  attraction  pour  tous 
les  curieux  de  l'univers,  tandis  que  les  affaires  les  plus  sérieuse'^  de  la 
politique  se  dééident  à  l'heure  qu'il  est  à  Berlin  par  la  main  des  pléni- 
potentiaires de  l'Europe  réunis  en  congrès. 

Ici  en  effet  le  spectacle  devient  (étrangement  intéressant  depuis  quel- 
ques jours.  Si  ce  congrès  de  Berlin,  qui  a  eu  tant  de  peine  à  venir  au 
monde,  s'est  quelque  peu  enveloppé  de  mystère  dans  ses  premières 
opérations,  il  commence  maintenant  à  n'avoir  plus  de  secrets.  Les  con- 
ditions particulières  dans  lesquelles  il  s'est  réimi,  les  préliminaires  qui 
l'ont  rendu  possible,  les  arrière-pensées  et  les  mobiles  des  diverses 
politiques,  le  jeu  des  ambitions  et  des  antagonismes,  tout  se  dévoile 
par  degrés.  Tout  concourt  à  faire  de  cette  grande  délibération  euro- 
péenne une  sorte  de  drame  entrecoupé  de  surprises  et  de  péripéties, 
marchant  à  pas"  pressés  vers  le  dénoûment  sous  la  direction  impé- 
rieuse de  celui  qui  a  entrepris  d'avoir  presque  à  jour  fixe  sa  paix  de 
Be  'in.  Il  y  a  un  mois  à  peine  que  le  congrès  s'ouvrait  et  que  lesplé- 
nipotent  aires  se  trouvaient  pour  la  première  fois  en  présence  au  palais 
Radziwil;  aujourd'hui,  tout  est  achevé,  les  protoco'es  ont  enregistré  les 
combinaisons  de  la  diplomatie,  un  acte  général  est  déjà  signé  ou  ar- 
rêté. La  question  d'Orient,  tant  de  fois  débattue  par  les  arm^s  ou  dans 
les  congrès,  compte  une  solut  on  de  plus,  et  malgré  tout  on  ne  peut  se 
dissimuler  que,  si  cette  œuvre  de  Berlin,  tell^^  qu'on  la  connaît,  telle 
qu'on  l'entrevoit,  répond  à  un  sentiment  assez  universel  en  donnant  la 
paix  du  monrent,  ellii  laisse  d'un  autre  côté  une  vive,  une  indéfinis- 
sable impression  de  doute  et  de  déception.  L'opinion ,  cette  opinion 


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BEYUE.    —   CHRONIQUE.  469 

qu'on  appelle  quelquefois  une  septième  grande  puissance,  reste,  pour 
tout  dire,  assez  sceptique,  et  sur  la  nature  de  cette  paix,  et  sur  ce  qui 
l'a  préparée,  et  sur  ce  qui  peut  en  résulter,  et  sur  la  situation  qu'elle 
crée  vn  Europe. 

Quelle  est  donc  cette  solution  nouvelle  de  la  question  d'Orient  sur 
laquelle  la  diplomatie  vient  de  délibérer  pendant  quatre  semaines,  qui 
paraît  déûnilivement  sanctionnée  à  Berlin?  11  ne  faut  pas  s'y  troiuper. 
C'est  l'empire  turc  mis  en  partage  pour  quelques-unes  de  ses  provinces 
et  placé  sous  un  conseil  judiciaire  pour  le  reste;  c'est  la  politique  de  la 
dépossession  des  états  par  autorité  de  justice  internttionale. 

Ce  qui  a  conduit  à  ces  extrémités  hasardeuses,  comment  cette  situa- 
tion s'est  produite  et  fatalement  développée,  on  ne  l'a  pas  oublié.  C'est 
la  Russie  sans  nul  doute  qui  garde  la  première  responsabilité  de  cette 
aventure;  c'est  la  Russie  qui  a  donné  le  signal  par  la  guerre  d'ambition 
et  d'impatience  qu'elle  a  engagée,  qui  l'a  portée  en  quelques  mois  de 
campagne  devant  Constantinopie  en  Europe,  devant  Erzeroum  en  Asie, 
et  dont  elle  a  voulu  recueillir  le  prix  en  imposant  au  sultan  le  traité 
de  San-Stefano.  Ce  n'était  jusque-là  cependant  qu'un  acte  de  guerre 
qui  ne  pouvait  abroger  tout  un  ensemble  de  droit  public,  qui  avait  à 
compter  avec  le  jugement  universel.  Le  traité  de  San-Stefano  restait 
une  œuvre  russe  qui  ne  pouvait  devenir  définitive  qu'en  passant  par 
un  congrès,  après  avoir  subi  le  contrôle  et  au  besoin  la  révision  des 
autres  puissances.  La  Russie,  armée  d'un  traité  qui  consacrait  ses  suc- 
cès et  le  triomphe  de  ses  ambitions,  se  retrouvait  aussitôt  en  présence 
de  l'Europe,  atteinte  dans  ses  intérêts  et  dans  ses  droits,  armée  à  son 
tour  des  transactions  qui  ont  réglé  jusqu'ici  l'état  de  l'Orient.  C'était  là 
justement  Torigine  et  l'objet  du  conflit  si  vif,  si  direct,  qui  s'est  élevé 
un  instant  entre  la  Russie  et  l'Angleterre,  qui  a  rendu  si  difficile,  si 
problématique,  pendant  quelques  semaines,  la  réunion  dun  congrès. 
La  lutte  était  entre  le  traité  de  San-Stefano  porté  au  bout  de  l'épée 
russe  et  le  droit  européen  placé  sous  la  sauvegarde  britannique.  Tant 
que  la  Russie  a  paru  vouloir  maintenir  jusqu'au  bout  Tintégrité  de  son 
œuvre  et  décliner  ou  éluder  la  juridiction  de  l'Europe,  la  guerre  a  été 
imminente,  l'Angleterre  se  mettait  déjà  ostensiblement  sous  les  armes. 
La  réunion  d'un  congrès,  par  cela  môme  qu'elle  est  redevenue  pos- 
sible à  un  moment  donné,  semblait  signifier  que  la  Russie,  après 
avoir  cédé  à  un  premier  entraînement  d'orgueil,  avait  réfléchi,  qu'elle 
avait  enfin  acor>pté  la  condition  mise  par  l'Angleterre  à  une  délibération 
souveraine  de  TEurope.  La  diplomatie  reprenait  son  autorité  collective 
sur  les  affaires  d'Orient,  sur  le  traité  de  San-Stefano  comme  sur  tout 
le  reste.  Que  la  diplomatie,  dans  ses  combinaisons  nouvelles,  eût  à 
tenir  compte  de  ce  qu'il  y  avait  d'irréparable  dans  les  derniers  événe- 
mens  et  à  faire  la  part  des  succès,  des  sacrifices  d'une  puissance  victo- 


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A70  REVUB  DES   DEUX  MONDES. 

rieuse,  on  n'pn  pouvait  douter,  on  le  savait  d'arance;  maïs  CPttepart 
faite  a  la  victuire  devait  nécessairement  désormais  s^  concilier  avec  les 
principes  les  plus  e^^sentiels  des  anciennes  transactions,  avec  les  ioi^ 
rêis  européens.  Ce  qu'on  ferait  ne  pouvait  aller  jusqu'à  une  révolution 
de  rorient  accomplie  au  dëtriÉnent  de  tous  les  droits  et  de  la  sécurité 
de  rOccident. 

Cétait  là  tout  au  moins  Tapparence  au  moment  où  le  congrès  est 
redevenu  possible.  Quelle  est  la  réalité  au  contraire?  A  peine  le  con.rès 
e.st-il  réuni,  tout  change  de  face.  Ces  anciens  traités  de  1856  et  de  1871 
dont  on  s'était  armé  contre  le  traité  de  San-Stefano  ne  font  plus  qu'un 
mot;  on  n'en  parle  que  pour  les  rejeter  lestement  dans  l'histoire.  Les 
intérêts  europ<^ens  ne  servent  guère  qu'à  déguiser  les  combinaisons 
p  trticuliëres.  Toutes  les  prétentions  se  réveillent  à  la  fois.  Des  coups 
de  théâtre,  qui  ne  sont  peut-être  une  surpiise  que  pour  la  galerie,  ré^ 
vêlent  une  série  d'arrangemens  secrets  par  lesquels  on  s'était  entendu 
d'avance  sur  ce  qu'on  pouvait  se  permettre  mutuellement.  Le  dernier 
mot  de  ce  travail  étrange  est  près  d'être  dit,  et  il  se  trouve  en  définitive 
que  ce  qu'on  fait  ressemble  moins  à  une  paix  sérieuse,  à  demi  équitable^ 
qu'à  une  trêve  des  ambitions  et  des  convoitises  autour  de  ce  taf)is  vert 
où  le  chancelier  d  Allemagne  préside  avec  des  apparences  de  désin- 
téressement superbe  et  ironique  à  une  sorte  de  curée.  Voilà,  il  faut 
l'avouer,  la  triste  vérité,  et  si  Topinion  trop  souvent  déçue,  trop  souvent 
abusée,  se  montre  aujourd'hui  défiante  et  sceptique  à  l'ég^rd  de  cette 
œuvre  nouvelle  de  diplomatie  qui  va  reconstituer  l'Orient  dans  des  con- 
ditions inattendues,  c'est  que  ce  qui  vient  de  se  passer  à  Berlin  n'a 
réellement  rien  de  beau  ni  même  de  rassurant. 

Précisons,  si  l'on  veut,  les  arrangemens  qui  vont  bientôt  s'appeler  le 
traité  de  Berlin,  où  les  p>^tits,  les  Serbes,  les  Roumains,  lesHelbnes,  les 
Monténégrins,  ont  été  un  peu  sacrifiés,  et  où  les  plus  habiles,  les  pré- 
potens  n*ont  paru  occupés  que  de  se  faire  uhe  part  proportionnée  à  leur 
situation,  à  leurs  intérêts  ou  à  leurs  ambitions.  Trois  grands  faiis  se  dé^ 
gagent  de  ce  travail  du  congrès  et  en  résument  le  caractère  aussi  bien 
que  la  moralité  :  l'extension  définitive  et  diplomatiquement  consacrée 
de  la  Russie  en  Orient,  l'entrée  de  l'Autriche  dans  la  Bosnie,  dans 
THorzégovine,  et  l  intervention  directe,  retentissante  de  l'Anglei  rre 
dans  la  distribution  des  territoires  ou  des  inOuences  et  des  pmtcc^ 
torats. 

la  Russie  n'a  point  snns  doute  fait  ce  qu'elle  voulait;  elle  a  été  obli- 
gée d'abandonner  uite  partie  du  traité  de  San-Stefano,  et  avec  cette 
Bulgarie  quelle  avait  créée,  qu'elle  proposait  d'étendre  à  traver-i  l'em- 
pire turc  jus^u  à  la  mer  Égée^  on  va  faire  deux  provinces  séparées  par 
les  IJalkans.  L'une  de  ces  provinces,  ta  Bulgarie  du  nord,  sera  une  prin- 
cipauté indépendante  sous  la  protection  russe,  l'autre,   la  Koumélie, 


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RETUE.    —   CIÎRONÎQDE.  471 

restera,  avec  une  certaine  autonomie,  soiisla  suzeraineté  du  sultan.  La 
politique  russe,  en  faisant  une  concession  plus  apparente  que  récite,  ne 
sauve  pas  moins  sa  création  préférée,  la  Bulgarie  du  nord,  où  elle  ré- 
gnera évidemment,  où  elle  aura  Son  centre  d'action  en  Orient.  La  Rus- 
sie ne  s*én  tient  pas  d'ailleurs  à  ce  seul  avantage  de  créer  une  princi- 
pauté semi-indépendatlte  dont  elle  peut  faire  son  avani-garde;  elle 
conserve  pour  elle  sur  te  Danube  cette  portion  de  la  Bessarabie  qu'elle 
a  revenllquée  avec  obstiiiation  comme  pour  effacer  la  dernière  trace 
du  traité  de.l856,  qu'elle  n'a  voulu  à  aucun  prix  laisser  aux  Roumains, 
ses  alliés  de  Plevna.  En  Asie,  elle  cède  aux  ombrages  de  l'Angleterre  en 
renonçadt  à  Bayazid  qui  ouyre  la  route  de  la  Perse,  elle  retient  Kars, 
Ardahan,  de  vastes  territoires  de  1  Arménie,  et  Batoum,  dont  elle  s  en- 
gage à  faire  un  port  a  essentiellement  »  commercial  sur  la  mer  Noire. 
Somme  toute,  la  Russie  n'a  cédé  que  ce  qu'elle  ne  pouvait  retenir  sé- 
rieusement; elle  garde  la  plus  grande  partie  de  ses  conquêtes,  ses  po- 
sitions, ses  moyens  d'influence,  et  cette  fois  c'est  avec  la  sanction  de 
la  diplomatie  européenne  elle-même  qu*eile  reste  en  possession  des 
principaux  résultats  de  sa  dernière  guerre  en  Orient. 

Puisqu'on  se  décidait  à  laisser  tant  d'avantages  h  la  Russie,  que  res- 
tait-il dotic  à  faire?  C'est  en  vérité  bien  simple  :  il  ne  restait  plus  qu'à 
neutraliser  la  Russie  en  l'imitant,  —  et  l'Autriche  n'a  pas  demandé 
mieux  que  démarcher  à  son  tour,  de  faire  son  entrée  dans  la  Bosnie  et 
l'Herzégovine  avec  Tautorisation  de  la  diplomatie  1  Depuis  longtemps 
TAutriche méditait  ce  grand  dessein,  dentelle  poursuivait  la  réalisation 
Hvec  un  mélange  de  prudence,  de  crainte  et  de  tén^icité  persévérante; 
elle  arrive  enfin  au  buti  elle  a  été  si  accoutumée  depuis  un  siècle  à 
perdre  des  territoires  qu'elle  ti'a  pu  résister  à  la  tentation  de  prendre 
deux  pfoVlnceS  où  elle  n'a  pour  le  moment  qu'à  entrer.  L'Autriche  fait 
Uti  pas  en  avant,  elle  prend  position  sur  cet  échiquier  troublé.  Quant 
à  l'Angleterre,  elle  s'est  visiblement  réservé  dans  l'imbroglio  oriental 
le  rôle  le  plus  actif,  le  plus  bruyant  et  le  plus  décisif  peut-être.  A  vrai 
dire,  on  pouvait  bien  soupçonner  qu'en  accédant  au  congrès  de  Berlin 
après  ses  pi'èmiers  refus  elle  avait  ses  assurances,  ses  garanties  et  ses 
projets.  On  n*en  pouvait  plus  douter,  il  y  a  trois  semaines,  après  la  di- 
vulgation de  ce  mémorandum  secret  du  80  mai  où  se  dessinent  déjà 
les  premiers  linéamens  de  la  politique  que  te  cabinet  de  Londres  allait 
sui  re,  —  la  garantie  réclamée  contre  des  extensions  nouvelles  de  la 
puissance  russe  en  Arménie,  la  résolution  avouée  de  ne  pas  laisser 
sans  protection  les  territoires  ottomans  en  Asie.  Tout  cela  était  écrit, 
on  avait  pu  le  tire  dans  le  mémorandum  secret  du  30  mai  qui  a  été  la 
pr^,paration  du  congrès-,  mais  ce  qu'on  ne  savait  pas  jusqu'à  ces  der- 
nieiS  jours,  c'est  que  l'exécution  avait  suivi  de  si  près  (a  déclaration 
faite  le  30  mai  au  comte  Schouvalof.  Ce  au  on  ignorait  à  Berlin  peut* 


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A72  RETUE  DES   DEUX  MONDES, 

être  comme  partout,  c'est  que,  sans  attendre  môme  la  réunion  du  con- 
grès, dès  le  h  juin,  le  cabinet  de  Londres  avait  signé  avec  la  Sublime- 
Porte  un  traité  qui  lui  donne  un  véritable  protectorat  sur  la  Turquie 
d'Asie  en  même  temps  que  le  droit  de  créer  un  vaste  établissement  mi- 
litaire et  maritime  à  Chypre,  en  face  des  côtes  de  la  Syrie.  C'est  là  le 
coup  de  théâtre  qui  a  éclaté  au  moment  voulu,  par  lequel  lord  Bea- 
consfield  a  révélé  sa  fertilité  d'imagination  et  sa  résolution.  Ainsi  la 
politique  russe  garde  ses  conqu<^tes  et  assure  sa  prépondérance  sur  le 
Danube,  TAutriche  entre  en  Bosnie  et  en  Herzégovine,  l'Angleterre, 
hardiment  conduite  par  lord  Beaconsfîeld,  va  camper  à  Chypre,  et  avoue 
tout  haut  sa  suzeraineté  sur  l'Asie;  l'Europe,  par  la  voie  du  congrès, 
impose  sa  tutelle  administrative  au  sultan  en  même  temps  qu'elle  dis- 
pose de  ses  territoires.  De  toutes  parts,  d'une  manière  ou  d'une  autre, 
le  réseau  se  resserre  sur  TOrient,  la  diplomatie  achève  ce  que  les  armes 
ont  commencé;  les  coups  de  théâtre  s'en  mêlent  pour  animer  la  scène, 
et,  en  fin  de  compte,  l'arbitraire,  un  grand  arbitraire  reste  le  dernier 
mot  de  toutes  ces  combinaisons  dont  l'artifice  consiste  à  déi^uiser  le 
démembrement  sous  le  nom  d'occupations,  à  envahir  et  à  démanteler 
l'empire  ottoman  sous  prétexte  de  le  protéger,  à  rétrécir  chaque  jour 
ses  frontières  sous  prétexte  de  donner  plus  de  cohésion  à  ce  qui  lui 
reste.  C  est  là  cependant  ce  qui  s'appelle  une  œuvre  de  diplomatie  et 
de  paixl 

On  a  fait  ce  qu'on  a  pu  sans  doute,  on  ne  pouvait  faire  mieux  pour 
le  moment,  dira-t-on,  et  même,  à  y  regarder  de  plus  près,  ces  combi- 
naisons, ces  transactions  imposées  par  les  circonstances  sont  peut-être 
la  dernière  ressource  des  intérêts  européens  livrés  aux  chances  d'une 
crise  permanente.  Lorsque  l'Autriche  entre  en  Bosnie,  elle  ne  menace 
pas  l'indépendance  de  l'Orient,  elle  la  garantit  au  contraire.  Sa  présence 
dans  ces  provinces  est  un  frein  pour  la  prépotence  rus^e,  une  sauve- 
garde pour  la  Turquie  d'Europe.  L'Autriche  représente  la  politique  oc- 
cidentale sur  la  mer  Egée  comme  sur  le  Danube.  Lorsque  l'Angleterre 
de  son  côté  va  camper  à  Chypre  et  se  charge  de  la  protection,  presque 
de  l'administration  des  provinces  asiatiques  de  la  Porte,  elle  ne  fait  au* 
cune  violence  à  l'empire  turc,  dont  elle  reste  l'alliée.  Elle  ne  cache  pas 
qu'il  s'agit  d'un  autre  ennemi,  qu'elle  peut  avoir  à  contenir  et  au  besoin 
à  combattre,  que  tout  ce  qu'elle  fait,  elle  le  fait  conire  la  Russie.  L'An- 
glet-rre  en  Asie,  l'Autriche  en  Europe,  ce  sont  les  deux  forces  désor- 
mais opposées  aux  invasions  russes.  Soit,  c'est  sans  doute  une  manière 
d'expliquer  comment  les  Autrichiens  vont  en  Bosnie  et  les  Anglais  à 
Chypre,  comment  les  uns  et  les  autres  n'ont  l'air  d'entrer  en  partage 
de  l'Orient  que  pour  mieux  combattre  la  Russie. 

Lord  Beaconsûel  i  est  certainement  un  homme  d'un  esprit  souple  et 
intrépide,  qui  a  conduit  avec  vigueur  cette  campagne,  et  qui  ne  man- 


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HETUE*  —  CHBONIQUE*  473 

quera  pas  de  bonnes  raisons  pour  l'expliquer  un  de  ces  jours  devant  le 
parlement  impatient  de  IVntendre.  Plus  que  tout  autre  depuis  quelque 
temps,  il  a  relevé  la  politique  de  son  pays;  il  a  fait  sentir  da  nouveau 
la  puissance  de  l'Angleterre,  et,  s'il  met  dans  sa  diplomatie  un  peu  de 
son  imagination  et  de  son  humeur  audacieuse,  s'il  traite  parfois  les  af- 
faires êomme  une  fiction  dramatique,  c'est  une  originalité  de  plus  de 
ce  vieillard  plus  que  septuagénaire  qui  a  commencé  par  des  romans 
pour  arriver  à  être  le  premier  ministre  de  l'empire  britannique,  presque 
un  héritier  des  traditions  de  Chatam.  Lord  Beaconsfield  est  à  cotip  sûr 
aujourd'hui  un  grand  Anglais;  il  vient  de  le  prouver  par  cette  conven- 
tion anglo-turque  du  k  juin  qui  a  éclaté  sur  le  congrès ,  et  par  cette 
prise  de  possession  de  l'île  de  Chypre.  11  n'est  pas  moins  vrai  qu'avec 
tout  cela  nous  sommes  un  peu  loin  de  ce  moment  où  le  chef  du  cabinet 
de  Londres  et  lord  Salisbury  embrassaient  avec  une  si  énergique  am- 
pleur dans  leurs  circulaires,  dans  leurs  discours,  les  intérêib  généraux 
de  l'Europe  et  les  intérêts  anglais,  où  lord  Beaconsfield  rappelait  comme 
un  exemple  lindomptabie  fermeté  avec  laquelle  lord  Palmerston  avait 
refusé  de  laisser  la  Bessarabie  des  bords  du  Danube  aux  mains  de 
la  Russie  en  1856.  «  Lord  Palmerston,  disait^il,  défendit  cette  clause 
avec  une  telle  énergie  que  le  congrès  de  Paris  risqua  de  se  dls$?oudre 
à  cause  des  efforts  de  la  Russie  pour  en  obtenir  l'annulation.  »  Oui, 
en  vérité,  nous  sommes  un  peu  loin  du  temps  où  lord  Beaconsfield 
parlait  ainsi,  où  Ton  pulvérisait  le  traité  de  San-Stefano.  Le  traité 
de  San-Stefano  subsiste,  sinon  dans  son  intégrité  du  moins  dans  ses 
principes,  dans  quelques-unes  de  ses  dispositions  essentielles.  La  Russie 
a  repris  décidément  cette  portion  de  la  Bessarabie  pour  laquelle  lord 
Palmerston  menaçait  de  dissoudre  le  congrès  de  Paris  en  1856;  elle  a 
Batoum  avec  Kars.  L'Angleterre  a  passé  condamnation  sur  tous  ces 
points.  En  revanche,  il  «st  vrai,  elle  est  à  Chypre,  elle  compte  un  grand 
poste  maritime  de  plus  dans  la  Méditerranée  !  Qu'on  nous  comprenne 
bien  :  nous  ne  prétendons  pas  que  lord  Beasconfield,  ne  pouvant 
vair\cre  les  résistances  de  la  Russie  sur  certains  points,  ait  eu  tort  de 
chercher  ailleurs  une  compensation  pour  l'Angleterre,  d'allirmer  par  un 
coup  imprévu  l'ascendant  britannique.  C'était  son  rôle  de  ministre  an- 
glais, et  il  l'a  rempli  avec  autant  de  dextérité  que  de  hardiesse.  Ce  qui 
reste  évident,  ce  que  nous  voulons  simplement  dire,  c'est  qu'après  tout, 
dans  ce  congrès  de  Berlin,  il  a  pu  être  question  quelquefois,  par  une 
sorte  de  tradition,  des  intérêts  généraux  de  l'Europe,  mais  la  parole  a 
été  avant  tout  aux  intérêts  russes,  aux  intérêts  autrichiens,  aux  intérêts 
anglais,  qui  ne  se  sont  entendus  que  pour  chercher  tour  à  tour  une  sa- 
tisfaction ou  une  garantie  dans  la  dissolution  d'un  empire. 

Que  peut-il  sortir  maintenant  d'une  délibération  souveraine  enga-* 
gée  et  poursuivie  dans  ces  conditions  ?  Est-ce  bien  la  paix,  une  paix  à 


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hlli  REtÙÈ  b£â  DEUX  VONDÈS. 

demi  sérieuse,  à  peu  près  durable?  Si  c'était  la  paix  réelle  que  le  mon'le 
dtsire,  ce  serait  assurément  le  premier  des  bienfaits.  Que  la  dernière 
guerre  soit  finie,  que  la  question  d'Orient  puisse  ôtfe  mise  pour  quel- 
que temps  en  réserve,  c'est  possible  ;  elle  n*est  point  certainement 
résolue  et  elle  ne  peut  paà  Tétre  par  un  acte  de  diplotnatle  conçu  de 
façon  à  mettre  en  présence  tant  d'intérêts  rivaux  sans  les  concilier  sé- 
rieusement, &  constater  et  à  organiser  de  puissans  antagonismes  dans 
une  liquidation  toujours  ouverte.  C^est  là  en  effet  la  situation  difBcile, 
laborieuse,  qui  parait  devoir  résulter  fatalement  deâ  combinaisons  de 
Berlin.  11  ne  suffit  pas  de  tracer  des  frôntiët^es  nouvelles,  de  disloquer 
des  provinces,  de  nommer  des  commissions  ou  d*aatofis6r  des  occupa- 
tions; la  crise  ne  subsiste  pns  moins  dans  sa  gravité,  avec  ses  élémens 
multiples,  avec  ses  irrémédiables  incohérèûCes.  On  aurait  beau  se  fairo 
illusion,  la  réalité  éclate. 

Cet  empire  ottoman  humilié,  diminué,  amputé,  atteint  dans  sa  force 
matérielle  et  dans  sa  force  morale,  de  quoi  peut-il  vivre?  par  quel  Inl- 
raclô  peut-il  se  soutenir  dans  les  conditions  où  oti  le  place?  commen^ 
concilier  ces  plans  de  réformes  qu'on  a  si  souvent  essayé  de  lui  impo^ 
ser,  dont  on  Va  cette  fois  diriger  pour  lui  l'exécution,  et  la  souveraineté 
Indépendante  qu'on  lui  laisse?  Et  autour  de  cet  empire  ed  déclin  ou  en 
interdit,  quelle<^  sont  les  populations  qui  n'aient  un  grief,  un  mé-* 
compte,  une  ambitioû  trompée  et  inassouvie,  qui  au  premier  signal  M 
soient  prêtes  à  se  jeter  dans  toutes  les  aventures  7  Les  Roumains,  quj 
ont  payé  de  leur  sang  leur  alliance  avec  la  Russie,  et  à  qui  l6  cAbinet 
de  Saint-Pétersbourg  prend  d*autorité  un  territoire  précieux,  les  Rod<« 
mains  en  sont  pour  leur  déceptioti;  ils  sortent  aigris  de  la  lutte  avee 
la  maigre  compensation  de  la  Dobrutscba.  Les  Hellènes,  à  qui  on  avait 
beaucoup  prom  s  et  k  qui  en  fin  de  compte  on  donne  assez  peu  sous  la 
formô  d'une  rectification  de  frontières,  les  Hellènes  ne  sont  rien  moins 
que  satisfaits.  Les  Monténégrins,  les  Serbes,  bien  que  dédommagés  et 
agrandis  aux  dépens  du  Turc,  n'ont  pas  tout  ce  qu'ils  Voulaient,  tout 
ce  quMls  attendaient  après  tant  d'efforts  ruineux  et  de  combats  san^fans. 
Voici  la  Bulgarie,  la  principauté  nouvelle  de  création  russer  elle  existe  à 
peine,  elle  n'est  pas  sérieusement  constituée,  et  déjà  les  plaintes,  les 
ressentimens  éclatent.  Les  panslavi^tes  parlent  dé  recommencer  les 
agitations,  les  propagandes  meurtrières,  les  incursions  au-delà  de  cette 
ligne  des  Balkans  rendue  ou  laissée  aux  maîtres  affaiblis  de  Constanti- 
nople.  Ce  n'est  pas  tout  :  entre  les  grandes  puissances,  en  Europe 
comme  en  Asie,  l'état  d'observation  et  de  défi  est  désormais  avoué, 
régulièrement  constitué.  L'occupation  de  la  Bosnie  par  les  Autrichiens 
peut  être  considérée  tour  à  tour,  selon  la  politique  qui  prévaudra  à 
Vienne,  selon  les  circonstances,  comme  une  menace  pour  les  Russes 
ou  comme  une  participation  à  l'œuvre  commune  du  dtaiealbrement  éè 


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1 


BEYXJE.   —  CHRONIQUE.  A7Ô 

rOrient.  Du  côté  deTArménie^  la  Russie,  en  prenant  Batoum  et  Kars, 
a  donné  à  l'Angleterre  le  piétexte  de  prendre  Chypre,  de  se  déclarer 
la  protectrice  des  pruvinces  asiatiques,  et  l'Angleterre,  en  assumant 
tout  haut  ce  protectorat  qui  l'engage,  fait  sentir  à  la  Russie  Tinipru- 
dence  de  ses  conquêtes.  Par  ses  résolutions  aussi  audacieuses  qu'im- 
prévues, l'Angleterre  dit  aussi  crûment  que  possible  k  la  Russie  qu'elle 
ne  peut  pas  aller  plus  loin.  Les  deux  ptiissanc*  s  restent  plus  que  Jamais 
et  vont  re  ter  face  à  face  sur  le  terrain,  dans  les  conseils,  dans  les 
négociations,  dans  les  intrigues  de  Gonstantinople,  de  sorte  que  la  lutte 
est  partout.  Voilà  où  conduit  pour  le  moment  une  guerre  que  la  Russioi 
dans  un  mouvement  de  tardive  sagesse,  n'a  pas  voulu  pousser  plus 
loin  et  qu'elle  aurait  mieux  fait  de  ne  pas  commencer. 

Il  faut  dire  le  mot  :  ce  n'est  ni  une  solution  de  la  question  d'Orient^ 
ni  même  une  paix  sérieuse,  destinée  à  obtenir  le  respect  du  monde; 
c'est  un  acte  nouveau  dans  le  drame  oriental,  une  tré^e  sans  garantie 
entre  des  politiques  qui  se  hâtent  de  s'assurer  des  positions  et  des 
gages,  qui  accourent  à  la  liquidation  d'un  empire*  C'est  une  halte  dans 
le  \  artage,  et  en  réalité  c'était  peut-être  ce  qui  devait  sortir  d'un 
conclave  diplomatique  auquel  le  chancelier  d'Allemagne  avait  donné 
d'avance  pour  devise  le  significatif  et  retentissant:  Beati  possidmtesl 
Pour  posséder  et  pour  garder»  il  faut  d'abord  prendre;  chacun  s'est 
empressé  de  prendre,  et  la  diplomatie  arrête  pour  le  moment  les 
comptes  1  M.  de  Bismarck,  quant  à  lui,  peut  êure  jusqu'à  un  certain  point 
eatisiait.  S'il  n'est  pas  parmi  les  beati  possidentes^  au  moins  en  Orienti 
il  ne  voit  à  coup  sûr  rien  dlnquiéiant  pour  ses  desseins  dans  toutes 
ces  combinaisons  qui  viennent  d'être  adoptées.  Ce  n'est  pas  l'Autriche 
s'embarqtjant  dans  le  fourré  Orientai  et  allant  chercher  de  Toccu* 
pation  en  Bosnie,  ce  n'est  pas  cela  qui  peut  le  gêner,  il  aurait  plutôt 
bâté  la  marche  de  l'Autriche  vers  l'Orient.  Ce  n'est  pas  Tantagonisme 
déclaré  entre  la  Russie  et  l'Angleterre  tfui  peut  le  troubler^  rien  ne 
peut  mieux  lui  convenir.  Poiir  lui,  il  a  ce  quil  voulait  :  il  a  d'ahord  là 
paix  dont  il  a  besoin,  puis  un  certain  état  de  l'Europe  qui  lui  laisse 
une  assez  grande  liberté.  Cela  lui  suffit,  il  ne  c  emandait  rien  de  plus 
à  la  diplomatie  dont  il  vient  de  diriger  si  gaillardement  les  travaux  « 
et  à  vrai  dire,  dans  ces  conditions»  le  congrès  de  Berlin  n'est  peut« 
être  pas  destiné  à  laisser  les  traces  les  plus  glorieuses  dans  Thistoire» 

Il  y  a  eu  d'autres  congrès  qui  se  sont  réunis  dans  des  circonstances 
aussi  difficiles  et  qui  font  une  figure  un  peu  d  iïérente,  qui  se  sont 
signalés  pir  leurs  œuvres.  Le  congrès  de  Vienne  en  1815  a  été  sans 
doute  l'objet  de  bien  des  sévérités,  de  bien  des  accusations*  On  lui  a 
plus  d^ine  fois  reprochf^  justement  ses  combinaisons  inspirées  par  des 
calculs  annbirieux,  ses  remaniemens  arbitraires,  ses  distributions  do 
puissance  et  dé  territoires;  mais  il  se  réunissait  à  un  moment  où  de-^ 


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A76  RETUE   DES   DEUX   MONDES. 

puis  la  révolution  française  l'Europe  avait  été  presque  entièrement  re- 
fondue, bouleversée,  transformée,  où  des  souverainetés  avaient  disparu, 
où  tout  un  ordre  diplomatique  avait  été  effacé  par  la  guerre  ou  par  les 
traités.  Le  congrès  de  Vienne  avait  toute  liberté,  il  exerçait  une  véri- 
table dictature,  et  malgré  tout,  malgré  bien  ('es  abus,  il  sortait  des  dé- 
libérations de  cette  assemblée  une  œuvre  assez  mesurée,  assez  pré- 
voyante pour  assurer  une  longue  paix  à  TEurope.  Le  congrès  de  Paris  en 
1856  a  certes  marqué  plus  que  tout  autre  par  Tesprit  dVquité  et  de  mo- 
dération. On' ne  se  plaisait  pas  à  démembrer  et  à  humilier  le  vaincu, 
on  l'entourait  au  contraire  de  considération,  on  ménageait  ses  intérêts; 
on  ne  lui  demandait  qu'un  fragment  de  territoire  destiné  à  garantir  la 
liberté  de  la  navigation  du  Danube,  et  ce  congrès,  bien  que  réuni  sous 
un  gouvernement  qui  n'avait  nen  de  libéral  pour  nous,  a  laissé  les 
souvenirs  d'une  généreuse  et  libérale  assemblée.  Le  congrès  de  Berlin 
n'aura  sûrement  place  dans  l'histoire  ni  pour  une  reconstitution  euro- 
péenne, comme  le  congrès  de  Vienne,  ni  pour  une  paix  d'i'qiiilibre 
oriental,  comme  le  congrès  de  Paris.  On  aurait  pu  sans  doute  sup- 
poser à  M.  de  Bismarck  Tambition  d'éclipser  ou  d'égaler  ces  exem- 
ples. On  aurait  pu  croire  que,  puisque  comme  tous  les  victorieux  et 
lesprépotens  il  voulait  avoir  ses  grandes  assises  diplomatiques  à  Berlin, 
il  aurait  tenu  à  décorer  sa  carrière  d'un  lustre  de  plus,  de  Téclat 
d'une  dèlibi^ration  assurant  quelque  bienfait  durable  à  l'Europe.  Oui, 
on  aurait  pu  penser  qu'avec  son  ascendant  et  sa  puissance  de  vo- 
lonté il  aurait  pu  perpétuer  le  souvenir  du  premier  grand  congrès 
réuni  dans  le  nouvel  empire  d'Allemagne  autrement  que  par  un  tableau 
commandé  à  un  de  ses  peintres.  M.  de  Bismarck  n'est  pas  i'homme  de 
ces  chimères  et  de  ces  ambitions  inutiles,  il  tient  au  positif.  Il  a  voulu 
faire  de  son  congrès  une  réunion  pratique,  s'inquiétant  peu  des  prin- 
cipes et  de  l'ostentation,  allant  au  but  le  plus  vite  possible,  assurant 
le  résultat  du  moment,  le  seul  compatible  avec  les  intérêts  et  les  am- 
bitions en  présence.  M.  de  Bismarck  a  mis  dans  tout  cela  son  esprit 
réaliste,  lord  Beaconsfield  y  a  mis  ses  fantaisies,  ses  imaginations  au- 
dacieuses, et  au  fond,  le  congrès  de  Berlin  reste  ce  qu'il  est,  le  congrès 
d'un  partage  commencé,  des  annexions  déguisées,  des  conquêtes  sanc- 
tionnées, des  compétitions  organisées  autour  de  la  succession  de 
a  l'homme  malade.  » 

Chose  étrange  et  tristement  caractéristique!  on  parle  bien  souvent 
des  progrès  qui  se  réalisent  chaque  jour  dans  la  vie  internationale 
comme  dans  la  vie  sociale,  et  assurément  il  y  a  eu  dans  notre  siècle 
des  périodes  où  les  idées  de  droit  et  de  justice  fascinaient  les  esprits, 
où  elles  passaient  même  quelquefois  dans  la  politique.  Il  n'en  est  pas 
moins  certain  que  depuis  quelque  temps,  à  mesure  que  le  siècle  vieil- 
lit, il  y  a  des  déviations  singulières,  que  la  conquête  et  la  force  ont  re- 


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BEVUE.   —  CHRONIQUE.  477 

pris  par  instans  leur  place  dans  les  affaires  contemporaines.  Lorsqu'au 
siècle  dernier  on  commençait  le  partage  de  la  Pologne,  Pacte  se  pré- 
parait  et  s'accomplissait  en  secret.  11  restait  Tœuvre  particulière  des 
trois  complices  qui  s'associaient  au  démembrement  dun  pays,  et 
encore  au  moment  de  signer,  de  mettre  le  placet,  Tirapératrice  Marie- 
Thérèse,  émue  de  son  action,  inquiète  de  l'avenir,  se  couvrait  elle- 
même  des  conseils  des  a  hommes  sages»  qui  la  pressaient.  Au jourd'hui, 
on  y  met  moins  de  façons,  et  le  moins  srupuleux  des  diplomates,  M.  de 
Talleyrand,  se  trompait  lorsqu'il  disait,  il  y  a  bien  des  années,  que  le 
partage  de  la  Pologne  ne  serait  plus  possible  de  notre  temps,  «  à  cause 
de  la  liberté  de  la  presse.  »  La  liberté  de  la  presse  existe,  et  c'est  en 
plein  congrès  qu'on  dispute  paisiblement  des  provinces  et  des  terri- 
toires. 11  y  a  quinze  ans,  l'Angleterre  abandonnait  volontairement, 
avec  une  libérale  générosité,  les  îles  ioniennes,  qu'elle  rendait  aux  Grecs; 
aujourd'hui  elle  va  prendre  possession  dfi  l'île  de  Chypre  I  11  y  a  vingt- 
cinq  ans,  un  congrès  terminait  une  grande  guerre  par  une  paix  équi- 
table, et  pas  un  des  vainqueurs  ne  songeait  à  exercer  les  droits  de  la 
conquête;  maintenant  les  annexions  violentes  sont  un  procédé  recom- 
mandé par  les  politiques  habiles  :  la  conquête  et  la  force  ne  laissent 
pas  d'être  en  honneur,  et  ce  serait  un  étrange  progrès  si  après  cette 
a  ère  de  fer  »  où  nous  semblons  être  rentrés  depuis  quelque  temps,  il 
n'y  avait  un  réveil  de  ces  sentimens  d'équité  qui  ont  pu  sans  doute  se 
faire  entendre  jusque  dans  le  congrès  de  Berlin,  mais  qui  en  définitive 
n'ont  pas  eu  le  dernier  mot. 

Qu'on  le  remarque  bien  :  nous  ne  parlons  de  ces  affaires  du  moment 
qu'avec  une  entière  liberté  d*esprit,  sans  aucune  préoccupation  fran- 
çaise, puisque  bien  évidemment  la  France  n'avait  rien  à  demander, 
rien  à  attendre  à  Berlin,  puisqu'après  tout  elle  n'était  là  que  pour  ne 
pas  rester  étrangère  à  une  grande  transaction  européenne.  C'était  le 
rôle  naturel  de  ses  plénipotentiaires  de  demeurer  dans  le  congrès  des 
observateurs  attentifs,  des  coopérateurs  très  circonspects,  et  nous 
sommes  bien  convaincu  qu'ils  ont  rempli  ce  rôle,  qu'ils  ne  Tont  pas 
dépassé.  Quand  ils  ont  eu  à  manifester  une  opinion  au  nom  de  la 
France,  ils  ont  dô  parler  simplement,  sans  subterfuge  inutile.  Si  on  a 
fait  appel  à  leurs  lumières,  ils  ne  les  ont  pas  refusées.  Ils  paraissent 
avoir  été  invités  en  plusieurs  circonstances  à  chercher  des  solutions 
conciliatrices  et  à  préparer  des  rapprochemens  sur  des  points  délicats  : 
ri  n  de  plus  simple  assurément.  Ce  quMls  ont  fait,  ils  ont  dû  le  faire 
avec  autant  de  discrétion  que  de  mesure.  Ils  seraient  même  inter- 
venus quelquefois  moins  directement  que  rien  n'eût  été  perdu,  et  on 
nous  permettra  bien  de  ne  pas  prendre  trop  au  sérieux  des  congra- 
tulations un  peu  hyperboliques  échangées  au  sujet  de  la  liberté  as- 
surée aux  israélites  dans  les  régions  danubiennes.  Notre  pays  n'en 
est  point  heureusemeût  à  se  payer  de  ces  petits  succès  et  à  chercher. 


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A78  RETUI  DB8  DEUX  MONDE»» 

le  bruit  là  oh  la  réserve  était  pour  lui  la  première  condition  d'une  bonne 
politique.  Est-ce  à  dire  que  cette  réserve  dût  prendre  le  caractère  d'une 
indiiïérence  affectée»  d'une  abstention  calculée?  Non  sans  doute,  et 
nos  plénipotentiaires  ne  l'ont  certainement  pas  compris  ainsi  dans  les 
occasions  sérieuses  où  ils  ont  eu  à  se  prononcer;  mais  ii  est  bien  évi«* 
dent  qu'en  acceptant  sans  hésitation  de  se  rendra  à  Berlin,  en  consen* 
tant  à  aller  comme  grande  puissance  m  règlement  d'uoe  des  plus 
grandes  affaires  européennes,  la  France  ne  pouvait  rien  faire  qui  fût  de 
nature  à  engager  ses  opinions  et  ses  intérêts.  Au  nooAre  de  toutes  les 
chnses  qu'elle  a  pu  voir  passer  devant  ses  yeux  à  Berlin,  il  en  est  cer* 
tainement  qui  sont  propres  à  la  surprendre  et  entre  lesquelles  elle 
n'avait  point  à  se  décider.  En  un  mot,  son  rMe  était  de  sortir  du  con- 
grès comme  elle  y  est  entrée,  laissant  sa  signature  au  bas  d'un  grand 
acte  de  diplomatie  commune,  nr^ais  gardant  la  pleine  indépendance  de 
son  jugement  aussi  bien  que  la  liberté  de  son  action  et  de  sa  politique. 
Au  milieu  de  ces  événemens  et  de  ces  préocctipations  diplomatiques, 
cependant  nos  affaires  intérieures  suivent  leur  modeste  cours.  Les  illu- 
minaiions  des  dernières  fêtes  sont  éteintes,  les  guirlandes  ont  disparu, 
et  M.  le  préfet  de  police  y  a  un  peu  aidé  dans  llntérftt  delà  circulation 
publique.  Tout  serait  en  vérité  au  calme  dans  la  situation  générale  du 
pays,  s'il  n'y  avait  des  esprits  sans  cesse  è  la  reclierche  des  excitations, 
s*il  n'y  avait  des  conseils  municipaux  impatiens  de  montrer  ieur  im* 
portance,  s'il  tfy  avait  enfin  des  partis  toujours  prêts  à  saisir  les  occa^ 
sions  de  troubles.  C'est  ce  qui  est  arrivé  il  y  a  quelque^  jours  à  Mar* 
seille  à  la  suite  d'une  de  ces  mesures  par  lesquelles  la  frivolité  agita- 
trice et  agaçante  du  socialisme  se  mafliifeste  parfois.  La  munidpalitë  de 
Marseille  s* est  donné  le  passe-temps  dinterdire  tes  processions,  même 
une 'procession  traditionnelle  qui  se  fait  tous  les  ans  en  Thonneur  de 
M^  Beizunce,  le  prélat  mort  victime  de  son  héroïsme  pendant  la  peste 
du  siècle  dernier.  On  n'a  pas  fait  de  procès  ion  ;  mais  on  a  fait  des 
manifestations.  Les  partis  se  sont  trouvés  aux  prises,  et  pendant  quel- 
ques soirées  Marseille  a  été  livrée  à  des  désordres  que  des  maladresses 
administratives  ont  aggravés,  que  de  ridicuies  délibérations  du  conseil 
municipal  ont  envenimés.  Ce  n'est  rien  sans  doute;  cela  prouve  seule- 
ment qu'il  y  a  une  effervescence  toujours  prête  à  se  répandre  et  que 
le  gouvernement  est  le  premier  intéressé  à  contenir  ou  à  prévenir  pour 
le  bien  de  la  paix  publique.  ch,  m  MUAnK. 


Laigi  Perri,  ta  Piicologia  di  Pietro  Pomponazzt  —  Cenno  n»  Giuteffpe  FerraH,  Rome,  IffH. 

Sous  ce  titre  :  la  Psychologie  de  Pierre  Pomponace,  M.  Louis  Perri, 
professeur  à  l'université  romaine,  a  publié  récemment  le  toute  d^uii 


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lETUB,   ^^  GHBONIQUB.  479 

commentaire  inédit  du  traité  dé  PAmé  d'Àri^tote  p^r  Pompooace,  d'après 
un  manuscrit  ds  la  bibliothèque  Anifelicat  à  Rome;  il  y  a  joint  une  ana- 
lyse et  une  étude  de  ce  commentaire.  M.  Ferri,  qui  a  fait  paraître  en 
français  une  intéressante  Himoire  ds  la  philosophU  m  Italie  au  dix-neu- 
vieme  siïcU  (Durand,  i86tt),  fait  partie  à  Rome  d'un  groupe  d'hommes 
distingués  qui  soutiennent  les  doctrines  spiritualistes  ;  à  la  téie  de 
ce  groupe  se  placent  le  comte  Terenzio  Uamiani  et  M.  Domenico 
Berti,  connu  par  ses  derniers  trav^ua^  sur  Galilée*  I^ur  activité  philo- 
sophique a  pour  organes  plusieurs  chaires,  des  conférences  spéciales 
et  un  recueil  périodique  fort  aoerédité.  Ce  sont  des  hommes  qui  ont 
été  et  sont  eneore  mêlés  à  la  politique  nationale,  qui  ont  pris  part 
aux  plus  grandes  affaires  comme  députés  ou  comme  ministres  et  qui 
connaissent  donc  les  plus  hauts  intérêts  de  leur  pays.  Le  manuscrit 
que  M.  Ferri  fait  connaître  a  pour  titre  :  Pomponacim  in  libros  de  anù- 
ma.  Il  n*est  pas  autographe;  o'est  probablement  un  cahier  de  cours 
rédigé  par  quelque  auditeur,  mais  que  Pomponace  aura  revu,  car  les 
citations  y  sont  singulièrement  exactes  et  sûres.  Le  maître  y  parle 
à  la  première  personne,  faisant  allusion  à  sa  chaire»  à  son  rôle  dQ 
professeur,  à  ses  disciples.  Le  manuscrit  parait  dater  du  milieu  du 
xn*  siècle  ou  de  quelques  années  après  la  mort  de  Pomponace,  qui  est  d^ 
1525;  mais  il  résume  sans  doute  les  leçons  par  lui  professées  à  Bologne 
en  1520,  c'est*ÀHiire  au  momeul  de  sa  plus  grande  activité,  quand  il  da- 
tait précisément  ée  Bologne  deux  ie  ses  livres,  r-  Dans  un  temps  épris 
du  beau  style,  Pcunpooace  emploie  un  rude  en  mauvais  latin;  bien  plus» 
il  ignore  jusqu'aux  premiers  élémens  du  grec.  On  ne  peut  pas  dire  qu'il 
ion  initiative  soient  dues  ni  l'iodépendance  de  pensée  qui  anima  la 
renaissance,  ni  même  TintrodMQtioQ  des  commentateurs  grecs  dans 
l'»égèse  d'Aristote.  Le  commentaire  d'Alexaqdre  d'Aphrodisias,  par 
exemple,  qu'il  préféreît,  qu'il  étudia  plus  que  les  autres,  n'était  pas 
inconnu  de  ses  mitres;  le  toxtê  jméme  des  ouvrages  psychologiques 
d'Àristoie  avait  été  commenté  dai^  l'univeraité  de  Padoue  par  un  Grec 
fion  étranger  k  l'élégaoce  latipOi,  Leonico  Tomoo,  son  contemporain^ 
£t  cependant  il  passe  peur  un  des  plus  savaos^  pour  un  des  plus  ori- 
ginaux et  des  plus  hardis  interprètes  d'Aristote;  il  a  renouvelé  l'aris- 
tutélisme  au  temps  où  cette  ancienne  doctrine  allait  être  attaquée  de 
toutes  parts,  et  il  n'a  pas  peu  contribué  ainsi  à  ce  que  cette  lutte  fût 
féconde;  il  a  pris  de  la  sorte  sa  part  de  la  direction  du  mouvement 
philosophique  qui,  pendant  un  siècle  et  demi,  agita  l'Italie  et  l'Europe 
pour  ne  s'éteindre  qu'après  avoir  excité  un  Galilée,  un  Bacon,  un  Des- 
cartes, à  la  découverte  de  nouvelles  méthodes,  à  la  constitution  de  la 
science  de  la  nature,  à  la  meilleure  ordonnance  des  forces  int^'llec- 
tuelles.  —  C'est  ce  qui  donne  de  l'intérêt  à  la  publication  de  son  œuvre, 
jusqu'à  présent  inédite» 


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A80  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

M.  Ferri  a  publié  en  môme  temps  une  notice  nécrologique  éten- 
due sur  un  de  nos  anciens  collaborateurs,  Joseph  Ferrari,  mort  ré- 
cemment à  Rome.  Lui  aussi,  il  était  venu,  sinon  faire  ses  premières 
études,  du  moins  prendre  le  plus  haut  grade  universitaire,  le  doctorat, 
à  Paris.  Nommé  professeur  à  la  faculté  des  lettres  de  Strasbourg,  il  en 
avait  été  éloigné  en  18/|2  pour  certaines  témérités  de  doctrine  ou  de  pa- 
role. On  se  rappelle  sa  polémique  avec  Globerti  en  iHk  ici  même.  La 
fécondité  d'esprit,  la  facilité  d'assimilation  et  de  conception,  l'abondance 
de  vues,  le  flux  de  l'expression  se  montrent  à  chaque  page  de  ses  nom- 
breux écrits  dans  son  Histoire  des  révolutions  d^ Italie,  dans  son  Essai  svr 
le  principe  et  les  limites  de  la  philosophie  de  rhistoire,  dans  sa  Filosofia 
délia  rivoluzione.  Ces  mômes  qualités,  dont  quelques-unes,  poussées  à 
l'excès,  peuvent  devenir  des  défauts,  expliquent  le  très  grand  succès 
qu'avait  sur  les  auditoires  sa  parole  ardente,  et  les  conclusions  extrêmes 
auxquelles  il  s'est  laissé  entraîner.  «  Dans  le  temps  même,  dit  son  bio^ 
graphe,  où  l'Italie  s'agitait  au  cri  d'indépendance,  et  rêvait  une  fédéra- 
tion sous  la  présidence  d'un  pontife  réformateur,  il  préparait  ses  deux 
volumes  sur  la  philosophie  de  la  révolution,  contraires  à  tout  dogma- 
tisme quelconque,  à  celui  de  la  raison  comme  à  celui  de  l'église,  con- 
traires à  toutes  les  idées  qui  se  partageaient  alors  Tenthousiasme  poli- 
tique des  Italiens,  y  compris  celles  de  Mazzini,  qui,  comme  on  le  sait, 
ne  sépara  jamais  de  son  concept  démocratique  Tidée  de  Dieu.  Le  scep- 
ticisme métaphysique  et  religieux  de  ce  livre,  publié  la  première  fois 
en  1851,  s'unissait  à  une  forte  teinte  de  socialisme,  et  annonçait  pour 
l'avenir  la  proposition  d'un  changement  radical  dans  l'idée  et  dans  le 
régime  de  la  propriété.  Avec  de  telles  dispositions  d'esprit  jointes  à  des 
habitudes  d'expression  paradoxale,  Ferrari  resta  isolé  des  mouvemens 
italiens  qui  se  produisirent  en  IStS  et  184^.  Il  n'était  ni  avec  les  roya- 
listes de  Charles-Albert,  ni  avec  les  guelfes  de  Pie  IX,  ni  avec  les  répu- 
blicains de  Mazzini.  Quoique  plus  voisin  de  ce  dernier  parti  que  des 
autres,  il  s'en  tenait  éloigné  par  sa  conception  d'un  système  fédératif. 
Quand  l'Italie  préparait  son  unité,  il  la  croyait  encore  divisée  entre 
guelfes  et  gibelins.  Rentré  dans  sa  patrie,  élu  député,  il  comt>attit  pen- 
dant six  législatures  le  parti  modéré...  »  Ses  concitoyens  ont  fait*  la  part 
de  son  intempérante  ardeur  et  se  rappellent  surtout  aujourd'hui,  — 
son  biographe  tout  le  premier,  —  ses  incontestables  et  brillantes  quali- 
tés d'esprit  et  de  coaur,  son  honnêteté  de  caractère  et  sa  douceur  de 
mœurst 


Le  dirccteur-girant,  C.  Bl*loz« 


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LE 


JOURNAL  D'UNE  FEMME 

DBRNIÈRB     PARTIS    (1)  '      ^    M     /     |»^    . 

'    '     ^       O  j 


■Wj/o/'v/v 


1S78. 

Les  circonstances  extraordinaires  où  je  me  trouve  m'engagent  à 
reprendre  après  cinq  années  accomplies  la  suite  de  mon  journal.  Je 
traverse  une  épreuve  terrible;  jamais  il  ne  m'a  été  plus  nécessaire 
de  mettre  de  Tordre  dans  mes  pensées  et  dans  ma  conscience.  Je 
veux  d'abord  rappeler  à  mon  souvenir  les  principaux  événemens 
qui  ont  amené  la  situation  présente,  et  tâcher  d'en  faire  sor- 
tir la  lumière  et  les  conseils  dont  j'ai  tant  besoin.  Je  commence 
d'ailleurs  à  pressentir  que  ces  pages  pourront  être  lues  un  jour 
par  une  autre  que  moi,  et  à  cause  de  cela  aussi  je  n'y  veux  pas  lais- 
ser d'obscurité. 

Mon  mariage,  ainsi  que  je  l'avais  prévu,  eut  lieu  en  même 
temps  que  celui  de  Cécile,  dans  la  petite  église  de  Louvercy.  M.  et 
M™^  d'Éblis  partirent  dès  le  lendemain  pour  l'Italie,  où  ils  devaient 
voyager  pendant  quelques  mois.  Cinq  ou  six  semaines  après,  je  par- 
tais moi-même  pour  Nice  avec  mon  mari  et  ma  belle-mère.  —  La 
santé  de  mon  mari  me  causa  les  seuls  soucis  graves  que  j'aie  con- 
nus pendant  près  de  quatre  ans  que  nous  avons  passés  sous  ce 
beau  climat.  Je  ne  puis  dire  que  mon  cœur  fût  toujours  sans  re- 
grets, sans  ressouvenirs  mélancoliques;  mais  je  puis  dire  pourtant 
que  Dieu  avait  béni  en  effet  la  folie  de  mon  mariage,  et  qu'elle  me 
tenait  tout  ce  que  je  m'en  étais  promis.  —  Il  n'est  pas  vrai  que  les 
voluptés  de  la  passion  n'aient  qu'une  seule  forme,  comme  nous  le 

(I)  Voyei  la  Revue  du  15  juillet.  v  :.  Vi:- 

TOMl  XXYIIU  —  !•'  AOUT  1878,  31 


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&g2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

croyons  trop;  il  y  a  du  bonheur  dans  la  passion  sous  la  forme  du 
devoir,  du  dévoûment,  du  sacrifice  ;  il  y  en  a,  dit-on,  dans  le  martyre 
même.  —  Quant  au  martyre,  il  n'en  a  pas  été  question  pour  moi, 
bien  entendu  ;  cependant  une  tâche  comme  celle  que  je  m'étais 
donnée  ne  va  pas  sans  quelques  difficultés,  sans  quelques  résis- 
tances ;  ce  n'est  pas  en  un  jour  que  la  main  la  plus  tendre  et  la  plus 
aimée  peut  dompter  et  guérir  une  âme  naturellement  violente  que 
le  maJkeor  »  ulcérée;  mais  aussi  quelle  joie  presque  divine  que  de 
disputer  cette  àme  à  la  révolte  et  au  doute,  de  la  retrouver  peu  à 
peu  tout  entière  et  toute  pure  sous  les  ruines  du  corps  où  elle 
était  comme  ensevelie,  de  la  faire  renaître  à  la  lumière  et  revivre 
à  toutes  les  espérances  I  Pour  quelques  larmes  découragées  que 
j'ai  pu  verser  en  secret,  que  de  larmes  douces,  heureuses,  recon- 
naissantes, à  mesure  que  je  sentais  mes  ettorts  mieux  récompensés! 
—  Enfin  une  heure  arriva  où  il  me  suffisait  de  lever  un  doigt  en 
souriant  pour  voir  s'apaiser  aussitôt  ces  effrayantes  colères  aux- 
quelles mon  pauvre  Roger  avait  pris  l'habitude  de  s'abandonner. 

Je  dois  dire  aussi,  pour  ne  pas  trop  me  vanter,  que  l'honneur 
de  ce  miracle  ne  revint  pas  à  moi  seule,  car  ce  fut  à  dater  de  la 
naissance  de  ma  fille  que  son  père  pardonna  décidément  au  bon 
I>ieu. 

l'étais  soufiraate  de  ma  grossesse  quasd  Cécile  et  son  mari^  à 
l^r  retour  de  Rome,,  vinrent  passer  qi^elques  purs  avec  nous  à  la 
villa  des  Palmes,  où  noua  étions  installés.  J'avais  secrètement  ap- 
piéhendé  le  moment  où  je  reverrais  91.  d'Ëblîs  ;  mais  le  grand 
événement  qui  se  préparait  alors  pour  moi  me  rendit  presque  in- 
difierenle  à  sa  présence,  ou  du  moins  je  crus  l'être.  Je  le  trouvai 
d'ailleurs  à  moa  égard  d'un  cérémonial  si  glacé  que  je  me  tour- 
mentai de  l'idée  qu^il  avait  contre  moi  quelque  grief;  était-il  mé- 
content de  Cécile,,  et  me  reprochait-il  d'avoir  fait  d'elle,  quand  il 
m'avait  coosultiée,  un  portrait  trop  flatté?  —  Certaines  nuances 
nouvelles  dans  sac  manière  d'être  avec  sa  iemme  m' étonnaient:  il  ne 
semblait  plus  être  au  même  point  sous  le  charme;  toujours  extrê- 
mement courtois  y  il  avait  cependant  avec  elle  des  tons  d'une 
ironie  un  peu  sèche»  il  paraissait  subir  quelquefois  avec  enaui  les 
récits  fantaisistes  qu'elle  nous  faisait  de  ses  voyages,  ses  confu- 
sions souvent  volontaires  de  noms,  de  choses,  et  d'époques,  son 
érudition  à  la  diable,,  son  joli  baMlage  d'oiseau  bleu.  —  Biais 
M»  de  Louvercyr  à  qui  j'avais*  (fit  deux  niots  de  mes  inquiétodesr 
m'assura  que  le  comnaandant  d'Éblis  était  au  contraire  plus  épris 
que  jamais  de  sa  femme^  qu'il  s'alarmait  peujl-être  un  peu  de  la 
voir  si  brillante,  si  étincelante  et  si  admirée,  mais  que  c'était  tout. 
Je  n'y  pensai  donc  plus.  J'étais  d'ailleurs  trop-  heureuse  alors:  et  trop 


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oocupée  de  ma  maternité  procbaioe  pour  n'occuper  beaucoup 
d'autre  <bû&e. 

Il  était  «Dire  dans  bo8  prc^etsde  qaittër  Kioe  à  la  fin  du  prin- 
temps et  de  retoomer  passer  Tété  à  Louvearcy»  —  mon  mari  écar- 
tant absolument  Tidée  d'une  installation  à,  P«ri&  Mais  les  médecins 
craignirent  pour  lui  le  séjour  de  la  campi^e  et  le  cUmat  humide 
de  ia  Normaadie;  sur  lettre  conseils  aous  hoos  décidâmes  à  rester 
daAs  le  Midi  juatfu'À  ce  <que  sa  santé  fài  mieux  affeiuie.  Les  deux 
afisées  qui  suivineiU  fur^at  pour  moi  d'une  sérénité  {H*esque  par- 
faite. Ma  chère  igrAnd'mëre  vint  nous  voir  à  deux  «ou  ^ois  reprises.; 
ma  belle-mère  jn'entouxaÂt  d'une  lendnesse  pafi&kmnée  ;  «nfin, 
j'avais  ma  fille»  et  sa  naissajace,  oomme  le  l'ai  dit,  avait  achevé  de 
réooAcilier  mon  mari  «vec  Ja  vie  et  de  l'attacher  «à  moi.  Il  s'était 
remis  avec  «rdeur  à  son  travail  daAS  leqfiel  je  le  secondais  hua- 
Uemeot  '&à  qualité  de  secréiaiiie,  classant  de  JEnon  mieux  les  doco- 
noens  dont  ÎL  d'ÉUîs  œ  aous  laissait  pas  manquer,  ftûsant  des 
extraits  «et  copiant  de  Bàa  plus  belle  écriture  ses  illisibles  pattes  de 
mouche.  La  vive  «t  prof4cnide  amitié  qu'il  avait  inspirée  à  M.  d'Éblis 
a'était  plus  pour  moi  un  myistère»  coBime  j'avoue  qu'elle  l'avait 
été  autrefois^  quand  il  ne  laissait  guène  voir  que  ses  défaiuU;  ;  mais 
depuis  qu'il  avait  cessé  de  «e  croire  condamné  à  une  ensteoce 
isolée,  sans  affections  et  sans  avenir,  ses  grandes  qualités  de  cœur 
et  d'intelligence  avaient  reparu  avec  liout  leur  écla;t  et  :tout  leur 
charme  captivant.  11  avait  onéme  repris  uae  gaîté  que  j'avais  été 
loin  de  kû  supposer  dans  les  premiers  temps  de  ik)s  relations.  II 
m'était  deux  de  penser  que  je  n''étais  pas  étriuiigère  à  toutes  ces 
métamoriAoses. 

Mais  ce  qui  me  /touchais  pius  que  tout  le  reste,  c'était  l'absolue 
confiance  qu'il  avait  en  moi.  Je  m'étais  dit,  en  l'épousant,  que  la 
vie  mondaine  était  finie  pour  moi,  et  je  m'étais  franchement  résolue 
à  y  renoncer  ;  il  ne  pouv^t  me  convenir  de  rechercher  des  plaisirs 
que  mon  mari  ne  pouvait  partager.  Mais  il  votdut  bien  «exiger  que 
j'accompagnasse  sa  mère  dans  queiques-unes  des  réunions  de  ia 
ool(mie  française  et  étraj^ère  qui  tourbillonnait  autour  de  aous.  Je 
B'abusai  pas  de  la  permission;  mais  je  fua  heureuse  d'en  profiter 
pour  recevoir  quelquefois  chez  moi.  Je  lus  naturellement  exposée, 
de  la  part  de  quelques-«ns  de  nos  hôtes  et  voisins,  à  ces  manèges 
de  galanterie  qui  s'adressent  à  toute  feoûme  douée  d'un  extâieor 
pa&sable  ou  d'une  couturière  habile.  Un  mari  infirme  et  malade 
pouvait  paraître  un  encouragenoent  à  ces  empressemens.  J'y  op» 
posai  cette  réserva  tranquille  par  laquelle  il  est  toujours  facile  à 
une  fenue  de  faire  ontendre  aux  gens  qu'elle  n'est  pas  du  jeu. 
Jloa  mari,  très  fin  et  très  dairvoyan^,  me  parkdt,  en  riant,  de  ces 


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iSA  BEYUE  DES   DEUX  MONDES. 

misères;  il  se  piquait,  je  crois,  de  me  montrer  par  sa  souveraine 
indifférence  combien  j'étais  placée  dans  son  estime  au-dessus  de 
l'ombre  môme  du  soupçon.  Je  lui  en  savais  gré;  mais  il  arriva 
pourtant  que  sa  confiance  me  parut  excessive,  parce  qu'elle  me  jeta 
dans  d'assez  sérieux  embarras,  qui  malheureusement  se  relient  au 
plus  grand  chagrin  de  ma  vie. 

Il  y  avait  alors  comme  toujours  à  Nice  un  mélange  social  dans 
lequel  il  fallait  choisir.  Je  suis  de  mon  naturel  assez  exclusive,  et  je 
ne  me  prête  pas  volontiers  à  certains  accommodemens  qui  sont  un 
peu  trop  à  la  mode  aujourd'hui.  M.  de  Louvercy,  de  même  que 
tout  son  sexe  je  pense,  était  plus  tolérant  et  plus  libéral  que  moi  en 
ces  matières  :  il  prétendait  que  mon  salon  était  une  bergerie  où  je 
n'admettais  que  des  agneaux  sans  tache  et  des  br^is  incapables 
d'égarement  ;  que  cela  était  ennuyeux,  que  cela  manquait  de  vif, 
et  que  de  plus  cela  manquait  de  charité,  car  c'était  décourager  les 
pécheurs  ainsi  que  les  pécheresses,  et  les  réduire  à  l'impénitence 
finale  en  leur  fermant  une  maison  honnête  où  ils  auraient  pu  s'amen- 
der par  le  bon  air  et  le  bon  exemple.  J'étais  fort  insensible  à  ses 
argumens  :  je  lui  répondais  galment  que  je  n'avais  pas  mission  de 
régénérer  la  société  ;  que  du  reste,  après  l'avohr  amendé,  lui,  j'avais 
assez  fait  pour  l'édification  de  ma  vie  et  que  je  n'en  demandais  pas 
davantage. 

Au  prmtemps  de  la  troisième  année  de  notre  séjour  à  Nice,  le 
jeune  prince  de  Viviane  vint  s'installer  dans  une  villa  voisine  de 
la  nôtre  avec  un  grand  train  de  chevaux,  et  une  dame,  qu'on  disait 
Anglaise  et  qui  devait  l'être,  si  l'on  en  jugeait  par  l'éclat  prismatique 
de  ses  toilettes.  Quoique  ma  grand'mère  fût  liée  avec  la  princesse 
douairière,  je  ne  me  souvenais  pas  d'avoir  jamais  vu  son  fils,  qui 
menait  une  vie  peu  recommandable,  tantôt  à  Paris,  le  plus  souvent 
dans  les  diff*érentes  stations  d'eaux.  A  peine  arrivé,  il  fit  scandale 
dans  notre  colonie  par  son  désordre  élégant,  son  jeu  effréné  et  son 
ménage  plus  qu'équivoque.  Mon  mari,  qui  avait  été  son  camarade 
de  collège  et  qui  lui  conservait  une  sorte  d'affection  d'enfance,  fut 
contrarié  de  son  arrivée  et  surtout  du  voisinage.  Cependant  le  ha- 
sard avait  fait  que  nous  ne  l'avions  pas  rencontré  pendant  les  pre- 
miers temps  de  son  séjour  à  Nice. 

Je  me  promenais  un  matin  avec  ma  fille  et  sa  nourrice  dans  le 
jardin  de  notre  villa,  qui  avait  plusieurs  étages  de  terrasses  se  com- 
muniquant entre  elles  par  de  longs  escaliers  de  marbre.  La  plus 
basse  de  ces  terrasses  donnait  sur  le  chemin  public,  et  y  accédait 
par  un  dernier  escalier  d'une  dizaine  de  marches,  dont  la  grille  de 
clôture  restait  ouverte  dans  la  journée.  Nous  étions  accoudées  sur 
la  balustrade,  et  nous  regardions  les  voiles  blanches  passer  sur  la 


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LE  JOURNAL   d'uNE  FEMME,  .  485 

mer  bleue,  ce  qui  paraissait  enchanter  ma  fille.  Un  bruit  de  chevaux 
attira  notre  attention  sur  la  route,  et  nous  vîmes  approcher  au  petit 
pas  un  cavalier  accompagné  d'une  dame  en  costume  d'amazone  très 
somptueux  et  très  laid.  Elle  portait,  entre  autres  fâcheux  agrémens, 
une  magnifique  plume  blanche  roulée  autour  d'un  chapeau  d'é- 
cuyère.  Elle  me  sembla  d'ailleurs  d'une  extrême  beauté.  Au  moment 
où  ce  couple  passait  sous  notre  jardin,  ma  fille  fut  prise  d'une 
grande  agitation  qui  ne  tarda  pas  à  dégénérer  en  fureur  :  elle  éten- 
dait les  mains  en  criant  de  tout  son  cœur,  pendant  que  la  nourrice, 
qui  était  Italienne,  lui  chantait  son  répertoire  le  plus  calmant.  Ce 
concert  fit  lever  les  yeux  au  cavalier,  qui  m'aperçut,  me  regarda 
fixement  et  souleva  son  chapeau;  puis  s'arrêtant  sur  place  :  — 
Qu'est-ce  qu'il  a  donc  votre  bébé,  nourrice?  cria-t-il  en  riant.  — 
Fort  surprise  de  cette  familiarité,  je  me  retirai  un  peu  en  arrière 
en  disant  à  la  nourrice  de  ne  pas  répondre.  Cette  femme  ne  me  com- 
prit pas,  et  engagea  tranquillement  par-dessus  le  mur  un  dialogue 
avec  le  cavalier  :  —  Je  crois,  finit-elle  par  dire,  que  la  petite  veut 
la  plume  blanche  de  Madame...  —  Donnez-lui  votre  plume,  Sarah, 
dit  le  jeune  homme  en  se  tournant  vers  sa  compagne.  —  Celle-ci 
défit  aussitôt  la  plume  de  son  chapeau  et  la  lança  dans  la  direction 
de  la  terrasse.  Mais  la  plume  trop  légère  retomba.  Le  jeune  homme  la 
saisit  au  vol  et  la  lança  de  nouveau  avec  plus  de  force,  mais  sans  plus 
de  succès.  —  Eh  bien,  dit-il  alors  très  haut,  je  vais  la  lui  porter,  à 
cette  enfant  !  —  Au  même  instant,  son  cheval  commença  de  piétiner 
sur  le  marbre  de  l'escalier  :  la  béte  se  défendait,  glissait,  reculait, 
s'ébrouait;  j'entendais  tout  cela  du  fond  du  massif  d'orangers  où  je 
m'étais  réfugiée,  et  je  me  demandais,  non  sans  une  véritable  frayeur, 
quel  était  ce  fou,  quand  brusquement  je  le  vis  apparaître  comme 
une  statue  équestre  sur  le  terre-plein  de  la  terrasse  et  s'avancer  vers 
nous  triomphalement.  Il  me  salua  de  nouveau,  mais  profondément 
cette  fois,  se  pencha  pour  remettre  la  plume  entre  les  mains  de  l'en- 
fant, que  cette  soudaine  vision  avait  déjà  apaisée,  me  salua  de  nou- 
veau, et  fit  redescendre  l'escalier  à  son  cheval,  je  ne  sais  comment. 

Quand  je  contai  quelques  minutes  après  cette  aventure  à  mon 
mari  :  —  Ça  doit  être  Viviane  I  dit-il.  —  C'est  tout  à  fait  sa  manière  ! 

C'était  lui  en  effet.  Le  soir  même,  il  se  présenta  chez  nous  en  se 
recommandant  de  ses  anciennes  relations  avec  M.  de  Louvercy.  Je 
vis  un  grand  jeune  homme  blond,  très  mince,  à  l'œil  hardi,  avec  de 
beaux  traits  fins  et  fatigués,  —  une  figure  de  la  cour  des  Valois.  Il 
était  rieur  et  très  spirituel.  Mon  mari  l'accueillit  avec  beaucoup  de 
cordialité.  Je  fus  plus  froide,  et  je  le  remerciai  à  peine  de  sa  plume, 
ne  sachant  pas  exactement  s'il  avait  adressé  sa  politesse  à  ma  fille, 
à  la  nourrice  ou  à  moi. 

Cette  visite  fut  suivie  de  plusieurs  autres  à  des  intervalles  rap- 

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A86  BEYUE  B£S  DEUX  MGRDEfi* 

prochésL  te  sentais  que  sa  verve  «t  sa  belle  humeur  un  peu  folles 
amusaient  mon  mari,  6t  cependant  je  ne  pouvais  prendre  sur  moi 
de  l'attirer  ou  de  le  retenir.  Le  prinœ  avait  beaucoup  trop  d'esprit 
et  d'usage  pour  ne  pas  s'apercevoir  de  la  réserve  glaciale  que  je  lui 
témoignais,  et,  malgré  son  parfait  aplomb,  il  en  paraissait  ipielque- 
fois  décontenancé.  Mon  mari  s'en  perçut  aussi,  et  même  s'en 
inquiéta.  —  lia  chère  enfant,  me  dit-il  un  jour,  comme  le  prince 
nous  quittait,  voilà  Viviane  qui  s'en  va  tout  effaré.*.  Vous  avez 
réeliement,  quand  cela  vous  convient,  des  façons  qui  pétrifient  les 
gens...  Ah  çà,  voycMos,  que  vous  a-t-il  fait,  œ  pauvre  garçon? 

—  Rien,  mon  ami. 

—  ^on...  mais  est-<e  qu'il  vous  gène.«.  est-ce  qu'il  est  trop 
aimable?..  J'en  rirais,  vous  savez;.,  seulement  je  le  recevrais  moins 
amicalement,  afin  de  vous  épargner  ces  ennuis. 

—  Je  vous  assura,  répondis-je,  qu'il  n'y  a  absolument  rien.  Je 
n'ai  Jamais  rencontré  le  prince  hors  de  mon  salon,  et  vous  voyez 
qu'il  y  est  fort  convenable. 

—  Eh  bien  alors,  ma  chère  amie,  permettez-oni  de  vous  dire 
que  c'est  vous  qui  ne  l'êtes  pas...  Vous  le  traitez  avec  une  séche- 
resse vraiment  blessante. 

—  Mais,  mon  ami,  si  je  l'encourageais  tant  scitpeUj  il  nous  amè- 
nerait au  premier  jour  la  jeune  personne  qui  est  chez  lui. 

—  Allons...  ce  n'est  pas  sérieux. 

—  Soit!.,  mais  que  voulez-vous  ?  j'ai  la  haine  du  désordre  sous 
toules  ses  formes.  Vous  savez  que  je  ne  puis  souffrir  un  meuble 
hors  de  sa  place  ;  de  même  je  ne  puis  pas  souffrir  un  homme  hors 
de  la  règle  et  de  l'honneur...  Je  n'éprouve  pas  du  tout  pour  mon 
compte,  —  plaignez-vous-en,  je  vous  eaa  prie, — le  faible  qu'on  prête 
à  mon  sexe  pour  les  mauvais  sujets,  et  cekn-ci  d'ailleurs  a  <les  tiires 
tout  particuliers  à  l'antipathie  que  je  ne  puis  m' empêcher  de  lui 
marquer.  Vous  n'ignorez  pas  la  liaison  de  sa  mère  avec  ma  grand- 
mère;  j'ai  été  plus  d'une  ibis  témoin  des  larmes  et  du  désespoir  de 
la  pauvre  princesse  au  sujet  de  scm  fils.*,  et  il  a  dès  longtemps  pris 
dans  mon  imagination  et  dans  mon  estime  une  place  que  sa  con- 
duite actuelle,  vous  me  Tavouerez,  n'est  pas  de  nature  à  lui  faire 
perdre. 

-^  A  la  bonne  heure,  ma  chère.,,  mais  quant  à  la  pauvre  pria* 
cesse  je  me  dispense  de  ia  plain(ke...  c'est  elle  qui  a  perdu  soa 
fils  en  l'idolâtrant  à  deux  geaoux  et  en  lui  persuadant  que  le  del  et 
la  terre  avaient  été  créés  pour  son  amusement  particulier...  Je  me 
rappelle  qu'elle  lui  adieta  jan  jour  k  voiiture  aux  chiures  des 
Ghampsp-Élysées...  Il  en  résulte  •qu'il  va  épouser,  ditHm,  o^ie  figu- 
rante de  Drury-Lane...  Eh  bien  1  c'est  très  logique  I 

—  C'est  très  logique,  mon  ami,  mais  «'est  di^laisaut* 

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LE  JOURNAL  D*UIfB  FEMME.  A87 

Nous  fûmes  une  semaine  sans  revoir  le  prince  chez  nous.  Il  revint 
enfin  un  matin  et  s^^fenna  arec  M.  de  Loavercy«  Ils  eurent  en- 
semble un  assez  long  entretien  dont  mon  mari  me  rendit  compte 
aussitôt  après.  M.  de  Vîyiane,  à  ce  qu'il  paraît,  s'excusa  d'avoir 
ralenti  le  cours  de  ses  viates,  en  dléguant  avec  une  sorte  de  trig- 
tesse  qu'il  avait  s»ti  qu'elles  ne  m'étaient  pas  agréables.  Mon 
mari,  toudié  de  son  accent  sérieux  et  mortifié,  lui  répondit  en  camar 
rade  qu'il  ne  devait  pas  s'étonner  que  sa  vie  un  peu  excentrique 
efiarouchât  légèrement  une  jeune  femme  élevée  dans  des  prin- 
cipes ^ès  corrects  ;  que  du  reste  il  dépendait  toujours  de  lui  de  dis- 
siper les  préventions  dont  il  voulait  bien  s'affecter,  et  que  ses  amis 
des  deux  sexes  lui  sauraient  gré  de  tout  ce  qu'il  ferait  pour  rendre 
leurs  rapports  avec  hii  plus  faciles  et  plus  étroits.  —  Je  suis  en 
général  fort  iodifféradt.à  l'opinion  du  monde,  dit  aiovs  le  prince, 
mais  j'avoue  que  le  mépris  de  M"^  de  Louvercy  me  parait  difficile 
à  supporter.  —  Il  ne  s'agit  pas  de  mépris,  mon  cher  enfant,  dit 
mon  mari  :  ce  n'est  que  de  l'embarras.  —  Ils  se  séparerait  làr- 
dessus,  le  prince  fort  pensif. 

Deux  jours  q)rès,  comme  je  rentrais  dé  la  promenade,  mon  mari 
me  dit  que  M.  de  Viviane  sortait  de  chez  lui  :  —  Je  l'ai  invité  à 
dîner  pour  demain,  ajouta-t-il.  —  J'ouvrais  de  grands  yeux^  il  se 
mit  à  rire  et  reprit  :  —  Il  a  renvoyé  son  Anglaise  et  il  fait  venir  sa 
mère.,,  cela  m^ite  bien  une  récompense  t  —  J'en  convins,  et  quand 
le  prince  arriva  le  lendemain  je  lui  tendis  la  main  avec  plus  de 
francbise  que  de  coutume.  Nous  devînmes  meilleurs  amis  à  dater 
de  ce  jom",  et  il  fut  déddémenrt  admis  dans  mon  intimité. 

Gependttit,  pour  se  dédommager  apparemment,  il  s'était  rejeté 
sur  le  jeu  avec  fureur  ;  il  perdait  le  plus  souvent,  ce  qui  lui  hisait 
honneur;  toutefois  il  me  dit  lui-même,  un  soir,  qu'il  venait  de  ga- 
gner une  trentaine  de  mille  francs  au  baccarat.  —  Vous  êtes  vrai- 
m^it  u&h(MBme  terrible,  lui  répondis-je  en  haussant  les  épaules  : 
^aod  on  vous  relève  d'um  côté,  vous  retooabez  de  l'autre  1  —  U 
tira  aussitèt  de  sa  poche  une  grosse  liasse  de  billets  de  banque,  et 
me  la  présenta  :  —  Pour  vos  pauvres!  me  dît-il.—  J'accepte,  dis- 
je,  à  une  condition,  —  c'est  que  vous  me  donnerez  votre  parole  de 
ne  plus  toucher  une  csffte.  —  Je  voc»  la  donne.  —  Et  c'est  ainsc 
que  je  pus  enroyer  trente  mille  francs  à  ma  grand'mère  pour  son 
œuvre  des  jecmes  apprenties. 

ÊEifin,  comnre  il  avut  un  assortiment  de  vices  très  complet,  il  se 
présentait  que^uefois  chea  nous  un  peu  monté,  pour  ne  pas  dire 
gris.  Rien  ne  me  fait  plus  horreur  au  monde  qu'un  homme  en  cet 
état,  et  j'admire  les  femmes,  —  e»  fort  grand  nombre,  hélas  I  —  qui 
jugent  k  chose  plaisante,  ou  qui  ne  la  remarquent  même  pas.  Le 
{Hrince  ne  put  douter  des  sentimens  qu'il  m'inqurait  dans  ces  sortes 


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£88  RETUE  DES   DEUX  MONDES. 

de  conjonctures;  il  voulut  bien  en  tenircompte;il  devint  raisonna- 
blement sobre.  Il  couronna  ainsi  cette  série  de  réformes  accomplies 
sous  mon  invocation  et  qui  semblaient  m'être  dédiées.  —  Ces 
petits  triomphes,  qui  divertissaient  mon  mari  (il  riait  beaucoup  de 
voir  le  prince  dévider  modestement  de  la  laine  à  mes  pieds),  ne 
laissaient  pas  de  m'intéresser  et  de  me  flatter  moi-même  ;  mais  en 
môme  temps  ils  m'alarmaient  un  peu.  Je  me  défiais  xle  tous  ces  sa- 
crifices, me  demandant  s'il  ne  s'en  promettait  pas  quelques  com- 
pensations. Ces  vagues  appréhensions  continuaient  de  me  tenir 
avec  lui  sur  une  défensive  qui  ne  lui  échappait  pas.  —  Nous  nous 
promenions  un  soir  en  tête-à-  tête  sur  une  de  nos  terrasses;  la 
beauté  de  la  nuit,  l'odeur  presque  étourdissante  d'orangers  et  de 
violettes  dont  l'air  était  chargé,  eurent  pour  effet  d'élever  ses  dis- 
cours à  des  hauteurs  poétiques  et  sentimentales  plus  qu'ordinaires. 
Comme  je  le  rappelais  sur  la  terre  assez  sèchement  :  —  Mon  Dieul 
madame,  me  dit-il,  je  ne  sais  vraiment  plus  que  faire  pour  désar- 
mer vos  préjugés  contre  moi  ;  pour  vous  complaire,  j'ai  jeté  tous 
mes  défauts  à  la  mer  l'un  après  l'autre...  je  me  prive  de  tout...  je 
ne  joue  plus,  je  ne  bois  plus  et  cœtera...  qu'est-ce  que  vous  voulez 
encore?  Voulez-vous  que  je  me  fasse  moine?  dites-le  !  —  Je  ne  veux 
plus  qu'une  chose,  répondis-je  simplement,  c'est  que  vous  ne  me 
fassiez  jamais  douter  de  votre  amitié  pour  mon  mari.  — 11  s'inclina 
très  respectueusement,  et  dès  ce  moment  toute  nuance  équivoque 
disparut  de  son  langage. 

Ce  fut  vers  cette  époque  que  Cécile  et  son  mari  vinrent  nous 
voir  à  Nice  pour  la  seconde  fois.  Ma  correspondance  avec  Cécile 
n'avait  pas  cessé  d'être  très  fréquente.  A  en  juger  par  ses  lettres, 
elle  était  heureuse,  quoiqu'elle  me  semblât  chercher  ses  princi- 
paux plaisirs  dans  le  mouvement  de  la  vie  mondaine.  Je  la  trouva^ 
embellie  et  ravissante,  mais  nullement  modifiée  par  le  mariage  et 
toujours  très  en  l'air.  Il  y  avait  dans  son  attitude  à  l'égard  de  son 
mari  une  sorte  de  gêne  craintive  qui  me  frappa.  Quant  à  lui,  il 
se  montrait  avec  elle  doux,  mais  contraint.  Je  fus  étonnée  et  presque 
efirayée  cette  seconde  fois  de  sentir  combien,  malgré  le  temps 
écoulé,  il  avait  conservé  d'empire  sur  moi  :  je  ne  pouvais  entendre 
le  son  de  sa  voix  sans  un  trouble  profond.  —  Il  n'était  pas  depuis 
vingt-quatre  heures  auprès  de  nous  que  je  cherchais  quelque  moyen 
de  l'écarter,  d'abréger  son  séjour.  Il  me  le  fournit  lui-même  par 
une  indiscrétion  assez  malavisée  que  je  me  suis  expliquée  depuis, 
mais  qui  me  parut  alors  tout  à  fait  incompréhensible. 

Mon  mari  avait-il  trouvé  dans  son  cœur  quelque  avertissement 
secret  de  ce  qui  se  passait  dans  le  mien,  —  ou  ressentait-il  les  pre- 
mières atteintes  du  mal  cruel  qui  le  menaçait?  Je  ne  sais;  mais  dès 
les  premiers  jours  qui  suivirent  l'arrivée  de  M.  et  de  M™*  d'Éblis, 


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LE  JOURNAL   d'dNE  FEMME.  A  89 

son  humeur  s'assombrit  visiblement.  —  M.  d'Éblis  me  demanda  un 
matin  sur  un  ton  de  confidence  et  d'embarras  si  j'avais  remarqué 
cette  altération  du  caractère  de  Roger.  Sur  ma  réponse  affirmative, 
il  se  permit,  moitié  en  riant,  moitié  sérieusement,  de  faire  allusion 
aux  assiduités  du  prince  de  Viviane  chez  moi,  laissant  entendre 
qu'elles  pouvaient  éveiller  les  susceptibilités  de  mon  mari.  —  Je 
savais  que  M.  de  Louvercy  était  aussi  tranquille  que  possible,  et 
qu'il  l'était  môme  trop,  au  sujet  du  prince  :  je  fus  donc  certaine 
que  le  commandant  d'Éblis  n'était  pas  en  cette  circonstance  son  in- 
terprète, et  qu'il  parlait  pour  son  propre  compte.  Cela  me  choqua 
au  dernier  point.  Je  ne  suis  pas  une  sainte  :  je  lui  avais  pardonné 
tant  bien  que  mal  de  m' avoir  préféré  Cécile  et  de  l'avoir  épousée 
après  m'avoir  fait  la  cour;  mais  qu'il  prétendît  après  cela  s'arroger 
sur  moi  un  droit  de  surveillance  conjugale,  c'était  un  peu  trop.  — 
Mon  cher  monsieur,  lui  dis-je,  puisque  vous  avez  la  bonté  de  vous 
intéresser  aux  secrets  de  mon  intérieur  et  à  la  paix  de  mon  ménage, 
je  vous  dirai  que  vous  ^vez  à  la  fois  raison  et  tort  dans  vos  suppo- 
sitions :  vous  avez  raison,  je  crois,  d'attribuer  la  tristesse  de  mon 
mari  à  un  léger  sentiment  de  jalousie...  mais  vous  vous  méprenez 
absolument  sur  celui  qui  en  est  l'objet.  —  Sur  ces  paroles,  il  de- 
vint très  pâle,  me  salua  et  me  quitta.  —  Deux  jours  après,  il  nous 
annonçait  qu'il  était  rappelé  à  Paris,  et  il  partit  le  soir  même,  nous 
laissant  sa  femme. 

Je  me  rappelle  que  le  lendemain  de  son  départ,  Cécile  me  posa 
brusquement  une  question  singulière  :  —  Crois-tu,  me  dit-elle, 
que  mon  mari  soit  heureux?  —  Mais,  ma  chérie,  tu  dois  le  savoir 
mieux  que  moi.  —  Je  crains,  reprit-elle  en  secouant  sa  jolie  tête, 
je  crains  qu'il  ne  le  soit  pas...  je  suis  trop  frivole,  trop  mondaine, 
trop  emportée  dans  le  plaisir...  je  le  traîne  après  moi  comme  un 
martyr...  pauvre  homme!..  Je  me  le  reproche...  et  je  continue... 
Toujours  le  diable  qui  est  en  moi,  tu  sais?..  Il  ne  s'est  pas  plaint?.. 
Il  ne  t'a  pas  dit  qu'il  fût  malheureux,  vrai?  —  Je  lui  répondis  avec 
vérité  que  je  n'avais  reçu  de  M.  d'Éblis  aucune  confidence,  et  elle 
reprit  là-dessus  toute  sa  belle  humeur.  Elle  nous  resta  encore  une 
quinzaine  de  jours,  et,  bien  que  mon  amitié  pour  elle  fût  toujours 
aussi  vive  et  aussi  tendre,  je  ne  la  vis  point  partir  sans  soulage- 
ment. Si  parfaitement  honnête  femme  qu'elle  fût,  elle  avait  trop  de 
brillant  pour  être  d'une  garde  très  facile.  Les  cinq  parties  du  monde, 
qui  avaient  leurs  représentans  à  Nice,  bourdonnaient  autour  d'elle 
comme  un  essaim,  et  mon  mari  prétendait  qu'il  eût  fallu  la  tenir 
jour  et  nuit  sous  une  moustiquaire.  Très  blasée  sur  ces  sortes  d'hom- 
mages, elle  les  aimait  pourtant  et  savait  mauvais  gré  à  ceux  qui  les 
lui  refusaient.  Ce  fut  ainsi  qu'elle  se  piqua  de  l'indifférence  mar- 
quée du  prince  de  Viviane  à  son  égard.  Elle  disait  que  j'en  avais 

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h90  Rfi¥U£  INBS  KUX  MONDES. 

fait  un  hébété,  et  que  j'aurais  dû  te  mener  en  laisse  avec  un  ruban 
rose.,. 

Hélas  I  toute  gaité  s'en  alla  avec  elle.  —  Quelques  semaines  après 
son  départ,  la  santé  de  mon  mari,  qui  semblait  s'être  remise,  s'al- 
téra de  nouveau  profondément  :  les  symptômes  les  plus  eiSrayans 
se  succédèrent  en  s'aggravant.  Le  reste  de  sa  pauvre  vie  ne  fut  plus 
pour  lui  et  pour  moi  qu'une  agonie,  et  vers  la  fm  de  l'faiver  suivant 
j'eus  l'affreuse  douleur  de  le  perdre.  Après  tant  de  souifirances  ai- 
guës, il  mourut  presque  doucement,  en  me  remerciant  de  lui  avoir 
donné  quelques  années  heureuses.  —  M.  d'Éblis,qui  était  venu  l'as- 
sister dans  ces  angoisses  suprêmes,  le  pleura  avec  des  transports 
désespérés.  —  Je  passe  brièvement  sur  ces  ameiB  souvenirs  :  Dieu 
sait  que  l'expression  de  mon  chagrin,  si  vive  qu'elle  pût  être,  ne 
manquerait  pas  de  sincérité  I  mais  k  l'heiure  où  j'écris,  elle  man- 
querait de  bienséance. 


Je  passai  les  premio^  mois  de  mon  deuil  à  Louvercy  auprès  de 
ma  belle-mère,  et  je  revins  ensuite  m'installer  chez  ma  grand' mère 
à  Paris,  comptant  désormais  partager  mon  existence  entre  ces  deux 
chères  parentes. 

Les  grandes  secousses  morales,  comme  celle  qui  m'avait  frappée, 
semblent  d'abord  suspendre  la  vie  et  en  arrêter  le  mouvement  pour 
jamais  :  nos  goûts,  nos  sentimens,  nos  passions  se  taisent  comme 
stupéfiés  par  l'ébranlement,  et  on  les  croit  morts.  Peu  à  peu  le  cœur 
se  remet  à  battre,  l'esprit  à  penser,  et  c'est  d'abord  presque  une 
douleur  de  plus  que  cette  persistance  importune  de  la  vie.  Puis  on 
s'y  fait,  car  Dieu  l'a  voulu. 

Dans  mon  existence  nouvelle,  c'était  naturellement  ma  fille  qui 
tenait  la  première  place  ;  mais  cet  intérêt,  si  grand  qu'il  fût,  n'ab- 
sorbait pas  tout  mon  cœur.  J'avais  retrouvé  à  Paris  de  chères  ami- 
tiés, et  parmi  les  plus  chères  et  les  plus  fidèles  celle  de  Cécile  et 
de  son  marL  Je  voyais  Cécile  presque  tous  les  jours  :  elle  me  con- 
tait avec  sa  verve  étincelante  les  histoires  courantes  de  la  ville  et 
du  monde;  elle  animait  ma  solitude,  elle  me  prodiguait  les  plus 
tendres  attentions,  et  mon  affection  pour  elle  s'était  réveillée  dans 
toute  sa  force.  Je  voyais  plus  rarement  son  mari;  mais  il  ne  négU- 
geait  pourtant  aucune  occasion  de  m'être  utile  ou  agréable.  Dans 
les  douloureuses  circonstances  que  j'avais  traversées,  au  milieu  des 
tristes  détails  qui  <xunpliquent  toujours  de  tels  événemens,  et  des 
pénibles  questions  d'affaires  qui  s'y  mêlent,  il  avait  été  pour  moi 
d'un  dévoûment  et  d'un  secours  vraiment  fraternels.  Il  était,  par 
la]volonté  de  M.  de  Louvercy,  tuteur  de  ma  fille,  et  il  semblait  avoir 

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LE  JOURNAL  d'une  FEMME»  A91 

reporté  sur  elle  le  seul  sentiment  passîoMé  de  sa  vie,  Tamitié  hé- 
roïque qu'il  avait  eue  pour  son  père.  Il  est  inutile  de  dire  que  je  lui 
arais  bien  complétemeait  pardonné  l'étrange  indiscréldon  qu'il  s'était 
permise  un  jour  avec  moi  relativement  au  prince  de  Viviane.  Il  ne 
s'en  souvenait  lui-même  que  pour  la  réparer  en  affectant  de  traiter 
le  prince  avec  une  bonne  grâce  particulière  toutes  les  fois  qu'il  le 
rencontrait,  et  surtout  chez  moi.  Car  M.  de  Viviane  demeurait  alors 
à  Paris,  et  je  le  recevais  souvent  et  familièrement,  n*ayant  eu  qu'à 
me  louer  de  lui  pendant  les  derniers  mois  de  mon  séjour  à  Nice. 

Le  seul  chagrin  que  me  causât  M.  d'Éblis,  il  me  le  causait  sans 
le  vouloir  et  sans  le  savoir.  Je  ne  pouvais  reprocher  qu'à  moi  l'es- 
pèce de  plaisir  inquiet  avec  lequel  j'attendais  ses  visites,  et  l'émo- 
tion secrète  dont  je  me  sentais  toujours  agitée  en  sa  présence.  Mais 
j'espérais  smcèrement  que  ce  malheureux  reste  de  mon  ancien  atta- 
chement s'effacerait  peu  à  peu  et  s'userait  enfin  dans  Thabitude.  Je 
l'espérais  d'autant  p^s  que  sa  courtoisie  respectueuse,  froide  et 
grave  envers  moi  était  plutôt  faite  pour  calmer  le  cœur  que  pour  le 
troubler. 

Cependant  je  me  préoccupais  avec  une  sollicitude  extrême,  et 
que  je  croyais  alors  purement  affectueuse,  de  sa  façon  d'être  avec 
Cécile,  de  l'état  de  leurs  relations,  du  tour  qu'avait  pris  leur  ma- 
niée. Rien  ne  me  paraissait  plus  singulier  et  plus  mystérieux  que 
leur  attitude  et  leurs  allures  mutuelles.  Ainsi  que  je  l'avais  entrevu 
à  Nice  par  quelques  éclaircies,  c'était  Cécile,  contrairement  à  toute 
logique,  qui  semblait  avoir  usurpé  l'empire  dans  ce  ménage.  Bile 
s'était  dérobée  à  la  maîtrise  que  la  supériorité  intellectuelle  et  mo- 
rale de  son  mari  devait  si  naturellement  exercer  sur  elle,  et  M.  d'É- 
blis, suivant  toute  apparence,  n'en  souffrait  pas.  Il  subissait  les 
goûts  mondains  et  dissipés  de  sa  jeune  femme  avec  une  indifférence 
ou  une  résignation  inconcevables.  Après  l'avoir  longtemps  accom- 
pagnée dans  le  monde,  qu'il  n'aimait  pas,  il  commençait  à  Ty  laisser 
aller  seule.  Tout  cela  me  surprenait  beaucoup.  Je  me  demandais 
ce  qui  se  passait  entre  eux  dans  Fintimité,  s'ils  s'aimaient,  s'ils 
étaient  heureux.  Ne  pouvant  les  questionner  ni  l'un  ni  l'autre  sur 
des  points  si  délicats,  j'étudiais  curieusement,  presque  avidement, 
leur  langage,  leur  conduite,  l'air  de  leur  visage^  leurs  procédés  ré- 
ciproques, pour  en  tirer  quelque  éclaircissement.  Mais  M.  d'Éblis, 
dans  sa  grâce  sévère,  avait  Fimpassibilité  tantôt  grave,  tantôt  sou- 
riante d'un  sphnax,  et  Cécile,  par  sa  l^reté  même,  était  également 
insaisissable. 

Le  monde  s'étonnait  comme  moi  des  singularités  qu'offrait  ce 
naénage,  et  commençait  même  à  en  médire.  —  Un  jour,  le  com- 
mandant d'Éblis  se  trouvait  chez  moi  quand  le  prince  de  Viviane  y 
arriva  :  M»  d'ÉbHs,  suivant  sa  coutume  un  peu  trop  polie,  se  retira 

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A92  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

presque  aussitôt,  après  avoir  échangé  avec  lui  quelques  paroles 
amicales.  Dès  qu'il  fut  sorti  :  —  Vous  avez  là,  me  dit  le  prince,  un 
cousin  qui  me  plaît  infiniment,  mais  qui  est  pour  moi  une  énigme 
véritable. 

—  Pourquoi  une  énigme? 

—  Parce  qu'avec  tout  le  mérite  et  tout  l'honneur  du  monde,  il 
semble  avoir  juré  de  perdre  sa  charmante  femme. 

—  Je  ne  vous  comprends  absolument  pas. 

—  Comment!  ne  voyez-vous  pas  qu'il  l'abandonne  de  plus  en 
plus?..  11  fait  même  pis  que  de  l'abandonner,  puisqu'il  lui  laisse 
prendre  M"*  Godfrey  pour  chaperon. 

—  Qu'est-ce  que  c'est  donc  que  cette  M™*  Godfrey? 

—  M"'  Godfrey,  madame,  était  jadis  une  femme  fort  belle  et  fort 
courtisée,  pour  ne  pas  dire  plus  :  c'est  aujourd'hui  un  de  ces  astres 
à  leur  déclin  qui,  ne  pouvant  plus  prétendre  à  des  hommages  di- 
rects, s'arrangent  pour  en  recevoir  par  des  voies  obliques  en  s' en- 
tourant de  jeunes  satellites  et  en  profitant  de  leurs  reflets. 

—  Je  vous  remercie  de  l'information,  dis-je,  et  si  M"*  Godfrey 
est  en  effet  d'une  compagnie  dangereuse,  soyez  sûr  que  Cécile  rom- 
pra ses  relations  avec  elle...  Du  reste,  je  vais  vous  expliquer  d'un 
mot  ce  qui  vous  parait  si  inexplicable  dans  la  conduite  de  M.  d'É- 
blis  :  M.  d'Éblis  a  confiance  en  sa  femme,  et  permettez-moi  de  vous 
affirmer  que  jamais  confiance  n'a  été  mieux  placée  :  je  connais  Cé- 
cile depuis  l'enfance ,  et  sous  ses  apparences  évaporées,  avec  ou 
sans  M"*  Godfrey,  je  vous  atteste  qu'elle  est  incapable  même  d'une 
pensée  mauvaise. 

—  Oh!  mon  Dieu!  oui,  jusqu'ici,  certainement!  reprit  le  prince. 
Toutes  les  femmes  commencent  par  être  honnêtes;.,  mais,  quand 
elles  mènent  cette  vie-là,  les  pensées  mauvaises  arrivent  vite ,  et 
les  actions  mauvaises  plus  vite  encore.  Cela  est  bizarre,  mais  cela 
est  vrai. 

—  Ce  sont  là,  mon  prince,  des  souvenirs  du  \deil  homme ,  des 
souvenirs  du  temps  où  vous  ne  vous  doutiez  pas  qu'il  y  eût  d'hon- 
nêtes femmes  dans  le  monde. 

—  Ma  foi  !  à  présent  comme  autrefois,  je  pense  qu'il  n'y  en  a 
guère...  Pardon,.,  permettez!  Je  ne  parle  que  des  mondaines  dé- 
chaînées, furieuses,  qui  ne  respirent  pas...  Eh  bien  I  madame,  veuil- 
lez en  croire  mon  expérience,  qui  est  très  grande  pour  son  âge... 
Vous  avez  une  fille...  Étant  née  de  vous  et  élevée  par  vous,  elle  ne 
pourra  être  qu'une  femme  de  bien...  Croyez-moi  cependant,  n'ayez 
jamais  la  faiblesse  de  lui  laisser  prendre  le  grand  train  du  monde, 
surtout  avec  suite...  Je  vais  vous  dire  des  choses  horribles;., 
mais  nous  professons ,  entre  hommes,  une  maxime  passée  à  l'état 
d'axiome  :  ..  c'est  qu'une  femme,  si  honnête  soit-elle,  cesse  de 

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LE  JOURNAL  d'uNE  FEMME.  i9Z 

rètre  après  un  carnaval  un  peu  chaud,  ou  même,  —  vous  allez 
frémir,  —  après  un  cotillon  de  trois  ou  quatre  heures...  Il  y  a  là 
un  phénomène  physiologique  que  je  me  borne  à  vous  indiquer;., 
mais  enfin  ce  n'est  plus  iJors  une  femme  que  nous  tenons  dans  son 
bras,  —  c'est  une  négresse,.,  ce  n'est  plus  môme  une  créature  hu- 
maine,., un  être  pensant  et  conscient,  ce  n'est  plus,.,  comment 
dirai-je?  —  qu'une  sensitive  toute  prête  à  se  pâmer  et  à  se  flétrir 
au  moindre  contact...  Il  suffit  alors  d'une  simple  occasion  pour  que 
la  mauvaise  action,  comme  j'avais  l'honneur  de  vous  le  dire,  pré- 
cède la  pensée;.,  c'est  toujours  une  honnête  femme,  —  seulement 
elle  tombe  l..  Inutile  d'ajouter,  bien  entendu,  madame,  qu'il  y  en 
a  qui  en  réchappent, —  et  pour  en  revenir  à  M"**  votre  cousine,  quoi* 
qu'elle  se  lance  beaucoup,  je  veux  croire,  sur  votre  garantie,  qu'elle 
sera  de  celles-là;.,  mais  ce  sera  un  événement,  —  et  on  en  parlera 
dans  l'histoire. 

Je  n'attachai  pas  à  ces  impertinentes  théories  plus  d'importance 
qu'elles  n'en  avaient;  mais  le  langage  du  prince,  sans  laisser  dans 
mon  esprit  aucune  ombre  sur  Cécile,  n'en  confirma  pas  moins  mes 
observations  personnelles  sur  le  caractère  mystérieux  et  brouillé  de 
son  ménage. 

Une  circonstance  qui  suivit  de  près  mon  entretien  avec  M.  de  Vi- 
viane devait  achever  de  m'éclairer.  —  Cécile  et  son  mari  dînaient 
chez  moi.  Cécile,  qui  était  fort  en  beauté  et  dans  une  toilette  éblouis- 
sante, allait  au  bal  le  soir  avec  M"'  Godfrey,  qui  vint  la  prendre 
dès  neuf  heures  et  demie.  Ma  grand'mère,  étant  un  peu  indisposée, 
gardait  sa  chambre,  de  sorte  que  nous  demeurâmes  seules,  ma  fille 
et  moi,  avec  M.  d'Éblis.  Ma  fille  aurait  dû  être  couchée  ;  mais, 
comme  tous  les  enfans,  elle  se  faisait  toujours  beaucoup  prier  pour 
accomplir  cette  cérémonie,  et,  sur  les  instances  de  son  tuteur,  je 
lui  avais  accordé  un  sursis.  Aussitôt  Cécile  partie,  me  sentant  un 
peu  embarrassée  de  cette  espèce  de  tête-à-tête  avec  M.  d'Éblis,  je 
me  mis  à  mon  piano  :  M.  d'Éblis  était  assis  sur  un  canapé  à  l'autre 
extrémité  du  salon,  et,  tout  en  jouant  je  ne  sais  quelle  mélodie  de 
Chopin,  je  l'entendais  causer  à  demi  voix  avec  ma  fille,  qu'il  choyait 
beaucoup  et  dont  il  était  le  grand  ami.  Au  bout  d'un  instant,  ils  se 
turent  tous  deux;  j'avais  une  glace  devant  moi,  j'y  jetai  les  yeux, 
et  je  vis  M.  d'Éblis  accoudé  sur  la  table,  le  front  dans  sa  main.  La 
minute  d'après,  ma  fille,  qui  s'était  approchée  de  moi  à  petits  pas 
discrets,  me  tira  doucement  par  la  manche;  je  me  penchai  un  peu 
de  son  côté  sans  m'interrompre,  et  l'enfant  me  dit  à  l'oreille  ;  — ? 
Mère,.,  il  pleure! 

Sur  cette  confidence  de  la  pauvre  petite,  une  sorte  de  langueur 
et  d'ivresse  se  répandit  dans  mes  veines  et  dans  tout  içon  être.  — 
Ce  sont  là,  dans  la  vie  d'une  femme,  des  minutes  redoutables. 

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Adi^  EE:?17B  DI8  DEUX  monhes. 

La  p€irt€  s'ouvrit  :  on  venait  chercher  na  fiUe«  ieremlNraasaii; 
elle  allai  embrasser  M.  d'ÉbliSi  ^  se  retira. 

îe  coolinujJâ  de  jouer  saxifi  oser  lever  les  yeux  sur  h  g^ace,  et 
j'essayais  de  irassembleir  mes  pensées  et  de  voir  clair  dans  ce  «[ui  se 
passait.  L'atteiMhrissement  aoudaifl  de  M.  d'ÉUis  entre  ma  fille  et 
moU  après  le  départ  de  sa  femme,  ne  me  laissait  plus  douter  qu'il 
ne  fui  profondéiaem  malheureux.  Pour  le  reste,  je  ne  l'entrevoyais 
même  pas.  Mais  si  je  n«  pouvais  lijre  daas  son  caur,  je  lisais  nette- 
ment (tens  le  Btten,  et  ce  que  j'y  déeeuvris  m'épouvanta.  Je  ne  peu» 
vais  plus  me  faire  illusion  sur  le  genre  d'intérêt  qui  méd  peuasut 
à.  étudrei?  si  curieusement  les  secrets  de  F  intérieur  de  €écîle.  J'ai- 
mais son  mari,,  et  je  Faimais  assez  pour  désirer  la  désunen  de  son 
ménage  et  pour  en  être  heurwse. 

Dans  miLle  occasions  de  ma  vie,  j'ai  reccomu  qu'il  ne  dépendait 
pas  de  nous  d'éprouver  ou  de  n'éprouver  pas  des  sentimens  cou- 
pables, mais  q^'il  dépendait  toujours  de  nous  de  ne  pas  les  traduire 
en  actes^  Tai  reconnu  de  plus  que  le  meilleur  et  peut-être  l'umque 
moyen  de  comJi»attre  et  de  vaincre  les  passionâ  mauvaises  n'est  pas 
de  leur  opposer  les  argumens  al)straits  de  la  raÎBOu,  !  de  la  cons- 
cience ou  de  l'honneur,  mais  d'agir  contre  elles  effectivement,,  et 
de  forcer  en  quelque  sorte  la  maim  à  faire  le  Uen  qiuAd  le  cœur 
veut  le  maL 
Ma  résolution  prûse,.  je  voulus  commeDcer  de  l'exécuter  sans  délai. 
Elle  exigeait  préalablement  une  explication  fraache  et  complète 
avec  M.  dl'Éblis.  C'était  wae  épreuve  dout  je  ne  nae  dêsûuulais 
pas  les  dangers,  quoique  je  fusse  loin»  d'en  prévoir  toute  la  gra- 
vité. Mais  il  me  parut  nécessaire  de  les  braver,  et  dans  l'élan  de 
num  enthousiasme  je  me  crus  certaine  de  les  vaincre. 

Je  quittai  tout  à  coup  le  piano  et  je  m'avançai  vers  M.  d'Éblis, 
qui  feignait  de  lire  attentivement  :  —  J'ai  à  vous  parler,  lui  dis-je; 
venons  dans  le  jardinj,  je  vous  prie. 

Il  me  regarda  d'un  air*  d'extrême:  étonneoient,  se  leva  sans  ré- 
pondre et  me  suivit., 

Notre  hôtel  de  la  rue  Saint-Dominique  a  conservé  par  une  rare 
bonne  fortune  son  jardin  séculaire  auquel  un  encadrement  de 
hautes  murailles',  des  groupes  de  platanes  gigantesques,  une  fon- 
taine jaillissante  et  une  serre  en  arcades,  prêtent]  l'aspect  doux  et 
solennel  d'un  préau  de  cloître  espagnol*  Le  salon^du  ^rez-de-chaus^ 
sée  y  accède  par  deux  ou  trois  marches.  Quoiqu'on  fût  alors 
au  milieu  de  novembre,  la  soirée  était  exceptionnellement  belle  et 
tiède.  — Nous  fîmes  quelques  pas  en  silence,. •  j'entends  encore, 
et  j'entendrai  toute  ma  vie,  ce  silence  uniquement  troublé  par  le 
bruit  des  feuilles  sèches  sous  nos  pieds,  et  le  murmure  du  petit 
jet  d'eau.     ' 

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Eûim  rassemblaast  tout  mon  courage  :  —  Mcmaear,  M  ^s-je, 
vous  sarez  àqud  point  je  pousse  Y^smow  de  i'onire  -et  Tborreur 
du  désordre...  c'est  une  passioB,  «zie  cBame  sur  laqneUe  tous  me 
plaisantez  souvem,  mais  que  vous  me  pardonnee,  n'est-ce  pas?.. 
Eh  bien,  voulez-vous  me  permettre  d'essayer  de  rétablir  l'ordre 
dans  un  ménage...  auquel  je  m'iiHéreBse  beûcoupl 

—  Dans  quel  n^nage,  madame?  me  dit-il  hissez  sévèrement,  €» 
prenant  place  près  ée  moi  sur  le  banc  où  je  m'étais  assise. 

—  Mais  dans  le  v6tre,  naturdlement..*  Je  sens,  n'«n  doutez  pas, 
toute  la  portée  4e  mon  indiscrétion...  mais,  si  mon  amitié  pour 
Cécile  et  pour  vous  ne  suffit  pas  pour  l'excuser  à  vos  yeux,  rappelez- 
vous  ipie  voQS^vez  bim  voulu  ne  demander  mon  avis  avaot  d'épou- 
ser Cécile,  quie  je  vous  ai  conseillé  cette  union,  et  laissez-moi  dé- 
gager ma  responsabilhë. 

—  Mais,  madame,  je  ne  vous  r^rocbe  Tien. 

—  Et  vous  avez  raidon...  cela  seras!  fort  injuste,  cm-,  si  vous  aviez 
suivi  les  conseils  que  je  m'étais  permis  >de  vous  idonner ,  —  sur  vos 
instances  d'ailleurs,  —  vous  seriez  heureux  tous  deux,.,  et  vous  ne 
l'êtes  ai  l'un  ni  l'autre. 

—  Panion,  madame.^,  maiis  il  me  aemlDle  qiae  Cécile  du  moins, 
à  qui  je  laisse  la  plus  entière  liberté,  doit  ëtne  par&iÉcment  heu» 
reuse. 

—  Cécile  ne  se  plaint  pas,  dîs-je  amscq[uelqae  vivacité;  mais 
supposer  qu'elle  puisse  être  parfaitement  heureuse  quand  vous  vivez 
de  votre  oôlé  et  elle  du  sien,  quand  voos  l'abandonnez,  quand  vous 
la  confiez  à  la  première  venue,.«  quand  vous  lui  prouvez  àe  plus 
en  plus  qne  voos  oe  vous  souciez  m  de  soc  aiOfection,  m  même  de 
sa  réputation...  ^'est  supposer  qu'elle  n'a  ni  intell^enoe,  m  cœur, 
ni  honneur,.,  et  je  sais  qu'elle  atoost  oelaJ 

—  Mon  Dieu  !  madame,  répondit-il  d'une  voix  coateaue,  mais 
émue  et  vibrante,  je  n'ai  pas  non  plus  l'habiliude  de  me  plaindre... 
mus  en  vérité  vous  m'y  fevcez.*.  Avez-vous  jamais  réfléchi,  dites- 
moi,  à  k  destinée  d'un  homme  préoccupé  de  pensées  sérieuses, 
ami  du  travail,  ambitieux  de  Thonneur  qu'il  donne,  qui  a  rêvé  les 
joies  de  l'étude  dans  le  charme  et  dans  le  rectteâUemait  du  foyer.,, 
et  que  sa  femme  «ratoe  après  elle  jour  et  nuit  dans  le  vide 
bruyant  et  dans  l'aSblenient  perpétuel  de  la  vie  mondaine  ?«•  O  a 
beau  sCTtir  que  le  devoir  et  la  prudence  mémie  lui  commandent 
de  la  suivre,.,  quand  il  oomprend  emftn  que  son  existence  y  passe 
tovt  entière.*,  que  «cette  enfant,  cette  folle  à  laquelle  il  est  lié^ 
lui  prend,  lui  dégra^,  lai  détruit  son  intelligence,  son  avenir,  sa 
dignité,  sa  vie,.,  alors  que  voûtez-vous?  h  coeur  ^}m  manque...  il 
s'arrête...  tiéoouragé  de  tout  et  résigné  à  tout  I 

Surprise  et  presque  épouvantée  de  cette  expansion  violente  d'une 

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A96  B£TUE  DES   DEUX  MONDES. 

âme  habituellement  si  maîtresse  d'elle-même,  je  lui  dis  plus  dou- 
cement :  —  Mais,  voyons,  monsieur,  de  bonne  foi,  avez-vous  fait 
sincèrement  tous  vos  efforts  pour  réformer  les  goûts^de  Cécile? 

Après  une  pause  assez  longue  :  —  Je  n'en  ai  fait  aucun,  me 
dit-il  froidement. 

—  Mais  alors  vous  êtes  très  coupable...  Je  vous  l'ai  dit  autrefois 
et  je  vous  le  répète  aujourd'hui  avec  la  même  conviction,  avec  la 
même  certitude  :  Cécile  était  un  enfant  gâté,  mais  elle  n'avait  que 
des  défauts  de  surface  :  elle  vous  aimait  et  vous  respectait;  vous 
aviez  tout  empire  sur  elle,  et  il  n'y  a  pas  de  sacrifices  que  vous  n'en 
eussiez  obtenu  I 

—  Et  de  quel  droit  lui  en  aurais-je  demandé?  reprit  M.  d'Éblis. 
Ma  conscience  me  le  défendait...  Qu'avais-je  à  lui  donner  en  échange 
des  plaisirs  qu'elle  m'eût  sacrifiés?..  On  ne  demande  de  tels  sacri- 
fices qu'à  une  femme  qu'on  aime  ! 

—  A  une  femme  qu'on  aime,  grand  Dieu  !..  Parlez-vous  de  Cé- 
cile?.. Conmaentl  quand  vous  avez  épousé  Cécile,.,  vous  ne  l'ai- 
miez pasi 

—  Jamais  !  dit-il  avec  force.  —  Puis  il  ajouta  plus  bas,  très  ra- 
pidement :  —  Ah!  je  ne  l'ai  pas  trompée...  Dieu  m'en  est  témoin  !.. 
Je  n'ai  trompé  que  moi...  et  vous  I 

A  ce  mot,  la  vérité  m'apparut  tout  entière;  je  me  soulevai  tout 
éperdue,.,  un  cri  m'échappa:  —  Ah!  malheureux,  qu'avez-vous 
fait! 

—  J'ai  fait,  me  dit-il,  ce  que  vous  comprendrez,  vous,  mieux  que 
personne,.,  je  me  suis  dévoué  !  —  Ah  !  madame,  je  n'ai  pas  cherché 
cet  entretien  ;  je  l'aurais  fui  plutôt,  car  il  va  sans  doute  nous  sépa- 
rer à  jamais...  soit!  Mais,  puisque  nous  en  sommes  venus  là,.,  il 
faut  que  mon  cœur  s'ouvre  enfin!.,  il  faut  que  vous  sachiez  tout... 
Ah!  laissez-moi  achever...  Je  vous  parle,  vous  le  voyez,  avec  un 
profond  respect...  Eh  bien  !  veuillez  rappeler  vos  souvenirs...  Quand 
Roger  me  révéla  sa  fatale  passion  pour  vous,  quand  je  compris  qu'il 
fallait  choisir  entre  vous  et  lui,  que  je  ne  pouvais  plus  vous  aimer 
sans  le  condamner  au  désespoir,.,  au  suicide  peut-être,.,  je  me 
sacrifiai...  Et  alors,  par  un  effort  de  courage...  que  je  crus  possible, 
que  je  crus  sincère,.,  j'essayai  de  reporter  mon  amour  sur  cette 
enfant,  que  vous  aimiez,  qui  était  tout  enveloppée  de  votre  reflet, 
de  votre  charme,  de  votre  tendresse...  Oui,  je  crus  l'aimer;  mais 
c'était  encore  vous  que  j'aimais  en  elle...  Et  quand  cette  parole  de- 
vrait être  la  dernière  que  je  prononcerai  devant  vous,.,  aujourd'hui 
comme  alors,  c'est  vous  seule,  vous  seule  que  j'aime  au  monde!.. 

J'écoutais  tout  cela  avec  stupeur,  les  yeux  fixes  dans  la  nuit; 
tout  à  coup,  à  la  pensée  poignante  de  ce  bonheur  perdu,  mes 
larmes  coulèrent  malgré  moi.  —  Il  se  pencha  un  peu  et  vit  mon 

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LE  JOURNAL  d'UNE  FEMME.  Â97 

émotion  :  —  Vous  pleurez!  reprit-il;  est-ce  doncwaî,.,  est-ce  pos- 
sible?.. Vous  aussi,.,  vous  m'aimiez!..  Vous  avez  souffert  comme 
moi  !..  Ah  !  Dieu,.,  ne  me  le  dites  pas,  ne  me  le  laissez  pas  penser, 
si  vous  ne  voulez  pas  me  faire  perdre  tout  ce  qui  me  reste  de  rai- 
son et  d'honneur! 

Ma  main  se  posa  doucement  sur  son  bras,  et  je  lui  dis  :  —  Ce 
n'est  pas  moi,  monsieur,  j'espère,  qui  vous  ferai  perdre  jamais  la 
raison  ni  l'honneur;  mais  je  vous  ai  beaucoup  aimé,.,  je  vous  aime 
encore.  —  Si  vous  êtes  ^gne  d'entendre  un  tel  aveu  des  lèvres 
d'une  honnête  femme,  — je  vais  le  savoir  :  — Je  ne  puis  étouffer 
les  sentimens  de  mon  cœur  ;  mais  je  puis  du  moins,  —  et  je  compte 
que  vous  le  pourrez  aussi,  —  les  élever  assez  haut  pour  les  puri- 
fier... Ne  nous  séparons  pas,  comme  deux  êtres  faibles  qui  crai- 
gnent d'être  le  misérable  jouet  de  leurs  passions  :  gardons  bra- 
vement notre  affection  mutuelle,  et  donnons -lui  un  caractère 
nouveau,  un  lien  presque  sacré  en  nous  unissant  tous  deux  pour  le 
bien  dans  une  complicité  généreuse...  Vous  savez  déjà  quelle  tâche 
je  m'étais  proposée  avant  de  connaître  toute  la  vérité...  Je  me  la 
propose  maintenant  plus  que  jamais...  Aidez-moi  loyalement  à  l'ac- 
complir, aidez-moi  à  vous  reconquérir  le  cœur  de  votre  femme  ;  je 
vous  promets  de  l'aider,  elle,  à  conquérh*  le  vôtre...  Voulez-vous?.. 
Si  vous  me  dites  oui,  je  vous  estime  tant  que  je  mettrai  ma  main 
dans  la  vôtre  avec  une  absolue  confiance...  Autrement,  —  adieu  ! 

Il  réfléchit  quelques  secondes,  puis  sans  parler  il  me  tendit  la 
main.  Je  me  levai  aussitôt ,  et  nous  rentrâmes  dans  le  salon  : 
—  Vous  m'enverrez  Cécile  demain,  lui  dis-je;  je  veux  commencer 
à  la  prêcher  tout  doucement...  Pour  vous,  je  ne  vous  dirai  pas 
d'être  bon  pour  elle,  vous  l'êtes  trop...  Grondez-la  au  contraire; 
elle  sera  charmée,  j'en  suis  sûre,  d'être  grondée  par  vous  :  c'est 
l'indifférence  qui  nous  affole  !.. 

Il  me  salua,  fit  quelques  pas  et,  se  retournant  :  —  Mon  Dieu  ! 
j'oubliais,  dit-il  :  vous  savez  que  je  pars  demain  avec  mon  général 
pour  un  mois  ou  six  semaines...  une  inspection  en  province.  Gela 
est  ennuyeux. 

—  Peut-être  non,  dis-je;  car  pendant  son  veuvage  Gécile'sera 
nécessairement  plus  sédentaire  :  ce  sera  un  acheminement...  De 
votre  côté,  vous  aurez  le  temps  de  la  réflexion,  et  à  votre  retour 
vous  saurez  mieux  si  vous  êtes  vraiment  capable  de  tenir  l'engage- 
ment que  vous  venez  de  prendre  un  peu  vite,  il  me  semble,  un  peu 
légèrement... 

—  Non,  me  dit-il  de  sa  voix  douce  et  ferme,  pas  légèrement.  Je 

TOXB  ixvm.  —  1878.  32 


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&d8  REVUE  DCe  DEOX  MONDES. 

vaus  ai  comprise  tout  de  suite...  Ha  vie  était  perdue,  votre  amhié 
la  relève  et  la  sauve.  ••  Ce  que  vous  me  proposez  est  bien  haut,  bien 
héroïque,. •  mais  vous  m'emporterez  juaque4à  ^ur  vos  ailes...  À 
revoir,  madame.  Comptez  sur  moi.  —  Et  il  sie  laissa. 

Je  passai  une  nuit  sans  sommeil,  mais  heureuse.  J'étais  contente 
de  moi«  J'avais  sunnoaté  une  grande  épreuve...  Si  jamais  une 
fenune  lit  ceci  et  si  jamais  elle  a  rencontré  dans  sa  vie  un  homme 
qu'elle  eût  vouhi  presser  une,  fiHs  sur  son  cœur,  dèt-elle  «d  mou- 
rir, —  elle  me  comprendra. 

Cécile  m'arriva  le  lendemain  dans  l'après-midi  et  n'appritqueson 
mari  était  parti  le  madn'poiir  la  Breti^ne.  —  Ma  d^e,  me  diifr-elle, 
cet  homme  froid  m'a  étonnée...  Il  m'a'priée  de  lui  éaire  uwts  les 
jours....  Cooçois-Ui  une  idée  pareille?..  Je  pense  au  veste  que  c'é- 
tait par  distractiofi  et  qu'il  c'y  tient  pas  aati^meat,..  et  il  fait 
biea,  —  car  certaineiBent  je  ne  lui  écrirai  pas  tois  les  Jours... 

—  Pourquoi  donc? 

—  Efitt-oe  que  j'ai  le  temps?..  Mais  t^'est  ioseiBsé!..  Je  lui  enver- 
rai des  dépêches  :  k  Ça  va  Men?  Moi  aussi  1  Ifiile  Isaisers...  Cé- 
cile I  »  C'est  très  suffisant. 

—  Mais  dis-moi,  Cécile,  est-œ  que  Cu  ue  vas  pas  rester  un  peu 
chez  toi  pendant  l'absence  de  ton  mari? 

—  Rester  chez  moi  ?.^.  «Qu'estHce  que  tu  veux  que  Je  £itsse  chez 
moi?..  Et  puis  qu'est-ce  que  cela  si^iifie?..  Que  mon  mari  soit  pré- 
sent ou  absent,  ça  se  ressemble  beaucoup...  pour  ce  que  j'en  fais! 

—  Je  t'en  prie,  Cécile,  âois  sérieuse  une  miouce,  ec  causons  toutes 
deux. 

—  Oui,  mon  ange  I 

—  Est-œ  que  tu  ne  te  fatigues  pas  vn  peu  de  cette  vie-là! 

—  Non ,  mon  trésor  l 

—  Eh  bien  I  moi,  je  commence  à  moins  t'aimerî 
Elle  me  sauta  au  cou  :  —  Ce  n'est  pas  vrai! 

J'essayai  quelque  temps  encore  de  l'amener  sur  le  teirain  d'une 
conversation  intime  et  confidentielle;  elle  ne  résistait  pas  directe- 
nE>ent,  mats  elle  fuyait  sans  cesse  et  se  dérobait  par  quelque  fohe. 
Je  reconnus  que  ma  tâche  serait  plus  difficile  que  je  ne  l'avais  sup- 
posé, et  que  la  chère  enfant  avait  pris  terriMement  goAt  à  son  exis- 
tence déracinée.  Mais  je  restai  persuadée  que  je  saurais,  avec  un 
peu  de  persévérance,  ressaisir  ce  brave  cœur,  dont  je  connaissais 
les  vertus  essentielles. 

Elle  commençait  déjà  à  se  défendre  avec  plus  d'embarras  quand 
on  nous  annonça  le  prince  de  Viviane.  Elle  fut  évidemment  bien 
aise  d'avoir  ce  prétexte  pour  m'échapper  ce  jour-là.  Elle  se  leva, 
lança  quelques  sarcasmes  au  prince,  —  car  elle  lui  gardait  tou- 


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us  JfHTlNAL  l/UNB  FEIQCE.  699 

jours  rancune  de  ce  (jumelle  appelait  son  hébétement,  c'est-à-dire 
de  son  indifférence  envers  die,  —  puis  elle  sortît.  GQ^pame  je  l'ac- 
compagnais dans  Tanticbambre  r 

—  Ma  bdîe  prêcheuse,  me  dit-elle  en  riant,  je  yaîs  prendre  ma 
reranche...  Tu  me  reproches  ou  tu  voudrais  me  reprocher  ma  vie, 
— qui  est  un  peu  en  l'air,  j'en  conviens  ;  — mais,si  tu  eonsulitaismon 
mari,  je  me  figure  qu'il  {nréférerait  me  laisser  dans  mon  tourbillon 
que  de  me  voir  assise  au  coin  de  mon  feu  quatre  ou  cinq  fois  par  se- 
maine avec  un  monsieur  comme  celui  qui  est  là...  Qu^en  penses-tu? 

—  Comanentit  Est-ce  que  M.  d'Éblia  me  Mâme  de  recevoir  le 
prince? 

—  Pas  précisément...  mais  je  crois  vraiment  qti*il  est  encore  ja- 
loux, même  maîntenani,  pour  le  compte  de  son  pauvre  ami  Roger, 
car  il  ne  peut  pas  le  souffrir,  ton  prince...  et  le  fait  est,  ma  chère, 
qu'il  vient  bien  souvent.,  r  je  t'asswe  qu'on  en  parle. 

—  £b  bien  1  ma  chère,  hii  dis-je,  je  te  prouverai  que  je  sais 
profiter  d'un  bon  conseil,  et  j'espère  que  tu  imiteras  mon  exempte. 

—  Oui,  mon  amour;  je  fadorel  — Et  elle  se  saura. 

Je  rejoignis  le  priace  en  méditant  sur  cette  malicieuse  insinua- 
tion de  Cécile.  Elle  ne  fit  d'ailleurs  que  hâter  une  résolution  déjà 
arrêtée  dans  mon  esprit.  Les  assiduités  du  prince  étaient  devenues 
effectivement  très  fréquentes  depuis  quelque  teinps,  et  elles  com- 
mençaient ài  me  gêner»  Toutefois  son  esprit  m'amusait,  son  langage 
avec  nsoî  ne  s'écartaifl  jamais  du  respect;  ei^n  l'amendement  de 
sa  vie  ne  s'étaât  pas  démcoti  depuis  son  retour  à  Paris,  et  comme 
cet  amendement  était  un  peu  mon  ouvrage,  j'y  tenais^  11  ne  pou- 
vait donc  mf  entrer  dans  ki  pensée  de  lui  sigirifier  un  congé  bles^ 
sant;  je  désirais  simplement  ôter  à  nos  relations  le  caractère  trop 
intime  qu'il  affectait  de  leur  donner  de  plus  en  phis. 

Dans  le  cours  de  notre  entretien,^  il  me  fournît  lui-mêm^  l'occ»- 
aîon  que  je  cherchais  en  me  demandant  si  je  s^ais  chez  m>oi  dans 
la  soirée-  —  Oui,  lui  dis-je  en  riant,  j'y  serai...  mais  pas  pour  vous  î 

—  Pourquoi  pa»  pour  moi  ? 

—  Parce  que  voire  temps  esst  trop  précieux,  mon  prince,  pour 
que  j'ea  abuse  k  ce  pointrlà. 

—  Vouâ  avta  assez  de  moi? 

—  Je  n'ai  pa&  assez  de  vous...  mais  je  n'eas  veux  pas  trop,  re- 
pris-je  du  même  ton...  YoywaSy  vous  ne  tener  pas  à  me  coropro- 
mettre,  a'esH:e  pas? 

—  Je  vous  demaode  pardon  I  dit41  gaihnent* 

—  Âh!  raison  de  plus,  alors  !..  J'ai  de  l'amitié  pour  vous,'inais 
enfin  je  vous  serai  obligée  de  vous  faii*e  plus  rare# 

Je  fus  surprise  de  l'impressioni  sérieuse  que  ses  traits  revêtirent 
subitemrat, 

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500  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Il  faut  donc  s'expliquer,  dît-il.  Je  voulais  attendre  encore  un 
peu  de  temps;  mais  je  vois  que  le  moment  en  est  venu.  Il  est  vrai 
que  je  multipliais  mes  visites  sans  scrupule  parce  que  mes  senti- 
mens  pour  vous  en  justifiaient  âmes  yeux  l'indiscrétion. ••  Je  vous 
aime,  madame,  et  ce  n'est  pas  d'aujourd'hui.  ••  Pardon  I  je  sais  par- 
faitement à  qui  je  parle...  je  sais  qu'un  pareil  aveu  adressé  à  une 
femme  comme  vous  n'a  pas  deux  interprétations  possibles.,  .vous 
offrir  son  cœur,  c'est  vous  offrir  son  nom...  Vous  vous  êtes  rendue 
maîtresse  de  ma  vie..^  vous  avez  fait  de  moi  par  votre  grâce  un 
homme  nouveau...  un  homme  meilleur...  Serez-vous  assez  bonne, 
assez  charitable  pour  achever  votre  œuvre?..  Puis-je  espérer  qu'un 
jour  vous  daignerez  être  ma  femme? 

Cette  proposition  inattendue  me  causa  plus  de  surprise  et  d'ennui 
que  de  trouble.  —  Voulant  épargner  au  prince  la  mortification  d'un 
refus  trop  brusque  et  trop  absolu,  je  lui  dis  en  hésitant  un  peu  que 
j'étais  sincèrement  reconnaissante  d'un  témoignage  d'estime  si 
marqué,  mais  qu'il  me  prenait  bien  au  dépourvu,  que  je  ne  pou- 
vais me  plaindre  d'une  proposition  si  imprévue  puisque  je  l'avais 
en  quelque  sorte  provoquée  malgré  moi,  mais  que  mon  deuil  était 
encore  trop  récent  pour  qu'il  me  fût  permis  même  de  la  discuter. 
Je  le  priai  donc  de  ne  m'en  plus  parler. 

Tout  en  acceptant  les  délais  les  plus  étendus  que  je  voudrais  lui 
imposer,  il  insista  vivement  pour  obtenir  une  réponse  moins  vague, 
une  parole  d'espérance.  L'honnêteté  me  défendant  de  lui  donner  cette 
satisfaction,  je  me  trouvai  dans  la  nécessité  d'accentuer  mon  refus. 
Je  lui  dis  nettement,  quoique  avec  des  ménagemens  polis,  que  j'avais 
pris  la  ferme  résolution  de  me  consacrer  à  ma  fiUe,  et  de  ne  pas 
me  remarier. 

Il  y  eut  sans  doute  du  chagrin,  mais  il  y  eut  surtout,  à  ce  qu'il 
me  sembla,  du  dépit,  de  l'irritation  et  de  l'orgueil  blessé  dans  la 
contenance  et  dans  l'accent  du  prince,  après  que  je  lui  eus  fait  cette 
formelle  déclaration.  Je  retrouvai  là,  sous  les  formes  raffinées  de 
l'homme  du  monde,  l'enfant  gâté  dont  les  caprices  avaient  toujours 
été  des  lois  et  qui  avait  dû  briser  autrefois  les  jouets  qu'on  lui  refu- 
sait. —  Son  visage  pâle  et  presque  blême  s'était  péniblement  con- 
tracté :  ses  paupières  se  levaient  et  s'abaissaient  par  de  rapides  con- 
vulsions, et  son  œil  me  lançait  de  méchans  éclairs.  —  «  J'allais  faire 
de  lui, —  me  disait-il  en  paroles  entrecoupées,  —  un  désespéré...  un 
garnement...  j'allais  le  replonger  dans  le  bourbier  d'où  il  était  sorti 
pour  me  plaire. . .  je  ne  pouvais  avoir  sérieusement  la  pensée  de  rester 
veuve  à  mon  âge...  j'attendais  sans  doute  un  parti  meilleur...  je  le  re- 
gretterais peut-être  un  jour...  je  me  repentirais  de  lui  avoir  retiré 
ma  main...  On  devenait  mauvais  quand  on  était  malheureux...  »  et 
beaucoup  de  choses  de  ce  genre  qui  me  semblèrent  d'un  goût  déplo- 

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lE  JOURNAL  d'une  FE3IME.  501 

rable.  —  Je  reconnus  avec  tristesse  qu'où  le  vice  a  passé  il  reste 
toujours  un  fond  de  fange.  Je  devais  le  reconnaître  bientôt  plus 
amplement. 

Il  finit  par  sentir  qu'il  me  manquait,  ou  plutôt  qu'il  se  manquait 
à  lui-même.  11  se  remit,  s'excusa,  essaya  de  tourner  ses  fureurs  en 
plaisanterie,  et  me  quitta  dans  d'assez  bons  termes  en  me  priant  de 
lui  réserver  malgré  tout  mon  amitié.  Je  le  lui  promis,  mais  en  me 
promettant  à  moi-même  le  contraire.  Car  je  n'avais  jamais  eu  beau- 
coup de  confiance  en  lui,  et  je  n'en  avais  plus  du  tout. 

Cinq  ou  six  jours  se  passèrent.  Étonnée  de  ne  pas  revoir  Cécile 
qui  n'avait  pas  coutume  de  mettre  tant  d'intervalle  entre  ses  vi- 
sites, je  me  décidai  à  aller  chez  elle,  sans  grand  espoir  de  l'y  ren- 
contrer, car  elle  lunchait  tout  le  jour  chez  l'une  ou  chez  l'autre. 
Je  la  trouvai  pourtant,  mais  en  compagnie  du  prince  de  Viviane, 
qui  était  installé  en  face  d'elle  au  coin  du  feu.  En  le  voyant  là, 
je  ne  pus  me  défendre  d'une  impression  pénible,  d'un  serrement 
de  cœur;  je  savais  que  jusqu'à  cette  époque  le  prince  n'avait 
jamais  mis  les  pieds  chez  Cécile,  et  qu'elle  s'en  plaignait  même 
amèrement.  Ce  changement  d'habitudes  m'ennuya,  et  mon  ennui 
ne  diminua  pas  quand  je  compris  à  quelques  allusions  qui  leur 
échappèrent  que  cette  visite  avait  été  précédée  d'une  autre  peu  de 
jours  auparavant,  et  que  de  plus  ils  devaient  se  rencontrer  le  soir 
même  chez  M°*  Godfrey  où  ils  dînaient  tous  les  deux.  —  Il  me  fut 
impossible  de  ne  pas  établir  un  rapport  dans  ma  pensée  entre  ces 
étranges  circonstances  et  les  paroles  équivoques,  presque  mena- 
çantes que  le  prince  m'avait  laissées  pour  adieux.  Il  connaissait 
ma  tendresse  de  sœur  pour  Cécile;  avait-il  formé  le  projet  de  m'in- 
quiéter,  tout  au  moins,  en  reportant  sur  ma  meilleure  amie  les 
attentions  dont  je  ne  voulais  plus,  d'atteindre  mon  cœur  dans  le 
sien,  et  de  se  venger  enfin  de  moi  sur  elle?  Si  indigne  et  si  détes- 
table que  fût  un  tel  dessein,  je  n'étais  plus  assez  neuve  dans  la  vie 
pour  ignorer  que  l'âme  aigrie  d'un  libertin  était  capable  de  le  con- 
cevoir... Cet  homme,  il  est  vrai,  en  m'offrant  de  m'épouser  avait 
paru  faire  preuve  de  quelques  sentimens  honnêtes  et  sérieux  :  mais 
c'est  qu'il  m'avait  trouvée  belle  et  qu'il  n'avait  pas  vu  d'autre 
moyen  de  se  rendre  maître  de  ma  personne. 

J'attendis  impatiemment  qu'il  fût  parti  ;  à  peine  seule  avec  Cé- 
cile, je  m'agenouillai  devant  elle,  et  lui  baisant  les  mains  :  —  Laisse- 
moi  te  parler...  veux-tu? 

—  Parle,  bouche  d'or  !..  mais  parle  vite...  car  il  faut  que  je 
m'habille...  tu  sais  que  je  ne  dîne  pas  chez  moi. 

—  Veux-tu  me  faire  un  immense  plaisir,  ma  chère?..  Ne  t'ha- 
bille pas...  envoie  un  mot  d'excuse  à  cette  M™*  Godfrey,  dont  on 
ne  dit  pas  grand  bien...  et  viens  dîner  avec  ta  vieille,  vieille  amie  1 

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502  BFfUB  Dfi»  DEUX  vomms. 

—  Ah  F  nous  y  voilà  encore!  dît  Céc3e  en  riant,  mais  ayec  peucte 
franchise.  Eh  bien?  épuisons  la  question; — je  veux  bien  F  Qifestrce 
que  tu  me  reproches  décidément?..  Est-ce  que  je  me  conduis  mal, 
ToyiHis,  te  crois-tu?..  Non,  tu  ne  le  crois  pas^f  tu  ssis  que  je  suis 
simplement  ce  que  j'aî  toujours  été  —  une  petite  créature  qm  a  du 
vif-argent  Ans  les  reines,  qui  aime  le  mouvement,  Tentrain,  la 
galté,  les  complimens,  la  dsfflse...  temt  le  tra  ta  ht  àe  la  vie... 
mais  une  honnête  petite  créature  tnSa  qui  ne  fait  rien  de  mal... 
qui  est  dévouée  à  sesr  amis  d  fidèle  à  aon  mari!.,  qu'est-ce  qu'il  te 
faut  de  phis? 

— Ma  chère  petite,  je  ne  te  Màme  pas  d^anner  le  plaisir,  je  te  Marne 
de  n'ahner  que  cela. . .  Tu  avais  autrefois,  permetSHmor  de  te  le  rap- 
peler, une  conception  plus  sérieuse  et  plus  vraie  de  la  vie,..  dMs 
nos  causeries  de  jeunes  filles,  nous  imagmions  quelqcre  chose  de 
mieux  que  cette  dissipation  sans^  tréye  et  cette  sorte  d'ivf esse  où 
tu  te  complais  uniquement...  nous  donnions  mie  place,  une  grande 
place  dans  notre  existence  future  à  des  bonheurs  ^ui^  imtimes,  plus 
recueillis,  plus  dignes...  Mon  Dieu  F  tu  ne  fais  rien  demA),  c^est 
vrai...  mais...  tu  ne  fais  rien  de  bien...  tu  ne  fais  rien  par  exemple 
pour  éfever  tes  goûts,  tes  sentimens,  tes  idées...  tu  ne  te  déves 
loppes  que  dans  le  sens  de  tes  défauts...  et  puis,  crois-moi:^  cette 
légèreté  continueHe  d'alhires,  de  tenue,  de  langage  n'est  pas  sans 
danger  à  la  tangue ,  car  tout  ce  cpii  est  sérieux  s'enchaîne  et  se 
tient  dans  te  monde...  rbonnêteté,  la  vertu  sont  des  choses  graves 
qui  ont  besoin  de  s'appuyer  sur  un  fond  sérteux  d'existence...  EUes 
se  dissipent  *ui8  le  vague  et  dans  la  frrvolité  cf  une  vie  tout  exté- 
rieure... Elles  y  perdent  peu  à  peu  la  consislance  et  la  soKdrIé  qui 
teur  sont  essentiefles,  et  swis  tesquelles  elles  n'ont  plus  de  force 
pour  dominer  nos  passions  ;  c'est  ainsi  qu'une  femme  se  trouve 
tout  à  coup  désarmée-  devant  la  moindre  tentati<»D,  te  moindre  en- 
traînement... Enfin,  je  te  suppBe,  mon  enfant  diérie,  de  t'*rrê«er 
sur  cette  pente...  et  laisse-moi  ajouter  que  Fabsence  de  ton  mari 
fen  fournit  l'occasion  toute  naturelle,  et  qu' elte  t'en  impose  m;éme 
te  devoir  ! 

Elte  m'êcoutait,  hélas  !  avec  une  sorte  de  distractien  impaîtiente, 
en  battant  le  tapis  de  son  petit  pied  :  —  Eh  bien,  soit!  me  répcHi- 
dit-elte,  —  c'est  possible;  il  y  a  peut-être  du  vrai  dans  ton  sermon, 
j'y  penserai...  mais  quant  à  ce  soir,  j'ai  promis  formellement  à 
M-'Godfrey  — et  j'irai! 

—  Non,  je  t'en  prie  I 

— -  Mais  enfin  pourquoi  cette  insistance?  Pourquoi  tien^tu  si 
spécialement  à  ce  que  je  n'ailte  pas  ce  soir  chez  M"»*  Godfrey  ?.. 
Allons!  sois  franche!.,  c'est  à  cause  du  prince  de  Yiviane...  (|ue  tu 
as  été  contrariée  de  trouver  chez  moi! 

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LE  JOiaUSAl  d'une  EEMlffi.  bOi 

—  MoD  Dieui  pea:(-ètre...  lui  dis-je. 

—  Ahl  c'est  plaisttot  par  exempiel..  ta  te  le  réserves  exclusive- 
ment, à  oe  qu'il  parait  :! 

—  le  me  le  réserve  si  pc»i  ffae  j'ai  refusé  son  cosur  ei  sa  main 
qu'il  voulait  bien  m'ofrir,  l'un  portant  l'anlre,  il  y  «  cinq  jours*..  Si 
je  trahis  ce  secrél;,  c'est  que  je  m'y  sens  presque  obligée  pour  te 
mettre  en  garde  contre  un  homme  que  je  crois  infiniment  dange* 
refoxs.^  Je  serai  tranquille  maintenant,  car  en  supposant  qu'il 
s'avise  de  te  Mre  la  cour,  -^  connne  il  semble  y  être  déposé,  —  ta 
seras  édifiée  sur  la  sincérité  des  sentimens  qu'il  t'exprimera. ..  Je 
txnnats  ta  délicaÉease  «et  ta  fierté,  et  je  sais  quel  accueil  peut  es- 
pérer i»rès  de  toi  un  amoureux  rebuté  qui  ose  te  dewmnder  des 
consolations. 

Elle  se  dressa  devant  omn,  l'<œil  en  feu  :  —  Je  ne  te  croîs  pas  I 
s'écriar-t-eUe,  je  ne  crois  pas  un  mot  de  ce  que  ta  nens  de  dire  !.. 
Avoue  la  vérité  :  ifn  es  jalouse...  voilà  1 

—  Cécile.  ••  est-ce  toi  qui  parles? 

—  Oui,  c'est  moi...  et  je  te  dis  que  ta  es  jalouse!..  Commeotl.. 
voilà  deux  ans  bientôt  que  tu  vois  le  prince  en  tète-à-tôte  tous  les 
jours  ou  à  peu  près...  et  cela  est  tout  simple...  et  cela  est  par- 
fait !..  et  dès  qu'il  vient  deux  fois  chez  moi  par  hasard,  tout  est  per- 
du !..  Allons!  tu  es  jalouse,  mon  Dieu  1..  eh  bien,  calme-toi...  je 
te  le  renverrai,  ton  prince  I  je  n'y  tiens  pas  autrement  I 

—  Ah  !  ma  pauvre  enfant,  où  as-tu  pris  ce  ton-là  ?..  tu  m'of- 
fenses, tu  sais  ? 

—  Mais  c'est  toi  qui  m'(^enses  d^uis  une  heure...  et  toujours, 
en  me  traitant  comme  une  enfant  sans  raison  et  comme  une  femme 
sans  honneur!..  Allons,  bonsoir!.,  laisse-moi  m'habiller! 

Mes  yeux,  à  demi  égarés  de  surprise  et  de  douleur,  cherchèrent 
les  siens,  mais  en  vain  ;  elle  fuyait  mon  regard.  Je  fis  quelques  pas 
vers  la  porte. 

—  Charlotte  !  ditrelle;  voyons...  ta  main  I 

—  Non  !  lui  dis-je;  tu  ne  la  mérites  pas.  —  Et  je  sortis. 

Je  rentrai  chez  moi  Tâme  navrée.  Dans  le  premier  trouble  qui 
suivit  cette  scène,  il  me  sembla  que  tout  m'échappait,  que  tout 
s'écroulait.  Je  perdais  la  plus  chère  amitié  de  ma  vie  :  en  même 
temps  je  perdais  l'immense  intérêt  qui  s'y  rattachait  et  sur  lequel 
j'avais  compté  pour  occuper  et  pacifier  mon  cœur.  Je  me  voyais, 
par  l'égarement  obstiné  de  Cécile,  hors  d'état  de  tenir  l'engagement 
que  j'avais  pris  avec  son  mari...  Comment  lui  demander  à  lui- 
même  désormais  sa  bonne  volonté  et  son  concours  pour  un  rappro- 
chement auquel  sa  femme  refusait  de  se  i»'éter?  Comment  lui  ap- 
prendre cette  triste  vérité?  Comment  même  le  revoir? 

A  la  réflexion  cependant  mon  agitation  se  calma  un  peu.  Je  me 

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504  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

dis  qu'il  était  impossible  que  Cécile  fût  transformée  et  endurcie  au 
point  d'être  devenue  une  personne  absolument  différente  d'elle- 
même  ;  je  me  rappelai  qu'elle  avait  eu  autrefois  avec  moi  de  ces 
accès  de  mauvaise  humeur  et  d'emportement,  qu'elle  les  avait  tou- 
jours regrettés,  et  que  son  excellent  cœur  avait  vite  repris  le  dessus. 
J'espérai  qu'il  en  serait  de  même  cette  fois  et  qu'elle  m'arriverait 
le  lendemain  confuse  et  repentante. 

Mais  je  ne  devais  pas  passer  ce  lendemain  à  Paris.  Je  reçus  de 
fort  bonne  heure  dans  la  matinée  une  lettre  de  M"*  Hémery,  la 
femme  de  charge  de  M"*"  de  Louvercy  :  elle  m'annonçait  que  ma 
belle-mère  était  gravement  malade;  elle  désirait  me  voir  et  voir 
aussi  sa  petite-fiUe.  J'oubliai  toute  autre  inquiétude,  et  je  partis  aus- 
sitôt pour  Louvercy  avec  ma  fille. 

Ma  belle-mère  était  atteinte  d'une  violente  bronchite  qui  avait 
présenté  au  début  des  symptômes  dont  son  médecin  s'était  alarmé. 
Mais  le  mal  s'apaisa  vite,  et  huit  jours  après  notre  arrivée  elle  était 
hors  de  tout  danger.  J'avais  grande  envie  de  retourner  à  Paris; 
mais  cela  me  fut  impossible,  nous  étions  déjà  en  décembre  ;  il  était 
convenu  que  je  devais  amener  chaque  année  ma  fille  chez  sa  grand'- 
mère  pour  les  fêtes  de  Noël  et  du  jour  de  l'an,  et,  comme  nous  n'en 
étions  plus  séparés  que  par  un  court  intervalle,  je  n'avais  aucun 
prétexte  pour  ne  pas  prolonger  mon  séjour  jusque-là. 

Il  m'était  venu  sur  ces  entrefaites  une  lettre  de  Cécile  qui  m'ôta 
xme  partie  de  mes  soucis,  mais  qui  m'en  laissa  beaucoup  et  de  fort 
graves.  Voici  cette  lettre,  qui  devait  jouer  plus  tard  un  grand  rôle 
dans  une  circonstance  bien  douloureuse  : 

«  Cécile  d'Éblis  à  Charlotte  de  Louyercy. 

({  Ma  bien-aimée  Charlotte,  j'ai  couru  chez  toi  dès  lundi  comme 
une  pauvre  folle...  La  nouvelle  de  ton  départ  m'a  consternée.  Il  a 
fallu  rentrer  chez  moi  avec  cette  montagne  que  j'avais  sur  le  cœur.., 
0  ma  chérie,  nous  ne  sommes  pas  brouillées,  dis?  Quand  tu  m'as 
refusé  ta  main  l'autre  soir,  il  m'a  semblé  que  mon  bon  ange  m'a- 
bandonnait et  que  je  tombais  je  ne  sais  où...  0  ma  chère  Charlotte, 
je  ne  pensais  pas  un  mot  des  choses  indignes  que  je  t'ai  dites...  je 
t'en  demande  pardon  à  deux  genoux...  Tu  as  cent  mille  fois  raison 
de  blâmer  mon  misérable  train  de  vie;.,  mais,  vois-tu,  le  fond  de 
tout,  c'est  que  je  suis  malheureuse,  affreusement  malheureuse!.. 
Mon  mari  est  excellent,  plein  de  mérite  et  d'honneur  ;  mais  il  a  un  dé- 
faut terrible,  —  il  ne  m'aime  pas  !..  Je  le  sens  depuis  longtemps,  — 
presque  depuis  le  premier  jour,  et  cela  me  tue!..  Il  ne  me  maltraite 
pas,  grand  Dieu  l  II  eût  bon  pour  moi,  mais  d'une  bonté  qui  me 
glace...  il  ne  m'aime  pas!..  Eh  bien!  que  veux-tu  que  fasse  une 
femme  qui  s'aperçoit  de  cela?  —  Il  n'y  a  qu'un  remède...  ne  pas 

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LE  JOUBNâL   d'uKE  FEMME.  505 

penser,  ne  pas  réfléchir,  se  mettre  des  grelots  aux  pieds  et  à  la  tête, 
et  s'étourdir  au  bruit!  —  Et  encore  cela  ne  suffit  pas  toujours...  Il 
y  a  des  momens  où  le  cœur  me  manque,  où  ma  tète  se  perd  tout 
à  fait,  où  je  me  sens  tout  près  d'un  coup  de  désespoir...  d'une 
dernière  et  irréparable  folie  I ..  Tu  vois  si  j'ai  besoin  que  tu  m'aimes  I 
—  Moi,  je  t'adore.  Cécile.  » 

Cette  lettre  m'effi-aya  non-seulement  par  le  désordre  d'esprit  dont 
elle  était  empreinte,  mais  surtout  par  l'insistance  étrange  avec  la- 
quelle Cécile  se  plaignait  pour  la  première  fois  des  torts  de  son 
mari  auxquels  elle  avait  paru  jusque-là  si  peu  sensible.  On  eût  dit 
qu'elle  venait  de  les  découvrir  subitement,  comme  si  elle  se  fût  in- 
géniée à  se  chercher  des  griefs  pour  se  créer  ou  se  préparer  des 
excuses. 

Je  lui  répondis  le  même  jour  très  longuement.  J'essayai  de  cahner 
son  exaltation  en  l'assurant  d'abord  que  ma  tendre  amitié  pour  elle, 
un  instant  froissée,  n'en  restait  pas  moins  entière  et  inaltérable  : 
je  m'attachai  ensuite  à  lui  prouver  que  son  mari  n'avait  péché  en- 
vers elle  que  par  excès  de  complaisance;  qu'elle  ne  pouvait  sérieu- 
sement lui  reprocher  de  ne  pas  avoir  abandonné  ses  travaux,  sa 
carrière  et  son  avenir  pour  prendre  part  à  tous  les  plaisirs  de  sa 
femme;  qu'elle  eût  été  la  première  à  l'en  blâmer  et  à  en  souffrir 
dans  sa  fierté;  qu'en  bonne  justice  il  serait  mieux  fondé  qu'elle 
à  s'affliger  d'un  manque  d'affection,  puisqu'il  lui  avait  fait  beaucoup 
de  sacrifices  et  qu'elle  ne  lui  en  faisait  aucun;  que  peut-être,  —  que 
certainement  même  dans  le  secret  de  son  cœur,  M.  d'Éblis  lui 
adressait  les  reproches  qu'elle  lui  adressait  elle-même  ;  qu'il  dépen- 
dait absolument  d'elle  de  fondre  cette  glace  qui  s'était  mise  entre 
eux,  et  que  j'avais  des  raisons  de  croire  que  le  moindre  effort  de 
sa  part  pour  se  rapprocher  de  son  mari  serait  accueilli  avec  recon- 
naissance, avec  effusion  ;  qu'au  reste,  je  m'étais  promis  de  faire 
cesser  entre  eux  ce  triste  malentendu,  et  que,  si  elle  voulait  seule- 
ment m' aider  un  peu,  l'année  nouvelle  qui  allait  commencer  verrait 
le  bonheur  s'asseoir  à  son  foyer  en  même  temps  qu'elle  s'y  assoi- 
rait elle-même.  —  Je  lui  rappelais  en  terminant  que  son  mari  l'avait 
priée  avant  son  départ  de  lui  écrire  presque  chaque  jour,  et  je  la 
suppliais  de  répondre  moins  légèrement  qu'elle  ne  l'avait  fait  d'abord 
à  cette  recommandation  qui  n'était  certes  pas  une  marque  d'indif- 
férence. 

Un  peu  rassurée  après  avoir  envoyé  cette  lettre,  je  le  fus  encore 
davantage  en  recevant  peu  de  jours  plus  tard  de  Cécile  un  billet 
assez  bref,  mais  où  elle  semblait  montrer  beaucoup  de  cabne  et  de 
sagesse.  Elle  me  remerciait  très  tendrement.  Elle  me  disait  que 
j'avais  raison,  que  c'était  elle  qui  avait  gâté  son  bonheur  :  mais  elle 

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606  BETUI   DES   DEUX  liONBES. 

était  décidée  à  réparer  ses  torts  :  elle  aUendait  le  retour  de  son  mari 
avec  impatience  pour  commencer  to«t  de  suite  ses  réformes;  mais 
elle  l'attendait  pourtant,  ajootait-eUe,  a^ec  ua  petit  treiid[>lement 
parce  que  son  attachement  profond  pour  lui  awît  toigavs  été  mêlé 
d'un  peu  de  terreur* 

Ce  langage,  qudqu'en  contradiction  singulière  a^ec  le  ion  de  sa 
lettre  précédente,  me  parut  naturel  et  vrai,  et,  sachant  que 
H.  d'Éblis  devait  rentrer  à  Paris  la  semaine  suivante,  je  me  semis 
délivrée  de  toutes  les  pâaibles  appréhensions  que  j'avais  apportées 
à  Louvercy. 

Le  \7  décembre,  dans  la  soirée,  noua  finisaimis  de  dhier,  MT  de 
Louvercy,  ma  fflle  et  moi,,  quand  nous  crûmes  «atendre  ua  son  de 
grelots  et  quelques  claquemens  de  fouet  du  côté  de  l'avenue.  Nous 
prêtâmes  toutes  trois  l'oreille  avec  surprise,  car  nous  vivions  très 
retirées;  à  l'exception  du  curé  et  du  médecin,  qui  étaient  venus 
dans  la  journée,  nous  ne  recevions  personne,  et  nous  étions  d'au- 
tant plus  éloignées  d'attendre  la  visite  d'un  étranger  que  le  temps 
était  extrêmement  rigoureux.  II  faisait  une  forte  gdée,  et  il  était 
tombé  depuis  la  veille  une  grande  quantité  de  neige  qai  nous  ense- 
velissait dans  nos  bois,  et  qui  nous  séparait  du  reste  du  monde.  — 
On  est  facilemrat  curieux  à  la  campagne.  Ma  fille  courut  à  une  fe- 
nêtre :  —  C'est  une  voiture,  dit-elle  ;  je  vois  les  lanternes  qui  vieib- 
neot...  qui  viennent  I  —  Je  m'étais  levée  aussi  ;  je  passai  mon 
moQchoir  sur  une  vitre  pour  en  efiacer  le  givre,  et  j'aperçus  en 
effet  la  forme  noire  d'une  voiture  se  détachant  sur  le  fend  de  ndge 
et  s'avançant  lentement  vers  le  château,  en  côtoymt  l'étang  glacé. 
Sauf  le  faible  tintement  des  gretots,»  on  n'entendait  aucun  bruit,  les 
roues  glissant  plut6t  qu'elles  ne  roulaient  sur  f  épais.  tafMS  bla&e 
qui  couvrait  le  sol. 

Nous  noûs  interrogioais,  ma  belle-mère  et  moi,  quand  la  porte 
s'ouvrit  toat  à  coup,  et  nous  ne  pûmes  retenir  un  en  d'étonn^aient 
en  voyant  entrer  Cécile.  Elle  vint  à  nous  de  son  aUure  brusque  et 
rapide,  embrassa  sa  tante,  puis  moi,  et  riant  d'un  rire  nerveux:  — 
JlEd  voulu  vous  faire  ime  surprise,  nous  dit-elle...  Mon  mari  m'a 
écrit  qu'il  ne  pouvait  revenir  avant  huit  jours  ;  >'ai  eu  l'idée  de 
passer  ces  huit  jours  avec  vous,  et  me  vcnlàL.  Seulement  j'ai 
failli  rester  en  cbenin  dans  c^te  neige...  nous  avons  mis  plus  de 
trods  heures  à  venir  de  la  gare..^  je  suis  transie..»  je  grdotte  !  — 
Elle  frissonnait  en  effet  de  tous  ses  membres  ;  je  fus  frappée  en. 
même  temps  de  la  pâleur  et  de  l'akérationde  ses  traits  que  j'aiCtri- 
buai  au  frcdd  qu'elle  avait  resseSiti  et  au  malaise  qui  en  était  la 
suite. 

Pendant  qiie  sa  tante  la  grondait  douicement  de  sa  folie,  tout  en 
la  remerciant  de  son  attention^  je  la  fis  aaseoû'  devant  le  £^  ;  puis 

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LE  aOUANAL  D'ONE  FClOffi.  M7 

je  donnai  des  ordres  pour  qu'on  lui  serrît  à  diner.  Mais  .«Jle  ne  vou- 
lut rien  prendre  :  —  elle  avait  dîné  à  Mantes,  nous  dit^le.  Elle  se 
mit  alors  à  nous  conter  avec  une  voluhilité  fiévreuse  les  inddens 
de  son  voyage,  la  peine -qu'elle  avait  eue  à  trouver  une  voiuure  à  la 
gare,  l'effroi  de  sa  femme  de  chambre  au  milieu  des  bois  pleins  de 
neige.  —  Elle  s'interrompait  par  instans  et  restait  les  yeux  fixes 
devamt  elle.  Puis  eiie  reprenait  comme  à  la  hâta  ses  récits  est  ses 
rires  d'en&nt,  —  Vers  neuf  heures,  M"*  de  Louvercy,  qui  était  en- 
core soufrante,  la  pria  de  l'excuser,  et  monta  chez  elle.  —  Tu  fe- 
rais bien,  dis-je  à  Cécile,  d'aller  te  reposer  aussL..  tu  as  l'air  très 
fatiguée.. •  nous  causerons  demain  tout  à  iiotreaise.  —  ^Non,  non  ! 
me  dit-elle  ;  je  suis  remise...  allons  dans  ta  chambre...  nous  serons 
mieux  que  dans  le  salon  pour  babiller. 

Ma  chambre  était  celle  que  j'avais  oocupée  six  ans  auparavant 
pendant  mon  premier  séjour  à  Louvercy»  dans  la  tour  d'angle  du 
<:liâteau.  Je  l'avais  préférée  à  tout  autre  à  cause  des  souvenirs 
qu'elle  me  rappelait;  eUe  touchait  d'ailleurs  à  celle  qu'avait  habi- 
tée ma  grand'mère,  et  o»ù  j'avais  insJallé  ma  fille.  —  Nous  nous  y 
rendîmes,  Cécile  et  moi,  précédées  par  M"*  Hémery,  la  femme  de 
charge,  qui  portait  un  flambeau.  Elle  rajusta  le  feu,  et  nous  laissa. 
—  A  peine  &it-elle  sortie  que  €écile  jeta  son  chapeau  sur  le  lit,  et 
alla  vivement  fermer  la  double  porte  restée  entr'ouverte  ;  puis,  re- 
venant à  moi  d'un  pas  automatique,  elle  attacha  ses  yeux  sur  les 
miens  avec  une  effrayante  expression  d' égarement,  me  posa  ses 
deux  mains  sur  les  épaules,  et  me  dit  avec  un  accent  bas  et  souitl 
que  je  n'oubli^ai  jamais  : 

—  «Charlotte...  je  «uis  pepdue  I    . 

Un  firmd  de  mort  me  passa  dans  les  veines. 

—  Mon  Dieu!  m'ôcriw-je  à  dani-^^oix,  que  me  dis^tu  là? 

—  La  vérité,  —  reprit-elle  du  même  ton  :  —  je  suis  perdue  ! 
Je  restai  quelques  secoodes  atterrée,  sans  un  naouvement,  sans 

une  parde;  puis  l'interrogeant  du  regard  : 

—  Le  prince?.,  lui  dis-je. 

Elle  fit  de  la  tête  un  triste  signe  d'affirmation. 

—  Tu  es  sa  maltresse  ?  repris-je  plus  bas  encore* 

—  J'ai  été  sa  maltressa...  oui...  hier...  en  sortant  du  bal...  Com- 
ment? pourqu(H?..  Je  ne  sais  pasi..  Je  me  suis  donnée...  ssms 
raison.»,  sans  passion...  sans  goftt...  sans  excuse...  comme  une 
misérable  fille  I 

Je  vis  qu'elle  chancelait;  je  la  soatms,  et  je  l'aidai  à  gagner  un 
canapé  sur  lequd  elle  s'affaissa.  —  Je  tombai  sur  mes  deux  genoux 
devant  elle,  et,  la  tête  dans  mes  mains,  je  pleurai. 

Au  bout  d'un  instant,  je  sentis  ses  doigts  effleurer  mes  cheveux  : 
^-^ £onne  Charlotte!  murmun-t^lle,  tu  me  pleures !.•  Ah I  j'avais 

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508  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

été  honnête  femme  jusque-là,  je  t'assure!.,  et  penser  que  je  ne  puis 
plus  Tétre  jamais...  jamais...  que  j'ai  cette  tache  au  front,  cette 
honte  au  cœur  pour  le  reste  de  ma  vie  !..  Est-ce  donc  vrai  ?  est-ce 
possible!.,  quel  réveil,  grand  Dieu!..  Ah  !  si  on  savait...  si  on 
savait  !.. 

—  Oh  !  ma  pauvre  enfant  !  lui  dis-je  en  lui  baisant  les  mains. 
Elle  me  les  retira  :  —  Non!  non  !  me  dit-elle,  je  t'en  prie  !..  Je 

ne  suis  plus  digne...  je  me  fais  horreur!..  Ah!  mon  Dieu!  ayez 
pitié  !  Faites  que  je  devienne  folle,  je  vous  en  prie!..  Et  elle  joignait 
convulsivement  ses  mains  suppliantes. 

—  Et  puis,  s*écria-t-elle  en  se  dressant  tout  à  coup,  qu'est-ce  que 
je  vais  faire?  Car  j'ai  menti  tout  à  l'heure  en  vous  disant  que  mon 
mari  revenait  seulement  dans  huit  jours...  il  revient  demain l  — 
demain,  tu  entends?  Voilà  pourquoi  je  me  suis  sauvée...  voilà  pour- 
quoi je  suis  venue  me  jeter  à  toi...  pour  te  demander  ce  qu'il  faut 
faire...  Je  ne  peux  pas  le  revoir,  je  ne  le  peux  pas!..  Il  était  si  bon 
pour  moi...  si  bon  !..  et  il  est  si  honnête,  lui! 

—  Ma  chérie,  il  faut  bien  le  revoir,  lui  dis-je  à  travers  mes 
larmes. 

—  Gomment  veux-tu?.,  c'est  impossible...  à  moins  que  je  ne  lui 
avoue  tout!.,  oui,  j'ai  envie  de  tout  lui  avouer;  quoi  qu'il  arrive 
ensuite...  qu'il  me  tue  ou  qu'il  me  pardonne...  je  serai  délivrée... 
N'est-ce  pas?  Il  faut  avouer...  tu  me  le  conseilles? 

Je  ne  répondais  rien  :  —  Alors,  dit-elle  en  se  levant  tout  debout, 
il  ne  me  reste  qu'à  me  tuer! 

Je  la  forçai  doucement  à  se  rasseoir,  et  je  m'assis  près  d'elle  : 
—  Calme- toi,  calmons-nous,  ma  Cécile,  je  t'en  supplie...  laisse- 
moi  penser,  réfléchir...  Tout  cela  est  si  soudain,  si  troublant... 
Voyons,  tu  me  demandes  si  tu  dois  avouer  ta  faute  à  ton  mari... 
Mon  Dieu!  j'ose  à  peine  t'en  détourner,.,  car  après  tout  c'est  im 
bon  mouvement...  et  pourtant  je  ne  crois  vraiment  pas  que  cela  soit 
sage...  D'abord  ce  sont  là  des  offenses  que  les  hommes  ne  par- 
donnent guère...  et  puis  il  voudra  se  venger,  ton  mari...  tu  ne 
nommeras  personne,  je  le  sais  bien  ;  mais  il  s'informera...  il  est  bien 
difficile  qu'il  n'arrive  pas  à  la  vérité...  et  tu  prévois  ce  qui  se  pas- 
sera alors...  Enfin,  ma  chérie,  même  en  écartant  ce  danger,  même 
en  supposant  le  pardon,  je  crois  qu'avouer  ta  faute  ce  serait  hasar- 
der et  même  perdre  sûrement  le  peu  de  bonheur  que  vous  pou- 
vez espérer  encore  tous  les  deux. 

—  Et  quel  bonheur,  grand  Dieu  !  veux-tu  que  j'espère  ou  que  je 
lui  donne...  avec  le  secret  de  cette  faute  entre  nous? 

—  Cette  faute  du  moins,  repris-je,  tu  la  connaîtras  seule  et  tu 
en  souffriras  seule...  Il  me  semble  que  c'est  presque  l'aggraver  que 
d'en  faire  partager  les  douleurs  et  les  hontes  à  ton  mari...  et  que 

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LE   JOURNAL  d'une  FEMME.  509 

c'est  déjà  l'expier  un  peu  que  d'en  garder  pour  toi  seule  toute  Ta- 
mertume. 

—  Je  ne  pourrai  pasl  dit-elle  à  demi-voix  en  secouant  la  tête 
avec  accablement. 

Ses  beaux  cheveux  tout  défaits  inondaient  ses  épaules,  et  cou- 
vraient à  demi  son  front  et  son  visage  ;  ses  bras  inertes  pendaient 
à  ses  côtés  ;  ses  yeux  secs  regardaient  le  vide  avec  une  affreuse 
fixité.  C'était  une  image  si  navrante  de  l'absolu  désespoir  que  tout 
me  parut  bon  pour  relever  un  peu  son  courage  :  —  Ma  chérie,  lui 
dis-je  en  la  serrant  contre  mon  cœur,  tu  as  cru  que  tu  n'étais  pas 
aimée...  c'est  ce  qui  t'a  perdue....  Je  ne  voudrais  pas  trop  atténuer 
ta  faute  qui  est  bien  grande...  mais  tu  n'es  pas  pourtant  sans 
excuses...  tu  as  cru  du  moins  en  avoir. 

—  Des  excuses  1  dit-elle  amèrement.  Je  n'en  ai  pas  l'ombre  I 

—  Rappelle-toi...  Tu  m'écrivais,  il  n'y  a  pas  longtemps,  que  c'était 
l'indifférence,  l'abandon  de  ton  mari  qui  te  poussait  à  cette  vie  d'é- 
tourdissement  et  de  désordre...  Rappelle-toi! 

—  Je  mentais  !  dit-elle  d'une  voix  sombre.  —  Tu  le  sais  bien  I  — 
C'est  moi  qui  ai  découragé  mon  mari,.,  c'est  moi  qui  l'ai  aban- 
donné,., qui  ai  préféré  mes  stupides  plaisirs  à  son  affection  et  au 
bonheur,  et  à  l'honneur!  Voilà  la  vérité!..  Tu  m'avais  prédit  toi- 
même  où  cela  me  menait...  Non  !  je  n'ai  pas  une  excuse,.,  pas  une  ! 

—  Eh  bien!  malgré  tout,.,  rien  n'est  désespéré,  va...  Voyons, 
veux-tu  que  je  te  dise  ce  que  je  ferais,  moi,  si  j'étais  à  la  fois  cou- 
pable et  repentante  comme  tu  l'es;.,  veux-tu  que  je  te  dise  à  quoi 
je  me  rattacherais,  à  quel  sentiment,  à  quelle  espérance? 

—  Dis! 

—  Écoute  :  je  voudrais  passer  le  reste  de  ma  vie  à  réparer  ma 
faute  par  une  conduite  tout  opposée  à  celle  qui  m'aurait  rendue  si 
coupable  et  si  misérable...  Je  voudrais  m'enfermer  dans  mon  devoir 
comme  dans  un  cloître,  me  faire  aimer  et  bénir  de  celui  que  j'au- 
rais eu  la  malheur  d'outrager  dans  une  minute  d'égarement,  m'im- 
poser  toutes  les  privations  pour  lui  plaire,.,  ne  plus  exister  que 
pour  lui,  me  consacrer  et  me  dévouer  à  lui,.,  faire  pour  lui  enfin 
ce  qu'une  religieuse  fait  pour  Dieu!..  Et  alors,  je  t'assure  qu'un 
jour  viendrait  où  je  me  sentirais  presque  consolée  et  pardonnée  ! 

Ses  yeux  s'étaient  éclairés;  elle  m'embrassa  :  —  Je  crois  que  tu 
me  sauves,  me  dit-elle.  —  Oui,  il  me  semble  que  cela  est  possible... 
Seulement  je  ne  peux  plus  penser,.,  ma  pauvre  tête  n'y  est  plus... 
Alors,  tu  crois  vraiment  que  je  peux  le  revoir? 

—  Sans  aucun  doute.  Tu  le  peux  et  tu  le  dois. 

Elle  me  regarda  de  l'air  d'un  enfant  effrayé,  en  ajoutant  :  —  Et 
l'embrasser? 
Je  fis  signe  que  oui. 

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510  B£TUE  DES  UEUX  IKHHDES* 

—  U  faut  donCj  reprit-elle,  que  je  reparte  pcmr  Paris  demain  mar 
tin,.,  car  il  arrive  à  quati-e  heures. 

—  Oui,  il  le  faut,  ma  chérie^  H  est  impossible  que  lii  ne  aois  pas 
là  au  moment  de  son  retour.  Je  te  conduirai  moinnéflie  A  k  gire 
pour  le  train  de  neuf  heures. 

€ela  fut  conveGQu  ainsi.  Nous  devicms  supposer  une  dépêche  de 
M.  d'Éblis  pour  expliquer  ce  brusque  àè^i  à  M""*  de  Louvercy.— 
Je  Toulus  conduire  Cécile  jusqu'à  sa  chambre;  je  l'aidai  i  se  dé^ 
habiller,  et  je  ne  la  quittai  qu'après  l'avoir  vue  au  liL  Épakée  par 
une  si  loAgue  eKaltadon,  elle  me  paraissait  plus  calme  et  près  de 
s'endormir.  Je  l'embrassai  une  dernière  fois,  et  j'allai  moi-mbêine 
chercher  quelques  nKimens  de  repos,  que  je  ne  trouvai  pas. 

Le  lendemain,  un  peu  avant  sept  heures,  —  le  jour  se  montrait 
à  peine,  —  je  me  levai  et  je  me  dirigeai  vers  l'apiMutement  de  Cé- 
cile. Je  frappai  à  la  porte  de  sa  chambre  :  on  ne  répooadit  pas.  — 
J'entrai.  —  Deux  bougies  achevaient  de  brûler  £ur  la  cheminée»..  Je 
m'approchai  du  lit;  il  éxait  vide.  Très  étonnée,  je  jetai  un  regard 
rapide  autour  de  moi  :  toute  sa  toilette  de  la  veille»  sa  robe,  son 
manteau  de  fourrure,  son  chapeau,  étaient  épars  sur  les  aeubles 
où  nous  les  avions  d4>08és.  Dans  un  coin  de  la  chambre,  la  caisse 
de  voyage  était  ouverte  et  les  tiroirs  bouleversés,  Ty  avais  r^oaar- 
que  la  veille  au  soir,  non  sans  quelque  surprise,  une  légère  toiles 
de  bal ,  une  robe  en  soie  mauve,  et  Cécile  m'avait  dit  que  c'était 
Julie,  sa  femme  de  diambre,  qui  l'avait  mise  par  étourderîe  dans 
la  caisse.  Cette  robe  n'y  était  plus*  réprouvai  une  sorte  de  terreur 
vague,  de  demi-égwrement.  J'allais  sonner,  appeler,  —  quand  mes 
yeux  s'arrêtèrent  sur  une  lettre  placée  en  vedette  sur  le  marbre  de 
la  cheminée,  entre  les  deux  bougies  allumées.  Je  la  saisis  :  la  lettre 
m'était  adressée,  et  je  reconnus  l'écriture  de  Cécile.  Je  l'ouvris,  ei 
voici  ce  que  je  lus: 

«  Ma  bien^aimée  Charlotte,  décidément  je  ne  puis  pas  Je  revoir  .>« 
Malgré  ma  faute,  je  suis  encore  trop  honnête  femme  pour  cela..*  — - 
Je  vais  mourir,  ma  pauvre  chérie;.,  pardon  de  la  peine  que  je  te 
£ais...  Je  croîs  que  Dieu,  malgré  tout,  me  recevra  avec  bonté,  parce 
qu'il  voit  ce  que  je  souffre...  J'aimais  tant  la  vie;.,  mais  il  n'y  a 
plus  moyen,  vois-tu  !.. 

a  Je  pensais  déjà  à  cela  hier  soir  en  venant  de  la  gare  au  chit 
teau...  Tout  le  long  du  chemin,  en  voyant  cette  neige  épaisse  sw 
toute  la  campagne,  je  me  disais  que  je  voudrais  y  être  couchée  et 
endormie  pour  jamais...  Voilà  la  mort  que  j'ai  choisie...  Xai  lu  je 
ne^sais  où  qu'on  ne  souffrait  pas  beaucoup,  qu'une  fois  le  premier 
saisissement  passé,  on  s'endormait  doucement...  J'espère  qu'il  et 
sera  ainsi  pour  moi... 


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LE  JOURNAL  D'uHE  FIMJiE.  51i 

((  Tu  sais  eà  tu  me  trouveras,  ma  chérie...  Tu  te  raj^Ues  que 
je  t'ai  dit  un  joor  que  je  voudrais  être  enterrée  là?..  Je  ne  crois 
pas  que  cela  soit  possible;  mais  je  veux  tu  moins  y  mourir...  C'est 
là  qu'il  m'a  dit  qu'il  m' aimait ,..  qu'il  m'a  demandé  si  je  voulais 
être  SSL  femme...  Hélas  f  oui,  je  voulais  bien,.,  car  je  Faimais  bien 
et  j'étais  bien  fiëre  de  son  ifflQOur,..  que  je  n'ai  pas  su  garder  ! 

a  Dis-Im  tout...  Je  le  désire,.,  je  t'en  prie.  —  I>is4ui  ma  faute, 
mon  in&flnie;  mais  aussi  mon  repentir,  n'est-ce  pas? 

<c  C'est  toi  qu'il  aurait  ék  aîroer,  c'est  toi  qu'il  aurait  dû  choisir, 
je  Kai  toujours  pensé...  Toi  seule  étais  digne  de  lui..  Je  voudrais 
qu'il  ouvrît  enfin  les  yeux,.,  c'est  mon  dernier  yœu...  Vous  voilà 
Ûbres  tous  deux,.,  et  puis,  si  vous  me  deviez  votre  bonheur  en- 
fin ,  vous  auriez  plus  de  pitié,.,  vous  pardonneriez  tous  deux  de 
loeilleur  cœur  à  votre  pauvre  petite  morte  !..  Ta  Cécile.  » 

Cette  lettre  a  été  bien  souvent  mouillée  de  mes  pleurs,  mais  elle 
ne  le  fut  pas  dus  ce  moment-là...  J'étais  folle;  je  n'avais  plus  ni 
pensée,  ni  voîx,  ni  larmes...  Tout  à  coup  l'idée  que  toute  minute 
perdue  pouvait  être  irréparable  me  tira  de  ma  stupeur.  Je  courus 
ebez  moi;  j'appelai  un  de  mes  dcmiestiques,  Jean,  l'ancien  soldat 
de  mon  iiNuri,  qui  éitait  resté  à  mon  service  et  qui  avait  toute  ma 
confiance.  —  Je  lui  dis  hriëvement  que  j'avrâ  une  course  à  faire 
dans  le  parc  ^  que  je  le  priais  (te  m'accompagner.  Il  fut  éviden»- 
ment  saisi  de  FaÀérationi  de  ma  voix  et  du  bouleversement  de  mes 
traits;  mais  it  ne  m'interrogea  pas.  Je  m'i^iprètai,  il  fut  prêt  lui- 
même  en  im  instant^  et  nous  sortîmes  do  château  par  la  porte  des 
écuries  afin  de  ne  pas  éveiller  l'attentioD. 

11  fallait  cependamt  confier  à  cet  bonune  tout  ce  que  je  pouvais 
lui  dire  de  l'afireuse  vérité.  Je  commençai  donc  à  lui  donner  tout 
en  marchant  l'explication  que  j'avais  préparée  à  la  hâte  :  — 
Iff"*  dfÉbtis,  hii  (fis*je,.  s'était  coudiée  la  veiUe  avec  une  grosse 
fièvre,  siôte  de  la  fatigue  (fe  son  voyage  à  travers  les  neiges  ;  dans 
son  agitalâon,  elle  m'avait  Ai  comme  en  sommeillant  des  dioses 
étranges...  qu'elle  avait  la  tête  en  feu,  ^'elle  voulait  sortir,  aller 
dans  le  parc,  dormir  dans  la  neige..»  Budheureusementje  n'avais 
pas  attaché  drimportance  à  ces  paroles  fiévreuses,  surtou/t  en  ta 
voyant  s^endormir  tout  à  lut;  mais  ce  matin,  en  aUant  prendre  de 
ses  noorreHes,  je  ne  l'avais  pas  troonréedsis  sa  chambre;  je  m'étais 
assurée  qu'elle  n'était  pas  dans  le  ch&tean*..  d'autres  ixîdices  en- 
core me  donnaient  à  craindre  que  sa  fièvre  n'eût  redoublé  pendant 
la  nuit,  et  que  dans  un  accès  de  défire  elle  n'eût  essayé  de  réaliser 
ses  sinistres  rêveries.*.  Nous  allions  d'abord  chercher  ses  traces  en 
ncQs  dirigeant  vers  ta  partû;  retirée  du  parc  qu'on  nommait  l'Ermi- 
tage... Je  supposais  que  dans  son  égarement  elle  avait  dû  comme 


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512  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

malgré  elle  aller  de  ce  côté,  parce  que  cet  Ermitage  avait  toujours 
été  son  lieu  de  promenade  favori...  Enfin  je  n'avais  prévenu  per- 
sonne que  lui,  parce  que  je  voulais  épargner  mes  anxiétés  à  M"«  de 
Louvercy  tant  qu'il  me  resterait  une  lueur  d'espoir, 

Jean,  après  le  premier  cri,  eut  une  idée  qui  ne  m'était  pas  ve- 
nue :  il  retourna  vivement  sur  ses  pas  jusqu'au  pavillon  de  la 
grille,  et  envoya  le  concierge  chercher  le  médecin  de  la  maison. 
Nous  reprîmes  alors  notre  marche,  que  l'épaisseur  de  la  neige  ren- 
dait bien  difficile  et  bien  lente  à  mon  gré.  —  Plusieurs  chemins, 
s'entre-croisant  dans  le  parc,  mènent  du  château  à  l'Ermitage.  Nous 
avions  pris  le  plus  court.  La  neige  y  présentait  une  surface  unie  et 
intacte;  personne  n'y  avait  passé.  Un  peu  d'espérance  me  rentra  au 
cœur.  Mais  au  détour  de  cette  première  avenue,  Jean,  qui  me  pré- 
cédait, s'arrêta  soudain  en  poussant  une  exclamation  :  j'accourus,  et 
je  vis,  avec  un  sentiment  d'angoisse  inexprimable,  les  empreintes 
répétées  de  deux  petits  pieds,  de  deux  chaussures  étroites  et  fines, 
qui  tachaient  seules  l'uniformité  de  la  plaine  blanche.  —  Nous 
nous  regardâmes  douloureusement  :  —  Allons  vite!*dis-je  tout  bas, 

—  et  nous  hâtâmes  encore  notre  marche.  —  Nous  suivîmes  long- 
temps, hélas  I  ces  empreintes,  au  milieu  du  silence  effrayant  des 
bois,  sous  le  ciel  gris,  bas  et  morne  de  cette  triste  matinée  d'hiver. 

—  Elles  nous  conduisirent  presque  jusqu'à  la  sortie  du  parc  ;  puis 
elles  se  détournèrent  tout  à  coup  et  se  perdirent  dans  le  sentier 
qui;traverse  le  taillis,  et  qui  aboutit  en  quelques  pas  à  l'Ermitage. 

—  Madame  a  raison,  me  dit  Jean  à  demi-voix;  elle  est  làl 

11  vit  que  je  m'étais  arrêtée  et  que  je  chancelais;  il  me  pria  de 
m'appuyer  sur  son  bras.  Mais  cela  ne  se  pouvait  pas,  le  sentier 
étant  ^trop  resserré  pour  nous  deux.  Je  passai  devant  lui  et  j'avan- 
çai... Oui,  en  effet,  elle  était  là!.. 

J'ai  dit  autrefois  dans  ces  pages  ce  qu'était  cette  clairière  de 
l'Ermitage,  son  exceptionnelle  et  poétique  solitude,  ses  groupes  de 
très  vieux  arbres  clair-semés,  sa  petite  fontaine  cintrée,  son  air  de 
retraite  profonde...  elle  était  là.  —  A  l'issue  du  sentier,  mon  premier 
regard  l'aperçut.  On  la  voyait  cependant  à  peine.  Elle  était  étendue 
dans  sa  robe  pâle  et  dans  ses  dentelles,  —  la  tête  un  peu  relevée 
contre  un  des  grands  hêtres  qui  ombragent  la  fontaine.  Il  était 
tombé  dans  la  nuit  un  peu  de  neige  nouvelle  qui  l'avait  couverte 
d'une  sorte  de  gaze.  Je  me  rappelle  aussi  que  de  temps  à  autre  de 
légers  flocons  se  détachaient  des  branches  au-dessus  de  sa  tête  et 
venaient  se  poser  doucement  sur  elle. 

Je  m'étais  précipitée  :  —  Cécile  I..  Cécile I  —  J'étais  à  genoux ,  je 
tenais,  je  serrais  sa  main  plus  froide  que  la  neige  même...  Rien... 
le  cœur  ne  battait  plus...  le  pauvre  visage  était  bleuâtre...  elle  était 
mortel 


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LE  JOUBNÂl.  D  UNE  FEMME.  513 

Ah!  pauvre  chère  enfant!,,  c'est  alors  que  je  retrouvai  mes 
larmes  I 

Et j pourtant,  je  ne  pouvais  pas  le  croire;  malgré  les  tristes  af- 
firmations de  mon  compagnon,  j'espérais  encore...  Je  me  rappe- 
lai qu*il  y  avait  à  peu  de  distance ,  sur  la  limite  du  parc  et  du 
bois,  des  huttes  de  charbonniers.  Je  dis  à  Jean  d'essayer  de  l'y  por- 
ter. ••  nous  pourrions  la  réchauffer,  la  faire  revivre.  Le  brave  garçon, 
qui  pleurait  lui-même  comme  un  enfant,  l'enleva  dans  ses  bras  toute 
raidie,  et  nous  nous  dirigeâmes,  moi  le  suivant,  vers  ces  huttes. 
Quelle  marche  !..  quelle  scène !••  cette  nature  désolée,  cette  morte 
charmante  en  toilette  de  fétel  —  Elle  l'avait  revêtue,  je  l'ai  toujours 
pensé,  par  un  sentiment  d'étrange  coquetterie,  pour  mettre  sa  mort 
en  ^harmonie  avec  sa  vie,  et  aussi  sans  doute  pour  que  son  image 
dernière  nous  restât  plus  touchante,  plus  gracieuse  et  plus  digne 
de/pitié. 

Pendant  que  les  gens  de  la  hutte  s'empressaient  avec  moi  autour 
d'elle,  je  priai  Jean  de  courir  au  château  et  d'en  amener  le  médecin, 
qui  devait  alors  y  être  arrivé...  Mais  à  quoi  bon  insister  sur  ces 
détails  navrans?  Le  médecin  ne  vint  que  pour  me  confirmer  la  ter- 
rible vérité. 

Deux  heures  plus  tard,  on  la  rapportait  au  château. 

Je  répétai  à  ma  belle-mère  l'explication  que  j'avais  donnée  à  Jean, 
en  écartant  toute  idée  de  suicide  volontaire  :  —  Cécile  avait  eu  un 
accès  de  fièvre  et  de  délire  :  elle  était  sortie  tout  égarée  au  milieu 
de  la  nuit;  le  froid  l'avait  saisie  et  l'avait  tuée.  L'état  fébrile  où  on 
l'avait  vue  dans  la  soirée  précédente  prêtait  au  reste  à  cette  expli- 
cation une  grande  apparence  de  vérité. 

On  envoya  dès  midi  à  M.  d'Éblis  une  dépêche  qui  l'appelait  en 
toute  hâte  :  on  lui  disait  que  sa  femme  était  gravement  malade.  Il 
arriva  le  soir  :  nous  le  reçûmes.  M"*  de  Louvercy  et  moi,  et  aussitôt 
qu'il  nous  vit,  il  comprit  que  tout  était  fini.  —  Il  voulut  qu'on  le 
laissât  seul  avec  le  pauvre  corps,  et  nous  l'entendîmes  longtemps 
sangloter  amèrement. 

Le  surlendemain,  Cécile  reposait  à  jamais  dans  le  petit  cimetière 
de  Louvercy,  tout  près  de  cette  fosse  où  elle  s'était  un  jour  ensevelie 
toute  vivante. 


M.  d'Ëblis  demeura  le  reste  de  la  semaine  avec  nous.  Nous  le 
voyions  très  peu.  Il  se  tenait  le  plus  souvent  enfermé  chez  lui,  ou 
faisait  de  longues  excursions  soHtaires  dans  le  parc.  Il  était  très 
absorbé,  très  sombre,  très  silencieux.  Il  ne  m'adressa  aucune  ques- 

Ton  xxYin.  —  1878.  33 

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51i  BETVE  DES  DEUX  HOlfDES* 

tioQ.  Il  avait  para  accueillir  sans  hésitation,  sans  ombre  d'incrédu- 
lité, le  récit  que  j'avais  imaginé  pour  expliquer  la  mort  de  sa  femme, 
et  que  je  lui  avais  renouvelé  moi-même  avec  les  détails  les  plus  pro- 
pres à  le  lui  rendre  vraisemblable. 

Un  mois  plus  tard,  —  quelques  jours  après  mon  retour  à  Paris, 
vers  la  mi-janvier,  ^^  il  vint  me  voir  pour  la  première  fois  depuis 
mon  retour  :  après  quelques  mots  de  omversation  indifférente  et 
embarrassée,  il  se  leva,  s'approcha  de  moi,  et  posant  un  doigt  sur 
ma  main  :  —  Voyons,  madame,  me  dit-il,  pourquoi  s'est-elle  tuée? 

Ce  coup  me  prit  par  surprise,  et  cq)endant  je  pus  hii  répondre 
sans  me  troubler  :  —  Gomment  I*.  mais  Cécile  ne  s'est  pas  tuée. 

—  Vous  me  le  cachez,  me  dit-iU  vous  le  cachez  à  tout  le  numde; 
mds  je  suis  sûr  qu'elle  s'est  tuée  1 

—  Vous  sa'iez  donc  mieux  infonné  que  moit  dis-je,  —  et  tf  est 
impossible  ;  — j'étais  là,  et  vous  n'y  étiez  pas. 

—  Pardon,  reprit-il;  mais  je  sais  que  tous  les  détails  que  vous 
m'avez  donnés  sur  les  circonstances  qui  ont  précédé  ce  mallieur 
sont  imaginaires...  Ainsi  vous  avez  singulièrement  exagéré  l'état 
maladif  où  vous  aviez  Uissé  Cécile  la  veille. ••  Julie,  sa  femme  de 
chambre,  est  entrée  une  première  fois  chez  elle  après  que  vous  en 
étiez  sortie,  —  et  L'a  trouvée  triste,  préoccupée^  mais  très  calme... 
Elle  y  est  entrée  une  seconde  fois,  un  peu  après  minuit,  parce 
qu'elle  avait  entendu  du  bruit...  CécQe  était  levée,  elle  avait  passé 
sa  robe  de  chambre;  elle  dit  à  cette  fille  qu'elle  était  bira,mais  que, 
ne  pouvant  dormir,  elle  allait  écrire  pour  tuer  le  temps  en  attendant 
que  le  sommeil  vint;  —  elle  semblait  avoir  pleuré,  elle  était  très 
pâle,  mais  tout  à  fait  maltresse  de  sa  raison,  de  sa  volonté  et  de  ses 
paroles...  aucune  apparence  de  ce  délire  qui  l'aurdit  poussée,  sui- 
vant vous,  à  un  acte  de  foUe...  Vous  m'avez  donc  trompé...  Ohl 
vous  avez  eu  pour  cela  d'excellentes  raisons,  j'en  suis  sûr;...  mais 
©ifin  elle  s'est  tuée...  Pourquoi?..  Pouvez-vous  me  le  dire? 

—  Encore  une  fois,  répondis-je  avec  autant  de  fermeté  que  je  le 
pus,  je  ne  sais  rien  de  pareil. 

—  Ainsi  vous  ne  voulez  pas,...  vous  ne  pouvez  pas  me  dire  la 
cause  de  son  suicide? 

— ^S'il  y  a  eu  suicide,  j'en  ignore  la  cause. 

—  Vous  n'êtes  pas  habituée  à  mentir,  pauvre  femme  !..  C'est  bien, 
—  pardon  encore...  Je  ne  vous  presse  pas  davantage...  J'en  sais 
assez  d'ailleurs.  Elle  s'est  tuée  la  veille  de  mon  retour,.,  avant  de 
m'avoir  revu...  pour  ne  pas  me  revoir...  S'il  en  est  ainsi,  elle  a  bien 
fait! 

Ce  qui  se  passait  dans  mon  esprit,  dans  mon  cœur,  dans  ma 
conscience,  pendant  ce  terrible  interrogatoire,  comment  le  dire? 
Je  n'avais  jamais  eu  la  pensée  d'abuser  des  dernières  et  fiévreuses 

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LE  JOURNAL  d'uKE  FElOfE.  515 

paroles  de  Cécile  en  trahissant  le  secret  de  sa  faute;  mais  lorsque 
son  mari  le  devinait,  ce  secret,  malgré  moi,  malgré  mes  efforts  les 
plus  sincères  pour  le  lui  dérober,  quelle  conduite  tenir? 

Je  ne  pus  absolument  me  décider  à  dénoncer,  à  flétrir  moi-même 
celle  qui  s'était  confiée  à  moi.  —  Je  me  dis  aussi  que  je  devais  par  * 
tous  les  moyens  possibles  épargner  à  M.  d'Éblis  le  ressentiment, 
l'amertume,  la  dégradation  d'un  de  ces  outrages  si  insupportables 
à  l'honneur  d'un  homme.  Je  préférai  déchû-er  son  cœur  d'une 
franche  blessure  que  de  l'humilier,  y  mettre  encore  plus  de  cha- 
grin peut-être,  mais  du  moins  pas  de  honte.  —  Enfin,  si  je  le  lais- 
sais croire  à  la  faute  de  Cécile,  il  ne  pouvait  manquer  d'en  recher- 
cher activement  le  complice,  de  le  découvrir,  d'engager  avec  lui  une 
querelle  mortelle... 

—  Eh  bien  !  monsieur,  dis-je  résolument,  vous  le  voulez?..  Oui, 
elle  s'est  tuée...  Pourquoi?.,  je  crois  le  savoir  en  effet,  —  et  vous 
allez  le  savoir  aussi. 

J'ouvris  le  petit  bureau  de  mon  boudoir,  et  j'y  pris  la  lettre  que 
Cécile  m'avait  adressée  de  Paris,  après  notre  courte  brouille,  et  bien 
peu  de  jours  avant  le  fatal  événement.  Dans  cette  lettre,  —  que 
j'ai  transcrite  tout  entière  quelques  pages  plus  haut,  t-  elle 
essayait,  on  s'en  souvient,  d'excuser  ses  torts  par  ceux  de  son 
mari  ;  elle  se  plaignait  dans  les  termes  les  plus  vifs  de  n'être  pas 
aimée  de  lui.  Avec  une  grande  apparence  de  sincérité,  — qui  n'é- 
tait pourtant  qu'une  apparence,  comme  elle  me  l'avoua  ensuite,  — 
elle  se  disait  très  malheureuse,  lasse  de  sa  vie,  de  son  abandon,  et 
elle  tenninait  par  cette  phrase  cruellement  équivoque  :  —  «  Il  y  a 
des  momens  où  le  cœur  me  manque,  où  ma  tête  se  perd  tout  à  fait, 
où  je  me  sens  tout  près  d'un  coup  de  désespoir,  de  quelque  der- 
nière et  irréparable  folie  !  » 

Je  tendis  la  lettre  à  M.  d'Eblis  ;  il  en  regarda  la  date,  puis  la  lut, 
et  pendant  qu'il  lisait,  la  contraction  de  son  visage  devint  telle  que 
je  ne  fus  pas  loin  de  regretter  ce  que  j'avais  fait.  Quand  il  fut  à  la 
fm,  ses  bras  s'affaissèrent  à  ses  côtés,  et  levant  sur  moi  ses  yeux 
profondément  creusés  et  troublés  :  —  Mon  Dieul  murmura-t-il,  — 
est-ce  possible  ? 

J'essuyai,  sans  répondre,  mes  joues  humides. 

Il  relut  cette  malheureuse  lettre.  Ne  voulant  pas  laisser  rentrer 
le  doute  dans  son  esprit,  j'achevai  de  le  convaincre  en  lui  disant 
que  Cécile  avait  passé  la  soirée  qui  avait  précédé  la  Catastrophe  à 
me  répéter  qu'elle  était  à  bout  de  forces,  qu'elle  s'était  sauvée  de 
Paris  à  la  veille  de  son  retour  ne  pouvant  supporter  la  pensée  de 
recommencer  la  vie  près  de  lui  sous  le  poids  dé  sa  désaffection  et 
de  son  mépris.  J'ajoutai  que  j'avais  épuisé  tous  mes  argumens  et 
toutes  mes  tendresses  pour  calmer  son  désespoir,  et  que  j'avais  cru 


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516  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

trop  légèrement  y  avoir  réussi,  puisqu' enfin  le  malheur  était  arrivé. 

—  Alors,  s'écria-t-il  d'une  voix  étouffée,  —  c'est  moi  qui  l'ai 
tuée  I  —  n  tomba  sur  un  fauteuil,  et  resta  longtemps  la  tête  cachée 
dans  ses  mains  entre  lesquelles  ses  larmes  coulaient. 

Je  soufirais  horriblement  de  le  voir  ainsi  ;  mais,  n'ayant  que  le 
choix  entre  deux  douleurs,  je  restai  persuadée  que  je  lui  avais  épar- 
gné la  plus  amëre. 

C'était  le  soir;  il  était  tard.  M.  d'Éblis,  un  peu  remis  de  son  émo- 
tion première,  se  leva,  me  remercia  d'un  accent  doux  et  affectueux 
de  lui  avoir  dit  la  vérité,  si  accablante  qu'elle  fût  pour  lui,  et  me 
quitta. 

Il  y  a  aujourd'hui  deux  mois  que  cette  scène  s'est  passée  entre 
nous.  Dans  la  nuit  qui  la  suivit,  —  tous  les  jours  et  toutes  les  nuits 
depuis,  —  je  me  suis  demandé  avec  de  grandes  anxiétés  si  elle 
n'aurait  pas  des  conséquences  que  je  n'avais  nullement  prévues, 
encore  moins'  souhaitées,  je  l'avoue.  Je  vais  m'expliquer  ici  avec 
ime  entière  sinc^té  :  —  La  première  impression  que  me  causa  la 
mort  de  Cécile  avait  été  pure  de  toute  arrière-pensée  personnelle  ; 
ce  fut  un  coup  qui  m'atterra,  qui  me  plongea  dans  une  sorte  de  dé- 
sespoir hébété.  Mais  on  ne  me  croirait  pas  si  j'osais  dire  que,  lorsque 
le  temps  eut  commencé  sur  moi  son  œuvre  d'apaisement,  il  ne  me 
vint  jamais  à  la  pensée  que  mon  union  avec  M.  d'Éblis  était  deve- 
nue possible.  Le  dernier  billet  de  Cécile,  son  adieu  suprême,  eût 
suffi  pour  me  le  rappeler.  —  Nous  étions  libres  tous  les  deux,  et 
tous  les  deux  bien  innocens  des  causes  douloureuses  qui  nous 
avaient  rendus  libres.  Je  ne  sentais  dans  ma  conscience,  je  ne  con- 
cevais dans  la  sienne,  aucun  obstacle  qui  pût  s'élever  désormais 
entre  nous,  et  séparer  deux  cœurs  liés  depuis  si  longtemps  par  une 
mutuelle  et  profonde  affection. 

Cependant  depuis  le  jour  où,  pour  écarter  les  soupçons  de 
M.  d'Éblis,  je  lui  avais  livré  la  lettre  de  Cécile,  et  où  il  se  croyait  à 
demi  coupable  de  son  suicide,  je  me  demandais  si  je  n'avais  pas 
jeté  moi-même  dans  la  conscience  de  cet  honnête  homme  des  scru- 
pules dont  je  pouvais  être  la  victime.  Son  âme  généreuse  et  délicate 
ne*  se  croiraU-elle  pas,  à  la  suite  de  ma  révélation  pieusement  men- 
songère, des  devoirs  d'expiation,  et  en  quelque  sorte  de  réparation 
envers  celle  qui  n'était  plus? 

Cela,  je  ne  peux  pourtant  pas  le  désirer!  —  Malheureusement 
bien  des  symptônies  me  le  feraient  croire,  —  la  réserve  extrême 
de  M.  d'Éblis  avec  moi,  ses  visites  rares,  son  accablement  persis- 
tant et  même  croissant. 

Voilà  donc  l'épreuve  vraiment  solennelle,  vraiment  redoutable 
que  je  subis,  —  ou  qui  me  menace.  C'est  dans  ces  jours  de  crise 
que  j'ai  eu  l'idée,  que  j'ai  senti  le  besoim  de  me  rappeler  à  moi- 


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LE  JOURNAL  d'cNE  FEMMf.  517 

même  sans  dissimulation  et  sans  rétiœnces  tous  les  événemens  de 
ma  vie  depuis  le  jour  même  de  mon  mariage.  J'ai  repris  ce  journal. 
Je  lui  ai  tout  dit,  tout  confié,  pour  y  chercher  ensuite  l'inspiration 
de  ma  conduite...  eh  bienl  en  toute  vérité,  je  n'y  trouve  rien,  ni 
un  acte,  ni  un  sentiment,  ni  une  pensée,  qui  puisse  enchaîner  la  li- 
berté que  Dieu  m'a  rpndue,  rien  qui  puisse  m' empêcher  d'accepter 
le  bonheur  que  j'avais  rêvé  autrefois^  qui  m'a  été  si  longtemps  re- 
fusé, et  qui  semble  enfin  m'être  permis. 

.».  Mais  lui?..  Ah!  j'espère  encore  que  son  attitude,  son  silence 
peuvent  s'expliquer  par  le  surcroît  de  chagrin  que  j'ai  cru  devoir 
lui  infliger,  par  son  deuil  encore  si  récent,  par  la  bienséance  qu'il 
lui  commande...  Oui,  je  l'espère  !..  mais  si  enfin  je  me  trompais? 
Si  le  mensonge  que  j'ai  hasardé  pour  sauver  l'honneur  de  Cécile  et 
ménager  le  sien  se  dressait  entre  nous,  —  et  seul  nous  séparait? 
—  Alors,  que  faire?..  Je  n'ose  y  penser... 

Hait  jours  plas  tard,  20  mars  1878. 

Rien  ne  manque  plus  à  l'épreuve.  Elle  est  entière,  elle  est  impi- 
toyable. 

M.  d'Éblis  est  arrivé  ce  soir,  comme  je  venais  de  coucher  ma 
fille.  Il  a  désiré  me  voir  seule.  Je  l'ai  reçu  dans  mon  boudoir.  —  A 
peine  assis  devant  moi  :  —  Madame,  m'a-t-il  dit,  je  vais  vous 
quitter. . .  je  vais  partir. . . 

—  Partir  I  me  suis-je  écriée. 

—  Oui  :  j'ai  obtenu  le  poste  de  second  attaché  militaire  en 
Russie...  Je  pars  demain  soir...  Je  vous  demanderai  la  permission 
de  revenir  demain  matin  faire  mes  adieux  à  ma  petite  pupille,  que 
je  ne  veux  pas  réveiller  ce  soir. 

J'étais  foudroyée.  Pendant  quelques  minutes,  je  n'ai  pu  articuler 
une  parole  intelligible. 

Il  a  repris  très  bas  :  —  Nous  nous  sommes  toujours  si  bien  en- 
tendus tous  deux  que  nous  nous  entendons  encore  en  ce  moment, 
j'en  suis  sûr...  Quand  vous  m'avez  révélé  la  véritable  cause  du  sui- 
cide de  Cécile,  j'ai  compris  aussitôt,  —  vous  connaissant  bien, — 
quel  devoir  vous  m'imposiez;  j'ai  compris  que  vous  m'ordonniez 
d'aimer  et  de  respecter  dans  la  mort  celle  que  j'avais  méconnue  vi- 
vante... C'est  bien  ce  que  vous  voulez,  n'est-ce  pas?  —  Je  vous 
obéis  ;  mais  pour  en  avoir  la  force,  il  faut  que  je  parte,  que  je 
m'éloigne  de  vous. 

—  Je  ne  répondais  pas .  —  Il  s'est  levé  :  —  Adieu  donc...  Je 
vous  ai  bien  aimée...  Je  puis  dire  que  je  vous  ai  aimée  plus  que 
mon  honneur  même...  car,  — vous  allez  me  trouver  lâche, —  quand 
j'ai  cru  découvrir  que  Cécile  avait  été  coupable  envers  moi...  et 
qu'elle  s'était  tuée  pour  tuer  ses  remords,  —  si  affreuse  que  fût 

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518  B^VUE  DBS   DEUX  MONDES. 

cette  pensée,  —  mon  misérable  cœur  l'admettait  pourtant  avec  une 
joie  secrète,  —  parce  que  cela  me  dégageait  envers  elle, —  cela  me 
rendait  à  vous  ! 

Pendant  qu'il  prononçait  ces  paroles,  le  malheureux  m'interro- 
geait encore  du  regard  avec  une  expression  de  doute  et  d'angoisse. 

Je  me  suis  tue.  , 

—  Il  m'a  serré  la  main,  et  il  est  sorti. 

...  Mais  enfin,  —  voyons...  est-ce  que  je  puis  le  laisser  partir?.. 
Est-ce  que  c'est  possible?..  Est-ce  que  je  le  dois,.,  estrce  que  je  le 
peux?  Oh  1  mon  Dieu  I  dites-le-moi  I*.  Je  l'ai  tant  aimé,  mon  Dieu  !.• 
je  l'aime  tant!.,  et  le  laisser  partir  pour  l'exil...  pour  la  mort  peut« 
être...  quand  d'un  seul  mot  je  puis  le  retenir  pour  jamais  à  mes 
côtés!..  Il  me  croira,  si  je  lui  dis  la  vérité...  d'aiUeurs  j'ai  ce  demi^ 
billet  de  Cécile,  —  l'aveu  de  sa  faute  écrit  de  sa  main...  EUeHmème 
m'a  permis,  m'a  recommandé  même  de  le  livrer  à  son  mari  I  — 
Ah  !  c'est  justice,  après  tout,  —  et  nous  nous  sommes  assez  long- 
temps sacrifiés  tous  deux  1  —  Le  bonheur  est  là...  rien  ne  nous  en 
sépare  plus  qu'un  scrupule  exagéré,  maladif,  vraiment  foui  — 
Non  !  je  ne  le  laisserai  pas  partir.  J'y  suis  décidée. 


J'ai  passé  toute  la  nuit  debout,  songeant  à  tout  cela.  —  Toute  la 
nuit,  j'ai  revu  dans  son  lit  de  neige  ma  chère  petite  amie  d'enfance, 
et  je  me  suis  juré  de  faire  pour  elle  ce  que  j'aurais  voulu  qu'elle  lit 
pour  moi,  —  de  protéger  sa  mémoire  jusqu'au  bout,  même  aux  dé- 
pens de  mon  bonheur,  même  aux  dépens  (le  ma  vie,  de  défendre 
son  honneur  à  tout  prix,  —  de  la  laisser,  ma  pauvre  petite  morte, 
pure  et  blanche  dans  le  souvenu:  de  tous...  Dors  en  paix,  ma  chérie  l 
Dieu  seul  et  moi,  nous  connaîtrons  ta  faute  I 

Je  viens  de  brûler  son  billet  funèbre, —  l'unique  preuve. 

J'ai  écrit  à  M.  d'Éblis  que  je  le  priais  de  m'épargner  son  dernier 
adieu.  Je  ne  le  verrai  plus.  —  Me  voilà  seule,  seule  à  jamais. 

...  Mais  tu  me  restes,  ma  iUle...  J'écris  ces  dernières  lignes  auprès 
de  ton  berceau...  J'espère  mettre  un  jour  ces  pages  dans  ta  cor- 
beille de  jeune  femme,  mon  enfant  :  elles  te  feront  peutr^tre  aimer 
ta  pauvre  mère  romanesque...  tu  apprendras  peut-être  d'elle  que  la 
passion  et  le  roman  sont  bons  quelquefois  avec  l'aide  de  Dieu,  qu'ils 
élèvent  les  cœurs,  qu'ils  leur  enseignent  les  devoirs  supérieurs,  les 
grands  sacrifices,  les  hautes  joies  de  la  vie...  —  Je  pleure,  c'est 
vrai,  en  te  le  disant  ;  mais  il  y  a,  crois-iAoi,  des  larmes  qui  font 
envie  aux  anges  I 

Octave  Fedullet. 


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LÀ 


MARINE  DE  L'AVENIR 


ET 


LA  MARINE  DES  ANCIENS 


I. 

LA   BATAILLE  DE   SALAHINE. 


La  marine  de  ravenir  sera  très  probablement,  pour  peu  que  les 
progrès  de  la  sdence  continuent  d'y  aider,  un  retour  assez  étrai^ 
à  la  marine  des  anciens.  A  côté  des  colosses,  il  y  aura  place  pour 
les  infiniment  petits.  Les  colosses  se  chargeront  d'occuper  la  mer, 
d'en  garder  les  chemins,  d'en  écarter  les  interventions  hostile^  les 
flottilles  opéreront  sur  le  littoral  ennemi.  Ces  flottilles  auront  deux 
façons  d'opérer  :  par  des  incursions  soudaines  ou  par  des  invasions 
en  masse  ;  à  l'instar  des  pentécontores  et  des  drakars,  ou  à  la  nuH 
nière  des  trirèmes,  des  dromons,  des  galères  et  des  galéasses.  L'oc- 
cupation de  la  mer  a  donné  aux  Anglais  la  ridiesse  et  leur  a  permis 
d'user  peu  à  peu  le  grand  empire  ;  maia  depuis  que  le  continent 
s'est  couvert  de  diemins  de  fer,  depuis  que  la  navigation  neutre  a 
su  aflirmer  ses  droits,  la  suprématie  maritime  demeure  en  quelque 
sorte  désarmée.  Elle  le  sera  tant  qu'elle  ne  pourra  exercer  sa  do- 
mination que  dans  les  eaux  bleues.  Voilà  pourquoi  des  événemens 
récens  ont  pu  faire  mettre  en  doute  l'efficacité  de  la  marine  sppe- 


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520  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

lée  à  concourir  directement  et  par  ses  seuls  moyens  à  la  défense 
nationale.  Se  figure-t-on  au  contraire  le  parti  qu'un  génie  tel  que 
celui  de  Napoléon  F  eût  pu  tirer  d'une  flottille  semblable  à  la  flot- 
tille de  Boulogne,  dans  les  diverses  guerres  qui  ont  occupé  ce 
siècle,  si  les  chaloupes  canonnières  construites  sur  les  rives  de  la 
Manche  avaient  été  munies  d'appareils  à  vapeur,  au  lieu  d'en  être 
réduites,  comme  au  temps  de  Sémiramis  et  d'Âgamemnon,  à  se 
mouvoir  sous  l'action  des  propulseurs  à  bras?  Le  monde  a  été  long- 
temps immobile  ;  aujourd'hui  la  terre  tourne  vite,  et,  quoique  des 
esprits  chagrins  puissent  être  tentés  de  croire  qu'elle  tourne  à  l'en- 
vers, nous  n'en  sonmies  pas  moins  obligés  dç  nous  conformer  à  son 
allure. 

Il  n'y  a  eu  qu'une  marine  à  rames,  sauf  de  bien  légères  modifi- 
cations ;  cette  marine  a  duré  quatre  ou  cinq  mjlle  ans.  C'est  que 
l'invention  de  la  rame  était  à  eue  seule  un  grand  pas  dans  l'art  de 
la  navigation.  Après  de  pareils  progrès,  l'imagination  humaine  gé- 
néralement se  repose.  Si  quelque  besoin  nouveau  ne  vient  pas  la 
pousser  impérieusement  à  un  nouvel  efibrt,  elle  s'endort  complai- 
samment  dans  sa  conquête.  Les  anciens  ont  eu,  comme  le  moyen 
âge,  leurs  vaisseaux  ronds  et  leurs  vaisseaux  longs,  leurs  navires 
à  voiles  et  leurs  bâtimens  à  rames.  Pour  le  commerce,  il  a  fallu 
quelque  chose  d'analogue  à  la  jonque  chinoise  ;  pour  la  piraterie, 
pour  la  guerre,  on  a  senti  la  nécessité  d'être  plus  agile,  moins 
esclave  des  caprices  si  souvent  inopportuns  du  vent.  L'instinct  des 
peuples  s'est  rencontré  sans  s'être  donné  le  mot.  Les  Pélasges  ont 
construit  leurs  pentécontores,  les  Normands  leurs  drakars,  les  Po- 
lynésiens leurs  pirogues.  L'avantage  est  aux  Polynésiens,  quand  il 
s'agit  d'utiliser  la  brise.  Leurs  grands  esquifs  volent  réellement  sur 
l'eau  ;  ils  s'y  balancent  avec  une  sûreté,  une  aisance,  que  n'ont  ja- 
mais connues  les  vaisseaux  de  l'antiquité  ;  ils  n'y  sont  pas  maîtrisés, 
comme  les  dragons  du  nord,  par  le  soufile  qui  les  entraine.  Frappée 
obliquement,  leur  voile  conserve  son  action  et  perd  à  peine  quel- 
que chose  de  sa  puissance.  Mais  où  le  sauvage  de  l'Océanie  se 
montre  inférieur,  c'est  quand  il  essaie  d'avancer  à  force  de  bras  sur 
une  mer  immobile.  La  pagaie  dont  il  se  sert  laboure  l'onde  à  coups 
précipités;  la  rame  prend  la  mer  pourpoint  d'appui  et  pousse  l'em- 
barcation en  avant  avec  toute  l'énergie  d'un  levier. 

La  navigation  fluviale  a  dû  précéder  de  plusieurs  siècles  la  navi- 
gation maritime.  Les  pauvres  créatures  déshéritées  qui  errent  sur 
les  côtes  de  l'Australie  et  sur  celles  de  la  Terre-de-Feu  n'ont  pas  en- 
core été  tentées  d'afironter  les  colères  de  l'Océan.  Elles  se  bornent 
à  ramasser  les  coquillages  jetés  par  la  tempête  sur  la  plage  ou  à  les 
détacher  des  roches  auxquelles  le  mollusque  adhère.  Les  popula- 


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LA  MARINE   DE  l'aTENIR.  521 

tions  lacustres,  les  tribus  établies  sur  les  bords  des  fleuves  ont, 
en  revanche,  trouvé  dans  le  tronc  d'arbre  dérivant  sur  les  flots  un 
moyen  de  transport  facile,  dans  la  branche  chargée  de  feuillage  la 
première  voile  qui  se  soit  ouverte  à  la  brise.  Ne  voyons-nous  pas 
en  effet  les  esquifs  de  l'Océanie  se  glisser  ainsi  tous  les  jours  entre 
les  coraux?  La  forêt  de  Dunsinane  s'est  mise  en  marche,  et  une  force 
invisible  l'arrache  au  rivage.  Les  branches  d'arbres,  les  nattes,  les 
tapas j  les  peaux  amincies  ont  probablement  précédé  de  beaucoup 
les  tissus  plus  maniables  de  lin  et  de  chanvre.  Le  diiQcile  n'était 
donc  pas  de  déployer  l'aile  d'Icare,  mais  d'oser  la  déployer  en  haute 
mer. 

Du  tronc  d'arbre  au  radeau,  la  distance  est  peu  grande.  Grossie 
par  les  pluies,  la  rivière  charriait  de  rudes  assemblages  de  troncs 
déracinés,  de  véritables  lies  bien  capables  de  porter  la  tribu  tout  en- 
tière; rien  de  plus  simple  que  de  substituer  aux  racines,  aux 
branches  entrelacées  le  moindre  lien  qui  s'est  rencontré  sous  la 
main  :  des  osiers  ou  des  lianes,  des  joncs  même.  Cette  plate-forme 
flottante,  on  la  dirigera  sans  peine,  tant  qu'on  se  contentera  de 
l'abandonner  au  fil  du  courant,  tant  qu'on  pourra  toucher,  du  bout 
d'une  perche,  une  des  deux  rives  ou  le  fond.  Franchissez  l'embou- 
chure^ du  fleuve,  le  problème  devient  à  l'instant  plus  épineuse.  Sup- 
porté par  des  eaux  profondes,  le  radeau  devient  à  l'instant  indocile. 
Gomment  le  maintenir  dans  la  direction  qu'on  voudrait  lui  faire 
suivre?  Les  naufragés  de  la  Méduse  y  ont  renoncé.  Longtemps 
avant  la  découverte  de  Gabral,  les  sauvages  riverains  du  Nouveau- 
Monde  avaient  tenté  la  chose  avec  plus  de  succès.  Les  catimarans 
de  la  côte  du  Brésil  sont  des  radeaux  affinés  des  deux  bouts;  un 
seul  coup  de  pagaie  les  ramène  en  route,  et  nulle  embarcation  ne 
s'élance  avec  plus  de  grâce  et  de  sécurité  sur  la  plage.  Sous  bien 
des  rapports,  on  pourrait  préférer  le  catimaran  à  nos  chalands  de 
débarquement.  Le  radeau  a  sur  le  chaland,  qui  n'est  après  tout 
qu'un  radeau  creux,  un  grand  avantage  :  les  brisans  ne  lui  font  pas 
peur.  Seulement  il  a  fallu  pour  lancer  le  radeau  en  haute  mer 
imagiûer  la  pagaie,  puisqu'on  ne  pouvait  plus  employer  la  perche 
et  qu'on  ignorait  l'usage  de  la  rame.  La  pagaie  est  une  sorte  de 
battoir  au  manche  court  qui  se  manie  des  deux  mains.  Elle  res- 
semble à  une  pelle  à  four  comme  la  rame  d'Ulysse  ressemblait  à 
un  fléau. 

Le  jour  où  le  premier  tronc  d'arbre  fut  creusé  se  perd  dans  la 
nuit  des  temps,  et  cependant  il  est  à  présumer  que  la  terre  avait 
déjà  reçu  dans  son  sein  bien  des  générations,  quand  ce  progrès 
notable  s'accomplit.  Évider  un  tronc  d'arbre  avec  des  éclats  de 
pierre  n'est  pas  une  mince  besogne  ;  l'airain  et  le  fer  ne  s'en  ac- 
quittent pas  sans  s'émousser.  On  sait  avec  quelle  emphase  Homère 


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52S  EEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

prononce  ce  mot  de  u  vaisseau  creux.  »  Il  y  a  là  comme  un  retentis- 
sement lointain  de  l'émotion  produite  par  l'appariticm  de  la  pi- 
rogue. Les  corbeilles  d'osier  enveloppées  de  peaux,  qui,  au  temps 
d'Hérodote,  descendaient  le  cours  de  l'Euphrate,  les  radeaux  de 
bambous  par  lesquels  se  virent  assaillis  sur  l'Indus  les  vaisseaux 
de  Sémiramis,  n'auraient  jamais  ouvert  aux  peuples  impatiens  h 
grande  navigation.  Avec  le  tronc  creusé,  on  peut  se  rendre  des 
côtes  de  l'Hellade  aux  bords  de  la  Phénicie,  des  rivages  du  Da- 
nemark aux  sources  de  la  Seine ,  des  lies  du  Japon  à  la  NauveUe- 
Zélande.  Que  sera-ce  le  jour  où  la  pirogue,  formée  de  planches 
cousues  ou  rivées  l'une  à  l'autre,  aura  doublé,  triplé,  quadruplé 
ses  dimensions  I  Si  ce  jour-là  le  marin,  assis  sur  scm  banc,  n'est  plus 
obligé  de  piocher  l'eau  comme  un  sol  aride  qu'on  défonce,  si, 
chaque  fois  que  son  corps  se  renverse  en  amëre,  il  voit  la  barque 
glisser  et  fuir  sous  l'effort  de  ses  bras  nerveux,  il  est  impossible 
qu'il  n'ait  pas  soudain  le  sentiment  de  la  puissance  qu'il  possède. 
La  race  de  Japhet  est  devenue  la  maltresse  du  monde.  «  Plantez 
une  rame  sur  ma  tombe  pour  que  lès  hommes  à  venir  s'ocmpent 
de  moi  I  »  Voilà  bien  le  vœu  d'un  matelot,  d'un  navigateur  af&anchi 
de  la  servitude  du  vent,  qui  sait  qu'avec  un  bon  aviron  de- frêne 
ou  de  hêtre  il  ne  dépend  plus  que  de  la  vigueur  de  ses  musples  et 
de  l'étendue  de  son  courage.  Aussi  quel  frémissement  d*un  bout  du 
littoral  à  l'autre  I  lo  piquée  par  le  taon  ne  fut  pas  emportée  par  une 
plus  folle  ardeur.  A  travers  le  tumulte  dédaigné  des  flots,  de  toutes 
parts  s'élancent  «  ravisseurs,  suppliantes  (1).  »  Les  uns  vont  à  la  pour- 
suite du  butin ,  les  autres  à  la  redierche  d'un  asile.  Les  rivages 
déserts  se  peuplent,  les  cités  florissantes  se  reculent;  le  bord 
de  la  mer  n'est  plus  sûr  pour  elles.  La  piraterie  se  promène  en 
souveraine,  elle  étend  son  empire  aussi  loin  que  les  océans  connus 
prolongent  leurs  limites.  Ces  marins  «  à  peau  noire  sous  leurs 
tuniques  blanches  »  qui  fendent  l'onde,  jetant  l'angoisse  et  l'é- 
pouvante devant  eux,  ce  ne  sont  pas,  connue  on  pourrait  le  croire, 
les  guerriers  des  Vitis  venant  faire  irruption  dans  les  eaux  paisibles 
des  Tongas;  c'est  la  race  brutale  et  maudite  des  fils  d'Egyptos.  a  Sur 
leurs  sombres  vaisseaux,  les  voilà  portés  par  la  mer  à  leur  ven- 
geance. »  Les  Pélasges  auront  leur  tour.  Plus  d'un  combat  sanglant 
se  hvrera  aux  bords  de  la  Syrie  avant  que  la  flotte  d'AgamenmoD 
prenne  le  chemin  de  la  Troade. 

«  Toute  la  Grèce  alors  portait  le  fer.  On  vaquait  en  armes  à  ses 
occupations,  parce  que  les  habitations  étaient  sans  défense  et  les 
communications  peu  sûres.  »  Les  Athéniens  forent  les  premiers 
dont  les  mœurs  s'adoucirent  ;  la  justice  de  Minos  y  fut  pour  quelque 

(!)  Nul  n*a  mieux  rendu  que  le  poète  Eschyle,  dans  sa  tragédie  des  SujppUanUt% 
Wmotioa  de  ces  temps  de  troubles. 

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LA  MABINE  DE  l'AYENIR.  52S 

chose.  Ils  adoptèrent  la  tunique  de  lin  et  la  cigale  d'or  dans  les 
cheveux,  déjà  pareils  à  ces  bons  insulaires  des  Lou-Tchou  dont  la 
calme  béatitude  faisait,  en  1820,  pleurer  le  capitaine  Basil  Hall  de 
tendresse.  Les  Locriena-Ozoles,  les  Étoliens,  les  Acamaniens,  con- 
tinuèrent d'être  les  Monténégrins  de  l'époque.  Ils  ne  déposèrent 
même  pas  leurs  armes  pour  s'étendre  sur  leur  couche  ou  pour 
prendre  place  à  la  table  du  festin.  Le  monde,  à  toute  époque,  nous 
oilre  des  peuples  dans  l'enfance,  des  nations  adultes  et  des  civilisa- 
tions qui  périssent.  Sans  fouiller  les  tombeaux,  sans  déblayer  les 
hypogées  enfouis,  nous  pouvons  demander  à  la  Polynésie  l'histoire 
des  pirates  hellènes,  normands,  scythes  ou  sarrasins  ;  la  Polynésie 
nous  rendra  tout  cela  sous  une  forme  vivante.  Les  Sarrasins  pour- 
tant, au  dire  de  l'empereur  Léon,  a  se  servaient  de  grands  bâti- 
mens,  pesans  et  tardifs  à  la  course  ;  les  Scythes  en  avaient  de  moin- 
dres et  de  plus  légers  avec  lesquels  ils  descendaient  les  fleuves  pour 
entrer  dans  le  Pont-Euxin.  »  Là  gît  toute  la  différence.  Gravée  sur 
les  rochers  de  la  Norvège  ou  sur  le  granit  égyptien  u  aux  bouches 
sablonneuses  du  Nil,  »  recueillie  par  les  historiens  de  Byzance  ou 
conservée  par  les  traditions  polynésiennes,  l'histoire  de  la  piraterie 
est  partout  la  même.  Les  champions  que  le  Yiking  éprouve  avant 
de  les  laisser  monter  sur  son  vaisseau  et  les  guerriers  d'Homère 
courbés  sous  le  poids  de  la  pierre  qu'ils  soulèvent,  ce  sont  des  hé- 
ros contemporains.  Prêtez  l'oreille.  :  vous  entendrez  encore  le  péan 
solennel,  le  chant  de  guerre  qui  s'entonne  à  l'heure  du  combat,  le 
chant  de  mort  où  le  vaincu  brave  dans  les  tourmens  le  vainqueur 
qui  l'a  fait  prisonnier.  La  piraterie  a  donné  des  empereurs  à  la 
Chine,  des  rois  aux  îles  Sandwich,  des  auxiliaires  aux  maîtres  de 
l'Egypte,  des  oppresseurs  à  la  Grande-Bretagne,  des  ducs  à  la 
France,  des  cheiks  à  toutes  les  villes  de  la  Barbarie.  Pour  la  domp- 
ter, il  a  fallu  tour  à  tour  Minos,  Pompée,  Alfred  le  Grand,  Robert 
le  Fprt,  don  Jayme,  Charles  X. 

Les  barques  des  pirates  étaient  rapides;  on  en  fabriqua  de  pon- 
tées. La  couverte  abrita  le  rameur  contre  les  traits  dont  les  parois 
du  pentécontore  le  défendaient  mal  ;  la  couverte  offirit  en  même 
temps  un  champ  de  bataille  plus  libre  à  l'hoplite.  Le  dromon,  et 
probablement  aussi  la  trière,  ne  furent  que  des  pentécontores  à 
deux  étages.  Quel  est  le  Dupuy  de  Lôme  qui  le  premier  fit  des- 
cendre des  chantiers  ce  vaisseau  de  ligne?  Était-il  d'Erythrée? 
Avait-il  vu  le  jour  à  Corinthe?  Peu  importe.  Cefqui  est  incontes- 
table, c'est  que  le  grand  justicier  des  mers  a  paru.  A  dater  de  ce 
moment,  il  n'est  pas  bienséant  de  répondre  aux  gens  qui  vous  in- 
terrogent :  u  Je  suis  pirate.  »  C'était  bon  au  temps  de  Thésée  et 
des  Argonautes.  Aujourd'hui  que  la  puissance  de  Samos,  de  la 


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b2&  REYCE  DES   DEUX  MONDES. 

Crète,  de  Corcyre,  de  Corinthe,  d'Athènes  et  d'Égine  a  grandi,  au- 
jourd'hui que  les  vaisseaux  de  Tyr  et  de  Phocée  ne  s'arrêtent 
même  plus  aux  colonnes  d'Hercule,  pareille  réponse  ne  serait  pas 
la  réponse  d'un  demi-dieu,  ce  serait  celle  d'un  brigand  dont  la 
tête  est  à  prix  et  que  l'opinion  publique  met  au  ban  des  nations. 
Au  pirate  traqué  par  la  trière  il  ne  reste  de  ressource  que  la 
fuite.  La  trière  ne  l'atteindrait  pas  aisément,  mais  dans  les  eaux  de 
Délos,  ni  dans  celles  de  la  Cilicie,  vous  ne  verrez  jamais  pentécon- 
tore  s'attaquer  au  soldat  de  la  loi,  à  ce  monstre  dont  la  proue  d'ai- 
rain crèverait  d'un  seul  coup  ses  bordages  et  briserait  infaillible- 
ment sa  membrure*  Les  têtes  de  sanglier  de  Samos,  les  pataïques 
de  la  Phénicie,  qui  provoquaient  par  leur  aspect  bizarre  le  rire  du 
roi  Cambyse,  ces  bustes  de  trières  qu'on  prendrait  pour  des  dieux 
chinois,  se  dressent  maintenant  partout,  respectés  des  bandits  de 
mer  à  l'égal  de  la  peau  de  lion  d'Hercule  ou  d'un  baudrier  de  gen- 
darme. Désormais  le  commerce  a  les  coudées  franches  :  aussi  quel 
essor  nous  le  voyons  prendre  !  Pour  trouver  des  flibustiers,  il  fau- 
drait que  les  galions  de  Tyr  les  allassent  chercher  au  milieu  de  ces 
lies  de  la  côte  illyrienne  qui  ont  si  longtemps  abrité  les  Dscoques. 
La  paix  devrait  dope  régner  enfin  sur  les  flots,  mais  à  peine  les 
bandes  de  pirates  se  sont-elles  évanouies  que  les  flottes  de  guerre 
s'ébranlent. 

Est-il  vrai  que  les  rois  de  la  Grèce,  rassemblés  en  Aulide,  aient 
jamais  conduit  aux  rives  de  la  Troade  120,000  guerriers  sur 
1,100  vaisseaux?  Le  dénombrement  d'Homère  a  beau  présenter 
toute  la\)récision  d'un  état  d'efl'ectif  dressé  par  \m  chef  d'état-ma- 
jor, il  n'en  existe  pas  moins  des  sceptiques  qui  voudraient  révoquer 
en  doute  l'autorilé  d'un  document  dont  on  ne  connaît  pas  exacte- 
ment la  date.  Ce  document,  ne  l'invoquons  donc  pas.  Les  âges  hé- 
roïques seront  bientôt  passés  ;  avec  la  guerre  médique,  nous  allons 
entrer  dans  la  certitude  de  l'histoire.  «  Construisez  des  trières  I  » 
répétait  sans  cesse  Thémistocle  à  ses  compatriotes.  Un  orage  formi- 
dable menaçait  en  eifet  la  Grèce;  l'Asie  s'apprêtait  à  fondre  sur 
l'Europe.  L'Asie  avait  une  flotte;  c'est  de  là  surtout  que  venait  le 
danger.  La  Carie,  la  Phénicie,  l'Egypte,  fournissaient  aux  succes- 
seurs de  Cyrus  des  vaisseaux  innombrables  et  «  d'incomparables 
rameurs.  )>  Quiconque  a  tenu  dans  les  mains  un  aviron  de  chaloupe, 
—  l'ailé  du  navire,  dit  Eschyle,  la  plume  de  dix-huit  pieds,  disent 
nos'matelots,  —  Comprendra  ce  qu'il  fallait  de  vigueur,  d'habitude 
et  d'adresse  pour  manier,  pendant  de  longues  heures,  la  rame  de 
la  trière.  Les  Romains,  avant  d'embarquer  leurs  légionnaires,  les 
dressaient  à  cet  exercice  sur  la  plage.  Le  chef  des  Phocéens  repré- 
sentait aussi  aux  citoyens  de  Milet  révoltés  l'urgente  nécessité  d'ap- 


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LA  MARINE  DE  l'aYENIB.  525 

prendre  à  voguer  en  cadence,  à  évoluer  sans  engager  les  rçmes. 
Que  répondaient,  après  une  semaine  de  cet  apprentissage,  les 
kommes  de  l'Ionie?  «  La  servitude  vaut  encore  mieux  que  le  rude 
métier  qu'on  nous  fait  faire.  »  Les  Milésiens  battus  retournèrent 
sous  le  joug.  Sans  Thémistocle,  les  Grecs  auraient  eu  le  même  sort. 

Tyr  et  Sidon  n'avaient  qu'à  expédier  au  grand  roi  des  vaisseaux 
bien  équipés,  les  Perses  se  chargeaient  de  faire  régner  à  bord  de 
ces  navires  l'ordre  et  la  discipline.  Leur  armée  mai'chait  sous  le 
fouet,  et  le  capitaine  négligent,  pas  plus  que  le  rameur,  ne  devait 
s'attendre  à  trouver  grâce  devant  les  argousine.  Si  les  généraux 
perses  ne  le  faisaient  pas  toujours  frapper  de  verges,  ils  n'hésitliient 
pas,  — l'Ile  de  Chios  indignée  en  eut  le  spectacle,  —  à  lui  fourrer  la 
tête  dans  un  sabord  de  nage  et  à  l'exposer  ainsi  à  la  riséq  des  passans, 
le  corps  sur  le  tillac,  le  chef  nu  en  dehors.  Quelle  position  pour  un 
capitaine  de  trière  habitué  à  dominer  son  équipage  du  haut  de  la 
poupe  !  que  d'amertume  amassée  au  fond  de  ce  cœur  ionien  !  Car 
c'étaient,  il  faut  bien  le  dire,  les  marins  de  l'Ionie  qui  donnaient  gé- 
néralement le  plus  de  souci  au  membre  de  la  famille  royale  investi 
du  commandement  de  la  flotte.  Ces  anciens  colons  d'Athènes  n'a- 
vaient pris  à  l'Asie  que  sa  mollesse  ;  ils  lui  avaient  laissé  ses  habi- 
tudes de  soumission.  Les  Perses  auraient  eu  tort  de  compter  d'une 
façon  absolue  sur  leur  concours. 

Darius  cependant  a  fait  reconnaître  à  l'avance  les  rivages  de  la 
Grèce.  Il  sait  où  il  faut  frapper;  des  transfuges  lui  ont  indiqué  le 
bon  endroit.  Maître  de  Samos,  de  Chios,  de  Lesbos,  de  Thasos,  il 
ordonne  à  sa  flotte  de  longer  les  côtes  de  Thrace.  300  navires  et 
20,000  hommes  périssent  en  voulant  doubler  le  mont  Athos.  Ce 
n'est  qu'un  printemps  de  perdu.  Les  grandes  monarchies  supportent 
aisément  les  grands  désastres.  Il  n'y  a  pas  de  typhon  qui  n'enlève  à 
l'empereur  de  Chine  autant  de  sujets  que  la  tempête  maladroite- 
ment bravée  par  Mardonius  en  coûtait  au  souverain  des  Perses. 

L'année  suivante,  600  trières  se  trouvent  rassemblées  en  Cilici«. 
On  emporte  tout,  infanterie  et  chevaux.  Cette  fois  on  ne  côtoiera 
pas  les  rivages  du  nord;  on  les  sait  constamment  ravagés  par  l'aqui- 
lon. De  Samos,  la  flotte  se  dirige  en  ligne  droite  vers  l'Eubée.  Quatre 
cent  quatre-vingt-dix  ans  avant  notre  ère,  aux  premiers  jours  du 
mois  d'août,  les  Perses  ont  débarqué  dans  l'Attique.  On  nous  a,  dès 
l'enfance,  appris  l'issue  de  ce  débarquement.  Vaincus  par  Miltiade 
dans  les  champs  de  Marathon,  les  Perses  ont  perdu  6,000  hommes; 
ils  courent  au  rivage  pour  se  rembarquer.  On  se  dispute,  on  s'af- 
rache  les  trières  échouées  sur  la  plage.  Les  Grecs  en  ont  pris  sept; 
les  autres,  —  toute  une  flotte,  —  se  dirigent  à  force  de  rames 
vers  Athènes.  Les  soldats  de  Miltiade  heureusement  sont  d'agiles 


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526  '  RETUE  DES  DEUX  MOINES. 

coureurs.  Ils  arrivent  sous  les  murs  que  Datis  et  Ârtapheme  espé- 
raient surprendre»  au  moment  môme  où  la  flotte  ennemie  Tenait, 
après  avoir  doublé  le  cap  Sunium,  mouiller  devant  Phalëre.  L'écàec 
pour  les  Perses  était  complet.  Leurs  vaisseaux  demeurèrent  quel- 
ques jours  sur  leurs  ancres,  puis  ils  retournèrent  en  Asie. 

C'était  la  première  fois  que  les  armes  du  grand  roi  étaient  humi- 
liées. Xerxès  ne  pouvait  hériter  du  trône  sans  hériter  en  même 
temps  des  projets  de  vengeance  de  Darius.  La  plus  vaste  expédition 
qu'ait  jamais  conçue  la  puissance  humaine  se  prépare.  Ce  jeune 
roi,  si  injustemea|  décrié  dans  l'histoire,  «  qui  fait  tout  par  lui* 
ménfe  et  voit  tout  par  ses  yeux,  »  Xerxès,  en  un  mot,  ne  veut  se 
mettre  en  marche  qu'après  avoir  employé  quatre  années  entières  à' 
disposer  d'immenses  dépôts  de  vivres  sur  le  parcours  qu'il  se  pro- 
pose de  suivre.  Tout  est  prévu...  excepté  la  malveillance  du  sort. 
Ce  sont  là,  remarqu#ns-le  bien,  les  affaires  des  augures  ;  les  rois 
auraient  tort  de  s'en  mêler.  Leur  rôle  est  de  mériter  la  victoire  ; 
ne  leur  en  demandons  pas  dav^tage.  Xerxès  pousse  devant  lui 
1,700,000  hommes  et  les  fait  côtoyer  par  1,200  trières.  Depuis  que 
nous  en  sommes  revenus,  par  une  pente  insensible,  aux  temps  où 
l'humanité  n'avait  pas  d'armées  permanentes,  mais  où  les  peuples, 
prêts  à  se  dévorer,  se  tenaient  constamment  debout,  les  chiffires 
mentionnés  par  Hérodote  ne  nous  semblent  plus  invraisemblables. 
Avec  de  bien  moindres  territoires,  l'Allemagne  et  la  France,  si  ja- 
mais la  fantaisie  leur  prenait  de  mettre  toutes  leurs  forces  sur  pied, 
ne  resteraient  certainement  pas  au-dessous  du  roi  des  Perses.  Nous 
n'avons  cependant  dénombré  encore  que  l'armée  qui  traverse  1^  con- 
tinent asiatique  et  la  flotte  de  guerre  qui  l'accompagne.  Outre  cette 
armée  et  cette  flotte,  il  faut  compter  aussi  le  convoi.  Navires  non 
pontés  à  trente  et  à  cinquante  rames,  chaloupes,  barques  destinées 
à  recevoir  les  chevaux,  il  n'y  a  pas  là  moins  de  3,000  embarcations. 
Chacun  de  ces  bâtimens  porte  en  moyenne  près  de  80  hommes. 
L'équipage  des  trières  est  de  230.  Qu'il  soit  grec,  ionien,  carien 
ou  phénicien,  qu'il  vienne  de  Cilicie  ou  d'Egypte,  le  vaisseau  de 
combat  a  toujours  ceft  eflectif.  Cela  seul  suffit  à  nou^  indiquer  ses 
dimensions;  la  facilité  avec  laquelle  on  le  tire  à  terre,  l'éperon 
qui,  d'un  seul  coup,' le  crève  et  le  fait  sonibrer,  nous  apprennent 
également  de  quels  fragiles  matériaux  on  l'a  construit.  La  trière 
n'est  pas  un  de  ces  navires  aux  qôtes  de  fer,  au  cœur  de  chêne  ou 
de  teck,  que  nous  avons  aujourd'hui  sous  les  yeux  ;  c'est  un  coffre 
de  bois  blanc  qui  doit  son  nom  au  chiffre  de  ses  rameurs.  On  y 
vogue  à  trois;  le  pentécontore  est  un  unirème.  Ne  nous  étonnons 
pas  si  les  flancs  de  la  trière  s'entr'ouvrent  quand  survient  inopiné- 
ment la  tempête.  Pareil  malheur  a  plus  d'une  fois  excité  le  cour- 


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LA  MABINE  DE  l'avENIB.  527 

roux  de  Golbert  contre  léfe  maîtres  de  hache  de  Louis  XIV.  La  soli- 
dité des  liaisons  est  une  des  conquêtes  les  plus  récentes  de  Tarchitec- 
ture  navale,  et  cette  solidité  ne  s'acquiert  qu'au  prix  de  l'augmenta- 
tion du  poids.  Les  galères  elles-mêmes  ne  se  tireront  plus  à  la  plage 
quand  on  au?a  fait  entrer  le  chêne  et  le  hêtre  dans  leur  construc- 
tion; 80  hommes  par  pentécontore  et  par  vaisseau  rond ,  230  par 
trière,  tout  cela  compose  bien  un  ensemble  de  516,000  hommes  :  on 
en  peut  faire  aisément  le  calcul.  517,000  est  le  chiffre  donné  par  Hê* 
rodote.  Que  sont  à  côté  de  ce  gigantesque  armement  les  «  passages 
d'outre-mer  »  des  croisés,  les  expéditions  des  Romains,  les  des- 
centes des  Normands,  les  entreprises  auxquelles  nous  avons  nous- 
mêmes  assisté?  Quatre  cent  quatre-vingt-dix-sept  ans  après  la  fon- 
dation* de  Rome,  les  Romains  mettaient  en  mer  1&0,000  hommes 
sur  330  galères;  les  Carthaginois  150,000  sur  350  vaisseaux.  Au 
xi^  siècle  de  notre  ère,  Guillaume  le  Conquérant  traversait  la  Manche 
avec  1,&00  embarcations  et  60,000  scddats;  au  xm%  sainte  Louis 
emmenait  de  Chypre  à  Damiette ,  sur  120  gros  navires  et  plus  de 
1,500^  barques,  2,800  chevaliers,  avec  un  nombre  proportionné!^  de 
sergens  d'armes,  d'archers,  d'arbalétriers  et  de  piétons.  Son  armée 
comptait  à  ce  moment  plus  de  70,000  combattans.  Yingtrdeux  |tns 
plus  tard,  le  même  souverain  partait  pour  Tunis  à  la  tête  de 
60,000  hommes.  36,000  soldats  portés  sur  324  navires  suffirent  à 
Bonaparte  pour  conquérir  TÉgypte;  l'expédition  d'Alger  n'employa 
que  675  bâtimens  ou  bateaux,  et  37,000  hommes.  Pour  descendre 
en^ Crimée,  trois  grandes  puissances  :  la  France,  l'Angleterre,  la 
Turquie,  crurent  avoir  beaucoup  fait  quand  elles  eurent  réuni  les 
moyens  de  transport  de  62,000  hommes,  d'un  peu  plus  de  4,000  che- 
vaux et  de  235  canons  de  siège  ou  de  campagne.  Seul ,  parmi  les 
modernes,  a  le  Corse  aux  cheveux  plats  »  songea,  dès  le  principe, 
à  faire  grand.  Mais  aussi  quel  ennemi  il  se  proposait  d'attaquer  I 
Pour  forcer  le  léopard  britannique  dans  son  antre,  —  excusons- 
nous  de  ces  expressions  vieillies, — il  voulut  réunir  2,300  bateaux  et 
leur  donner  à  porter,  outre  15,000  chevaux  et  400  bouches  à  feu, 
l'élite  de  ses  légions,  150,000  vétérans  qui  avaient  déjà  triomphé  de 
l'Europe.  Lui  aussi  r^contra ,  pour  lui  barrer  la  route,  la  fortune 
contraire;  mais  n'avait-il  pas  sujet  d'espérer  une  meilleure  ipsue? 
Entente  plus  merveilleuse  présida-t-elle  jamais  bmx  plus  4nfimes 
détails  d'une  immense  entreprise?  Qui  comprit  mieux  que  ce  su- 
blime esprit,  dont  l'inspiration  atteignait  toujours  les  sommets,  la 
nécessité  de  répudier  en  fait  de  guerre  les  petits  efforts  et  les  pe- 
tits moyens?  Napoléon  (ambitionnait  sans  cesse  de  se  grandir  à  la 
hauteur  des  anciens;  comme  l'aigle  qui  règle  avec  peine  son  vol, 
involontairement  il  les  dépassait. 


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52S  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


II. 


Les  populations  étaient  peut-être  autrefois  plus  denses;  leurs 
souverains ,  à  coup  sûr,  les  trouvaient  plus  dociles.  Aussi  ce  que 
l'antiquité  est  venue  à  bout  d'achever  nous  laisse-t-il  parfois,  en 
dépit  des  témoignages  les  plus  irrécusables,  jncrédules.  Jeter  deux 
ponts  de  bateaux  d'Abydos  à  Sestos ,  «  mettre  des  entraves  à  l'Hel- 
lespont,  contenir  ce  courant  de  foudre  lancé  par  la  main  du  ciel,  » 
nous  savons  qu'on  l'a  fait;  mais  nous  ne  le  comprenons  pas.  Notre 
premier  mouvement  serait  de  le  nier.  Comment  les  ancres  ont-elles 
mordu  le  fond?  Conunent  même,  dans  ce  gouffre  qu'on  appelle  au- 
jourd'hui le  passage  des  Dardanelles,  ont-elles  pu  l'atteindre?  A-t-il 
suffi,  pour  assujettir  les  barques  rétives,  de  tresser  des  câbles  a  de 
deux  cordes  de  lin  et  de  quatre  de  byblus,  »  de  les  tendre  et  de 
les  raidir,  à  l'aide  de  cabestans,  d'une  rive  à  l'autre?  La  largeur  du 
détroit  est  de  près  de  1,800  mètres;  quel  fleuve  débordé  a  jamais 
présenté  entre  ses  deux  rives  un  pareil  intervalle?  Après  un  long  et 
persistant  labeur ,  la  nature  est  vaincue,  les  ponts  sont  achevés. 
Unp  tempête  les  emporte;  on  les  rétablit.  C'est  l'ordre  du  maître. 

A  l'autre  extrémité  de  la  Thrace,  le  mont  Athos,  sapé  depuis  deux^ 
années  à  sa  base,  est  devenu  une  île.  On  ne  le  doublera  plus;  on 
le  tournera.  La  précaution,  à  notre  avis,  était  sage,  bien  qu'Héro- 
dote n'y  veuille  apercevoir  que  «  l'ostentation  d'un  vain  orgueil.  » 
A-t-on  assez  abusé  de  cette  vieille  figure  de  rhétorique,  l'orgueil 
des  rois!  Cet  orgueil  a  fait  bien  souvent  la  grandeur  et  la  sécurité 
des  peuples.  «  Il  eût  été  plus  simple,  nous  dit  l'historien  d'Halicar- 
nasse,  de  tirer  la  flotte  à  travers  l'isthme.  »  Plus  simple,  peut-être  ! 
aussi  sûr,  nous  ne  le  croyons  pas.  Les  bâtimens  souflfrent  à  voya- 
ger ainsi  sur  un  élément  pour  lequel  ils  n'ont  pas  été  construits. 
C'eût  été  une  très  grosse  aflaire  que  d'avoir  à  calfeutrer  à  nouveau 
4,000  barques,  sans  compter  que,  pour  les  traîner  d'un  golfe  à 
l'autre,  il  eût  fallu  préalablement  les  décharger.  Tout  est  grand, 
tout  est  gigantesque  dans  ce  que  commande  Xerxès;  rien  n'est  inu- 
tile, rien  ne  deoieure  au-dessus  des  forces  de  son  empire. 

On,  a  brûlé  sur  les  ponts  des  parfums,  on  a  jonché  les  planches 
de  brahches  de  tamaris;  le  jeune  souverain  fait  les  libations,  et  le 
défilé  commence.  Ce  défilé  dure  sans  interruption  sept  jours  et  sept 
nuits;  l'Asie  est  passée  en  Europe.  La  possession  de  Sestos  eût  de 
toute  façon  assuré  aux  barbares  un  débarquement  facile.  Sestos 
entre  les  mains  des  Perses,  c'était  Calais  aux  mains  des  Anglais.  A 
la  nouvelle  du  passage  eflectué,  la  terreur  règne  en  Grèce.  Les  dif- 
ficultés qui  attendent  l'armée  d'invasion  ne  sont  pas  loin  cependant 


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LA  MARINE  DE  I^AYENIB.  529 

d'apparaître.  Déjà  la  multitude  qui  s'avance  a  tari  les  fleuves;  si  la 
flotte  qui  l'accompagne  la  perdait  un  instant  de  vue,  ce  ne  sont  pas 
les  ^uvages  contrées  des  Giconiens,  des  Bistones,  des  Sapéens,  des 
Derséens,  des  Édones  et  des  Satres  qui  pourvoiraient  à  sa  subsis- 
tance. Arrivé  dans  Acanthe,  Xerxès  congédia  la  flotte,  et  lui  donna 
l'ordre  de  l'aller  attendre  à  Therma,  au  fond  du  vaste  golfe  qui 
porte  aujourd'hui  le  nom  de  golfe  de  Salonique.  D'Acanthe  à  Therma, 
la  côte  était  trop  découpée,  déchiquetée  par  trop  d'échancrures, 
pour  que  les  vaisseaux  et  l'armée  pussent  plus  longtemps  demeurer 
en  contact.  L'armée  prit  à  travers  la  Thrace,  la  flotte  franchit  le 
canal  de  l'Athos  et  passa  du  golfe  de  Monte-Santo  au  golfe  de  Cas- 
sandre,  —  pour  être  mieux  compris,  employons  les  noms  mo- 
dernes, —  du  golfe  de  Cassandre  au  golfe  de  Salonique.  Soldats  et 
matelots  se  retrouvent  enfin  sur  les  bords  du  Vardar,  à  l'embou- 
chure de  l'antique  Axios. 

L'armée  se  repose;  le  roi  veille.  Examen  fait  des  lieux,  Xerxès  se 
décide  à  prendre  la  route  haute,  par  le  territoire  des  Macédoniens. 
Une  fois  en  Thessalie,  il  ne  manquera  pas  d'herbe  pour  ses  che- 
vaux. A  toutes  les  époques  de  l'histoire,  des  milliers  d'escadrons 
se  sont  rassemblés,  dès  les  premiers  jours  du  printemps ,  sur  les 
rives  verdoyantes  du  Sperchius.  Là  ont  campé  les  chevalifers  francs, 
les  soldats  de  la  grande  compagnie  catalane,  les  kaïmakans  de 
Mahomet  II  et  les  vizirs  de  Mahmoud.  La  mer,  par  ses  apports,  a 
élargi  aujourd'hui  le  défilé  des  Thermopyles  ;  en  l'année  âSO  avant 
notre  ère,  ce  défilé  ne  présentait  entre  les  derniers  contre-forts  de 
rOEta  et  le  golfe  Maliaque,  devenu  aujourd'hui  la  baie  de  Zeitoun, 
qu'une  chaussée  étroite,  à  peine  aussi  large  que  le  Pas  de  Roland 
dans  les  Pyrénées.  Deux  chars  de  front  n'y  auraient  pu  trouver^'pas- 
sage;  une  poignée  d'hommes,  un  rempart  de  terre  suflisaient  pour 
en  interdire  l'accès.  Les  Grecs  avaient  renoncé  à  défendre  la  vallée 
de  Tempe;  ils  résolurent  de  tenir  ferme  aux  Thermopyles.  L'armée 
de  Xerxès  se  trouve  arrêtée.  Pas  plus  que  l'armée,  la  flotte  qui 
longe  la  côte  ne  peut  passer  outre.  Ses  éclaireurs  viennent  de  lui 
apprendre  que  les  vaisseaux  grecs  ont  pris  position  à  la  pointe  sep- 
tentrionale de  l'Eubée.  Parties  de  l'embouchure  du  Vardar  onze  jours 
après  Xerxès,  les  1,200  trières  ont  navigué  tout  le  jour.  La  nuit^ve- 
nue,  au  heu  de  s'engager  dans  le  canal  qui  sépare  l'île  de!:Skiathos 
du  continent,  elles  abordent  et  vont  jeter  l'ancre  non  loin  du  cap 
Sépias.  Jusqu'aux  premières  lueurs  du  matin,  la  mer  fut  tranquille. 
Avec  le  soleil,  le  vent  de  l'Hellespont  s'élève.  Heureux  le  capitaine 
qui,  au  premier  souffle  de  ce  vent  redouté,  se  trouva  en  mesure  d^ 
hâler  son  vaisseau  à  terre  !  La  plage  le  sauvera  de  la  tempête  ;  mais 
la  plage  est  peu  étendue,  et  les  trières  avaient  dû  mouiller  sur  huit 

TOME  XXTIIk  —  1878.  34 


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530  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rangs  de  jurofondeur.  hOO  navires  sont  jetés  à  la  côte  :  Fiat  voltm- 
tasl  c'est  le  mot  de  Gharles-Qulnt  sur  le  rivage  d'Alger.  GernAani- 
cus,  en  pareille  occasion,  voulait  se  précipiter  à  la  mer.  Il  avait 
grandement  tort;  les  désespoirs  des  chefs  ne  remédient  à  rien'.  Cé- 
sar, sur  les  rivages  de  la  Grande-Bretagne,  montra  plus  de  sang- 
froid;  Bonaparte,  en  Egypte,  se  hâta  d'oublier  l'anéantissement  de 
sa  flotte  sur  la  rade  d'Aboukir.  Xerxës  avait  beaucoup  fait  pour  pré- 
venir ce  cruel  accident.  C'était  par  ses  ordres  que  l'isthme  du  moat 
Athos  présentait  une  brèche  là  où  les  dieux  avaient  jeté  un  isthme; 
il  ne  dépendait  pas  du  ûls  de  Darius  de  supprimer  tous  les  caps. 
La  catastrophe  survenue  devait  d'ailleurs  être  entrée  dans  ses  pré- 
visions, car  ce  n'était  pas  merveille  qu'un  naufrage  au  temps  où 
les  Perses  envahissaient  la  Grèce.  Confiance  ou  découragement, 
qu'importait  au  destin?  Mieux  valait  donc  ne  pas  être  découragé. 
Rien  ne  semble  indiquer  dans  le  récit  d'Hérodote  que  le  roi  des 
Perses  ait  songé  un  instant  à  l'être.  Au  bout  de  trois  jours ,  — 
c'est  généralement  la  coutume  du  vent  de  l'Hellespont,  —  la  tour- 
mente s'apaisa.  Les  Perses  remirent  à  la  mer  les  nombreux  vais- 
seaux qu'ils  étaient  parvenus  à  sauver,  puis  ils  longèrent  à  la  rame 
le  continent,  doublèrent  le  cap  Sépias  et  allèrent  s'établir  au  mouil- 
lage des.Aphàtes,  en  regard  de  la  rade  foraine  que  les  Grecs  occu- 
paient avec  233  trières  et  9  pentécontbres.  Les  Grecs  gardaient 
ainsi  le  flanc  des  Thermopyles  et  se  ménageaient  une  retraite  entre 
la  côte  des  Locriens  et  l'Eubée,  par  le  canal  de  l'Euripe.  Un  inter- 
valle de  quelques  milles  à  peine  séparait  les  deux  flottes  ennemies. 

Un  Spartiate,  un  hoplite  étranger  au  métier  de  la  mer,  Eurybiade, 
commande  en  chef  l'armée  navale  des  Grecs.  Toujours,  chez  les  al- 
liés, la  jalousie  d'Athènes!  La  flotte  athénienne  a  pour  amiral  Thé- 
mistocle,  élevé  récemment  à  la  dignité  de  navarque  et  âgé,  comme 
Dumouriez,  de  plus  de  cinquante  ans.  Quand  la  victoire  a  déployé 
son  aile,  il  faut  l'agilité  des  jeunes  c^^itaines  pour  la  suivre.  Dans 
les  débuts  douteux,  si  l'esprit  d'entreprise  a  sa  place,  l'expérience 
et  la  ténacité  sont  plus  essentielles  encore.  L'Angleterre  n'a  pas  eu 
à  regretter  que  Nelson  ne  soit  venu  qu'après  Howe  et  Jervis;  Tour- 
ville  et  Dugay-Trouin  ont  marché  plus  sûrement  dans  le  sillon  qu'ar 
vait  tracé  Duquesne;  les  leçons  de  tactique  de  D'Orvilliers  n'ont  pas 
été  inutiles  à  Suilren;  De  Grasse  eût  sagement  fait  de  ne  les  pas 
oublier. 

Les  Perses  ont  déjà  enlevé  quelques  trières  isolées,  et  la  côte  sep- 
tentrionale de  l'Eubée  en  a  reçu  le  nom  de  la  reine  Artémise.  Les 
bords  du  Thermodon  ne  sont  pas  les  seuls  à  nourrir  des  Amazones, 
^euve  et  chargée  de  la  tutelle  de  son  fils,  la  reine  d'Halicarnasse 
avait  voulu  commander  elle-même  les  cinq  vaisseaux  fournis  par 


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LA  filABlNJS  DE  l'avenir.  5S1 

ses  états,  les  vaisseaux  d'Halîcarnasse,  de  Cos,  de  Nisyre  et  de  Ca- 
lydné.  Ces  cinq  vaisseaux  étaient  les  meilleurs  de  la  flotte,  si  l'on 
en  excepte  les  navires  sidoniens.  Indignés  qu'une  femme  osât  les 
combattre,  les  Grecs  mirent  la  tête  de  la  reine  à  prix;  aucun  d'eux 
ne  se  montra  de  taille  à  mériter  la  récompense  promise.  Artémise 
était  une  colombe  qui  avait  les  serres  d'un  aigle.  Les  Perses,  pen- 
dant que  les  deux  flottes  demeuraient  en  présence,  eurent  le  loisir 
de  compter  leurs  ennemis.  Us  projetèrent  de  les  envelopper  et  d'en- 
lever ainsi  d'un  seul  coup  toute  la  marine  grecque.  Ce  sont  là  les 
faiblesses  et  les  illusions  du  nombre;  une  confiance  exagérée  con- 
duit souvent  à  l'éparpillement  des  forces.  200  vaisseaux  vont  donc 
passer  en  dehors  de  Skiathos;  les  vigies  d'Ëurybiade  ne  les  verront 
pas.  Ce  détachement  fera  le  tour  de  l'Eubée  et  pénétrera  dans  TEu- 
ripe,  aussitôt  qu'il  aura  doublé  le  cap  Doro,  —  nous  voulions  dire 
la  baie, de  Caryste.  —  Le  gros  de  la  flotte  médique,  le  mouvement 
tournant  effectué,  attaquera  de  front. 

Malgré  les  larges  coupures  pratiquées  par  la  tempête  dans  leur 
flotte,  les  Perses  pouvaient  croire  encore  que  ledœtin  leur  restait 
favorable.  Ils  avaient  immolé  la  première  victime,  un  jeune  Grec 
qu'ils  venaient  de  faire»  prisonnier  sur  un  des  navires  de  Trézène. 
Cette  victime  était  d'une  beauté  remarquable;  les  Perses  regor- 
gèrent sur  la  proue  de  la  trière  conquise,  tirant  de  sa  beauté 
même  un  heureux  augure  ;  le  saa*i(ice  n'en  pouvait  être  en  effet, 
dans  les  idées  du  temps,  que  plus  agréable  aux  dieux.  Cependant 
l'heure  est  venue  où  les  présages  vont  céder  la  parole  aux  événe- 
mens.  Un  peu  avant  le  coucher  du  soleil,  les  Grecs  ont  levé 
l'ancre;  la  flotte  perse  se  porte  à  leur  rencontre.  Les  barbares,  — 
c'est  ainsi  que  les  Grecs  nommaient  les  étrangers,  —  ignorent  que 
l'ennemi  a  été  secrètement  informé  du  désastre  du  cap  Sépias  et  du 
détachement  considérable  fait  au  sud  de  l'Eubée.  Ils  s'étonnent  de 
l'excès  d'audace  qui  menace  de  déconcerter  leurs  plans.  Sur  la 
capitane  d'Eurybiade,  le  porte-flambeau  élève  tout  à  coup  en  l'air 
le  bouclier.  Le  porte-flambeau  est  le  chef  de  timonerie  de  l'époque, 
le  héraut  de  l'armée  navale  ;  ses  fonctions  l'investissent  d'un  carac- 
tère sacré.  Le  bouclier  dressé  est  le  signal  du  combat.  Dans 
toutes  les  tactiques  du  monde,  ce  signal  peut  dispenser  des  autres. 
La  vogue  sur-le-champ  s'accélèçe,  les  vaisseaux  serrés  à  distance 
de  rame,  la  proue  vers  l'ennemi,  font  bouillonner  l'ondei  Du  pre- 
mier choc,  30  vaisseaux  perses  sont  fracassés.  Les  Grecs  n'avaient 
voulu  tenter  qu'une  reconnaissance;  l'obscurité,  comme  ils  l'avaient 
prévti,  sépara  les  combattans.  Chaque  flotte  alla  reprendre  son  an- 
cien poste. 

On  était  au  cœur  de  l'été.  Toute  la  nuit  l'orage  gronda  autour 
du  Pélion;  le  vent  venait  de  terre,  et  la  mer  heureusement  était 

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532  REYUE  DES   DEUX  MONDES. 

calme,  mais  les  éclairs  ne  cessaient  de  sillonner  le  ciel,  et  la  pluie 
tombait  sans  relâche.  Au  milieu  des  éclats  répétés  de  la  foudre,  les 
courans  entraînèrent  vers  la  rade  des  Âphëtes,  où  stationnaient  les 
Perses,  des  débris  de  navires  et  de  nombreux  cadavres.  Les  corps, 
rendus  à  la  surface  par  les  gouffres  qui  les  avaient  engloutis  pendant 
la  tempête  du  cap  Sépias,  s'agitaient  sous  les  proues  et  allaient  s'ac- 
crocher à  l'extrémité  des  rames.  Les  champs  de  bataille  n'avaient  pas 
alors  cette  horreur  que  leur  impriment  aujourd'hui  les  ravages  de 
notre  artillerie.  Des  guerriers  couchés  sur  leur  bouclier,  les  Perses  les 
auraient  vus  sans  frémir;  ces  noyés  accrochés  à  leurs  rames,  ces  ca- 
davres à  la  pâleur  verdâtre,  à  la  face  bouffie,  aux  jambes  et  au  corps 
enflés,  les  glacèrent  de  terreur.  La  flotte  de  Xerxès  ne  connaissait 
pas  cependant  toute  l'étendue  de  ses  pertes.  L'orage  qui  lui  jetait 
les  funèbres  épaves  n'avait  pas  épargné  la  division  qui  devait 
prendre  les  Grecs  à  revers.  La  plupart  des  vaisseaux  dont  \e  com- 
posait cette  escadre  furent  brisés  sur  les  rochers  de  la  côte  orien- 
tale de  Négrepont.  Décidément  la  mauvaise  fortune  insiste  trop. 
Quand  les  incidens  de  ce  genre  se  répètent  à  intervalles  aussi  rap- 
prochés, il  est  bon  de  réfléchir. 

La  flotte  des  Perses  diminuait  rapidement;  celle  des  Grecs  com- 
mençait à  grossir.  53  vaisseaux  partis  de  l'Attique  vinrent  cette  nuit 
même  renforcer  Thémistocle.  Quant  aux  Corcyréens,  sur  le  concours 
desquels  on  croyait  pouvoir  compter,  ils  avaient,  pour  manquer  à 
ce  rendez-vous,  une  excuse  toute  prête.  «  Les  vents  étésiens  em- 
pêchaient leurs  60  vaisseaux  de  doubler  le  cap  Malée.  »  Les  Grecs 
néanmoins  se  crurent  assez  forts  pour  renouveler  l'attaque  qui  leur 
avait  si  bien  réussi  la  veille.  A  la  même  heure,  jugeant  non  sans 
raison  le  coucher  du  soleil  singulièrement  propice  à  leur  dessein, 
ils  quittèrent  de  nouveau  la  rade  d'Artémisium.  Cette  fois  c'est  aux 
vaisseaux  ciliciens  qu'ils  s'adressent.  Ils  fondent  sur  eux  à  Timpro- 
.  viste,  et  se  retirent  avant  que  les  Perses  aient  eu  le  temps  de  se  re- 
connaître. Le  troisième  jour,  l'ennemi  ne  les  attend  pas;  il  se  dé- 
cide à  prendre  à  son  tour  l'offensive.  La  flotte  de  Xerxès  n'a  pas 
seulement  l'avantage  du  nombre;  ses  vaisseaux  sont  plus  forts, 
mieux  construits,  munis  d'une  vogue  plus  exercée.  A  l'exception 
des  Ioniens,  dont  l'attitude  n'a  jamais  cessé  d'être  suspecte,  les 
équipages  continuent  de  se  montrer  remplis  de  la  plus  belliqueuse 
ardeur.  Qn  n'est  pas  sujet  du  grand  roi,  on  n'est  pas  descendu  des 
monts  de  l'Hyrcanie  pour  subjuguer. le  Mède  à  la  chevelure' flottante 
et  pour  asservir  l'Asie,  sans  avoir  gardé  au  lond  du  cœur  le  senti- 
ment de  sa  supériorité  sur  les  autres  nations.  Or  sur  chaque  trière 
SO^Perses  ont  pris  place.  Xerxès  recrute  ses  rameurs  et  ses  pilotes 
partout;  il  ne  confie  la  garde  de  ses  vaisseaux  qu'à  ceux  auxquels 
il  remettrait  sans  crainte  la  garde  de  sa  personne.  Ce  sont  dans  la 

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LA  MARINE  DE  L'aYEMIR.  533 

flotte  des  Phéniciens,  *des  Égyptiens,  des  Ciliciens,  des  Paphlago- 
niens,  des  Cariens,  des  Ioniens,  des  Grecs  même  qui  voguent  et  qui 
tiennent  le  timon  :  les  Perses  seuls  combattent;  les  Perses  seuls 
commandent.  Dans  cette  troisième  journée  où  la  flotte  de  Xerxès 
poussa  4on  attaque  à  fond,  le  succès  fut  chaudement  et  opiniâtre- 
ment disputé.  Il  resta  indécis.  La  reine  Artémise  se  multiplia  en 
vain.  Sa  vaillance  fit  l'admiration  de  l'armée  ;  elle  ne  parvint  pas 
à  fixer  la  fortune. 

Les  Grecs  demeurèrent  en  possession  du  champ  de  bataille. 
Ëpuisés  cependant  par  un  triple  combat,  ils  renoncèrent  à  défendre 
plus  longtemps  le  passage  de  TEuripe  et  les  abords  des  Thermo- 
pyles.  Pourquoi  d'ailleurs  auraient-ils  prolongé  davantage  leur  ré- 
sistance? Les  Thermopyles  venaient  de  tomber  au  pouvoir  de 
l'ennemi.  Un  grand  général  a  dit  que  la  guerre  n'était  qu'une  suc- 
cession d'efiets  moraux.  L*effet  moral  de  cette  première  défaite 
était  tout  en  faveur  de  la  Grèce.  4,000  hommes  avaient  arrêté  pen- 
dant plusieurs  jours  une  armée.  Au  pied  des  retranchemens  giâaient 
300  Spartiates  le  visage  encore  tourné  vers  l'ennemi,  a  Je  sais  leurs 
nomsl  »  s'écrie  Hérodote.  Il  aurait  dû  nous  les  dire.  C'étaient  tous 
gens  de  cœur,  plems  d'un  sang  généreux  et  criblés  de  blessures. 
Nul  ami  n'a  pris  soin  de  glisser  dans  leur  main  glacée  l'obole  in- 
dispensable. Ne  sois  pas  trop  exigeant,  Charon  ;  saisis  au  plus  vite 
ta  rame  et  hâte-toi  de  leur  faire  traverser  le  fleuve  ;  Achille  s'fan- 
patiente  aux  champs  Élysées  et  se  demande  déjà  pourquoi  tu  les 
retiens  si  longtemps  sur  la  rive.  Tu  n'as  pas  souvent,  vieux  nocher 
des  enfers,  de  semblables  aubaines.  Bien  des  siècles  s'écouleront 
avant  que  tu  puisses  recevoir  dans  ta  barque  des  passagers  dignes 
d'aller  rejoindre,  ceux  qui  se  présentèrent  ce  jour-là  sur  les  bords 
du  Styx.  Il  faut  que,  tu  attendes  deux  mille  trois  cent  trente-cinq 
ans  les  zouaves  du  pont  de  Traktir. 

La  nation  grecque  se  trouva  montée  par  l'exemple  de  Léonidas 
et  de  ses  compagnons  à  un  paroxysme  d'énergie.  Et  pourtant  les 
Perses  aussi  s'étaient  bien  battus.  La  garde  impériale  de  Xerxès, 
les  Immortels,  avait  assailli  de  front  la  position  que  d'autres  tour- 
naient. Leurs  cadavres  pressés  auraient  dit  l'acharnement  dont  ils 
avaient  fait  preuve,  si  Xerxès  ne  se  fût  hâté  de  les  faire  inhumer.  * 
Le  spectacle  d^une  pareille  hécatombe  donnait  une  trop  haute  idée 
des  sacrificateurs.  «  Que  pensez-vous,  milord,  de  ces  nobles  cica- 
trices? demandait  le  régent  de  France  à  l'ambassadeur  d'Angle- 
terre, en  lui  montrant  les  vétérans  abrités  sous  le  dôme  des  Inva- 
lides. —  Je  pense,  répondit  lord  Stairs  avec  son  flegme  hautain,  à 
ceux  qui  les  ont  faites.  »  Un  soldat  mutilé  assistait  silencieux  à  cet 
entretien;  ses  lèvres  frémissantes  laissèrent  échapper  involontaire- 


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53A  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ment  la  réplique  :  «  Ceux-là  sont  morts,  »  dit-M.  Les  enfans  de  Sparte 
aussi  étaient  morts,  mais  ils  n'étaient  que  300  et  près  d'un  million 
d'hommes  les  avait  assaillis. 

Les  vainqueurs  trouvent  toujours  des  alliés  :  la  marche  de  Xerxës 
à  travers  la  Doride,  la  Phodde  et  la  Béotie  fut  une  march^  triom- 
phale. Avides  de  pillage,  irrités  par  de  vieux  griefs,  les  Thessaliens 
conduisaient  l'invasion.  Xerxës  ne  rencontrait  plus  que  des  gens  du 
parti  mède  ;  la  cause  d'Athènes  était  aussi  abandonnée  que  le  fut 
en  93  celle  de  la  convention.  Reculant  partout  sur  terre  et  sur  mer, 
les  Grecs  semblaient  concentrer  désormais  leur  espoir  dans  la 
défense  du  Péloponëse.  L'armée  navale  s'était  retirée  dans  la  baie 
de  Salamine,  les  habitans  de  l'Ëubée  avaient  fui,  les  Athéniens 
fuyaient  à  leur  tour.  Pour  beaucoup,  Salamine  ne  paraissait  pas  un 
asile  encore  assez  sûr;  les  uns  allaient  chercher  un  refuge  à  Trézëne, 
d'autres  demandaient  l'hospitalité  à  Égine.  Par  bonheur,  la  flotte 
n'avait  fait  de  pertes  que  dans  les  combats  ;  la  tempête,  si  cruelle 
aux  Perses,  l'avait  épargnée.  De  toutes  parts  lui 'venaient  en  cette 
extrémité  terrible  des  renforts.  L'équilibre  du  nombre  tendait  in- 
sensiblement à  se  rétablir  entre  les  deux  adversaires  qui  s'étaient 
mesurés  pendant  trois  jours  sur  la  rade  d'Artémisium.  Au  moment 
où  les  généraux  se  demandaient  s'ils  n'abandonneraient  pas  Athènes 
à  son  sort,  on  comptait  devant  Salamine  89  vaisseaux  du  Pélopo- 
nèse,  180  d'Athènes,  97  de  Mégare,  d'Ambracie,  de  Leucade,  d'Égine, 
de  Chalcis ,  d'Érétrie,  de  Céos,  de  Naxos,  de  Styros,  de  Gythnos, 
de  Crotone.  —  Serpho,  Siphante  et  Milo  n'avaient  envoyé  que  des 
pentécontores.  —  366  vaisseaux  sérieusement  résolus  à  combattre, 
s'appuyant  à  leur  territoire,  peuvent  en  braver  600  ébranlés  par 
toutes  les  épreuves  qui  ji'avaient  cessé  d* affliger  lea  Perses.  Le  point 
important  était  de  bien  choisir  le  terrain  sur  jequel  on  résisterait. 
La  côte  était  alors  la  base  obligée  de  tout  ordre  de  bataille.  On  se 
battait  autant  que  possible  à  portée  de  trait  du  rivage.  Si  la  trière 
était  fracassée,  les  naufragés  gagnaient  le  rocher  le  plus  voisin,  la 
grève  la  plus  proche,  à  la  nage.  Vaincus  en  vue  de  Salamine,  les 
Grecs  n'avaient  pour  refuge  qu'une  lie  où  il  serait  facile  au  vainqueur 
de  les  bloquer;  défaits  près  de  l'isthme  qui  sépare  le  golfe  de  Co- 
rinthe  de  la  mer  d'Égine,  ils  avaient  tout  le  Péloponèse  derrière 
eux.  C'était  donc  vers  l'isthme  qu'inclinaient  gédéralement  les 
projets  de  retraite;  les  Athéniens  seuls  ne  pouvaient  se  décider  à 
s'éloigner  de  l' Attique.  Mais  l'Attique  n'était-elle  pas  irrévocablement 
perdue?  Ravagée  tout  entière  par  le  fef  et  la  flamme,  elle  ne  pré- 
sentait plus  qu'un  monceau  de  ruines.  Athènes  même,  laissée  sans 
défenseurs,  venait  d'être  occupée.  A  quoi  bon  s'obstiner  à  rester 
sous  ses  murs?  Déjà  les  généraux  du  Péloponèse  avaient  peine  à 


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LA  MARINE  DE   l'avENIB.  535 

contenir  leurs  équipages.  Sur  ces  navires  où  s'entassaient  plus  de 
200  hommes,  rameurs  et  hoplites,  on  devait,  comme  on  peut  aisé- 
ment le  supposer,  se  trouva  fcwrt  à  l'étroit.  Aussi  était-ce  à  terre 
que  se  passait  le  plus  souvent  la  nuit,  à  terre  que  se  prenaient  les 
repas.  Dès  que  les  marins  des  vaisseaux  confédérés  ont  appris  que 
l'Acropole  est  aux  mains  des  Perses,  ils  courent  à  la  plage,  remontent 
sur  leurs  navires  et,  pour  mieux  faire  connaître  à  qui  les  commande 
leurs  intentions,  ils  s'empressent,  sans  lever  l'ancre  encore,  sans 
laiiguer  les  amarres  qui  attachent  la  trière  au  rivage,  de  déployer 
leurs  voiles.  C'est  ainsi  que  les  flottes  chinoises  délibèrent  et  se 
mettent  en  mesure  de  compter  les  suffrages.  Toute  jonque  qui 
montre  une  voile  hissée  est  d'avis  de  jpartir,  tout  bateau  qui  laisse 
ses  antennes  amenées  opine  pour  que  la  flotte  continue  de  rester  au 
mouillage.  Les  Péloponésiens  avaient  beau  multiplier  ces  manifes- 
tations séditieuses,  Thémistocle  insistait  toujours  pour  qu'on  n'en 
tint  pas  c(Hnpte.  S'il  eût  été  à  la  place  de  Morard  de  Galles,  il  ne  se 
serait  pas  laissé  si  aiséi^ent  ramener  du  mouillage  de  Quiberon. 
Rien  ne  l'ébranlait,  ni  les  démcmstrations  en  masse,  ni  ^es  injures 
que  ses  collègues  ne  lui  ^uurgnaieilt  pas.  Les  débats  des  Grecs  ont 
toujours  été  orageux.  Colocottoni,  s'il  en  faut  croire  lés  chroniqueurs 
de  la  guerre  de  l'indépendance,  jetait  dans  ces  occasions  des  écorces 
de  citron  à  la  face  de  ses  contradicteurs;  le  général  des  Corinthiens, 
Àdimante,  menaça,  dit-on,  du  bâton  Thémistocle.  Mais  l'amiral 
d'Athènes  parlait  au  nom  de  180  vaisseaux.  Les  Péloponésiens 
pouvaient  faire  route  pour  l'isthme,  si  bon  leur  semblait  ;  les  Athé- 
niens ne  les  y  suivraient  pas.  Tout  restait  en  suspens,  cœifus  et 
agité,  quand  les  Perses  parurent.  L'armée  navale  des  Perses  avait 
franchi  l'Ëuripe  que  la  flotte  grecque  ne  défendait  plus  ;  trois  jours 
après,  elle  se  déployait  dans  la  baie  de  Phalère. 

Xerxès  en  personne  descendit  des  montagnes  à  sa  rencontre. 
Cinq  millions  d'hommes  avaient  quitté  l'Asie  ;  le  plus  beau  de  tous, 
celui  que  sa  haute  taille  et  la  majesté  de  ses  traits  eussent  suffi 
pour  désigner  comme  le  chef  de  tant  de  nations ,  c'était,  de  l'aveu 
d'Hérodote,  le  fils  de  Darius.  Jl  prit  siège  sur  la  plage  et  fit  com- 
paraître devant  lui  les  rois  et  les  princes  des  vaisseaux.  Chacun 
s'assit  à  la  place  d'honneur  qui  lui  fut  désignée.  Là  ^G  rencontrè- 
rent, tenant  le  premier  rang,  le  roi  de  Tyr  et  le  roi  de  Sidon;  à 
leurs  côtés,  la  reine  d'Halicamasse.  Xerxès  voulait  savoir  s'il  con- 
venait de  livrer  bataille,  a  Avant  le  jour  du  combat,  dira  près  de 
quatorze  cents  ans  plus  tard  dans  ses  Institutions  militaires  l'empe- 
reur Léon,  assemblez  vos  préfets  pour  délibérer  avec  eux,  et  suivez 
ce  qui  sera  jugé  le  meilleur  à  la  pluralité  des  voix.  »  Tel  n'était  pas 
en  1571  l'avis  du  duc  d'Albe.  «  Vous  ne  rencontriez  que  trop  de 


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536  EEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

gens,  écrivait-il  à  don  Juan  d'Autriche,  qui  croiront  se  faire  hon- 
neur en  vous  adressant  des  paroles  magnifiques.  Si  votre  excellence 
ne  s'arme  pas  d'avance  contre  ces  excitations,  elle  s'en  trouvera 
très  mal,  je  l'en  préviens.  Que  votre  excellence  comprenne  que  les 
premiers  ennemis  contre  lesquels  il  lui  faudra  lutter  seront  ses  pro- 
pres soldats,  toujours  prêts  à  lui  conseiller  de  combattre  hors 
de  propos.  Pour  peu  qu'elle  hésite  alors  à  suivre  leur  avis,  elle 
doit  se  préparer  à  braver  leurs  murmures,  à  les  entendre  s'é- 
crier avec  amertume  «  qu'elle  perd  les  occasions.  »  Puis  la  plu- 
part s'en  iront  répétant  :  «  J'étais  d'avis  qu'on  livrât  bataille, 
j'ai  conseillé  de  ne  pas  laisser  échapper  une  occasion  qui  ne  se 
retrouvera  peut-être  plus,  y  J'avoue  que  votre  excellence  me 
parait  bien  jeune  pour  résister  à  de  pareils  assauts.  Nous-mêmes 
vétérans,  nous  en  éprouvons  souvent  de  grands  embarras;  mais 
que  votre  excellence  se  souvienne  qu'elle  descend  d'un  père  qui  lui 
a  donné,  avec  la  naissance,  le  cœur  d'un  soldat  et  le  droit  de  s'éle- 
ver au-dessus  des  calomnies.  »  Entre  les  préceptes  de  Léon  le  Phi- 
losophe et; les  conseils  si  différens  du  vieux  duc  de  fer,  on  pourrait 
se  trouver  embArassé.  Les  leçons  de  l'histoire  ne  seront  pas  de  trop 
pour  éclaircir  la  question. 

Le  cercle  est  formé  dans  l'ordre  rigoureux  des  préséances.  Mar- 
donius  va  de  l'un  à  l'autre,  recueillant,  selon  qu'il  lui  a  été  enjoint, 
les  opinions  ;  il  vient  ensuite  rapporter  textuellement  au  roi  ce  qu'il 
a  entendu.  La  dignité  de  Xerxès  ne  permettait  pas  qu'il  interrogeât 
lui-même  ses  capitaines.  L'assemblée  s'est  montrée  à  peu  près 
unanime  :  a  II  faut  sans  tarder  aller  attaquer  les  Grecs.  »  Artémise 
presque  seule  a  le  courage  d'exprimer  un  avis  contraire.  «  Pourquoi 
affronter  les  chances  toujours  incertaines  d'un  combat,  quand  il 
suffit  d'attendre  quelques  jours  pour  voir  la  flotte  confédérée  se  dis- 
soudre ?  Ces  vaisseaux,  on  les  représente  comme  une  proie  toute 
prête  sur  laquelle,  dès  qu'on  le  voudra,  il  n'y  a  plus  qu'à  étendre 
la  main  :  on  devrait  se  souvenir  qu'il  n'a  pas  été  déjà  si  facile  d'en 
venir  à  bout  dans  les  eaux  de  l'Eubée.  Ne  sait-on  pas  que  les  vivres 
des  Grecs  tenus  à  distance  du  continent  s'épuisent,  que  leurs  chefs, 
plus  que  jamais  divisés,  ne  cherchent  qu'un  prétexte  pour  rompre 
le  pacte  qui  unit  leurs  escadres?  Le  roi  possède  Athènes;  il  peut, 
dès  ce  moment,  prendre  ses  quartiers  d'hiver  et  remettre]  à  une 
autre  campagne  la  conquête  du  Péloponèse.  »  La  sincérité  coura- 
geuse dont  Artémise,  en  cette  occasion,  faisait  preuve,  ne  déplut 
pas,  conmie  les  ennemis  de  la  reine  l'avaient  espéré,  au  jeune  et 
puissant  souverain  des  Perses.  Charmé  au  contraire  de  trouver  tant 
de  sagesse  unie  à  tant  de  vaillance,  Xerxès  déclara  la  reine  d'Hali- 
camasse  plus  que  jamais  digne  de  son  estime.  Il  la  loua,  et] suivit 


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LA  MARINE   DE  l' AVENIR.  537 

les  avis  des  autres,  a  Les  paroles  magnifiques  »  dont  parle  le  duc 
d'Albe  entraînaient  Xerxës  à  sa  perte. 

Qu'espérer  de  mieux  d'un  conseil  de  guerre,  quand  ce  conseil 
n'a  pas  pour  imique  objet  d'initier  les  sous-ordres  à  la  pensée  du 
chef  et  de  leur  communiquer  ses  ordres  ?  «  Dieu,  quand  il  eut  créé 
l'homme,  a  dit  saint  Augustin,  crut  avoir  assez  fait  en  lui  donnant 
la  vie;  il  le  remit  ensuite  aux  mains  de  sa  propre  sagesse.  »  Mais  la 
responsabilité  est  une  si  lourde  charge  que  les  cœurs  les  plus  ré- 
solus ne  savent  pas  toujours  se  défendre  ;de  la  tentation  qui  les 
porte  à  vouloir  en  partager  le  poids.  En  agissant  ainsi,  ils  cèdent 
à  une  illusion,  a  Les  conseilleurs,  a  dit  un  vieux  proverbe,  ne  sont 
pas  les  payeurs.  »  Rien  de  plus  juste ,  quiconque  a  commandé  en  a 
fait  l'épreuve. 

m. 

Xerxès  a  doViné  l'ordre  de  livrer  bataille.  Sans  perdre  un  instant, 
ses  600  vaisseaux, — il  est  douteux  qu'il  lui  en  restât  davantage,  — 
évacuent  la  rade  de  Phalère  et,  viennent  jeter  l'ancre  à  la  pointe 
orientale  de  l'Ile  dont  le  centre  demeure  occupé  par  les  Grecs.- 
L'Ilot  de  Psytalie  sert  aux  généraux  perses  de  point  d'appui.  Sur 
cet  Ilot,  ils  ont  jeté  une  troupe  considérable  qui  doit,  pendant  le 
combat,  tendre  la  main  à  leurs  naufragés,  achever,  'k  coups  de  ja- 
velots et  de  harpons,  les  naufragés  ennemis.  La  nuit  vient  ;  l'aile 
gauche  de  la  flotte,  —  200  vaisseaux  au  moins,  —  se  glisse  sans 
bruit  le  long  du  rivage  extérieur  de  Salamine.  Où  vont  ces  navires  ? 
Ils  vont,  du  côté  d'Eleusis,  fermer  la  retraite  aux  Grecs.  Ici,  comme 
aux  Aphètes,  on  oublie  que  les  Grecs  ne  sont  pas  encore  vaincus. 
Cette  manœuvre,  excellente  quand  l'ennemi  qu'on  enveloppe  n'est 
pas  de  force  à  rompre  les  mailles  du  filet,  exige  avant  tout  une 
grande  ponctualité  dans  l'exécution.  Pour  le  moment,  elle  n'a  qu'un 
résultat  :  elle  met  un  terme  aux  indécisions  qui  se  prolongeaient 
encore  à  Salamine.  Un  Athénien  jadis  frappé  d'ostracisme  est  ac- 
couru d'Égine  à  l'annonce  du  péril  nouveau  qui  menaçait  sa  patrie. 
Il  a,  grâce  à  l'obscurité,  pu  traverser  les  rangs  de  cette  portion  de 
la  flotte  des  Perses  qui  garde,  'depuis  quelques  heures,  l'issue  du 
détroit.  «  Rien  ne  sert  à  présent  de  discourir,  dit-il  à  Thémistocle. 
Qu'on  décide  ce  qu'on  voudra  au  sujet  du  départ  ;  la  flotte  ne  peut 
plus  partir,  elle  est  cernée.  J'ai  vu  de  mes  propres  yeux  ce  que 
j'avance.,»  L'homme  qui  s'exprime  ainsi  n'est  pas  un  témoin  vul- 
gaire; c'est  Aristide,  le  fils  de  Lysimaque.  One  sentence  injuste  l'a 
fait  sans  foyer;  elle  ne  lui  a  rien  enlevé  de  l'estime  universelle  qui 
s'attachait  jadis  à  son  nom.  Le  voilà  redevenu  citoyen  le  jour  où  la 
cité  n'est  plus,  soldat  quand  les  plus  fermes  ont  perdu  l'espoir  de 

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538  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  victoire  et  ne  s'apprêtent,  comme  aux  Tbermopyles,  qu'à  bien 
mourir.  On  l'entoure,  et  soudain  dans  le  camp  tout  est  en  émoi.  Les 
vaisseaux  se  remplissent  de  rameurs  et  d'hoplites  ;  «  la  rame  est 
assujettie  à  son  tolet  ;  »  le  câble  ne  retient  plus  le  navire  au  rivage, 
tout  est  prêt:  Levez  Fancre,  car  voilà  les  Perses!  Formée  sur 
quatre  rangs,  la  masse  noire  se  dégage  lentement  de  l'ombre  de 
Psytalie;  lentement  aussi,  elle  se  répaùid  dans  la  rade.  Les  rameurs 
ménagent  leurs  forces.  Pour  aller  attaquer  les  Grecs,  la  flotte  de 
Xerxës  a  une  double  conversion  à  opérer.  Elle  pivote  sur  le  vais- 
seau de  gauche  pendant  que  l'aile  droite  se  hâte  et  décrit  un  circuit 
immense.  Les  quatre  escadres  rangées  l'une  derrière  l'autre  es- 
saient en  vain  de  ccmibiner  leurs  mouvemens;  la  baie  ne  présente 
plus  que  le  spectacle  d'une  cohue  confuse  ;  tout  ordre  régulier  a 
disparu.  Le  flot  des  Perses  continue  cependant  de  s'épancher.  Aux 
yeux  des  Grecs  ce  flot  semble  intarissable  ;  c'est  l'eflet  ordinaire  sur 
ceux  que  l'inondation  menace.  On  a  peine  à  croire  cependant,  quoi 
qu'en  dise  Hérodote,  que  les  contingens  des  Cydades  airat  pu 
combler  les  vides  produits  par  deux  tempêtes  et  trois  combats 
isanglans.  Moins  d'incertitude  nous  parait  régner  sur  le  chiffi^e  des 
vaisseaux  grecs.  Acceptons  sans  contestation  celui  qu'ont  dû  garder 
les  tables  d'airain  des  villes  confédérées.  Ainsi  donc  76,000  hommes, 
montés  sur  880  vaisseaux  environ,  attendent,  le  cœur  battant  à 
coups  pressés  dans  la  poitrine,  le  choc  de  cette  armée  dont  leur 
émotion  grossit  probablement  outre  mesure  les  farces.  Quelque 
large  qu'il  nous  plaise  de  faire  la  part  aux  exagérations  habituelles 
des  Grecs,  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  plus  de  140,000  hommes 
vont  se  trouver  aux  prises  et  s'égorger  durant  de  longues  heures 
dans  un  bassin  qui  n'est  guère  plus  vaste  que  la  rade  de  Toulon. 
Yoit-on  d'ici  ces  guerriers,  debout  sur  la  proue,  la  lance  en  arrêt, 
semblables  aux  jouteurs  que  nous  montrent  nos  fêtes,  ces  hoplites 
balançant  les  longues  javelmes  qu'on  serait  tenté  de  prendre  pour 
des  harpons  de  baleiniers,  ces  archers  de  Babylone,  —  les  premiers 
archers  du  monde,  —  l'arc  bandé,  la  flèche  sur  le  nerf  qui  frémit, 
ces  pilotes  prêts  à  faire  tourner  la  trière  sur  elle-même  d'un  seul 
coup  de  leur  aviron  de  queue,  ces  rameurs  courbés  sur  leurs  bancs, 
les  bras  déjà  tendus,  les  ^érarqueé  enfin  guettant,  du  haut  de  la 
poupe,  le  moment  propice  pour  aller  frapper  de  r^)eron  d'airain 
le  flanc  ennemi  I  Attendez  quelques  minutes  encore,  l'écho  de  Sala- 
niine  va  vous  renvoyer  la  voix  des  céleustes  et  vous  pourrez  saisir 
le  bruit  lointain  de  près  de  20,000  rames  battant  à  la  fois  le  tolet 
de  chêne  vert  et  retombant  dans  l'eau  en  cadence.  L'eau  jaillit  de 
toutes  parts  ;  une  bande  de  thons  ou  de  marsouins  ne  se  débattrait 
pas  avec  plus  de  furie  dans  la  madrague.  Quelle  formidable  cla- 
meur s'est  soudain  élevée?  Les  Grecs  ont  entonné  leur  péan  de 

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LA  MARINE  DE  l' AVENIR.  539 

guerre,  et  a  le  tonnerre  de  la  langue  perse  n  —  on  croirait  entendre 
les  Turcs  de  Prévésa  ou  de  Lépante  —  roule  en  grondant  au-devant 
des  Hellènes.  Voguez!  voguez!  gâaéreux  champions  sur  lesquels 
l'Europe  et  l'Asie  ont  les  yeux,  les  proues  aux  trois  dents  vont  bien- 
tôt s'enfoncer  dans  la  chair  vive  des  galères.  Les  Grecs  tout  à 
coup  ont  levé  les  rames,  la  vogue  se  retourne,  et,  d'un  mouvement 
aussi  rapide  que  celui  qui  les  portait  en  avant,  les  trières,  fendant 
Tonde  par  la  poupe  étonnée,  se  rapprochent  à  force  de  bras  du 
rivage.  «  0  Athéniens!  jusqu'où  ferez-vous  reculier  vos  poupes?  » 
C'est  la  voix  de  Minerve  elle-même  qui  vous  reproche  une  ma- 
nœuvre bien  faite  pour  encourager  l'audace  et  pour  favoriser  l'élan 
de  l'ennemi.  Les  dents  serrées  d'airain  s'ouvrent,  il  est  vrai,  comme 
une  mâchoire  béante  devant  les  Perses,  le  rivage  se  garnit  d'une 
longue  rangée  de  lances  et  de  javelines,  des  monceaux  de  galets 
vont  voler  en  l'air  si  l'ennemi  fait  mine  de  vouloir  forcer  ce  double 
rempart.  La  position  est  forte.  Minerve  cependant  attendait  mieux 
des  Grecs;  il  est  évident  que  les  Grecs  ont  résolu  de  se  tenir  jus- 
qu'à nouvel  ordre  sur  la  défensive. 

Les  incidens  jouent  un  grand  rôle  dans  ia  guerre  navale.  L'ami-* 
rai  De  Grasse  a  livré  le  combat  de  la  Dominique  pour  préserver  d'une 
capture  imminente  le  vaisseau  le  Zélé.  Les  Grecs  rompent  involon- 
tairement leur  front  de  bataille  pour  voler  au  secours  d'Arminias  de 
Pallène.  Dans  le  mouvement  de  retraite,  Arminias  est  resté  en  ar- 
rière, et  un  vaisseau  perse  vient  de  l'aborder.  En  un  instant,  la  mêlée 
est  devenue  générale.  Les  Athéniens  ont  trouvé  des  adversaires^ 
dignes  de  leur  courage,  car  ce  sont  les  Phéniciens  que  le  sort  a 
placés  devant  eux.  Les  Phéniciens  occupent  l'aile  occidentale,  du 
côté  d'Eleusis.  Les  Ioniens  sont  à  l'aile  opposée,  du  côté  du  Pirée  ; 
ils  ont  en  face  les  Péloponésiens.  On  doutait  de  la  fidélité  des  mar 
rins  de  l'Ionie,  et  le  cœur  de  ces  hommes  de  race  hellénique  devait 
en  effet  incliner  en  faveur  de  la  Grèce;  mais  une  fois  l'action  enga« 
gée,  une  fois  les  premiers  coups  reçus,  les  Ioniens,  aussi  bien  que  . 
les  Phéniciens,  s'animèrent  au  jeu.  Les  mêlées  ont  cela  de  bon  que 
les  défections  en  masse  y  sont  impossibles. 

Où  est  la  bataille  à  cette  heure?  Partout,  d'un  bout  à  l'autre  du 
front  des  deux  armées.  Quelle  en  sera  l'issue?  Il  est  difficile  de  le 
pressentir.  Assis  sur  son  trône,  au  pied  du  mont  égalée,  en  face 
de  Salamîne,  Xerxès  n'aperçoit  plus  dans  la  baie  qu'un  désordre 
affreux.  La  bataille  est  devenue  mie  série  de  combats  particuliers. 
Théomestor  et  Phylace,  ideux  Samiens,  prennent  des  vaisseaux 
grecs;  Polycrite  d'Égine  coule  un  vaisseau  de  Sidon.  Artémise  se 
fait  jour  à  travers  les  navires  qui  l'entourent.  Dans  la  chaleur  du 
combat,  son  éperon  ne  distingue  plus  les  amis  des  ennemis.  Le 
vaisseau  que  monte  le  roi  des  Galyndiens,  Damasithyme,  sombre 

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5&0  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

SOUS  la  proue  de  la  trière  qui  porte  la  reine  d'Halicamasse.  Il  a 
le  sort  du  vaisseau  Y  Impérial^  démâté  de  ses  trois  mâts  au  combat 
de  Santo- Domingo  par  la  volée  d'un  autre  vaisseau  français 
Y  Alexandre.  Était-il  donc  si  difficile  d'éviter  ces  désastreuses 
méprises?  V Impérial  combattait  le  pavillon' haut,  et  d'wlleurs  il 
était  le  seul  vaisseau  à  trois  ponts  des  deux  flottes.  D'un  autre 
côté,  Hérodote  et  Homère  ne  nous  apprennent-ils  pas  que  les  Grecs 
couvraient  d'une  couche  de  vermillon  les  flancs  de  leurs  navires? 
Les  Grecs  auraient-ils  abandonné  depuis  peu  cette  coutume,  ou 
faut-il  croire  avec  Hérodote  que  la  reine  n'avait  pas  oublié  une  que- 
relle qui  datait  pourtant  du  passage  de  l'Hellespont,  et  qu'en  brisant 
ce  vaisseau  si  malencontreusement  placé  par  le  sort  sur  sa  route, 
elle  frappait  à  dessein  un  ennemi  personnel?  Si  Hérodote  avait 
assisté,  comme  Eschyle,  à  un  combat  naval,  il  n'eût  point  adopté 
cette  indigne  hypothè|se.  Quand  le  tumulte  de  la  mêlée  confond 
les  escadres ,  la  couleur  de  la  coque  ou  du  drapeau  n'y  fait  rien. 
Il  faut  se  garder  de  tout  vaisseau  qui  approche,  et  le  rostre  d'ai- 
rain est  encore  plus  à  craindre  dans  ce  cas  que  le  canon.  Combien 
d'événemens  récens  se  .sont  chaînés  de  justifier  la  bonne  foi  de  la 
reine  Artémise  !  Combien  ont  démontré  la  nécessité  de  multiplier, 
avant  d'engager  l'action,  les  signes  de  reconnaissance  et  les  con- 
ventions de  tout  genre!  On  se  coule  souvent  en  temps  de  paix. 
Qu'arrivera-t-il  au  jour  de  la  bataille  si  chacun  reste  libre  de  tourner 
dans  le  sens  qui  lui  convient?  Régler  à  l'avance  ces  détails  délicats 
«era  certainement  dans  les  guerres  futures  la  grande  préoccupation 
des  chefs. 

Du  haut  de  son  observatoire,  Xerxès  n'avait  vu  que  le  coup  fou- 
droyant porté  par  la  reine.  II  ne  douta  pas  un  instant  que  ce  ne  fût 
un  navire  ennemi  qui  sombrait.  «  Est-ce  bien  Artémise,  dit-il, 
qui  vient  de  couler  ce  vaisseau  grec?  —  Assurément,  s'empressè- 
rent de  répondre  les  secrétaires  qui  l'entouraient  et  qui,  par  ses 
ordres,  n'avaient  pas  cessé  de  noter  tous  les  incidens  du  combat. 
Nous  reconnaissons  le  vaisseau  de  la  reine  à  sa  marque  distinc- 
tîve.  »  Artémise,  suivant  la  judicieuse  remarque  d'Hérodote,  fut  fa- 
vorisée par  la  fortune  jusqu'au  bout  :  aucun  des  Calyndiens  ne  sur- 
vécut pour  venir  porter  plainte  au  tribunal  du  roi  ;  l'enthousiasme 
de  Xerxès  n'eut  donc  pas  à  se  raviser.  Xerxès  avait  compté  sur  une 
prompte  victoire,  et  la  victoire  le  faisait  attendre.  Il  eût  voulu  que 
tous  ses  vaisseaux  eussent  des  capitaines  aussi  hardis  et  aussi  heu- 
reux qu' Artémise.  «  Mes  hommes,  s'écri^it-il  dans  sa  fiévreuse  im- 
patience, sont  devenus  des  femmes  ;  ce  sont  les  femmes  aujourd'hui 
qui  combattent  en  hommes.  »  Ce  propos,  s'il  n'a  pas  été  inventé  par 
quelque  bel  esprit,  renfennait  un  reproche  immérité.  Aucun  Perse 
ne  fuyait.   Lebrun  a  chanté  dans  des  vers  dignes  de  Pindare  ou 

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LA  MARINE   DE  l' AVENIR.  5&1 

d'Homère  les  marins  du  Vengeur  disparaissant  lentement  sous  les 
flots  sans  vouloir  amener  leur  pavillon.  Les  sujets  de  Xerxès  non 
plus  ne  demandaient  pas  grâce  ;  «  quand  le  sort  les  plongeait  dans 
l'abîme,  )>  leurs  vaisseaux,  non  moins  héroïques  que  le  Vengeur^  se 
laissaient  dévorer  si  fièrement  par  le  goufire  qu'ils  avaient  l'air  «  de 
le  conquérir.  »  Dn  vaisseau  de  Samothrace  fit  mieux  encore.  La  proue 
d'un  navire  grec  l'avait  ouvert;  le  tillac  s'enfonçait  peu  à  peu  sous 
les  pieds  de  l'équipage  :  du  pont,  que  déjà  le  flot  couvre,  les  hardis 
insulaires  ne  lancent  pas  avec  moins  d'adresse  et  d'ardeur  leurs  ja- 
velots. La  trière  de  Samothrace,  vous  la  chercheriez  en  vain;  elle 
repose  au  fond  de  la  baie  de  Salamine  ;  mais  son  équipage  n'a  fait 
que  changer  de  vaisseau,  il  court  à  de  nouveaux  combats  sur  le 
navire  grec,  car  ce  navire,  où  déjà  l'on  chantait  victoire,  il  vient  de 
s'en  rendre  maître. 

Gloire  aux  vaincus  !  Il  peut  y  avoir  de  la  gloire  pour  les  deux 
partis  dans  toute  affaire  sérieuse;  l'important,  c'est  d'avoir  les 
poètes  de  son  côté.  Malheur  aux  lions  qui  ne  savent  pas  peindre  1 
Il  est  vrai  que  les  lions  la  plupart  du  temps  dans  la  défaite  se  dé- 
chirent. La  fortune  ne  s'est  pas  encore  bien  nettement  prononcée 
que  déjà  les  Phéniciens  accusent  les  Ioniens  de  n'avoir  pas  fait  leur 
devoir.  Accuser!  quand  il  faudrait  combattre.  Xerxès  récompense 
comme  ils  le  méritent  ces  trop  zélés  délateurs;  il  leur  fait  sur-le- 
champ  trancher  la  tête.  Le  cœur  du  jeune  roi  commence  à  débor- 
der d'amertume.  Il  voit  clairement  poindre  peu  à  peu  la  déroute. 
Les  armes  ne  sont  pas  égales  dans  ce  combat  qui  se  livre  générale- 
ment corps  à  corps.  La  lance  à  Salamine  aura  raison  de  la  flèche, 
comme  à  Lépante  l'arquebuse  espagnole.  Rien  ne  prévaut  contre  la 
supériorité  bien  établie  de  l'armement,  i 

Les  Grecs  ne  sont  pas  seulement  mieux  armés  ;  ils  ont  aussi 
l'avantage  de  la  position.  Lorsque  leurs  vaisseaux  sont  coulés,  ils 
peuvent  gagner  l'île  de  Salamine  à  la  nage.  Les  Perses  n'ont  pas  la 
même  ressource;  l'îlot  de  Psytalie,  leur  base  d'opérations,  est  trop 
éloigné.  D'ailleurs,  ces  barbares,  au  dire  d'Hérodote,  pour  la  plu- 
part, ne  savent  pas  nager.  Dans  les  grandes  luttes  que  nous  réserve 
peut-être  l'avenir,  la  pratique  de  la  natation  ne  sera  pas  moins  né- 
cessaire qu'elle  ne  l'était  dans  les  combats  de  cet  âge  héroïque.  Il 
fallait,  au  temps  de  Richelieu,  se  pourvoir,  suivant  les  ordres  du 
grand  cardinal,  de  bandages  et  de  fers  rougis  au  feu.  Les  médecins 
de  nos  jours  se  hâtent  d'étaler  aux  premiers  sons  du  tambour,  dans 
le  poste  où  ils  courent  attendre  les  blessés,  leurs  scies  et  leurs  cou- 
teaux :  n'oublions  pas  les  ceintures  de  sauvetage.  Le  Jte  dCItalia^ 
au  combat  de  Lissa,  ne  mit  que  quelques  minutes  à  sombrer. 
L'équipage  tout  entier  avait  abandonné  les  batteries.  L'eau  le  ga- 


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5A2  RBYUE  DES  DEUX  MONDES» 

gnait  si  vite  qu'il  n'eut  bientôt  plus  que  l'arrière  du  navire  pour 
refuge.  Ce  fut  alors  quç  quelques  marins  éperdus  coururent  au  pa* 
villon  pour  Tamener;  le  pavillon  était  sous  la  garde  d'un  aspirant. 
L'enfant  tira  son  sabre,  écarta  les  mutins,  et  le  Re  d'Italia  descendit, 
ses  couleurs  hautes,  dans  le  gouffre.  Le  lendemain  l'escadre  de 
Persano  recueillit  près  de  200  hommes  qui  s'étaient  attachés  à  des 
épaves.  Peu  de  blessés,  beaucoup  de  noyés,  voilà  ce  qu'il  faut 
attendre  désormais  d'un  combat  naval.  Nous  retournons,  je  l'ai  déjà 
dit,  à  la  marine  des  anciens. 

La  situation  des  soldats  débarqués  sur  l'ilot  de  Psytalie  est  deve- 
nue critique.  Ils  manquent  à  la  flotte,  la  flotte  également  leur  fait 
défaut,  car  elle  ne  les  flanque  plus.  Aristide  songe  à  tirer  parti  de 
ce  mutuel  abandon.  Parmi  les  guerriers  rangés  sur  le  rivage  de 
Salamine,  il  prend  une   troupe  choisie,  une  troupe  composée 
d'hommes  pesanunent  armés  et  tous  Athéniens.  U  les  fait  passer 
sur  l'Ilot  occupé  par  les  Perses.  Ce  n'est  pas  un  nouveau  combat 
qui  s'engage;  c'est  un  massacre  impitoyable  qui  s'accomplit.  Les 
Perses  sont  parqués  dans  Psytalie  comme  dans  un  abattoir;  ils 
tombent  accablés  sous  une  grêle  de  traits  et  de  pierres.  Le  tran- 
chant du  glaive  achève  les  blessés.  La  vaste  baie  s'emplit  de  gé- 
missemens  et  des  hurlemens  du  désespoir.  Ces  cris,  le  rude   Es- 
chyle, sept  ans  après,  croyait  les  entendre  encore,  et  son  récit 
faisait  frémir  la  Grèce.  Combien  parmi  les  Perses  de  chefs  illustres 
ne  reverront  pas  l'Asie!  Le  commandant  de  la  flotte  lui-niême, 
Ariabigne,  ce  fils  de  Darius,  ce  frère  de  Xerxès,  qui  conduisait  na- 
guère 1,200  vaisseaux,  a  trouvé  la  mort  au  milieu  des  débris  flot- 
tans  de  ses  trières.  Quand  deux  coqs  armés  de  l'ergot  d'acier   se 
présentent  dans  l'arène,  insérait  difficile  de  deviner  quel  sera  le 
plus  intrépide.  Les  plumes  hérissées,  les  deux  vaillans  champions 
se  précipitent  l'un  sur  l'autre.  Leur  furie  est  égale.  Les  parieurs 
s'mquiètent,  les  enjeux  les  plus  confians  ne  semblent  tenir  qu'à  un 
fil.  Tout  à  coup  un  des  adversaires  se  dérobe.  Les  huées  de  la  foule, 
les  excitations  de  son  maître  sont  impuissantes  à  le  ramener  au 
combat.  On  dirait  un  de  ces  héros  d'Homère  qui  vient  d'apercevoir 
le  bras  d'un  dieu  tendu  dans  la  nuée  contre  lui.  Pareille  défaillaoce 
se  remarque  vers  la  fin  de  toutes  les  batailles.  U  y  a  un  nK)Hient  où 
l'un  des  partis  cède  au  sort,  sans  qu'on  puisse  reconnaître  au  juste 
ce  qui  le  fait  céder.  Les  Perses,  —  tous  les  rapports  qui  nous  sont 
parvenus  en  font  foi,  —  m<Hitrèrent  beaucoup  plus  de  bravoure 
dans  les  eaux  de  Salamine  qu'ils  n'en  avaient  montré  dans  les  eaux 
de  l'Eubée.  Ils  combattaient  sous  les  yeux  de  leur  roi,  d'un  roi 
aussi  terrible  dans  sa  justice  qu'inépuisable  dans  ses  récompenses. 
Leur  courage  pourtant  soudainetnent  a  fléchi.  Les  gémissement  de 


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LA   MABINE  DE  l'avENTB.  5i3 

Psytalie  sont-fls  arrivés  pour  les  énerver  jusqu'à  eux?  Ou  faut-îl 
croire  avec  le  poète  Eschyle ,  un  des  héros  de  ce  drame  épique, 
«  qu'une  inspiration  de  génie  n  vient  de  les  livrer  à  Tétreinte  des 
Grecs?  Eschyle  a  vu  «  les  navires  hellènes  enserrer  de  leurs  anneaux 
concentriques  les  vaisseaux  perses.  »  Qu'on  nous  pardonne 'nos 
doutes,  Eschyle,  suivant  nous,  n'a  rien  pu  voir  de  semblable. 
Oublie-t-il  que  la  flotte  des  Hellènes,  —  c'est  lui  qui  TaflBrme,  — 
ne  se  composait  que  de  300  navires,  que  les  généraux  de  Xerxès  en 
commandaient  1,000?  Envelopper  1,000  vaisseaux,  600  même,  avec 
moins  de  800,  —  car  10,  de  l'aveu  du  poète,  ne  prirent  point  part 
au  combat,  —  ce  n'est  pas  une  manœuvre  ;  ce  serait  plutôt  un  mi- 
racle. Comme  tant  d'autres,  Eschyle,  désireux  de  charmer  et  d'en- 
thousiasnîer  ses  auditeurs,  aura  fait  de  la  tactique  après  coup.  La 
tactique  peut  jouer  un  grand  rôle  dans  la  préparation  de  la  lutte. 
Quand  la  mêlée  est  une  fois  établie,  la  tactique  n'est  pas  seulement 
impuissante,  elle  est  impossible.  Thucydide  ne  nous  apprendrait 
pas  que  la  stratégie  navale  avec  ses  manœuvres  concertées  à  l'avance 
ne  précéda  pas  chez  les  Grecs  la  guerre  du  Péloponèse,  que  nous 
n'en  serions  pas  moins  incapables  d'expliquer  par  quels  procédés 
d'entente  inconnus,  à  l'aide  de  quelle  langue  télégi*aphique  ou  de 
quels  signaux  généraux  la  flotte  d'Eurybiade  et  de  Thémistocle 
réussit  à  former  cet  ordre  circulaire  qui  devait  si  brusquement 
changer  la  face  de  la  bataille.  La  vérité  n'est  pas  là  ;  elle  est  dans 
le  rôle  qu'Hérodote  attribue  au  vaillant  chef  athénien,  le  montrant 
prompt  à  courir  de  sa  personne  sur  les  points  menacés,  toujours 
actif,  toujours  au  plus  chaud  du  combat,  l'ivresse  de  la  lutte  san- 
glante dans  les  yeux,  et  la  joie  de  voir  des  alliés  jusque-là  dou- 
teux démentir  de  funestes  présages  peinte  sur  tous  ses  traits. 
«  Crois-tu  maintenant,  lui  crie  d'une  voix  retentissante  le  fils  de 
Crios,  Polycrite,  crois-tu  que  les  Éginètes  soient  du  parti  mède?  » 
Quand  il  parle  ainsi,  Polycrite  vient  de  couler  un  navire  sidonien. 
Partout  où  paraît  «  le  signe  qui  indique  la  présence  du  général 
de  la  flotte  athénienne  »  le  conflit  reprend  avec  une  nouvelle 
vigueur.  On  interpelle  Thémistocle,  on  l'acclame,  Thémistocle 
ne  songe  pas  alors  à  faire  des  signaux.  Que  de  plans  de  bataille 
on  a  di-essés,  les  uns  pour  justifier  la  défaite,  les  autres  pour 
donner  à  la  victoire  une  nouvelle  saveur!  A  Trafalgar,  Churruca, 
interprète  passionné  des  griefs  espagnols,  critique  avec  amer- 
tume la  prétendue  tactique  de  Villeneuve  ;  vingt  ans  plus  tard, 
Tamiral  Ekins  nous  expose  que  nous  avons  été  battus  pour  avoir 
rangé  nos  vaisseaux  en  ordre  concave,  quand  nous  aurions  dû  les 
disposer  en  ordre  convexe.  Villeneuve,  hélas!  n'a  voulu  qu'une 
chose  :  développer  son  année  en  ligne  droite,  selon  les  anciens  erre- 

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5&i  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

mens;  s'il  a  fait  de  l'ordre  concave,  c*est  bien  certainement  contre 
son  gré.  La  ligne  s'est  creusée  au  centre,  parce  que  les  vaisseaux  du 
centre  sont  tombés  sous  le  vent,  La  faiblesse  de  la  brise  a  créé,  sans 
que  le  général  y  eût  part,  un  ordre  nouveau.  Ce  qu'on  peut  affirmer, 
c'est  qu'il  n'est  pas  de  combinaison  tactique  qui  eût  pu,  en  ce  jour, 
racheter  l'infériorité  de  notre  tir  et  le  défaut  d'homogénéité  de  nos 
escadres. 

Sur  le  terrain  de  l'action,  il  est  une  chose  plus  essentielle  que  la 
géométrie,  c'est  l'appréciation  exacte,  à  tous  les  instans  de  la  lutte, 
de  la  situation.  On  ne  voit  que  ses  plaies,  on  ignore  les  blessures  de 
son  adversaire.  Que  de  fois  on  s'est  retiré  devant  un  ennemi  prêt  à 
crier  merci  !  Dans  les  mers  de  l'Inde,  un  lieutenant  de  vaisseau,  qui 
devait  devenir  l'amiral  Hugon,  se  trouvait  embarqué  sur  Ta  Psyché. 
Savez-vous  qui  commandait  cette  fr^te?  Le  plus  brave  sans  con- 
tredit et  le  plus  chevaleresque  de  nos  capitaines.  Il  suffit  de  le 
nonuner  :  c'était  Bergeret.  Un  combat  acharné  s'engage  entre  la 
Psyché  et  la  frégate  anglaise  le  San-Fiorenzo.  Le  cahne  sépare  les 
combattans.  La  frégate  française  est  désemparée,  sa  batterie  est 
jonchée  de  morts,  de  blessés,  de  mourans;  ses  pompes  la  soutien- 
nent à  peine  à  flot.  Bergeret  fait  appeler  le  lieutenant  Hugon  et  l'ex- 
pédie à  bord  de  la  frégate  anglaise.  La  Psyché  se  soumet-elle  à  la 
mauvaise  fortune?  Pourquoi  alors  n'a-t-elle  pas  amené  son  pavil- 
lon? C'est  que  Bergeret  veut  bien  rendre  une  frégate  qui  va  lui 
manquer  sous  les  pieds,  mais  qu'il  ne  veut  pas  rendre  avec  le  bâti- 
ment l'équipage.  Portées  par  Hugon  à  bord  du  SanrFiorenzo^  ces 
conditions  insolites  sont  acceptées.  On  ne  rencontrerait  pas  d'autre 
exemple  d'une  semblable  capitulation  dans  l'histoire  navale.  La  dé- 
faite devient  ici  une  gloire  de  plus  pour  nos  armes,  et  les  Anglais 
n'en  ont  pas  jugé  autrement,  car,  loin  de  récompenser  le  capitaine 
du  San-FiaremOy  ils  l'ont  destitué.  Eh  bien.!  le  croirait-on?  nous 
avons  entendu,  trente  années  plus  tard,  l'amiral  Hugon  déclarer  que 
le  spectacle  qui  frappa  ses  yeux,  quand  il  monta  sur  la  fr^ate  an- 
glaise, l'avait  fait  hésiter  un  instant  à  s'acquitter  de  sa  mission.  La 
Psyché  était  peut-être,  malgré  tous  ses  dégâts,  moins  maltraitée, 
moins  mutilée,  moins  sanglante  que  la  frégate  ennemie  à  laquelle 
on  livrait  sa  coque. 

Quand  les  Perses  prirent  le  parti  de  se  retirer,  est-il  bien  certain 
qu'un  peu  plus  de  ténacité  ne  leur  eût  pas  laissé  la  possession  du 
champ  de  bataille?  La  retraite  des  barbares,  quoi  qu'en  disent  Es- 
chyle et  Hérodote,  ne  paraît  pas  avoir  été  une  déroute.  Les  barbares 
allèrent  tout  simplement  reprendre  le  mouillage  de  Phalère  pendant 
que  les  Grecs  retournaient  au  mouillage  de  Salamine.  Les  Grecs 
étaient  incontestablement  vainqueurs;  leur  triomphe  semblait  si 


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LA  MARINE   DE  l' AVENIR.  5A5 

peu  décisif  qu'ils  s'attendaient  à  voir  le  combat  se  renouveler  le 
lendemain.  Beaucoup  de  vaisseaux  perses  dont  les  rames  étaient 
fracassées  furent  poussés  par  le  vent  vers  le  fond  du  détroit.  Ils  y 
trouvèrent  les  vaisseaux  éginètes.  L'escadre  d'Égine  formait  la  ré- 
serve. L'avait-on  chargée  de  surveiller  les  200  vaisseaux  qu'on  crai- 
gnait de  voir  apparaître  du  côté  d'Eleusis?  Tout  nous  porte  à  le 
croire.  Mais  cette  division  détachée,  dont  l'intervention  eût  assuré- 
ment fait  hésiter  le  destin,  ne  se  montra  pas.  C'est  surtout  à  son 
inaction  qu'il  faut  attribuer  la  défaite  des  Perses.  Le  soir  de  Water- 
loo, Napoléon,  quand  il  attendait  Grouchy,  se  vit  obligé  de  conte- 
nir le  corps  de  Bulow.  Xerxès,  au  lieu  du  secours  qu'il  s'était  pro- 
mis ,  trouva  le  fond  du  golfe  occupé  par  les  Éginètes.  Tel  est  le 
danger  de  tous  les  mouvemens  excentriques.  Manœuvrer  à  distance 
est  souvent  fort  habile;  garder  toutes  ses  troupes  sous  la  main  est 
plus  sûr. 

Les  Perses  ne  furent  nullement  inquiétés  à  leur  mouillage  de  Pba- 
lère.  Ils  purent  donc  y  délibérer  en  paix.  Les  200  vaisseaux  détachés 
c(  pour  envelopper  en  cercle  l'Ile  d'Ajax  »  rallièrent  probablement  la 
flotte  pendant  la  nuit.  Les  Grecs  se  tenaient  prêts  pour  une  seconde 
bataille.  Leur  position  s'était  pourtant  singulièrement  améliorée, 
car  ils  occupaient  maintenant  l'Ilot  de  Psytalie.  S'il  y  eut  n  une  in- 
spiration de  génie  »  dans  la  grande  journée  de  Salamine,  on  doit  la 
chercher  là  où  elle  existe  réellement,  c'est-à-dire  dans  la  décision 
d*  Aristide.  Xerxès  jugea  sainement  la  situation.  Ce  qui  était  perdu, 
ce  n'était  pas  seulement  une  bataille,  c'était  le  prestige  des  armes. 
Il  fallait  donner  aux  esprits  ébranlés  le  temps  de  se  remettre.  Si 
l'on  avait  eu  sujet  de  douter  des  Ioniens  avant  le  combat,  ces  soup- 
çons pouvaient  sans  injustice  prendre  plus  de  consistance  après  une 
défaite.  Cette  armée  si  hétérogène  ne  pouvait  garder  sa  cohésion 
que  sous  une  succession  non  interrompue  de  triomphes.  Sans  la 
retraite  de  Moscou  et  la  bataille  de  Kulm,  nous  aurions  trouvé  des 
alliés  plus  fidèles  en  Russie  et  aux  champs  de  Leipzig.  Les  seuls 
soldats  sur  lesquels  Xerxès  pût  invariablement  compter,  c'étaient 
les  soldats  qui  avaient  conquis  «  l'Asie  jusqu'au  cours  de  THalys  et 
le  golfe  du  Strymon,  »  qui  avaient  subjugué  «  les  fières  cités  de  la 
vaste  nappe  d'Hellé,  la  Propontide  aux  profondes  déchirures  et  les 
bouches  du  Pont.  »  Pour  les  vétérans  de  Darius  comme  pour  ceux 
de  Napoléon,  l'inconstance  du  sort  ne  signifiait  rien;  ce  n'était 
qu'une  méprise  passagère  de  la  fortune. 

Xerxès  fit  appeler  Mardonius  et  Artémise.  A  la  reine  il  confia  le 
soin  de  conduire  ses  fils  à  Éphèse,  à  Mardonius  celui  d'occuper  la 
Grèce.  «  Que  tu  vives,  lui  dit  la  reine  en  partant,  que  ta  maison  ne 
soit  pas  ébranlée,  et  les  Grecs  auront  plus  d'une  fois  à  lutter  pour 

toia  xxTui.  —  1878.  35 


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5i6  lETUE  DES  DEUX  MONDES. 

leur  propre  salut  I  b  300,000  hommes  devaient  rester  en  Grèce  avec 
Hardonius.  Cette  armée  fut  choisie  parmi  les  meilleures  troupes  de 
r^npire.  On  la  composa  d'abord  des  Immortels,  dont  le  ncMn  venait 
de  ce  que  l'on  tenait  toujours  ce  corps  au  complet,  puis  de  l'infan- 
terie perse  munie  de  cuirasses,  puis  des  cavaliers  compris  sous  la 
dénomination  des  mille  chevaux,  des  Mèdes  enfin,  auxquels  Mardo- 
nius  demanda  qu'on  adjoignît  les  Saces,  les  Bactriens,  les  Indiens, 
infanterie  et  cavalerie.  Ces  dispositions  prises,  Xerxès  se  réserva  li 
tâche  la  plus  rude.  Il  se  chargea  de  ramener  en  Asie  le  reste  de 
l'armée.  Cette  multitude  présentait  une  analogie  frappante  avec 
la  troupe  qui  suivit  plus  tard  Pieire  l'Ermite.  On  l'avait  partagée 
en  nations,  et  chaque  nation  marchait  autant  que  possible  sous 
sa  propre  bannière.  Une  pardlle  troupe  eût  été  de  peu  de  se- 
cours dans  les  combats;  on  l'avait  trouvée  d'une  rare  utilité  quand 
il  avait  fallu  jeter  des  ponts,  creuser  des  canaux  et  percer  des 
routes.  Toute  armée  asiatique  a  ainsi  ses  «  azabs,  »  qui  pren- 
nent les  devans  a  pour  faire  le  dégât.  »  On  les  fauche,  on  les  tue; 
ils  tombent  par  milliers  sur  les  routes  ou  dans  les  fossés  ;  c'est  sur 
leur  corps  qu'on  arrive  à  la  brèche.  La  destruction  de  ces  en/ans 
perdus  ne  constitue  pas  un  désastre,  pourvu  que  le  gros  de  l'armée 
reste  intact.  En  faisant  deux  parts  de  ses  troupes,  Xerxès  agissait 
canune  eût  agi  à  sa  place  Soliman.  Le  fleuve  débordé  se  préparait 
à  rentrer  dans  son  lit;  Xerxès  coounençait  par  en  pousser  devant 
lui  toute  l'écume.  On  ne  peut  appeler  de  telles  dispositions  une 
fuite;  l'histoire  n'a  pas  eu  souvent  à  en  enregistrer  d'aussi  sages. 
Quant  à  la  flotte,  elle  reçut  le  soir  même  l'ordre  de  faire  voile 
vers  l'Hellespont.  Il  eût  été  diiBKcile  de  la  faire  hiverner  en  Grèce. 
Comment  aurait-on  pu  y  nourrir  les  équipages?  Le  pont  de  bateaux 
était  d'ailleurs  la  sauvegarde  de  l'armée.  Xerxès  ne  jugea  pas  hors 
de  iMTopos  d'assurer  le  plus  tôt  possible  à  cette  dernière  issue  une 
protection  efficace. 

*  IV. 

Dès  que  l'obscurité  fut  assez  complète  pour  dérober  à  U  connais- 
sance de  l'ennemi  ses  mouvemens,  la  flotte  des  Perses  partit  de 
Phalère.  Le  jour  retrouva  les  Grecs  sur  la  défensive.  Eurybiade  el 
Thémistocle  en  crurent  à  peine  leurs  yeux,  quand  ils  s'aperçurent 
que  la  rade  de  Phalère  était  vide.  Thémistocle  était  de  cette  race 
des  Nelson  qui  ne  croient  jamais  avoir  assez  fait  quand  il  reste  un 
vaisseau  k  capturer»  Il  voulait  poursuivre  jusqu'en  Asie  la  flotte 
disparue.  Eurybiade  et  les  Pélc^onésiens  se  déclaraioit  trop  heu- 
reux d'être  débarrassés  de  la  présence  des  barbares;  ib  n'auraient^ 


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lA  MARINE  DE  L'aVENIIU  bà7 

^ous  aucun  prétexte,  consenti  à  entraver  leur  retraite.  Les  Grecs 
cependant  poussèrent  jusqu'à  Andros,  puis  jusqu'à  Garysto,  sur  la 
côte  méridionale  de  TEubée.  Ils  n'allèrent  pas  plus  loin.  Les 
vaiffîeaux  perses  continuèrent  donc  paisiblement  leur  route.  On 
prétend  qu'au  moment  de  dépasser  le  cap  Sunium  ils  prirent,  à  la 
lueur  douteuse  des  étoiles,  les  falaises  de  l'Attique  pour  des  voiles 
athéniennes.  Tout  grand  événement  laisse  de  ces  émotions.  La 
méprise  des  Perses  eût-elle  en  effet  eu  lieu,  qu'elle  ne  serait  pas  le 
signe  d'une  terreur  bien  profonde.  Les  flottes  ne  sont  pas  plus  que 
les  armées  à  l'abri  des  évocations  de  fantômes.  Gombien  de  fois  la 
clarté  même  du  jour  n'a-t^Ue  pas  été  suffisante  pour  permettre 
aux  plus  braves  et  aux  plus  illustres  de  compter  avec  le  sang-froid 
voulu  le  nombre  des  vaisseaux  rangés  sur  leur  route  I  Gombien 
d'inexplicables  illusions  ont  converti  en  navires  de  guerre  des  voiles 
marchandes,  des  bateaux  ou  des  roches  !  La  chose  est  plus  fréquente 
encore  quand  il  s'agit  de  reconnaître  à  la  coupe  du  foc,  à  la  nuance 
de  la  toile,  à  l'écartement  des  sabords,  si  l'on  a  devant  soi  des  amis 
ou  des  ennemis,  des  vaisseaux  de  la  compagnie  des  Indes  ou  des 
men  ofwar.  Par  quelle  fatalité  Ganteaume  a-t-il,  devant  Mabon,' 
perdu  l'occasion  de  ravitailler  l'Egypte?  D'où  vient  que  Linois,  au 
détroit  de  la  Sonde,  a  laissé  échapper  le  convoi  de  Ghine?  Le  vain- 
queur d'A]gésira&,  le  compagnon  du  général  Bonaparte  sur  le  N3, 
n'étaient  ni  l'un  ni  l'autre  des  amiraux  timides.  Que  leur  a-t-il 
manqué  à  tous  deux  dans  ces  occasions  si  graves  qu'ils  ne  retrou- 
vèrent pas?  D'y  avoir  vu  clair  dans  leur  lunette.  Qu'on  critique 
4Uijourd'hui,  qu'on  blâme,  qu'on  plaisante  :  quand  il  faudra  juger 
<ie  la  force  de  l'ennemi  à  sa  fumée,  on  comprendra  mieux  La 
nécessité  d'avoir  des  éclaireurs  hardis  et  rapides  pour  assurer  la 
route  des  escadres. 

La  flotte  de  Xerxès  avait  pourvu  à  la  subsistimce  d'une  armée 
qui  ne  consommait  pas  moins  de  5,000  kilolitres  de  blé  par  jour; 
elle  était  destinée  à  rendre  au  roi  tin  dernier  service.  Mardonius 
voulut  accompagner  son  maître  jusqu'en  Thessalie.  Ge  fut  dans 
cette  province  qu'il  prit  ses  quartiers  d'hiver.  Quant  à  Xerxès,  il 
continua  sa  marche  sur  l'Hellespont.  La  route  était  longue,  la  saison 
rigoureuse,  les  pays  qu'on  traversait  dévastés.  Où  les  vivres  man- 
<piaient,  —  et  ils  manquaient  souvent,  —  l'armée  n'avait  d'autre 
ressource  que  de  se  nourrir  de  l'herbe  des  champs,  des  feuilles  et 
de  l'écorce  des  arbres.  La  dyssenterie  ne  tarda  pas  à  exarcer  ses 
^reux  ravives.  La  peste  s'y  joignit  ;  elle  est  le  cortège  inévitable 
des  armées  qui  souffrent.  On  ne  s'arrêtait  pas  cependant;  les  ma- 
lades seuls  restaient  en  arrière.  En  quarante-<ûoq  jours,  Xerxès  attei- 
gnit les  bords  de  ce  détroit  que,  six  mois  auparavant,  il  franchissait 
^vec  tant  de  pompe.  Dans  quel  appareil  différent  il  allait  se  montrer  à 

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5A8  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ses  sujets!  On  aurait  tort  toutefois  de  prendre  à  la  lettre  les  lamen- 
tations éloquentes  que  le  poète  a  mises  dans  la  bouche  de  la  mère 
du  grand  roi.  Le  fils  de  Darius  ne  revoyait  pas  l'Asie  en  vaincu,  mais 
en  conquérant.  L'Attique  avait  été  subjuguée  en  trois  mois,  et,  de 
la  Thessalie,  Mardonius  la  tenait  encore  sous  sa  griffe.  Au  lieu  de 
poursuivre  la  flotte  vaincue,  les  Grecs  s'évertuaient  en  vain  à  faire 
le  siège  d'Andros  et  à  ravager  le  territoire  de  Garysto.  Un  prompt 
exil  allait  payer  les  services  de  Thémistocle.  Tout  faisait  présager 
que  le  Péloponèse  serait  facilement  envahi  et  occupé  dans  l'espace 
d'un  second  été.  Xerxès,  il  est  vrai,  avait  payé  sa  gloire  de  la  vie 
de  près  d'un  million  d'hommes.  Semblables  sacrifices  n'étonnent 
pas  outre  mesure  les  Asiatiques.  Tamerlan  est  rentré  neuf  fois  à 
Samarkande,  Soliman  le  Magnifique  a  fait  dans  sa  vie  quatorze  cam- 
pagnes :  on  ne  leur  a  jamais  demandé  ce  qu'avaient  coûté  leurs 
triomphes.  Quand  nous^  jugeons  les  rois,  ayons  soin  de  nous  reporter 
à  l'époque  où  ils  ont  vécu,  de  nous  placer  par  la  pensée  au  milieu 
des  peuples  sur  lesquels  ils  étendaient  leur  sceptre.  Sans  cette  pré- 
caution, rhistoire  ne  serait  qu'un  anachronisme  perpétuel,  un  texte 
futile  à  déclamations;  nous   n'en  pourrions  tirer   aucun  ensei- 
gnement. La  campagne  entreprise  par  Xerxès  contre  la  Grèce  ne  fut 
pas  le  caprice  d'un  souverain;  ce  fut  la  croisade  d'un  peuple. 
L'Asie  tout  entière  s'y  porta  non  pas  seulement  avec  soumission, 
mais  avec  une  ferveur  singulière.  C'est  qu'en  effet  il  ne  s'agissait 
pas  ce  jour-là  d'ajouter  une  province  de  plus  aux  états  du  grand 
roi  ;  il  s'agissait  de  savoir  s'il  resterait  en  Europe  une  menace  per- 
pétuelle pour  les  rivages  de  l'Ionie,  de  la  Garie,  de  la  Cilicie,'pour 
Ghypre  et  pour  Rhodes,  pour  la  Syrie  et  pour  l'Egypte,  pour  la 
Lydie  même.  L'expédition  d'Alexandre  devait  bientôt  prouver 'qjae 
l'instinct  des  peuples  asiatiques  ne  les  trompait  pas.  D'accord  avec 
les  Ioniens  révoltés,  les  Athéniens  avaient  incendié  Sardes.  Annoncer 
aux  femmes  perses  qu'Athènes  à  son  tour  était  brûlée,  ce  n'était 
pas  leur  apprendre  im  désiastre,  c'était  plutôt  de  quoi  faire  battre 
des  mains  aux  enfans.  Si  l'on  en  croyait  Juvénal,  Annibal  lui-même 
n'a  jamais  pu  se  promettre  d'autre  fruit  de  ses  peines. 

En  quittant  la  Thessalie,  en  traversant  la  Macédoine  et  la  Thrace, 
Xerxès  n'avait  qu'une  ambition  :  arriver  rapidement  sur  les  bords 
du  détroit;  l'abondance  attendait  l'armée  sur  l'autre  rive.  Les  deux 
ponts  de  bateaux  avaient  été  emportés  par  la  tempête  ;  la  flotte  par 
bonheur  était  là,  exacte  au  rendez-vous  que  le  roi,  dans  sa  pré- 
voyance, lui  avait  assigné.  Elle  transporta  en  quelques  jours  les 
troupes  de  Xerxès  de  Sestos  à  Abydos.  Après  cette  opération,  s'il  y 
eut  encore  des  victimes,  ce  fut  un  excès  de  bien-être,  succédant  à 
des  privations  inouïes,  qui  en  fut  cause. 

La  flotte  avait  sauvé  les  débris  de  l'armée;  elle  empêcha  le  sou- 

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LA  MARINE  DE  l' AVENIR.  549 

lèvement  de  Tlonie.  Concentrée  dans  les  eaux  de  Samos,  elle  tint 
toute  la  côte  voisine  en  respect.  Au  retour  du  printemps,  les  Grecs, 
soit  que  leur  flotte  eût  fait  de  grandes  pertes  à  Salamine,  soit 
que  le  zèle  des  confédérés  se  fût  ralenti,  ne  trouvèrent  à  réunir 
que  110  vaisseaux.  Deux  nouveaux  amiraux  commandaient  cette 
escadre  :  Léotychide  pour  les  Spartiates  et  leurs  alliés,  Xantippe 
pour  les  Athéniens.  La  flotte  grecque  se  rassembla  dans  les  eaux 
d'Ëgine.  Des  messagers  ioniens  vinrent  aussitôt  la  presser  de  pas- 
ser en  Asie,  a  L'Ionie  n'attendait,  disaient-ils,  que  Tapparition  de 
quelques  vaisseaux  grecs  pour  se  soulever.  »  Léotychide  et  Xan- 
tippe se  portèrent  à  Délos;  ils  n'osèrent  jamais  aller  au-delà.  Sa- 
mos était  devenue  pour  les  descendans  des  conquérans  de  Troie  de 
nouvelles  colonnes  d'Hercule.  La  navigation  avait  donc  fait  peu  de 
progrès  depuis  l'invention  de  la  trière,  probablement  parce  que  la 
trière,  avec  ses  deux  étages,  perdit  en  qualités  nautiques  ce  qu'elle 
gagnait  en  eflicacité  militaire.  Le  galion  eét  resté  empêtré  là  où 
passait  gaîment  la  caravelle  ;  le  navire  cuhrassé  nous  fera  regretter 
plus  d'une  fois  les  agiles  frégates  de  notre  jeunesse.  Il  faut  dire 
cependant  que  ce  qui  retint  à  Délos  les  nouveaux  navarques,  ce  ne 
fut  pas  uniquement  l'appréhension  de  tenter  une  traversée  pour 
laquelle  les  Grecs  rassemblés  en  Aulide  ne  demandaient  aux  dieux 
qu'un  vent  favorable,  traversée  que  Léotychide  et  Xantippe  eux- 
mêmes  affrontèrent  plus  tard  ;  ce  fut  aussi  la  crainte'^^de  se  jeter  au 
milieu  d'îles  qu'ils  savaient  ou  croyaient  encore  remplies  de  troupes. 
De  mutuelles  alarmes  maintinrent  ainsi,  pendant  tout  le  printemps, 
une  zone  neutre  entre  Délos  et  Samos. 

Aussitôt  que  les  chevaux  de  la  cavalerie  perse  eurent  brouté  sur 
les  bords  du  Sperchius  l'herbe  du  printemps,  Mardonius,  entraî- 
nant à  sa  suite  Thessaliens  et  Thébains,  vint  de  nouveau  "occuper 
Athènes.  Ses  éclaireurs  avaient  déjà  foulé  le  territoire  de  Mégare,  et 
il  se  préparait  à  passer  dans  le  Péloponèse,  quand  il  apprit  que 
l'isthme  de  Gorinthe,  fortifié  avec  une  activité  extraordinaire,'était 
devenu  inexpugnable.  Les  Perses  savaient  ce  que  leur  avait  coûté 
la  conquête  des  Thermopyles;  ils  n'étaient  plus  en  mesure  de  re- 
nouveler ces  sacrifices.  D'un  autre  côté,  il  ne  pouvait  convenir  à 
Mardofnius  de  rester  dans  l'Attique,  pays  pauvre,  ruiné,|]où  son  ar- 
mée n'eût  pas  tardé  à  connaître  la  disette*  L'Attique  eût  d'ailleurs 
été  pour  les  Perses  un  très  mauvais  champ  de  bataille,  cari  le  sol 
tourmenté  s'y  prête  mal  aux  manœuvres  de  la  cavalerie.  Mardonius 
se  hâta  en  conséquence  de  rétrograder  vers  Thèbes.  En  se^retirant, 
il  fit,  selon  la  coutume  invariable  des  barbares,  le  vide  devant  lui  et 
alla  établir  son  camp  le  long  de  l'Asope,  sur  le  revers  du^Cithéron. 
Les  Grecs,  sous  le  commandement  de  Pausanias,  s'étaient  pendant 


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550  BEYUE  DES   DEUX  M(Hn>ES. 

ce  temps  avancés  jusqu'à  Eleusis;  ils  voulurent  bientôt  entrer  en 
Béotie.  La  cavalerie  des  Perses  les  chargea  en  vain.  Quand  ilseurent 
soutenu  plusieurs  assauts  dans  leurs  positions,  leur  courage  s'en 
trouva  singulièrement  raffermi.  Le  campement  qu'ils  occupaient 
était  à  peu  près  dépourvu  d'eau  ;  côtoyant  la  base  du  Cithéron,  ils 
allèrent,  les  armes  à  la  main,  en  chercher  un  autre.  La  fontaine  de 
Gargaphie,  sur  le  territoire  de  Platée,  leur  parut  pouvoir  suffire  pro- 
visoirement à  leurs  besoins;  ils  assirent  leur  camp  dans  les  envi- 
rons. 110,P00  Grecs,  dont  le  tiers  au  moins  était  pesanmient  armé, 
faisaient  dès  lors  face  à  Mardonius.  Une  manœuvre  de  nuit  amena 
un  engagement  inattendu.  L'engagement  devint  tout  à  coup  une 
grande  bataille.  Mardonius  y  fut  tué,  et  Platée  accomplit  ce  que  n'a- 
vait pu  faire  Salamine  :  Platée  affranchit  définitivement  la  Grèce. 

Mardonius,  —  le  Murât  des  Perses,  —  avait  mérité  qu'on  dit  de 
lui  :  ((  C'est  un  homme  1  »  L'histoire  équitable  ne  dira-t-elle  pas 
de  Xerxès  :  «  Ce  fut  un  roi  ?  ))  Je  le  laisse  à  juger  aux  hommes 
d'état  qui  savent  de  combien  d'élémens  divers  se  compose  dans 
toutes  les  affaires  humaines  le  succès.  Quand  un  souverain  vient  à 
bout  de  mettre  en  mouvement  plus  de  5  millions  d'hommes,  de 
nourrir,  dans  un  pays  en  majeure  partie  désert,  2  millions  de  sol- 
dats, non-seulement  durant  quelques  jours,  mais  pendant  le  long 
espace  de  cinq  mois,  il  faut  au  moins  rendre  à  ce  souverain  la  jus- 
tice de  lui  reconnaître  les  qualités  d'un  bon  administrateur.  Ce  qui 
manqua  aux  Perses  pour  vaincre  à  Salamine  et  pour  triompher  à 
Platée,  s'imaginerait-on  par  hasard  que  ce  fut  le  courage?  Les 
Perses  saisissaient  les  javelines  des  Grecs  des  deux  mains  et  bri- 
saient les  armes  dont  on  essayait  de  les  percer.  Archers  et  cavaliers, 
coureurs  infatigables,  montagnards  vigoureux  et  de  taille  à  terrasser 
tous  les  athlètes  d'Olympie,  guerriers  remplis  d'un  sombre  et  reli- 
gieux enthousiasme,  soldats  repus  comme  ne  l'ont  jamais  été  les 
troupes  de  Wellington,  champions  de  l'Asie  qui  apportaient  avec 
eux  l'ascendant  incontesté  de  la  victoire,  pourquoi  donc  les  Perses 
ont-ils  été  battus?  Les  Perses  ont  succombé,  —  c'est  Hérodote, 
c'est  Eschyle  qui  l'assurent, —  «  parce  qu'ils  n'avaient  ni  boucliers, 
ni  cuirasses.  »  Xerxès  aurait  dû  pressentir  sans  doute  les  consé- 
quences que  pourrait  avoir  ce  désavantage.  Mais,  avec  son  javelot 
et  son  arc,  le  Perse  avait  déjà  subjugué  tant  de  peuples  1  Pouvait- 
on  penser  que  ses  traits  viendraient  s'émousser  sur  quelques  peaux 
de  bœufs  et  sur  quelques  écailles  de  bronze?  Les  petites  causes 
dans  la  guerre  ont  de  grands  effets.  Sans  doute  la  Providence  n'est 
jamais  complètement  absente  en  ces  conflits;  il  ne  faut  pas  cepen- 
dant se  hâter  d'en  conclure  que  la  cause  qui  triomphe  était  la  cause 
la  plus  juste.  Les  successeurs  d'Alexandre  n'ont  pas  fait  aux  popu- 


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LA  MARINE  DE  l'aYENIR.  551 

lations  asiatiques  un  sort  bien  digne  (T envie,  et  la  monarchie  uni- 
Terselle  à  laquelle  tendait  Xerxès,  si  elle  eût  été  un  joug  pour  la 
Grèce,  eût  du  moins  été  pour  l'Asie  un  bienfait.  Après  la  destruc- 
tion de  la  grande  armada,  les  Anglais  proclamèrent  avec  ironie  que 
Dieu  s'était  fait,  lui  aussi,  luthérien.  Dieu  nous  juge,  il  ne  prend 
point  parti  dans  nos  querelles  ;  ce  serait  y  peser  d'un  trop  grand 
poids.  Ce  qui  semble  toutefois  apparaître  à  la  lueur  vacillante  de 
l'histoire,  c'est  la  volonté  bien  arrêtée  du  Créateur  de  donner  tou- 
jours en  fm  de  compte  gain  de  cause  à  la  civilisation. 

Comme  un  ouvrier  qui  se  complaît  dans  son  œuvre.  Dieu  brise 
l'une  après  l'autre  les  ébauches  imparfaites;  sa  prédilection  n'est 
acquise  qu'à  ce  qui  peut  honorer  le  limon  sorti  de  ses  mains.  D'où 
vient,  s'il  ea  est  ainsi,  que  la  race  grecque  n'ait  pas  fini  par  gou- 
verner le  monde?  Race  plus  heureusement  douée,  plus  parée  de 
tous  les  dons  du  corps  et  de  l'esprit  fit-elle  jamais  son  apparition 
sur  notre  planète?  Les  Romains  n'ont  presque  rien  ajouté  à  l'héri- 
tage qu'ils  avaient  reçu  des  colonies  helléniques.  C'est  une  nation 
lourde  et  brutale  dont  le  génie  propre  paraît  aussi  court  que  le 
glaive  dont  elle  se  servait  dans  les  combats.  Et  cependant  le  forum 
a  triomphé  de  l'agora,  l'épée  du  légionnaire  a  eu  raison  de  la  lance 
d(M*ienne.  C'est  que  le  sénat  de  Rome  représente  la  constance  dans 
les  vues,  la  fermeté  inflexible  dans  les  revers.  Athènes  si  chère 
aux  esprits  délicats,  Athènes  la  mère  de  tous  les  beaux-arts,  Athènes 
qui  a  connu  tous  les  genres  de  gloire  et  tous  les  héroïsmes,  nous 
offre  au  contraire  l'image  saisissante  de  la  mobilité.  Le  sénat  romain 
remercie  Varron  de  n'avoir  pas  désespéré,  après  Cannes,  du  salut 
du  pays;  le  peuple  athénien  exile  ou  immole  ses  généraux  vain- 
queurs. Il  n'épargne  même  pas  les  philosophes.  Nos  pères  avaient 
imaginé  une  belle  devise  :  a  Aux  grands  hommes  la  patrie  recon- 
naissante. »  Athènes  en  pratiquait  une  autre;  elle  avait  fait  de  l'in- 
gratitude la  première  vertu  de  sa  république. 

II  restait  un  dernier  coup  à  porter  aux  Perses.  Ce  coup  ne^leur 
manqua  pas.  Les  nations  ont  des  heures  néfastes;  les  maux  alors, 
suivant  l'expression  d'Eschyle,  leur  viennent  par  milUers;  «  il  leur 
en  vient  de  la  mer,  il  leur  en  vient  de  la  terre;  »  60,000  hommes 
avaient  paru  à  Xerxès  un  détachement  suffisant  pour  garder  les 
côtes  de  l'Ionie;  60,000  hommes  forment  un  cordon  bien  mince, 
quand  il  leur  faut  protéger  un  littoral  de  quelque  étendue.  Les 
flottes,  à  cette  époque,  reculaient  souvent  devant  les  traversées 
les  plus  courtes;  en  revanche,  quand  elles  se  décidaient  à  franchir 
les  mers,  elles  amenaient  sur  leurs  vaisseaux  une  armée.  Les  in- 
stances réitérées  des  Ioniens  finirent  par  décider  Léotychide  et  \an- 
tippe  à  quitter  le  mouillage  de  Délos.  Un  Samien  se  chargea  de 
conduire  la  flotte  grecque  à  travers  les  Cydades  :  les  difficultés  s'é* 


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552  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

vanouirent  comme  par  enchantement.  Surpris  au  mouillage  qu'ils 
occupaient  depuis  le  commencement  de  l'automne,  les  Perses  ne  se 
soucièrent  pas  de  tenter  de  nouveau  la  fortune  sur  mer.  La  carène 
de  leurs  vaisseaux  était  chargée  d'herbes,  leurs  équipages,  recrutés 
dans  l'armée  de  terre,  étaient  de  médiocres  rameurs.  Â  peine  Léo- 
tychide  et  Xantippe  eurent-ils  jeté  l'ancre  dans  les  eaux  de  Samos 
qu'ils  virent  l'ennemi  appareiller  à  la  hâte,  se  soustraire  à  leurspro- 
jets  d'attaque  par  la  fuite  et  gagner,  en  faisant  force  de  rames,  le 
continent.  Entre  Éphèse  et  Priëne,  à  peu  de  distance  du  promontobe 
de  Mycale  et  presque  en  face  de  l'Ile  de  Samos,  s'étend  une  vaste 
plage  formée  par  les  alluvions  du  Gison  et  du  Scolopéis.  Les  Perses 
y  tirèrent  sec  leurs  vaisseaux  et  les  entourèrent  d'un  mur  de 
pierres,  couronné  de  palissades.  Quant  aux  navires  phéniciens,  ils 
furent  autorisés  à  retourner  en  Syrie.  Un  ennemi  qui  refuse  le  com- 
bat encourage  toujours  à  le  poursuivre,  car  il  fait  ainsi  l'aveu  de  sa 
faiblesse.  Les  Grecs  ne  tardèrent  pas  à  être  signalés  du  promon- 
toire de  Mycale.  Leurs  110  vaisseaux  pouvaient  mettre  à  terre  près 
de  20,000  hommes  et  demeurer  encore  sous  une  garde  suffisante. 
Les  équipages  des  Perses,  soutenus  par  une  nombreuse  infanterie, 
essayèrent  vainement  de  s'opposer  à  la  descente.  Avec  des  vaisseaux 
qui  peuvent  aller  s'échouer  à  la  plage,  les  préparatifs  d'un  débar- 
quement sont  tout  faits.  Le  navire  devient  lui-même  une  sorte  de 
fortification  passagère.  Le  combat  de  Mycale  fut,  comme  plus  d'un 
combat  de  pirates  normands,  un  combat  d'amphibies.  Les  marins 
vidèrent  ce  jour-là  leur  querelle  sur  la  bruyère.  La  flotte  des  Perses 
devint  la  proie  des  flanmies,  elle  avait  du  moins  été  vaillamment 
défendue.  Plus  d'un  guerrier  grec  s'était,  le  soir  venu,  acheminé 
vers  le  Yalhalla  où  errent  Agamemnon  et  Achille. 

Les  Athéniens  juraient  volontiers  ,  comme  les  Vikings,  a  par  leur 
bateau  et  par  leur  épée.  »  Les  Lacédémoniens  se  trouvaient  dépay- 
sés sur  mer.  Quand  ils  eurent  brûlé  les  navires  des  Perses  et  bou- 
leversé les  remparts  qui  abritaient  la  flotte,  ils  ne  songèrent  plus 
qu'à  revoir  leurs  montagnes.  Ils  voulaient  emmener  en  Grèce  les 
colons  ioniens  et  abandonner  l'Ionie  aux  barbares.  Les  Athéniens 
s'opposèrent  vivement  à  cette  transplantation.  Les  Péloponésiens 
n'avaient,  selon  eux,  aucun  droit  de  s'occuper  des  colons  d'Athènes. 
La  protection  jugée  impossible,  ils  la  prendraient  à  leur  compte. 
Les  Athéniens  tinrent  en  efiet  parole.  Grâce  à  leurs  eflbrts,  grâce  à 
leur  persévérance  admirable,  au  bout  d'un  an  de  siège  Sestos  re- 
tombait aux  mains  de  la  Grèce.  Voilà  ce  qui  eût  pu  réellement  faire 
mourir  la  mère  de  Xerxès,  la  vénérable  Atossa,  de  douleur.  La  reine 
Marie  Tudor  n'y  eût  pas  résisté.  La  prise  de  Sestos ,  c'était  la  fin 
de  la  guerre  médique. 

Dans  les  récits  des  anciens,  il  n'est  jamais  question  du  mal  de 


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LA  MARINE  DE  L  AVENIR.  553 

mer.  L'hoplite  de  Lacédémone,  pas  plus  que  le  légionnaire  de 
Rome,  n'en  pouvait  cependant  être  exempt.  Il  n'est  pas  impossible 
d'apprendre  à  ramer  sur  le  sable,  il  faut  s'embarquer  pour  acquérir 
le  pied  et  le  cœur  marins.  Négliger  ce  côté  du  problème,  ce  serait 
s'exposer  à  de  graves  mécomptes.  L'armée  d'Ulm  et  d'Austerlitz 
s'était-elle  complètement  amarinée  pendant  son  séjour  à  Boulogne? 
Je  n'en  jurerais  pas.  Les  soldats  de  Germanicus,  pendant  la  tempête, 
«  troublaient  les  matelots ,  ou,  les  aidant  à  contre-temps,  empê- 
chaient la  manœuvre,  —  officia  prudentium  miles  pavidus  et  \ca- 
suum  maris  ignarus  corrumpebat.  —  »  Quant  à  nous,  par  bonheur, 
si  nous  possédions  jamais  une  flottille ,  nous  aurions  d'excellens  lé- 
gionnaires sous  la  main.  On  sait  que  je  ne  suis  point  partisan  de 
la  confusion  établie  entre  des  services  très  distincts,  que  les^colo- 
nies  et  les  troupes  coloniales  ne  me  semblent  point  à  leur  place 
dans  le  département  de  la  flotte.  Tant  que  -cette  infanterie  a  com- 
posé la  garnison  de  nos  vaisseaux,  aussi  longtemps  que  cette  ar- 
tillerie y  a  remplacé  à  elle  seule  les  anciens  canonniers  bourgeois, 
une  infanterie  et  une  artillerie  de  marine  avaient  leur  raison  d'être. 
Aujourd'hui  nous  avons  d'admirables  troupes;  nous  ne  nous  en 
servons  pas.  C'est  dans  les  colonies  lointaines,  devant  Sébastopol  ou 
sur  les  ruines  fumantes  de  Bazeilles,  qu'on  les  rencontre.  Là  elles 
honorent  le  drapeau,  font  rejaillir  jusqu'à  nous  l'éclat  de  leur  hé- 
roïsme. Ce  n'est  pas  assez  pour  que  je  consente  à  laisser  altérer'par 
ces  complications  la  simplicité  de  rouages  que  je  me  suis  plus  d'une 
fois  permis  de  rêver  pour  notre  grande  machine  maritime.  J'abju- 
rerais au  contraire  toute  pensée  de  divorce,  le  jour  où,  à  côté  de  la 
flotte,  il  devrait  y  avoir  une  flottille,  et,  —  conséquence  naturelle, 
—  une  armée  de  mer.  Cette  armée  en  effet  serait  toute  trouvée.  En 
pourrait-on  imaginer  une  meilleure  ? 

La  flotte  de  transport  qui  n'est  pas  en  même  temps  une  flottille 
de  débarquement  ne  me  présage  pas  des  opérations  bien  importantes, 
du  moins  dans  les  guerres  européennes.  Elle  peut,  par  le  plus 
grand  des  hasards,  rencontrer  sur  sa  route  une  baie  de  Kamiesh; 
elle  a  plus  de  chances  encore  d'aller  aboutir  à  La  C©rogne  ou  à 
Walcheren.  Il  n'y  a  qu'une  flottille  qui  puisse  traverser  à  coup  sûr 
un  détroit  ou  tourner  des  frontières  jugées  inexpugnables,  parce 
que  cette  flottille  n'a  pas  besoin  de  port.  Les  plages  lui  en  tiennent 
lieu.  C'est  sur  une  flottille  et  non  pas  sur  une  flotte  qu'on  peut  se 
flatter  de  tout  emporter  avec  soi,  qu'on  peut  jeter  ses  troupes  sur 
uti  point,  les  rembarquer  brusquement  et  les  aller  verser  sur  un 
autre.  Grant  a  mieux  aimé  arriver  de  combat  en  combat  sous  les 
murs  de  Richmond,  se  frayer  un  dur  et  long  chemin  dans  le  sang, 
que  d'aller  débarquer,  comme  MacnClellan,  sur  les  rives  de  la  Che- 
jsapeake.  Une  armée  mise  à  terre,  quand  le  débarquement  n'est  pas 

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55i  BEVUE  DES  DEUX  MONDES* 

une  surprise,  trouve  généralenœnt  trop  de  forces,  trop  de  retran- 
chemens  devant  elle.  Et  quelle  étrange  prétention  ce  serait  de 
vouloir  surprendre,  alors  qu'il  faut  hisser  chaque  cheval  l'un  après 
l'autre  au  bout  de  vergue,  le  déposer  dans  un  lourd  chaland  et  con- 
duire ce  chaland  au  rivage;  qu'il  faut  sortir,  de  deux  ou  trois  pan- 
neaux au  plus  par  navire,  l'artillerie  et  les  munitions  rangées  à  fond 
de  calel  L'infanterie  cause  moins  d'embarras;  néanmoins  les  em- 
barcations, les  chalands  dans  lesquels  on  l'entasse  afironteraient 
diffcilement  un  débarquement  de  vive  force. 

Qui  ne  transporte  pas  aujourd'hui  40,000  hommes  ne  transporte 
rien.  Il  n'entrera  probablement  jamais  dans  la  pensée  d'une  puis- 
sance quelconque,  si  animée  à  la  lutte  qu'on  la  suppose,  de  faire 
renaître  au  xix*  siècle  les  traditions  de  la  piraterie.  La  belle  Julie 
de  Gonzague  pourrait  dormir  en  paix  à  Fondi,  quand  bien  même 
toutes  les  flottilles  du  monde  croiseraient  sur  les  côtes  de  la  Médi- 
terranée. Les  seules  opérations  possibles  de  nos  jours  sont  des  opé- 
rations sérieuses,  régulières,  telles  qu'en  comporte  la  guerre  civir- 
lisée.  Un  corps  d'armée  complet  avec  ses  chevaux,  son  artillerie  et 
ses  vivres,  c'est  le  moins  que  les  faiseurs  de  projets,  —  et  je  ne 
veux  pas  me  placer  dans  leurs  rangs,  —  pourraient  se  permettre  de 
demander.  Dans  les  prévisions  du  premier  consul,  &00  chaloupes, 
&00  bateaux,  300  péniches  devaient  embarquer  a  120,000  hommes, 
les  munitions  indispensables  pour  les  premiers  combats,  des  vivres 
pour  une  vingtaine  de  jours,  l'artillerie  de  campagne,  avec  attelage 
de  deux  chevaux  par  pièce.  »  De  tout  ce  plan  si  bien  conçu,  les 
marines  de  premier  ordre,  —  il  y  en  a  maintenant  quatre  ou  cinq 
en  Europe,  —  ne  garderaient  probablement  que  le  programme. 
Elles  ont  à  leur  disposition  d'autres  moyens  que  ceux  qui  en  1805 
pouvaient  être  mis  en  œuvre.  Il  n'est  pas  bien  certain  pourtant 
qu'elles  voulussent  écarter  d'une  façon  absolue  l'emploi  des  bâti- 
mens  à  rames.  «  Ces  péniches  de  60  pieds  de  long,  qui  pouvaient 
recevoir  de  60  à  70  soldats,  outre  2  ou  8  marins  pour  les  diriger, 
qui  ne  tiraient  que  2  ou  3  pieds  d'eau  et  se  garnissaient  au  besoin 
d'une  trentahie  d'avirons,  »  paraîtraient  probablement  le  complé- 
ment obligé  de  la  chaloupe  à  vapeur.  La  flottille,  telle  que  je  la 
conçois,  n'est  guère  plus  hardie  que  la  flotte  de  Gésar.  Ce  n'est  pas 
une  bande  d'oiseaux  de  grand  vol  ;  elle  a  soin  de  tenir  toujours  la 
terre  sous  son  écoute.  Je  ne  lui  conseillerai  jamais  d'oublier  le  sort 
des  vaisseaux  de  Germanicus.  Astreinte  à  la  plus  extrôme  prudence, 
elle  peut  se  donner  par  contre  des  licences  de  construction  inter- 
dites aux  transports  qui  bravent  la  haute  mer.  Les  chevaux  n'en 
doivent  pas  sortir  par  la  vergue,  mais  par  la  porte,  comme  au  temps 
du  sire  de  Joinville.  Vhippogoge  moderne  est  encore  à  trouver.  Le 
jour  où  le  rivage  sera  aussi  accessible  aux  chevaux  qu'aux  soldats, 

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LA  MABINE   DE  l' AVENIR.  555 

la  flottille  pourra  être  rangée  au  nombre  des  chemins  de  fer  straté- 
giques. 

Où  l'étude  de  l'antiquité  peut-elle  entraîner  un  vieil  écolier 
de  troisième?  La  puissance  qui,  à  l'heure  de  paix  où  nous  sommes, 
se  mettrait  à  reconstruire  la  célèbre  flottille  de  Boulogne  courrait 
grand  risque  de  la  voir,  comme  sa  devancière,  pourrir  inutile  dans 
la  Liane.  Les  anciens,  il  est  vrai^  improvisaient  leurs  flottes,  les 
uns  en  trente,  les  autres  en  quarante-cinq  jours;  ils  y  employaient 
tout  au  plus  un  hiver.  Les  Anglais  n'ont-ils  pas  été  à  la  veille  de 
nous  donner  le  même  spectacle  ?  A  la  fin  de  la  guerre  de  Crimée, 
ils  faisaient  sortir  de  leurs  arsenaux  une  canonnière  à  vapeur  par 
semaine.  Peut-être  feraient-ils  mieux  encore  aujourd'hui.  Il  y  a 
longtemps  que  je  me  suis  permis  de  l'écrire  :  La  marine  n'est  pas 
seulement  de  l'administration,  elle  est  avant  tout  de  la  politique. 
On  ne  met  pas  une  flotte  sur  les  chantiers  sans  savoir  préalable- 
ment ce  qu'on  en  veut  faire.  Napoléon,  César,  Germanicus,  Théo- 
doric,  Charles-Quint,  avaient  un  but  quand  ils  construisaient  leurs 
flottilles.  Nous,  qui  ne  demandons  que  le  respect  de  nos  frontières 
et  qui  ne  songeons  qu'à  ravitailler  nos  colonies,  nous  n'avons,  pour 
le  moment  du  moins,  aucune  raison  de  les  imiter.  Peu  importe  1 
ces  questions  rétrospectives  ont  toujours  leur  intérêt.  Fussions- 
nous  voués  à  une  paix  étemelle  que  nous  ne  verrions  pas  pour  cela 
les  soldats  ou  les  matelots  se  détacher  complètement  de  l'histoire. 
Où  les  questions  de  guerre,  d'art  militaire,  d'armement,  ont-elles 
été  traitées  avec  plus  de  zèle,  avec  plus  de  compétence  qu'en  Suisse 
et  en  Belgique?  Je  ne  pense  pas  que  ces  deux  puissances  songeas- 
sent alors  à  sortir  de  leur  neutralité.  Les  récits  d'aventures  n'en 
ont  que  plus  de  charme,  quand  on  les  lit  les  pieds  sur  ses  chenets 
et  la  maison  bien  close.  On  ne  les  lit  même  jamais  qu'à  ces  heures- 
là.  Quand  l'action  nous  emporte,  nous  ne  nous  soucions  guère 
d'interroger  le  passé.  Si  la  nécessité  d'agir  se  présente  à  l'impro- 
viste,  si  l'événement  que  tout  rendait  improbable  éclate,  comme 
crève  un  haut-^pendu^  dans  un  ciel  serein,  il  est  trop  tard  pour  ou- 
vrir ses  livres  et  pour  se  demander  comment,  en  pareil  cas,  auraient 
opéré  les  ancêtres.  Il  y  a  quarante  ans,  aucun  marin,  —  je  puis  le 
garantir,  —  n'eût  eu  la  bizarre  idée  de  s'occuper  de  Xerxès  et  de 
la  bataille  de  Salamine.  La  marine  à  voiles  difiérait  tellement  de  la 
marine  à  rames!  Aujourd'hui  le  rapprochement  paraîtra  moins 
cherché.  Nos  vrais  ancêtres  ne  sont  plus  les  Tromp  et  les  Ruyter, 
les  Suflren  et  les  Duguay-Trouin  ;  ce  sont  les  Thémistocle  et  les 
Eurybiade. 

E.   JURIEN  DE  L\  GbAVIERE. 


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LA 


CHINE   ET    LE   JAPON 

A  L'EXPOSITION  UNIVERSELLE 


Ce  n'est  pas  sans  raison  que  la  foule  des  visiteurs  se  presse  devant 
les  vitrines  occupées  par  la  Chine  et  le  Japon  au  palais  du  Champ  de 
Mars.  Après  avoir  écouté  tant  de  récits,  lu  tant  de  relations  sur  ces 
deux  pays,  le  public  européen  est  curieux  de  les  voir  pour  ainsi 
dire  à  l'œuvre,  et  de  juger  par  ses  yeux  leur  civilisation,  leurs  in- 
dustries, leurs  ressources  commerciales  et  la  valeur  relative  de 
leurs  productions  de  toute  sorte.  Chacun  se  dirige  donc  vers  les 
salles  qui  leur  sont  attribuées,  avec  l'espoir  tout  naturel  d'y  trou- 
ver le  spectacle  réduit,  mais  fidèle  et  expressif,  de  leur  activité  na- 
tionale. 

Malheureusement  cette  curiosité  est  déçue  ou  n'est  que  bien 
imparfaitement  satisfaite.  La  Chine  comme  le  Japon  ont  affecté 
presqu'en  entier  le  vaste  emplacement  qui  leur  était  dévolu  à  deux 
ou  trois  seulement  de  leurs  industries  les  plus  restreintes.  Si  l'on 
se  rappelle  en  effet  qu'au  Japon,  sur  un  commerce  d'exportation 
qui  dépasse  100  millions  de  francs,  les  bronzes,  laques  et  porce- 
laines n'atteignent  pas  ensemble  1  million,  et  qu'en  Chine  ils  for- 
ment à  peine  1/2  pour  100  des  sorties,  on  s'étonnera  de  leur  voir 
tenir  une  place  prépondérante,  pour  ne  pas  dire  exclusive,  dans 
l'étalage  du  Champ  de  Mars.  Cette  exhibition  représente  les  indus- 
tries de  l'extrême  Orient  tout  juste  comme  le  magasin  de  Barbe- 
dienne  ou  celui  de  Beurdeley,  transportés  au  Japon,  représenteraient 
l'infmie  variété  des  industries  françaises.  A  peine  quelques  cocons, 
quelques  écheveaux  de  soie  grège,  quelques  échantillons  de  riz,  de 
thé,  de  chanvre,  de  coton,  sans  éclaircissemens  ou  avec  des  éclair- 


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LA  CHINE   ET  LE  JAPON   A  l'eXPOSITION.  557 

cissemens  trop  sommaires  sur  les  procédés  de  culture  et  l'emploi 
de  ces  récoltes  dont  vivent  les  deux  pays.  Le  bibelot  (puisqu'il  faut 
l'appeler  par  son  nom)  envahit  tout,  déborde  de  toutes  parts  et  en- 
jambe audadeusement  d'une  section  sur  l'autre.  Vous  alliez  cher- 
cher le  Japon  chez  lui,  la  Chine  chez  elle;  vous  vous  retrouvez  de- 
vant l'inévitable  joujou  confectionné  à  l'usage  européen  qui  s'étale 
aujourd'hui  à  l'angle  de  tous  nos  boulevards,  dans  la  montre  de 
tous  nos  magasins. 

Il  ne  pouvait  guère  en  être  autrement,  après  l'accueil  fait  aux  pro- 
duits du  Japon  tant  à  Vienne  qu'à  Philadelphie.  Alléchés  par  le  suc- 
cès, les  Japonais  nous  en  ont  envoyé  de  grosses  cargaisons  sorties 
des  mêmes  ateliers  et  enlevées  d'ailleurs  avec  la  même  avidité.  Les 
Chinois,  à  leur  tour,  gens  à  ne  jamais  négliger  une  bonne  affaire, 
ont  voulu  disputer  les  chalands  à  leurs  voisins.  Les  uns  et  les  au- 
tres ont  donc  ouvert  boutique  au  Champ  de  Mars.  Escomptant  habi- 
lement la  satisfaction  ingénue  qu'éprouve  l'acheteur  à  traiter  direc- 
tement avec  un  Fils  du  ciel  ou  un  sujet  du  mikado,  ils  vendent  au 
décuple  de  leur  prix  normal  des  objets  qu'on  trouverait  presque 
sans  exception  et  à  des  taux  moins  exorbitans  chez  nos  grands  en- 
trepositaires  parisiens. 

Rien  de  plus  légitime,  et,  puisque  les  Occidentaux  s'arrachent  ses 
ouvrages  exotiques,  l'extrême  Orient  fait  bien  d  e  les  leur  faire  payer 
le  plus  cher  qu'il  peut.  Une  pareille  spéculation  n'a  même  rien  qui 
nous  étonne  de  la  part  des  Chinois,  qui  ne  viennent  pas  nous  deman- 
der notre  admiration,  dont  ils  n'ont  cure,  mais  notre  argent,  dont 
ils  font  plus  de  cas,  et  s'entendent  à  merveille  à  exploiter  la  sim- 
plicité de  Tamateur  novice.  Elle  nous  surprend  davantage  chez  leurs 
concurrens  japonais.  On  pouvait  s'attendre  à  voir  un  gouvernement, 
jaloux  de  se  concilier  les  sympathies  de  l'Europe,  placer  sous  ses 
yeux,  au  lieu  d'un  comptoir  forain,  un  résumé  sincère  de  l'état 
de  sa  civilisation,  des  progrès  réalisés  ou  essayés  jusqu'à  ce  jour. 
En  vérité  l'occasion  en  valait  la  peine,  et  les  exemples  ne  man- 
quaient pas.  Il  faut  bien  nous  passer  de  ce  qu'on  ne  nous  offre  pas 
et  nous  contenter  de  regarder  d'abord  ce  qu'on  nous  montre,  sauf 
à  chercher  ensuite  dans  quelque  coin  dédaigné  et  à  compléter  au 
besoin  avec  nos  souvenirs  les  renseignemens  que  nous  eussions 
souhaités  plus  complets  sur  les  produits  agricoles,  les  ressources 
minérales,  les  méthodes  anciennes  et  les  nouveaux  procédés  indus- 
triels, en  deux  mots  sur  la  richesse  réelle  et  les  récens  progrès  de& 
pays  qui  vont  nous  occuper. 


S'il  pouvait  arriver  une  bonne  fortune  aux  exposans  japonais, 
c'était  assurément  de  se  trouver  placés  côte  à  côte  avec  leurs  ri- 


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558  BETUE  DES   DEUX  MONDES. 

vaux^  les  Chinois,  dont  l'étalage  semble  destiné,  par  un  mauvais 
sort,  à  servir  de  repoussoir  à  celui  du  Daî  Nippon.  Autant  on  re- 
marque chez  les  uns  d'élégance  et  de  spontanéité,  autant  on  con- 
state chez  les  autres  de  mauvais  goût  et  de  maladroite  recherche. 
Avant  même  d'entrer  au  Champ  de  Mars,  ce  contraste  fri^pe  le  visi- 
teur dans  les  pavillons  mitoyens  du  Trocadéro.  Cette  construction 
prétentieuse,  chargée  d'omemens  bigarrés,  encmnbrée  de  marchan- 
dises de  pacotille,  dépourvue  même  du  mérite  de  l'exactitude,  sorte 
de  compromiâ"  entre  le  temple  et  le  ya-tnen^  c'est  l'annexe  chinoise. 
Étea-vous  dans  la  maison  d'un  riche  citadin,  dans  un  restaurant  ou 
dans  la  demeure  d'une  idole  ?  Vous  n'en  savez  rien,  et  les  voyageurs 
les  mieux  renseignés  sur  l'Empire  du  Milieu  auront  peine  à  vous 
l'apprendre.  Au  contraire  entrez  dans  l'annexe  japonaise  :  parmi 
les  plantes  indigènes,  vos  yeux  s'arrêtent  sur  une  maisonnette  d'une 
attrayante  simplicité,  qui  semble  un  joujou  délicat  et  donne  immé- 
diatement, par  ses  supports  de  bois,  ses  cloisons  de  papier  et  sa 
construction  à  jour,  l'idée  d'une  nature  gaie  et  d'une  race  hospita- 
lière. Sans  doute  le  titre  de  a  village  japonais  »  est  l^èrement  am- 
bitieux :  jamais  l'humble  couple  de  paysans  que  nous  avons  vus 
barboter  jusqu'à  la  ceinture  dans  les  rizières,  les  jambes  protégées 
par  des  guêtres  de  soie  contre  les  piqûres  des  sangsues,  n'a  dormi 
sur  des  nattes  aussi  fines  et  ne  s'est  abrité  derrière  des  paravens  si 
rutilans  d'or.  Mais  il  faut  bien  passer  un  peu  de  toilette  aux  jolies 
femmes  et  de  coquetterie  aux  exposans.  Qu'importe  que  la  maison 
soit  trop  petite  pour  celle  d'un  bourgeois  ou  d'un  noble,  trop  johe 
pour  celle  d'un  cultivateur  ou  d'un  artisan,  si  elle  donne  une  idée 
de  la  vie  intime  du  peuple  qui  l'a  construite  1  Cette  miniature  rap- 
pelle les  vide-bouteilles  champêtres  semés  dans  les  andens  parcs 
princiers,  ou  certaines  maisons  de  thé  dispersées  dans  la  campagne 
aux  environs  d'Yédo.  Il  n'y  manque  que  la  plantureuse  fille  qui  fait 
signe  de  la  main  au  passant  en  lui  criant  :  Irasshal  irassha!  (en- 
trez, entrez  !  )  Combien  il  est  regrettable  de  trouver  tout  auprès 
une  boutique  de  faïences  à  bon  marché  et  un  assortiment  digne  de 
nos  magasins  de  nouveautés.  Passe  encore  pour  les  embellissemens 
de  complaisance  et  les  accessoires  inexacts,  mais  qu'on  nous  fasse 
grâce  de  l'invraisemblance,  et,  puisque  nous  sommes  dans  un  vil- 
lage, qu'on  nous  montre  les  instrumens  de  culture,  les  ustensiles 
de  ménage,  le  harnais  et  le  bât  des  chevaux,  les  primitifs  socs  de 
charrue,  et  jusqu'au  baquet  où  le  voyageur  lave  ses  pieds  avant  de 
iouler  les  nattes  de  la  maison. 

Si  incomplet  que  soit  ce  tableau  de  la  vie  chinoise  ou  delà  vie  ja- 
ponaise, c'est  à  tort  qu'on  se  flatterait  d'en  trouver  une  image  plus 
fidèle  en  se  transportant  de  l'autre  côté  de  la  Seine.  Ici  tout  semble 
s  être  incliné  devant  le  besoin  de  présenter  aux  acheteurs  européens 

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LA   CHINE  ET  LE  JAPON   A  L  EXPOSITION.  559 

un  assortiment  complet  de  curiosités  selon  leur  goût  réel  ou  pré- 
sumé. On  a  donc  entassé  dans  les  vitrines  tous  les  articles  reconnus 
jusqu'ici  pour  être  d'une  importation  facile*  Les  GhinoiSy  renchéris- 
sant selon  Tusage  des  nouveaux  venus,  ne  se  sont  pas  contentés  des 
potiches  ventrus  et  des  magots  que  l'Europe  leur  achète  depuis 
des  siècles.  Ils  ont  fabriqué,  à  notre  intention»  une  grande  quantité 
de  mobiliers  de  formes  européennes  ou  réputées  telles,  dont  la 
laideur,  il  faut  bien  dire  le  mot,  ressort  d'autant  mieux  qu'au  milieu 
de  ces  produits  hybrides  se  trouvent  disséminés  de  beaux  objets 
franchement  chinois  et  dignes  de  la  vieille  réputation  chinoise  par 
la  finesse  du  travail,  l'heureux  contraste  des  couleurs  et  la  ma- 
jesté  des  lignes.  Il  est  nombre  de  paravens  représentant  des  oiseaux 
de  paradis  et  des  canards  mandarins  brodés  sur  soie,  le  tout  en* 
cadré  de  bois  noir  de  Canton,  il  en  est  un  surtout  de  dimensions 
énormes  fonné  de  feuilles  de  cloisonné,  qui,  tout  en  demeurant  de 
lourdes  machines,  attestent  du  moins  la  science  décorative  et  l'ha- 
bileté de  main  des  ouvriers.  Quant  aux  salons  rouge  et  or,  rose  et 
noir,  qui  s'étalent  si  complaisamment  sous  les  yeux  des  chalands, 
ce  n'est  certes  blesser  personne  que  de  les  déclarer  affreux,  puis- 
qu'ils ne  sont  d'aucun  pays  ni  d'aucun  style.  On  pousse  la  préve- 
nance jusqu'à  nous  apprendre  que  tel  Ut  en  bois  de  Canton  est  un 
fac-similé  de  celui  du  Fils  du  ciel,  que  l'on  met  ainsi  de  complicité 
dans  la  réclame.  Il  parait  que  les  négocians  Anglais,  organisateurs 
des  envois  de  Chine,  ont  été  plus  heureux  que  nos  ambassadeurs  : 
ceux-ci  n'ont  jamais  pénétré  jusqu'ici  dans  le  palais  impérial  ;  ils 
fussent  été  sans  doute  moins  prompts  i  en  dévoiler  les  mystères  et 
la  simplicité  patriarcale.  Le  souverain  de  iOO  millions  d'hommes 
coucher  dans  un  lit  de  25,000  francs  1  quel  dénûment  I 

N'insistons  pas  sur  ces  erreurs,  et  arrêtons-nous  devant  des 
meubles  de  forme  nationale,  comme  les  sièges  carrés,  les  tables  de 
marbre  montées  sur  un  pied  en  bois  sculpté,  certains  cadres  dont 
l'ornement  consiste  en  une  grecque  en  bois  artistement  découpé. 
Dans  ces  modèles  indigènes,  on  retrouve  du  moins,  à  défaut  de 
beauté,  cette  originalité  qui  a  suffi  pour  populariser  chez  nous  les 
produits  de  l'art  chinois.  Les  meubles  en  rotin  incrusté  méritent 
le  même  éloge,  quoique  l'exécution  en  soit  très  inférieure  aux  in- 
crustations de  nacre  du  Tonkin,  qu'on  peut  voir  à  notre  exposition 
de  Gochinchine.  Quelques  ivoires  précieusement  fouillés  attirent 
l'attention  moins  par  leur  apparence  que  par  les  prix  ridicules 
auxquels  ils  sont  cotés.  Il  est  difficile  de  rien  imaginer  de  plus  mi- 
nutieux. Ces  personnages  lilliputiens,  taillés  par  douzaines  dans  le 
bloc,  avec  lances,  sabres,  bonnets  pointus,  découpés  en  épargne, 
donnent  une  haute  idée  de  la  patience  des  artisans  qui  s'y  emploient  ; 
mais  c'est  tout.  Le  sentiment  de  l'art  ne  se  manifeste  ni  dans  la  dis- 

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560  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tribution  des  groupes,  ni  dans  l'attitude  des  personnages,  qui  sont 
à  peine  indiqués.  Lorsqu'on  y  regarde  de  près,  on  s'aperçoit  même 
que  le  travail  est  assez  inachevé  et  n'a  d'autre  intérêt  que  celui  de 
la  difficulté  vaincue.  Nous  passons  paiement  insensibles  devant 
un  bloc  de  jade  attaqué  d'un  ciseau  hésitant  par  un  ouvrier  qui 
craint  d'entamer  trop  profondément  la  précieuse  matière  qu'il 
façonne. 

La  céramique  chinoise  à  l'exposition  n'offire  rien  que  chacun  ne 
connaisse.  Il  est  difficile  de  discuter  le  mérite  de  ses  œuvres,  trop 
fantaisistes  pour  ne  pas  relever  exclusivement  du  caprice  de  chacun. 
Celui-ci  goûtera  la  bizarrerie  des  contours,  l'éclat  des  couleurs,  la 
monotonie  classique  des  sujets,  celui-là  en  déclarera  insipide  la 
laideur  compassée.  Ce  qu'on  peut  constater  dans  les  vases  exposés 
comme  dans  ceux  que  nos  marchands  importent,  c'est  la  décadence 
de  la  fabrication.  La  loi  du  bon  marché  opère  déjà  dans  l'extrême 
Orient  la  révolution  qu'elle  a  produite  dans  le  reste  du  globe. 
La  nécessité  de  faire  vite  et  à  peu  de  frais  entraîne  une  négligence 
trop  visible.  Regardez  ce  grain  rude,  ces  bariolages  délavés,  ces 
tons  faux,  ce  vernis  épais,  et  comparez  les  nouvelles  porcelaines 
avec  le  vieux-chine  I  Quelques  vases  monochromes  ou  flambés  ré- 
jouissent encore  l'œil  des  amateurs  par  la  finesse  de  leurs  teintes 
vert-céladon,  bleu-lapis  ou  serpentine;  mais  qu'ils  sont  loin  des  beaux 
échantillons  anciens  venus  jusqu'à  nousl  Les  Chinois  sont  gens 
de  routine  et  de  procédé  plus  que  d'imagination;  aussi  n'ont-ils 
pas  de  rivaux  dans  les  industries  qui  ne  demandent  qu'une  stricte 
fidélité  aux  recettes  traditionnelles.  C'est  ainsi  que  leurs  cloisonnés 
à  fond  bleu  de  ciel  restent  inimitables,  par  la  netteté  du  dessin, 
l'habile  mariage  des  tons  et  latransparence  de  l'émail.  Le  nombre 
en  est  grand;  et,  si  tous  ne  sont  pas  d'un  égal  fini,  leurs  belles 
couleurs  nettes  et  brillantes  attirent  l'œil  sans  le  lasser. 

Les  tissus  de  soie  tiennent  une  place  importante  dans  les  envois 
de  la  Chine.  Mais  ici  encore  les  exposans  ont  dépassé  le  but,  par  un 
excès  de  zèle  intempestif.  Us  ont  essayé  de  se  mettre  au  goût  de 
l'Europe  et  de  placer  sous  ses  yeux  des  échantillons  à  son  usage. 
Au  lieu  de  vêtemens  et  de  tentures  indigènes,  ils  ont  déployé  des 
châles  et  des  pièces  de  taffetas  qui  semblent  s'offrir  à  nos  élé^mtes. 
On  eût  volontiers  toléré  ou  même  admiré  des  couleurs  criardes  sur 
les  robes  des  dames  imaginahres  que  la  plupart  d'entre  nous  se  re- 
présentent Téventail  en  main,  adossées  à  un  paravent;  mais  ces 
châles  de  crêpe  que  nous  avons  vus  sur  les  épaules  de  nos  grand'- 
mères,  mais  ces  soieries  unies  dont  l'aunage  européen  indique  que 
nos  femmes  et  nos  sœurs  sont  invitées  à  s'y  tailler  une  toilette  de 
bal,  nos  yeux  sont  blessés  de  les  voir  empourprés  d'un  rouge  violent, 
trempés  dans  un  bain  vert-cru,  nacarat,  lie  de  vin,  ou  revêtus  de 

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LA   CHINE  ET  LE  JAPON   A  L  EXPOSITION.  561 

nuances  indécises,  qui,  pour  être  des  tours  de  force  de  teinturier, 
n'en  demeurent  pas  moins  des  scandales  optiques.  L'œil  d'une  Pari- 
sienne ne  goûtera  jamais  ces  étoffes  éclatantes  qu'à  la  condition  de 
les  voir  sur  les  épaules  d'une  mortelle  ennemie. 

Si  au  lieu  d'être  dirigée,  dans  une  vue  mercantile,  par  quelques 
négocians  des  factoreries  européennes  de  Canton  et  de  Shanghaï, 
l'exposition  chinoise  l'eût  été  par  le  gouvernement,  nous  aurions 
eu  sans  doute  à  parcourir  toutes  les  étapes  de  la  plus  ancienne  ci- 
vilisation du  globe.  Nous  aurions  pu,  conjointement  avec  les  œuvres, 
passer  en  revue  les  procédés  auxquels  elles  sont  dues,  les  matières 
premières  de  tous  les  règnes,  les  métiers,  les  mécanismes  parfois 
savans,  les  instrumens  agricoles,  en  un  mot  tout  le  matériel  d'ex- 
ploitation de  ce  grand  pays.  Mais  tout  cela  n'eût  pas  trouvé  d'a- 
cheteurs, et  à  part  une  salle  où  les  douanes  des  divers  ports  ont 
entassé  pêle-mêle  des  modèles  de  bateaux,  de  chaises  à  porteurs, 
des  alimens,  de  la  serrurerie,  des  vêtemens,  de  la  soie  grège,  des 
insectes,  un  peu  de  thé  et  de  papier,  quelques  minerais,  il  faut  se 
passer  de  renseignemens.  Rien  n'indique  au  visiteur  qu'il  est  dans 
un  pays  dont  le  commerce  extérieur  se  chiffre  par  1,100  millions  de 
francs. 

II. 

Sans  verser  aussi  complètement  que  sa  voisine  dans  l'imitation 
européenne,  l'exposition  du  Japon  est  loin  d'oilrir  un  tableau 
des  mœurs  actuelles,  et  nous  y  avons  rencontré  çà  et  là  quel- 
ques objets  d'un  usage  courant.  Quant  aux  articles  de  luxe,  qui 
tiennent  tant  de  place,  on  peut  affirmer  sans  crainte  qu'aucun  Ja- 
ponais, riche  ou  pauvre,  ne  les  marchanderait  aujourd'hui.  Non  que 
les  belles  laques  et  les  beaux  bronzes  soient  dédaignés;  il  s'en 
faut  bien,  et  c'est  même  une  qualité  remarquable  de  la  race  que  la 
sûreté  du  goût  en  pareille  matière ,  chez  les  petites  gens  comme 
chez  les  grands.  Mais  ils  n'estiment  que  les  vieux  meubles,  sortis 
des  mains  d'anciens  artistes,  et  dont  la  plupart,  vendus  dans  un  jour 
de  gêne  par  les  familles  qui  les  avaient  précieusement  gardés  jus- 
que-là, sont  venus  depuis  lon]gtemps  enrichir  nos  collections  parti- 
culières. Ils  n'ont  que  mépris  pour  les  nouveaux,  dont  la  fabrica- 
tion cesserait  immédiatement,  s'il  ne  se  trouvait  des  étrangers^'pour 
les  acheter.  C'est  donc  une  marchandise  d'exportation  qui  remplit 
les  salles  du  Champ  de  Mars,  soit  que  l'industrie  moderne  se  borne 
à  la  reproduction  moins  achevée,  mais  encore  exacte,  des  vieux 
chefs-d'œuvre,  soit  qu'elle  essaie  de  s'adapter  aux  mœurs  occiden- 
tales. 

lom  UYiu.  —  1878*  36 

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562  BETUE  DES   DEUX  MONDES. 

Puisque  cet  assortiment  est  réuni  à  notre  intention  et  offiert  à 
notre  convoitise,  examinons-le  en  amateurs  qui  veulent  en  avoir 
pour  leur  argent,  et  surtout  sans  nous  laisser  déconcerter  par 
cette  exclamation  désespérée  qui  retentit  à  nos  oreilles  :  «  Tout  est 
acheté,  tout  est  vendu!  »  Rassurez-vous,  madame  !  si  la  fabrique  est 
loin»  le  magasin  est  bien  garni  et  se  r^ouvellera  sans  doute  peu  à 
peu.  Dne  fantaisie  ne  se  paie  jamais  trop  cher,  et  vous  pourrez,  si 
tel  est  votre  bon  plaisir,  meubler  votre  logis  de  merveilles  qui 
oncques  ne  furent  japonaises.  S'il  vous  agrée  au  contraire  d'étudier 
le  génie  de  ce  peuple  dans  ses  arts  décoratifs,  en  séparant  l'ivraie 
du  bon  grain,  les  œuvres  des  pastiches,  et  d'admirer  les  jolies 
choses  sans  acception  de  jK'ix  et  sans  préoccupation  exclusive  de 
l'étiquette  qu'elles  portent,  observez  Tattitude  de  quelques  visiteurs 
ayant  résidé  au  Japon  assez  longtemps  pour  s'assimiler  à  un  certain 
degré  le  tempérament  esthétique  de  la  race.  Il  n'en  manque  pas,  car 
c'est  mie  science  qui  s'infuse  vite  dans  un  esi»it  quelque  peu  at- 
tentif. 

£n  entrant  dans  la  première  salle,  ils  passenmt  rapidement  de- 
vant de  grands  vases  en  bronze  niellé  «  très  compliqués. 

Où  l*on  voit  qu'un  monsieur  très  sage 
S'est  appliqué.  » 

Qu'importent,  si  l'on  est  résolu  à  ne  regarder  qu'à  la  valeur  esthé- 
tique et  non  à  la  richesse  de  la  matière,  l'or  et  l'argent  prodigués, 
le  poids  de  bronze  et  la  quantité  de  travail  employés?  Ces  bourre- 
lets superposés,  les  uns  circulaires,  les  autres  hexagonaux,  qui 
forment  le  pied,  ces  anses  chargées  de  guirlandes,  ces  lignes,  qui 
ne  sont  ni  droites  ni  franchement  courbes,  ces  petites  balustrades 
qui  coupent  le  galbe,  attestent  sans  doute  une  sorte  de  fécondité 
exubérante.  Les  figures  de  convention  ciselées  en  relief  donnent  à 
l'ensemble  un  caractère  de  haute  fantaisie.  Mais  tout  cela  n'est  qu'un 
colifichet  agrandi  sans  mesure. 

Nos  conducteurs  ne  feront  non  plus  guère  cas  d'oiseaux  fabuleux 
de  taille  gigantesque,  d'allures  raides  et  anguleuses,  portant  des 
girandoles,  sur  lesquels  on  peut  étudier  les  déviations  successives 
du  goût.  Dans  les  vieilles  collections,  en  eflFet,  on  trouve  souveait 
une  grue,  l'oiseau  favori  des  Japonais,  montée  sur  une  tortue,  le 
col  tendu,  et  portant  dans  son  bec  une  fleur  unique  de  lotus.  Dans 
la  corolle  de  la  fleur  se  dissimule  une  fine  pointe  métallique,  sur 
laquelle  on  peut  ficher  la  petite  bougie  de  cire  à  mèche  de  papier 
en  usage  dans  le  pays.  Une  première  modification  malheureuse  a 
consisté  à  changer  la  pointe  de  métal  pour  une  petite  galerie  cir- 
culaire destinée  à  recevoir  une  de  nos  bougies.  C'en  était  déjà  fait 
de  la  vérité,  car  la  fleur  perd  aussi  toute  sa  grâce.  Le  second  pas  a 

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LA   CHINE  ET  LE  JAPON  A  l'eXPOSITION.  563 

été  de  placer  dans  le  bec  de  l'oiseau  une  girandole  de  fleurs;  enfin, 
comme  ce  poids  de  bronze  eût  entraîné  Téchassier  hors  de  son 
centre  de  gravité,  il  a  fallu  ramener  le  col  en  arrière  par  une  con- 
torsion pénible,  ou  remplacer  la  grue  trop  svelte  par  un  oiseau 
massif,  que,  faute  de  traditions  transmises,  l'artiste  moderne  ne  sait 
pas  camper  sur  ses  pieds,  et  qui  n'a  jamais  eu  droit  à  se  poser  sur 
.  une  tortue.  On  a  ainsi  obtenu  un  meuble  qui  peut,  il  est  vrai, 
prendre  plus  commodément  place  dans  nos  salons,  mais  auquel 
manquent  la  vérité,  la  vie,  qui  font  tout  le  charme  de  cet  art  exquis 
dans  les  petites  choses  et  insuffisant  dans  les  grandes. 

En  revanche,  vous  verrez  vos  guides  s'arrêter  avec  complaisance 
devant  de  modestes  vases  lagënes  assez  semblables  à  des  alcarazas 
ou  effilés  comme  les  fiaschetti  italiens,  dépourvus  d'ornemens,  mais 
d'une  élégance  inimitable,  ou  encore  devant  de  simples  bouilloires 
au  ventre  arrondi  enguirlandées  d'un  léger  feuillage  niellé  sur 
cuivre.  C'est  le  privilège  des  arts  primitifs  de  rencontrer  en  fait  de 
vases  les  formes  normales  et  les  justes  proportions;  la  faute  des 
arts  en  décadence  est  de  ne  pas  s'y  tenir.  Vous  regarderez  encore 
avec  attention  de  petites  plaques  de  bronze,  sur  lesquelles  des  cise- 
lures microscopiques  représentent  des  guerriers  armés  de  toutes 
pièces.  Malgré  leur  destination  moderne  de  boutons  de  manchettes, 
ce  n'en  est  pas  moins  une  reproduction  de  l'art  ancien.  C'est  en 
effet  sur  des  gardes  de  sabre  et  des  fermoirs  de  blague  à  tabac  que 
les  Japonais  ont  appris  à  buriner  ces  merveilles  dignes  de  la  loupe. 

On  ne  fabrique  plus  de  bronze  au  Japon  qu'à  destination  des 
étrangers  ;  mais  on  se  sert  constamment  de  porcelaine.  Il  est  donc 
probable  que  nous  allons  rencontrer  quelques  ustensiles  de  vais- 
selle indigène.  Point.  Au  milieu  d'une  grande  quantité  de  prove- 
nances, de  dimensions  et  d'usages  variés,  c'est  à  peine  si  nous  distin- 
guons un  bol  ou  un  plat  domestiques.  Voici  d'abord  les  grands 
potiches  d'Owari,  d'une  belle  pâte  homogène,  aux  dessins  d'un 
bleu  nuancé  sur  un  fond  blanc;  c'est  une  des  porcelaines  les  plus 
goûtées  des  Japonais.  Us  estiment  surtout  les  fonds  gros  bleu  des 
jardinières  quadrangulaires  qu'ils  placent  dans  leurs  cours  inté- 
rieures. Les  difficultés  de  métier  qui  s'attachent  à  la  cuisson  leur 
donnent,  même  dans  le  pays,  un  grand  prix,  sans  comparaison  tou- 
tefois avec  celui  qu'on  en  demande  ici.  —  Les  faïences  de  Kioto  se 
distinguent  par  leur  fond  craquelé  de  nuance  terre  de  Sienne,  sur 
lequel  se  détachent  des  personnages  soigneusement  peints  ;  elles 
sont  de  dimensions  peu  considérables,  ornées  avec  sobriété.  C'est  de 
tous  les  genres  le  seul  qu'on  puisse  de  loin  mettre  en  parallèle  avec 
le  sèvres.  —  Quant  aux  plats,  aux  gigantesques  cornets  de  Naga- 
saki, nous  ne  pouvons  nous  résigner  à  en  admirer  les  grossières 
enluminures,  l'opposition  criarde  du  rouge  brique,  du  bleu  de  ciel, 

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Ô6&  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

du  vert  de  mer,  renforcée  par  le  fond  blanc  laiteux.  Telle  paire  de 
vases  aura  beau  être  cotée  10,000  francs,  nous  n'en  déclarerons 
pas  moins  contraires  au  bon  goût  et  au  bon  sens  leurs  grands  mé- 
daillons, leurs  grands  dessins  dont  aucun  détail  n'échappe,  et  leurs 
cols  flanqués  d'éventails  de  bronze  en  manière  d'anse  qui  déchire- 
raient la  main  qui  voudrait  les  saisir. 

Voyez,  au  contraire,  comme  à  peu  de  frais  le  potier  japonais  sait 
faire  de  charmantes  choses  quand  il  se  laisse  aller  à  son  instinct, 
sans  consulter  ce  qu'il  croit  être  la  mode  étrangère.  Ces  pitons, 
d'un  blanc  œuf  d'autruche,  imitant  une  section  de  bambou  autour 
desquels  s'enroule  une  branche  d'un  beau  vert  clair  et  voltige  un 
moineau ,  ces  plats  d'Ëtchizen  à  fond  gris,  de  Hirado  à  ramages 
bleu  et  blanc,  ces  troncs  d'arbre  évidés  où,  par  une  fantaisie  amu- 
sante, l'artiste  s'est  avisé  de  nicher  toute  une  famille  de  singes,  ces 
simples  baquets  de  porcelaine  faits  à  l'imitation  des  seaux  de  bois 
familiers  aux  ménagères,  tous  ces  petits  pots  auxquels  on  sent  que 
l'ouvrier  a  travaillé  sans  effort,  en  pleine  possession  de  son  sujet 
et  de  ses  moyens,  nous  charment  par  l'heureux  caprice  qui  semble 
avoir  présidé  à  leur  confection. 

Les  porcelaines  de  Kanga  et  celles  de  Satzuma  sont  soigneuse- 
ment mises  à  part,  comme  elles  le  méritent.  Celles  de  Kanga  repré- 
sentent à  notre  avis  le  plus  heureux  effort  fait  par  les  Japonais  pour 
adapter  leur  fabrication  à  nos  usages.  Le  fond  blanc  disparaît  pres- 
que entièrement  sous  des  ornement  d'or  et  d'un  beau  rouge  pourpre. 
Au  lieu  de  grands  ramages  qui  nous  offusquent  sur  le  nagasaki,  de 
petites  figures,  d'une  délicatesse  et  d'une  variété  inouïes,  sont  en- 
cadrées dans  des  médaillons  en  forme  de  losanges,  de  carrés,  d'é- 
ventails, jetés  comme  au  hasard  sur  la  panse  des  vases,  sur  le  bord 
des  assiettes,  sur  le  couvercle  des  théières.  Ce  genre  de  décoration 
convient  à  merveille  aux  objets  de  faible  grandeur  ;  il  n'est  rien  de 
plus  délicieux  qu'une  théière  minuscule  en  kanga.  Les  grands  plats, 
les  soupières,  les  grosses  jarres,  s'accommodent  moins  bien  de  ces 
dessins  ténus,  et  c'est  une  faute  d'en  vouloir  composer  des  services 
de  table  complets  ;  mais  on  en  pourrait  faire  de  charmans  services 
à  thé  ou  à  café  en  modifiant  la  forme  malheureuse  des  tasses. 

Qui  n'a  entendu  parler  du  vieux  satzuma?  Hélas!  le  vieux  sat- 
zuma, cette  faïence  teintée  d'un  blanc  jaunâtre  si  doux  à  l'œil  des 
amateurs  et  diaprée  d'enjolivures  si  délicates,  le  vieux  satzuma  n'est 
plus.  Quelques  échantillons  prêtés  par  la  province  originaire,  et 
placés  sous  une  vitrine,  semblent  destinés  à  faire  ressortir  l'infério- 
rité des  produits  actuels.  Les  vases  modernes,  d'une  pâte  moins 
belle  et  d'un  craquelé  moins  régulier,  diffèrent  aussi  par  les  sujets. 
Ce  sont  aujourd'hui  des  personnages  légendaires,  les  dieux,  surtout 
les  saints  du  bouddhisme,  les  djin-roku-rakkan,  qui  défraient 

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LA  CHII«E  ET  LE  JAPON  A  l'eXPOSITION.  665 

rimagination  des  peintres.  Ce  n'est  pas  à  eux  qu'il  faut  s'en  prendre 
de  la  laideur  grimaçante  de  leurs  modèles  :  elle  est  de  tradition  ; 
mais,  à  ne  juger  que  le  fini  du  travail,  comparez  ces  petits  brûle- 
parfums  d'un  galbe  si  plein,  si  ramassé,  aux  grands  vases  allongés 
d'aujourd'hui,  ces  fleurs  aux  calices  dorés,  aux  couleurs  brillantes 
et  si  bien  assorties,  jetées  en  gerbes  élégantes,  sans  monotonie 
comme  sans  désordre,  avec  le  dessin  incorrect  et  tourmenté,  les 
couleurs  épaisses  du  nouveau  satzuma,  et  surtout  la  légèreté  de  pâte 
et  la  perfection  des  anciens  vases  avec  les  inégalités  des  modernes, 
et  leur  pesanteur  presque  sensible  à  l'œil,  vous  mesurerez  ainsi 
toute  la  distance  qui  sépare  l'ancienne  céramique  de  la  nouvelle, 
l'une  raffinée  dans  ses  procédés  et  modeste  dans  ses  prétentions, 
l'autre  dissipant  ses  moyens  et  ses  efibrts  en  témérités  ambitieuses. 
Qu'ils  traitent  la  porcelaine  ou  le  bronze,  les  Japonais  sont  des  dé- 
corateurs de  premier  ordre  tant  qu'ils  n'attaquent  d'autres  motifs 
que  les  végétaux,  les  oiseaux,  les  poissons  et  les  ipsectes.  Aussi  s'en 
tenaient-ils  là  jadis,  à  part  quelques  figures  hiératiques  de  dieux. 
Depuis  qu'ils  se  sont  mis  en  tête  de  sculpter  des  bas-reliefs  entiers 
sur  leurs  vases  et  de  peindre  des  tableaux  complets  sur  leurs  .plats, 
ils  ont  cessé  d'être  eux-mêmes  et  sont  entrés  dans  une  période  de 
décadence  et  de  tâtonnemens. 

Les  émaux  cloisonnés  tiennent  peu  de  place  dans  l'exposition  du 
Japon.  Les  uns,  d'un  vert  sombre  et  un  peu  triste,  viennent  de  la 
province  d'Owari,  et  sont  d'un  prix  inférieur.  Une  paire  de  cornets 
du  plus  grand  modèle  vaut  de  500  à  600  francs.  Les  autres,  sur 
fond  bleu,  venus  de  Yokohama,  se  fabriquent  à  l'imitation  de  la 
Chine.  On  en  voit  aussi  quelques  échantillons  sur  un  fond  blanc 
terne.  Le  travail  de  ces  deux  dernières  espèces  est  soigné  ;  le  ga- 
barit est  bien  choisi  ;  sans  le  voisins^e  des  Chinois,  ils  feraient  une 
excellente  figure,  mais  les  couleurs  en  paraissent  bien  amorties  à 
côté  des  tons  splendides  qui  brillent  sur  les  grands  paravens,  les 
tables,  les  dames-jeannes  de  la  Chine. 

in. 

Un  œil  exercé  reconnaît  aisément  au  nombre  des  laques  les  rares 
épaves  de  l'industrie  ancienne  qui  se  sont  glissées  dans  l'envoi  de 
1878,  après  avoir  passé  du  palais  d'un  daïmio  dans  la  boutique  d'un 
marchand  d'Osaka  ou  d'Yédo.  Quelques  beaux  cabinets  aux  formes 
simples  méritent  d'être  cités  hors  pair.  Le  regard  se  repose  avec 
délices  après  tant  d'éblouissemens  sur  leurs  surfaces  polies  que  la 
main  voudrait  caresser.  Tantôt  sur  un  fond  noir  se  détache  un  des- 
sin net  et  léger  tracé  par  un  pinceau  trempé  dans  l'or  mat,  tantôt 
sur  un  champ  peau  de  poire  (mw/n'rf/i),  s'étale  un  paysage  avec  mon- 

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566  RETUE  DES   DEUX  MOBn)ES. 

tagnes  en  saillie  et  fleuves  en  creux,  où  Tor  du  dessin  va  se  perdre 
par  de  savantes  dégradations  dans  celui  du  fond.  Des  armoiries  se- 
mées d'une  main  discrète  égaient  les  supports  verticaux  et  les  ta- 
blettes. Des  coins  d'or  ou  d'argent  ciselé  encadrent  les  arêtes  sail- 
lantes, et  achèvent  de  donner  à  l'ensemble  un  caractère  de  richesse 
et  de  perfection.  Le  (antseu  est  un  meuble  très  prisé  des  Japonais; 
il  sert  à  poser  des  livres  et  des  rouleaux  de  papier  à  côté  de  l'écri- 
vain. On  en  trouve  encore  chez  les  nobles;  c'est  de  tous  les  débris 
de  leur  grandeur  passée  celui  dont  ils  se  séparent  le  moins  volon- 
tiers. Tel  est  cependant  le  malheur  des  temps  que  les  anciens  de- 
viennent rares ,  pour  ne  pas  dire  introuvables ,  et  que ,  pour  satis- 
faire aux  demandes  de  l'étranger,  il  faut  en  fabriquer  de  nouveaux. 
Quant  aux  rares  cabinets  de  laque  rouge  aux  moulures  creuses ,  ils 
sont  faits  directement  à  l'imitation  de  la  Chine  et  tombent  sous  le  re- 
proche d'inélégance  qui  s'applique  à  tous  les  produits  de  ce  pays. 

Le  mode  de  fabrication  des  laques  explique  pourquoi  les  anciens 
sont  d'un  prix  très  supérieur  aux  nouveaux.  Le  vernis  extrait  du 
fameux  arbre  r?nis  vemicifera  et  préparé  suivant  des  recettes 
ésotériques  est  étalé  en  couches  successives  sur  l'excipient.  Il  faut 
attendre  que  la  première  couche  soit  entièrement  sèche  avant  d'en 
appliquer  une  seconde,  et  chacune  doit  être  extrêmement  légère 
pour  s'incorporer  à  la  précédente;  c'est  à  force  de  repasser  ainsi 
le  pinceau ,  à  plusieurs  semaines  d'intervalle,  qu'on  finit  par  obte- 
nir cette  espèce  de  placage  qui  fait  corps  avec  le  bois  et  atteint 
parfois  une  épaisseur  de  plusieurs  millimètres.  On  n'a  fait  encore 
que  préparer  ainsi  le  fond  destiné  à  recevoir  des  omemens  dorfe, 
qui,  pour  être  d'un  beau  relief,  demandent  à  leur  tour  un  travail 
analogue  et  une  semblable  longanimité.  Il  faut  dix-huit  mois  pour 
produire  une  laque  demi-fine  ;  mais  il  fallait  des  années  pour  ache- 
ver les  meubles  dont  on  voit  quelques  échantillons  au  Champ  de 
Mars.  Ces  vieux  laques  sont  d'une  telle  solidité  qu'après  une  im- 
mersion de  huit  mois  au  fond  de  la  mer,  lors  du  désastre  du  Nil 
qui  les  ramenait  de  Vienne,  ils  furent  retirés  de  leur  caisse  intacts. 
Le  bois  en  est  tellement  sec  qu'il  devient  d'une  extrême  légèreté, 
signe  caractéristique  d'authenticité. 

Les  petites  bottes,  qui  semblent  faites  d'or  liquide  solidifié ,  se 
recommandent  par  une  même  recherche  minutieuse.  Quelle  dififé- 
rence  entre  ces  bijoux  délicats  et  les  pièces  balourdes  dont  nous 
encombre  l'importation  !  C'est  encore  un  délicieux  bibelot  que  ces 
troncs  de  bambou  naturels  enjolivés,  pour  tout  ornement,  d'une 
simple  feuille  de  bambou  en  or  fin,  ou  d'une  marguerite  autour  de 
laquelle  voltige  un  passereau.  Il  faudrait  en  citer  beaucoup  du 
même  genre.  Les  Japonais  excellent  à  jeter  sur  le  bois  brut,  avec 
une  sorte  de  désinvolture,  leurs  motifs  habituels  de  décoration,  et 

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LA   CHINE  ET  LE  JAPON  A  L'eXPOSITION.  567 

savent,  tout  en  les  répétant  à  satiété,  leur  donner  toujours  le  charme 
de  l'imprévu.  On  le  verra  surtout  par  leurs  petits  plateaux  incrus- 
tés d'animaux  chimériques  en  écaille,  exactement  reproduits  des 
anciens.  On  y  retrouve  constamment  certaines  associations  symbo- 
liques de  plantes  et  d'animaux  :  le  phénix  et  le  paulownia  figurent 
la  rectitude;  la  grue  et  le  sapin,  la  longévité;  le  lièvre  et  le  jonc 
rappellent  qu'un  lièvre  est  censé  balayer  la  lune  avec  un  faisceau  de 
joncs  ;  l'hirondelle  et  le  saule  s'agitent  ensemble  au  souffle  de  la 
brise  ;  le  faisan  au  plumage  doré  et  le  cerisier  aux  fleurs  stériles 
sont  réunis  comme  deux  jolies  inutilités;  le  rossignol  a  pour  com- 
pagnon le  prunier,  consacré  aux  poètes  comme  le  laurier  chez  nous; 
diverses  allusions  expliquent  encore  le  rapprochement  du  coucou 
avec  la  lune,  du  renard  et  du  chrysanthème,  de  la  chèvre  et  de 
l'arbre  à  papier,  du  moineau  et  du  bambou,  etc. 

Fleurs,  papillons,  scarabées,  bouquets  fantaisistes  fidèlement  re- 
produits avec  un  sentiment  exquis  de  la  nature,  et  semés  avec  une 
spirituelle  négligence,  donnent  à  leurs  simples  travaux  de  marque- 
terie un  accent  personnel.  Le  goût,  en  matière  d'ornementation,  est 
tellement  inné  dans  la  race  qu'il  n'est  pas  l'apanage  exclusif  des  ar- 
tistes. Donnez,  par  exemple,  des  fleurs  à  une  jeune  fille  japonaise, 
elle  se  gardera  bien  d'en  faire  un  bouquet  compacte  et  régulier 
comme  les  corbeilles  de  nos  parterres;  elle  les  arrangera  en  gerbe 
inégale  d'une  grâce  capricieuse.  Tandis  que  nous  revenons  sans 
cesse  malgré  nous  à  la  géométrie,  ils  s'en  éloignent  constamment, 
par  instinct  comme  par  tradition.  A  la  faveur  de  cette  étourderie 
calculée,  leurs  sujets  les  plus  rebattus  ont  l'air  d'heureuses  saillies. 
A  ces  qualités  d'ornemanistes  il  faut  ajouter  une  habileté  de  touche 
supérieure.  Leurs  artisans  acquièrent  très  vite  et  savaient  jadis 
conserver  longtemps  ce  qu'en  style  d'atelier  on  nomme  «  la  patte,  » 
ce  faire  délicat,  si  prisé  aujourd'hui  chez  nous  qu'il  est  pris  quel- 
quefois pour  le  talent. 

Tous  ces  dons  se  manifestent  encore  dans  les  œuvres  étalées  au 
Champ  de  Mars;  mais,  avec  quelque  attention,  on  en  constate  le 
déclin  ou  la  transformation  laborieuse.  Les  artistes  d'Osaka,  de 
Kioto,  d'ïédo,  en  travaillant  pour  l'exposition,  ont  voulu,  sinon  re- 
nouveler leur  manière,  du  moins  élargir  leur  cadre,  étendre  la 
sphère  de  leur  art  et  s'essayer  sur  des  sujets  appropriés  à  nos 
mœurs  continentales.  Ils  ont  donc  fabriqué  à  notre  intention  de 
grands  buffets  à  incrustations  et  moulures  en  relief,  de  hauts  para- 
vens,  des  tableaux,  toutes  choses  qui  dépassent  les  dimensions  ha- 
bituelles de  leurs  œuvres,  voire  même  les  dhnensions  normales  de 
la  marqueterie  fine,  et  sortent  tout  à  fait  des  traditions  courantes. 
II  a  donc  fallu  du  même  coup  chercher  de  nouveaux  motifs  de  décor, 
ou  grandir  les  anciens  à  des  proportions  inconnues.  Sans  doute,  on 

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568  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

retrouve  dans  ces  essais  leur  dextérité  de  main;  mais  on  y  sent  l'ef- 
fort, Tétude,  une  sorte  de  fatigue.  Au  lieu  de  l'inspiration  prime- 
sautière  d'un  artiste,  on  devine  le  patient  travail  d'un  ouvrier.  Le 
mérite  d'exécution  reste,  du  moins  dans  les  belles  pièces  réelle- 
ment achevées  ;  mais  le  caractère  et  le  style  disparaissent.  Les  su- 
jets demeurent  les  mêmes,  car  les  Japonais  connaissent  le  prestige 
qu'exerce  sur  nous  leur  iconographie  bizarre;  ils  n'ont  donc  garde 
d'en  changer  les  épisodes,  et  nous  resservent  en  1878  les  mêmes  figu- 
rines hiératiques  de  demi-dieux,  les  mêmes  types  conventionnels  de 
guerriers ,  les  mêmes  caricatures  qu'ils  représentaient  il  y  a  deux 
siècles;  mais  la  verve  espiègle,  qui  animait  les  personnages  sous 
le  ciseau  ou  le  pinceau  alerte  des  inventeurs,  fait  place  à  une  ten- 
sion visible  et  fastidieuse.  Ces  boutades,  traitées  si  sérieusement, 
perdent  l'attrait  d'impromptu  qu'elles  ont  dans  les  légères  esquisses 
des  vieux  peintres.  Il  semble  qu'on  s'est  donné  trop  de  mal  pour 
nous  faire  rire. 

L'art  japonais,  tout  en  se  copiant  lui-même,  a  renoncé  à  l'an- 
tique sobriété  de  tons  qui  le  caractérisait,  il  essaie  de  suppléer  au 
mérite  de  la  nouveauté  par  celui  de  la  matière.  Certes  ce  n'est  pas 
pour  des  demeures  japonaises  que  l'on  eût  songé  à  confectionner 
ces  paravens  chargés  de  nacre  et  de  métaux,  si  lourds  et  si  peu 
maniables.  Un  plateau  représente  Benkeï,  l'un  des  héros  favoris  de 
la  légende,  au  moment  où  il  vient  de  dérober  la  cloche  d'un  poids 
formidable  que  l'on  montre  encore  au  temple  de  Midéra,  près  du 
lac  Blwa.  Tout  joyeux  de  sa  capture,  il  gambade  à  travers  champs, 
en  faisant  résonner  l'énorme  bloc  de  métal.  C'est  un  sujet  souvent 
traité  avec  une  vivacité  amusante  sur  des  fermoirs  niellés  de  quel- 
ques centimètres  carrés.  Ici  la  figure  a  environ  20  centimètres;  le 
visage  est  en  ivoire,  la  cloche  en  bronze,  le  corps,  les  yeux,  les  che- 
veux, d'autant  de  matières  différentes.  Mais  plus  de  mouvement, 
plus  de  vérité  !  le  personnage  de  bouffon  devient  laid,  et  sa  grimace 
agrandie  n'est  plus  tolérable. 

Il  faudrait  encore  dire  un  mot  des  ivoires,  des  tissus  et  broderies 
de  soie,  des  solides  papiers  mordorés  semblables  au  cuir  de  Gor- 
doue,  qui  trouveraient  leur  emploi  dans  nos  appartemens  sans  leur 
insupportable  odeur,  enfin  de  mille  riens  charmans  semés  de  tous 
côtés,  avec  une  entente  parfaite  de  la  mise  en  scène  qui  révélerait  à 
elle  seule  un  tempérament  d'artiste  chez  chaque  exposant;  mais 
nous  avons  hâte  de  formuler  le  jugement  qui  se  dégage  de  cette 
première  partie  de  notre  visite. 

L'Orient  est  la  patrie  des  arts  décoratifs.  Ils  y  étaient  nés  et  avaient 
grandi  sous  la  lumière  transparente  de  son  ciel,  bien  avant  que  nos 
pères  eussent  songé  à  orner  autre  chose  que  leur  armure  de  bataille 
et  le  harnachement  de  leur  destrier.  Encore  aujourd'hui,  nous  de- 

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LA   CHINE  ET  LE  JAPON   A   l'eXPOSITION.  569 

mandons  des  leçons  aux  artistes  asiatiques  dans  le  domaine  de  la 
fantaisie  pure  ;  ils  savent  en  ce  genre,  sans  tomber  dans  Tenflure, 
s'abandonner  avec  une  sorte  de  pétulance  au  libre  essor  d'une 
imagination  ingénieuse.  Mais  les  hautes  conceptions  du  grand  art 
dépassent  leur  génie.  A  part  quelques  types  hiératiques  transmis 
avec  la  liturgie  sacrée  par  l'apostolat  bouddhiste,  on  ne  trouve  chez 
les  Japonais  ïiucune  création  d'ordre  supérieur  révélant  une  aspira- 
tion vers  la  beauté  idéale.  La  figure  humaine  n'est  pour  eux  qu'un 
masque  expressif,  sur  lequel  le  peintre  ou  le  sculpteur  écrivent  en 
traits  connus  le  sentiment  de  leur  personnage.  Qu'il  soit  grimaçant 
ou  compassé,  laid  ou  grotesque,  peu  importe  ;  son  visage,  son 
corps  tout  entier  ne  sont  que  les  signes  représentatifs  d'une  idée 
comique  ou  tragique.  Dans  les  scènes  sérieuses  comme  dans  les  pe- 
tites scènes  burlesques,  la  forme  humaine  est  malmenée  avec  un 
sans-gêne  absolu;  on  n'en  respecte  pas  l'auguste  contour;  elle  n'a 
que  la  valeur  d'un  caractère  idéographique.  Ces  patiens  dessina- 
teurs, si  exacts  parfois,  ne  savent  ni  faire  un  bras,  ni  l'attacher*  à 
son  épaule,  ni  tenter  un  portrait.  Leurs  bonshommes  ricanans  ou 
frémissans  de  colère  n'ont  une  physionomie  si  éloquente  qu'au 
mépris  évident  de  la  vérité  académique.  Aussi  ne  peuvent-ils  trai- 
ter de  cette  façon  que  des  sujets  de  petite  dimension  ;  leur  tact  les 
avertit  qu'une  pochade  démesurée  serait  décidément  insipide,  et 
qu'il  faut  en  ce  genre  se  renfermer  dans  la  limite  où  l'animation  de 
la  matière  en  peut  racheter  la  difformité. 

Ce  n'est  pas  seulement  le  corps  humain  que  les  Japonais  pas 
plus  que  les  Chinois  ne  savent  représenter  en  grand.  Habitués 
à  vivre  pour  ainsi  dire  à  ras  de  terre,  n'ayant  ni  sièges,  ni  tables, 
ils  ne  se  servent  que  de  meubles  très  bas,  et  sont  déroutés  quand  ils 
en  veulent  faire  de  grands.  Ils  perdent  le  sentiment  des  proportions 
qui  charme  dans  leurs  cabinets  hauts  d'un  mètre  environ,  la  plus 
grosse  pièce  du  mobilier  japonais.  Ils  ne  peuvent  aller  au-delà  sans 
être  mal  à  l'aise.  La  symétrie  nécessaire  aux  vastes  machines  les 
déconcerte,  et,  -quant  à  leur  mignardise,  ravissante  dans  les  petits 
monstres,  elle  rebute  dans  les  grands.  Ils  ont  fait  fausse  route 
lorsque,  en  vue  de  l'exposition,  ils  ont  fabriqué  de  grosses  pièces 
sur  lesquelles  il  a  fallu  étaler  de  gros  omemens.  Ne  pouvant  être 
beau,  il  faut  être  exquis,  ce  qui  n'est  pas  généralement  donné  aux 
colosses. 

Ici  se  vérifie  le  parallèle  souvent  établi  entre  la  fécondité  d'in- 
vention plastique  des  temps  primitifs  et  la  stérilité  des  peuples  raf- 
finés :  les  Japonais  d'autrefois  avaient  une  prodigieuse  quantité  de 
vases  de  toute  sorte;  tous  ont  leur  caractère,  les  uns  sveltes,  les 
autres  courtauds  et  ramassés.  Une  simple  bouteille  à  saki  en 
porcelaine  bleue  avait  sa  physionomie,  ainsi  que  la  petite  coupe 


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570  BEYIJE   DES   DEUX  MONDES. 

minuscule  où  Ton  faisait  circuler  la  liqpieur;  ceux  d'aujourd'hui 
veulent  fabriquer  pour  nous  des  tasses  à  anses,  et  depuis  dix  ans 
ils  n'ont  pu  réaliser  un  modèle  pleinement  satisfaisant.  C'est  dans 
les  collections  particulières,  surtout  dans  celle  que  M.  Gemuschi  a 
mise  si  libéralement  sous  les  yeux  du  public,  qu'il  faut  aller 
étudier  le  vieil  art  japonais.  C'est  là  qu'on  trouvera  ce  faire  ample 
et  solide,  cette  sûreté  de  main  et  d'idée,  cette  souplesse  d'al- 
lures, ce  mélange  de  malice  et  d'ingénuité  dont  les  meilleurs  pas- 
tiches contemporains  ne  donnent  qu'une  image  afiaiWie  (1).  La  part 
du  Japon  reste  belle  encore  même  après  ces  réserves  nécessaires. 
Si  sa  verve  originale  s'est  épuisée,  il  n'a  pas  perdu  les  qualités  qui 
constituent  l'ouvrier  de  choix,  et  nulle  approbation  n'est  plus  jus- 
tifiée que  celle  qu'obtiennent,  sous  ce  rapport,  d'intelligens  travail- 
leurs qui  seraient  sans  rivaux  s'ils  étaient  sans  devanciers. 

A  Dieu  ne  plaise  que  ces  réflexions  aient  pu  contrister  l'âme  des 
heureux  acheteurs,  ou  ébranler  chez  aucuns  cette  foi  robuste  qui 
sauve  de  tous  les  désenchantemens  !  Quelques  malencontreux  cen- 
seurs, épris  de  la  naïveté  du  vieux  génie  national,  n'empêcheront 
ni  bibelots  de  trouver  acquéreurs,  ni  acquéreurs  de  trouver  chacun 
son  affaire  excellente.  Qu'ils  se  rappellent  l'aventure  prêtée  à  l'un 
de  ses  personnages  par  d'Holberg,  le  comique  danois  :  un  brave 
garçon,  revenant  dans  son  village  après  avoir  quelque  peu  étudié  à 
la  ville,  jouissait  à  peu  de  frais  d'une  réputation  d'habile  homme  ; 
il  lui  arriva  par  malheur  un  jour  de  dire  que  la  terre  tournait  au- 
tour du  soleil;  aussitôt  gens  de  le  dauber  et  brocards  de  pleuvoir. 
N'imitons  pas  jusqu'au  bout  ce  villageois  trop  sincère  et  tâchons 
d'analyser  la  séduction  qu'exercent  aujourd'hui  des  œuvres  *de  se- 
cond ordre  et  de  seconde  main.  Peut-être  arriverons -nous  en  fin  de 
compte  à  nous  mettre  d'accord  avec  le  public,  ce  qui  est  toujours  le 
plus  sage  parti  pour  un  critique. 

L'indulgence  ou  la  sévérité  du  jugement  qu'on  porte  sur  un  art 
dépend  avant  tout  de  ce  qu'on  attend  de  lui.  Poursuivi  par  nos  ré- 
miniscences, nous  lui  demandons  de  résumer  dans  la  forme  qui  lui 
est  propre,  la  valeur,  les  instincts,  le  tempérament  particulier  de  la 
race,  et  l'exhibition  banale  du  Champ  de  Mars  est  pour  nous  une 

(1)  Ces  lignes  étakmt  déjà  lÎTrées  à  rimpression  lorsque  se  sont  ouvertai  les  galeriet 
de  Part  rétrospectif.  Les  menreilles,  envoyées  par  de  nombreux  amateurs,  en  tète  des- 
quels il  faut  placer  M.  Guimct,  sont  venues  Justifier  la  préférence  que  nous  avions  indi- 
quée en  faveur  des  anciennes  productions.  Nulle  part  encore  on  n'avait  réuni  un  plua 
grand  nombre  de  bibelots  d*nn  style  plus  pur  et  d'une  exécution  aussi  parfaite.  Un  heu- 
reux complément  est  venu  s'y  ajouter  :  grftce  aux  toiles  dont  un  actiste  de  tideat^  H.  Ré- 
gamey,  a  couvert  les  murs,  le  visiteur  européen  voH  revivre  sous  set  yeux,  avec  une 
vérité  saisissante^  les  principales  scènes  do  la  vie  nationale.  Dana  une  série  de  tableaux 
pris  sur  le  fait  et  brossés  d'une  main  sûre,  M.  Régamey  a  donné  la  note  juste  et  pré- 
cisé les  caractères  typiques,  qu'on  avait  jusqu'à  lui  exagérés  ou  travestis. 


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LA  CHINE  ET  LE  JAPON   A  l'eXPOSITION.  571 

déception.  Préoccupé  de  meubler  son  hôtel,  l'amateur  européen  ne 
cherche,  dans  les  salles  de  ce  vaste  bazar,  qu'une  jolie  babiole 
appropriée  à  l'emplacement  dont  il  dispose  et  au  ton  général  de  son 
mobilier.  Il  voit  d'avance  le  coin  obscur  où  il  placera,  comme  un 
point  lumineux,  cet  immense  cornet  de  porcelaine,  la  paroi  que 
viendra  égayer  cette  étagère  de  laque ,  le  guéridon  qu'il  fera 
monter  avec  ce  plat  et  les  panneaux  qu'il  remplira  avec  les  feuilles 
détachées  de  ce  paravent.  On  ne  vise  pas  seulement  aujourd'hui, 
dans  l'installation  intérieure  d'une  maison,  à  l'élégance  et  au  con- 
fortable, mais  encore  au  style  et  à  l'originalité.  L'ameublement  est 
devenu  un  art  subtil  et  tout  personnel,  qui  va  chercher  ses  élémens 
partout  où  il  les  trouve.  Tous  les  pays  et  tous  les  temps  sont  requis 
de  contribuer  à  l'embellissement  des  demeures  opulentes,  comme 
jadis  à  la  somptuosité  des  festins  romains.  A  ce  point  de  vue,  la 
plupart  des  objets  que  l'on  s'arrache  aux  vitrines  chinoise  et  japo- 
naise échappent  à  la  critique.  Qu'importe  en  effet  que  la  pâte  de 
ces  faïences  soit  grossière,  le  galbe  de  ces  vases  difforme,  la  qualité 
de  ces  laques  inférieure,  si  tout  cela  n'est  recherché  qu'en  vue 
d'une  destination  précise  et  forme  simplement  une  portion  d'un 
ensemble  qu'un  tapissier  habile  saura  rendre  harmonieux,  si  Ton 
est  sûr  enfin  que,  suivant  l'expression  usuelle,  cela  a  fera  bien  »  et 
amusera  l'œil. 

Chaque  pièce  ainsi  considérée  prendra  une  valeur  relative  indé- 
terminée qui  explique  les  prix  de  vente  les  plus  fantastiques.  Les 
tons  criards  relèveront  la  monotonie  générale  d'un  salon  ;  les  sujets 
trop  grands  dissimuleront  la  nudité  d'une  vaste  cheminée;  l'incor- 
rection même  des  dessins  et  des  formes  rompra  agréablement  la 
froide  monotonie  d'un  boudoir;  toutes  sortes  de  petites  inutilités 
serviront  à  jeter  dans  un  appartement  un  piquant  désordre.  Il  n'est 
pas  jusqu'aux  machines  les  plus  théâtrales,  jusqu'aux  plus  insigni- 
fiantes bagatelles,  qui,  placées  à  propos,  ne  puissent  donner  à  la  ga- 
lerie qui  les  reçoit  une  sorte  de  magnificence  exotique  ou  de  laisser- 
aller  imprévu  et  charmant.  C'est  ici  le  cas  de  répéter  avec  Boileau  : 

Il  n*est  point  de  serpent,  ni  de  monstre  odieux 
Qui  par  Tart  employé  ne  puisse  plaire  aux  yeux. 

Si  donc  Texposition  japonaise  fait  le  désespoir  des  collectionneurs 
bien  pensans,  elle  fera  la  joie  légitime  des  tapissiers-décorateurs. 
C'est  une  clientèle  moins  sûre,  qui  change  volontiers  d'engoûment; 
aussi  n'est-il  que  juste,  pendant  qu'on  la  tient,  de  lui  faire  payer  à 
beaux  deniers  ses  fantaisies  d'un  jour. 


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572  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 


IV. 


Beaucoup  de  visiteurs  terminent  là  leur  \1sîte  à  l'exposition  chi- 
noise et  japonaise,  et  ne  jettent  qu'un  coup  d'œil  distrait  sur  les 
deux  dernières  salles  où  sont  exposées  les  denrées  alimentaires,  les 
matières  premières,  la  véritable  fortune  de  ces  contrées.  Si  resserré 
que  soit  leur  domaine,  elles  sont  encore  réduites  à  le  disputer  aux 
empiétemens  du  bibelot  de  second  ordre,  mis  à  la  portée  des  pe- 
tites bourses.  Aussi  cette  exhibition  est-elle,  pour  le  Japon,  beau- 
coup moins  complète  que  celle  de  Vienne,  dont  on  s'est  contenté 
de  réexpédier  en  partie  les  principaux  échantillons.  Quant  aux 
Chinois,  c'est  à  peine  si,  par  acquit  de  conscience,  ils  ont  fait  le 
simulacre  d'entasser  dans  un  compartiment  unique  de  rares  spé- 
cimens de  chacune  des  classes  les  plus  intéressantes  pour  eux, 
comme  un  candidat  embarrassé  se  laisse  arracher  une  à  une  des 
réponses  inachevées  sur  chaque  point  de  son  programme.  Les  in- 
strumens  de  ncusique  coudoient  les  tabacs,  les  insectes  nuisibles 
se  pressent  à  côté  des  matières  tinctoriales,  le  tout  sans  autre  indi- 
cation de  provenance  que  le  nom  de  la  douane  expéditrice  inscrite 
au  catalogue.  Ce  n'est  évidemment  pas  là  une  exposition  digne  d'un 
grand  et  riche  pays  conmie  la  Chine  ;  le  mieux  est  de  ne  le  point  îuger 
sur  ce  tableau  infidèle.  Signalons  seulement  en  passant  un  métier  à 
tisser,  une  charrue,  une  roue  à  palettes,  des  modèles  de  meules 
dont  les  mécanismes  ingénieux  et  lents  attestent  une  nation  inven- 
tive et  laborieuse,  mais  peu  pressée  de  vivre.  Les  ingénieurs  s'ar- 
rêteront aussi  devant  une  collection  de  bois  qui  voudrait  être 
expliquée  et  devant  les  plans  en  relief  de  l'arsenal  de  Fou-tchéou, 
dont  les  travaux  sont  indiqués  par  une  légende  en  français.  Il  faut 
savoir  gré  à  notre  éminent  compatriote.  M.  Prosper  Gicquel,  qui 
dirige  ce  vaste  établissement,  de  nous  avoir  mis  à  même  d'en  juger 
l'importance  et  d'apprécier  les  services  qu'en  retire  la  Chine. 

C'est  parmi  les  représentans  du  règne  végétal  et  du  règne  ani- 
mal qu'il  faut  étudier  un  pays.  Les  plantes  qui  le  nourrissent,  et  les 
animaux  qu'il  peut  utiliser  ou  doit  combattre,  nous  mettent  rapide- 
ment au  courant  de  sa  vie  intime.  La  galerie  japonaise  contient  à 
cet  égard  des  renseignemens  précieux,  sans  être  aussi  instructive 
qu'on  pourrait  le  souhaiter.  Pourquoi  n'y  trouve-t-on,  par  exemple, 
ni  les  coquillages  que  l'on  vend  à  pleins  paniers  dans  les  rues  d'Yédo, 
ni  l'infinie  variété  des  poissons,  qui  tantôt  cuits,  tantôt  crus, 
forment  avec  le  riz  le  fond  de  l'alimentation?  L'attention  se  porte 
tout  d'abord  sur  les  céréales,  en  premier  lieu  le  riz,  dont  les  procé- 
dés de  culture  ne  nous  sont  expliqués  que  par  des  images  d'un  ca- 
ractère à  demi  comique,  plus  amusantes  à  l'œil  que  profitables  à 

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LA   CHINE  ET  LE  JAPON   A  l'EXPOSITION.  573 

notre  édification.  Suivent,  dans  des  bocaux  ou  dans  des  casiers,  le 
froment,  le  millet,  Torge,  le  maïs;  puis  viennent  les  légumes,  hari- 
cots, pois,  pommes  de  terre  et  patates  douces,  carottes,  laitues, 
betteraves,  gingembres,  tomates,  gourdes,  concombres,  épinards, 
porreaux,  ail,  radis,  chicorée,  fenouil,  citrouilles,  navets,  asperges, 
les  champignons,  les  racines  de  bambou  et  les  lis  dont  les  oignons 
sont  comestibles,  etc.  Le  daikon  mériterait  une  place  à  part. 
C'est  une  sorte  de  rave  gigantesque  d'un  pied  de  long,  qui  se 
mange  après  avoir  été  soumise  en  grosses  meules  à  une  sorte  de 
fermentation  putride,  dont  elle  conserve  une  forte  odeur  ammonia- 
cale. Point  de  repas  indigène  où  ce  condiment  ne  figure  pour  as- 
saisonner le  riz. 

Le  meilleur  guide  à  consulter  pour  examiner  ces  plantes  est  le 
livre  consacré  à  la  flore  du  Japon  par  le  D'  Savatier,  et  qui  a  pour 
titre  :  Enumeratio  plantarum  in  Japonia  sponte  crescerUium.  Rat- 
taché géographiquement  au  continent  asiatique  et  même  à  l'Amérique 
par  le  nord,  se  rapprochant  par  le  sud  des  archipels  océaniens,  le 
Japon  emprunte  à  ces  divers  climats  une  grande  variété  dç  richesses 
botaniques.  Les  arbres  à  fruit  n'y  sont  pas  rares;  on  y  trouve  la 
pomme,  la  poire,  l'abricot,  la  pêche,  la  châtaigne,  la  noix,  la  gre- 
nade, la  figue,  la  banane,  l'orange,  le  limon,  le  citron  et  un  fruit 
péricarpe,  le  kaki^  que  les  Anglais  nomment  persimmorty  et  dont 
l'analogue,  croyons-nous,  n'existe  pas  en  France.  Tous  ces  fruits 
sont,  par  leur  saveur,  inférieurs  aux  nôtres.  Le  raisin  est  excellent. 
Les  fraises  poussent  à  l'état  sauvage,  mais  n'ont  aucun  goût.  Le 
cerisier  donne  des  fleurs,  mais  ne  porte  pas  de  fruits. 

Une  petite  verrière  comprend  quelques-uns  des  gâteaux  et  bon- 
bons les  plus  usuels,  diverses  pâtes  comestibles  ;  le  wrfon,  sorte  de 
macaroni,  et  une  espèce  de  vermicelle  appelée  somen,  y  ont  leur 
place  à  côté  des  pâtes  de  haricot  et  des  algues  marines.  Il  faudrait 
en  rapprocher  le  soyu^  cette  liqueur  préparée  avec  le  blé  fermenté, 
qui  mériterait  de  figurer  sur  nos  tables  à  côté  des  meilleures  sauces 
anglaises,  et  le  katsuobmhi.  Ce  dernier  comestible  se  présente  sous 
la  forme  d'une  pierre  à  aiguiser  les  faux  ;  il  consiste  dans  des  filets 
de  bonite  salés,  séchés  et  fumés,  dont  on  racle  quelques  copeaux 
dans  une  salade  de  concombres,  en  guise  d'assaisonnement.  Voici 
plus  loin  des  blocs  de  camphre,  de  cire,  de  suif,  du  sel  marin,  des 
huiles  de  pavot  et  de  ricin,  puis  des  spiritueux,  dont  le  petit 
nombre  fait  honneur  à  la  sobriété  bien  connue  des  Japonais.  Le 
saki  ou  bière  de  riz,  et  dans  le  sud  une  liqueur  extraite  des  patates, 
suffisent  à  toutes  les  gourmandises.  A  l'exception  du  gibier  et  du 
poisson,  la  nourriture  des  Japonais  est,  comme  on  le  voit,  principa- 
lement végétale.  Le  riz  y  joue  le  même  rôle  que  le  pain  chez  nous, 
et  les  quelques  provinces  où  il  ne  pousse  pas  sont  regardées  comme 

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57&  REYUE  I>£S   DEUX  MONDES. 

des  séjours  de  désolation,  si  abondans  qu'y  soient  d'ailleurs  les  autres 
grains.  La  cuisine  est  simple,  peu  relevée,  et,  si  elle  ne  satisfait  pas 
toujours  le  palais  d'un  Européen,  elle  ne  soulève  jamais  son  dégoût, 
comme  celle  des  Chinois. 

Le  thé  devrait  nous  occuper  longuement  ;  mais  les  échantillons 
réunis  ici  n'indiquent  ni  les  diverses  provenances,  ni  le  régime  de 
culture  et  de  cueillette,  ni  le  mode  de  torréfaction.  Ce  sont  là  ce- 
pendant des  travaux  minutieux  auxquels  les  Japonais  excellent,  de 
même  qu'à  préparer  le  précieux  breuvage  avec  tous  les  ustensiJes 
dont  un  assortiment  est  placé  sur  une  petite  étagère,  au-dessus  des 
caisses  exposées.  Cette  liqueur  forme,  conmie  on  sait,  la  boisson 
ordinaire  du  pays.  Aux  divers  repas,  comme  dans  les  intervalles,  on 
n'en  boit  pas  d'autre,  l'eau  pure  jouissant  à  bon  droit  dans  les  pays 
de  rizières  d'une  réputation  d'insalubrité  qu'elle  doit  aux  terrains 
cultivés  qu'elle  traverse,  et  le  saki  ne  coulant  que  les  jours  de 
chère  lie.  Le  thé  du  peuple  est  assez  insipide,  du  moins  de  l'avis 
des  étrangers  ;  mais  on  sert  quelquefois,  chez  les  gens  riches,  un  thé 
aux  reflets  verdâtres,  d'un  arôme  délicat  et  d'une  saveur  fine  et  pé- 
nétrante très  légèrement  amère,  qu'apprécieraient  volontiers  nos 
gourmets.  Ce  thé  de  premier  choix  est  rare  et  se  vend  dans  le  pays 
plus  cher  que  le  souchong  ou  le  péko  à  Paris. 

Il  est  juste,  après  les  alimens,  de  passer  au  tabac,  comme  on 
passe  à  la  pipette  aussitôt  après  chaque  repas  et  même  quelquefois 
dans  les  intervalles  d'un  festin  un  peu  prolongé.  On  commence  à 
fabriquer  dans  la  province  de  Satzuma  des  cigares  qui  ne  feront 
pas  baisser  le  prix  des  puros  de  la  Havane  ni  de  Mam'Ue.  La 
seule  consommation  courante  est  celle  du  scaferlati,  qui  est  fumé 
par  toute  la  population  mâle  et  femelle  dans  de  petites  pipettes  que 
tout  le  monde  connaît,  quoiqu'il  n'en  faille  pas  chercher  d'exem- 
plaire au  Champ  de  Mars.  11  est  cependant  intéressant  d'observer 
que  le  tabac  japonais  ne  peut  se  fumer  ni  en  cigarettes,  ni*  dans  un 
fourneau  plus  grand,  par  suite  de  la  quantité  d'humidité  qu'il  con- 
tient. 

Nous  nous  garderons  bien  d'entrer  au  sujet  de  la  soie  dans  des 
détails  techniques,  que  les  gens  du  métier  eux-mêmes  ont  peine  à 
rendre  attrayans,  et  que  les  sériculteurs  suivi^ont  mieux  dans  les 
livres  spéciaux  que  dAUs  les  salles  de  l'exposition  japonaise.  Ils 
pourront  cependant  jeter  un  coup  d'œil  sur  le  petit  modèle  de 
dayonnage  et  de  bassine,  sur  les  spécimens  de  bombyx  à  diffé- 
rons états,  et  sur  son  terrible  ennemi,  Yudji^  dont  les  œufs  déposés 
sur  le  ver  et  enfermés  avec  lui  dans  le  cocon  ne  peuvent  édore  sans 
détériorer  la  soie.  A  défaut  de  renseignemens  plus  précis,  ils  de- 
vraient trouver  un  tableau  des  diverses  provenances  et  des  soies  de 
chaque  pays  à  différens  momens  du  travail,  grèges,  moulinées,  en 


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lA   CHINE  BT  LE  JAPON    A   L  EXPOSITION.  575 

organsin.  On  sait  que  le  nord,  le  centre  et  le  sud  du  Japon  forment 
pour  ainsi  dire  trois  riions  séricoles  distinctes.  Il  eût  été  intéres- 
sant pour  les  hommes  spéciaux  de  comparer  entre  elles  les  soies 
d'Osbiu,  de  Mayébashi,de  Shinshiu,  etc.,  ainsi  que  les  différences, 
s'il  en  existe,  dans  Télëve  et  la  filature. 

Nous  pouvons  du  moins  comparer  les  andens  procédés  aux  nou- 
veaux introduits  par  le  gouvernement  dans  deux  de  ses  manufac- 
tures :  voici  sur  une  petite  aquarelle  une  filature  indigène  de  huit 
bassines,  où  les  cocons  sont  dévidés  au  tour  par  les  moyens  primi- 
tifs encore  en  usage  chez  toutes  les  paysannes;  tout  auprès,  des 
photographies  représentent  Tusine  de  500  bassines  élevée  à  To- 
myoka  et  organisée  par  notre  compatriote  M.  Brunat.  Les  produits 
de  cette  filature  modèle  se  sont  fait  remarquer  à  Lyon  dès  le  début 
par  leur  immense  supéricnrité.  L'emploi  des  machines  perfection- 
nées amènerait  en  se  généralisant  une  plus-value  considérable  des 
soies  japonaises.  C'est  là,  ne  l'oublions  pas,  le  principal  objet  d'ex- 
portation d'un  pays  qui  a  grand  besoin  d'accroître  ses  recettes. 
Il  ne  pouvait  donner  une  trop  large  place  à  cette  industrie  nationale 
et  ne  devait  rien  épargner  pour  en  vulgariser  les  produits  en  Eu- 
rope. L'Italie,  moins  nécessiteuse,  lui  donnait  l'exemple.  Aussi 
peut-on  s'étonner  de  voir  les  soies  reléguées  dans  une  salle  peu 
fréquentée,  loin  des  tissus  qui  en  proviennent  et  qui  n'ont  pas  eux- 
mêmes  la  place  importante  qu'ils  méritent. 

Les  autres  matières  textiles  usitées  sont  le  coton,  qui  ne  s'ex- 
porte pas  et  ne  sert  qu'aux  vêtemens  grossiers  de  la  classe  labo- 
rieuse, et  le  chanvre,  qui  fait  prime  sur  les  marchés  d'Europe,  grâce 
à  ses  qualités  de  souplesse  et  de  solidité,  mais  n'y  parvient  qu'en 
petites  quantités.  Les  Japonais  s'en  servent  pour  fabriquer  le  filin, 
les  câbles  nécessaires  à  la  marine  ;  l'arsenal  de  lokoska  possède  no- 
tamment une  corderie  dont  quelques  produits  ont  été  placés  dans  la 
galerie  des  machines.  Mais  les  cordes  usuelles  destinées  à  serrer  les 
ballots  de  riz  et  autres,  ainsi  qu'à  tous  les  emplois  qui  n'exigent  pas 
une  résistance  particulière,  sont  tressées  avec  la  paille  de  riz.  C'est 
Ht,  à  vrai  dire,  le  textile  qui  joue  le  rôle  principal  dans  la  vie  popu- 
laire au  Japon,  et  les  services  qu'il  rend,  concurremment  avec  le 
jonc,  les  roseaux  et  les  écorces  fibreuses,  sont  innombrables.  Sans 
parler  des  sacs  et  paniers  de  toutes  formes  et  de  toutes  dimensions, 
c'est  avec  ces  matériaux  habilement  utilisés  qu'on  fait,  sous  le  nom 
de  tatamiy  les  nattes  fines  et  matelassées  qui  remplacent  le  plan- 
cher dans  les  maisons  ;  les  vastes  chapeaux  qui  abritent  aussi  bien 
de  la  pluie  que  du  soleil;  les  manteaux  sur  lesquels  l'averse  la  plus 
forte  glisse  sans  pénétrer;  les  waradji,  ces  sandales  que  les  gens 
du  pays  s'attachent  aux  pieds  pour  courir  dans  les  mauvais  che- 
mins et  dont  ils  usent  jusqu'à  deux  et  trois  paires  par  jour;  les 

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576  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

dzori^  autres  sandales  plus  rigides,  plus  épaisses,  qui,  au  lieu  de 
se  ficeler  à  la  jambe  .comme  les  précédentes,  ne  tiennent  que  par 
un  mince  bourrelet  fixé  à  la  semelle  et  passant  entre  les  orteils. 

Un  dernier  mode  de  chaussure  plus  relevé  est  la  guetta^  qui  n'est 
autre  qu'un  dzori  renforcé  d'une  énorme  semelle  de  bois  de  5  à 
10  centimètres  de  haut,  évidée  au  milieu  de  manière  à  former 
échasse.  Excellente  pouf  traverser  les  flaques  de  boue,  cette  chaus- 
sure ne  permet  pas  de  courir;  c'est  celle  des  gens  oisifs  et  des  jours 
de  repos.  Mous  n'en  finirions  pas  si  nous  voulions  énumérer  tous 
les  usages  de  la  paille  et  du  chaume,  depuis  la  toiture  des  maisons 
jusqu'aux  tresses  qui  pavoisent  les  portes,  en  signe  de  fête,  les  jours 
de  réjouissance  publique.  Ces  matières  trouvent  un  de  leurs  plus 
singuliers  emplois,  comme  musette  de  terrassier;  quand  il  s'agit 
d'emporter  des  déblais,  l'ouvrier  étend  à  ses  pieds  une  sorte  de  réseau 
serré  de  paille  ou  de  chanvre,  de  forme  quadrangulaire,  dont 
chaque  extrémité  est  munie  d'un  annelet;  il  remplit  de  terre  ce  ré- 
cipient, en  relève  les  quatre  coins,  qu'il  passe  dans  un  bambou,  re- 
commence l'opération  pour  un  second  qu'il  accroche  à  l'autre  extré- 
mité de  son  bambou,  pose  le  tout  sur  son  épaule  et  emporte  son 
fardeau.  C'est  ainsi  que  les  manœuvres  transportent  les  matériaux 
de  toute  sorte,  c'est  ainsi  qu'ont  été  creusés  les  fossés  gigantesques 
de  Siro. 

Les  magnifiques  bois  du  Japon  ont  seuls  été  l'objet  du  soin  qu'ils 
méritent.  Us  s'étalent  sur  un  tableau  d'une  lecture  facile  et  d'un 
aspect  s^réable.  Citons  d'abord  le  camélia,  qui  atteint  sans  culture 
un  développement  exceptionnel  et  forme  au  printemps  une  sorte  de 
dais  rouge  sur  la  tète  des  cavaliers  le  long  des  haies;  le  buis,  le 
genévrier,  l'orme,  le  lierre,  le  palmier,  un  bois  de  fer  semblable  à 
l'ébène.  Il  n'est  peut-être  pas  de  pays  au  monde  qui  produise  rela- 
tivement à  sa  superficie  autant  de  conifères;  les  routes  en  sont  bor- 
dées et  des  cryptomérias  émondés  servent  souvent  de  clôture.  C'est 
autour  des  temples,  où  la  serpe  n'ose  les  attaquer,  qu'ils  atteignent 
les  plus  belles  dimensions. 

Le  hibanoki  pousse  dans  les  terrains  argileux;  à  trois  cents  ans, 
il  atteint  35  mètres  de  haut  et  3",  50  de  circonférence.  Il  résiste 
très  bien  aux  alternatives  de  sécheresse  et  d'humidité;  aussi  le  ré- 
serve-t-on,  dans  les  constructions  navales,  aux  œuvres  mortes,  et 
dans  celle  des  maisons  pour  fah*e  les  portes  et  les  montans.  Le 
hinokij  répandu  dans  tout  le  pays,  mais  particulièrement  dans  la 
province  d'Owari,  est  plus  élastique  que  le  précédent  et  possède 
d'ailleurs  les  mêmes  qualités.  Le  sugi-no-ki  ou  cèdre  forme  les 
œuvres  vives  des  navires,  les  poutres  et  les  plafonds  des  maisons. 
Le  akamats  et  le  kassi-no-ki  ont  les  mêmes  propriétés,  quoique  à 
des  degrés  inférieurs.  Le  keyaki^  l'un  des  bois  les  plus  usuels  du 


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LA  CHINE  ET   LE  JAPON  A  L'exPOSÏTION.  577 

Japon,  sert  à  tous  les  travaux  de  construction.  La  régularité  de  ses 
veines  donne  à  l'intérieur  des  maisons  un  aspect  de  netteté  saisis- 
sant. Le  kusu-rKhki  ou  camphrier  ne  vient  guère  que  dans  le  sud  : 
la  tige  en  est  généralement  creuse,  il  supporte  mal  les  changemens 
de  température  ;  on  l'emploie  surtout  pour  les  caisses  et  boites  de 
toute  sorte.  La  plupart  de  ces  bois  défient  la  morsure  des  insectes; 
ils  n'ont  pas  d'ailleurs  à  craindre  ici  l'invasion  des  terribles  fourmis 
blanches,  si  répandues  en  Chine  et  aux  Philippines.  La  durée  des 
édifices  japonais,  lorsqu'ils  ne  sont  pas  la  proie  de  l'incendie  ou  des 
tremblemens  de  terre,  indique  assez  la  solidité  de  leur  structure 
végétale.  Les  Japonais  ont  poussé  très  loin  l'art  du  charpentier  dans 
leur  système  de  ferme  et  d'assemblage  à  tenons  et  mortaises,  en 
vue  des  secousses  souterraines.  C'est  chez  eux  un  luxe  tout  natio- 
nal que  celui  des  belles  boiseries;  il  est  telle  maison  où  l'on  montre 
avec  orgueil  au  visiteur  tout  un  panneau  ou  un  to-ko-no-ma  fait 
d'une  seule  pièce.  Ils  s'entendent  à  merveille  à  l'aménagement  des 
chantiers,  mais  n'ont  pas  jusqu'ici  mesuré  scientifiquement  la  force 
de  résistance  de  leurs  diverses  essences  végétales.  La  richesse  fo- 
restière, qui  est  considérable,  est  loin  d'être  soumise  à  un  régime 
régulier;  le  déboisement  fait  des  progrès  inquiétans  dans  les  parties 
les  plus  accessibles,  où  l'on  se  sert  des  cours  d'eau  pour  faire  flotter 
les  bois,  tandis  que  les  immenses  forêts  d'Yéso  ne  sont  pas  exploi- 
tées faute  de  chemins. 

De  tous  les  arbres  le  plus  commode,  le  plus  répandu,  celui  que 
Ton  rencontre  partout,  utilisé  de  mille  manières  diverses,  c'est  le 
bambou.  Pompes,  gouttières,  tuyaux  d'irrigation,  ustensiles  de  mé- 
nage et  de  culture,  stores,  cannes,  parapluies,  il  n'est  pas  d'usage 
auquel  ne  puisse  s'appliquer  cette  herbacée  gigantesque,  solide, 
souple  et  légère  à  la  fois.  C'est  la  fortune  du  pays  qui  la  possède, 
et  quand  on  redescend  des  régions  montagneuses  où  elle  n'habite 
pas,  le  regard  se  réconcilie  avec  la  monotonie  de  la  plaine  en  re- 
trouvant ses  tiges  élégantes  et  lisses,  atteignant  quelquefois  20  mè- 
tres de  haut,  qui  ondulent  au  vent  comme  les  blés  d'une  autre  lie 
de  Brobdingnac. 

Une  autre  plante  de  la  même  famille,  la  canne  à  sucre,  pousse 
dans  le  sud.  Une  tentative  y  a  été  faite  dans  l'Ile  d'Oshima  pour 
fabriquer  le  sucre  par  nos  procédés.  Mais,  tout  en  donnant  un  pro- 
duit de  plus  belle  qualité,  les  usines  installées  à  l'européenne  obte- 
naient un  rendement  moindre.  En  ajoutant  le  prix  du  charbon  et  la 
non-valeur  des  résidus,  elles  se  trouvaient  en  perte  et  furent  aban- 
données. Rien  de  moins  dispendieux  au  contraire  que  la  fabrication 
indigène  :  chaque  cultivateur  est  sucrier,  récolte  lui-même  ses 
cannes,  les  écrase  sous  sa  grossière  meule  de  pierre  manégée  par 

TOMi  xxm.  —  1878.  37 

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-1 


578  E£?UE  DES  DEUX  MONDES. 

des  bœufs,  et  n'a  qu'à  rejeter  les  résidus  i  quelques  pas  de  son 
moulin  pour  en  fumer  son  champ.  Aucune  sucrerie  n'a  pu  jusqu'ici, 
ni  au  J^pon  ni  en  Chine,  luUer  avec  succès  contre  cette  simplidlé 
de  procédés. . 

Parmi  les  matières  premières  qui  attirent  l'attention  moins  qu'elles 
ne  le  méritent  est  Técorce  du  broussonetia  papyrifera  ou  arbre 
à  papier,  qu'on  rencontre  presque  dans  chaque  district  du  Japon, 
€t  qui  sert  à  faire  ces  papiers  dont  nous  admirons  la  solidité  sans 
pouvoir  l'imiter.  Chaque  racine  plantée  en  terre  donne  au  bout  de 
quatre  ans  des  rejetons  de  trois  et  quatre  pieds  de  long,  qui  sont 
alors  coupés  régulièrement  chaque  année,  vers  le  dixième  mois,  aa 
ras  du  tronc,  et  plongés  dans  l'eau,  où  ils  demeurent  assez  long- 
temps pour  s'éoorcer  à  la  main,  après  quoi  l'on  suqpend  l'écoree 
mise  en  paquets  sur  des  perches  où  elle  sèche  pendant  trois  jours. 
Les  paquets  sont  ensuite  trempés  pendant  au  moins  vingt-quatre 
heures  dans  l'eau  courante,  de  manière  i  séparer  le  tissu  intérieur 
de  l'enveloppe  externe,  qui  est  employée  à  la  fabrication  des  papiers 
grossiers.  C'est  avec  U  fibre  qu'on  fait  le  papier  proprement  dit. 
A  cet  eilet,  on  forme  des  paquets  de  10  kilogrammes  environ  qui, 
après  un  lavage  à  l'eau  courante,  sont  placés  dans  des  baquets  pldns 
d'eau.  L'eau  s'écoule,  et  la  ûbre  est  soumise  à  une  forte  pressîoo 
pour  se  défaire  de  toute  humidité.  On  fait  bouillir  le  marc  ainsi 
obtenu  avec  une  préparation  de  cendres  d'écorce  de  blé,  en  agi- 
tant le  mélange  pendant  toute  l'opération,  qui  dure  jusqu'à  ia  for- 
mation d'une  masse  de  pulpe  homogène.  Quelquefois,  pour  hiàxx 
l'ébuUition,  on  ajoute  de  la  chaux,  mais  au  détriment  de  la  couleur 
du  produit.  La  pulpe,  placée  dans  un  panier  i  jour,  est  ime  troi- 
sième fois  plongée  dans  l'eau  courante,  pour  se  débarrasser  de 
toutes  ses  impuretés;  après  ce  dernier  lavage,  elle  est  étendue  sor 
une  épaisse  planche  de  chêne  ou  de  cerisier  de  cinq  pieds  sur  trois, 
et  battue  avec  un  maillet  carré  pendant  une  demi-4ieure.  L'opérar 
tion,  à  partir  de  ce  moment,  rentre  dans  les  données  ordinaires  de 
notre  fabrication.  Tamisée  et  additionnée  d'eau,  la  pâte  est  placée 
dans  une  cuve  où  elle  est  puisée  au  moyen  d'une  foraie  en  bamboQ. 
Détachée  avec  une  baguette,  et  appliquée  sur  des  planches  verti- 
cales ,  chaque  feuille  ainsi  obtenue  y  demeure  jusqu'à  ce  qu'elle 
soit  parfaitement  sèche.  On  compte  jusqu'à  200  variétés  dtfiérenles 
de  papier.  Les  belles  qualités  sont  remarquables  par  le  lustre,  ie 
poli,  la  souplesse  et  la  résistance  du  tissu,  qui  peut  su{^rter  tue 
tension  considérable  sans  se  rompre. 

Outre  les  usages  auxquels  nous  le  destinons,  le  p^er  reçoit  il 
Japon  les  emplois  les  plus  inattendus.  U  remplace  le  noiichoir  ,90iisls 
forme  de  petits  carrés  qui  sont  jetés  ou  enfouis  dans  les  profondems 
de  la  manche  aussitôt  qu'ils  ont  servi.  Il  sert^  sous  des  états  diffé- 

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LA   CHINE  ET  lE  JAPON   A  L'EXPOSITION.  57Ô 

reûs,  de  yôtement,  de  parapluie,  ou  de  coiffure.  Pour  en  faire  des 
vétemeDS,  on  emploie  une  espèce  particulière  connue  sous  le  nom 
de  shifu^  que  Ton  découpe  en  bandes  plus  ou  moins  étroites,  %\iv- 
yant  la  finesse  du  tissu  qu'on  veut  obtenir.  Ces  bandes  tordues  à  la 
main  sont  filées  et  mises  en  bobines;  après  quoi  elles  sont  tissées 
seules  ou  avec  de  la  soie.  On  fabrique  aiiisi  une  étoffe  solide  et 
pouvant  se  laver.  En  regardant  de  près  certaines  pièces  de  soie 
brochée  de  Kioto,  on  s'apercevra  que  les  broderies  d'or  faufilé  qui 
en  forment  le  dessin  sont  faites  d'un  fil  de  papier  doré  extrême- 
ment ténu. 

Le  papier-cuir,  dont  on  peut  examiner  les  échantillons  à  l'expo- 
sition, s'obtient  en  réunissant  ensemble  plusieurs  feuilles  de  papier 
ordinaire  préalablement  saturées  d'huile  végétale,  que  l'on  presse 
ensemble  de  manière  à  les  rendre  absolument  adhérentes.  La  feuille 
épaisse  qui  sort  des  presses  est  ensuite  couverte  de  peintures  et 
vernie.  On  s'en  sert  principalement  pour  faire  des  blagues  à  tabac. 
Les  Anglais  ont  déjà  commencé  à  l'utiliser  pour  la  reliure.  Enfin  le 
papier  huilé,  abura-kami,  joue  un  rôle  important  dans  la  vie  indi- 
gène; on  en  fait  des  parapluies,  de  grands  manteaux  waterproofs^ 
des  capotes  imperméables  pour  les  petites  voitures  à  bras,  et  des 
b&ches  pour  tous  les  colis  qu'il  est  nécessaire  de  garantir  de  la 
pluie.  Toutes  les  provinces  du  centre  fournissent  chacune  son  es- 
pèce particulière  :  Tfôdo,  Kioto  et  Osaka  sont  les  principaux  centres 
manufacturiers.  Une  usine  a  été  installée  en  1867  près  d'Yédo, 
dans  le  joli  site  d'Oji,  pour  fabriquer  le  papier,  avec  Tagencement, 
les  matériaux  et  suivant  les  procédés  usités  en  Europe,  ils  est  à 
craindre  que  la  réputation  des  papeteries  japonaises  ne  gagne  rien 
à  cette  innovation  dispendieuse,  qui  aura  du  moins  le  mérite  d'a^ 
voir  introduit  dans  cette  branche  d'industrie  le  travail  des  femmes. 

Il  eût  été  intéressant  de  trouver,  à  côté  des  produits  de  l'île  prin- 
cipale, ceux  de  Yéso  réunis  en  un  groupe  à  part.  Cette  grande  île 
septentrionale  de  35,780  milles  carrés,  à  peine  peuplée,  et  en 
grande  partie  inexplorée  jusqu'en  1871,  forme  en  effet  une  sorte 
d'annexé  de  l'empire  japonais,  dont  elle  se  distingue  par  le  climat, 
les  cultures  dont  elle  est  susceptible,  la  race  qui  l'habite,  celle  des 
Aînos  ou  a  hommes  velus,  »  qu'on  suppose  être  les  aborigènes  du 
Japon.  Elle  contient  du  charbon,  du  soufre,  de  l'argent,  d'excellent 
bois  de  construction.  30  raillions  de  francs  ont  été  dépensés  pour 
la  mettre  en  valeur;  la  classification  méthodique  de  ses  productions 
eût  à  propos  fermé  la  bouche  aux  gens  qui  prétendent  que  cet  ar- 
gent a  été  gaspillé  en  pure  perte.  On  aurait  pu  notamment  nous 
présenter  le  tableau  animé  des  importantes  pêcheries  de  saumon 
fui  font  vivre  toute  la  population  de  l'ilef  et  l'enridiiraient  sans 
l'injpôt  écrasant  de  80  pour  100  dont  la  pèche  est  fi:«ç^te\  d^i^ 

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580  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

échantillons  minéralogiques  et  anthropologiques  eussent  complété 
l'aperçu  de  la  seule  entreprise  agronomique  tentée  par  les  Japonais 
depuis  l'arrivée  des  Européens.  Mais  il  eût  fallu  pour  cela  quelque 
place,  et  les  marchands  de  laques  en  occupent  tant!  Que  d'autres 
choses  manquent  encore,  indispensables  pour  exprimer  la  physio- 
nomie du  pays  !  Croirait-on  que  le  visiteur  sort  de  l'exposition  ja- 
ponaise sans  connaître  le  moyen  de  transport  usité  I  II  n'a  vu  ni  le 
kangOy  dans  lequel  le  voyageur  se  replie  pour  se  faire  porter  par 
deux  hommes,  suspendu  comme  un  lustre  sur  les  épaules  de  deux 
déménageurs  ;  ni  la  djinriksha,  ce  petit  cabriolet  à  deux  roues  que 
tire  un  robuste  coulie,  et  qu'on  trouve  aujourd'hui  au  nombre  de 
&0,000  à  Yédo  et  en  grande  quantité  partout  où  les  chemins  s'y 
prêtent.  Il  n'a  vu  ni  un  harnais  de  cheval,  ni  un  bât,  ni  une  paire 
de  ces  chaussons  de  paille  qui  tiennent  lieu  de  ferrure  aux  che- 
vaux et  se  changent  à  chaque  étape,  ni  un  de  ces  bateaux  effilés 
qui  circulent  à  la  godille  le  long  des  canaux,  ou  à  la  voile  le  long 
des  fleuves. 

V. 

Si  l'exposition  japonaise,  tout  en  demeurant  très  attachante,  est 
aussi  incomplète,  ce  n'est  pas  seulement  pour  laisser  ses  coudées 
franches  au  conamerce  du  bibelot.  Sans  parler  des  graves  préoccu- 
pations que  lui  créent  les  soulèvemens  intérieurs  depuis  près  de 
deux  ans  (l),le  gouvernement  se  trouvait,  comme  le  maître  Jacques 
de  Molière,  dans  un  assez  étrange  embarras,  celui  de  savoh-  sous 
lequel  de  ses  deux  aspects  il  se  présenterait  au  public  européen. 
L'invitation  de  la  France  est  venue  le  surprendre  au  cours  d*une 
transformation  radicale,  entreprise,  comme  on  le  sait,  depuis  1868, 
dans  ses  mœurs,  dans  ses  coutumes  domestiques,  dans  ses  tradi- 
tions économiques  et  dans  ses  procédés  industriels.  Il  s'occupe  en 
toutes  ces  choses  d'adopter  non-seulement  les  méthodes  et  les  mé- 
canismes européens,  mais  encore  l'appareil  extérieur  de  notre  vie 
occidentale  jusqu'en  ses  derniers  détails.  Toutefois  cette  métamor- 
phose, si  précipitée  qu'elle  soit,  ne  s'accomplit  pas  d'un  coup  de 
baguette  dans  tout  le  pays  à  la  fois;  elle  marche  moins  vite  dans 
les  provinces  que  dans  la  capitale,  elle  n'a  pas  encore  atteint  les 
campagnes,  —  si  bien  qu'entre  l'ancien  Japon  détrôné  et  le  nouveau 
Japon  en  expectative  se  place  un  intérim  équivoque,  une  civilisa- 
tion bâtarde  et  pleine  de  contrastes,  qui  n'est  plus  ni  asiatique,  ni 
européenne.  Les  rues  marchandes  d'Yédo  sont  éclairées  au  gaz; 

(1)  Quelques  Jotin  avant  roayertnre  de  Pexpositioii,  on  apprenait  à  Paris  la  noordle 
de  la  mort  du  ministre  de  rintérieor  Okubo,  assassiné  par  des  motifs  politiques  après 
une  longue  agitation  de  toute  Tancienne  classe  militaire  des  sômurol. 


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LA   CHOE  ET  LE  JAPON   A  l'exPOSITION.  581 

mais  celles  de  l'aDcien  quartier  oiGciel  sont  laissées  dans  une  inquié- 
tante obscurité.  Le  chemin  de  fer  va  de  Yédo  à  Yokohama,  de  Hiogo 
à  Kioto;  mais  les  principaux  centres  ne  sont  réunis  que  par  des 
voies  non  carrossables,  et  les  voyages  se  font  à  pied,  à  cheval,  en 
kango,  tout  au  plus  en  djinriksha.  Le  pétrole  est  loin  d'avoir  encore 
détrôné  l'ancienne  bougie  à  mèche  de  papier;  et,  si  les  fonction- 
naires portent  des  bottines,  des  chapeaux  et  des  redingotes  à  l'avant- 
demiëre  mode,  les  petits  bourgeois,  marchands  et  gens  du  peuple 
s'en  tiennent  à  la  robe  de  soie.  Quelques  anciens  daïmios  bien  rentes 
se  font,  il  est  vrai,  construire  des  maisons  qu'ils  croient  être  d'archi- 
tecture européenne  ;  on  voit  même  s'élever  à  Yédo  toute  une  rue 
rappelant  la  rue  de  Rivoli,  avec  arcades  et'  terrasses,  mais  elle  res- 
semble à  ces  villes  imaginaires  que  Potemkin  faisait  surgir  par  en- 
chantement sur  la  route  de  son  impériale  maîtresse  ;  quand  on 
avance  au-delà,  on  retrouve  la  vieille  construction  de  keyaki  et  de 
bambou,  beaucoup  plus  élégante  d'ailleurs  que  ces  essais  malheu- 
reux. Ainsi  du  reste.  Agriculture,  métallui^e,  mines,  arsenaux,  ma- 
rine, sériculture,  chaque  branche  de  l'industrie  humaine  a,  pour 
ainsi  dire,  au  Japon  deux  modes  de  développement,  l'un  indigène 
qui  persiste,  l'autre  exotique  en  voie  d'acclimatation. 

Lequel  de  ces  deux  aspects  devait  présenter  l'exhibition  japo- 
naise? —  Se  borner  à  l'ancien  était  faire  un  acte  de  difficile  humi- 
lité. Ne  montrer  que  des  procédés  primitifs  (tout  ingénieux  et  déli- 
cats qu'ils  puissent  être),  quand  on  a  appris,  avec  une  dextérité 
justement  admirée  des  ingénieurs,  à  manier  les  nouveaux  ;  exposer 
le  chariot  à  bœufs  quand  on  a  les  wagons,  la  jonque  à  proue  re- 
courbée quand  on  possède  des  cuirassés,  des  lampes  à  huile  quand 
on  s'éclaire  au  gaz,  c'eût  été  trahir  la  vérité  par  un  excès  d'abnéga- 
tion. Mais  d'autre  part  tout  ce  qui  représente  au  Japon  la  civilisation 
nouvelle  porte  si  manifestement  l'estampille  européenne  qu'il  était 
impossible,  sans  s'exposer  au  reproche  de  plagiat,  de  renvoyer  en 
Europe,  comme  indices  de  la  culture  nationale,  ce  qu'on  lui  avait 
emprunté  la  veille.  —  La  colonie  agricole  de  Yéso  se  sert  de  herses 
mécaniques,  de  charrues  perfectionnées,  et  possède  une  scierie  à  va- 
peur ;  mais  les  colons  sont  des  ingénieurs  américains,  et  les  machines 
viennent  de  New-York.  Une  usine  métallurgique,  construite  par  un 
Français,  a  reçu  un  matériel  hollandais.  Les  mines  sont  explorées 
par  des  Allemands  ou  des  Américains.  Celle  d'Ikouno  possède  plus 
de  bassins  qu'aucun  placer  californien  :  c'est  un  ingénieur  français 
qui  l'exploite,  une  usine  française  qui  lui  fournit  son  outillage- 
L'arsenal  de  lokoska  construit  des  canonnières  :  haut  personnel 
et  matériel  sont  français.  Tout  ce  qui  ressortit  aux  travaux  publics  et 
à  la  marine,  hommes  et  choses,  est  anglais.  Partout  où  l'adoption 
des  procédés  modernes  a  nécessité  l'emploi  des  machines,  dans  les 

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582  BBVUE  DES  DEUX  MONDES. 

filatures,  les  usines  à  gaz,  la  papetme,  à  la  monnaie,  il  a  fallu  re- 
courir aux  Européens,  et,  quoiqu'ils  ne  soient  que  simples  em- 
ployés, sans  responsabilité  ni  indépendance,  ils  impriment  leur 
marque  à  tout  ce  qu'ils  font.  Il  fallait  donc  passer  sous  silence 
l'état  de  l'armée,  de  la  marine,  des  chemins  de  fer,  des  nouvelles 
industries  agricoles,  ou  élever  de  ses  propres  mains  un  monument  à 
la  gloire  de  SOO  ou  AOO  Européens  qui  sont,  chacun  dans  sa  sphère, 
les  agens  de  tous  les  prc^rès  accomplis  depuis  dix  ans.  II  eut  été 
pénible  de  s'effacer  ainsi  derrière  des  pédagogues,  dont  Tamaur- 
propre  national  ne  supporte  pas  sans  impatience  le  concours  néces- 
saire. Voilà  comment  le  visiteur  sérieux,  qui  cherche  les  élémens 
d'une  appréciation  sur  ce  pays,  ne  trouve  au  Champ  de  Mars  ni 
l'exposition  de  l'ancien  Japon  qu'on  a  vue  en  1867  et  1873,  m  celle 
du  Japon  futur  qu'on  verra  peut-être  un  jour,  dégagé  de  ses  en- 
traves et  délivré  de  ses  instructeurs,  figurer  pour  son  compte  aux 
expositions  de  l'avenir. 

Deux  exceptions  seulement  ont  été  faites  à  la  règle  de  l'absten- 
tion, l'une  pour  l'instruction  publique,  l'autre  pour  les  ressources 
minérales.  Le  groupe  de  l'iostruction  publique  est,  à  vrai  dire,  le 
seul  qui  nous  ait  paru  vraiment  explicite  et  méthodiquement  or- 
donné. Si  Ton  s'arrache  à  la  contemplation  des  meubles  et  porce- 
laines qui  l'avoisinent,  on  pourra  se  rendre  facilement  compte  de 
l'importance  de  l'enseignement  tant  indigène  que  mixte  aux  divers 
degrés.  Voici  d'abord  des  alphabets  ou  plutôt  des  syllabaires  {i-ro^ 
fa)  parlans,  des  tableaux  de  fruits,  d'ustensiles,  d'animaux,  où 
l'élève  i^prend  par  les  yeux,  des  sphères,  des  cartes  muettes  et  des 
cartes  murales;  des  cahiers  rédigés  parles  jeunes  écoliers  japonais, 
qui  feraient  rougir  beaucoup  des  nôtres;  desfNrogrammes  qui  indi- 
quent la  portée  des  études.  Enseignemens  primaire,  secondaire  et 
même  supérieur  y  figurent,  sans  autoriser  néannM>ins  le  terme 
pompeux  de  a  faculté,  »  qui  signifie  un  corps  hiérarchique  et  mm 
une  école  publique.  A  côté  sont  des  photographies  représentant  les 
anciennes  écoles  de  la  capitale,  en  regard  des  nouveaux  collèges^ 
petit  et  grand,  le  ko-gakko  et  le  kai-êeï-^akko^  et  l'intérieur  des 
dortoirs,  promenoirs,  salles  d'étude,  de  dessin,  bibliothèques,  etc., 
puis  un  cabinet  de  physique  sorti  des  mains  des  élèves  eux-mêmes, 
une  collection  d'oiseaux  et  d'échantillons  minéralogiques  à  leur 
usage,  des  traductions  d'histoire  universelle,  des  collections  de 
monnaies,  et  jusqu'à  un  spécimen  de  banc  et  de  pupitre  nouyelle- 
mrat  introduit  dans  quelques  écoles. 

Le  tout  est  couronné  par  des  diagrammes  indiquant  le  chi£fre 
proportionnel  de  la  population  des  écoles,  et  les  progrès  qu'elle  a 
faits  depuis  une  dizaine  d'années.  La  diffusion  des  lumières  dans 
toutes  les  classes  est  un  des  plus  mdiscutables  bienfaits  du  régime 

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LA   CHINE   ET  LE  JAPON  A  l'exPOSITION.  &8S 

actuel.  Non  content  d'élargir  le  cadre  de  l'ancienne  éducation  et 
d'augmenter  le  nombre  des  collèges,  il  en  a  ouvert  les  portes  aux 
jeunes  gens  de  toute  condition,  sur  le  pied  d'égalité.  Lors  du  der- 
nier recensement,  en  1874,  on  comptait  20,017  écoles  primaires, 
52  secondaires,  53  normales,  01  de  langues  étrangères,  et  2coU 
lëges  impériaux  pour  l'enseignement  des  sciences.  Le  total  des 
élèves  était  de  1,730,179,  dont  1 ,312,141  garçons  et  418,088  filles; 
soit  en  tout  5,15  pour  100  de  la  population  ;  l'accroissement  avah 
été  en  un  an  de  568,970«  Le  nonibre  des  filles  fréquentant  les 
écoles  primaires  et  normales  a  aussi  considérablement  augmenté; 
le  cerde  des  études  s'est  élargi,  et  désormais  elles  sauront  autre 
chose  que  lire  des  romans,  jouer  du  ta-missen  et  arranger  des 
fleurs.  103  professeurs  étrangers,  dont  7  dames  anglaises  et  amé* 
ricaines,  45  anglais,  10  américains,  22  allemands,  14  français, 
1  russe  et  1  chinois,  sont  employés  par  le  ministère  de  l'instruction 
publique,  qui  coûte  à  l'état  8,500,000  francs  par  an  et  à  peu  près 
autant  aux  districts.  Libre  au  visiteur  de  faire  un  cours  complet 
d'études  japonaises  pour  les  deux  sexes,  avec  les  documens  mis 
«DUS  sa  main  (1).  Côte  à  côte  avec  l'enseignement  scientifique  gé- 
néral se  trouve  une  branche  de  l'enseignement  spécial ,  l'école  de 
médecine  et  de  chirurgie,  excellente  institution  confiée  à  d'émi- 
nens  professeurs  allemands.  Nous  n'en  voyons  que  le  plan  et  la 
façade  ;  mais,  à  défaut  de  plus  amples  informations,  l'écorché  placé 
sous  verre  atteste  chez  les  jeunes  préparateurs  autant  de  connais* 
sances  en  physiologie  que  d'adresse  manuelle. 

Rien  n'est  plus  attachant  que  la  faculté  d'assimilation  des  Japo- 
nais, leur  promptitude  à  recevoir  toute  espèce  d'instruction,  sans 
parler  de  leur  zèle  qui  ne  se  dément  jamais  et  d'une  mémoiie  qu'on 
ne  peut  mettre  en  défaut.  Si  leur  esprit,  peu  généralisateur,  se 
refuse  à  l'eflbrt  de  concentration  d'où  jaillissent  les  concepts  per- 
sonnels et  les  jugemens  originaux,  il  saisit  et  retient  avec  une  do- 
cilité remarquable  tout  ce  qu'on  veut  lui  confier,  et  se  fait  un  jeu 
de  s'ingérer  des  raisonnemens  scientifiques  qu'il  ne  saurait  former. 
Disciples  appliqués,  mais  sans  initiative,  plus  aptes  à  s'approprier 
des  résultats  qu'à  se  créer  des  systèmes,  leur  intelligence  vit  volon- 
tiers d'emprunts  et  attend  les  solutions  sans  aller  au-devant.  La 
structure  de  leur  entendement  semble  les  pousser,  comme  les  accî- 
dens  de  leur  histoire,  à  rester  d'ingénieux  imitateurs  et  de  bons 
écoliers,  sans  devenir  maîtres  ni  inventeurs.  11  est  permis  de  comp- 
ter sur  un  long  maniement  des  outils  intellectuels  de  l'Occident 
pour  accroître  la  vigueur  et  l'indépendance  de  ces  esprits  d'ailleurs 
si  bien  doués. 

(1)  Nous  n'ayons  pM  à  reyenir  ici  sur  les  oonditions  de  cet  enseignement,  qae  nous 
avons  déjà  fait  coniultro  aux  lecteurs  de  la  BmfUê.  Voyez  le  u^  du  15  seçtAmbt^  V^l^* 

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58&  REYUE  DES   DEUX  MONDES* 

L'exposition  du  mumbusho  ou  ministère  de  l'instruction  pu- 
blique ne  résume  pas  tous  les  genres  d'enseignement  spécial.  Aux 
départemens  des  travaux  publics,  de  la  marine,  de  la  guerre,  de  la 
justice ,  sont  attachées  des  écoles  polytechnique ,  navale ,  d'état- 
major,  de  droit,  sans  parler  d'écoles  pratiques  annexées  aux  arse- 
naux maritime  et  militaire,  ici  avec  une  organisation  régulière  et 
un  nombre  d'élèves  considérable,  là  n'ayant  qu'une  existence  pré- 
caire et  un  petit  groupe  d'auditeurs.  Chaque  ministère  entretient 
ainsi  une  sorte  de  pépinière  d'où  sortiront  plus  tard  les  ingé- 
nieurs, les  jurisconsultes,  les  amiraux  et  les  capitaines  qui  per- 
mettront au  Japon  de  congédier  le  dernier  instructeur  étranger, 
couronné  de  roses,  comme  les  poètes  devaient  sortir  de  la  république 
idéale  de  Platon. 

Parmi  les  questions  japonaises  qui  méritent  le  plus  de  piquer  la 
curiosité  européenne,  il  faut  placer  celle  des  ressources  minérales. 
Les  salles  du  Champ  de  Mars  contiennent  des  échantillons  de  gra- 
nité, de  porphyre,  d'obsidienne,  de  syénite,  de  gneiss,  de  pierre  de 
taille,  qui  ont  leur  intérêt  comme  matériaux  de  construction  ;  mais 
c'est  principalement  sur  les  métaux  et  la  houille  que  doit  se  con- 
centrer l'attention.  On  sait  en  effet  qu'à  défaut  d'un  accroissement 
des  richesses  agricoles,  le  Japon,  ne  peut  compenser  la  balance  du 
commerce  qu'avec  le  produit  de  ses  mines,  et  que  de  leur  rende- 
ment dépend  sa  prospérité  future.  Un  exposé  complet  de  sa  situation 
actuelle  sous  ce  rapport  exigerait  de  longs  développemeDS  qu'il 
faudrait  puiser  dans  des  documens  omis  à  tort  à  l'exposition.  Nous 
nous  bornerons  ici  à  quelques  indications  sommaires  sur  l'impor- 
tance métallifère  de  la  contrée  et  les  modes  d'exploitation  en  usage« 

Si  la  reconnaissance  minéralogique  est  faite,  tant  pour  Yéso  que 
pour  les  autres  lies,  comme  le  prouvent  des  cartes  suspendues  au- 
dessus  des  échantillons,  il  s'en  faut  que  l'inventaire  exact  du  sou»- 
sol  soit  achevé,  ou  même  que  la  constitution  en  soit  bien  détermi- 
née. On  connaît  sans  doute  les  districts  miniers,  mais  non  l'étendue 
et  la  valeur  de  chacun.  Le  nombre  des  mines  en  activité,  qui 
s'élevait  à  1,856  en  1874  et  s'est  encore  accru,  ne  doit  pas  faire 
illusion,  car  le  bureau  des  mines  fait  rentrer  dans  ce  chiffre  des 
explorations  sans  résultat  appréciable.  Celui  des  exploitations  véri- 
tables ne  dépasse  pas  A  ou  5  pour  100  du  total  indiqué  (1). 

(1)  TABLBAO  OFFICIEL  DE   LA  PRODUCTION  MOléRALB  EU   1874. 


>éf}gnation. 

QaanUtés. 

Valeur. 

Charbon. 

390,000  tonnes. 

9,750,000  francs. 

Fer. 

5,000      » 

750,000     » 

Cuivre. 

3,024      1. 

4,535,000      ■ 

Argent, 

9,700  kilog. 

1,750,000      » 

Op. 

373      . 

1,119,000      » 

Pétrole. 

1,235,000  litres. 

147,H00      » 

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LA   CHINE  ET  LE  JAPON   A  L'eXPOSITION.  585 

On  a  longtemps  cru  l'or  très  abondant  au  Japon;  son  rapport  à 
l'argent  était,  il  y  a  trois  siècles,  de  6  à  1,  au  lieu  de  12  à  1.  Pen- 
dant quatre-vingt-dix  ans,  les  Portugais  en  retirèrent  annuellement 
3  millions  1/2  de  dollars.  Ces  quantités  considérables  provenaient 
de  couches  de  gravier,  qui  furent  rapidement  épuisées.  Il  fallut  re- 
courir aux  quartz  aurifères,  dont  nous  avons  vu  des  échantillons 
sous  une  vitrine.  Yéso  possède  encore  cependant  quelques ^pJacers; 
mais  les  mines  réputées  pour  être  les  plus  riches  en  métaux  pré- 
cieux sont  celles  de  l'île  de  Sado,  exploitées  depuis  mille  ans.  Le 
minerai  qu'elles  fournissent  aujourd'hui  renferme  plus  d'argent  que 
d'or  et  vaut  environ  33  yens  (165  francs)  la  tonne.  Le  gouvernement 
y  fait  en  ce  moment  de  grandes  dépenses  qui  dépassent  le  quart  de 
la  production,  mais  doivent  amener  au  bout  de  douze  années  de 
travaux  persévérans  une  augmentation  énorme  des  produits.  L'ar- 
gent se  rencontre  dans  de  très  nombreux  dépôts,  et  occupe,  sans 
compter  les  moindres,  sept  exploitations  importantes,  dont  trois, 
Sado,  Ikouno,  Hosaga,  sous  une  direction  européenne. 

Le  sable  de  fer, magnétique  se  trouve  répandu  dans  presque  tous 
les  districts.  Le  minerai  est  d'excellente  qualité,  comparable  au  fer 
de  Suède,  mais  n'a  pas  été  jusqu'à  présent  traité  sur  une  grande 
échelle,  et  les  Japonais  font  encore  venir  le  fer  de  nos  usines.  Le 
cuivre  est  si  abondant  que  sa  valeur  ne  dépassait  pas  jadis  dans  le 
pays  celle  du  fer;  deux  cents  gisemens  sont  signalés,  dont  quatre 
fournissent  la  moitié  du  produit  total.  Le  minerai  contient  de  2  1/2 
à  12  pour  100  de  métal;  il  est  souvent  mêlé  dans  le  même  filon  à  du 
minerai  d'argent.  Le  métal,  amené  sur  le  marché  en  gâteaux,  est  très 
pur  ;  les  frais  de  production  d'une  tonne,  d'après  les  méthodes  ja- 
ponaises, s'élèvent  à  190  yens  (ou  950  francs),  non  compris  le 
transport  sur  le  marché  d'Osaka,  où  se  fait  principalement  ce  com- 
merce. Rendue  à  Londres,  la  tonne  revient  à  2,000  francs. 

Vastes  et  nombreux  sont  les  dépôts  de  houille  sous  ses  difiFé- 
rentes  espèces,  tourbe,  lignite,  graphite,  houille  maigre  et  à  coke, 
L'iie  de  Yéso  contient  les  principaux  bassins  houillers.  La  petite  île 
de  Takashima,  au  sud  de  Nagasaki,  fournit  jusqu'ici  les  meilleurs 
charbons.  C'est  elle  qui  a  envoyé  un  énorme  bloc,  accompagné  du 
plan  en  relief  de  l'exploitation.  Le  pétrole  abonde;  il  existe  plu- 
sieurs puits  d'extraction,  notamment  dans  le  nord-ouest  de  la  grande 
île  ;  son  usage  commence  à  se  généraliser.  Il  n'a  cependant  pas  en- 
core détrôné  tout  à  fait  Vandon^  œtte  modeste  lampe  enfermée  dans 
un  châssis  de  papier,  et  consistant  dans  une  coupe  pleine  d'huile 
végétale  où  nage  une  mèche  de  coton  qu'on  fait  affleurer  à  mesure 
qu'elle  se  consume?  Éclairé  par  cette  veilleuse,  on  l'est  juste  assez 
pour  n'être  pas  plongé  dans  les  ténèbres.  Le  pétrole  allonge  réelle- 
ment de  cinq  heures  en  hiver  la  journée  du  marchand  et  celle  de 

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586  BETUE  DES  DEUX  MONDES* 

Touvrier.  On  trouve  encore  le  plomb,  Tétain,  l'antimoine,  le  co- 
balt, le  mercure,  le  soufre  et  le  kaolin.  Mais  la  conclusion  adoptée 
jusqu'à  présent  par  tous  les  ingénieurs  est  que  la  véritable  richesse 
du  sol  japonais  consiste,  non  pas,  comme  on  l'avait  cru,  en  im- 
menses dépôts  de  métaux  précieux,  mais  en  un  approvisiounCTient 
considérable  de  houille,  de  cuivre  et  de  fer. 

Les  modes  d'exploitation  indigènes  sont  très  primitifs,  comme  on 
peut  en  juger  par  le  petit  modèle  figurant  le  travail  de  la  mine  d'or 
de  Sado.  Habitués  à  rencontrer  des  affleuremens  plutôt  que  des 
couches  profondes,  les  Japonais  grattent  la  terre,  pour  ainsi  dire, 
plutôt  qu'ils  ne  la  fouillent.  Ils  ne  se  décident  jamais  à  creuser  un 
puits,  nrais  pratiquent  des  galeries  étroites  et  tortueuses  en  suivant 
le  filon,  sans  déblayer  la  matière  inutile,  sans  veiller  à  l'aération, 
qui  se  fait  comme  elle  peut.  L'épuisement  a  lieu  au  moyen  de 
pompes  de  bambou  si  imparfaites  que  l'on  est  obligé  d'abandonner 
la  mine  dès  que  la  venue  des  eaux  est  trop  abcHidante  ou  qu'il  faut 
les  élever  à  une  trop  grande  hauteur.  Le  minerai,  amené  au  jour  à 
dos  d'homme  ou  de  femme,  est  trié  à  la  main  et  lavé  sur  une  sorte 
de  cuvette  avant  d'être  envoyé  par  de  mauvais  chemins  aux  fonde- 
ries, quelquefois  très  éloignées. 

Les  mines  de  charbon,  eiplmtées  plus  tard  que  les  autres^  le  sont 
par  des  procédés  moins  grossiers,  à  l'aide  de  baquets  plats  bâiés  par 
des  gamins  et  de  wagonnets  poussés  par  des  hommes.  Celles  de 
Takashima  possèdent  un  outillage  européen,  eî  leur  production  s'ac* 
crdt  d'année  en  année.  Le  gouvernement  a  introduit  ^paiement  des 
engins  perfectionnés,  non-seulement  dans  les  mines  d'or  et  d'argent 
citées  plus  haut,  mais  dafis  celles  de  fer  de  Heigori,  à  13  milles  de 
la  mer,  sur  la  côte  nord-est  de  l'île  principale,  où  il  se  prc^pose  de 
fabriquer  le  fer  en  grand  ;  quatre  hauts-fourneaux,  devant  produire 
20  tonnes  de  fonte  par  jour,  sont  en  construction.  A  Hakakosaka 
(80  milles  d'Yédo  v^s  l'ouest),  des  ingénieurs  anglais  ont  aussi  in- 
stallé des  hauts-fourneaux.  On  se  demande  encore  si  le  prix  de  re- 
vient, démesurément  augmenté  par  les  frais  de  transport  du  charbon 
au  four  et  du  métal  sur  le  marché,  sera  rémunérateur.  Quant  aux 
mines  de  cuivre,  ayant  donné  jusqu'ici  des  résultats  avantageux  à 
leurs  propriétaires  par  la  méthode  séculaire  du  pays,  elles  n'ont  pas 
été  l'objet  de  perfectionnemens  européens.  Le  combustible  employé 
est  le  charbon  de  bois;  pour  les  grillages,  on  ne  se  sert  que  de  bois: 
les  foyers  enfin  sont  activés  au  moyen  de  souflDlets  toujours  esk  Ixns, 
très  ingénieux,  mus  à  iMras  d'hommes. 

Vingtntrois  étrangers  sont  employés  par  le  département  des  mines; 
leur  nombre  est  loin  d'être  suffisant  pour  les  .vastes  travaux  que 
demanderait  un  dévelcçppement  complet  et  systématique  des  res- 
sources min^ales.  Mais  ce  n'est  pas  assez  de  grossir  le  ccwrps  des 

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LÀ   CHINE  ET  LE  JAPON   A  l'eXPOSITION.  587 

ingénieurs;  il  faudrait  encore  introduire  un  régime  légal  plus  li- 
béral et  plus  éclairé,  favoriser  l'initiative  des  particuliers,  et  con- 
trôler leur  activité  sans  la  paralyser.  Il  faudrait  surtout  faire  appel 
à  de  grands  capitaux,  et,  comme  on  ne  peut  compter  sur  les  prêteurs 
indigènes,  s'adresser  aux  capitalistes  étrangers.  Il  importerait  donc 
de  donner  à  ces  bailleurs  de  fonds  indispensables  des  garanties 
sérieuses,  dont  la  première  serait  naturellement  le  droit  de  veiller 
à  la  gestion  et  de  participer  aux  bénéfices  des  mines,  au  lieu  de 
les  écarter,  par  une  législation  défiante,  de  toute  ingérence  dans  la 
direction  et  la  propriété.  Sans  le  concours  pécuniaire  de  l'Occident, 
sans  les  lumières  de  ses  administrateurs,  plus  rares  encore  et  plus 
nécessaires  ici  que  les  talens  de  ses  ingénieurs,  l'exploitation  des 
mines  ne  peut  être  menée  à  bonne  fin.  Or  la  raréfaction  des  monnaies 
et  des  produits  échangeables  impose  au  Japon  la  nécessité  de  se 
hâter.  Féconde  ou  non,  il  faut  du  moins  sonder  cette  source  le  plus 
tôt  possible  et  en  retirer  sans  retard  ce  qu'elle  est  susceptible  de 
donner.  L'urgence  est  d'autant  plus  grande  qu'il  s'agit  de  prendre 
les  devans  sur  la  Chine,  qui  commence  déjà  à  mettre  au  jour  les 
richesses,  peut-être  immenses,  de  son  sous-sol,  et  s'est  mise  en 
devoir  d'exploiter,  avec  le  secours  étranger  et  à  la  faveur  de  ses 
grands  cours  d'eau  si  commodes  pour  les  transports,  les  mines  de 
charbon  de  K'aîping,  au  nord-est  de  Tientsin,  et  celles  qui  avoi- 
sinent  le  grand  centre  manufacturier  de  Hankow  sur  le  Yang-tse- 
kiang. 

Résumons  en  terminant  l'impression  qui  se  dégage  de  notre 
excursion  à  travers  l'extrême  Orient.  Lorsque  deux  contrées  aussi 
reculées  que  la  Chine  et  le  Japon,  aussi  longtemps  fermées  à  toute 
exploration,  et  refusant  encore  aujourd'hui,  sauf  exceptions,  l'accès 
de  leur  territoire  aux  étrangers,  viennent  prendre  à  une  exposition 
universelle  la  place  qui  leur  est  libéralement  offerte,  c'est  à  charge 
de  fournir  à  l'Europe,  sur  leurs  institutions,  leurs  industries,  leur 
richessse,  les  mêmes  éclaircissemens  que  leurs  envoyés  recueillent 
dans  nos  villes  hospitalières,  avec  le  concours  empressé  de  tous 
nos  fonctionnaires.  Si  de  grands  pays  voisins,  comme  l'Angleterre, 
peuvent  se  contenter  de  nous  envoyer  quelques  échantillons  des 
marchandises  qui  les  font  vivre ,  mêlés  à  beaucoup  d'articles  de 
luxe,  sans  pour  cela  risquer  d'induire  en  erreur  un  public  familier, 
ni  se  faire  taxer  de  travestir  en  brocantage  une  grande  manifestation 
économique,  des  pays  lointains  et  encore  mal  connus  se  font  tort  à 
eux-mêmes  en  n'intéressant  le  public  qu'à  de  jolis  travaux  d'un 
placement  facile,  mais  sans  réelle  importance.  La  Chine  s'est  attiré 
ainsi  une  fâcheuse  mésaventure  :  tandis  qu'en  elTet  son  infériorité 
esthétique  à  l'égard  de  ses  voisins  frappe  tous  les  yeux,  rien  ne  nous 
avertit  de  son  immense  supériorité  économique  ;  rien  ne  nous  in- 

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588  REYUE  DES   DEUX  MONDES. 

dique  les  sources  d'une  richesse  qui  s'accroît  sans  cesse  au  contact 
de  l'Europe ,  tandis  que  celle  de  son  faible  concurrent  diminue  à 
vue  d'œil.  Nous  ne  franchissons  pas  la  grande  muraille;  nous  n'as- 
sistons pas  à  la  vie  d'une  immense  population  de  travailleurs 
acharnés.  Le  Japon  a  de  son  côté  remporté  sur  la  Chine  une  facile 
victoire.  Il  n'aurait  tenu  qu'à  lui  de  la  rendre  plus  complète,  en 
nous  mettant  dans  le  secret  de  sa  métamorphose  économique  et 
sociale.  Son  abstention  laisse  supposer  que  les  expériences  tentées 
ne  lui  ont  pas  paru  jusqu'à  ce  jour  donner  des  résultats  dignes 
d'être  proclamés. 

Quoiqu'il  en  soit,  l'enquête  sur  ces  pays  reste  ouverte.  L'exposition 
de  1 878  ne  nous  en  apprend  pas  à  leur  sujet  plus  que  les  précédentes. 
Le  commerçant  qui  songe  à  y  échanger  ses  produits,  le  banquier 
ou  le  bailleur  de  fonds  sollicité  d'y  risquer  ses  capitaux,  l'homme 
d'état  préoccupé  des  lois  générales  d'évolutions  des  peuples, 
l'honune  du  monde  simplement  curieux  de  s'instruire  et  de  con- 
trôler par  ses  yeux  les  notions  acquises,  n'en  sortent  pas  mieux 
informés  qu'en  entrant.  La  présence  des  Chinois  et  des  Japonais 
à  l'exposition  n'en  exercera  pas  moins  une  action  salutaire  sur  les 
relations  internationales.  Si  peu  qu'il  lui  soit  révélé  de  la  vie  intel- 
lectuelle et  industrielle  de  l'extrême  Orient,  le  public  s'habitue  à 
le  considérer  à  un  point  de  vue  positif,  en  le  voyant  entrer  dans  le 
domaine  de  l'expérience.  L'imagination  jouera  désormais  un  rôle 
moins  considérable  dans  tout  ce  qui  le  concerne.  C'est  à  grand'peine 
que  notre  esprit  français  surtout  conçoit  sous  des  traits  simples  une 
nation  inconnue;  l'invraisemblable  est  ce  qu'il  présume  d'abord. 
On  était  un  peu  trop  enclin  chez  nous  à  reléguer  parmi  les  abstrac- 
tions, ou  à  regarder  comme  des  peuples  enfans  ou  à  demi  sauvages, 
des  nations  plus  anciennes,  non  moins  pohcées  à  leur  manière  et 
plus  nombreuses  que  l'Europe  entière.  Bien  des  gens  se  sont 
montrés  naïvement  surpris  de  leur  découvrir  des  quaUtés,  des 
talens,  une  intelligence  vive,  comme  s'il  se  fût  agi  de  races  déshé- 
ritées, et  par  suite  à  s'extasier  devant  des  œuvres  qui  paraîtraient 
ordinaires  sorties  d'autres  mains.  Après  avoir  traité,  depuis  Voltaire, 
les  Chinois  et  les  Japonais  comme  une  agréable  matière  à  turlupi- 
nades  ou  un  heu  commun  de  rhétorique,  nous  sommes  tombés  par 
une>  réaction  naturelle  dans  une  sorte  d'engoûment  irréfléchi.  Il 
est  temps  de  sortir  des  chimères  pour  revenir  à  la  réalité,  et  d'ap- 
précier à  leur  juste  valeur,  sans  parti  pris  de  badinage  ni  d'admi- 
ration, ces  peuples  que  la  vapeur  met  à  nos  portes,  et  qui  tiennent 
une  si  large  place  au  soleil. 

George  Bousquet. 


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LA    RELIGION 

DANS  ARISTOPHANE 


Peut-il  être  sérieusement  question  de  religion  à  propos  de  l'an- 
cienne comédie  athénienne?  Le  doute  semble  assez  naturel.  Dans 
le  riche  développement  des  diverses  littératures,  il  s'est  présenté 
une  fois  une  forme  de  poésie  dont  rien,  à  aucune  époque  et  chez 
aucun  peuple,  n'a  depuis  égalé  la  libre  hardiesse.  Ni  les  satires  les 
plus  virulentes,  ni  les  parodies  les  plus  effrontées,  ni  les  grossiè- 
retés de  la  chanson  populaire  n'en  donnent,  dans  les  temps  mo- 
dernes, une  idée  approchante.  Pour  ne  parler  que  du  théâtre, 
qu'est-ce  que  le  gracioso  espagnol  et  les  bouffons  de  Shakspeare  au- 
près des  personnages  d'Aristophane?  Il  faut  descendre,  si  Ton  en 
veut  trouver  un  émule,  jusqu'à  Karagheuz,  cet  être  lubrique  qui 
fait  les  délices  du  cynisme  oriental.  Encore  y  a-t-il  cette  diffé- 
rence, qu'au  lieu  de  figurines  appliquées  sur  un  transparent  la  co- 
médie athénienne  offrait  aux  yeux  du  public  des  acteurs  en  chair  et 
en  os  dont  les  indécentes  bouffonneries  se  continuaient  pendant  le 
cours  d'une  longue  pièce.  Elle  s'attaquait  à  tout  ce  que  le  respect 
semblait  devoir  protéger,  aux  dieux,  aux  magistrats,  aux  institu- 
tions, à  la  vie  privée  comme  à  la  vie  publique  ;  aucune  barrière,  ni 
la  gloire,  ni  la  mort  elle-même,  ne  garantissait  de  ses  coups.  Au 
milieu  de  cette  débauche  illimitée  qui  prenait  complète  possession 
de  la  scène  et  y  représentait  l'outrage  effréné  dans  tous  les  sens, 
quelle  place  pouvait-il  y  avoir  pour  la  religion,  pour  les  formes  et 
les  idées  traditionnelles  de  la  foi,  ou  pour  cet  ensemble  d'émotions 
sincères  et  profondes  qui  s'appelle  le  sentiment  religieux?  Contre 
toute  attente,  les  deux  se  rencontrent  dans  l'ancienne  comédie  athé- 
nienne, et  même  ils  y  ont  une  importance  considérable. 


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500  HEvus  Dfis  Dsra  XaNBKS* 

C'est  que  la  part  de  la  religion  en  Grèce  est  beaucoup  plus 
grande  qu'on  ne  l'a  longtemps  admis.  Non-seulement  elle  y  a  pré- 
sidé à  l'organisation  sociale  et  politique;  mais,  par  l'empire  qu'elle 
accordait  sur  elle-même  à  l'imagination,  elle  y  a  créé  la  poésie.  Le 
monde  si  merveilleusement  riche  de  la  poésie  grecque,  depuis 
l'épopée  d'Homère  et  d'Hésiode,  depuis  les  tragédies  d'Eschyle  et 
les  odes  de  Pindare  jusqu'aux  gracieuses  fantaisies  d'Anacréon, 
relève  à  divers  degrés  de  la  religion  ;  ces  formes  si  variées  en  sont 
les  œuvres  plus  ou  moins  directes,  les  expressions  plus  ou  moins 
profondes.  Pour  nous,  assurément,  les  effets  les  plus  inattendus  de 
cette  influence  générale  se  sont  produits  dans  la  comédie.  L'ancienne 
comédie  athénienne,  ce  témoignage  indiscutable  de  la  liberté  des 
mœurs  antiques,  a  une  origine  religieuse;  c'est  au  milieu  de  la 
célébration  d'un  culte  qu'elle  naît  joyeuse  et  hardie. 

Les  spectateurs  du  théâtre  moderne,  très  lointaine  imitation  du 
théâtre  grec,  ne  se  figurent  guère  un  dieu  au  berceau  de  la  comé- 
die; on  a  déjà  quelque  peine  à  s'en  figurer  un  au  berceau  de  la  tra- 
gédie. Le  fait  est  cependant  vrai  pour  toutes  deux,  et,  chose  assez 
singulière,  c'est  la  même  divinité  qui,  réunissant  dans  son  culte 
les  deux  grands  courans  de  la  poésie,  représentés  à  leur  source 
par  la  grave  épopée  et  par  l'ïambe  satirique,  les  reçoit  à  leur  terme, 
et  les  fixe  dans  les  deux  formes  qui  se  partagent  désormais  la 
faveur  du  public.  Schlegel,  tout  en  abusant  de  la  métaphysique,  a 
eu  uu  sentiment  vrai  de  ce  que  ces  deux  formes  ont  de  commun 
et  d'opposé,  et  en  s'attachant,  pour  le  compléter,  à  ce  qu'il  a  dit  de 
juste,  on  conçoit  comment  elles  se  rapportent  à  des  aspects  dii!é*  . 
rens  du  même  dieu.  Toutes  deux  sont  idéales,  et  répondent,  chez 
les  Grecs,  au  besoin  de  secouer  les  chaînes  de  la  réalité.  La  tra^- 
gédie  transporte  l'âme  dans  un  milieu  imaginaire  d'émotions  vio- 
lentes, où  eue  se  soulage  du  fardeau  intérieur  de  sa  propre  sensibi- 
lité, et  voilâ  le  fond  de  cette  théorie  aristotélique  de  la  kathanU 
ou  purgation  des  passions,  sur  laquelle  se  fatiguait  vainement  notre 
vieux  Corneille,  lorsqu'il  cherchait  avec  candeur  à  autoriser  les  in- 
spirations de  son  génie.  L'idéal  de  la  comédie,  sous  sa  première 
forme,  c'est  une  liberté  de  fantaisie  qui  rompt  tous  les  liens  de  la 
vie  civilisée.  Emportée  par  le  dieu,  elle  franchit  les  barrières  du 
monde  réel,  de  ce  composé  de  gêne  et  de  tristesse  où  les  néces- 
sités de  la  condition  humaine,  les  accidens  de  la  fortune,  les  con- 
ventions, les  lois,  la  raison  tentent  vainement  de  l'enfermer.  Ces 
heures  de  délivrance  et  de  joyeuse  folie  ne  sont  pas  particulières  à 
la  Grèce  :  les  saturnales  romaines,  la  fête  des  fous  au  moyen  âge, 
les  kermesses  du  nord,  d'autres  fêtes  encore  sont,  ailleurs  et  dans 
d'autres  temps,  des  expressions  diverses  de  cette  même  réclama- 


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LA   BELIGION  DANS   ARISTOPHANE.  591 

tion  de  notre  liberté,  d'autant  plus  vives  et  pins  impétoeuses, 
qu'elle  sent  peser  pins  lourdement  sur  elle  la  tyrannie  de  la  destinée 
ou  même  seulement  le  joug  d'une  vie  mcmotone.  Les  Grecs,  con- 
stamment en  proie  aux  guerres  et  aux  révolutions,  vivant  sous  la 
menace  perpétuelle  de  la  fortune,  se  livrèrent  à  ces  divertissemens 
avec  une  ardem*  effrénée;  mais  ce  qui  les  distingue  des  autres, 
c'est  moins  la  vivacité  de  ces  emportemens  que  le  caractère  reli- 
gieux dont  ils  les  revêtirent.  En  Grèce,  il  n'y  avait  pas  de  fôte  sans 
divinité.  Ces  fêtes  de  la  folie  eurent  donc  leur  dieu,  et  il  se  trouva 
que  sa  nature  y  était  merveilleusement  appropriée  :  ce  fut  le  dieu 
des  vendanges  et  de  l'ivresse. 

Rappeler  l'a^ect  le  plus  populaire  de  Dionysos  ou  Bacchus,  c'est 
déjà  expliquer  la  nature  de  ses  fêtes.  Pour  achever  de  les  faire 
comprendre,  il  faut  rappeler  aussi  qu'il  n'est  pas  seulement  le  dieu 
delà  vigne,  mais  en  général  un  dieu  de  la  nature  libre  et  sauvi^, 
telle  qu'elle  apparaît,  loin  de  la  vie  civilisée,  dans  les  bois,  dans 
les  rochers,  dans  les  vallées  humides  des  montagnes.  Cette  nature, 
il  la  pénètre,  l'anime,  la  transporte  par  sa  puissance.  A  sa  suite 
dansent  et  bondissent  les  êtres  mythologiques  qui  en  représentent 
les  diverses  énergies,  la  sève  exubérante  de  la  vie  animale  et  de  la 
vie  végétale,  le  mouvement  des  eaux  jaillissantes.  Les  satyres,  les 
silènes,  les  nymphes,  les  naïades,  couronnés  du  lierre  immortel, 
tel  est  le  fidèle  cortège  qui  accompagne  sa  marche  depuis  l'époque 
encore  grossière  de  son  apparition  en  Grèce  jusqu'aux  siècles  de 
civilisation  raf&née.  Avant  le  dithyrambe  satirique  du  vieux  poète 
Arion,  ce  cortège  animait  les  fêtes  champêtres,  où  les  peaux  de 
bouc,  le  feuillage  et  la  lie  faisaient  tous  les  frais  des  déguisemens, 
et  depuis  il  ne  cessa  de  fournir  la  plus  riche  matière  aux  composi- 
tions de  l'art  et  aux  luxueuses  sensualités  du  paganisme.  On  le 
retrouve  à  Éphèse  dans  cette  somptueuse  orgie  imposée  à  toute  une 
ville  par  un  caprice  du  triumvir  Antoine,  comme  auparavant  à 
Alexandrie  dans  les  froides  magnificences  par  lesquelles,  au  com- 
mencement du  m*  siède,  Ptolémée  Philadelphe  célébrait  son  avè- 
nement. 

On  ne  l'a  pas  assez  remarqué,  la  conception  de  Bacchus  comme 
présidant  à  la  vie  de  la  nature  est  dominante  à  la  naissance  de  la 
comédie.  Ce  fait  est  impliqué  dans  le  témoignage,  si  souvent  cité, 
d'Aristote,  où  nous  apprenons  qu'elle  commença  dans  les  chants 
phalliques^  c'est-àrdire  qui  accompagnaient  la  procession  du  phal- 
lusy  symbole  de  la  génération.  Cette  procession  particulière  était 
la  forme  qu'avait  prise,  sous  l'influence  de  Bacchus,  le  cômoSj  d'où 
la  comédie  a  tiré  son  nom.  Le  mot  cômos^  aussi  ancien  aue  la  poé- 
sie hésiodique,  désignait  les  promenades  joyeuses,  accompagnées 


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592  REYUE  D£S   DEUX  MONDES. 

de  danses  et  de  chants,  de  convives  échauffés  par  le  vin,  et  Bacdius 
recevait  le  surnom  de  Cômastès.  C'est  donc  au  câmos  phallique, 
probablement  dans  des  fêtes  de  la  campagne  se  rapportant  à  la  ven- 
dange ou  au  vin,  que  la  comédie  a  dû  sa  première  origine.  C'est  là 
qu'elle  improvisa  ses  premiers  essais  au  milieu  de  mascarades  tur- 
bulentes et  obscènes,  dans  l'impudente  expansion  d'une  verve 
bouffonne  et  licencieuse. 

C'est  assurément  la  marque  la  plus  éclatante  de  la  puissance  de 
l'art  athénien  que  de  ce  débordement  de  grossière  licence  soient 
sortiçs  des  œuvres  dignes  de  figurer  avec  honneur  au  siècle  de  Pé- 
riclès.  Seulement  les  effets  de  cet  art  ne  se  peuvent  saisir  que  si 
l'on  se  souvient  des  conditions  originelles  de  la  comédie,  du  carac- 
tère que  lui  imprima,  en  la  créant,  le  dieu  dont  elle  ornait  les  so- 
lennités. Alors  s'expliquent  mieux  cette  irrégularité  apparente,  ces 
interruptions  du  drame  par  des  sarcasmes  et  des  personnalités,  ces 
grossièretés  jetées  au  peuple  à  pleines  mains,  ce  mouvement  tu- 
multueux, cette  ivresse  qui  se  répand  en  fantaisies  de  toute  sorte, 
bestiales  ou  éthérées,  et,  dans  le  nombre,  ces  chants  suaves  et  purs 
qui  tout  à  coup  s'élancent  de  l'orgie  par  un  caprice  de  l'imagina- 
tion exaltée,  forme  la  plus  charmante  de  la  liberté  qu'en  ces  jours 
d'indulgence  le  dieu  accorde  à  ses  adorateurs. 

Cet  assemblage  d'élémens  était  fait  pour  troubler  les  idées  de 
notre  critique  française.  Aussi  lui  a-t-il  fallu  du  temps  pour  s'y 
habituer.  Aujourd'hui  on  commence  à  être  plus  convaincu  qu'il  faut 
comprendre  avant  de  juger,  que  certaines  œuvres  de  l'antiquité 
demandent  absolument  à  être  replacées  dans  leur  milieu  naturel, 
au  lieu  d'être  pliées  de  force  à  nos  habitudes  et  à  nos  règles.  On 
est  donc  plus  en  état  d'apprécier  Aristophane.  Du  moins  ne  sejre- 
fuse-t-on  pas  aux  impressions  multiples  qu'il  fait  naître,  et'Jes 
rend-on  parfois  avec  une  spirituelle  vivacité;  témoin  le  livre  réé- 
dité dernièrement  par  M.  Deschanel,  qui  a  le  double  mérite  d'écrire 
légèrement  sur  Aristophane  et  de  le  goûter.  Vers  le  même  temps^ 
dans  un  autre  ouvrage  (1),  on  établissait  entre  Rabelais  et  le  poète 
grec  une  comparaison  que  l'auteur  avait  le  bon  goût  de  maintenir 
dans  ses  justes  limites.  Aristophane  offre,  en  effet,  de  l'analogie 
avec  Rabelais;  il  a  sa  verve  étourdissante,  sa  richesse  d'invention, 
son  intarissable  gaîté.  C'est,  si  l'on  veut,  un  Rabelais  grec;  moins 
profond,  à  la  fois  plus  cynique  et  plus  délicat,  animé  encore  par  le 
mouvement  dramatique,  vif,  précis,  affiné  et  allégé  par  l'élégance 
et  la  grâce  de  la  muse  athénienne.  Nous  sommes  encore  loin  de 
le  bien  connaître  ;  on  ne  pénètre  pas  facilement  dans  le  secret 

(1)  Rabelais,  la  RenaUsanee  et  la  Réforme,  par  Emile  Gebhtrt. 

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LA   REUGION  DANS   ARISTOPHANE.  '  593 

d'œuvres  si  éloignées  de  notre  esprit  et  de  nos  mœurs.  Au  point 
de  vue  particulier  de  la  religion,  il  resterait  beaucoup  à  faire  :  il 
faudrait  arriver  à  définir  le  rapport  exact  de  cette  ancienne  comédie 
avec  l'état  de  la  société  contemporaine ,  tout  en  y  marquant  avec 
précision  le  rôle  de  l'art,  qui  en  a  fait  la  valeur  littéraire  et  assuré 
le  succès.  C'est  à  quoi  on  ne  réussira  jamais  complètement. 

I. 

Il  y  a  d'abord  un  fait  dont  la  critique  moderne  s'est  naturelle- 
ment inquiétée.  Cette  comédie,  religieuse  à  sa  manière,  qui  fait 
partie  de  la  fête  d'un  dieu,  se  permet  avec  la  religion,  avec  les  di- 
vinités, avec  celle  même  à  qui  elle  est  consacrée,  les  libertés  les 
plus  étranges.  Comment  cela  est-il  possible?  quels  sont  les  objets 
déterminés  et  les  limites  de  cette  licence?  Voilà  des  questions  qui 
demandaient  évidemment  une  réponse. 

Ce  qui  explique  les  hardiesses  irrévérencieuses  d'Aristophane  et 
des  comiques  de  son  temps,  c'est  l'esprit  de  la  religion  grecque  et 
par  suite  une  tradition  depuis  longtemps  établie.  Cette  religion  est 
tellement  humaine  que  les  dieux  sont  de  vrais  hommes  qui  con- 
servent dans  le  ciel  leurs  caractères,  leurs  passions ,  leurs  goûts, 
leurs  plaisirs.  Le  Grec  s'est  divinisé,  et  si  complètement  qu'il  n'a  i 
rien  laissé  de  lui-même  sur  la  terre.  De  là  vient  qu'en  se  considé-  ) 
rant  dans  ^ette  vie  divine,  qui  n'est  guère  qu'une  image  de  sa  vie  > 
terrestre,  il  se  reconnaît  et  garde  sa  liberté  d'esprit.  Sans  doute,  ! 
le  divin  renferme  une  part  qui  ne  vient  pas  de  lui.  Il  y  vénère  une 
force  supérieure,  qui,  présidant  aux  phénomènes  et  aux  vicissi- 
tudes régulières  de  la  nature,  enferme  sa  propre  existence  dans  le 
cercle  fatal  du  monde  et  des  lois  mystérieuses  qui  le  régissent. 
Mais,  tout  en  sentant  ce  joug,  comme  il  le  porte  légèrement  I  Comme 
il  s'est  dégagé  de  l'étreinte  des  sombres  croyances  de  ses  pères  1    , 
Comme  il  les  a  dépouillées  de  leur  horreur  primitive  et  les  a  trans- 
formées en  les  animant  de  sa  libre  activité  1  A  son  tour,  il  a  soumis 
le  monde  divin  à  toutes  les  formes  de  sa  souple  et  riche  imagina- 
tion, en  a  fait  la  matière  de  ses  inventions,  y  a  composé  |des  scènes 
pour  son  plaisir,  fait  retentir  les  éclats  de  sa  propre  gaîté.  Qu'est- 
ce  en  effet  que  ce  rire  immense  excité  par  la  démarche  de  l'im- 
mortel boiteux,  dans  ses  fonctions  improvisées  d'échanson  des  ban- 
quets olympiens?  Voilà  le  germe  de  la  parodie  religieuse,  et  cela   ! 
dès  l'origine  de  la  religion,  puisque  c'est  Homère  qui  l'a  consti-    ) 
tuée.  Entrés  dans  cette  voie  dès  le  début,  les  Grecs  ne  s'arrêteront   ^ 
pas;  ils  iront  jusqu'au  grotesque  dans  la  représentation  familière 

ion  Tvmu  —  1878»  38 


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59i  RETDI  DBS  DEUX  IfONDl». 

des  aventures  de  leurs  dieux  :  entre  autres  témoignages,  les  peuK 
tures  des  yases  en  font  foi.  Un  artiste  s'amusera  sans  scrupule  i 
placer  dans  une  pompe  bachique  Yulcain  ivre  sur  un  âne.  On  autre 
ne  craindra  pas  de  faire  grimper  à  l'échelle  Jupiter  en  bonne  for- 
tune et  de  lui  donner  pour  porte-falot  un  Mercure  ventru,  véritable 
esclave  de  comédie.  Ces  plaisanteries  sont  la  monnaie  courante  de 
la  mythologie  populaire  et  ne  tirent  pas  à  conséquence. 

Ce  genre  de  licence  est  donc  autorisé  eu  Grèce  par  une  très  an- 
cienne tradition,  qui  s'est  fidèlement  conservée  dans  les  mœurs. 
Gomment  la  onnédie  l'aurait-eUe  exclu  de  son  domaine?  Ce  merveil- 
leux bouffon  convenait  parfaitement  à  sa  nature  primitive,  à  ce  mé- 
lange de  religion  naturaliste  et  d'ivresse  railleuse  qui  suscita  ses 
premiers  essais.  Aussi  les  dieux  paraissent41s  sur  la  scène  connqoe, 
aussitôt  qu'elle  a  reçu  une  organisation  régulière,  et  ils  y  tiennent 
d'autant  plus  de  place  qu'à  ce  moment,  sous  le  gouvernement  des 
tyrans  de  Syracuse,  la  satire  politique,  qui  bientôt  l'envahira  tout 
entière,  n'y  a  pas  accès.  La  comédie  d'Épicharme,  le  prédécesseur 
des  comiques  athéniens,  est  en  grande  partie  mytholc^kpie  ;  elle  a 
pour  personnages  des  dieux  et  des  héros,  et  il  faut  voir  comme  elle 
en  use  avec  eux.  La  formidable  gloutonnerie  de  l'Olympe  en  liesse 
d^uple  les  mers,  et  Neptune,  son  pourvoyeur,  quitte  le  trident 
pour  les  filets.  On  apporte  deux  énormes  poissons  :  aussitôt  Jupiter 
se  les  adjuge;  il  en  dévore  un,  et  garde  l'autre  pour  le  partager 
avec  Junon  à  l'exclusion  des  autres  dieux.  Minerve,  la  chaste  déesse, 
se  transforme  en  joueuse  de  flûte;  Castor  et  Pollux,  en  danseurs. 
Telle  est,  dans  la  mieux  connue  de  ses  pièces,  les  Muses  ou  les 
Noces  d'Hébé^  la  mythologie  d'Épicharme,  le  prince  des  comiques 
au  jugement  de  Platon,  le  pythagoricien  qui  portait  sur  la  scène  les 
enseignemens  les  plus  graves  et  les  plus  élevés.  Après  de  pareils 
exemples  et  de  pareils  contrastes,  il  n'y  a  guère  heu  de  s'étonner 
des  audaces  irréligieuses  d'Aristophane. 

On  l'a  fait  cependant,  et  des  critiques  de  valeur  en  ont  cherché 
des  explications  inutiles.  Bœttiger  par  exemple,  dans  une  dissertsr 
tion  déjà  ancienne  sur  ce  sujet  qu'on  peut  encore  consulter  avec 
fruit,  les  attribue  pour  une  bonne  part  à  la  parodie  des  tragiques, 
très  habituelle  en  effet  à  la  comédie.  Il  rejette  d'ailleurs  avec  raison, 
après  La  Harpe,  une  distinction  fausse  du  père  Brumoy  entre.  «  une 
religion  poétique  et  une  reUgion  réelle,  une  religion  de  théâtre  et 
une  religion  de  pratique.  »  Toute  autre  distinction  analogue  ne 
serait  pas  plus  vraie.  En  réalité,  l'Olympe  tout  entier,  tel  qu'il  pa^ 
ralt  dans  les  chants  des  poètes  et  dans  les  cérémonies  religieuses, 
sans  distinctions  ni  cat^^ories  d'aucune  sorte,  est  livré  à  la  co- 
médie ;  les  grands  dieux  comme  les  petits,  les  nationaux  c(mime  les 


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LA  BSUGKK^  DAMS   ARISTOPHANE.  595 

étrangers,  prennent  place  dans  ce  panthéon  grotesque  qu'elle  ex* 
pose  au  rire  des  Athéniens. 

a  La  Discorde,  s'étant  unie  au  vieux  Gronos,  enfanta  un  très 
grand  tyran,  que  les  dieux  appellent  Céphalègérète  (1)...  Au  même 
dieu  la  Luxure  donne  pour  fille  Héra  Aspasie,  l'impudente  courti- 
sane, n  C'est  ainsi  que  Gratinus,  dans  une  de  ses  comédies,  le$ 
Chirons^  se  permettait  de  travestir  le  divin  ménage  de  Jupiter  et 
de  Junon.  Platon  le  comique  intitulait  une*  de  ses  pièces  Jupiter 
maltraité^  et  l'on  suppose  qu'il  s'agissait  de  quelque  gaucherie  du 
maitre  de  l'Olympe  au  jeu  du  cottabe,  l'amusement  favori  des  ban- 
quets athéniens,  et  de  quelque  mésaventure  qui  s'ensuivait  pour  lui. 
Hermippe  avait  mis  en  comédie  la  naissance  de  Minerve,  et  il  est 
présumable  que  la  hache  de  Yulcain  y  jouait  son  rôle  comme  plus 
tard  dans  le  dialogue  de  Lucien  où  elle  délivre  Jupiter  de  son  mal 
de  tête.  Mais  à  quoi  bon  recourir  aux  conjectures?  Aristophane, 
tout  incomplet  qu'il  nous  est  parvenu,  suffirait  amplement  à  nous 
pourvoir  d'exemples.  Voici,  dans  les  Grenouilles^  Hercule  avec  sa 
voracité  traditionnelle  :  les  cabaretières  des  enfers  se  plaignent 
qu'il  ait  vidé  leurs  garde-manger,  et  Proserpine,  qui  a  conservé  de 
lui  un  tendre  souvenir,  s'empresse,  à  la  nouvelle  de  s(m  retour,  de 
faire  rôtir  un  bœuf  entier.  Voici,  dans  Plutus^  Mercure  qui,  après 
avoir  inutilement  fait  la  grosse  voix,  puis  tenté  d'apitoyer  l'esclave 
Carion  sur  les  souffrances  de  son  estomac,  trouve  à  grand'peine, 
dans  ses  nombreuses  attributions  dorénavant  sans  objet,  un  titre 
aux  fonctions  d'aide  de  cuisine. 

La  pièce  des  Oiseaux  réunit  sous  le  choc  des  mêmes  agressions 
toutes  les  catégories  de  dieux  qu'on  pourrait  être  tenté  d'établir. 
C'est  l'Olympe  tout  entier  qui  souffre  de  la  famine,  depuis  que  la 
construction  de  la  ville  aérienne  le  prive  de  la  fumée  des  sacrifices. 
Les  dieux  barbares,  les  plus  affamés,  le  remplissent  de  leurs  cris 
discordans  et  menacent  Jupiter  d'une  révolte.  Il  faut  donc  qu'il 
se  résigne  à  entrer  en  composition  avec  les  oiseaux,  les  nouveaux 
maîtres  du  monde,  et  à  leur  envoyer  des  ambassadeurs.  Ressource 
médiocre,  d'une  efficacité  plus  que  douteuse  :  le  chef  de  l'ambassade 
est,  il  est  vrai,  Neptune,  un  des  grands  dieux,  dévoué  aux  intérêts 
de  l'Olympe  et  bien  au  fait  de  ses  traditions;  mais  la  tyrannie  de 
l'esprit  démocratique  lui  adjoint  de  tristes  compagnons,  représen- 
tans  des  divinités  barbares  et  d'ordre  inférieur.  Il  a  beau  donner 
des  leçons  de  tenue  au  dieu  Triballe,  sorte  de  brute  sauvage,  et  faire 

(t)  Parodie  de  Néphélègérète^  épithète  do  Jupiter.  Au  lieu  û'assemhlettr  de  nuages, 
le  poète,  dans  ta  cosmogonie  comique,  dit  assemblewr  de  tétêi,  la  grosseur  de  la  tête 
de  Péridès  réunissant,  pour  ainsi  dire,  plusieurs  tâtea  en  une  seule.  L'excuse  de  ce 
commentaire,  c*est  qu'il  est  indispensable. 


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596  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

effort  pour  abuser  l'esprit  épais  d'Hercule ,  le  premier,  qui  veut 
manger,  ne  comprend  rien  aux  finesses  de  la  diplomatie,  et,  lâchant 
quelques  mots  d'un  jargon  barbare,  analogue  au  turc  de  Molière, 
accorde  tout  du  premier  coup.  Quant  au  second,  il  se  rend  à  un 
argument  irrésistible:  le  fumet  du  gibier  qu'on  rôtit  pendant  la 
négociation  calme  tout  de  suite  ses  dispositions  belliqueuses.  Un 
instant  il  parait  ébranlé  par  une  objection  :  «  Si  Jupiter  meurt  après 
avoir  cédé  la  tyrannie,  tu  seras  pauvre,  lui  dit  Neptune;  car  c'est 
à  toi  que  doit  revenir  tout  ce  qu'il  laissera  en  mourant.  »  Mais  le 
négociateur  des  oiseaux  lui  cite  le  texte  de  la  loi  athénienne,  qui 
ne  reconnaît  aucun  droit  aux  enfans  illégitimes  et  fait  retourner 
l'héritage  aux  plus  proches  parens  du  mort.  C'est  donc  à  son  frère, 
et  non  à  son  fils,  que  Jupiter  doit  laisser  son  bien,  et  Neptune  n'a 
parlé  que  dans  son  propre  intérêt.  Que  répondre  à  une  argumenta- 
tion aussi  péremptoire?  Les  yeux  d'Hercule  s'ouvrent  à  l'évidence» 
et  Neptune  lui-même  renonce  à  la  lutte  :  la  Souveraineté  est  donc 
décidément  abandonnée  aux  oiseaux;  elle  quitte  Jupiter,  qui  devra 
se  contenter  de  sa  femme  Junon.  On  pourrait  dire  que  le  poète 
et  son  public  ne  croient  pas  plus  ici  à  la  réalité  du  dieu  Triballe 
qu'à  celle  de  l'ambassadeur  Pseudartabas  dans  les  Achamiens; 
mais  Neptune  et  Hercule,  mais  Jupiter  et  tout  l'Olympe?  C'est  tout 
le  personnel  autorisé  de  la  religion  hellénique  qui  est  d'abord  livré 
au  ridicule. 

Si  tout  cela  n'est  pas  de  l'athéisme,  assurément  ce  n'est  pas  non 
plus  du  respect  religieux.  Plaçons-nous  cependant,  si  nous  pouvons» 
au  point  de  vue  des  Grecs,  et  nous  reconnaîtrons  qu'à  leurs  yeux 
il  n'y  avait  pas  là  d'impiété.  Dans  un  dialogue  que  l'académicien 
Boivin,  au  commencement  du  xvm®  siècle,  mettait  à  la  suite  de  sa 
traduction  des  Oiseaux,  un  personnage,  le  Scholiasie,  qu'Aristo- 
phane appelle  à  son  aide  au  besoin,  dit  assez  spirituellement,  en 
s'appropriant  à  demi  un  trait  de  Lucien  (1)  :  a  Les  Grecs  croyaient 
que  Jupiter  lui-même  riait  avec  eux  des  bons  mots  du  poète  impie.  » 
Gela  n'est  pas  très  loin  de  la  vérité.  Il  faut  même  supprimer  le  mot 
impie  que  Boivin  applique  au  poète.  Aristophane  était  tout  simple- 
ment comme  les  Athéniens  de  son  temps,  qui  ne  se  croyaient  pas 
impies  pour  user  largement  avec  leurs  dieux  des  licences  tradition- 
nelles. Toute  proportion  gardée,  notre  moyen  âge  chrétien  a  fait 
de  même.  A  cette  époque  de  foi  profonde  et  naïve,  si  Dieu  lui-même 
est  respecté,  ses  ministres  le  sont  fort  peu.  Le  vilain  du  fabliau 
traite  fort  lestement  saint  Pierre,  saint  Thomas  et  saint  Paul,  qui  lui 

(I)  Lucien,  dans  U  Pécheur,  S  25,  dit  avec  un  sentiment  plus  juste  des  mœurs  de 
son  pays  :  «  La  plaisanterie  sen[a>lait  faire  partie  de  la  fôte  de  Bacchus,  et  peut-être 
ce  dieu,  ami  de  la  galté,  y  prenait-il  plairjir  lui-môme.  » 


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LA  BELIGION  DANS    ARISTOPHANE.  597 

refusent  l'entrée  du  paradis,  et,  si  l'on  y  regarde  de  près,  la  justice 
divine  elle-même  était  en  défaut,  quand  elle  oubliait  l'âme  du 
pauvre  homme.  Le  bon  Dieu  de  Béranger,  qui  met  le  nez  à  sa  fenêtre^ 
vient  en  droite  ligne  de  ce  Père  étemel  dont  la  providence  est  su- 
jette à  sommeiller.  La  vénération  des  fidèles  n'exclut  pas  à  son 
égard  une  familiarité  quelque  peu  compromettante;  mais  surtout 
l'idée  qu'ils  se  font  de  la  bonté  infinie  de  la  Vierge  l'abaisse  parfois 
jusqu'à  des  miracles  peu  édifians  en  faveur  de  pécheresses  privilé- 
giées. Les  mystères  sont  encore  plus  hardis,  du  moins  à  la  fin  de 
leur  longue  carrière.  Comment  se  figure-t-on  aujourd'hui  qu'au 
commencement  du  xvi*  siècle  l'auteur  du  mystère  des  Trois  rois 
ait  osé  faire  tenir  à  l'ange  Gabriel  le  langage  dont  s'égayait  à  bon 
droit  Voltaire  (1)? 

La  mythologie  grecque,  divinisation  perpétuelle  de  l'humanité, 
prêtait  bien  plus  que  les  légendes  populaires  du  christianisme  à  ces 
empiétemens  de  la  réalité  la  plus  vulgaire  dans  le  monde  divin, 
et,  par  suite,  la  foi  s'en  accommodait  encore  plus  facilement.  Elle 
était  d'ailleurs,  comme  on  sait,  beaucoup  plus  libre  chez  les  Grecs. 
En  général,  le  poète  comique  y  représente,  à  cet  égard,  la  dis- 
position commune  de  tout  le  peuple.  S'il  exagère,  s'il  grossit  les 
traits,  c'est  le  droit  reconnu  d'une  fête  bachique  ;  c'est  aussi  que  la 
perspective  de  la  scène  n'admet  guère  les  délicatesses  de  dessin  ni 
de  couleur.  Dans  ce  grand  théâtre  d'Athènes,  pour  qu'une  figure 
produise  son  efiet,  il  faut  d'abord  qu'elle  soit  vue. 

Une  analyse  complète  d'Aristophane,  au  point  de  vue  qui  nous 
occupe,  aurait  à  passer  en  revue  une  riche  galerie  de  personnages. 
A  côté  des  dieux  de  tout  ordre  prendrait  place  tout  ce  qui  joue  un 
rôle  dans  la  vie  religieuse,  par  exemple  les  prêtres  et  les  devins.  La 
conclusion  commune  à  laquelle  on  arriverait  pour  chaque  cas,  c'est 
que,  une  fois  la  part  faite  aux  procédés  habituels  de  la  comédie,  les 
témoignages  qu'on  y  peut  recueillir  prouvent  plus  sur  les  mœurs 
athéniennes  que  sur  la  pensée  particulière  d'Aristophane.  Ainsi, 
dans  le  Pluttis^  le  prêtre  de  Jupiter  sauveur,  que  son  dieu  ne  nourrit 
plus  faute  de  sacrifices,  l'abandonne  pour  marcher  en  tête  de  la 
procession  qui  va  installer  dans  l'opisthodome  du  Parthénon  la  di- 
vinité toute-puissante  de  la  richesse  :  est-ce  un  trait  lancé  avec  in- 
tention par  un  ennemi  des  prêtres?  Non  ;  c'est  une  forme  particulière, 
adaptée  au  sujet  du  PlutuSy  d'une  plaisanterie  très  ordinaire  à  la- 
quelle les  mœurs  religieuses  semblaient  inviter  d'elles-mêmes  la 

(1)  Père  éternel,  vous  avez  tort, 

Et  devriez  avoir  vergogne  : 
Votre  fils  biea-aimé  est  mort, 
Et  vous  ronflez...  7 


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508  lETUE  DES  DEUX  MONDES* 

Uberté  de  l'esprit  grec.  Le  mot  :  le  prôtre  vit  de  l'autel,  était  maté- 
riellement vrai  en  Grèce.  Notre  moyen  âge,  dont  le  souvenir  ici 
encore  se  présente  naturellement,  s'en  est  permis  bien  d'autres  sur 
les  moines  et  même  sur  les  papes. 

Au  sujet  des  devins,  la  question  pourrait  sembler  plus  grave,  en  ce 
sens  qu'elle  implique  chez  les  Grecs  un  sentiment  plus  intime  et  plus 
profond.  La  croyance  à  des  révélations  de  l'avenir,  soit  d'après  des 
signes  donnés  par  les  entrailles  des  victimes  sur  l'autel,  soit  d'après 
des  phénomènes  extraordinaires  où  la  superstition  contemporaine 
reconnaissait  une  action  divine,  soit  enfin  d'après  des  oracles  que  ré- 
vélait tout  à  coup  quelque  possesseur  privilégié  de  recueils  mysté- 
rieux, excitait  en  Grèce  une  curiosité  ardente  précisément  à  l'époque 
où  fleurissait  l'ancienne  comédie.  Cependant  faut-il  s'étonner  pour 
cela  qu'Aristophane  n'ait  pas  mieux  respecté  cette  foi  si  éveillée  et 
si  inquiète,  et  que  ni  les  devins  ni  les  oracles  n'aient  échappé  à  ses 
atteintes?  Quand  Trygée  sacrifie  à  la  Paix  enfin  délivrée,  l'odeur  des 
victimes  attire  aussitôt  le  devin  Hiéroclès  avec  ses  préceptes  et  ses 
oracles,  transformé  en  parasite  effronté  de  sacrifices;  il  s'en  re- 
tourne bafoué  et  battu  :  est-ce  donc  qu'Aristophane  en  voulait 
aux  devins?  Il  est  possible  qu'il  eût  quelque  grief  personnel  contre 
Hiéroclès,  qu'Eupolis  représente  au  contraire  conmae  un  honnête 
homme;  mais,  quant  aux  devins  en  général  et  à  leur  art,  le  poète 
n'est  que  l'interprète  du  sentiment  populaire.  Crédulité  et  défiance, 
crainte  et  antipathie,  telles  sont  dès  l'origine  les  dispositions  des 
Grecs  à  l'égard  de  ces  hommes  qui  passent  pour  les  dépositaires  des 
secrets  de  la  destinée.  «  Prophète  de  malheur,  tu  n'aimes  qu'à  pré- 
dire le  mal,  i>  disait  déjà,  dans  Homère,  Agamemnon  à  Calchas.  Ce 
sont  là  des  sentimens  naturels  ;  les  oracles  sont  ambigus,  les  pré- 
dictions incertaines,  souvent  démenties  par  l'événement  quand  elles 
ont  été  connues  d'avance;  la  crédulité  est  donc  inquiète,  d'autant 
plus  qu'il  lui  est  arrivé  d'être  exploitée.  Onomacrite  n'a-t-il  pas  été 
convaincu,  au  début  des  guerres  médiques,  d'avoir  falsifié  les  oracles 
de  Musée?  Après  l'issue  désastreuse  de  la  guerre  de  Sicile,  Thucy- 
dide constate  l'irritation  générale  contre  les  collecteurs  d'oracles,  les 
devins  et  les  prophètes  de  toute  sorte  qui  avaient  flatté  l'ambition 
athénienne  d'une  fausse  espérance.  Par  moment,  la  force  de  la  réalité, 
le  bon  sens,  la  légèreté  grecque  atténuent  les  effets  de  la  superstition. 
Et  voilà  comment  Aristophane  peut  parodier  impimément  les  oracles 
de  Bacis,  l'antique  devin  de  Béotie,  très  en  faveur  pendant  la  guerre 
du  Péloponèse.  C'est  ce  qu'il  fait  en  toute  occasion. 

«  Lisez-moi  cet  oracle  que  j'aime  tant,  où  il  est  dit  que  je  serai  un 
aigle  au  milieu  des  nuages,  n  dit  à  ses  flatteurs  le  bonhomme  Démos, 
le  peuple  personnifié.  —  C'était  par  cette  image,  en  effet,  qu'un 


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LA  BEUGIOH   DANS   ABISTOPHANE.  M9 

oracle  attribué  à  Bads  annonçait  la  grandeur  future  d'Athènes.  -— 
Et  aussitôt  Gléon^  le  corroyeur,  et  son  rival,  le  charcutier,  débitent  à 
l'envi  au  noble  fils  d'Érecbthée  les  énigmes  plus  ou  moins  claires, 
inventées  par  le  poète  à  l'imitation  des  proph^ies  en  vogue.  ^  Garde, 
dit  Gléon,  le  chien  sacré  aux  dents  tranchantes,  qui,  aboyant  devant 
toi  et  poussant  pour  toi  des  hurlemens  formidables,  t'assurera  tes 
honoraires  (déjuge),  mais  qui  périra  si  tu  l'abandonnes;  car  mille 
geais  le  poursuivent  de  leurs  cris  haineux.  »  —  «  Méfie-toi,  réplique 
le  charcutier,  du  chien  Gerbère,  asservisseur  d'hommes,  qui  te  flatte 
de  la  queue,  lorsque  tu  dînes,  et,  prenant  son  temps,  te  mange  ton 
dîner  pendant  que  tu  bayes  aux  corneilles;  la  nuit,  il  se  glissera  à 
ton  insu  dans  la  cuisine,  et  sa  langue  y  nettoiera  les  plats  et...  les 
fies.  »  Et  les  deux  adversaires  continuent  la  lutte  à  coups  de  pro- 
phéties et  de  platitudes,  jusqu'à  ce  qu'un  darder  oracle,  celui  que 
Gléon  gardait  avec  le  soin  le  plus  jaloux,  et  sur  lequel  se  noue  et  se 
dénoue  la  légère  intrigue  de  la  pièce,  désigne  clairement  comme  le 
successeur  du  démagogue  évincé  le  coquin  qui  le  surpasse  en  effiron* 
terie.  À  peine  la  cité  des  oiseaux  est-elle  fondée  dans  les  airs,  qu'on 
y  voit  paraître,  au  même  titre  qu'un  marchand  de  décrets  et  un 
sycophante,  un  collecteur  d'oracles  avec  une  prophétie  de  Bacis 
toute  prête  pour  la  circonstance,  a  Que  n'ai  parlais-tu  avant  que 
je  fondasse  la  ville?  lui  demande-t--on.  —  La  divinité  enchaînait 
ma  langue.  »  Ges  traits  contre  la  valeur  des  prédictions  faites  après 
coup,  le  charlatanisme  des  devins  et  la  crédulité  vaniteuse  du 
peuple  font,  sans  doute,  honneur  au  bon  sens  d'Aristophane; 
mais  il  en  revient  aussi  quelque  chose  à  un  public  tout  disposé  à 
s'en  égayer. 

IL 

De  ces  différentes  observations  faudrait-il  conclure  qu'il  régnait 
en  Grèce  une  liberté  absolue  dans  les  questions  religieuses?  Une 
pareille  erreur  n'est  pas  possible.  Qui  ne  pense  tout  de  suite  à  la 
mort  de  Socraté,  le  grand  contemporain  d'Aristophane,  et  qui  ne 
se  rappelle  que  l'impiété  fut  un  des  deux  chefs  d'accusation  qui  le 
firent  condamner?  Dans  cette  condamnation,  quelque  part  que  l'on 
veuille  faire  à  des  ressentimens  politiques  contre  le  maître  d'Ald- 
biade  et  de  Gritias  ou  à  l'irritation  des  juges  provoquée  par  l'atti- 
tude de  l'accusé,  il  reste  un  fonds  général  de  scrupules  religieux 
tout  prêts  pour  chaque  circonstance  propre  à  les  éveiller.  G'étaient 
eux  qui,  une  vingti^e  d'années  auparavant,  avaient  fait  chasser 
d'Athènes  le  sophiste  Protagoras  et  brûler  un  de  ses  livres,  qui,  en 
remontant  un  peu  plus  haut,  dictaient  la  sentence  d'Anaxagore  ; 


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600  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

c'étaient  eux  qui,  même  au  siècle  suivant,  lorsque  la  philosophie 
avait,  ou  peu  s'en  faut,  le  droit  de  tout  dire,  et  que  l'athéisme 
n'exposait  plus  l'impie  à  ce  que  sa  tête  fût  mise  à  prix  comme  au- 
trefois celle  de  Diagoras  de  Mélos,  c'étaient  eux  qui  faisaient  encore 
courir  un  péril  sérieux  au  philosophe  Stilpon,  pour  une  plaisanterie 
sur  Minerve,  et  à  Théodore  l'athée,  pour  une  question  ironique 
adressée  à  un  hiérophante.  Parmi  tous  ces  faits  bien  connus,  il  y  en 
a  un  qu'il  est  à  peine  besoin  de  rappeler,  tant  son  souvenir  est  lié 
aux  plus  graves  péripéties  de  la  guerre  du  Péloponèse:  c'est  le 
procès  d'Àlcibiade,  à  la  suite  de  la  mutilation  des  Hermès  et  de 
certaines  profanations  des  mystères.  La  législation  armait  la  cité 
contre  les  impies;  il  y  avait  une  action  publique  d* impiété^  et  la 
condamnation  pouvait  entraîner  contre  le  coupable  la  peine  de 
mort,  la  confiscation  de  ses  biens  et  la  privation  de  la  sépulture 
dans  la  terre  de  la  patrie. 

Et  qu'on  ne  croie  pas  que  le  théâtre  ait  été  pour  les  hardiesses 
de  pensée  et  de  langage  un  asile  protégé  par  une  tolérance  abso- 
lue. Aristote  nous  apprend  qu'Euripide  s'entendit  reprocher  dans 
un  procès  le  vers  fameux  d'Hippolyte^  contredit  cependant  par  le 
dévoûment  du  héros  :  «  Ma  langue  a  juré,  mais  non  pas  mon  ^e.  » 
Pour  avoir  consacré  par  la  concision  expressive  de  la  forme  poé- 
tique cette  distinction  dangereuse  et  porté  ainsi  atteinte  à  la  sain- 
teté du  serment  protégée  par  les  dieux,  il  avait  blessé  la  conscience 
publique,  et  ses  ennemis  en  profitaient  à  l'occasion.  Ce  qui  sur- 
prend davantage,  c'est  qu'une  accusation  en  forme  d'impiété  fût 
intentée  au  religieux  Eschyle.  Si  l'on  en  croit  une  légende  assez 
suspecte,  l'indignation  provoquée  par  un  de  ses  drames  fut  si  vive 
qu'il  faillit  être  lapidé  pendant  la  représentation  même,  et  il  n'é- 
chappa à  ce  péril  qu'en  se  réfugiant  auprès  de  l'autel  de  Bacchus; 
traduit  ensuite  devant  l'aréopage,  il  ne  dut  son  salut  qu'au  souve- 
nir de  l'héroïsme  de  son  frère  Gynégire  et  du  courage  qu'il  avait 
lui-même  montré  à  Marathon  et  à  Salamine.  Ce  qui  semble  hors  de 
doute,  c'est  qu'il  eut  réellement  à  se  défendre  contre  une  accusa- 
tion d'impiété  pour  divulgation  des  mystères. 

Évidemment  la  comédie  jouissait  d'une  immunité'particulière; 
naais  cette  raison  ne  suffit  pas  pour  expliquer  la  contradiction  entre 
l'indulgence  singulière  des  Athéniens  pour  certains  outrages  à  la 
divinité  et,  par  moment,  leur  intolérance  ombrageuse,  entre  l'im- 
punité d'Aristophane  et  la  sévérité  vigilante  de  la  loi  à  Végard 
d'hommes  comme  Eschyle  et  comme  Socrate.  Il  faut  définir  la  piété 
et  l'impiété  au  sens  grec.  Qu'était-ce  en  réalité  qu'un  homme 
pieux?  Était-ce  celui  dont  la  foi  fervente  et  profonde  entourait  les 
dieux  d'une  respectueuse  vénération?  Non];  la  conception  de  la 


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LA  RELIGION   DANS   ARISTOPHANE.  601 

piété  était  plus  étroite  et  s'inquiétait  moins  des  sentimens  intimes 
de  Tâme  :  c'était,  pour  les  Grecs,  comme  plus  tard  pour  les  Ro- 
mains, une  forme  de  la  justice  ;  c'était  «  la  justice  à  Tégard  des 
dieux,  »  ainsi  que  Cicéron  la  définit  dans  le  premier  livre  du  traité 
de  la  Nature  des  dieux ^  c'est-à-dire  l'exactitude  à  leur  rendre  ce 
qui  leur  était  dû,  en  particulier  par  les  sacrifices  traditionnels. 
Entre  les  dieux  et  les  hommes,  il  y  avait  eu  comme  une  convention 
originelle,  un  échange  réglé  d'hommages  et  de  bienfaits,  d'où  dé- 
pendait la  conservation  des  familles  et  des  cités.  De  là  le  droit 
d'intervention  de  l'état,  a  Souvent  toute  une  ville  a  porté  la  peine 
des  crimes  d'un  homme;  »  l'antique  maxime  d'Hésiode  était  encore 
dans  la  bouche  d'Eschine  un  argument  redoutable,  contre  lequel 
Démosthène  croyait  devoir  déployer  toute  sa  force.  Le  salut  de 
l'état  était  intéressé  à  ce  que  la  colère  de  la  divinité,  lésée  dans 
ses  droits,  ne  fit  point  payer  à  tous  la  faute  d'un  seul  ;  il  pouvait 
donc  sévir  contre  le  citoyen  qui  manquait  à  un  devoir  religieux. 
Socrate  était  accusé  de  ne  pas  rendre  aux  dieux  de  la  cité  les  hom- 
mages consacrés  par  la  coutume.  Un  autre  exemple  nous  fait  pé- 
nétrer plus  avant,  et  nous  montre  le  lien  qui  rattachait  l'idée 
grecque  de  la  piété  à  une  croyance  cosmogonique,  c'est-à-dire  au 
fond  même  de  la  religion  primitive  :  c'est  celui  d'Anaxagore.  Quel 
était  son  crime,  quand  toute  la  puissance  de  Périclès  le  sauvait  à 
grand'peine  d'une  condamnation  capitale?  11  tombait  sous  le  coup 
du  décret  de  Diopithe  contre  les  explications  rationnelles  des  phé- 
nomènes célestes  ;  il  substituait  des  causes  physiques  aux  person- 
nifications divines  des  forces  naturelles  :  c'était  chasser  les  dieux 
de  leurs  trônes,  et,  au  grand  péril  de  la  cité,  encourager  la  négli- 
gence de  leur  culte.  Le  type  de  la  piété  k  cette  époque,  c'est  Nicias, 
superstitieux  et  attentif  observateur  des  prescriptions  religieuses, 
dont  le  bonheur  à  la  guerre  est  attribué  à  sa  scrupuleuse  et  magni- 
fique dévotion,  et  qui  finit  par  perdre  l'armée  athénienne  en  Sicile 
par  peur  d'une  éclipse. 

L'intolérance  religieuse  a  donc  existé  chez  les  Athéniens  ;  mais  il 
faut  ajouter  à  leur  décharge  qu'elle  fut  chez  eux  inconséquente  et 
capricieuse  :  elle  fit  moins  de  mal,  parce  qu'elle  n'existait  point  par 
sa  propre  force,  comme  un  principe  absolu  de  gouvernement  ou 
comme  un  effet  constant  et  régulier  du  fanatisme.  Elle  ne  se  pro- 
duisait guère  qu'à  l'occasion  d'une  circonstance  accidentelle;  plus 
d'une  fois,  dans  le  nombre  de  faits  restreints  qui  est  parvenu  à 
notre  connaissance,  nous  la  voyons  servir  d'arme  aux  partis  poli- 
tiques dans  les  hasards  de  leurs  luttes  quotidiennes.  Il  n'y  avait 
rien  qui  ressemblât  au  fonctionnement  attentif  d'une  magistrature, 
chargée  de  veiller  sur  les  intérêts  religieux.  Pour  conclure  sur 


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602  MTUE  DES  DEUX  MONDES. 

Aristophane,  s'il  ne  fut  pas  inquiété,  c'est  que  la  loi  ne  l'atteigoaii 
pas;  Taccusation  d'impiété  ne  s'adressait  pas  à  lui.  Il  n'avait  pas 
commis  de  profanation  religieuse,  comme  Eschyle  et  Aldbiade 
furent  accusés  d'en  commettre  ;  il  n'avait  pas,  comme  les  sophistes, 
nié  l'action  de  la  puissance  divine  dans  le  monde  physique;  il 
n'avait  pas,  comme  on  prétendit  que  Socrate  l'avait  fait,  détourné 
de  rendre  aux  dieux  de  la  patrie  le  culte  auquel  ils  avaient  droit  : 
il  n'était  donc  dans  aucun  des  cas  qui  rentraient  dans  l'accusation 
d'impiété.  Quant  à  la  liberté  de  ses  bouffonneries,  elle  n'excédait 
en  rien  les  limites  depuis  longtemps  acceptées  par  l'usage.  Aussi 
ses  ennemis,  qui  l'avaient  attaqué  en  justice  sur  un  autre  chef, 
comme  étranger,  ne  songèrent  pas  à  le  poursuivre  connue  impie. 
C'est  qu'il  avait  pour  lui  la  loi  comme  les  mœurs. 

Ce  n'est  pas  encore  assez  que  d'absoudre  Aristophane  au  point  de 
vue  athénien.  Si  l'on  veut  définir  la  situation  qu'il  prétendait 
prendre  dans  les  questions  religieuses  et  qui  ne  lui  était  pas  contes- 
tée, on  devra  reconnaître  en  lui  avec  quelque  surprise  un  défenseur 
de  la  religion;  défenseur  très  fidèle,  il  est  vrai,  aux  allures  de  l'an* 
cienne  comédie,  mais  complètement  d'accord  avec  le  peuple,  et 
soutenant  à  sa  façon  le  fonds  de  croyances  et  les  formes  du  culte  que 
sanctionne  l'état.  £nfin  la  piété  fait  partie  de  son  patriotisme  con* 
servateur. 

11  y  a  lieu  en  effet  de  distinguer  les  bouffonneries  mythologiques 
depuis  longtemps  permises  et  que  personne  ne  prenait  au  sérieux, 
des  vers  où  le  poète  marque  son  attachement  à  la  foi  traditionnelle 
de  son  pays,  et  des  expressions  méditées  de  sa  pensée  personnelle. 
Voici ,  par  exemple ,  un  hymne  qui  se  chante  dans  une  de  ses  co* 
médies  : 

«  Neptune,  dieu  des  coursiers,  toi  qui  aimes  leurs  hennissemens 
et  le  choc  sonore  de  leurs  sabots,  et  la  course  victorieuse  des  ga* 
1ères  rapides  à  l'éperon  azuré,  et  les  luttes  magnifiques  des  chars, 
orgueil  et  perte  des  jeunes  gens,  viens  ici  dans  notre  chœur,  d  dieu 
armé  d'un  trident  d'or,  ô  roi  des  dauphins,  ô  fils  de  Gronos  qu'in- 
voque Sunium,  qu'adore  Géraestos,  divinité  amie  de  Phonnion  et, 
de  toutes  aujourd'hui,  U  plus  propice  aux  Athéniens.  » 

La  note  comique,  —  un  trait  seulement  sur  la  passion  ruineuse 
des  jeunes  gens  pour  les  chevaux,  —  se  distingue  à  peine  ilans 
cette  invocation  à  la  grande  divinité  nationale  de  la  mer  et  des 
coursiers,  qui  vient  de  présider  aux  succès  de  Gléon  à  Pylos  et  des 
cl^valiers  à  Gorinthe,  et  qui,  quelques  années  auparavant,  inaugu- 
rait la  guerre  du  Péloponëse  par  l'importante  victoire  navale  de 
Phormion.  Tout  le  public  s'associait  à  cette  prière  d'actions  de 
grâces,  et  c'était  sans  aucun  doute  un  sentiment  sincère  de  religion 


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Là  religion   dans   ARISTOPHANE.  603 

patriotique  qui  se  faisait  jour  dans  le  péle-mêle  apparent  de  fantai^ 
sies  burlesques  dont  se  compose  la  pièce  politique  des  Chevaliers. 
Ce  chant  faisait  partie  de  la  parabase^  morceau  essentiel  de  l'an- 
cienne comédie  et  souvenir  expressif  de  sa  première  origine;  il  y 
était  donc  comme  à  une  place  d'honneur,  et  y  conservait  la  tradi- 
tion des  expressions  sérieuses  de  piété  qui  sans  doute,  ne  fût-ce 
qu'au  moment  du  sacrifice,  s'étaient  mêlées  primitivement  aux  ré- 
jouissances par  lesquelles  on  fêtait  les  présens  de  Bacchus. 

Neptune,  d'après  une  légende  importante  que  Phidias  venait 
d'inscrire  sur  un  fronton  du  Parthénon,  avait  disputé  à  Minerve  le 
patronage  d'Athènes.  Une  invocation  adressée  à  Neptune  conune 
dieu  protecteur  appelait  naturellement  une  invocation  à  Minerve  ; 
et,  s'il  recevait  ici  les  premiers  hommages  du  chœur,  composé  de 
chevaliers,  c'était  uniquement  à  cause  du  sujet  de  la  pièce  et  des 
circonstances  politiques.  Il  y  a  donc  aussi  dans  cette  parabase  une 
prière  à  la  déesse,  et  elle  est  conçue  dans  le  même  esprit,  sincère  et 
vraiment  religieux,  quoique  le  chœur  la  rapproche  du  ton  de  la  comé- 
die, en  unissant  à  la  pensée  des  victoires  qu'il  souhaite  à  la  patrie 
des  vœux  pour  sa  propre  victoire  sur  les  rivaux  du  poète  au  con- 
cours des  Lénéennes  :  <(  0  Pallas,  gardienne  de  la  cité,  ô  toi  qui 
règnes  sur  la  contrée  la  plus  sainte,  la  première  de  toute  par  sa 
gloire  guerrière,  par  ses  poètes  et  par  sa  puissance,  viens  parmi 
nous,  amenant  avec  toi  la  victoire,  notre  alliée  dans  les  guerres  et 
dans  les  combats,  la  compagne  fidèle  de  notre  chœur.  ••  » 

On  ne  peut  nier  que  l'auteur  de  ces  strophes  ait  tenu  à  rendre 
hommage  aux  divinités  de  sa  patrie  ;  nous  avons  une  preuve  encore 
plus  décisive  de  ces  dispositions  d'Aristophane«  Il  y  a  une  de  ses 
comédies  qui  est  tout  entière  une  attaque  contre  l'impiété,  le$ 
Nuées.  Quels  sont  les  impies  auxquels  en  veut  ce  défenseur  des  in- 
térêts moraux  et  religieux  de  la  cité?  Les  sophistes,  personnifiés 
dans  Socrate.  Ne  nous  inquiétons  pas  de  cette  personnification  ni 
de  ce  qu'elle  peut  avoir  de  faux  et  d'injuste,  et  bornons-nous  à  dé- 
gager la  pensée  d'Aristophane.  Les  sophistes  et  leurs  disciples,  Eu- 
ripide dans  le  nombre,  ne  se  contentent  pas  des  croyances  et  des 
cultes  populaires;  ils  expUquent  par  la  raison  les  phénomènes  na- 
turels que  la  foi  attribue  à  l'action  merveilleuse  de  la  divinité ,  et 
par  là  ils  diminuent  ou  suppriment  les  dieux.  Leur  crime ,  c'est 
l'abus  orgueilleux  du  raisonnement,  qui  les  conduit  en  religion  à 
l'athéisme,  en  morale  au  mépris  de  la  justice  et  à  l'oubli  des  vertus 
civiques.  Voilà  quelle  est  la  thèse  d'Aristophane,  très  conforme,  on 
le  voit,  à  l'esprit  de  la  constitution  athénienne  et  aux  opinions  vul- 
gaires sur  l'impiété ,  capable  par  conséquent  de  lui  concilier  la  far 
veur  du  public;  mais  pour  cela  il  fallait  qu'elle  fût  bien  comprise. 


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aOA  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

Or  la  comédie  d'Aristophane  a  les  formes  si  peu  respectueuses,  et, 
quel  que  soit  son  but,  elle  se  livre  en  route  à  de  telles  fantaisies, 
que  quelques-uns  risquaient  de  s'y  tromper.  Quand,  par  exemple,  à 
l'explication  de  la  pluie  par  les  nuages  est  opposée,  dans  une  plai- 
santerie difficile  à  reproduire,  la  croyance  populaire  à  Faction  divine 
de  Zeus,  le  souverain  du  ciel,  de  quel  côté  est  le  scandale?  Le  ridi- 
cule est  distribué  avec  une  impartialité  peu  rassurante  pour  l'or- 
thodoxie du  poète.  Il  faut  donc  à  ce  passage  et  à  d'autres  une 
contre-partie;  il  faut  que  les  morceaux  les  plus  importans  produi- 
sent des  impressions  très  nettes  dans  le  sens  de  la  vraie  pensée 
d'Aristophane.  C'est  pour  cela  que  la  parabase  des  Nuées  y  comme 
celle  des  Chevaliers^  contient  des  invocations  religieuses  d'un  beau 
caractère,  où  de  même  se  glisse  un  trait  destiné  à  rappeler  la  fiction 
sur  laquelle  repose  la  fable  comique  : 

c(  J'appelle  au  milieu  de  notre  chœur,  d'abord  le  roi  céleste,  le 
souverain  des  dieux,  le  grand  Zeus;  puis  la  divinité  redoutable,  dont 
la  force  inunense,  armée  du  trident,  soulève  conune  avec  un  levier 
la  terre  et  la  mer  salée;  et  notre  père  glorieux,  l'auguste  Éther, 
le  nourricier  universel  ;  et  le  dieu  conducteur  d'tm  char,  dont  la 
clarté  resplendissante  rayonne  sur  toute  la  terre,  grand  parmi  les 
divinités  et  les  hommes.  » 

Si,  parmi  ces  grands  dieux  de  la  nature  consacrés  par  la  foi  an- 
tique, l'Éther,  père  des  nuées,  n'avait  pas  une  place ,  en  quoi  cette 
invocation  différerait-elle  des  hymnes  les  plus  religieux?  On  ne  sai- 
sit plus  aucune  différence  dans  la  seconde  strophe,  où  les  dieux  des 
élémens  ont  fait  place  aux  divinités  plus  personnelles,  honorées 
comme  les  principaux  d'entre  eux,  Jupiter  et  Neptune,  dans  les 
grands  sanctuaires  de  la  Grèce  :  o  Viens,  ô  viens,  Phébus,  dieu  de 
Délos,  qui  occupes  la  roche  élevée  du  Cynthe;  et  toi,  déesse  bien- 
heureuse qui  habites  à  Éphèse  la  demeure  d'or  où  les  vierges  des 
Lydiens  te  rendent  d'éclatans  hommages;  viens  aussi,  ô  déesse  de 
notre  patrie,  dont  la  main  gouverne  l'égide,  patronne  de  notre  ville, 
ô  Athéné;  et  toi  qui,  dans  ta  marche  souveraine  sur  les  rochers  du 
Parnasse,  y  allumes  les  î^xxx  des  torches,  resplendissant  parmi  les 
bacchantes  de  Delphes,  ô  dieu  du  cômos,  Dionysos  I  » 

La  comédie  use  de  son  droit  en  choisissant  parmi  les  épithètes 
de  Dionysos  celle  qui  rappelle  les  plaisirs  bachiques.  Elle  emprunte 
d'ailleurs  la  forme  solennelle  des  hymnes  d'invocation,  consacrée 
depuis  le  vieux  Terpandre^  et  le  ton  de  la  prière  reste  grave.  C'est 
une  sorte  de  litanie  analogue  à  celle  qui  remplit  le  premier  chœur 
des  Sept  Chefs.  Elle  n'en  a  ni  le  développement  abondant  m' l'ac- 
cent pathétique;  mais  elle  appartient  à  la  même  religion. 

C'est  cette  religion,  la  religion  populaire  et  traditionnelle,  celle 


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Là  BELIGION  DANS   ABISTOPHÂNE.  605 

qui  est  de  tout  temps  dans  les  croyances,  dans  le  culte,  dans  les 
mœurs,  dans  le  langage,  qui  habite  dans  les  temples  et  remplit  de 
son  inspiration  les  arts  et  la  poésie^  qu'Aristophane  veut  défendre. 
Son  dessein  est  marqué  par  l'invention  de  la  fable,  par  le  sens  gé- 
néral des  principales  scènes,  surtout  de  la  scène  capitale,  la  (Os- 
cussion  du  Juste  et  de  l'Injuste,  enfin  par  le  dénoûment.  Ceci  est 
une  exception  dans  l'ancienne  comédie,  que  terminait  ordinaire- 
ment une  procession  joyeuse  en  souvenir  du  cômos,  d'où  elle  était 
sortie  Les  Nuées,  ces  filles  de  l'impalpable  éther,  ces  déesses  de 
la  subtilité,  ces  divinités  révolutionnaires  qui,  au  dire  des  sophistes, 
ont  avec  le  tourbillon  détrôné  Jup  ter,  se  révèlent  à  la  fin  comme 
des  ministres  de  la  justice  divine.  Le  pauvre  Strepsiade,  poursuivi 
par  ses  créanciers,  ayant  de  nouveaux  procès  sur  les  bras  pour  avoh: 
trop  bien  profité  des  leçons  d'impudence  et  de  mensonge  qu'il  a  été 
chercher,  enfin  battu  et  réduit  au  silence  par  son  fils,  meilleur  so- 
phiste que  lui,  s'en  prend  aux  Nuées  : 

«  C'est  votre  faute,  leur  dit-il,  si  j'en  suis  là;  c'est  parce  que  je 
m'en  suis  remis  à  votre  direction.  —  C'est  toi-même,  toi  seul  qui 
t'es  attiré  ces  maux  par  ta  propension  aux  actions  coupables.  —  Hé  ! 
pourquoi  ne  le  disiez-vous  pas,  au  lieu  d'exciter  en  le  leurrant  d'e3- 
pérances  un  homme  de  la  campagne,  un  vieillard?  —  C'est  ainsi 
que  nous  agissons  toujours  à  l'égard  de  celui  que  nous  voyons  cé- 
der à  l'amour  du  mal,  jusqu'à  ce  que  nous  l'ayons  précipité  à  sa 
perte  pour  lui  apprendre  à  craindre  les  dieux.  » 

Strepsiade  reconnaît  la  justice  de  cette  sentence,  et  n'a  d'autre 
consolation  que  de  mettre  le  feu  à  l'école  de  Soorate.  Ces  dernières 
paroles  des  Nuées  ne  sont  nullement  en  contradiction  avec  le  chant 
qui  accompagnait  leur  entrée  en  scène  : 

«  Vierges  qui  portons  les  pluies,  allons  visiter  la  contrée  bril- 
lante de  Pallas,  l'aimable  terre  de  Cécrops,  fertile  en  hommes  va- 
leureux, où  s'accomplissent  les  augustes  cérémonies,  protégées  par 
le  silence,  dans  le  secret  du  sanctuaire  mystique  ouvert  aux  saintes 
initiations;  où,  en  l'honneur  des  dieux  célestes,  s'élèvent  les  tem- 
ples et  les  statues,  s'avancent  les  processions  saintes,  se  célèbrent 
en  toute  saison  les  sacrifices  couronnés  de  fleurs  et  les  fêtes  bril- 
lantes; où,  quand  arrive  le  printemps,  le  culte  de  Bromios  fait  re- 
tentir les  chants  mélodieux  des  chœurs  rivaux  et  la  voix  sonore  des 
flûtes.  » 

Voilà  l'image  brillante  et  complète  de  cette  vie  religieuse  qui 
multiplie  dans  Athènes  les  hommages  rendus  sous  toutes  les  formes 
aux  grandes  divinités  des  enfers  et  du  ciel.  Cette  terre  pieuse  entre 
toutes,  les  Nuées  y  sont  venues  en  définitive  pour  punir  les  impies. 
Ce  sont  eux  qui  les  y  appelaient,  mais  elles  se  sont  tournées  contre 


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J 


606  REYCE  DBS  DEUX  MONDES. 

eux;  ces  divinités  inconsistantes,  illusions  de  leur  perversité,  douées 
par  leur  esprit  d'un  charme  corrupteur,  loin  de  les  soutenir,  les  ont 
perdus  :  ils  ont  péri  par  leur  propre  erreur.  Tel  est  le  sens  général 
de  la  comédie  des  Nuées.  Le  développement  de  ces  idées ,  malgré 
tout  ce  qu'Aristophane  y  avait  mis  d'invention,  de  verve,  de  grâce 
et  de  force,  laissa  le  public  assez  froid.  Aux  délicatesses  de  cette 
morale  ingénieuse,  la  foule  préféra  de  beaucoup  la  Bouteille  de 
Gratinus,  où  le  vieux  poète  conservait  les  franches  et  joyeuses  al* 
lures  de  la  comédie  primitive.  Mais  Aristophane  n'accepta  pas  cette 
sentence;  nous  avons  sa  protestation,  et  Ton  sait  qu'il  voulut  faire 
revenir  sur  leur  impression  ces  juges  qu'il  accusait  d'ingratitude  et 
d'inintelligence.  C'est  qu'à  ses  propres  yeux  de  pareilles  innova^* 
tiens  dans  la  forme  et  dans  le  sujet,  cette  portée  nouvelle  donnée 
aux  farces  dionysiaques,  ces  apologies  énergiques  et  spirituelles  de 
l'ancienne  éducation,  des  anciennes  mœurs,  de  l'ancienne  foi,  qui 
avaient  formé  les  combattans  de  Marathon,  constituaient  son  titre 
principal  à  l'estime  publique,  et  qu'il  se  croyait  vraiment  d'ac- 
cord avec  le  senthnent  populaire  et  les  plus  hauts  intérêts  de  sa 
patrie. 

Voilà  quelle  est  la  mesure  de  la  religion  d'Aristophane.  CTest  celle 
du  grand  nombre  soutenue  par  les  principes  des  bons  citoyens. 
Admet^lle  une  part  de  scepticisme?  Autant  et  pas  plus  que  les 
dispositions  générales  de  la  société  contemporaine.  A  cette  époque, 
en  effet,  le  scepticisme  a  pénétré  dans  les  mœurs.  Au  mouvement 
des  sophistes,  alors  dans  toute  sa  force,  répond  le  progrès  naturel 
d'une  dissolution  dont  la  religion  contenait  en  elle-même  les  pre* 
miers  germes.  Aristophane,  l'ennemi  des  sophistes  et  des  philoso- 
phes, en  est  un  meilleur  témoin  qu'Euripide.  On  aura  beau  faire  la 
part  de  la  licence  et  de  l'ivresse  permises  par  la  fête,  il  restera  en- 
core largement  de  quoi  compromettre  l'autorité  des  dieux.  Cette 
piété  d'un  défenseur  sans  respect  et  sans  pudeur  constate,  en  réa- 
lité, leur  faiblesse  et  l'aggrave  par  des  blessures  durables.  Cepen- 
dant le  scepticisme  involontaire  et  irréfléchi  d'Aristophane  reste 
loin  de  ce  qu'osera  plus  tard  une  autre  polémique,  hostile,  comme 
la  sienne,  aux  philosophes.  C'est  à  plusieurs  siècles  de  distance, 
chez  un  imitateur  des  anciens  comiques,  Lucien,  que  le  scepticisme 
arrive  à  son  terme.  Lucien  ne  se  borne  pas  à  reproduire  et  à  conti- 
nuer, dans  le  cadre  de  ses  dialogues  et  dans  les  petits  drames  qu*il 
compose,  les  badinages  mythologiques  de  ses  spirituels  prédéces- 
seurs, il  ne  lui  sufBt  pas  de  s'^yer  sur  le  ménage  de  Jupiter  et 
sur  les  amours  des  dieux,  ou  de  traiter  à  son  tour  le  thème  de  la 
traversée  de  TAchéron;  chez  lui,  ce  n'est  plus  la  plaisanterie,  qui 
s'arrête  à  la  surface  et  relève  en  se  jouant  les  naïvetés  et  les  cou- 


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Là  SEUGION  BAIfS  ARISTOPHANE.  607 

tradictions  des  légendes  religieuses,  c'est  une  ironie  destructive, 
ipii  raisonne  à  outrance,  s'attaque  au  fond  même  de  la  foi,  et  ne 
cesse  que  lorsqu'il  n'y  a  plus  rien.  Lisez  le  Jupiter  convaincu  :  la 
coDclusioD  poursuivie  et  atteinte  avec  une  rigueur  impitoyable,  c'est 
la  négation  de  la  Providence  divine  et  de  la  responsabilité  humaine 
au  nom  de  la  croyance  homérique  à  la  destinée.  L'antique  poète 
avait  représenté  le  monde  suspendu  à  une  chaîne  d'or  que  tient  la 
main  toute-puissante  de  Jupiter,  et  cette  brillante  image  de  l'har- 
monie de  l'univers  maintenue  par  un  dieu  suprême  avait  traversé 
les  siècles,  vénérée  par  la  foule  et  admirée  des  philosophes.  Hais 
Homère  soumet  la  volonté  de  Jupiter  à  la  destinée;  donc  la  chaîne 
d'or  et  la  main  de  Jupiter  ne  suffisent  pas.  Il  y  a  au-<lessus  de  Jupi- 
ter la  Parque  avec  son  fuseau,  et  de  ce  fuseau  pend  un  petit  fil  au- 
quel est  attaché  le  dieu  souverain  avec  l'univers  à  sa  suite.  Voilà 
comment  Lucien  complète  l'image  d'Homère.  Or,  dit -il  ailleurs, 
dans  r Assemblée  des  dieux^  la  destinée,  dont  les  Parques  sont  les 
ministres,  est  un  mot  vide  de  sens;  elle  n'existe  que  dans  les 
disputes  bruyantes  des  philosophes.  Gela  est  plus  grave  que  la 
plaisanterie  des  Nuées  sur  les  jeûnes  forcés  de  l'Olympe  quand 
le  désordre  du  calendrier  athénien  prive  les  dieux  de  leurs 
sacrifices. 

Encore  une  fois,  sans  faire  Aristophane  plus  religieux  qu'il  n'était, 
nous  trouvons  en  lui,  sous  les  hardiesses  peu  édifiantes  du  costume 
comique,  un  fidèle  interprète  du  sentiment  général  des  Athéniens 
d'alors,  txè&  libres  parfois  avec  leurs  dieux,  mais  attachés  i  la  re- 
ligion de  leurs  pères,  très  empressés  aux  nombreuses  solennités  qui 
faisaient  de  leur  vie  une  fête  perpétuelle,  et  nullement  disposés  à 
déserter  les  magnifiques  temples  qu'ils  élevaient  à  ce  moment 
même.  En  effet,  le  môme  temps  voyait  s'achever  le  Parthénon  et 
la  comédie  s'emparer  de  la  faveur  publicpie,  et,  ce  qui  surprendra 
toujours  la  postérité,  l'auteur  des  Nuées^  des  Oiseaux^  des  Gre- 
nouilles^ fut  un  contemporain  de  Phidias  et  de  Sophocle.  Ces  noms 
nous  avertissent  qu'il  y  a  chez  Aristophane  un  élément  d'une  grande 
valeur  auquel  il  doit  d'avoir  sa  place  à  côté  de  pareils  maîtres  dans 
le  siècle  (te  Périclès  :  l'art,  qui  lui  permit  d'offrir  une  satisfaction 
complète  aux  goûts  des  spectateurs  athéniens  à  la  fois  grossiers  et 
délicats.  La  question  d'art  est  donc  capitale  dans  ses  comédies;  eUe 
l'est  en  particulier  dans  la  manière  dont  il  a  traité  b  religion,  et 
l'étude  en  est  beaucoup  plus  difficile  et  plus  complexe  qu'on  ne  le 
croirait  de  prime  abord. 


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608  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 


IIL 

Prenez  par  exemple  la  pièce  des  Grenouillesy  qui  semble  à  pre- 
mière vue  le  triomphe  de  la  grosse  caricature  religieuse  :  vous 
serez  surpris  de  voir  quelle  place  y  tiennent  les  combinaisons  et 
les  recherches  de  l'art.  Pour  être  applaudi,  ce  n'était  pas  tout  de 
présenter  à  la  foule  un  Bacchus  poltron  et  gouailleur.  Cette  har- 
diesse en  elle-même  n'était  rien  sans  le  cadre  et  l'idée  comique* 
C'est  ici  que  paraît  d'abord  ce  mérite  d'invention  ingénieuse  que 
l'antiquité  reconnaissait  dans  Aristophane  et  dont  il  se  vante  lui- 
même  avec  complaisance. 

Il  veut,  au  moment  où  Euripide  vient  de  mourir  dans  tout  l'éclat 
de  sa  popularité,  attaquer  encore  le  poète'qu'il  n'a  cessé  de  pour- 
suivre pendant  sa  vie ,  et  surtout  il  veut  le  juger,  le  condamner, 
pour  ruiner,  s'il  est  possible,  son  influence,  en  opposant  à  ses 
drames  sans  dignité,  sans  force,  sans  moralité,  l'énergique  et 
grande  tragédie  d'Eschyle.  Cette  pensée,  si  intéressante  pour  l'his- 
toire littéraire,  n'appartient  pas  tout  entière  en  propre  à  Aristo- 
phane ;  c'est  en  partie  la  pensée  du  jour.  Presque  aussitôt  après 
Euripide,  ayant  à  peine  le  temps  de  s'honorer  encore  par  un  hom- 
mage rendu  à  son  émule,  Sophocle  aussi  est  mort.  Les  grands  tra- 
giques viennent  donc  de  disparaître;  malgré  le  nombre  considérable 
de  poètes  qui  se  pressent  sur  leurs  traces,  la  scène  semble  vide,  et 
la  postérité  commence  son  œuvre  en  jugeant  entre  eux  ces  maîtres 
dont  elle  ne  doit  pas  voir  les  égaux.  Tel  est  le  sentiment  général, 
et  ;la  comédie,  fidèle  à  son  rôle,  s'en  fait  l'interprète.  En  même 
temps  qu'Aristophane,  au  même  concours,  Phrynichus  l'exprime  à 
sa  manière  dans  les  MuseSy  où,  comme  on  le  croit  généralement,  il 
instituait  les  déesses  juges  d'un  débat  entre  Sophocle  et  Euripide. 
Qu'y  a-tr-il  donc  dans  les  Grenouilles  qui  soit  personnel  à  leur  au- 
teur? On  voit  d'abord  qu'il  établit  la  rivalité,  non  pas  entre  les  deux 
poètes  qui  viennent  de  mourir  presque  ensemble,  mais  entre  Euri- 
pide et  le  vieil  Eschyle,  mort  depuis  un  demi-siècle,  afin  que  l'op- 
position soit  plus  tranchée.  Ensuite  il  place  le  débat  et  le  jugement 
dans  les  enfers.  Les  enfers  lui  fournissent  le  cadre  de  sa  pièce;  mais 
ici  encore  il  faut  faire  la  part  de  ce  qu'il  n'a  pas  inventé  et  de  ce 
qui  lui  appartient.  C'est  seulement  par  des  éliminations  successives 
qu'une  analyse,  poursuivie  de  degré  en  degré,  fera  retrouver  le  tra- 
vail de  son  esprit  et  saisir  sa  véritable  originalité. 

Ce  n'était  pas  la  première  fois  que  la  comédie  pénétrait  dans  ce 
triste  monde  de  la  mort  qui  inspirait  aux  Grecs  une  si  vive  répu- 
gnance. Elle  s'y  était  installée  sans  hésiter  avec  ses  hardiesses  de 


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LA  BEUGION  DANS  ARISTOPHANE.  609 

toute  sorte  et  cette  indomptable  galté  qui  exerçait  au  théâtre  de 
Bacchus  un  empire  souverain  et  universel.  De  même  |  encore  au 
moyen  âge,  les  terreurs  très  sincères  de  l'enfer  chrétien  n'ont  pas 
tenu  à  distance  la  verve  ironique  des  fabliaux.  Avant  les  Grenouilles 
d'Aristophane,  une  pièce  de  Phérécrate  avait  montré  Eschyle  dans 
les  enfers.  Si  la  comédie  d'Eupolis,  intitulée  les  Peuples^  n'y  pla- 
çait pas  la  scène  de  son  action,  elle  contenait  du  moins  une  évoca- 
tion qui  faisait  apparaître  les  morts  illustres.  Selon,  Miltiade,  Aris- 
tide, Périclès,  pour  les'  opposer  à  leurs  indignes  successeurs  ;  idée 
qui  présente  quelque  ansdogié  avec  celle  d'Aristophane.  Chez  les 
Grecs,  la  pensée  des  vivans  ne  se  détachait  pas  de  ceux  qui  les 
avaient  quittés;  elle  les  suivait  dans  leur  nouveau  séjour,  dans  leur 
«  nouvelle  forme  de  vie,  »  comme  dit  Euripide;  elle  se  les  repré- 
sentait volontiers,  sinon  avec  ime  conviction  profonde,  gardant  le 
même  caractère  et  les  mêmes  facultés,  livrés  aux  mêmes  occupa- 
tions que  pendant  leur  habitation  sm*  la  terre.  De  là  ces  inventions 
naturelles  de  la  comédie,  a  Si  vraiment,  comme  quelques-uns  le 
prétendent,  les  morts  conservaient  le  sentiment,  je  me  pendrais 
pour  voir  Euripide,  »  dira  un  personnage  de  Philémon,  sans  doute 
en  souvenir  des  Grenouilles^  dont  il  réduira  ainsi  la  pensée  aux  pro- 
portions de  la  croyance  vulgaire.  Aristophane  lui-même  reprit  dans 
une  pièce  dont  il  n'est  guère  resté  que  le  titre,  GérytadèSy  ce  cadre 
commode  et  accepté.  Il  y  envoyait  en  députation  vers  les  poètes  des 
enfers  les  représentans  vivans  des  différens  genres  de  poésie,  les 
plus  pâles,  les  plus  maigres,  ceux  chez  qui  l'apparence  extérieure 
trahissait  des  relations  anticipées  avec  le  séjour  des  ombres.  Ainsi 
la  comédie  se  mouvait  à  l'aise  dans  cette  région  merveilleuse  de  la 
mort,  si  souvent  visitée  par  l'imagination  populaire,  et  elle  usait 
sans  scrupule  de  la  même  familiarité  avec  le  personnel  des  enfers 
qu'avec  celui  de  l'olympe. 

Quelles  sont  donc  sur  ce  point  dans  les  Grenouilles  les  inven- 
tions d'Aristophane?  D'abord  il  parodie  les  Descentes  aux  enfers^  ce 
qu'it  ne  semble  pas  qu'on  eût  fait  avant  lui.  C'était  un  des  grands 
sujets  de  l'épopée;  il  remontait  jusqu'à  l'école  d'Hésiode  :  depuis, 
il  avait  été  traité  par  les  orphiques,  au  point  de  vue  particulier  de 
leur  doctrine  religieuse,  et  par  les  auteurs  plus  populaires  de 
poèmes  sur  Hercule  et  sur  Thésée.  Dn  témoignée  intéressant  de 
l'importance  qu'il  avait  prise  dans  les  préoccupations  poétiques  et 
religieuses  de  la  Grèce,  c'est  qu'il  fournissait  la  matière  d'une  des 
principales  œuvres  du  grand  peintre  national  Polygnote.  Une  des 
deux  parois  de  la  Lesché  des  Gnidiens  à  Delphes  était  remplie  par 
une  image  des  enfers  :  tel  était  bien  le  sujet  véritable,  quoique 
l'idée  première  de  la  composition  fût  simplement  empruntée  à 

TOMB  XXVIII.  —  1878.  39 


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610  ^     scTUE  DES  mm  mondbs. 

l'Évocation  des  mcfris  de  FOdyssée.  Ncm-fieulemeat  od  y  voyait 
Thésée  et  Pirithoûs  scellés  par  «ne  force  mystérieuse  à  leurs  si^^ 
àë  pierre  comme  dans  l'épopée  cootemporatoe  de  Paayasis,  oe  qui 
était  un  souvenir  précis  de  leur  descente  aux  enfen;  maïs  le  moiide 
infernal,  que  roffrande  du  sang  versé  dans  la  fosse  était  cerné  ou- 
ym  aux  yeux  d'Ulysse,  s'était  enrichi  de  la  pliq)art  des  idées  reti- 
gieuses  et  philosophiques  qui  s'étaient  dévelof^es  autour  de  ces 
voyages  merveilleux  attribués  par  la  légende  à  certains  héros.  Ainsi 
se  mesurent  le  chemin  parcouru  depuis  l'uitique  épopée  par  la 
pensée  et  l'imagination  des  Grecs,  et  le  mouvement  qui^  au  miliea 
du  V*  siècle,  entraînait  vers  ce  sujet  l'élite  des  esprits.  Quant  à  la 
foule  athénienne,  deux  légeiKles  lui  étaient  surtout  fanailiëres  :  la  des- 
cente aux  enfers  d'Hercule  et  celle  de  Thésée,  le  héros  sational.  Sans 
doute,  la  tragédie  les  lui  avait  déjà  rappelées  plus  d'uae  fois  :  nous 
en  possédons  une  preuve  pour  le  premier  de  ces  héros  dans  ÏNer- 
cule  furieux  d'Euripide.  C'est  la  descente  d'Hercule,  po'somiage 
depuis  longtemps  acquis  à  la  comédie,  qui  sert  de  point  de  départ 
à  la  composition  d'Aristophane,  et,  comme  il  est  naturel,  les  côtés 
héroïques  de  son  caractère  n'y  font  pas  oublier  les  attributions  qui 
sont  en  possession  d'égayer  les  Grecs.  Le  vainqueur  de  Cerbère  est 
en  même  temps  le  formidable  mangeur  que  l'on  sait.  Ses  exploits 
dsns  le  royaume  d'Hadës  sont  de  deux  sortes  :  il  en  a  enchaîné  le 
monstrueux  gardien  et  dévasté  les  cabarets. 

Cependant  ce  n'est  pas  lui  qui,  dans  les  Grenouilles^  descend  aux 
enfers  ;  il  n'y  est  représenté  que  par  les  souvenirs  qu'il  y  a  laissés. 
Celui  qui  tente  l'aventure,  c'est  le  dieu  Bacchus,  et  c'est  en  cela 
qu'Aristophane  se  montre  le  plus  heureusement  inventtf.  Farmi  les 
légendes  de  Bacchus,  il  y  en  avait  une  qui  le  faisait  pénétrer  dans 
les  enfuis  pour  en  ramener  victorieusement  sa  mère  Sémélé;  eUe 
était  bien  connue,  ne  fût-ce  que  par  les  Pyihiques  de  Pindare.  Aris- 
tophane la  néglige,  ou,  s'il  s'en  souvient,  il  n'en  garde  que  bien 
peu.  Le  Bacchus  qu'il  choisit,  ce  n'est  pas  la  divinité  liéroîgBe  et 
glorieuse,  le  vainqueur  de  ia  mort,  c'est  la  divinité  pqHilaîre  qd 
est  en  rapport  direct  avec  la  comédie,  le  dieu  des  iwndanges,  ic 
dieu  de  l'ivresse  et  de  la  joie,  des  plaisirs  faciles  et  de  la  mdUease, 
celui  dont  Eupolis,  dans  sa  pièce  des  Taxiarques^  avait  fait  le  dis- 
ciple indocile  du  rude  et  vaillant  général  Phormion.  C'est,  de  ptst, 
le  dieu  tout  athénien  du  théâtre  ;  et  de  là  le  motif  de  son  voyage  aa 
séjour  des  morts  :  il  veut  en  ramener  un  bon  poète  tragiqae,  oifil 
n'y  en  a  plus  k  Athènes,  et  la  sotee  y  est  livrée  aux  tristes  sooces- 
smirs  d'Eschyle,  de  Sophocle,  d'Euripide  et  d'Agadion.  Td  est  fe 
personnage  complexe,  également  propre  à  la  parodie  de  la  myihth 
logie  héroïque  et  à  rex[»'e88ion  de  la  critique  littéraire,  qu'imagine 
Aristophane. 


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I 


lA  I^UGION  DANS   AUSTOPHANE.  Oli 

Dès  le  début,  sa  pensée  est  parfaitement  claire,  a  Moi,  Dionysos, 
fils  de  Stamnion  (la  cruche  àvin),  »  dit  fièrement  ce  dieu  de  comédie, 
et  il  parait  accoutré  de  façon  à  former  un  composé  grotesque  d'Her- 
cule et  de  Baccbus.  Avec  la  peau  de  lion  et  la  massue,  il  porte  une 
robe  jaune  et  des  cothurnes  de  femme.  Voilà  celui  qui  va  renou- 
veler le  plus  hardi  des  exploits  d'Hercule.  Le  contraste  qui  existe 
entre  les  différentes  parties  de  son  costume  est  comme  l'image  sen- 
sible de  ridée  comique,  de  l'opposition  entre  les  périls  présumés 
d'une  pareille  entreprise  et  la  fe^lesse  pusillanime  du  personnage 
qu  en  a  chargé  la  fantaisie  du  poète.  Avec  quelle  abondance  de 
verve  et  quelle  audace  bouffonne  se  développe  cette  idée,  c'est  ce 
que  la  lecture  de  la  pièce  seule  peut  faire  sentir.  Les  inventions 
burlesques,  les  parodies  de  toute  sorte,  les  trait»  de  satire ,  les  sail- 
lies imprévues,  les  jeux  de  scène  ne  cessent  pas  un  instant  d'égayer 
ce  merveilleux  infernal  dont  la  réalité  terrestre  fait  presque  tous  les 
frais.  Sous  cet  appareil  mythologique  se  distinguent  très  nettement 
les  traits  d'un  petit  bourgeois  d'Athènes,  non  des  plus  honorables, 
sensuel,  jovial  et  peureux. 

H  est  en  voyage,  et  un  esclave  l'accompagne,  portant  les  bagages 
et  porté  lui-même  par  un  âne,  ce  qui  fait,  lui  dit-on,  qu'il  ne  porte 
rien.  Cet  esclave,  substitué  avec  intention  au  compagnon  habituel 
de  Bacchus,  au  vieux  Silène,  est  peu  respectueux  pour  son  maître  ; 
il  le  traite  de  pair  à  compagnon,  il  s'amuse  des  terreurs  qu'il  lui 
cause  en  évoquaBt  des  monstres  imaginaires.  Et  cette  poltronnerie, 
poussée  jusqu'aux  dernières  limites,  parait  d'autant  plus  ridicule 
que  c'est  celle  d'un  poltron  fanfanMi,  qui,  pour  abuser  les  autres  et 
lui-même,  s'est  déguisé  en  héros  et  a  revêtu  une  armure  formidable. 
Déguisement  malheureux,  car,  si  parfois  il  cause  des  illusions  flat- 
teuses pour  son  amour-propre,  le  plus  souvent  il  lui  occasionne,  à 
la  porte  des  hôtelleries  et  ailleurs,  de  sérieux  embarras,  et  jusque 
dans  la  maison  où  il  va,  il  le  fait  prendre  d'abord  pour  le  brigand 
qui  a  volé  autrefois  le  chien  du  logis.  En  pareil  cas,  l'unique  res^ 
source  du  malheureux  voyageur  est  de  transporter  sur  les  épaules 
de  son  esclave  ce  dangereux  attirail,  sauf  à  le  reprendre  lorsque  le 
péril  est  passé  ou  que  parait  s'oQrir  une  per^ective  agréable.  A  la 
fin,  bien  entendu,  l'esclave  se  fatigue  de  cet  échange  de  costumes 
si  désavantageux  pour  lui-même  et  s'obstine  à  garder  le  rôle  de 
maître  au  bon  moment* 

Au  milieu  de  ces  mésaventures  vulgaires  et  de  ces  bouffonneries, 
auxquelles  ^s  traits  de  nature  spirituellement  saisis  donnent  le  de- 
gré de  vérité  qu'elles  comportent,  on  se  représente  l'effet  que  pro- 
dttkent  les  noms  redoutables  de  Cerbère,  d'Eaque,  de  Plutoû,  de 
Proserpine,  de  l'Achércm.  Cest  l'idée  onnique  reprise  de  nos  jour^ 

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612  BEYUE  DES   DEUX  MONDES* 

dans  un  genre  d'ouvrages  dont  les  Athéniens  de  Paris  ne  paraissent 
pas  se  lasser  :  pour  ceux  d'Athènes,  le  contraste  était  bien  plus  vif, 
car  il  s'agissait  de  leurs  dieux  et  de  leurs  croyances.  II  y  a  un  mo- 
ment où,  sous  des  coups  de  fouet,  antiqpies  précurseurs  des  coups 
de  bâton  de  Molière,  le  patient  se  réclame  de  sa  divinité  ;  divinité 
bien  compromise,  il  faut  l'avouer.  C'est  ainsi  que  le  dieu  fait  à  ses 
propres  dépens  les  honneurs  de  son  théâtre  à  la  foule  qui  s'y  est 
réunie  pour  célébrer  son  culte. 

Dans  la  seconde  partie  du  rôle,  cette  divinité  de  Bacchus,  traitée 
moins  outrageusement,  n'est  cependant  pas  prise  plus  au  sérieux. 
Bacchus  est  érigé  en  juge  de  la  scène,  et  à  qui  cette  fonction  con- 
viendrait-elle mieux?  Outre  qu'il  est,  comme  son  frère  Apollon,  le 
dieu  des  Muses,  ce  dont,  il  est  vrai,  le  poète  ne  s'inquiète  guère, 
qui  pourrait  se  vanter  de  posséder  une  plus  grande  expérience  du 
théâtre?  Il  est  toujours  là,  et  il  y  a  toujours  été.  C'est  le  spectateur 
perpétuel  de  la  tragédie,  depuis  son  origine,  qui  remonte  à  plus 
d'un  siècle,  jusqu'au  temps  présent.  C'est  en  effet  à  ce  titre 
qu'Aristophane  le  choisit  pour  décider  la  querelle  d'Eschyle  et 
d'Euripide,  et  non  comme  divinité  de  l'inspiration  poétique.  Bac-  * 
chus  devient  une  personnification  du  public  athénien,  convié  à  se 
reconnaître  dans  cette  image  peu  flatteuse.  Inintelligent,  fantasque, 
mauvais  plaisant,  il  ne  brille  ni  par  la  sûreté  du  goût  ni  par  la  fer- 
meté du  jugement;  il  est  de  l'avis  du  dernier  qui  parle.  «  Tu  n'étais 
qu'un  sot,  lui  dit  Euripide.  — Je  le  vois  bien  moi-même,  »  répond- 
il.  Avec  cela  il  est  guidé  par  un  vague  instinct  de  ce  qui  est  bon, 
et  juge  bien  en  définitive,  puisqu'il  consacre  la  supériorité  du  noble 
et  grand  Eschyle. 

Voilà  quels  sont  les  principaux  traits  dont  Aristophane  a  formé 
son  personnage.  A  cette  conception  première  d'une  descente  aux 
enfers  de  Bacchus  travesti  en  bourgeois  athénien,  son  esprit  inven- 
tif rattache  d'autres  idées  dont  certaines  sont  fort  importantes.  Il 
en  est  qui  jettent  dans  sa  composition  la  variété  la  plus  inattendue. 
Bornons-nous  ici  à  en  rappeler  une,  qui  nous  fournira  un  nouvel 
exemple  de  la  liberté  de  son  imagination  dans  la  parodie  religieuse. 
Elle  ne  se  rapporte  qu'à  un  épisode;  mais,  sans  doute,  il  y  tenait 
lui-même  particulièrement,  puisqu'il  en  tira  le  nom  de  sa  comédie. 

Il  fait  faire  à  Bacchus  la  traversée  traditionnelle  de  l'Achéron,  et 
même  oblige  ses  mains  divines  à  ramer  péniblement  sous  les  ordres 
de  Charon,  l'âpre  nautonier.  Jusqu'ici,  il  n'y  a  qu'un  développe- 
ment assez  naturel  de  la  donnée  générale;  mais  Aristophane  va  plus 
loin,  et  ce  thème  prend  par  l'élaboration  poétique  une  valeur  im- 
prévue. De  même  que  Charon,  transformé  en  batelier  vulgaire, 
difiëre  peu  des  personnages  de  cette  classe,  le  marais  achérusien 


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LA   B£LIG10N  PANS   ARISTOPHANE,  613 

ressemble  à  tous  les  marais  :  il  est  peuplé  de  grenouilles,  ce  qui 
vaut  bien  les  poissons  qu'y  avait  mis  Polygnote  dans  sa  peinture  de 
Delphes.  Sera-ce  en  souvenir  de  cette  invention  d'Aristophane  que 
Juvénal  placera  des  grenouilles  noires  dans  ces  enfers  surannés 
auxquels  ne  croient  plus,  dira-t-il,  que  les  petits  enfans?  Les 
grenouilles  du  poète  grec  ne  sont  pas  noires  (on  ne  les  voit  pas), 
et  n'ont  rien  d'effrayant;  l'impression  qu'elles  produisent  est  toute 
différente.  Voici  en  effet  que  tout  à  coup,  du  fond  de  cette  trivia- 
lité à  laquelle  a  été  abaissée  de  parti  pris  la  gravité  des  légendes 
infernales,  s'élance  une  poésie  nouvelle,  comme  pour  remplace^ 
celle  que  la  parodie  a  détruite.  Ce  n'est  pas  la  poésie  mythologique, 
ou  du  moins  elle  ne  prend  de  la  mythologie  que  ce  qui  est  resté 
étroitement  uni  à  la  ;iature,  et  c'est  d'abord  de  la  nature  qu'elle 
vient  elle-même  durectement  ;  elle  en  traduit  les  impressions  avec 
une  vérité  pleine  de  fraîcheur  et  de  grâce.  On  voit  les  grenouilles 
plonger  dans  les  eaux  transparentes  aux  heures  de  soleil  et  s'ébattre 
parmi  les  herbes  aquatiques,  se  réfugier  au  fond  pendant  la  pluie  ;  ' 
on  entend  leurs  chants  se  mêler  au  crépitement  des  bulles  d'eau 
qui  éclatent  à  la  surface;  et  au-dessus  de  ces  petits  effets,  légère- 
ment rendus  par  un  trait  vif,  par  une  onomatopée  harmonieuse  que 
crée  le  poète,  retentit  le  refrain  sono|:e  brékékékex,  koax,  koax, 
qui  contient  déjà  la  note  comique  et  prépare  la  bouffonnerie  finale, 
la  lutte  de  cris  entre  Bacchus  et  les  grenouilles,  par  laquelle  la 
scène  se  termine. 

En  rapport  avec  ces  jolies  descriptions  se  sont  présentés  aupara* 
vaut,  esquissés  de  la  même  touche  vive  et  légère,  deux  petits  dé- 
veloppemens  mythologiques  et  religieux,  où  l'analyse  a  parfois 
quelque  peine  à  suivre  les  détours  d'une  pensée  singulièrement 
ingénieuse.  L'idée  commune  qui  les  unit  l'un  à  l'autre,  c'est  que 
la  beauté  du  chant  des  grenouilles  ainsi  que  leurs  mœurs  les 
mettent  en  conununication  naturelle  avec  les  divinités  de  la  mu- 
sique, Apollon,  les  Muses,  Pan,  Bacchus.  Les  roseaux  ^qu'elles 
nourrissent  dans  leurs  marais  fournissent  à  Pan  sa  flûte,  au  divin 
Apollon  l'appareil  sonore  qui  supporte  sa  lyre.  Quant  à  Bacchus, 
qui  a  les  honneurs  du  premier  couplet,  comme  le  sujet  et  la^sitaa- 
tion  semblaient  le  demander,  l'explication  de  ses  rapports  avec  les 
grenouilles  exige  plus  d'efforts.  C'est  ici  qu'on  peut  reconnaître 
tout  ce  qu'il  y  a  parfois  d'idées  et  d'agencemens  délicats  dans  quel- 
ques vers  d'Aristophane. 

((  Filles  marécageuses  des  fontaines,  élevons  le  concert  [de  nos 
voix,  notre  .chant  mélodieux,  koax,  koax,  qu'enthousiastes  nous 
fîmes  retentir  à  Limné  en  l'honneur  de  Dionysos  nyséen,  fils  de 
Jupiter,  à  l'époque  où,  aux  saintes  chytres,  la  foule  du  cômos  aviné 
s'avance  dans  notre  domaine  sacré,  d 

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61A  .     RETUE  VE8  DEUX  MONDES* 

Ce  chant  si  court,  où  la  traduction  ne  peut  tout  saisir,  exigerait 
un  long  commentaire.  Quelques  indications,  les  plus  nécessaires, 
en  feront  juger. 

Tout,  pensée  générale  et]détails,  s'y  rapporte  aux  Anthestéries,  la 
fête  ;des  fleurs  qui  annonçait  l'approche  du  printemps,  la  solennité 
la  plus  ancienne  qui  fût  consacrée  dans  Athènes  à  Bacchus,  celle 
qui  avait  sanctionné  son  admission  définitive  dans  la  ville.  Elle 
avait  pris  un  caractère  national  et  un  éclat  particulier  depuis  Hsis- 
trate,  et  à  ce  moment  le  côté  mystique  s'y  était  dévelq)pé.  On  la 
Oélébrait  dans  l'intérieur  et  autour  du  premier  temple  que  les  Athé- 
niens eussent  élevé  au  dieu,  celui  |de  Limné.  C'est  là  qu'avait  été 
apportée  d'Éleuthères,  ville  béotienne  du  Cithéron,  une  antique 
idole  de  bois,  qui  représentait  le  Dionysos  de  Nysa,  c'est-à-dire  de 
Thumidité  et  de  la  végétation.  Le  théâtre  lui-même,  situé  à  peu  de 
distance,  en  dépendait,   faisait  parti  du  domaine  sacré  du  dieu 
nyséen  d'Éleuthères  et  de  Lijnné,  et  voilà  pourquoi  le  prêtre  de 
'Dionysos  éleuthérien  y  avait  une  place  d'honnetir  (1),  comme  en 
témoigne  un  trait  de  la  pièce  même  des  Grenouilles.  Une  seule  fois 
dans  l'année,  pendant  les  Anthestéries,  le  vieux  sanctuaire  s'ouvrait, 
et  la  statue  de  bois,  placée  sur  un  char  à  côté  de  la  femme  de  l'ar- 
chonte-roi,  était  promenée  dans  la  ville,  accompagnée  d'un  cortège 
de  bacchantes,  de  satyres  et  de  nymphes;  c'était  la  pompe  nup- 
tiale du  dieu  et  de  Coré  (la  jeune  vierge),  nom  sous  lequel  Proser- 
pine  personnifiait  la  végétation  naissante  du  printemps.  Outre  le 
drame  religieux  des  noces  de  Konysos  et  de  Coré,  il  y  avait  encore 
dans  les  trois  jours  que  duraient  les  Anthestéries  des  divertisse- 
mens  et  des  sacrifices  funèbres,  la  fête  des  coupes^   celte  des 
chytres  (vases  de  terre  qui  renfermaient  les  graines  offertes  à  Her- 
mès infernal  et  aux  morts),  un  cômos  ou  procession  bachique.  Et 
maintenant  quelle  relation  le  poète  établit-il  entre  les  Anthestéries 
et  son  chœur  de  grenouilles  ?  C'est  que  Limné,  le  quartier  où  cette 
fête  avait  lieu,  signifie  proprement  le  marais;  c'était  primitivement 
un  lieu  humide,   séjour  naturel  des  grenouilles.  Les  grenouilles 
lîmnéennes  ont  été  transportée*  après  leur  mort  dans  le  marais 
achérusien,  et  ce  sont  elles  qui  saluent  l'arrivée  du  dieu  de  Limné 
en  célébrant  leurs  souvenirs  communs.  Telle  est  la  suite  d'idées  et 
de  faits  qu'il  faut  avoir  présente  à  l'esprit  en  lisant  lés  vers  d'Aris- 
tophane; autrement  ces  mots  qu'ils  renferment,  Limni^  Npsa^ 
lacchos  (le  nom  mystique  de  Dionysos  ressuscité  et  uni  à  Coré), 
chyires,  cômos,  restent  pour  nous  vides  de  sens  dans  un  ensemble 

confus. 

t 

(i)  U  occupait  an  pramier  rang  an  siège  de  marbre  magnifiquement  sculpté^  qn*oa 
a  retrouvé  dans  les  rouilles  de  1863,  et  doit  un  moulage  est  conaerré  à  la  bibliothèque 
de  la  Sorbonne. 

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Là  REUGK»!  DANS  ABISTi^fiANS.  615 

Sans  doute,  c'est  nous,  moderaes,  qui,  sur  quelques  vers  joyeux 
et  légers,  édifions  les  laborieuses  constructions  de  notre  archéo- 
logie religieuse.  Ni  Aristophane,  ni  son  public,  ne  méditaient  sur  le 
sens  de  ces  détails.  Il  se  peut  même  que  la  science  actuelle,  si  elle 
ne  se  fait  pas  illusion  sur  elle-même,  se  démêle  mieux  dans  la  com- 
plexité de  ces  obscures  questions  que  ne  le  faisaient  les  Athéniens 
les  plus  éclairés  du  siècle  de  Périclès,  et,  à  coup  sûr,  la  foule  n'y 
entendait  rien  ;  mais  elle  avait  de  plus  que  nous  la  vive  impression 
des  Anthestéries  qu'elle  célébrait  chaque  année  entre  les  Lénéennes 
et  les  Grandes  Dionysies,  époques  des  représentations  dramatiques. 
Si  les  Athéniens  ne  songeaient  nullement  aux  progrès  du  culte 
de  Bacchus  et  aux  graves  modifications  qu'avaient  pu  y  apporter 
Pisistrate  et  l'organisateur  des  mystères,  Onomacrite,  ils  en  subis- 
saient à  leur  insu  l'influence,  et  les  conséquences  de  ces  change- 
mens  étaient  entrées  dans  leur  vie.  Aussi  chacun  de  ces  mots  dont 
nous  recherchons  péniblement  la  signification  éveillait-il  de  lui- 
même  en  eux  l'idée  très  nette  des  spectacles,  deà  lieux,  des  détails 
qui  leur  étaient  familiers.  Voilà  ce  dont  il  faut  nous  souvenir,  sous 
peine  de  ne  comprendre  ni  les  dispositions  du  public,  ni  la  pensée 
du  poète.  Cette  pensée,  on  le  voit,  se  livre  elle-même  à  un  travail 
bien  complexe,  et  elle  peut  paraître  ingénieuse  jusqu'à  la  subtilité. 
Gratinus  avait  uni  étroitement  dans  la  même  critique,  avec  le  tra- 
gique le  plus  ingénieux  et  le  plus  subtil,  celui-là  même  qui  parmi 
les  comiques  le  poursuivait  des  attaques  les  plus  obstinées,  et 
forgé  le  mot  euripidaristophanisani  :  ne  serait-on  pas  tenté  de  le 
justifier  par  cet  exemple  d'arrangement  complexe  et  cherché  ?  Ce- 
pendant la  peine  n'y  a  pas  laissé  de  trace.  L'art  garde  une  appa* 
rence  naturdle,  tout  en  inventant  des  combinaisons  multiples.  Il  y 
a  un  fend  de  composition  laborieuse,  et  à  la  surface  court  la  fan- 
taisie la  plus  libre,  se  joue  une  verve  dont  les  étincelles  semblent 
faillir  d'elles-mêmes.  Voilà  bien  la  nature  de  l'art  grec,  le  seul  qui 
ait  su  porter  légèrement  les  chaînes  volontaires  de  la  sdence  et  de 
la  méditation.  11  domine  même  dans  la  comédie  antique,  cette  né- 
gation, semble-t-il,  de  toute  loi  et  de  toute  contrainte.  C'est  lui 
qui  s'impose  à  la  foule  au  moment  même  où  elle  s'abandonne  à< 
toute  la  grossièreté  de  ses  instincts,  et  tel  est  son  pouvoir  que, 
lorsque  la  parodie  s'attaque  à  la  religion,  a'est  lui  qui  dans  une 
matière  de  cette  imp<Hrtance  décide  souverainement  du  succès. 

iCLBS  GiBAW. 


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LA  PEINTURE 

A    L'EXPOSITION    UNIVERSELLE 


I. 

Nous  ne  ferons  point  de  réflexions  moroses,  nous  nous  abstien- 
drons de  toute  comparaison  chagrine  et  fâcheuse.  Il  serait  vraiment 
trop  facile  d'avancer  et  de  prouver  qu'en  ce  qui  concerne  les  beaux- 
arts  l'exposition  universelle  de  1878  est  inférieure  à  ses  devan- 
cières, surtout  à  celle  de  1855,  qui  a  jeté  un  si  vif  éclat  et  laissé 
un  ineffaçable  souvenir.  Hélas!  les  morts  vont  vite;  on  leur  suc- 
cède, mais  on  ne  les  remplace  pas  toujours.  Il  faut  en  prendre  son 
parti,  jouir  de  sa  destinée  et  ne  pas  tout  demander.  Nous  vivons 
dans  le  siècle  de  l'industrie,  des  inventions  et  des  machines;  notre 
sort  est  assez  beau.  Comme  le  disait,  il  y  a  trois  mois,  lord  Beacons- 
field  au  banquet  annuel  de  la  Royal  Academy  de  Londres,  aie 
temps  présent  est  un  âge  de  civilisation  avancée,  et  la  civilisation 
est  essentiellement  confortable  ;  sa  tendance  fatale  est  de  suppri- 
mer le  sentiment  «et  de  s'occuper  du  réel  beaucoup  plus  que  de  l'i- 
déal. »  Lord  Beaconsfield  a  raison,  le  confortable  et  l'idéal  sont  deux 
choses  absolument  différentes,  et  qui  veut  l'une  doit  apprendre  à 
se*passer  de  l'autre.  Les  mères  ont  coutume  de  dire  à  leurs  filles 
qu'une  femme  doit  savoir  souffrir  pour  être  belle.  Cet  adage  est 
profondément  juste,  et  les  peuples  qui  se  piquent  d'exceller  dans 
les  beaux-arts  feraient  bien  de  s'en  pénétrer  autant  que  les  jeunes 
filles  qui  aspirent  à  briller  dans  un  bal.  Quand  une  société  se  sou- 
cie avant  tout  de  se  procurer  toutes  ses  aises,  elle  ne  doit  pas  s'é- 
tonner que  son  architecture  ait  peu  de  style,  que  ses  statues  man- 
quent de  caractère ,  que  sa  peinture  d'histoire  soit  trop  souvent 
insignifiante.  Les  Grecs  du  temps  de  Périclès  se  résignaient  à  une 
foule  de  privations  qui  nous  seraient  insupportables  et  qu'ils  ne 
sentaient  pas. 


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LA  PEINTIJRE   A  L  EXPOSITION  UNIVERSELLE.  617 

Il  est  vrai  que,  presque  partout,  les  gouvernemens  s'appliquent 
avec  un  zèle  et  une  sollicitude  dont  ils  font  gloire  à  réagir  contre 
les  tendances  d'une  civilisation  qui  sacrifie  tout  au  confortable.  Us 
prennent  sous  leur  haut  patronage  le  sentiment  et  l'idéal;  mais,  si 
excellentes  que  soient  leurs  intentions,  ils  font  mal  un  métier  qui 
n'est  pas  le  leur,  ils  n'ont  pas  toujours  la  main  heureuse,  et  l'idéal 
comme  le  sentiment  ont  rarement  à  se  louer  des  services  qu'ils 
cherchent  à  leur  rendre.  C'est  en  général  une  froide  et  triste  pein- 
ture que  la  peinture  officielle  ou  gouvernementale,  et  à  notre  con- 
naissance aucun  homme  d'état  n'a  découvert  jusqu'aujourd'hui  un 
moyen  ^suré  de  créer  de  grands  artistes  et  dç  les  contraindre'à 
fabriquer  des  chefs-d'œuvre.  Dans  le  discours  que  nous  avons  cité, 
lord  Beaconsfield,  après  avoir  déclaré  qu'à  son  avis  les  ministres  de 
sa  majesté  la  reine  de  Grande-Bretagne  et  d'Irlande  ne  faisaient  pas 
assez  pour  les  beaux-arts,  s'est  empressé  de  reconnaître  que  c'est 
un  point  délicat,  controversé,  de  savoir  comment  doit  s'y  prendre 
un  gouvernement  pour  faire  fleurir  l'architecture,  la  sculpture  et  la 
peinture.  «  Il  y  a  des  gens,  disait-il,  qui  prétendent  qu'en  pareille 
matière  l'influence  du  gouvernement  est  nulle;  d'autres,  affirment 
qu'elle  n'est  pas  nulle ,  mais  qu'elle  est  funeste  et  désastreuse.  Ce 
qui  est  positif,  c'est  qu'il  nous  est  fort  difficile,  à  nous  autres  mi- 
nistres qui  désirons  favoriser  le  progrès  de  l'art,  de  prendre  une 
mesure  quelconque  dont  le  succès  soit  certain  ou  probable ,  that  is 
likely  to  be  successfuL  S'il  nous  arrive  d'ériger  une  statue  à  un 
homme  de  mérite  qui  n'est  plus,  nous  pouvons  compter  que  dès  le 
lendemain  on  en  fera  la  caricature.  Si  nous  acquérons  quelque 
œuvre  des  grands  maîtres  du  passé  dans  l'espérance  qu'elle  devien- 
dra une  source  d'inspiration  pour  les  peintres  contemporains,  on  ^ 
ne  manque  pas  de  nous  démontrer  que  ce  prétendu  chef-d'œuvre 
n'est  qu'une  copie,  et  si  nous  avons  le  malheur  de  ne  pas  l'acheter, 
on  nous  accusera  avec  véhémence  d'avoir  laissé  échapper  une  oc- 
casion d'or.  Cependant,  ajoutait-il,  quelque  décourageante  que  soit 
cette  situation,  nous  nous  ferons  un  devwr  de  protéger  les  arts  et 
les  artistes.  » 

Peut-être  ce  grand  oseur,  doué  d'un  esprit  si  charmant  et  si  sub- 
til, d'une  imagination  si  vive  et  si  remuante,  a-t-il  un  secret,  qu'il 
nous  révélera  plus  tard;  peut-être  réussira-t-il  à  donner  à  son  pays 
des  Véronèse  et  des  Titien,  des  Velasquez  et  des  Delacroix,  ce  qui 
assurément  est  une  entreprise  plus  chanceuse  que  de  lui  donner 
rile  de  Chypre.  En  attendant  qu'il  accomplisse  ce  miracle,  l'Angle- 
terre, comme  toutes  les  autres  nations  de  l'Europe,  fera  bien  de  se 
contenter  de  ce  qu'elle  a  et  de  ne  pas  mépriser  le  lot  qui  lui  a  été 
assigné  et  qui  n'est  point  méprisable.  Le  confortable  n'a  pas  encore   « 


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6f  8  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

tué  le  sentiment,  l'industrie  et  les  machines  n'ont  pas  entièrement 
supplanté  les  beaux-arts.  Si  l'exposition  universelle  de  peinture  de 
1878  est  inférieure  à  celle  de  1855,  eUe  ne  laisse  pas  d'avoir  son 
mérite;  parmi  les  3,500  tableaux  qui,  venus  de  tous  Les  coins  de 
la  terre,  se  trouvent  réunis  au  Champ  de  Mars,  on  compte  un 
nombre  considérable  d'œuvres  fortes,  distinguées  ou  intéressantes. 
Grâce  à  Dieu,  il  y  a  encore  des  peintres;  quand  il  n'y  en  aura  plus, 
le' monde  deviendra  tnen  triste.  Nous  admirons  conune  il  convient 
les  machines,  et  nous  souhaitons  toute  sorte  de  bonheur  aux  méca- 
niciens ;  mais  la  plus  belle  locomotive ,  la  plus  bdle  nM>issonneuse 
à  deux  roues,  le  p}us  merveilleux  phonographe,  la  plus  perfection- 
née de  toutes  les  machines  à  coudre  ne  tiendra  jamais  lieu  d'aune  pe- 
tite toile,  grande  comme  la  main,  peinte  avec  amour,  avec  con- 
science, avec  sincérité,  par  un  artiste  qui  avait  quelque  chose  à  dire 
et  qui  l'a  dit. 

Mous  serons  très  court  sur  la  section  française  de  Texposition, 
bien  qu'elle  soit  sans  contredit  la  plus  considérable  de  toutes,  la 
mieux  fournie,  la  plus  riche  en  œuvres  importantes.  Les  tableaux 
qu'on  y  voit  ont  figuré  presque  tous  dans  les  expositions  annuelles; 
il  n'y  a  pas  lieu  de  les  recommander  de  nouveau  à  l'attention  et  à 
l'admiration  du  public  ou  d'instruire  une  fois  encore  leur  procès. 
La  France  ne  peut  que  se  féliciter  du  rôle  qu'elle  joue  dans  le  con- 
cours international  du  Champ  de  Mars.  Elle  est  entrée  bien  armée 
dans  la  lice  ;  pour  y  remporter  la  victoire,  elle  a  mis  en  ligne  quel- 
ques-uns des  chefs-d'œuvre  de  M.  Meissonier,  les  plus  admirables 
portraits  de  M.  Bonnat,  les  tableaux  d'histoire  de  M.  Jean-Paul 
Laurens,  les  scènes  orientales  de  M.  Gérôme  et  les  scènes  bibliques 
'  de  M.  Gustave  Moreau,  plusieurs  grands  paysages  de  M.  Harpignies, 
dont  le  dessin  est  aussi  pur  et  aussi  sévère  que  la  composition  en 
est  savante,  des  toiles  signées  Hébert  ou  Henner,.  Carolus  Dunm 
ou  Jules  Lefebvre,  pour  ne  rien  dire  de  bien  d'autres  artistes,  gui 
se  distinguent  ou  par  le  sentiment  de  la  couleur,  ou  par  Tétude 
sérieuse  de  la  nature,  ou, par  l'habileté  de  l'exécution.  La  France 
est  fière  de  ses*  peintres,  elle  l'est  peut-être  encore  plus  de  ses 
sculpteurs;  ils  n'ont  pas  d'égaux,  à  peine  ont-ils  des  émules.  On 
est  heureux  de  retrouver  au  Champ  de  Mars  la  phalange  serrée  de 
cette  école  moderne  de  sculpture  qui  joint  le  goût  des  nouveautés 
au  respect  des  traditions  et  à  laquelle  l'étranger  a  peu  de  chose  à 
opposer.  Les  statues  anglaises  sont  trop  habillées,  elles  s'appliquent 
par-dessus  tout  à  ne  point  blesser  la  pudeur,  à  être  scrupuleuse- 
ment décentes,  elles  n'apprendront  jamais  la  noble  effronterie  du 
grand  art.  Les  statues  allemandes,  depuis  que  Rauch  n'est  plus, 
sont  trop  grasses,  trop  potelées,  il  y  a  de  la  lymphe  dans  leur 


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LA  PEINTURE  A  L'eXPOSITION   UNIVERSELLE,  61i 

marbre  ou  dans  leiir  bronze.  Les  statues  italiennes  sont  trop  pré- 
cieuses et  trop  léchées,  elles  pèchent  par  l'afféterie.  La  statuaire 
française  n'est  pas  trop  habillée,  et  elle  n'est  pas  non  plus  désha- 
billée, elle  recherche  la  chasteté  du  nu;  eye  n'est  pas  trop  grasse, 
et  personne  ne  peut  lui  reprocher  d'être  trop  maigre;  elle  n'est  pas 
précieuse,  et  cependant  elle  ne  néglige  point  le  détail;  elle  sait 
jouer  quand  il  le  faut,  mais  elle  se  défie  du  joli,  du  mignard,  des 
bagatelles  tourmentées  et  laborieuses;  elle  sait  que  «  le  ciseau,  dé- 
posant la  pensée  de  l'artiste  dans  une  matière  rebelle  et  d'une  éter- 
nelle durée,  doit  avoir  fait  un  choix  original  et  peu  commun.  » 

Le  succès  de  la  peinture  française  au  Champ  de  Mars  serait  bien 
plus  grand  encore,  si  le  jury  avait  été  plus  sévère  ou  plus  im- 
partial dans  ses  choix,  plus  attentif  à  séparer  l'ivraie  du  bon  grain, 
s'il  n'avait  eu  en  vue  que  l'honneur  national,  s'il  l'avait  moins  sa- 
crifié aux  petites  considérations  et  aux  petites  passions  des  petits 
amours-propres.  Le  catéchisme  nous  enseigne  que  nous  avons  trois 
sortes  de  devoirs  à  remplir,  des  devoirs  envers  nous-mêmes,  en- 
vers le  prochain  et  envers  Dieu.  Personne  ne  reprochera  à  messieurs 
les  jurés  de  n'avoir  pas  rempli  scrupuleusement  leurs  devoirs  envers 
eux-mêmes;  on  ne  les  accusera  pas  non  plus  d'avoir  négligé  leur 
prochain,  si  l'on  entend  par  là  cette  portion  de  leur  prochain  qui 
se  compose  de  leurs  amis  et  des  amis  de  leurs  amis.  Peut-être  aussi 
ont-ils  pensé  s'acquitter  envers  Dieu  en  ouvrant  à  deux  battans 
les  portes  des  salles  françaises  à  certains  tableaux  de  sainteté. 
Malheureusement  la  peinture  religieuse  laisse  aujourd'hui  beaucoup 
à  désirer;  le  sérieux,  l'inspiration,  l'originalité,  lui  font  défaut.  En 
rendant  compte  du  salon  de  1843,  Henri  Heine  se  plaignait  que  les 
tableaux  d*histoire  sainte  qu'on  y  rencontrait  à  chaque  pas  rappe- 
laient trop  «  la  boutique  marchande  et  la  mesquinerie  épicière.  » 
Il  en  voulait  surtout  à  un  grand  tableau  auquel  on  avait  assigné 
une  place  d'honneur  et  qui  représentait  la  fustigation.  «  La  figure 
principale,  disait-il,  ressemble  avec  sa  mine  douloureuse  au  direc- 
teur d'une  entreprise  financière  en  déconfiture,  qui  se  présente  de- 
vant ses  actionnaires  afin  de  leur  rendre  ses  comptes.  Ces  derniers 
sont  aussi  reproduits  sur  la  toile  sous  la  forme  de  bourreaux  et  de 
pharisiens,  qui  sont  terriblement  courroucés  contre  VEcce  homo^ 
parce  que,  selon  toute  apparence,  ils  ont  perdu  énormément  d'ar- 
gent sur  leurs  actions.  »  Nous  n'avons  découvert  aji  Champ  de  Mars 
aucun  Erre  homo  qui  réponde  à  ce  signalement;  mais  nous  y  avons 
aperçu  des  saintes  Vierges  fort  bien  faîtes,  qui  n'opt  de  divin  que 
l'énorme  auréole  dont  elles  sont  affublées;  Jeurs  traits  souffrans, 
leur  physionomie  maladive  n'expriment,  à  le  bien  prendre,  que  l'im- 
mense ennui  qu'on  a  éprouvé  à  les  peindre.  Un  dieu  difforme  peut 


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620  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avoir  sa  majesté,  rien  n*est  moins  supportable  qu'une  divinité  bel- 
lâtre et  insipide.  Sans  doute  ces  Vierges  ont  d'estimables  qualités, 
elles  sont  Touvrage  d'un  habile  homme,  qui  sait  son  métier:  mais 
il  y  en  a  trop,  il  suflBsaît  d'en  admettre  une  à  titre  d'échantillon.  On 
pourrait  citer  bien  d'autres  tableaux  qui  n'ajoutent  rien  à  l'éclat 
de  la  section  française.  Il  est  regrettable  qu'on  n'ait  pas  écarté  cette 
bourre,  qu'on  ait  introduit  dans  le  tabernacle  une  centaine  de  toiles 
honnêtement  médiocres  et  quelques  autres  médiocrement  honnêtes. 
Il  est  regrettable  aussi  qu'on  ait  permis  à  de  froides  peintures,  dont 
les  dimensions  sont  exorbitantes,  de  s'étaler  à  leur  aise,  de  cou- 
vrir des  murailles  entières.  Bien  qu'il  fît  brûler  par  un  fer  rouge  la 
langue  des  blasphémateurs,  saint  Louis  fut  un  saint  homme  de  roi, 
qui  mérite  de  tenir  une  grande  place  dans  l'histoire;  mais  on  ne 
peut  s'empêcher  de  penser  qu'il  en  tient  trop  au  Champ  de  Mars. 

Si  l'on  trouve  dans  la  section  française  beaucoup  de  tableaux 
qu'on  n'avait  garde  d'y  chercher,  on  a  le  regret  d'y  chercher  en 
vain  d'autres  tableaux  qu'on  serait  heureux  d'y  trouver.  Le  jury 
art-il  eu  peur  que  la  mariée  ne  fût  trop  belle?  Dn  certain  nombre 
de  morts,  dont  la  France  fait  gloire,  avaient  leur  droit  d'entrée,  on 
les  a  tenus  rigoureusement  à  l'écart.  A  vrai  dire,  on  a  laissé  entrer 
Corot,  cet  artiste  au  cœur  tendre,  qui  aimait  la  nature  en  amoureux 
et  qui  savait  mieux  que  personne  mettre  de  l'air  dans  un  tableau, 
donner  de  la  profondeur  à  une  toile.  Henri  Regnault  a  trouvé,  comme 
Corot,  grâce  devant  le  jury;  mais  on  a  eu  soin  jusqu'à  ces  derniers 
jours  de  disperser  ses  peintures;  craignait-on  en  les  groupant  de 
faire  de  la  peine  à  quelqu'un,  qui  s'en  serait  trouvé  diminué?  Vaine 
précaution;  le  portrait  équestre  du  général  Prim  fait  événement 
dans  la  salle  où  on  l'a  placé;  mais  où  est  la  Salomé^  l'incompa- 
rable Salomé?  Il  est  vrai  qu'on  l'a  demandée  et  qu'on  s'est  heurté 
contre  un  obstiné  refus.  Moins  heureux  que  Corot  et  Regnault, 
Rousseau,  le  plus  savant  des  paysagistes,  l'inventeur  du  paysage 
moderne,  l'un  des  grands  maîtres  de  ce  siècle,  a  été  laissé  à  la 
porte.  On  a  exclu  Millet,  ce  génie  si  naïf,  si  vrai,  si  robuste,  si 
puissant,  qui  avait  le  secret  de  donner  aux  scènes  les  plus  ordi- 
naires de  la  vie  des  champs  de  la  grandeur  et  du  mystère.  On  a 
exclu  Fromentin,  cet  artiste  fin,  délicat  et  nerveux,  ce  peintre  dou- 
blé d'un  écrivain,  dont  les  talens  divers  s'entr'aidaient  et  qui  nous 
a  laissé  quelques-uns  des  livres  les  plus  colorés,  quelques-uns  des 
tableaux  les  mieux  écrits  de  ce  temps. 

A  quel  motif  faut-il  attribuer  ces  fâcheuses  proscriptions?  Les 
jurés  ont-ils  pensé  qu'ils  suffisaient  à  la  gloire  de  leur  pays?  Se 
sont^ils  dit:  Nous  seuls,  et  c'est  assez?  Ou  bien  croirons*- nous 
qu'ils  ont  redouté  des  comparaisons  dangereuses,  que  certains  voi- 


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ïjl  peinture  a  l'exposition  universelle.  621 

sînages  sont  incommodes  pour  les  talens  ambitieux,  pour  les  vani- 
tés inquiètes  ?  II  ne  faut  pas  ajouter  foi  trop  facilement  aux  vilaines 
explications.  Tout  le  monde  voulait  figurer  au  Champ  de  Mars;  il 
y  avait  plus  de  demandes  que  de  places,  et  pour  satisfaire  les  vi- 
vans  on  a  immolé  les  morts.  Si  on  avait  pu  ajouter  une  raflonge  à 
la  table,  ils  auraient  été  de  la  fête  ;  mais  on  n'a  pas  voulu  se  serrer 
pour  les  faire  asseoir,  et  on  les  a  mis  poliment  ^  la  porte;  les  vi- 
vans  crient,  les  morts  essuient  en  silence  TaiTront  qu'on  leur  fait. 
Au  surplus  cet  affront  ne  les  atteint  point,  leur  mémoire  n'est  pas 
à  la  merci  d'une  intrigue;  personne  n'a  parcouru  les  salles  fran- 
çaises sans  y  chercher  des  yeux  ces  illustres  absens,  et  l'étonne- 
ment  mêlé  de  chagrin  qu'on  éprouvait  en  ne  les  voyant  point  était 
un  hommage  rendu  à  leur  souvenir.  Ah  !  que  les  Anglais  ont  été 
plus  avisés  et  mieux  inspirés  1  Ils  n'ont  oublié  ni  éconduit  personne, 
ils  ont  amené  avec  eux  tous  leurs  morts,  grands  ou  petits,  Mason 
et  Lewis,  Phillip,  Walker  et  Landseer.  Nous  n'en  conclurons  pas 
qu'un  jury  anglais  est  fait  d'une  autre  pâte,  pétri  d'un  autre  limon 
qu'un  jury  français.  Au  nord  comme  au  midi,  sous  toutes  lei  lati- 
tudes, tous  les  jurys  se  ressemblent  et  tous  les  amours-propres 
aussi;  mais  l'Angleterre  est  un  pays  où  l'on  se  persuade  moins 
facilement  qu'ailleurs  que  les  hommes  parvenus  à  certaines  situa- 
tions officielles  peuvent  tout  se  permettre,  ne  consulter  en  toutes 
choses  que  leurs  goûts  et  leurs  intérêts,  et  se  dispenser  de  comp- 
ter avec  l'opinion  publique.  Les  pachas  sont  une  espèce  plus  rare 
sur  les  rives  de  la  Tamise  que  sur  les  bords  de  la  Seine.  Hâtons- 
nous  d'ajouter  que  parmi  les  péchés  qu'on  impute  au  jury  français 
il  en  est  de  purement  imaginaires.  Au  palais,  quand  on  veut  expli- 

Sier  un  crime  inexplicable,  on  cherche  la  femme  ;  au  Champ  de 
ars,  on  cherche  le  juré.  Mais  le  juré  est  mabordable,  insaisissable, 
inaccessible  ;  il  méprise  les  reproches  véhémens  qu'on  lui  adresse 
et  qu'il  traite  de  vaines  dabauderies.  Il  n'a  pas  même  le  loisir  de 
les  entendre,  son  esprit  est  ailleurs,  il  a  en  tête,  un  gros  souci,  il 
médite  sur  une  affaire  importante  qui  absorbe  toutes  ses  pensées, 
il  s'occupe  jour  et  nuit  à  découvrir  un  moyen  sûr  de  s'adjuger  à 
lui-même  une  médaille  d'honneur  et  d'infliger  à  ceux  de  ses  con- 
frères qui  lui  font  ombrage  l'humiliation  d'une  médaille  de  troi- 
sième classe» 

II. 

Il  y  a  dans  les  couvons  des  religieux  profès,  des  novices  et  des 
frères  convers.  Les  pays  qui  ont  envoyé  de  la  peinture  au  Champ 
de  Mars  sont  les  uns  de  vieux  routiers  de  l'art,  qui  ont  une  antique 


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(322  MVUE  DES   DEUX  IfOXDES. 

renommée  à  soutenir,  les  autres  sont  encore  nouveaux  dans  le  mé- 
tier où  ils  aspirent  à  passer  maîtres.  Les  uns  ont  hérité  de  leurs  an- 
cêtres une  science  traditionnelle,  des  règles,  des  préceptes,  des 
exemples,  qu'ils  mettent  à  profit  ;  les  autres  en  sont  réduits  à  em- 
prunter la  science  de  leurs  voisins  ou  à  ne  suivre  que  leur  instinct, 
qui  cherche  le  succès  à  tâtons.  «  Si  un  homme,  disait  Voltaire,  à 
qui  on  sert  un  plat  d'écrevisses  qui  étaient  toutes  grises  avant  la 
cuisson  et  qui  sont  devenues  toutes  rouges  dans  la  chaudière  croyait 
n'en  devoir  manger  que  lorsqu'il  saurait  bien  précisément  comment 
elles  sont  devenues  toutes  rouges,  il  ne  mangerait  d'écrevisses  de 
sa  vie.  »  Il  est  certain  qu'on  peut  se  passer  quelquefois  de  savoir  le 
pourquoi  des  choses.  L'ignorance,  quand  le  bon  sens  lui  vient 
en  aide,  fait  souvent  d'heureuses  trouvailles;  mais  les  longues  ex- 
périences sont  un  guide  plus  sûr.  Aussi  les  pays  qui  n'ont  point  de 
passé  font-ils  bien  d'étudier  le  passé  des  autres;  encore  faut-il  l'é- 
tudier avec  discernement,  sans  abdiquer  son  indépendance  et  sans 
oublier  que  les  méthodes  d'autrui  ne  sont  pas  toujours  à  notre 
usage.  11  est  des  peuples  privilégiés,  chez  qui  les  beaux-arts  sont 
un  produit  naturel  du  sol,  du  climat  et  du  génie  national;  pour 
d'autres,  c'est  comme  une  plante  exotique  d'importation  plus  ou 
moins  récente,  qu'ils  s'applicpient  à  acclimater.  Commençons  notre 
revue  par  ces  derniers. 

La  confédération  argentine,  Guatemala,  Haïti,  le  Mexique,  le  Pé- 
rou, l'Uruguay,  Venezuela,  ont  exposé  ou  des  dessins  calligraphiques, 
ou  des  scènes  de  genre,  ou  des  vues  panoramiques,  ou  des  por- 
traits; chacun  fait  ce  qu'il  peut.  On  nous  assure  que  parmi  ces  por- 
traits il  en  est  qui  représentent  des  présidens,  et  cela  nous  explique 
pourquoi  ce  ne  sont  que  des  ébauches.  Dans  ces  pays,  où  les  révolu- 
tions sont  si  fréquentes,  les  retouches  sont  impossibles.  Avant  que 
le  portrait  soit  achevé,  le  président  a  disparu.  ' 

Ce  ne  sont  pas  les  révolutions  qui  empêchent  le  Portugal  d'avoir 
de  grands  peintres.  Cet  intéressant  petit  peuple  a  des  destinées  plus 
paisibles,  plus  prospères  que  les  états  de  l'Amérique  centrale  et 
méridionale,  l'esprit  plus  posé  que  ses  \'ersatiles  et  orageux  voi- 
sins de  l'est.  Les  Portugais  se  piquent  d'avoir  du  bon  sens,  d'être 
les  Anglais  de  la  péninsule,  ils  parlent  avec  dédain  des  muchachos 
listos  de  Madrid,  des  têtes  chaudes  de  l'Andalousie  et  de  cette 
race  ingouvernable  qu'ils  ont  surnommée  les  Africains  de  Malaga. 
En  revanche,  si  l'Espagne  a  trop  de  généraux  disposés  à  courir 
la  lucrative  carrière  des  prominciamientos ,  elle  a  des  artistes, 
elle  a  des  peintres;  on  le  voit  bien  au  Champ  de  Mars,  où  l'exposi- 
tion espagnole  a  obtenu  le  plus  vif  et  le  plus  légitime  succ'^s.  Le 
sage  Portugal  n'a  exposé  que  dix-sept  tableaux,  et  par  malheur  îl 


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LA   PEINTUBB  A  l'eXFOSITION   UNIVERSELLE.  625 

ne  s'est  pas  rattrapé  sur  la  qualité.  Ce  sont  pour  la  plupai^  des 
œuvres  lourdes»  pataudes,  d'une  exécution  molle  et  paresseuse.  On 
a  dit  que  la  langue  portugaise  était  de  Tespagnol  désossé;  le  Portu- 
gal a  envoyé  au  Champ  de  Mars  de  la  peinture  désossée. 

Le  royaume  hellénique  a  été  logé  dans  la  même  salle  que  le  Por- 
tugal ;  nous  ne  les  séparerons  point,  quoiqu'il  soit  étrange  de 
compter  la  Grèce  parmi  les  pays  dont  la  peinture  n'a  point  dépassé. 
Un  savant  et  ingénieux  Allemand,  M.  Fallmerayer,  s'est  efiorcé  de 
démcmtrer  que  les  Hellènes  modernes  ne  descendent  pas  des  héros 
de  Marathon,  qu'un  autre  sang  coule  dans  leurs  veines,  que  ce  sont 
des  Slaves  qui  parlent  grec.  Peu  s'en  est  fallu  qu'il  ne  payât  de  sa 
vie  cet  audacieux  paradoxe,  qu'on  a  réfuté  plus  d'une  fois;  mais  les 
Grecs  sont  intéressés  eux-mêmes  à  ne  pas  se  considérer  comme  so- 
lidaires d'un  passé  dont  la  gloire  est  écrasante.  Entre  l'Athènes  du 
roi  George  et  l'Athènes  de  Périclès  il  n'y  a  rien  de  commun  que  des 
ruines  immortelles,  qîi'il  faut  admirer  à  genoux,  en  se  gardant  de 
les  copier.  Quand  cessera-t-on  de  jeter  à  la  tête  des  nouveaux  Athé- 
niens les  grands  noms  de  Phidias,  de  Zeuxis,  de  Sophocle  et  de  Pla- 
ton? Ils  ont  eu  le  bon  esprit  d'imiter  ce  petit  bourgeois  qui  se  trou- 
vait être  le  fils  naturel  d'un  doge  de  Gènes  et  à  qui  son  père  l^ua 
un  superbe  palais  de  marbre,  qu'il  n'osa  pas  habiter;  il  construisit 
en  fece  une  jolie  maisonnette  en  moellons,  où  il  s'installa,  et  il  mon- 
trait le  palais  de  marbre  aux  étrangers.  La  Grèce  contemporaine 
n'a  point  de  Thucydide,  elle  ne  laisse  pas  d'avoir  des  historiens  de 
mérite  ;  elle  n'a  pas  de  Sophocle,  mais  elle  a  des  chants  populaires 
pleins  de  grâce,  de  fraîcheur  et  d'esprit.  Plût  au  ciel  que  sa  pein- 
ture valût  ses  chansons!  11  y  a  commencement  à  tout. 

La  Grèce  est  représentée  au  Champ  de  Mars  par  un  imitateur  de 
M.  Gérôme,  par  un  impressionniste,  que  M.  Manet  empêche  de 
dormir,  et  par  un  peintre  de  genre  d'un  vrai  mérite.  L'imitateur 
de  M.  Gérôme,  M.  Rallis,  n'est  pas  sans  talent;  il  a  beaucoup  appris 
.  de  son  maître,  mais  il  ne  l'a  pas  dégoi^;  il  le  copie  trop  visible- 
ment. L'impressionniste,  M.  Périclès  Pantazis,  e^  plutôt, pour 
parler  la  langue  des  spirituels  auteurs  de  la  Cigale^  un  simple  in- 
tentionniste,  et  ses  intentions  sont  tantôt  bonnes  et  tantôt  mau- 
vaises. Son  défaut  le  plus  grave  est  que  sa  peinture  manque  de 
gaîté,  elle  est  lugubre.  Il  a  exposé  un  nombre  assez  considérable 
de  tableaux,  des  figures,  des  natures  mortes,  des  paysages,  des 
scènes  de  printemps  et  d'automne,  les  brouillards  des  mers  du  nord. 
Ce  qu'il  a  peint  le  mieux,  c'est  le  brouillard  ;  il  n'a  pas  eu  besoin, 
comme  le  peintre  intentionniste  de  la  Cigale^  de  fourrer  un  couteau 
dans  son  cadre;  on  comprend  tout  de  suite  qu'il  s'agit  d'un  brouillard 
à  couper  par  tranches.  Le  peintre  de  genre  est  M.  Nikiforos  Ly  tras, 


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62i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  n'a  pas  demandé  ses  inspirations  à  M.  Manet  ou  à  H.  GârAme, 
il  n'a  consulté  que  ses  yeux.  Il  a  peint  des  intérieurs  grecs,  où  tout 
est  grec,  les  figures,  les  costumes,  la  simplicité  antique  du  mobi- 
lier, la  nudité  des  murailles  blanches,  dont  une  sainte  image  et 
une  glane  d'oignons  sont  le  seul  ornement.  Dans  un  de  ces  inté- 
rieurs, une  jeune  fille  se  dresse  sur  la  pointe  des  pieds  pour  échanger 
à  travers  une  lucarne  entr'ouverte  un  baiser  avec  un  jeune  homme, 
dont  on  ne  voit  que  le  visage;  ce  baiser  est  aussi  chaste  que  le 
beau  lis  qui  épanouit  près  d'elle  sa  corolle  argentée.  Le  grand 
mérite  de  M.  Lytras  est  qu'il  n'aime  pas  le  bitume;  sa  peinture  est 
très  claire  et  n'a  rien  de  frelaté.  C'est  un  petit  vin  du  cru,  qui  a  de 
la  franchise  et  du  montant. 

Passons  brusquement  du  nord  au  midi,  de  la  Grèce  aux  pays 
Scandinaves.  Bieu  que  les  artistes  suédois,  norvégiens  et  danois 
aient  presque  tous  fréquenté  les  écoles  de  Dusseldorf,  de  Munich 
ou  de  Paris,  ils  ont  cependant  quelque  chose  qui  leur  appartient  &ï 
propre,  certains  traits  de  caractère  qui  les  font  reconnaître.  Se 
promener  dans  la  section  danoise,  c'est  faire  un  voyage  en  Dane- 
mark, et  ce  voyage  est  aussi  agréable  qu'intéressant.  Dne  bonhomie 
patriarcale  dans  le  choix  des  sujets,  des  mœurs  locales  étudiées  sur 
le  vif,  des  visages  honnêtes,  qui  inspirent  la  confiance,  de  bonnes 
gens  qui  ont  l'air  de  se  trouver  bien  où  ils  sont,  une  lumière,  tantôt 
voilée,  tantôt  crue,  un  dessin  consciencieux,  appliqué,  dont  le 
seul  défaut  est  un  excès  de  rondeur,  voilà  ce  qu'on  trouve  dans  la 
plupart  des  tableaux  que  nous  a  envoyés  Copenhague.  Ce  qui 
distingue  surtout  les  peintres  du  Danemark,  c'est  que  leur  pinceau 
est  toujours  propre,  il  l'est  môme  trop,  il  est  propret,  et  la  nature 
n*est  jamais  proprette  ;  la  débarrasser  de  sa  poussière,  de  ses  cica- 
trices, de  ses  verrues,  de  ses  saintes  macules,  c'est  attenter  à  sa 
beauté.  M.  de  Thiard  disait  :  «  J'aime  beaucoup  les  bergeries  de 
M.  de  Florian,  mais  j'y  voudrais  un  loup.  »  Quand  on  r^^rde  un 
tableau  danois,  on  se  prend  à  soupirer  après  une  tache.  M.  Exner 
nous  introduit  dans  l'intérieur  de  ménages  rustiques,  et  sa  peinture 
a  du  charme.  Il  nous  fait  voir  des  salles  communes  où  il  y  a  des 
hommes,  des  femmes,  des  enfans,  des  chiens  et  une  porte  ou  une 
fenêtre  ouverte,  par  laquelle  on  aperçoit  un  peu  d'herbe  et  quelques 
arbres.  Pourquoi  faut-il  qu'avant  de  nous  être  montrés,  les  plafonds, 
les  planchers,  les  chaises,  les  tables,  les  assiettes ,  l'herbe  et  les 
arbres  aient  été  lavés,  récurés  avec  un  soin  trop  minutieux?  Comme 
les  meubles,  comme  les  vêtemens,  il  semble  que  les  visages  n'ont 
jamais  servi  jusqu'à  ce  jour,  et  les  sourires  sont   tout  neufs. 
M.  Exner  devrait  se  dire  que  les  maîtres  hollandais  de  la  grande 
époque  avaient  le  goût  du  net  et  du  limpide,  et  que  pourtant,  bêtes 


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LA  PEINTURB  A  l'eXPOSITION  UNIVERSELLE.  625 

OU  gens,  les  personnages  qu'ils  mettent  en  scène  n'ont  jamais 
l'air  d'avoir  été  créés  pour  la  circonstance;  nous  devinons  qu'ils 
ont  ime  histoire,  qu'ils  ont  subi  l'action  du  temps,  cette  lime  sourde 
qui  use  les  choses,  les  hoounes,  les  cœurs  et  les  sourires.  Ce  qui 
nous* intéresse  le  plus  en  peinture,  ce  sont  les  meubles  qui  ont  un 
passé  et  les  âmes  qui  ont  vécu. 

On  peut  adresser  aux  paysages  danois  la  même  critique  qu'aux 
aimables  tableaux  de  genre  de  M.  Exner;  ils  sont  trop  soignés,  trop 
ratisses.  On  attendait  du  monde,  on  a  balayé  les  allées,  peigné  les 
arbres,  les  voilà  dignes  de  figurer  dans  la  cérémonie.  II  faut  faire 
exception  pour  le  Jour  d*été  de  M.  Kyhn,  belle  composition  fort 
remarquable.  Une  vaste  clairière  qui  s'abaisse  par  une  pente  douce 
et  qu'entourent  d'épais  massifs,  sur  le  devant  une  mare  bordée 
d'un  gazon  fleuri,  un  terrain  inégal,  raboteux,  de  la  profondeur 
dans  la  perspective,  un  grand  ciel  un  peu  blanchâtre,  un  soleil  qui 
n'est  pas  celui  de  l'Espagne  et  qui  ressemble,  comme  le  dirait  Gau-- 
tier,  à  une  pâle  veilleuse  sur  la  table  de  nuit  d'un  malade,  voilà 
bien  les  beautés  tranquilles,  les  grâces  abandonnées  et  la  sérénité 
mélancolique  d'un  jour  d'été  à  6&  ou  55  degrés  de  latitude  nord. 
Le  râteau  n'a  pas  passé  par  là,  ce  n'est  pas  du  paysage  endimanché. 

La  section  danoise  contient  encore  un  grand  tableau  qui  appelle 
l'attention  et  dont  le  sujet  est  emprunté  à  l'histoire  du  Danemark. 
Le  roi  Christian  II,  lequel  régna  de  1512  à  1523,  avait  envahi  la 
Suède  et  s'était  fait  couronner  à  Stockholm,  où  il  abattit  plus  d'une 
tète.  Peu  après,  la  Suède  lui  fut  rejurise  par  Gustave  Wasa,  et  son 
oncle  Frédéric  I^,  duc  de  Holstein,  le  dépouilla  de  ses  états  héréOi-^ 
taires.  Plus  tard,  avec  l'aide  de  son  puissant  beau-frère,  Charles- 
Quint,  il  essaya  de  remonter  sur  le  trône.  Il  fut  battu  et  enfermé 
pendant  dix-sept  ans  dans  un  caveau  du  château  de  Sonderborg. 
On  raconte  qu'il  y  passait  chaque  jour  des  heures  entières  à  tour- 
ner autour  d'une  table  ronde,  sur  le  rebord  de  laquelle  il  prome- 
nait son  pouce.  M.  Bloch,  membre  de  l'académie  de  Copenhague, 
a  reproduit  grand  comme  nature  cet  auguste  et  mélancolique  pri- 
sonnier; on  sent  que  depuis  bien  des  années  déjà  il  tourne  en 
rond  autour  de  sa  table  et  de  son  idée.  Le  frottement  continuel 
de  son  doigt  a  creusé  la  pierre,  ses  pieds  ont  fini  par  user  le 
carreau  où  ils  se  traînent  languissamment.  Son  vieux  serviteur, 
la  tête  nue,  le  front  bas,  lui  avance  un  fauteuil  et  semble  l'en- 
gager à  interrompre  son  étemelle  promenade  en  lui  montrant  des 
yeux  son  frugal  repas  qui  l'attend.  Ce  roi  détrôné ,  chaussé  de 
pantoufles  éculées,  coiffé  d'une  barrette,  vêtu  d'une  chemise  en 
désordre  et  d'un  méchant  habit  à  crevés,  représente  bien  ime 
majesté  déchue  qui  en  appelle.  Sa  démarche  est  pesante,  son 

son  xxYin.  —  1878.  40 

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626  REYUE  DES   DEUX   MONDES. 

corps  s'est  épaissi  et  engourdi  dans  sa  longue  ci^tivité;  mais 
Tâme  est  restée  fiëre,  il  refusera  longtemps  encore  de  signer  son 
abdication.  Sa  figure  exprime  Je  travail  d'une  idée  fixe,  un  roj^l 
entêtement,  qui  proteste  contre  la  destinée.  Peut-être  se  reproche- 
t-il  de  n'avoir  pas  fait  tomber  assez  de  tètes,  de  n'avoir  été  bratal 
qu'à  moitié;  verser  un  peu  de  sang,  c'est  quelquefois  danger^ix; 
en  verser  beaucoup,  c'est  souvent  utile.  11  y  a  dans  ce  tableau  de 
la  simplicité  et  une  certaine  grandeur.  La  salte  voûtée  et  briqoetée 
oà  se  passe  la  scène  est  bien  rendue,  éclairée  comme  il  convient; 
les  accessoires  ont  été  exécutés  par  une  main  patiente  et  conscien- 
cieuse, qui  n'escamote  rien.  Dans  lesœuyres  de  génie,  il  y  a  toujours 
un  peu  de  scélératesse,  ce  sont  des  crimes  heureux;  mais  n'est  pas 
scélérat  qui  veut,  et  rien  n'est  plus  pitoyable  que  l'escamoteur  mala- 
droit qui  se  laisse  surprendre  la  main  dans  le  sac.  Les  peintres  du 
Danemark  sont  parfaitement  honnêtes;  ils  sont  bien  les  fils  de  ce 
vaillant  petit  pays,  si  malhonnêtement  dépouillé  par  un  voâsin 
sans  scrupules. 

Quittons  le  Danemark  pour  nous  transporter  dans  reqK»tton  des 
autres  pays  Scandinaves;  nous  y  trouverons  moins  de  bonfaonoiey 
plus  d'habileté ,  plus  de  procédés  appris,  une  recherche  plus  sen- 
sible de  reflet*  Nous  craignons  qu'un  peintre  norvégien  èiaUi  à 
Munich,  M.  Heyerdahl,  n'ait  manqué  le  sien  en  représentant  Adam 
et  Eve  chassés  du  paradis.  M.  Heyerdahl  a  du  talent,  il  a  étudié  son 
métier;  mais  pourquoi  son  tableau  est-il  si  sombre?  U  y  a  répandu 
comme  un  nuage  de  suie.  Son  Adam  et  son  Eve  n'ont  pas  Tafr  de 
sortir  d'un  jardin  délicieux;  ils  sortent  plutôt  de  quelque  hutte  de 
charbonnier,  où  ils  se  sont  noirci  le  visage  et  les  mains.  Eve,  qui 
est  coquette,  a  grand  soin  de  nous  cacher  sa  figure;  Adam  en  vent 
au  garde  champêtre  qui  lui  a  dressé  procès-verbal,  et  il  lui  montre 
le  poing.  Nous  doutons  aussi  que  VAsffoardreid  de  H.  Arbo,  de 
Christiania,  produise  tout  l'efiet  qu'il  en  attendait.  S'il  en  faut  croire 
une  légende  norrégienne,  ceux  d'entre  nous  qui  n'ont  pas  fait  assez 
de  bien  pour  mériter  le  ciel,  ni  assez  de  mal  pour  aller  en  enfer, 
seront  condamnés  après  leur  mort  à  chevaucher  dans  les  airs  jus- 
qu'à la  fin  du  monde.  Nous  ne  trouvons  rien  à  redire  à  la  moralité 
de  cette  légende,  nous  aimons  à  voir  punir  les  neutres,  les  indifie* 
rens,  ceux  qui  ne  furent  ni  chair  ni  poisson,  ni  serviteurs  zélés  de 
Dieu,  ni  partisans  résolus  du  diable.  Dante,  lui  aussi,  a  traité  sévë* 
rement  les  anges  qui,  sans  tremper  dans  la  révolte  de  Satan,  l'ont 
laissé  faire;  ils  n'aimaient  qu*eux-mémes,  per  se  foro.  «  Le  ciel  les 
expulsa,  parce  qu'ils  l'auraient  enlaidi,  et  le  profond  enfer  refusa 
de  les  recevoir.  La  miséricorde,  comme  la  justice,  les  déiiaigne;  ne 
parlons  pas  d'eux,  regarde  et  passe.  » 


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LA   PEINTCRB  à  L  EXPOSITION   UNIVERSELLE.  627 

Misericordia  e'ghistixia  (U  sdegoa; 

Non  ragioniam  di  lor,  ma  goarda  e  passa. 

M.  Arbo  nous  montre  ses  tristes  cavidiers  montés  sur  des  cour- 
siers noirs  et  galopant  entre  ciel  et  terre  au  clair  de  la  lune.  Il  y  a 
de  la  fougue  dans  cette  composition;  mais  hommes  et  cberaux,  cette 
cavalcade  fantastique  forme  une  masse  confuse,  où  nous  distinguons 
à  grand'peine  quelques  figures  dans  le  tas,  et  nous  en  voulons  au 
peintre  de  ne  pas  nous  faire  voir  ce  qu'il  nous  montre.  Si  M.  Arbo 
a  négligé  d'allumer  sa  lanterne,  on  trouve  en  revanche  dans  la  sec- 
tion norvégienne  des  couchers  de  soleil  si  éblouissans  qu'on  ne  peut 
les  contempler  sans  cligner  les  yeux.  CTest  peut-être  vrai,  mais 
nous  en  doutons;  la  nature  n'aime  pas  les  pétards.  A  ce  grand  ta- 
page de  couleurs  criardes,  heurtées  et  violentes  nous  préférons  le 
Paysage  d hiver  de  M.  Munthe,  où  nous  voyons  un  hameau  de  pê- 
cheurs au  bord  de  la  mer.  La  terre  est  blanche,  le  ciel  est  noir,  la 
mer  est  grise;  mais  les  pêcheurs  ne  s'occupent  que  de  d^aller 
leurs  poissons.  Nous  sommes  persuadé  qu'ils  adorent  leur  pays  et 
qu'ils  seraient  très  malheureux  si  on  les  transportait  sur  les  ri- 
vages de  la  baie  de  Naples.  L'habitude  est  la  puissance  qui  gouverne 
ce  monde,  et  il  faut  louer  les  peintres  qui  peignent  des  habitudes. 
On  trouve  en  Suède  aussi  d'intéressans  paysages.  Il  est  inutile 
d'appeler  l'attention  sur  les  belles  marines  de  M.  Wahlberg.  Tout  le 
monde  connaît,  pour  les  avoir  vus  au  salon,  ses  clairs  de  lune,  «es 
golfes,  ses  ports,  ses  ciels  brouillés,  ses  vagues  clapoteuses  ou  dor- 
mantes. M.  Wahlberg  cherche  l'effet  et  il  l'obtient;  mais  on  s'aper- 
çoit qu'il  le  cherche.  Il  n'y  a  rien  de  cherché  dans  le  très  beau 
paysage  de  M.  Lindstrôm  ;  c'est  un  canal  bordé  de  bouleaux  à  l'é- 
corce  argentée,  au  feuillage  léger,  jauni  par  l'automne.  L'eau  est 
transparente,  les  arbres  sont  du  dessin  le  plus  étudié  et  le  pluiî  fin, 
l'air  circule  entre  leurs  branches,  le  tableau  s'enfcmce  bien,  on  s'y 
promène  avec  plaisir  et  on  y  respire  à  l'aise. 

Nous  avons  hâte  d'arriver  au  morceau  capital  de  l'exposition 
suédoise.  M.  le  baron  CederstrOm  nous  montre  le  corps  de 
Charles  Xll  transporté  par  ses  oATiciers  à  travers  la  frontière  nor- 
végienne. Le  vainqueuf  de  Narva,  le  vaincu  de  Pultava  a  été 
frappé  d'une  balle  à  la  tempe  devant  les  retranchemens  de  Frede- 
rikshall.  On  le  ramène  à  Stockholm  sur  une  civière,  que  portent 
péniblement  huit  officiers  de  sa  garde,  vêtus  d'un  uniforme  bleu 
sombre,  dont  l'un,  blessé  à  la  tête,  a  le  front  enveloppé  d*un  ban- 
deau. Leur  fardeau  est  lourd;  le  mattre,  qui  de  son  vivant  les  ha- 
rassait par  ses  perpétuelles  enti^eprises,  continue  après  sa  mort  à 
peser  lourdement  sur  leurs  épaules.  Ils  ont  l'air  moins  triste  que 
soucieux;  ils  songent  à  leur  épaule  meurtrie  et  aux  inc^itudes  de 


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628  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'avenir;  ils  semblent  se  dire:  Et  aprfes?  qu'arriverar-t-îl  ?  à  qui 
sei;a  le  trône?  Ils  ne  laissent  pas  d'aller  d'un  bon  pas,  d'un  pas  mi- 
litaire ;  on  les  voit  marcher,  on  entend  la  neige  crier  sous  leurs 
pieds,  car  la  scène  se  passe  au  fort  de  l'hiver.  Le  funèbre  cortège 
chemine  dans  un  couloir  de  montagnes,  sur  une  route  qui  descend 
rapidement.  Un  vieux  général  porte  la  main  à  son  chapeau  qui  me- 
naçait de  s'envoler,  le  vent  s'engouiïre  dans  son  manteau.  Un  autre 
oiBcier  supérieur,  coiffé  d'une  perruque,  le  bras  en  bandoulière, 
pourrait  bien  être  l'ingénieur  français  Maigret,  a  cet  homme  sin- 
gulier et  indifférent,  »  comme  dit  Voltaire,  lequel,  en  voyant  tomber 
le  roi,  s'écria:  —  Voilà  la  pièce  finie,  allons  souper.  —  Derrière 
cette  avant^arde  flotte  le  drapeau  suédois  e1  se  déroule  à  perte  de 
vue  toute  l'armée  en  retraite.  A  droite  se  dresse  un  rocher  peint 
avec  une  étonnante  vigueur  ;  à  gauche  dévale  un  précipice  où 
pendent  des  stalactites  de  glace.  Un  vieux  chasseur,  portant  sur 
son  dos  un  aigle  mort  dont  la  blessure  ensanglante  la  neige,  s'est 
mis  de  côté  pour  faire  place  au  corps,  devant  lequel  il  s'incline; 
comme  lui,  un  enfant  qui  l'accompagne  s'est  découvert  ;  leur  chien 
salue  d'un  hurlement  plaintif  cette  grande  et  courte  destinée  qui 
passe.  Un  pâle  rayon  de  soleil  éclaire  l'extrémité  de  la  vallée,  k 
reste  est  enveloppé  dans  la  brume.  Ce  remarquable  tableau  esl 
d'une  peinture  sévère,  presque  austère,  mais  franche  et  solide. 
Plys  on  le  revoit,  plus  on  en  est  frappé  ;  il  ne  vous  séduit  pas,  iJ 
s'impose  à  vous.  Il  s'en  dégage  une  forte  et  saisissante  impression  ; 
l'artiste  a  soigné  le  détail  en  le  faisant  concourir  à  l'effet  général, 
et  dans  son  œuvre  tout  est  d'accord,  tout  est  d'ensemble,  la  brume, 
la  neige,  le  froid,  le  vent,  l'expression  soudeuse  des  figures  et  les 
yeux  à  jamais  fermés  d'un  héros  qui  fut  un  aventurier  de  génie  et 
mourut  dan^  la  force  de  l'âge,  pour  avoir  lassé  la  fortune  par  ses 
impérieuses  sommations*  On  ne  saurait  trop  recommanda:  cet 
ouvrage  à  l'étude  attentive  des  peintres  qui  cherchent  la  grandeur 
dans  le  guindé,  l'expression  dans  la  grimace,  l'éloquence  dans  la 
déclamation  et  le  dramatique  dans  le  théâtral.  H.  Gederstrdm  a 
sûrement  appris  la  rhétorique  ;  mais  après  l'avoir  apprise,  il  a  ea 
soin  de  l'oublier,  et  son  exemple  est  bon  à  suivre. 

III. 

Les  critiques  ne  se  lassent  pas  d'exhorter  les  artistes  à  se  vouei 
au  grand  art,  à  l'art  sérieux,  et  ils  ont  raison  ;  mais  beaucoup  d'ar- 
tistes s'imaginent  que  le  grand  art  consiste  à  peindre  des  rois,  des 
empereurs  ou  des  saints  sur  une  grande  toile  qui  a  quatre  mètr^ 
de  hauteur  et  six  mètres  de  largeur,  en  quoi  ils  se  trompent 


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lA  PEINTURE  A  l'eXPOSITION   UNIVERSEULE.  629 

Peignez  des  hommes,  des  anges  ou  des  bêtes,  des  césars  ou  des 
paysans,  la  sainte  Trinité  ou  des  pâtis  et  des  moutons,  quelle  que 
soit  la  dimension  de  votre  toile,  vous  ferez  grand  si  vous  possédez 
les  trois  vertus  théologales,  la  foi,  l'amour  et  l'espérance.  Il  faut 
croire  à  son  sujet;  il  faut  l'aimer  passionnément,  il  faut  ressentir 
en  travaillant  cette  joie  particulière  qui  accompagne  les  longs 
espoirs  et  les  vastes  pensées.  L'essentiel  est  d'être  assez  convaincu 
pour  convaincre  les  autres.  Quand  M.  Cederstrôm  a  peint  son 
Charles  XII,  il  était  convaincu.  Nous  doutons  que  M.  Siemiradski 
ait  peint  avec  conviction  les  Torches  vivantes  de  Néron  j  le  plus 
grand  tableau  de  la  section  russe,  l'un  des  plus  grands  de  toute  l'ex- 
position. Les  Torches  vivantes  eurent  beaucoup  de  succès  à  Rome, 
où  elles  furent  exposées,  croyons-nous,  pour  la  première  fois;  le 
jury  des  beaux-arts  a  confirmé  la  sentence  des  premiers  juges  en 
décernant  une  médaille  d'honneur  à  M.  Siemiradski.  Le  peintre 
polonais  a  pris  son  sujet  dans  Tacite  :  —  «  Après  l'incendie  de 
Rome,  raconte  l'historien  latin,  on  commença  par  se  saisir  de  ceux 
qui  s'avouaient  chrétiens  et  ensuite,  sur  leur  déposition,  d'une 
multitude  immense,  qui  fut  reconnue  coupable  moins  d'avoir 
incendié  Rome  que  de  haïr  le  genre  humain.  A  leur  supplice  on 
ajoutait  la  dérision;  on  les  attachait  en  croix,  ou  l'on  enduisait 
leur  corps  de  résine,  et  on  s'en  servait  la  nuit  comme  de  flambeaux 
pour  s'éclairer,  iw  usum  noctumi  luminis.  Néron  avait  cédé  ses 
propres  jardins  pour  ce  spectacle  ;  aussi,  quoique  criminels  et  dignes 
des  derniers  supplices,  on  se  sentit  ému  de  compassion  pour  ces 
victimes,  qui  semblaient  immolées  moins  au  salut  de  l'état  qu'au 
féroce  caprice  d'un  homme.  »  Dans  le  tableau  de  M.  Siemiradski, 
l'architecture  est  excellente,  habilement  traitée;  mais  la  perspec- 
tive laisse  beaucoup  à  désirer.  Cette  immense  toile  est  plate  comme 
la  main;  la  foule  qui  grouille  sur  le  premier  plan  doit  étoufler,  la 
place  lui  manque  et  l'air  aussi.  Ce  qui  nous  chagrine  encore  plus, 
c'est  que  cette  foule  paraît  s'intéresser  fort  peu  au  spectacle  étrange 
qu'on  lui  sert.  Hommes,  femmes,  enfans,  sénateurs  et  gens  de  rien, 
les  uns  habillés,  les  autres  nus  ou  demi-nus,  regardent  voler  les 
mouches;  ils  ont  un  air  de  distraction,  de  désœuvrement  et  de  pro- 
fonde indifférence;  il  n'y  a  pas  dans  cette  nombreuse  assistance  une 
seule  tête  qui  ait  de  la  physionomie.  Néron,  qui  tient  un  léopard  en 
laisse  et  dont  la  litière  est  précédée  de  quatre  esclaves  noirs,  paraît 
ennuyé  de  lui-même  et  des  autres  autant  que  le  saint  Louis  de 
M.  Gabanel  fondant  les  Quinze-vingts  et  la  Sorbonne.  Quant  aux 
malheureux  chrétiens,  ridiculement  emmaillottés  et  perchés  sur  de 
bauts  poteaux  «  ils  semblent  beaucoup  moins  préoccupés  de* 
l'affireux  supplice  qui  les  attend  que  du  rôle  piteux  qu'on  leur  fait 


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630  B£VU£   DES   DE€l  MONDES* 

jou^.  On  cherdie  des  héros  et  des  martyrs,  on  n'aperçoit  que  des 
figurans,  condamnés  à  paraître  dans  une  pièce  qni  n'est  pas  de 
leur  goût.  —  Tu  as  une  belle  voix,  mais  tu  ne  me  persuades  pas, 
disait  un  illustre  chanteur  à  un  débutant.  —  M.  Siemiradski  a  une 
belle  voix,  qui  lui  a  valu  une  médaille  d'honneur;  mais  il  ne  réussit 
pas  à  nous  persuader. 

Il  y  a  dans  la  section  russe  nombre  de  tableaux  moins  importans 
et  beaucoup  moins  considérables,  qui  en  revanche  sont  beaucoup 
plus  persuasifs.  Tels  sont  plusieurs  tableaux  de  genre  où  les  mœurs 
rosses  sont  rendues  au  naturel.  On  voit  avec  plaisir  une  scène  d'in- 
tâ'ieur  de  M.  Maximof,  intitulée  :  Partage  des  biens  dam  une  fa- 
mille de  paysans^  et  surtout  sa  Noce  villageoise^  qu'interrompt 
l'arrivée  d'un  devin,  dont  le  bonnet  fourré  et  la  pelisse  sont  mou- 
chetés de  flocons  de  neige.  Les  mariés  et  leurs  invités  ont  des 
figures  expressives,  la  composition  est  bien  entendue;  malheureu- 
sement cette  scène  est  éclairée  par  des  lampes  qu'on  ne  voit  pas,  et 
on  se  demande  d'où  vient  le  jour,  ce  qui  fait  tort  à  la  noce.  Nous 
n'avons  pas  été  persuadé  par  le  Clair  de  lune  verdâtre  et  un  peu 
brutal  de  M.  Kouïndji;  la  lune  n'est  jamais  brutale,  même  en 
Ukraine  ;  mais  nous  croyons  sur  parole  M.  Mechtcherski,  quand  il 
nous  montre  sa  Forêt  en  hiver.  Le  milieu  de  la  toile  est  occupé  par 
un  étang  gelé,  dont  on  a  conunencé  de  tailler  la  glace.  Sur  un  de 
ces  blocs  de  glace  s'est  perchée  une  corneille  ;  ses  sœurs  voltigent 
alentour.  Au  fond  s'étend  la  forêt  poudrée  à  blanc,  chargée  de  givre 
et  de  frimas,  enveloppée  d'un  brouillard  qui  donne  le  frisson. 

Les  ouvrages  que  renferme  la  section  russe,  si  di/Térens  qu'ils 
soient  par  le  sujet,  ont  tous  un  air  de  famille.  L'invention  en  est 
souvent  heureuse  et  spirituellement  conçue  ;  l'exécution  est  insuf- 
fisante ou  dure,  la  couleur  est  faible.  C'est  de  la  peinture  de  novice, 
qui  pourtant  n'est  pas  jeune.  Le  travail  a  été  entrepris  avec  vi- 
gueur et  vivement  attaqué,  mais  il  n'a  pas  été  poussé,  l'artiste  est 
resté  à  mi-chemin,  soit  qu'il  se  déCât  de  ses  forces,  ou  qu'il  fût  in- 
capable d'un  long  eflort,  ou  que  sa  main  ait  été  prise  d'une  subite 
lassitude.  Des  trois  vertus  théologales  c'est  l'espérance  qui  manque 
le  plus  aux  peintres  russes;  aussi  s'arrêtent-ils  avant  d'être  arrivés, 
et  leurs  œuvres  sont  intéressantes,  mais  elles  sont  tristes,  conmie 
tout  ce  qui  est  incomplet.  Il  y  a  pourtant  des  exceptions.  C'est  une 
œuvre  achevée  que  le  portrait  du  paysagiste  Schichkine  par  M.  Ki-ams- 
koï.  Il  est  en  pleine  campagne,  il  cherche  des  yeux  le  site  qu'il 
veut  peindre  et  l'endroit  où  il  ira  planter  son  piquet.  C'est  une 
figure  admirablement  venue,  qui  est  bien  dans  l'air  et  qui  a  de 
l'enveloppe.  La  Route  dans  la  forêt  de  M.  Lindholm,  d'Helsingfors, 
est  aussi  un  morceau  irréprochable.  Cette  route  traverse  une  s^i- 


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LA   PEINTUBE   A  l'eXPOSITION   UNIVERSELLE.  631 

niëre  tachetée  de  soleil.  Le  sapin  du  premier  plan  est  un  chef- 
d'œuvre.  La  grande  règle  est  de  faire  ce  qu'on  voit  et  ce  qu'on 
aime;  M.  Lindholm  a  vu  son  sapin  et  il  l'a  aimé;  aussi  a-t-il  étudié 
en  conscience  l'histoire  de  chacune  de  ses  branches  depuis  le  com-* 
mencement  jusqu'à  la  fm,  et  cependant  le  détail  se  fond  dans  l'en- 
semble, la  branche  n'empêche  pas  de  voir  l'arbre,  l'arbre  n'em- 
pêche pas  de  voir  la  forêt.  Ce  sapin  finlandais  est  tout  à  fait 
persuasif,  et  nous  sommes  convaincu  qu'il  y  a  dans  M.  Lindholm 
l'étoffe  d'un  excellent  paysagiste. 

Il  semble  qu'il  n'y  ait  pas  dans  le  monde  deux  nations  plus  diffé- 
rentes que  la  despotique  Russie  et  que  la  libre  république  des  États- 
Unis.  Néanmoins  ces  deux  pays  se  ressemblent  par  plus  d'un  endroit, 
et  tout  d'abord  par  la  haine  jalouse  qu'ils  ressentent  à  l'égal  l'un 
de  l'autre  pour  Jobn  Bull;  voilà  pourquoi  l'aigle  à  deux  têtes  et  le 
drapeau  étoile  ont  depuis  longtemps  fait  amitié  et  contracté  alliance; 
le  meilleur  ciment  qu'on  ait  inventé  pour  lier  les  nations  comme 
les  individus  est  une  bonne  haine  commune.  L'empire  moscovite  et 
les  États-Unis  ont  aussi  ce  rapport  que  ce  sont  des  peuples  pion- 
niers, portant  dans  la  politique  l'esprit  d'aventure,  l'un  avec  plus 
d'astuce,  l'autre  avec  plus  de  désinvolture,  ce  qui  a  fait  dire  à  quel- 
qu'un qui  n'aime  pas  la  Russie  que  le  Russe  est  un  Byzantin  doublé 
d'un  Yankee.  Russes  et  Américains  s'entendent  encore  pour  mépri- 
ser profondément  le  vieux  monde,  qui  se  meurt  de  consomption  ou 
de  décrépitude;  ils  se  croient  appelés  à  rajeunir  la  civilisation,  à 
lui  infuser  un  sang  nouveau.  Peut-être  se  piquent-ils  aussi  de  ra- 
jeunir les  beaux-arts,  dans  lesquels  ils  commencent  à  s'exercer.  Il 
est  possible  que  ces  apprentis  deviennent  maîtres  et  qu'ils  nous 
donnent  un  jour  des  leçons.  C'est  le  secret  de  l'avenir. 

Le  premier  point  est  d'avoir  dix  caractère.  Malgré  ses  défauts,  la 
peinture  russe  en  a,  la  peinture  américaine  en  a  peu,  si  nous  en 
jugeons  du  moins  par  les  échantillons  rassemblés  au  Champ  de 
Mars.  Quand  on  vient  de  visiter  la  section  russe,  on  emporte  dans 
s^s  yeux  des  vivions  de  steppes  et  des  figures  de  moujiks.  La  sec- 
tion américaine  nous  apprend  peu  de  chose  sur  les  États-Unis  et 
ne  renferme  qu'un  petit  nombre  d'œuvres  qui  aient  une  physiono- 
mie originale.  Il  en  est  quelques-unes  à  la  vérité  qu'on  peut  qua- 
lifier d'excentriques;  mais  original  et  excentrique,  ce  n'est  pas  la 
même  chose.  De  quel  côté  de  l'Océan  M.  Hamilton  a-t-il  rencontré 
cette  grosse  fille  délurée  qui,  se  renversant  dans  son  fauteuil  jaune, 
les  mains  croisées  autour  de  ses  genoux,  une  cigarette  entre  ses 
doigts,  rit  à  gorge  déployée  et  montre  sa  jambe  à  son  perroquet? 
Il  y  a  beaucoup  de  talent  dans  cet  ouvrage  de  mauvais  goût  ;  mais 
à  qui  ce  talent  pourra-t-il  plaire  ?  Il  est  trop  léger  pour  New-York, 


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632  BETUE  DES  BEUt  MONDES. 

il  est  trop  brutal  pour  Paris.  Elle  est  bien  singulière  aussi  cette 
grande  toile  d'un  bleu  sombre  que  H.  Dana  a  intitulée  Solitude^  et 
qu'il  aurait  mieux  fait  d'appeler  un  tableau  sans  sujet.  C'est  ub 
morœau  de  la  pleine  mer  vue  pendant  la  nuit,  à  la  faveur  de  «  cette 
obscure  clarté  qui  tombe  des  étoiles.  »  On  y  voit  tout  juste  assez 
pour  constater  qu'on  ne  voit  rien.  On  distingue  très  nettement  u 
contraire  ce  qui  se  passe  dans  la  Vallée  du  paradis  à  Nfwpori  de 
H.  La  Farge.  Ce  paradis  est  coupé  de  petits  murs  en  pierres  sèches 
et  brouté  par  des  moutons  qui  ne  paient  pas  de  mine.  Tel  qu'il  est, 
il  a  un  caractère  propre  que  M.  La  Farge  a  senti  et  rendu;  aussi 
préférons-nous  son  paysage  un  peu  grisâtre  aux  intérieurs  bretons, 
aux  scènes  bavaroises,  aux  vues  de  France  ou  d'Italie  qui  abondent 
dans  la  section  des  États-Unis. 

Cependant  on  y  découvre,  en  cherchant  bien,qudques  tableautii^ 
qui  ont  un  goût  prononcé  de  terroir.  Nous  avons  un  faible  pour  le 
Dimanche  matin  en  Virginie  de  M.  Winslow  Homer.  Quatre  nègres 
et  négresses,  qui  ressemblent  beaucoup  à  des  singes,  sont  occupés 
à  lire  la  Bible.  La  vérité  dans  le  sentiment  et  la  parfaite  sincérité 
du  pinceau  rendent  la  laideur  aimable.  Signalons  aussi  un  petit 
chef-d'œuvre  de  M.  Brown,  intitulé  le  Cirque  qui  passe.  Cinq  mé- 
chans  gamins,  alignés  sur  le  trottoir  et  fort  dépenaillés,  regardent 
passer  des  clowns  à  cheval.  Ces  cinq  figures  sont  excellentes,  pleines 
de  vie  et  d'expression,  et  sur  leurs  lèvres  fleurit  ce  rire  yankee  qui 
semble  dire  :   Tu  m'amuses,  mais  ne  va  pas  t'imaginer  que  tu 
m'étonnes.  Notons  encore  un  beau  Chat  de  M.  Butler  junior,  lequel 
n'a  rien  de  commun  avec  les  chais  civilisés,  raffinés,  él^ans,  aris- 
tocrates, coquets  et  douillets  de  M*  Lambert,  vrais  gentilshommes 
de   chats,  nés  pour  mordiller  des  dentelles,  pour  égratigner  des 
robes  de  satin,  pour  se  faire  les  ongles  sur  des  fauteuils  en  tapis- 
serie, pour  se  rouler  dans  la  martre  et  dans  l'hermine,  dans  le  vair 
et  dans  le  gris.  M.  Butler  nous  montre  un  véritable  rominagrobis 
de  gouttières,  râblé,   épais,  à  l'œil  dur.  U  s'est  accroupi  sur  le 
rebord  d'une  planche,  et  il  guette  sa  proie,  en  faisi^nt  semblant  dé 
dormir.  En  veut-il  à  Cuba,  perle  des  Antilles,  ou  aux  mines  d'or  et 
d'argent  du  Mexique?  Espagnols  et  Mexicains  feront  bien  de  se  dé- 
fier, c'est  un  de  ces  matous  qui  ne  jouent  pas  longtemps  avec  la  sou- 
ris, ils  ont  bientôt  fait  de  l'étrangler  et  de  l'avaler. 

Nous  terminerons  par  la  Hongrie  ce  dénombrement  des  pays  qui 
n'ont  pas  encore  beaucoup  marqué  dans  l'histoire  (Je  l'art.  La  Hon- 
grie a  l'insigne  bonheur  d'être  représentée  au  Champ  de  Mars  par 
un  peintre  dont  les  premiers  essais  ont  été  des  coups  de  maître  et 
qui  est  toujours  allé  en  progressant  ;  sa  dernière  œuvre  est  la  meil- 
leure. Le  jury  a  décerné  une  médaille  d'honneur  à  M.  Munkacsy, 


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U.  PEINTURE   A  L'eXPOSITION   CNIYERSELLE,  63S 

et  de  toutes  ses  décisions  c'est  la  seule  peut-être  qui  ait  obtenu 
Tapprobation  universelle.  Le  Hilton  aveugle  dictant  le  Paradis 
perdu  à  ses  filles  est  un  des  grands  succès  de  l'exposition.  Hilton 
est  assis  dans  un  fauteuil,  près  d'une  fenétrç;  les  dures  expé- 
riences de  sa  vie,  le  rongement  incessant  d'une  âme  tourmentée  et 
violente  ont  creusé,  ravagé  son  visage;  il  est  en  proie  au  démon,  il 
cherche  sa  pensée  dans  la  nuit.  A  la  gauche  du  poète  sont  groupées 
autour  d'une  table  ses  trois  filles,  qui  le  regardent  ;  l'une  brode,  la 
seconde  est  debout,  la  troisième  tient  la  plume  :  elle  est  comme 
suspendue  aux  lèvres  de  son  père  et  à  ses  yeux  éteints.  Il  a  trouvé 
en  elle  le  plus  docile,  le  plus  intelligent,  le  plus  gracieux  des  se- 
crétaires, car  sa  figure  est  d'une  grâce  exquise  et  pénétrante.  Cette 
grande  toile  est  pleine  d'émotion,  de  recueillement  et  de  silence  ; 
on  sçnt  qu'il  s'y  passe  quelque  chose,  on  assiste  à  l'enfantement 
du  Paradis  perdu.  Les  accessoires,  les  meubles,  tes  tentures,  les 
fonds  sont  traités  avec  largeur  ;  la  touche  est  ferme  et  grasse^  elle 
en  dit  assez,  elle  ne  dit  rien  de  trop.  On  oublie  en  contemplant  cet 
émouvant  tid)leau  que  l'artiste  a  fait  trop  d'honneur  aux  filles.de 
Milton;  l'histoire  leur  reproche  d'avoir  été  d'assez  mauvaises* filles, 
d'avoir  eu  de  vilains  procédés  pour  leur  père.  On  oublie  aussi  que 
le  noir  est  le  grand  ennemi  de  M.  Munkacsy,  un  ennemi  dont  il  ne 
se  défie  pas  assez.  Il  y  en  a  moins  dans  son  Milton  que  dans  ses 
précédons  tableaux,  et  pourtant  il  y  en  a  trop.  On  nous  assure  que 
le  noir  est  inconnu  en  Angleterre  ;  c'est  même  une  question  de  sa- 
voir s'il  existe  dans  la  nature. 

La  section  hongroise  renferme  plusieurs  autres  toiles  impor- 
tantes, dont  les  sujets  sont  empruntés  pour  la  plupart  à  l'histoire 
nationale,  et  pahni  lesquelles  il  faut  signaler  Ibl  Marie  de  Széchy y  de 
M.  Sékely,  la  Fuite  de  Tôkoly  après  la  prise  de  Likave^  les  Derniers 
momens  de  la  forteresse  de  Szigethvar^  par  M.  Weber,  et  surtout 
le  Baptême  de  saint  Etienne^  premier  roi  de  Hongrie ^^dx  M.  Jules 
Benczur,  grand  tableau  fort  estimable.  Les  artistes  qui  ont  beau- 
coup d'ambition  et  qui  s'attaquent  à  des  sujets  trop  forts  pour  eux 
lious  rappellent  ce  conscrit  placé  en  sentinelle  qui  avait  fait  un  pri- 
sonnier. — Amène-le-moi,  lui  criait  son  capitaine.  —  Je  ne  peux  pas, 
répondait  le  conscrit  ;  il  ne  veut  pas  me  lâcher.  —  Les  artistes  dont 
nous  parlons  sont  les  prisonniers  de  leur  sujet,  qui  les  tient  et  ne 
veut  pas  les  lâcher,  et,  si  recommandables  que  soient  leurs  ouvrages, 
ils  nous  laissent  l'impression  d'un  labeur  pénible,  de  l'efibrt  déses- 
péré d'un  homme  pris  dans  un  piège  dont  il  cherche  à  se  dépêtrer. 
H.  Bêla  Pallik  ne  s'est  pas  attaqué  à  saint  Etienne,  il  a  peint  une 
Êtable  de  brebis  en  Hongrie,  et  on  sent  qu'il  est  maître  de  son  su- 
jet. Dans  le  royaume  de  l'art,  un  mouton  bien  venu  occupe  une 
meilleure  place  qu'un  héros  manqué  ou  insignifiant. 

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m  UTUE  DES  DEUX  MONDES. 

On  remarquera  aussi  en  parcourant  la  section  hoDgroîse  que  les 
peintres  magyars  ont  un  goût  prononcé  pour  les  sauces,  et  qu'ils 
placent  volontiers  la  scène  de  leurs  tableaux  dans  une  cave,  qulis 
éclairent  par  des  feux  de  Bengale.  Les  étrangers  qu'avait  attirés  i 
Paris  la  fête  naticmale ,  et  qui  ont  vu  pour  la  première  fois  la  plaœ 
de  la  Concorde  illuminée  a  giorno  par  le  gaz,  rélectricité,  des 
flammes  rouges  ou  vertes,  en  ont  été  charmés;  quand  ils  Font  revue 
le  lendemain  éclairée  par  la  lumière  du  jour,  ils  ont  été  plus  char- 
més encore,  et  ils  ont  reconnu  que  le  plus  admirable  artificier  est 
celui  qui  a  inventé  le  soleil.  L'auteur  d'une  petite  brochure  récem- 
ment publiée,  qui  est  une  apologie  de  l'impressionnisme,  attribue 
fort  justement  aux  peintres  naturalistes  de  notre  temps  rhonnrar 
d'avoir  créé  a  la  peinture  claire ,  déûnitivement  débarrassée  de  la 
litharge,  du  bitume,  du  chocolat,  du  jus  de  chique,  du  graillon  et 
du  gratin.  »  Nous  leur  devons  aussi,  ajoute-t-il,  «  l'étude  du  plein 
air,  la  sensation  vraie  non-seulement  des  couleurs,  mais  des  moin- 
dres nuances  des  couleurs,  les  tons,  et  encore  la  recherche  des  rap- 
ports entre  l'état  de  l'atmosphère  qui  éclaire  le  ti^leau  et  la  tona- 
lité générale  des  objets  qui  s'y  trouvent  peints.  »  Il  looe  également 
les  artistes  japonais  de  nous  avoir  appris  qu'on  peut  produire  les 
plus  heureux  effets  en  juxtaposant  des  teintes  fortes  et  les  tons  les 
plus  tranchés  (1).  II  est  certain  qu'après  avoir  regardé  quelque 
temps  un  tableau  bitumineux  ou  couleur  chocolat,  on  éprouve  quel- 
que plaisir  à  contempler  un  éventail  japonais,  une  pièce  d'eau 
peinte  par  M.  Monet  ou  une  amazone  de  M.  Renoir  ;  mais  ce  qu'il  y 
a  de  mieux  encore,  c'est  d'aller  passer  une  heure  dans  la  section 
espagnole  du  Champ  de  Mars.  Un  amateur  de  notre  connaissance 
finit  toujours  par  là  sa  visite  à  l'exposition,  et  à  ceux  qui  s'en  éton- 
nent il  répond  :  —  Je  sors  d'un  pays  de  sauces,  et  je  viens  ici  pour 
me  nettoyer  les  yeux. 

YicToa  Chebboliez. 

(1)  Lei  Peintres  impressionnistes,  par  Théodore  Duret,  Paris,  187S. 


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L'IDÉE  MODERNE  DU  DROIT 

EN  FRANCE 


iir. 

L*<0ALIT1&   D*APliS  UES    J&COLES  DÉMOCRATIQUE  ET   A&ISTOCIATIQOE. 
—  LA  THéORIE    DE    H.  REMAN. 


Brneti  Rtnaa,  —  DUUagnM  pkilotophiques.  —  Mélanges  d'Msloirt  et  de  voyages, 
.  La  Réforme  itUtiieetueUe  et  morale,  —  Caliban, 


L'idée  de  Tégalîté,  tant  de  fois  invoquée  au  siècle  dernier  et 
inscrite  en  tête  de  toutes  nos  constitutions,  a  eu  de  notre  temps  le 
même  sort  que  Vidée  de  liberté  :  attaquée  par  les  écoles  aristocra- 
tiques, défendue  par  l'école  démocratique,  il  semble  qu'aujourd'hui 
encore  elle  manque  pour  tous  de  cette  clarté  qui  résulte  d*iine 
déduction  rigoureuse.  L'examen  critique  de  cette  idée  offre  d'au- 
tant plus  d'importance  et  d'intérêt  qu'elle  est  parmi  les  plus  popu- 
laires en  France  et  répond  à  un  des  instincts  les  plus  vivaces  de 
notre  nation. 

Tous  les  observateurs  sont  d'accord  pour  attribuer  aux  Français 
l'amour  de  l'égalité;  quelques-uns  même  vont  jusqu'à  dire  :  la 
France  n'a  que  l'amour  de  l'égalité,  non  celui  de  la  liberté*.  C'est  là 
une  exagération  et,  quand  on  y  regarde  déplus  près,  une  contradic- 
tion ;  M.  de  Tocqueville  n'y  a  pas  tout  à  fait  échappé  lorsqu'il  s'est 
plu  à  opposer  systématiquement  deux  tendances  en  réalité  insépara- 

(1)  Voyez  la  Bêvue  du  15  férrier  et  du  !«'  avriU. 

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636  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

bles.  N'est-ce  pas  précisànent  pai*ce  que  la  France  aime  la  liberté 
qu'elle  aime  l'égalité?  Qu'est-ce  aux  yeux  des  Français  qu'une  iné- 
galité, sinon  un  privilège  chez  l'un  et  une  servitude  chez  l'autre, 
conséquemment  un  manque  de  liberté?  L'inégalité  leur  semble  une 
atteinte  au  droit  commun,  une  distinction  établie  entre  la  personne 
humaine  chez  le  noble  ou  le  riche  et  la  personne  humaine  chez  le 
roturier  ou  le  pauvre.  Ne  pas  admettre  au-dessus  de  soi  des  pré- 
rogatives, des  passe-droits;  des  castes  ou  des  dynasties  privilégiées, 
c'est  avoir  le  sentiment  de  la  liberté  humaine  en  soi  comme  res- 
pectable au  même  titre  que  chez  les  autres  ;  tel  a  toujours  été 
l'instinct  français.  Les  Jacques  ne  chantaient-ils  pas  déjà  : 

Noas  sommes  hommes  comme  ils  sont]. 
Des  membres  comme  nous  ils  ont; 
Tout  autant  souffrir  nous  pouvons, 
Un  aussi  grand  cœur  nous  avons* 

Les  législateurs  de^  89,  en  établissant  l'égalité  des  droits  pour 
tous,  voulaient  par  cela  même  sauvegarder  la  liberté  de  tous  (1). 

L'inégalité,  aux  yeux  des  Français,  ne  choque  pas  moins  la  raison 
qu'elle  ne  choque  la  liberté  ;  aussi  ne  saurait-elle  satisfaire  leur 
esprit  logique  plus  que  leur  instinct  juridique.  Les  excepUons,  les 
contradictions  de  la  loi  avec  elle-même  et  les  inégalités  qui  en 
résultent  entre  les  citoyens,  blessent  nécessairement  toute  intelli- 
gence éprise  de  ce  qui  est  général  et  «  conforme  aux  principes.  »  Les 
Anglais  et  les  Allemands  n'éprouvent  pas  ce  besoin.  Ils  s'arrangent 
de  leurs  lords  ou  de  leurs  hobereaux,  ils  ont  conservé  l'esprit  de 
hiérarchie  féodale.  La  France  est  le  seul  pays  qui  n'ait  vraiment 
plus  de  noblesse.  L'ouvrier  anglais  qui  voit  passer  avec  admiration 
le  gentilhomme  dans  son  carrosse,  ou  plutôt  le  carrosse  renfermant 
le  gentilhomme  invisible,  l'Allemand  qui  révère  son  seigneur  et 
maître  l'empereur,  ainsi  que  tous  ses  autres  seigneurs  et  maîtres,  ont- 
ils  le  sentiment  de  la  liberté  humaine  et  du  droit  commun  au  même 
point  que  l'ouvrier  français  qui,  à  la  vue  d'un  plus  riche  que  lui, 
se  dit  simplement  :  «  Un  homme  est  l'égal  d'un  autre  homme?  > 
Ont-ils  le  sentiment  de  l'indépendance  et  de  la  digùité  personnelles 
autant  que  ce  paysan-soldat  de  la  révolution  qui  répondit  à  un 
émigré  vantant  ses  ancêtres  :  —  «  Je  suis  un  ancêtre?  »   On  a  eu 

(i)  Sans  doute  il  est  des  peuples,  comme  TAngleterre,  qui  s'imaginent  atteindre  la 
liberté  en  dehors  de  Tëgalité  et  par  linégalité  même  :  Tesprit  Yhuiçais  voit  U  nne 
illoaion  d'optique.  En  Angleterre  mémo,  sur  tous  les  points  où  existe  la  liberté,  existe 
aussi  l'égalité  :  par  exemple,  la  liberté  de  la  parole  et  de  U  presse  étant  reconnaes, 
tons  les  citoyens  peuvent  également  parler  et  écrire,  il  y  a  donc  là  liberté  et  égalité  i 
la  fois;  au  contraire  les  priTilèges  relatifs  à  la  propriété  du  sol,  en  même  temps  qalls 
sont  une  inégalité,  sont  aossi  une  atteinte  à  la  Uberté  dte  ans  pour  le  profit  des  antres. 


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l'iDEE  MODERNE   DU   DROIT   EN  FRANCE;  6^7 

rai^D  de  le  dire,  la  révolutioD,  en  proclamant  régalité,  n'a  pas 
.  roulu  détruire  la  vraie  noblesse,  mais  la  donner  à  trente-deux  mil- 
lions d'hommes. 

Sans  doute jaous  nous  sommes  plus  d'une  fois  consolés  trop  aisé- 
ment, dans  l'égalité,  des  libertés  absentes;  mais  c'est  que  l'égalité 
suppose  encore  à  nos  yeux  une  certaine  justice  jusque  dans  l'injustice 
même,  lin  certain  droit  commun  jusque  dans  la  violation  du  droit. 
Bien  plus,  là  où  les  libertés  extérieures  et  politiques  font  défaut, 
Tégalité  devant  la  loi  nous  semble  du  moins  la  reconnaissance  de 
la  liberté  et  de  la  dignité  humaines  en  principe,  sinon  en  fait. 
Enfin  les  libertés  extérieures  sont  des  avantages  plus  individuels, 
des  garanties  plus  personnelles,  et  on  sait  que  le  peuple  français 
fait  volontiers  abstraction  des  personnes  et  des  intérêts  particuliers; 
l'égalité  satisfait  ainsi  l'esprit  d'impersonnalité  et  d'impartialité  : 
s'il  faut  porter  un  joug,  au  moins  qu'il  soit  porté  en  commun, 
afin  qu'il  soit  senti  par  tous,  détesté  par  tous  et,  le  jour  venu,  brisé 
par  tous  à  la  fois. 

L'instinct  de  l'égalité,  avant  de  renouveler  l'ordre  civil  et  poli- 
tique, s'est  exprimé  matérielleûient  en  France,  dans  l'ordre  écono- 
mique, par  la  division  progressive  des  propriétés  entre  tous  le§ 
citoyens,  et  ce  mouvement  a  précédé  1789.  Nos  historiens  récens 
l'ont  fait  voir,  la  révolution  trouva  ce  mouvement  très  avancé,  et 
elle-même  en  sortit  (1).  C'est  que  dans  l'économie  politique  d'une 
nation  comme  dans  tout  le  reste,  la  psychologie  du  caractère  natio- 
nal se  fait  visible  :  l'instinct  de  liberté  s'incarne  dans  celui  de 
propriété,  l'instinct  d'égalité  dans  la  division  de  plus  en  plus  uni- 
forme des  propriétés.  Si  le  paysan  et  l'ouvrier  en  France  sont 
reconnus  plus  économes  que  dans  les  autres  pays,  plus  attentifs  à 
épargner  pour  l'avenir,  plus  désireux  de  fixer  leurs  épargnes  dans 
quelque  propriété  mobilière  ou  immobilière,  si  leur  prévoyance 
contraste  avec  la  prodigalité  souvent  aveugle  des  travailleurs  anglais 
ou  allemands  (2),  c'est  qu'ils  sentent  que,  dans  la  propriété,  la 
liberté  et  le  travail  prennent  corps,  trouvent  une  garantie  d'indé- 
pendance, se  mettent  à  l'abri  des  coups  du  sort  ou  des  empiéte- 
mens  des  hommes;  ils  sentent  aussi  que,  la  liberté  devant  être 


(i)  En  1785,  Arthur  Young  s*ôtonD6  de  Yoir  chez  nous  «  la  terre  tellement  divisée;» 
en  1738,  Tabbé  de  Saint-Pierre,  après  ayoir  demandé  des  renseignemens  nombreux  à 
plusieurs  intendans,  remarque  qu*en  France  «  les  journaliers  ont  presque  tous  un 
jardin  ou  quelque  morceau  de  yigne  ou  de  terre.  »  (GEuvres,  édition  de  Rotterdam, 
t»  X,  p.  251.)  £n  1697,  Boisguillebert  déplore  la  nécessité  où  les  petits  propriétaires 
se  sont  trouvés  sona  Louis  XIV  de  vendre  une  grande  partie  des  biens  acquis  au  xvi* 
•t  au  XVII"  siècle. 

(2J  V03'ez  les  rapports  sur  l'exposition  de  Vienne  et  sur  celle  de  Philadelphie. 


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630  mEYXJE  DES  DEUX  MONDES* 

égale»  la  propriété,  qui  en  est  la  garantie  extérieure,  doit  »b  £ure 
elle^néme  de  plus  en  plus  égale  entre  tous.  En  outre,  là  où  tous 
travaillent,  tous  doivent  posséder,  si  le  vrai  fondement  du  droit  de 
propriété  est  le  travail,  comme  le  peuple  français  a  toujours  été 
porté  à  le  croire  et  comme  Ta  affirmé   la  révolution.  Ici  encore  les 
esftrits  des  nations  manifestent  leur  diveiigence  :  on  a  remarqué 
avec  raison  que,  dans  les  cas  douteux  et  les  contestations  de  pro- 
priété, la  France  a  généralement  adjugé  la  terre  à  celui  qui  tra- 
vaillait la  terre  et  mis  le  droit  de  son  côté  ;  TAngleterre,  au  con- 
traire, a  prononcé  pour  le  seigneur,   chassé  le  paysan,   si  bien 
qu'elle  n'est  plus  cultivée  que  par  des  ouvriers.  Michelet  voyait  là, 
avec  toute  l'école  démocratique,  un  des  caractères  moraux  et  hu- 
mains de  notre   révolution  :  Thomme,  la  liberté  de  l'homme  et  le 
travail  de  l'homme  ont  paru  aux  réformateurs  de  89  d'un  prix  ines- 
timable et  qu'on  ne  pouvait  mettre  en  balance  avec  celui  du  fonds  ; 
en  France,  l*bomme  a  donc  emporté  la  terre,  et  en  Angleterre  la 
terre  a  emporté  l'homme.  «  Grave  différence  morale.  Que  la  pro- 
«  priété  soit  grande  ou  petite,  elle  relève  le  cœur;  tel  ne  se  serait 
«jpoint  respecté  pour  lui-même  qui  se  respecte  et  s'estime  pour  sa 
a  propriété.  »  L'^alité  progressive  des  fortunes  n'est  elle-même 
que  le  partage  du  respect  entre  tous  et  l'expresaon  matérielle  de 
l'égalité  des  droits.  —  En  Allemagne  comme  en  Angleterre,  la  pro- 
priété et  la  terre  ont  conservé  un  caractère  mystique  et  féodal,  au 
lieu  d'être  considérées  comme  faites  par  l'honune  et  créées  par  le 
travail  ;  aussi  le  droit  divin  et  le  droit  de  conquête  par  les  armes, 
deux  formes  de  privilège  aristocratique,  subsistent  encore  làr-bas  aa 
fond  de  la  législation  comme  au  fond  de  Tesprit  populaire.  Seule, 
notre  économie  sociale  est  démocratique  par  essence. 

Le  caractère  féodal  et  l'esprit  d'inégalité  ne  sont  pas  moins 
vivaces  dans  la  famille  anglaise  ou  allemande,  où  le  mari  est  vrai- 
ment un  lord,  un  suzerain.  En  Angleterre,  la  personne  de  la  femme 
disparaît  entièrement  dans  le  mariage  :  elle  ne  jouit  d'aucune 
propriété  personnelle,  elle  n'a  aucun  pouvoir  sur  ses  enfans,  elle 
ne  peut  tester  sans  le  consentement  de  son  mari  ;  le  mari,  par  son 
testament,  peut  enlever  la  tutelle  des  enfans  à  la  mère,  qui  n'a 
sur  eux  aucun  droit  personnel.  Le  chef  de  famille  tient  donc  la  femme 
sous  sa  sujétion,  administrant  et  parfois  ruinant  la  fortune  sans 
même  rendre  compte  de  ce  qu'il  fait.  Entre  les  enians  et  le  père, 
même  rapport  de  seigneurie,  sans  cette  intimité  familière»  sans 
cette  volontaire  égalité  dans  l'affection  qui,  chez  nous,  n*exclat  pas 
le  respect.  Enfin  l'inégalité  subsiste  dans  les  rapports  des  frères 
entre  eux,  des  aînés  et  des  plus  jeunes  :  c'est  une  hiérarchie  dft 
commandement  et  d'obéissance.  En  Allemagne,  le  père  n'est  pas 


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l'idée  JfODEBNE   DU  DROIT   EN  FRANCE.  639 

moins  suzerain  :  femmes  et  enfans  sont  de  véritables  vassaux. — Dans 
la  famille  française  comme  dans  Tétat  français,  l'égalité  tend  à  s'ac- 
croître avec  la  liberté  même,  entraînant  à  sa  suite  ses  inconvéniens 
et  aussi  ses  habituels  avantages,  diminuant  Tautoritédu  père,  mais 
élevant  de  bonne  heure  les  intelligences  de  la  mère  et  des  enfans 
à  un  niveau  supérieur,  unissant  les  cœurs  de  tous  par  un  lien  plus 
tendre  et  plus  librement  accepté.  De  là  en  France,  au  sein  de  la 
famille,  une  idée  plus  développée  des  «  droits  de  la  femme,  d  des 
droits  des  enfans,  en  même  temps  qu'un  sentiment  de  fraternité 
et  d'amitié  envahissante  qui  tend  à  faire  du  père  pour  les  enfans 
comme  un  frère  plus  respecté  et  de  la  mère  connne  une  soeur  plus 
année.  En  un  mot,  tandis  que  la  famille,  chez  les  autres  peuples, 
conserve  le  type  aristocratique,  la' famille  française  tend  à  devenir 
républicaine. 

Ainsi  dans  la  famille  conune  dans  l'état,  dans  le  domaine  écono- 
mique comme  dans  l'ordre  civil  et  politique,  la  liberté  et  l'égalité 
ont  toujours  paru  inséparables  à  l'esprit  français.  Mais,  si  la  France 
a  maintenu  ces  deux  termes  en  une  indissoluble  union,  elle  a 
considéré  comme  non  moins  important  de  n'en  point  intervertir 
l'ordre  rationnel.  Les  Américains,  dans  leur  énumération  des  drohs, 
avaient  mis  en  premier  lieu  l'égalité;  Robespierre  fit  inscrire  aussi 
l'égalité  au  premier  rang  :  on  sait  quel  est  Tordre  qui  finit  par 
prévaloir.  Le  droit  ne  consiste  pas,  aux  yeux  des  Français,  à  vouloir 
niveler  toutes  choses,  mais  à  égaliser  les  libertés.  Deux  hommes  qui 
traînent  un  boulet  d'égale  pesanteur  ne  sont  pas  pour  cela  deux 
hommes  libres.  L'égalité  sous  un  maîti-e,  telle  que  voudrait  la  réa- 
liser le  césarisme,  n'est  qu'une  trompeuse  apparence;  rien  de  plus 
capricieux  et  de  plus  inégal  que  la  volonté  d'un  despote  :  il  accorde 
une  faveur  à  l'un  et  la  refuse  à  l'autre;  il  punit  celui-ci  et  laisse 
l'impunité  à  celuirli.  Il  n'y  a  pas  d'^alité  possible  dans  l'su^bitraire 
de  la  servi^de;  c'est  donc,  selon  la  philosophie  française,  l'égalité 
dans  la  liberté,  et  non  dans  l'esclavage,  qui  constitue  le  droit. 

Cette  idée  presque  nationale  de  l'égalité,  que  la  philos(^hie  du 
xviii^  siècle  avait  fini  par  croire  indiscutable,  n'en  est  pas  moins  de- 
venue au  XIX*  siècle  l'objet  de  nombreuses  critiques,  et  ces  critiques 
semblent  en  partie  motivées.  Déjà  les  saint-simoniens  et  Auguste 
Comte  Tavaient  rejetée  conmae  une  erreur.  Le  positivisme  voulut 
((  organiser  »  la  société  par  la  a  science;  »  pour  cela^  au  4ieu  de 
prodamer  une  fausse  égalité  entre  ks  ign<H*aDS  et  les  savans, 
entre  les  masses  et  les  esprits  supérieurs,  il  crut  nécessaire  de 
confier  l'autorité  la  plus  haute  et  le  droit  de  gouverner  à  un  corps 
de  savans  ofiiciels,  ch^:^és  de  réglementer  la  science  même  :  théo* 
cratie  de  savans,  sorte  de  sophocratie  dont  nous  retrouverons  plus 


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6&0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

loin  le  tableau  dans  les  Dialogues  philosophiques  de  H.  Renan. 
L'influence  des  théories  allemandes  n'a  fait  qu'accroître  le  mouve- 
ment de  réaction  contre  l'idée  d'égalité:  on  lésait,  Hegel,  Homms^, 
Strauss,  M.  de  Sybel,  soutiennent,  à  des  points  de  vue  divers,  le 
droit  des  supériorités  et  la  «  souveraineté  du  but  ;  n  Strauss  déclare 
que  l'histoire  continuera  d'être  comme  par  le  passé  «  une  bonne  aris- 
tocrate. )>  C'est  siu'tout  dans  l'expérience,  non  pas  seulement  dans 
les  spéculations  métaphysiques  ou  théologiques,  que  la  doctrine  de 
l'inégalité  cherche  de  nos  jours  son  principal  point  d'appui  :  elle 
invoque  en  sa  faveur  les  récentes  découvertes  de  l'histoire  naturelle, 
les  idées  germaniques  sur  la  différence  des  races,  les  idées  darwi- 
niennes sur  la  sélection  naturelle  et  sur  l'hérédité.  De  leur  côté  les 
partisans  de  l'égalité  s'efforcent  aussi  d'invoquer  les  faits  :  la  doctrine 
classique  du  spiritualisme  fonde  l'égalité  humaine  sur  le  «  fait  »  de 
l'égalité  du  libre  arbitre  chez  tous  les  hommes  ;  on  se  rappelle  ce  que 
disait  Victor  Cousin  à  ce  sujet  :  «  La  liberté  seule  est  égale  à  elle- 
même  ;  il  n'est  pas  possible  de  concevoir  de  différence  entre  le  libre 
arbitre  d'un  homme  et  le  libre  arbitre  d'un  autre.  »  Hais  c'esf  prin- 
cipalement sur  l'idée  du  droit  que  les  écoles  démocratiques  s'ap- 
puient pour  justifier  l'égalité  :  Proudhon,  M.  Renouvier,  M.  Littré, 
la  déduisent  par  des  raisonnemens  divers  du  principe  même  de  la 
justice. 

En  présence  d'une  telle  diversité  d'opinions,  il  nous  semble 
nécessaire  de  soumettre  à  un  nouvel  examen  cette  sorte  de  dogme 
de  l'égalité  humaine  dont  l'instinct  français  et  la  philosophie  fran- 
çaise avaient  fait  une  des  bases  du  droit  nouveau  et  de  la  politique 
nouvelle.  Recherchons  d'abord  quelle  est,  ici  encore,  la  part  du 
fait  et  celle  du  droit,  la  part  de  la  réalité  et  celle  de  Vidèal,  et 
voyons  si  Técole  démocratique  les  a  suffisamment  distinguées.  lions 
examinerons  ensuite  les  objections  des  écoles  aristocratiques  qui 
veulent  fonder  l'inégalité  sur  «  la  primauté  de  l'idée,  »  sur  les 
((  droits  de  la  vérité,  de  la  vertu,  de  la  science,  »  en  d'autres  termes 
sur  la  prérogative  des  supériorités  intellectuelles  ou  morales, 

I 

L'égalité  humaine  est-elle  un  fait,  comme  le  soutient  d'ordinaire 
l'école  déniocratique?  existe-t-il  réellement  entre  lès  honmies  une 
égalité  établie  par  la  nature,  que  la  société  doit  se  borner  à  sauve- 
garder?—  ((  La  nature,  dit  la  Déclaration  des  droits  de  l'honmie  tant 
de  fois  invoquée  par  les  écoles  démocratiques,  la  nature  a  fait  les 
honunes  libres  et  ^aux  en  droits.  »  —  a  Les  hommes,  répète  la  Con- 
stitution du  6  septembre  1791,  les  hommes  naissent  et  demeurent 


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L'iBEE  moderne  du  DBOIT  EN  FRANCE.  ^  6&1 

libres  et  égaux  en  droits,  »  —  N'est-ce  point  faire  trop  d'honneur 
à  la  nature?  Ne  nous  a-t^lle  pas  créés  esclaves  plutôt  que  libres,  et 
ne  naissons-nous  pas  inégaux?  Par  une  illusion  conunune  à  tout 
le  xvin®  siècle  sur  le  prétendu  état  de  nature,  on  a  confondu  ici 
le  but  à  atteindre  avec  le  point  de  départ,  l'avenir  avec  le  présent, 
l'idéal  avec  la  réalité  ;  nous  ne  naissons  pas  libres  et  égaux,  nous 
naissons  pour  être  libres  et  égaux.  Que  la  liberté  et  l'égalité  soient 
conformes  à  la  vraie  nature  de  l'homme,  cela  est  incontestable 
pour  celui  qui  admet,  avec  Aristote,  que  la  véritable  nature  d'un 
être  est  dans  la  fm  supérieure  à  laquelle  il  aspire,'  non  dans  son 
actuelle  imperfection  ;  que  la  nature  d'un  chêne,  par  exemple,  est 
d'atteindre  la  plénitude  de  son  développement  et  de  se  dresser 
vers  le  ciel,  que  la  nature  d'un  animal  est  de  réaliser  toute  la  beauté 
de  son  espèce,  que  la  nature  d'un  homme  est  d'être  une  intelli- 
gence toute  lumineuse  et  une  volonté  toute  active.  Mais,  si  la  liberté 
et  l'égalité  sont  la  fm  de  la  nature,  elles  ne  sont  pas  l'état  de 
nature.  —  On  a  voulu  soutenir  qu'il  y  a  du  moins  une  chose  égale 
chez  tous  les  hommes  :  la  liberté  morale  ;  mais  s'agit-il  de  cette 
liberté  encore  incomplète  et  de  toutes  parts  entravée  que  vous 
possédez  et  que  je  possède  ?  Nous  ne  sommes  pas  plus  égaux  sous 
ce  rapport  que  sous  les  autres.  L'école  éclectique^affirme  vainement 
que  le  libre  arbitre  de  l'un  est  identique  au  libre  arbitre  de  l'autre  ; 
tel  homme  est  un  enfant  par  rapport  à  un  autre  homme,  et  l'homme 
d'aujourd'hui  est  un  enfant  par  rapport  à  l'ht^mme  de  demain  ;- 
soutiendra-t-on  donc  que  le  libre  arbitre  de  l'enfant  est  égal  à  celui 
de  l'homme?  Innombrables  sont  les  degrés  de  la  responsabilité  et 
conséquemment  de  la  liberté.  Nous  ne  voulons  pas  seulement  parler 
de  l'usage  différent  que  les  hommes  font  de  leur  liberté,  mais  de 
la  différence  qui  existe  dans  la  puissance  même  de  vouloir,  dans  la 
puissance  sur  soi.  Nos  libertés  ne  seraient  égales  que  si  elles  étaient 
absolues  et  complètes;  mais  en  fait  la  pleine  liberté  du  vouloir 
n'existe  ni  chez  vous  ni  chez  moi;  cette  liberté,  nous  l'avons  vu, 
est  pour  nous  une  pure  idée  dont  nos  actions  se  rapprochent  plus 
ou  moins,  une  limite  à  laquelle  tendent  ces  variables.  Si  donc  on 
peut  admettre  que  nos  libertés  sont  égales  dans  leur  virtualité  et 
dans  leur  idéale  perfection,  elles  sont  à  coup  sûr  inégales  dans  leur 
actualité  et  dans  leur  réelle  imperfection.  L'idée  même  de  liberté, 
dont  nous  avons  essayé  de  montrer  l'influence  libératrice  (1),  peut 
être  chez  moi  faible  et  sans  efficacité,  tandis  que  chez  vous  elle  créera 
par  son  énergie  un  pouvoh*  énergique  et  fort.  Ce  n'est  donc  pas 
seulement  sous  le  rapport  de  la  force  physique,  (le  la  beauté  phy- 

(1)  Voyez  U  Jimmè  du  i«  avriL 

xxTiu.  —  1878.  41 

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6A2  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sique,  de  la  sensibilité,  de  Tintelligence,  de  la  moralité,  que  les 
hommes  sont  inégaux;  ils  le  sont  dans  l'usage  de  leur  liberté  et 
dans  le  degré  de  cette  liberté.  A  tous  les  points  de  vue,  Leibniz  avait 
raison  de  dire  qu'il  n'y  a  pas  deux  êtres  semblables  dans  la  nature, 
pas  même  deux  gouttes  d'eau,  mondes  peuplés  d'animalcules  divers 
et  différens  en  nombre.  L'égalité  humaine  n'est  point  un  fait;  elle 
est  plutôt  en  opposition  avec  les  faits. 

D'où  vient  donc  que  des  êtres  réellement  inégaux  sous  tous  les 
rapports  tiennent  tant  à  cette  idée  d'^alité  et  veulent  la  voir  réali- 
sée, au  moins  ^latce  leurs  libertés?  De  ce  que  votre  liberté  est  infi- 
niment précieuse  pour  vous,  comme  la  mienne  l'est  pour  moi, 
comment  conclure  que  votre  liberté  est  aussi  infiniment  précieuse 
et  inviolable  pour  moi,  la  mienne  pour  vous?  C'est  là  le  passage 
difficile,  c'est  là  l'intervalle  que  nous  devons  essayer  de  franchir  pour 
constituer  entre  nous,  malgré  toutes  les  inégalités  de  fait,  une  éga- 
lité de  droit. 

Pour  franchir  ce  passage,  l'école  démocratique  fait  ordinairement 
appel  à  un  acte  de  raison  qui  nous  est  familier.  Selon  M.  Benouvier, 
par  exemple,  la  raison,  faisant  abstraction  des  personnes,  déclare 
la  liberté  de  l'un  ^ale  à  celle  de  l'autre;  or,  deux  choses  égales 
peuvent  être  substituées  l'une  à  l'autre  :  votre  liberté  peut  donc 
être  substituée  à  la  mienne.  Elle  acquiert  ainsi  à  mes  yeux  la  même 
valeur  que  la  mienne  propre,  et  ainsi  s'établit  entre  nous;  du  point 
de  vue  de  la  raison,  un  rapport  de  réciprocité.  Selon  M.  Littré, 
ce  rapport  est  de  môme  nature  que  l'identité  logique  :  A  =  A.  Prou- 
dhon  dit  à  son  tour,  en  termes  platoniciens  et  spinosistes  :  — 
«  Les  hommes,  que  séparent  leurs  différences,  peuvent  se  consi- 
dérer comme  des  copies  les  uns  des  autres,  se  rapportant,  par 
l'essence  qui  leur  est  commune,  à  une  existence  unique.  » 

Mais  tout  cela  suffitr-il?  Non,  parce  que,  si  nos  libertés  paraissent 
égales  à  un  point  de  vue  général  et  abstrait,  elles  ne  sont  pas  égales 
en  fait,  et  surtout  il  y  a  entre  elles  cette  distinction  capitale  que 
votre  liberté  n'est  pas  la  mienne  et  que  la  mienne  n'est  pas  la  vôtre, 
que  je  suis  moi  et  non  pas  vous.  Vous  aurez  beau  accumuler  Ifô 
abstractions,  quand  je  reviendrai  à  la  réalité,  je  me  retrouverai 
toujours  là,  différent  de  vous,  et  à  tous  vos  raîsonnemens  sur 
réalité,  j'opposerai  un  seul  mot,  mais  décisif  :  moi. 

Pour  que  l'égalité  soit  acceptée  comme  type  de  conduite  par  des 
individus  réellement  inégaux,  il  faut  que,  par,  un  moyen  ou  par 
l'autre,  le  moi  disparaisse,  il  faut  qu'il  soit  éliminé,  comme  dans 
une  équation  on  élimine  une  donnée  qui  la  rend  insoluble.  Or,  au- 
cun raisonnement  abstrait,  aucun  artifice  de  logique  rationaliste, 
ne  saurait  faire  disparaître  cette  suprême  différence  qui  porte  sur 


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K 


l'idée  moderne  du  droit  en  FRANCE.  643 

le  vif,  cette  suprême  inégalité  qui  constitue  notre  individualité 
même. 

Selon  nous,  Tégalité  n'est  à  Torigine  qu'un  idéal  de  la  pensée; 
elle  se  déduit  de  l'union  qui  doit  exister  entre  nos  libertés  pour 
que  celles-ci  soient  aussi  grandes  qu'il  est  possible.  J'ai  l'idée  de 
ma  liberté  comme  puissance  de  développement  sans  limites,  j'ai 
l'idée  de  la  vôtre  comme  puissance  semblable  de  développement; 
à  l'infini,  dans  leur  idéal,  je  conçois  nos  deux  libertés  comme  de- 
vant être  égales,  car  deux  libertés  qui  se  veulent  réciproquement 
ont  plus  d'extension  et  pour  ainsi  dire  d'infinité  que  deux  libertés 
qui  se  repoussent  et  s'isolent;  rester  enfermé  dans  le  moi  en  ex- 
cluant autrui,  ce  serait  montrer  qu'on  n'est  point  encore  assez  libre 
intérieurement,  assez  affranchi  de  tout  égoïsme  et  de  toute  nécessité 
inférieure  pour  sortir  de  son  individualité,  pour  se  déprendre  de 
soi-même,  pour  se  désintéresser  des  intérêts  matériels  dont  le  con- 
flit s'oppose  à  l'union  des  volontés.  Si  tel  est  le  plus  haut  idéal,  il 
en  résulte  cette  conséquence,  que,  pour  vouloir  en  sa  plénitude  et 
en  sa  perfection  ma  propre  liberté,  je  dois  vouloir  aussi  la  vôtre, 
et  de  plus  je  dois  la  vouloir  égale  à  la  mienne  :  aucune  inégalité 
venant  de  mon  fait  ne  doit  entraver  votre  développement.  C'est  là 
pour  moi-même  une  condition  de  désintéressement  et  d'affranchis- 
sement moral.  11  n'y  a  donc  plus  seulement  identité  abstraite  entre 
ma  liberté  et  la  vôtre  :  la  vôtre  est  devenue  la  condition  et  le  com- 
plément de  la  mienne;  au  fond,  vouloir  votre  liberté,  c'est  encore 
vouloir  la  mienne. 

Tel  est  en  quelques  mots  le  principe  sur  lequel  l'égalité  nous  pa- 
raît reposer.  On  le  voit,  nous  reconnaissons  awc  les  adversaires  de 
l'égalité  que  celle-ci  est  une  simple  conception  de  la  pensée;  mais 
nous  ajoutons  que  cette  idée  est  elle-même  un  fait  et  un  fait  direc- 
teur, une  force,  une  réalité  en  ce  sens,  qui  existe  d'abord  dans  la 
pensée  de  l'homme,  de  là  passe  dans  le  désir,  de  là  enfin,  quand 
elle  est  assez  claire  et  assez  intense,  passe  dans  les  actions  et  se  réa- 
lise elle-même.  En  un  mot,  c'est  une  de  ces  idées  directrices  dont 
nous  avons  récemment  indiqué  le  rôle  et  qui,  dans  l'ordre  social, 
marquent  le  droit.  Droit  et  direction  sont  termes  de  même  famille  :  en 
mathématiques,  on  dit  que  la  ligne  droite  est  le  plus  court  chemin 
vers  un  point;  dans  la  science  sociale,  on  peut  dire  que  le  droit  est 
la  direction  normale  vers  le  but  le  plus  élevé.  Vainement  on  oppose 
l'inégalité  naturelle  à  cette  idéale  égalité  :  c'est  celle-ci  et  non 
celle-là  qui  doit  fournir  à  la  conduite  sa  règle  et  sa  loi.  Quand  un 
ouvrier  veut  construire  les  roues  d'une  machine,  les  construit-il 
sur  ce  principe  que  les  rayons  d'un  cercle  sont  inégaux?  Non,  et 
pourtant  ils  seront  inégaux  dans  sa  roue.  Deux  libertés  taisoç- 
nables,  dès  qu'elles  s'affiranchissent  des  besoins  égoïstes,  tendent 

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6àà  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

spontanément  à  fonner  une  société  entre  égaux  et  pour  ainsi  dire 
une  république  à  deux. 

Que  va  devenir  la  notion  de  l'égalité ,  si  nous  passons  du  monde 
moral  au  monde  matériel,  où  les  hommes  se  trouvent  en  rivalité  et 
souvent  en  conflit  l'un  avec  l'autre  ? 

Toute  volonté  humaine  ne  peut  agir  que^dans  l'espace  et  dans  le 
temps;  elle  a  besoin  d'organes  et  d'instrumens.  La  valeur  idéale  que 
nous  attachons  à  l'égalité  des  libertés  intérieures  s'attache  donc 
aussi  aux  libertés  extérieures,  indispensable  milieu  où  la  volonté  se 
développe,  atmosphère  sans  laquelle  elle  ne  saurait  vivre.  Si  on 
retirait  à  un  homme  l'air  qu'il  respire  sans  toucher  à  son  corps, 
pourrait-on  dire  qu'on  ne  l'a  pas  tué  sous  prétexte  qu'on  ne  l'a 
pas  touché?  De  même,  prétendra-t-on  avec  les  théologiens  du 
moyen  âge  qu'en  enlevant  aux  hommes  la  liberté  de  la  parole, 
du  mouvement,  de  l'action,  de  l'association,  du  culte,  on  ne  porte 
nullement  atteinte  à  l'égalité  intérieure  de  leurs  libertés?  Ce  serait 
imiter  le  sophisme  des  Orientaux  qui,  lorsque  le  Coran  défend  de 
verser  le  sang  d'un  homme,  l'étoufTent,  ou  des  inquisiteurs,  qui 
chargeaient  le  bras  séculier  de  brûler  l'hérétique  sine  sanguinis 
effusione.  Nous  avons  vu  de  nos  jours  reproduire  les  mêmes  sa- 
phismes  :  à  en  croire  M.  de  Bonald,  on  perd  son  temps  à  réclamer  ce 
qu'on  a  déjà,  l'égale  liberté  pour  tous  de  vouloir  et  de  penser,  la 
liberté  de  conscience  :  «  Il  est,  dit-il,  un  peu  plus  absurde  de  ré- 
clamer pour  l'esprit  la  liberté  de  penser  que  de  réclamer  pour  le 
sang  la  liberté  de  circuler  dans  les  veines  (1).  o  Comme  si  on  ne 
pouvait  pas  empêcher  le  sang  de  circuler  dans  les  veines  en  lui 
retirant  sa  nourriture  I  M.  de  Bonald,  qui  déclare  la  liberté  de  pen- 
ser invincible,  ne  l'élève  si  haut  dans  la  théorie  que  pour  mieux 
la  supprimer  dans  la  pratique.  Si  la  liberté  de  la  conscience  ne 
peut  être  détruite  entièrement,  elle  peut  être  indéfiniment  amoin- 
drie, non-seulement  dans  ses  manifestations  extérieures  qui  en  sont 
comme  les  symboles,  mais  jusque  dans  sa  vie  intérieure;  elle  res- 
semble à  ces  forces  de  la  nature  qui,  elles  aussi,  sont  indestruc^ 
tibles,  mais  qui  sont  tout  ensemble  indéfiniment  expansibles  quand 
on  les  laisse  en  liberté,  et  indéfiniment  compressibles  quand  on  les 
resserre,  à  l'aide  d'une  force  supérieure,  en  une  prison  de  plus  en 
plus  étroite. 

Pour  celui  qui  a  fait  sincèrement  des  idées  de  liberté  et  d'égalité 
le  principe  régulateur  de  sa  conduite,  tout  produit  et  tout  instru- 
ment de  la  liberté,  fût-ce  un  simple  symbole,  participera  à  l'invio- 
labilité de  la  liberté  même.  On  viole  donc  l'égalité  des  droits  toutes 
t 
(l)  Riflexiont  philosophiqwi  sur  la  tolérance  des  opinians,  CEuvres,  t.  IV,  p.  133. 

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L  IDEE  MODEBNE  DU  DROIT  EN  FRANCE.  64 5 

les  fois  qu'on  agit  de  manière  à  ne  pas  laisser  aux  autres  Tindépen- 
dance  la  plus  grande  et  la  plus  égale  pour  tous. 

Gomme  la  liberté  d'action  ne  peut  être  illimitée  sur  une  terre  où 
l'un  gêne  nécessairement  l'autre,  il  faut  que  chacun  s'impose,  dans 
son  action  au  dehors,  les  limites  nécessaires  à  l'égale  liberté  d*au- 
trui.  Une  idée  nouvelle  est  donc  introduite  dans  la  question  du  droit 
lorsqu'on  passe  de  l'égalité  intérieure  à  l'égalité  extérieure  :  c'est 
l'idée  de  limite;  le  droit  appliqué  nous  apparaît  comme  une  limi- 
tation réciproque  des  libertés. 

Maintenant,  quels  caractères  devra  offrir  cette  limitation?  —  En 
premier  lieu,  le  droit  consistant  dans  la  plus  grande  liberté  possible, 
la  restriction  mutuelle  des  libertés  dans  l'application  devra  être  aussi 
minime  que  possible.  En  second  lieu,  pour  être  aussi  minime  que 
possible,  cette  restriction  devra  être  absolument  réciproque  et  égale 
pour  tous.  Les  abeilles  dans  leur  ruche  ont  résolu  avec  une  sagesse 
instinctive  un  problème  analogue  à  celui  du  droit  appliqué.  Il  s'a- 
gissait d'assurer  à  chaque  abeille  une  cellule  aussi  grande  que  pos- 
sible et  aussi  égale  que  possible  à  celles  des  autres  abeilles.  C'était 
un  problème  de  géométrie  à  résoudre,  et  la  difficulté  était  de  perdre 
le  moins  de  terrain  possible  en  barrières  et  en  murailles  de  cire. 
On  sait  comment  les  abeilles  ont  résolu  le  problème.  La  seule  forme 
qui  permît  aux  cellules  égales  de  s'appliquer  l'une  contre  l'autre 
sans  aucun  intervalle  inutile  et  sans  aucune  perte  de  terrain,  c'était 
la  forme  de  l'hexagone.  Soit  par  instinct,  soit  plutôt  par  un  méca- 
nisme naturel,  les  abeilles  ont  donné  à  leurs  cellules  la  forme 
hexagonale.  La  société  humaine  est  comme  cette  ruche  :  il  faut 
laisser  aux  libertés  comme  aux  abeilles  l'espace  le  plus  grand  et  le 
plus  égal  possible  et  perdre  en  barrières  ou  en  murs  le  moins  de 
terrain  qu'il  se  peut.  Toutes  les  entraves  inutiles  à  la  liberté, 
toutes  les  lois  oppressives,  tous  les  règlemens  et  privilèges  tyran- 
niques  sont  des  restrictions  sans  profit  qui  laissent  de  l'espace  sans 
emploi,  qui  introduisent  des  vides  de  toute  sorte  entre  le  domaine 
de  l'un  et  le  domaine  de  l'autre.  La  mauvaise  jurisprudence  est 
comme  de  la  mauvaise  géométrie  ou  de  l'architecture  maladroite. 
S'il  faut  des  barrières,  faites-les  du  moins  aussi  peu  nombreuses 
qu'il  est  possible  et  faites-les  égales  pour  tous  ;  puis,  une  fois  que 
vos  lois  auront  ainsi  réglé  l'espace  réservé  à  chacun,  laissez  les 
libertés  agir  par  elles-mêmes,  chacune  à  sa  manière,  tant  qu'elles 
^'empiéteront  pas  l'une  sur  l'autre,  laissez-les  prendre  leur  essor, 
comme  les  abeilles,  dans  l'air  et  dans  la  lumière. 


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6kQ  RETUE  DES   DEUX  IK^OMBS. 


H. 


Examinons  maintenant  les  objections  que  les  écoles  aristocraticpaes 
font  à  Tégalité,  soit  au  nom  de  la  morale  et  de  la  religion,  soit  au 
nom  de  la  science.  La  persistance  des  théories  autoritaires  et  pré- 
tendues conserratrices,  toujours  prêtes  à  se  traduire  en  actes  dans 
la  politique  et  à  tout  bouleverser  par  la  ruse  ou  par  la  force,  prouve 
combien  il  importe  de  soumettre  à  l'analyse  leurs  principes  fonda- 
mentaux. Parlons  d'abord  plus  spécialenaentde  l'école  tbéocratique» 
à  laquelle  d'ailleurs  nos  hétérodoxes  contemporains  font  volontaire- 
ment ou  involontairement  de  nombreux  emprunts.  —  Vous  voulez 
égaliser  la  vérité  et  Terreur,  la  vertu  et  le  vice,  ratent  beaucoup 
d'esprits  encore  imbus  des  idées  du  moyen  âge,  mais  la  vérité  seule 
a  des  droits  et  l'erreur  n'en  a  pas,  la  vertu  seule  a  des  droits,  le 
vice  n'en  a  pas.  La  seule  liberté  qu'on  puisse  recoonaitre  et  accor- 
der à  tous  les  hommes,  c'est  ce  que  les  catholiques  appellent  «  la 
liberté  du  bien.  »  Or,  si  la  volonté  peut  réahser  le  bien,  elle  peut 
aussi  Caire  le  mal:  c'est  l'arbre  du  bien  et  du  mal  dont  parle  la  Bible ç 
comment  donc  la  mauvaise  volonté  aurait-elle  des  droits  égaux  il 
ceux  de  la  bonne  volonté? 

Prétendre  ainsi  que  la  v^té  et  la  vertu  ont  seules  des  droits, 
c'est  prononcer  en  termes  abstraits  de  vagues  sentences  qui 
veulent  tout  dire  et  ne  veulent  rien  dire.  La  vérité  consi(^é6 
en  elle-même  est  une  abstraction,  et  de  m&ne  pour  le  bien;  ce 
sont  là  des  choses  impersonnelles  qui  ne  se  réalisent  que  dans 
rintelligence  et  la  volonté  des  personnes.  Or,  diaque  personne 
CTOÎt  avoir  pour  soi  la  vérité  et  la  raison  ;  comment  choisir  entre 
ces  prét^tions  opposées?  Dans  la  moindre  des  assemblées,  chacun 
se  dit  le  plus  sage,  il  en  est  de  même  dans  la  grande  assemblée  du 
genre  humain.  Beaucoup  pensent  tout  bas  ce  qu'un  naïf  disait  un 
jour  tout  haut  devant  Franklin:  «Ce  quim'Monne,  c'est  qu'il  n'y  ait 
jamais  que  moi  qui  aie  raison.  »  La  maxime  qui  identifie  le  droit 
et  la  sagesse  revient  donc  à  celle-ci  :  «  Ceux  qui  se  croient  dans  la 
và'ité  ont  des  droits,  les  autres  n'en  ont  pas;  »  manière  détournée 
de  dire  :  «  J'ai  tous  les  droits,  et  vous  n'en  avez  aucun.  »  Dans  la 
pratique,  ce  conflit  d'opinions  ne  pourra,  se  résoudre  que  de  deux 
manières,  par  la  force  ou  par  l'égalité  des  libertés.  Admettez-vous 
la  première  solution?  La  force  peut  être  l'ignorance,  l'erreur,  le 
vice  aussi  bien  et  plus  souvent  que  la  vérité  et  la  vertu.  Admettez- 
vous  la  solution  par  la  liberté,  le  seul  droit  que  vous  puissiez  avoir 
sera  le  droit  d'exprimer  librement  votre  opinion  pour  vous  mettre 
d'accord  avec  les  autres.  Vouloir  imposer  la  vérité  du  dehors  est  chose 
impossible  :  ce  fut  le  rêve  irréalisable  de  toutes  les  théocraties,  au- 

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l'idée  moderne  ho  DBOIT   en  FRANCE.  6i7 

quel  le  catholicisme  n'a  pas  encore  renoncé  de  nos  jours*  L'histoire 
nous  apprend  que  la  conséquence  effedive  de  cette  doctrine  est  un 
despotisme  qui,  loin  de  favoriser  les  progrès  de  la  moralité,  de  la 
science,  de  la  religion  même,  les  arrête  au  contraire.  Le  système 
théocratique  est  toujours  allé  contre  son  but  :  pour  soutenir  les 
intérêts  de  la  vérité,  il  a  toujours  rendu  Terreur  immobile  sous  le 
nom  d'infaillibilité,  conmie  ces  politiques  qui  substituent  le  faux  au 
vrai  sous  le  nom  de  vérité  officielle  ;  pour  soutenir  les  intérêts  de 
la  vertu,  il  a  toujours  sacrifié  la  moralité  véritable  à  la  violence  et  à 
r^oîsme  des  prétendus  a  meilleurs.  » 

Il  ne  faut  pas  craindre  de  le  dire,  contrairement  aux  assertions  des 
théologiens,  l'erreur  même  et  le  vice  ont  des  droits»  et  des  droits 
civilement  ou  politiquement  ^aux  à  ceux  d'autrui  :  au  point  de  vue 
purement  social  et  juridique,  nous  avons  le  droit  de  nous  tromper 
et  de  déraisonner  comme  de  raisonner,  nous  avons  le  droit  de 
faillir  comme  de  bien  agh*.;  pour  tout  dire  en  un  mot,  la  mauvaise 
volonté  même  n'est  pas  exdue  de  l'égalité  des  droits.  Au  reste,  la 
niauvaise  volonté  n'est  jamais  telle  que  relativement  ;  une  vobnté* 
absoluiDâ[U;  mauvaise,  s'il  en  pouvait  exister,  serait  celle  qui 
trouverait  son  suprême  bien  dans  le  suprême  mal  ;  or  on  n'aime 
pas  le  mal  pour  le  mal,  et  le  vice  consiste  seulement,  amune  disait 
Socrate,  u  à  renverser  l'ordre  des  biens.  »  Satan,  cette  volonté 
absolument  mauvaise,  comme  Ahriman,  ce  dieu  du  mal  absolu,  est 
un  fantôme  de  l'imagination»  qui,  dès  que  la  pensée  veut  le  saisir, 
s'évanouit.  En  tout  cas ,  Satan  n^est  point  sur  la  terre,  et  ce  n'est 
pas  pour  lui  que  sont  faites  nos  législatic^is  ;  mais»  fùtr-il  présent 
parmi  nous,  il  participerait  luinnéme  à  l'égalité  des  droits 
conunuDs  tant  qu'il  ne  violerait  point  nos  libertés  propres»  et  sa 
volonté  mauvaise,  aussi  longtemps  qu'elle  se  renfermerait  en  soi 
sans  attenter  à  autrui,  conserverait  encore  son  inviolabilité 
extérieure.  Pcwir  revenir  à  l'homme,  la  mauvaise  volonté  d'aujour- 
d'hui peut  être  et  sera  sans  doute  la  bonne  volonté  de  demain  ; 
nous  ne  pouvons  donc  en  la  concevant  la  concevoir  comme  définiti- 
vement et  éternellement  mauvaise»  nous  ne  pouvons  la  damner 
dans  notre  pensée  ni  lui  faire  en  notre  cœur  comme  un  enfer  sans 
errance.  Elle  demeure  toujours,  en  tant  que  volonté,  sao-ée  pour 
iKms  à  l'égal  des  autres,  et  ses  injustices  extérieures  tombent 
seules  sous  notre  drc»t  de  légitime  défense,  coomie  y  tomberaioit 
dles-mèmes  les  injustices  commises  par  une  bonne  volonté.  Si 
l'inquisiteur  qui  vous  coupe  la  langue  et  vous  brûle  agit  pour 
votre  bien  et  par  bonne  intention,  acquiert-il  des  droits  plus  réels 
parce  que  sa  volonté  est  bonne  au  lieu  d'être  mauvaise?  Tout  ce 
qui  est  injuste  est  imnaoral»  mais  tout  ce  qui  est  immoral  n'est  pas 
injuste  :  vérité  élémentaire  que  nos  législateurs  et  nos  politiques  ou- 


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6A8  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

blient  cependant  à  chaque  instant.  Ne  puis-je  pas  manquer  à  ce  que 
vous  nommez  les  devoirs  envers  Dieu,  aux  devoirs  envers  moi-même» 
aux  devoirs  de  pure  charité  envers  autrui ,  sans  manquer  pour 
cela  aux  règles  strictes  de  la  justice  égale  pour  tous  et  également 
exigible  chez  tous?  ne  puis-je  pas  être  en  dehors  de  mon  devoir, 
surtout  de  mon  devoir  religieux,  sans  être  en  dehors  de  mon  droit 
et  sans  blesser  votre  droit  égal  au  mien?  Gomment  se  fait-il  que  nos 
codes  renferment  encore  soit  des  privilèges,  soit  des  prescriptions 
fondées  sur  de  simples  croyances  religieuses  ou  morales,  telles  que 
celles  qui  concernent  l'observation  du  dimanche,  l'indissolubilité  du 
mariage,  l'inscription  religieuse  imposée  même  aux  libres  penseurs, 
et  d'autres  encore? 

Au  point  de  vue  du  droit  pur,  la  liberté  extérieure  est  respec- 
table tant  qu'elle  ne  supprime  pas  l'égale  liberté  d' autrui,  et  la 
liberté  intérieure  est  absolument  respectable,  sans  condition  et  sans 
réserve  :  telle  est  la  conclusion  généraje  à  laquelle  on  aboutit 
quand  on  a  examiné  les  systèmes  qui  veulent  rabaisser  la  liberté  au 
rang  d'un  simple  moyen  pour  ériger  en  une  fin  absolue  leur  idée 
du  vrai,  leur  idée  du  juste,  leur  idée  de  la  religion,  en  un  mot  leur 
conception  du  bien.  La  souveraineté  du  but  est  la  négation  du 
droit.  La  défiance  des  systèmes  théocratiques  à  l'égard  de  l' égalité 
vient  de  ce  rôle  secondaire  qu'ils  prêtent  à  la  liberté.  La  liberté,  dans 
l'échelle  des  moyens  et  des  fins,  doit  occuper  le  degré  suprême  : 
elle  a  sa  valeur  en  soi.  Un  remède  n'est  qu'un  moyen  en  vue  de  la 
santé  et  il  peut  être  aussi  un  poison.  Il  emprunte  donc  toute  sa 
valeur  au  résultat  ;  il  ne  subsiste  pas  dans  la  santé  même,  et  au 
contraire  doit  disparaître  dans  la  santé.  Telle  n'est  pas  la  liberté 
dans  son  rapport  avec  le  bien  ;  elle  est  à  la  fois  à  elle-même  son 
moyen  et  sa  fin  :  elle  est  moyen  quand  on  la  considère  comme  déjà 
commencée  et  en  voie  de  développement,  elle  est  fin  quand  on  la 
considère  comme  développée  et  dans  son  achèvement  idéal.  La 
liberté  encore  imparfaite  en  nous  ressemble  à  la  flanune  dont  on  se 
sert  pour  allumer  un  foyer  de  chaleur  et  de  lumière  :  ce  qu'on  veut 
produire  au  moyen  de  cette  flamg}e,  ce  n'est  pas  quelque  chose  qui 
en  diffère  réellement;  c'est  une  flamme  plus  grande  dans  laquelle 
l'autre  subsistera  tout  entière;  de  même  ce  que  nous  devons 
produire  par  le  moyen  de  la  liberté,  ce  n'est  pas  une  chose  qui  soit 
différente  d'elle-même,  c'est  une  liberté  plus  grande,  plus  égale, 
plus  universelle,  c'est  une  liberté  qui  vivifie  tout  le  monde  moral 
et  social. 

m. 

La  distance  n'est  point  aussi  grande  qu'on  pourrait  le  croire 
entre  la  théocratie  et  l'aristocratie  des  savans;  à  part  la  substitu- 

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L*ID£E  MODERNE  DU  DBOIT   EN  FRANGE.  6Â9 

tîon  des  théories  scientifiques  aux  dogmes  surnaturels,  les  procédés 
de  gouvernement  seraient  les  mêmes.  Aussi  M.  Huxley  appelait 
récemment  le  système  politique  d'Auguste  Comte  «  un  catholicisme 
sans  le  dogme  (1).  »  N'en  pourrait-on  dire  autant  de  la  doctrine 
si  brillamment  exposée  par  M.  Renan  dans  ses  Dialogues  philoso- 
phiques et  dans  son  Calibanl 

On  sait  quelle  inquiétude  aause  à  ce  haut  esprit,  si  désintéressé 
et  si  sincère,  le  progrès  de  l'égalité  démocratique.  Déjà,  pour  réa- 
gir contre  cette  tendance,  il  avait  exposé  dans  sa  Réforme  intel- 
lectuelle et  morale  une  théorie  politique  dont  le  dernier  mot  est 
l'inégalité.  Tous  les  individus  sont  nobles  et  sacrés,  disait -il,  tous 
les  êtres  (même  les  animaux)  ont  des  droits  ;  mais  tous  les  êtres 
ne  sont  pas  égaux,  tous  sont  les  membres  d'un  vaste  corps,  les 
parties  d'un  immense  organisme  qui  accomplit  un  travail  divin. 
«  La  négation  de  ce  travail  divin  est  l'erreur  où  verse  facilement 
la  démocratie  française.  Considérant  les  jouissances  de  l'individu 
comme  l'objet  unique  de  la  société,  elle  est  amenée  à  méconnaître 
les  droits  de  l'idée,  la  primauté  de  l'esprit.  Ne  comprenant  pas 
d'ailleurs  l'inégalité  des  races,  la  France  est  amenée  à  concevoir 
comme  la  perfection  sociale  une  sorte  de  médiocrité  universelle...» 
Au  début  d'une  plus  récente  publication,  les  Mélanges  d'histoire^ 
dans  une  de  ces  préfaces  où  il  aime  à  mêler  des  prédications  tou- 
jours utiles  et  des  prédictions  toujours  un  peu  hasardeuses, 
M.Renan  constate  avec  quelque  regret  que  la  France,  que  l'Europe 
même  n'a  pas  suivi  et  ne  suivra  pas  la  voie  par  lui  indiquée  :  «  Il 
est  probable  que  tous  les  pays  viendront,  chacun  à  leur  tour,  à  l'état 
où  nous  sommes.  Le  monde  est  entraîné  par  un  penchant  irrésis- 
.  tible  vers  l'américanisme,  vers  le  règne  de  ce  que  tous  compren- 
nent et  apprécient.  »  Dans  Calihan^  M.  Renan  constate  la  même 
tendance.  Entre  l'inégalité  reposant  sur  des  privilèges  et  une  égalité 
d'affaissement,  de  «  mollesse  »,  «  d'égoïsme  »,  M.  Renan  semble  ne 
voir  aucun  milieu.  C'est  surtout  dans  ses  Dialogues  philosophiques^ 
ce  livre  aux  fuyantes  perspectives,  souvent  si  profond  et  toujours  si 

(1)  Augaste  Comte  a  dit  en  effet  :  «  Ce  qui  devait  aécessairement  périr  dans  le 
catholicisme,  c'étût  la  doctrine  et  non  l'organisation...  Une  telle  constitution,  conve- 
nablement reconstruite  sur  des  bases  intellectuelles  à  la  fois  plus  étendues  et  plus 
stables,  devra  finalement  présider  à  Tindispensable  réorganisation  spirituelle  des  so- 
ciétés modernes...  Cette  explication  générale...  sera  do  plus  en  plus  confirmée  par  tout 
~  le  reste  de  notre  opération  historique,  dont  elle  constituera  spontanément  la  principale 
conclusion  politique.  »  Philosophie  positive^  t.  V,  p.  3^4.  —  «  Tout  l'art  de  la  légis- 
lation, dit41  encore,  est  d'assurer  l'uniforme  assujettissement  de  toutes  les  classes 
quelconques  aux  devoirs  moraux  attachés  à  leurs  positions  respectives,  sous  l'impul- 
sion continue  d'une  autorité  spirituelle  assez  énergique  et  assez  indépendante  pour  as- 
surer le  maintien  usuel  d'une  telle  discipline  universelle.  » 


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e^  BEYUE  DES  DEUX  IfONDES. 

suggestif»  que  M.  Renan  a  développé  sa  thèse  faTorite.  Là,  il  Tap- 
paie  sur  tout  un  sysflëme  de  métaphysique  et  de  diéologie,  qui  i 
pour  conclusion  le  gouvemcm^it  du  monde  par  la  raison,  c'est-i- 
dh^  par  les  savans.  «  L'élite  des  êtres  intelligens,  dit-il,  maltresse 
des  plus  importans  secrets  de  la  réalité,  dominerait  le  monde  parles 
plus  puissans  moyens  d'action  qui  seraient  en  son  pouvoir.  »  Qo«i 
est  le  peuple  qui  semble  prédestiné  à  Taccomplissement  de  oe  grand 
oeuvre?  La  France  ou  T Allemagne?  —  «  La  France  indine  toujoun 
aux  solutions  libérales  et  démocratiques,  c'est  là  sa  gloire;  le  bon- 
heur des  hommes  et  la  liberté,  voilà  son  idéal.  Si  le  dernier  HMt 
des  choses  est  que  les  individus  jouissent  paisiblement  de  leur 
petite  destinée  finie,  ce  qui  est  possible  après  tout,  c'est  la  France 
libérale  qui  aura  eu  raison  ;  mais  ce  n'est  pas  ce  pays  qui  attein- 
dra jamais  la  grande  harmonie,  ou,  si  l'on  vent,  le  grand  asser- 
vissement de  conscience  dont  nous   parlons*   Au  contraire,  le 
gouyeraement  du  monde  par  la  raison,  s'il  doit  avoir  lieu,  parait 
mieux  approprié  au  génie  de  l'Allemagne,  qui  montre  peu  de  souci 
de  l'égalité  et  même  de  la  dignité  des  individus,  et  qai  a  pour  bot 
avant  tout  l'augmentation  des  forces  intellectaelies  de  l'espèce,  s 
Quoique  ces  mots  à  l'adresse  de  l'Allemagne  ne  soient  pas  sans 
quelque  ironie,  c'est  en  définitive  à  l'Allemagne  et  à  ses  idées  aris- 
tocratiques que  M.  Renan  donne  gain  de  cause,  s'il  en  faut  juger 
par  l'ensemble  de  son  système.  La  démocratie,  en  effet,  lui  s&àbk 
en  contradiction  avec  l'ordre  de  l'univers,  avec  la  providence  :  \ 
<c  elle  est  l'antipode  des  voies  de  Dieu,  Dieu  n'ayant  pas  voulu  qw  i 
tous  vécussent  au  même  degré  la  vraie  vie  de  l'esprit.  »  Les  théolo- 
giens se  représentent  une  providence  supérieure  au  monde  ^  agis- 
sant par  le  dehors;  M.  Renan  y  substitue  une  providence  intérieure, 
immanente,  qui,  par  des  voies  cachées  et  un  madiiavélisme  divin, 
assigne  à  chaque  être  sa  place  et  à  tous  des  rangs  inégaux.  Cette 
providenc^e,  sous  un  autre  nom,  est  la  <x  souveraineté  de  la  raison,  v  et 
sa  justice  est  la  «  hiérarchie  de  fer  de  la  nature.  »  —  «  Dieu  est  h 
vaste  conscience  où  tout  se  réfléchit  et  se  répercute,  chaque  classe 
de  la  société  est  un  rouage,  un  bras  de  levier  dans  cette  immense 
machine.  Voilà  pourquoi  chacune  a  ses  vertus.  Nous  sommes  tons 
des  fonctions  de  l'univers;  le  devoir  consiste  à  ce  que  chacun  rem- 
plisse bien  sa  fonction.  Les  vertus  de  la  bourgeoisie  ne  doivent  pas 
être  celles  de  la  noblesse;  ce  qui  fait  un  parfait  gentilhomme s^ 
un  défaut  chez  un  bourgems*  Les  vertus  de  chacun  sont  détern^ 
■ées  par  les  besoins  de  la  nature;  l'état  où  il  n'y  a  pas  de  classes 
sociales  est  antiprovidentiel.  »  L'immoralité  même  et  le  vice  (^^ 
leur  utilité  :  ils  sont  dans  Tordre  de  la  nature  et  de  la  providence, 
a  L'immoralité  transcendante  de  l'artiste  est  à  sa  façon  moralitf 

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l'idée  MODEUKE  du  DR(HT   £N  FRANCE.  651 

suprême,  si  elle  sert  k  raccomplissement  de  la  particulière  mis- 
sion diyine  dont  chacun  est  chargé  id-bas  (1).  »  Cette  sorte  de 
justice  distributive  qui  est  la  loi  de  l'univers  doit  se  retrouver  dws 
la  société  humaine  :  le  sacrifice  des  uns  sert  à  l'élévatioii  des 
autres  et  au  progrès  final  de  «  l'idée.  »  —  «  La  nature  à  tous  les 
degrés  a  pour  fin  unique  d'obtenir  un  résultat  supérieur  par  le 
sacrifice  d'individualités  inférieures.  Est-ce  qu'un  général,  un  dief 
d'état  tient  compte  des  pauvres  gens  qu'il  fait  tuer?...  Le  monde 
n'est  qu'une  série  de  sacrifices  humains;  on  les  adoucirait  par  la 
joie  et  la  résignation.  Les  compt^nons  d'Al^andre...  vécurent 
d'Alexandre,  jouirent  d'Alexandre.  Les  animaux  qui  servent  à 
la  nourriture  de  l'homme  de  génie  ou  de  l'homme  de  bien  devraient 
être  eontens,  s'ils  savaient  à  quoi  ils  servent.  Tout  dépend  chi 
buty  et,  si  un  jour  la  vivisection  sur  une  grande  échelle  était  néces- 
saire pour  découvrir  les  grands  secrets  de  la  nature  vivante, 
j'imagine  les  êtres,  dans  l'extase  du  martyre  volontaire,  venant 
s'y  dffirir  couronnés  de  ileiffs.  Le  nveurtre  inutile  d'une  mouche 
est  un  acte  blâmable;  celui  qui  est  sacrifié  aux  fins  idéales  n'a  pas 
droit  de  se  plaindre,  et  son  sort,  au  regard  de  l'infini  (tû 
Osa)*  est  digne  d'envie.».  C'est  chose  monstrueuse  que  le 
sacrifice  d'un  être  vivant  à  l'égoisme  d'un  autre;  mais  le  sacrifice 
d'un  être  vivant  à  une  fin  voulue  par  la  nature  est  légitime... 
Le  grand  mMnbre  doit  pens^  et  jouir  par  procuration...  Quelques- 
ims  vivent  pour  touES.  Si  on  veut  changer  cet  ordre,  personne 
ne  vivra.  »  On  retrouverait  une  théorie  analogoe  dans  Joseph 
de  Maistre,  qui  en  fit  le  fond  de  sa  doctrine  du  sacrifice.  — 
La  conséquence  finale  du  système  est,  sous  toutes  les  formes^ 
la  condamnation  de  l'égalité.  «  Les  bonnnes  ne  sont  paâ  égaux,  les 
races  ne  sont  pas  égales.  Le  nègre,  pcff  exemfde,  est  fait  pour 
servir  aux  grandes  choses  voulues  et  conçues  par  le  blanc.  »  Ce 
n*est  pas  à  dire  que  le  nègre  n'ait  point  de  droits;  mais  les  droits 
sont  in^lement  distribués  selon  l'inégalité  même  des  êtres.  <c  Le 
principe  le  plus  nié  par  Técole  démocratique  est  l'inégalité  des 
races  et  la  légitimité  des  drdts  que  confère  la  supéôorité  de  la 
race.  »  Le  droit  au  contraire  varie  selon  les  êtres  et  se  mesure 
à  leur  valeur  réelle.  «  Il  ne  suit  pas  de  là  que  cet  abominaUe 
esclavage  américain  fût  légitime.  Non-seulement  .tout  homme  a 
des  droits,  mais  tout  être  a  des  droits.  Les  dernières  races  hu- 
maines sont  bien  supérieures  aux  animaux;  or  nous  avons  des 
devoirs  même  envers  ceux-ci.  »  On  voit  que  pour  M.  Renan  le 
droit  est  le  corrélatif  de  tout  devoir,  et  le  devoir  se  confond  fina- 
lement pour  lui,  comme  pour  le  christianisme,  avec  la  bonté  : 

(1)  Dialogues  philosophiques^  128,  129,131. 

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652  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«bonté  universelle,  amabilité  envers  tous  les  êtres,  voilà  la  loi 
sûre  et  qui  ne  trompe  pas...  Ce  n'est  pas  assez  de  ne  pas  faire  du 
mal  aux  êtres;  il  faut  leur  faire  du  bien,  il  faut  les  gâter,  il  faut 
les  consoler  des  rudesses  obligées  de  la  nature.  »  C'est  donc  par 
pure  bonté  qu'il  faut  se  dispenser  de  maltraiter  le  nègre,  c'est  pv 
pitié  pure  qu'il  faut  le  «gâter  »  et  le  «  consoler,  »  non  sans  cette 
arrière-pensée  qu'après  tout  la  nature  a  raison  dans  ses  rudesses 
et  que  tout  est  pour  le  mieux  dans  l'ordre  divin  des  choses  (1).  — 
C'est  encore  cette  sorte  de  bonté  un  peu  dédaigneuse  que,  dans  une 
môme  race,  les  classes  supérieures  doivent  aux  classes  inférieures. 
Le  vrai  droit  du  peuple,  c'est  le  droit  d'être  aimé,  gâté,  consolé, 
parce  que  d'autres  penseront  et  jouiront  à  sa  place.  «  On  peut  aimer 
le  peuple  avec  une  philosophie  aristocrate  et  ne  pas  l'aimer  en  affi- 
chant des  principes  démocratiques.  Au  fond  ce  n'est  pas  la  grande 
préoccups^tion  de  l'égalité  qui  crée  la  douceur  et  l'aifabilité  des 
mœurs.  L'égalité  jalouse  produit  au  contraire  quelque  chose  de 
rogue  et  de  dur.  La  meilleure  base  de  la  bonté,  c'est  l'admission 
d'un  ordre  providentiel  où  tout  a  sa  place  et  son  rang,  son  utilité, 
sa  nécessité  même.  »  La  notion  de  l'inégalité  semble  à  M.  Renan  si 
fondamentale  qu'il  la  maintient  jusque  dans  sa  Jérusalem  céleste, 
je  veux  dire  dans  la  «  conscience  divine,  »  formée  du  retentissement 
de  toutes  les  consciences,  où  chaque  être  aura  sa  place  proportionnée 
à  sa  valeur.  «  Alors  l'éternelle  inégalité  des  êtres  sera  scellée  pour 
jamais.  »  Avec  la  personnalité  en  moins  chez  Dieu  et  chez  les 
âmes,  il  est  facile  de  reconnaître  la  cité  divine  des  chrétiens. 

Tel  est  le  système  à  la  fois  théologique  et  social  de  M.  Renan. 
Entre  ce  système  et  le  christianisme,  il  n'y  a  point  de  diflférence 
essentielle;  ce  sont  les  mêmes  idées  de  justice  distributive  et  de 
prédestination,  de  hiérarchie  providentielle,  d'inégalité  providen- 
tielle entre  les  individus  et  entre  les  classes,  de  résignation  chez 
les  uns,  de  bonté  chez  les  autres,  de  sacrifice  et  de  compensation,  la 
même  substitution  du  principe  d'amour  au  principe  du  droit. 
M.  Renan  fmit  par  dire  lui-même  :  «  C'est  bien  à  peu  près  ainsi 
que  parlent  .les  prêtres,  mais  les  mots  sont  différens.  »  Il  n'est  point 
de  hardiesse,  point  de  paradoxe  même  devant  lequel  M.  Renan 
ait  reculé  pour  soutenir  sa  thèse  favorite  de  l'inégalité  :  il  a  peut- 
être  par  là  rendu  service  à  la  thèse  opposée.  Quand  s'endort  le 
sens  commun,  le  paradoxe,  comme  la  torpille  à  laquelle  sexom- 
parait  Socrate,  le  réveille  d'une  secousse;  ainsi  fait  M.  Renan. 

Nous  ne  suivrons  pas  le  brillant  auteur  des  Dialogues  dans  les 
considérations  métaphysiques  et  théologiqyies  sur  lesquelles  repose 

(1)  «  La  société,  a  dit  aussi  M.  Renan,  est  un  édifice  à  plusieurs  étages,  où  doit 
régner  la  douceur,  la  bonté  (Pliomme  y  est  tenu  môme  envers  les  animaux),  non  Téga- 
lité.  »  {La  RéfortM  int€llectueH$,  p.  107.) 

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L'n)££  MODERNE  DU  DROIT  EN  FRANCE.  653 

sa  foi  à  rinégalité.  Les  sciences  sociales  comme  les  sciences  phy- 
siques doivent,  selon  nous,  se  garder  des  idées  de  causes  finales  et 
de  providence,  au  nom  (J^uelles  on  peut  tout  affirmer  ou  tout 
nier,  tout  admettre  ou  tout  rejeter.  Est-il  une  erreur  scientifique 
que  le  moyen  âge  n'ait  essayé  de  prouver  par  les  causes  finales? 
est^il  une  injustice  sociale  qu'il  n'ait  justifiée  au  nom  de  la  provi- 
dence? Les  causes  finales  voulaient  que  le  ciel  fût  fait  pour  la  terre 
et  la  terre  pour  l'homme,  par  conséquent  que  le  ciel  tournât  autour 
de  la  terre.  Quant  à  la  providence,  elle  est  encore  de  nos  jours  en 
politique  l'avocat  officiel  de  toutes  les  causes  bonnes  ou  mau- 
vaises :  les  Napoléon,  les  Guillaume,  les  Alexandre  et  le  sultan 
l'invoquent  tour  à  tour.  Remplacer  les  intentions  de  la  providence 
par  celles  de  la  nature,  c'est  seulement  changer  le  mot.  La  nature 
a-t-elle  eu  un  but,  par  exemple,  en  faisant  le  nègre?  s'est-elle  proposé 
une  fin  en  faisant  quoi  que  ce  soit?  C'est  ce  que  rendent  de  plus 
en  plus  douteux  les  découvertes  de  la  science  moderne  sur  le  méca- 
nisme universel  :  les  buts  existent  dans  l'intelligence,  ils  ne  semblent 
pas  exister  dans  les  choses;  l'homme  se  propose  un  but,  la  nature 
ne  parait  pas  en  avoir,  tant  que  l'homme  ou  tout  autre  être  intel- 
ligent, dans  sa  sphère,  ne  lui  en  donne  pas  un.  En  tout  cas,  c'est 
aux  hommes  eux-mêmes  qu'il  appartient  de  se  donner  un  but  : 
prétendre  que  les  nègres  sont  faits  pour  nous  servir,  c'est  poser  le 
principe  de  l'esclavage  et  en  assurer  la  justification.  M.  Renan  a 
beau  ensuite  déclarer  u  abominable  »  l'esclavage  américain,  il  ne 
peut,  à  l'exemple  des  théologiens,  le  condamner  que  conmie  excessif 
et  cruel,  non  comme  injuste  en  soi,  que  comme  contraire  à  la  bonté, 
non  comme  contraire  au  droit  (1).  La  notion  moderne  du  droit, 
notion  vraiment  scientifique,  repose  précisément  sur  le  rejet  de 
toutes  ces  vues  finalistes  et  providentielles,  de  tous  ces  systèmes 
artificiels  où  l'on  subordonne  les  individus  à  une  fin  qu'on  déclare 
la  meilleure.  Avoir  un  droit,  c'est  avoir  la  garantie  qu'on  ne  fera 
pas  de  vous  un  moyen,  c'est  avoir  un  abri  contre  les  «  cause- 
finaliers  »  en  politique,  en  métaphysique  et  en  théologie.  Bannies 
du  reste  de  la  science,  les  causes  finales  ne  doivent  pas  trouver  un 
refuge  dans  la  science  sociale  et  politique. 

Revenons  donc  des  causes  finales  aux  considérations  physiques 
et  psychologiques,  méthode  plus  sûre.  A  ce  point  de  vue,  on  peut 
certainement  montrer  eiftre  les  hommes  une  foule  d'inégalités 
actuelles  ;  mais,  y  en  eût-il  de  fait  encore  davantage,  l'égalité  de 
droit  ne  serait  pas  atteinte  en  son  principe  théorique.  Nous  l'avons 
vu  en  effet,  le  droit  repose  moins  sur  l'état  actuel  que  sur  le  déve- 

(1)  D'ailleurs,  dans  sa  Réforme  ifiUUêctuelU^  M.  Renan  insinue  qu'on  devrait  con- 
quérir les  Chinois,  «  race  d'ouvriers,  »  et  les  nègres,  «  race  de  travailleurs  de  la  terre  :  » 
—  «  Soyez  pour  eux  bons  et  humains,  et  tout  sera  dans  l'ordre,  »  page  94. 

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65&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

loppemeni  possible  des  êtres,  le  droit  a  les  yeux,  tournés  vers  Tt^e- 
nir  ;  ce  qu'il  réserve,  ce  qu'il  sauv^arde,  c'est  précisément  la  virtua- 
lité, la  puissance  de  progrès  (1).  La  loi  ne  punit-elle  pas  le  meurtre 
d'un  enfant  de  deux  ans  comme  celui  d'un  homme  ?  Cependant  il 
aurait  pu  être  incapable,  infirme,  plus  nuisible  qu'utile  ;  —  oui, mais 
il  aurait  pu  être  un  honnête  citoyen  ou  même  un  génie.  Le  droit  a 
pour  but  d'assurer  le  déveloi^ment  libre  de  toutes  les  intelligences 
et  de  toutes  les  volontés.  —  Après  avoir  posé  ce  principe  général, 
suivons  la  doctrine  aristocratique  en  ses  applications  :  elle  invoque 
tour  à  tour  l'inégalité  des  races,  celle  des  classes,  celle  des  izâli- 
vidus;  examinons  si  ces  inégalités,  en  supposant  qu'elles  existent, 
suffisent  à  conférer  des  droits  inégaux. 

La  théorie  des  races,  mise  en  vogue  par  l'Allemagne,  fournit  aux 
écoles  aristocratique^  leur  principal  arguuxent.  L'exemple  qu'on  choi- 
sit toujours  à  l'appui  comme  le  moins  discutable  est  celui  des 
nègres  :  a-t-il  cependant  toute  la  portée  qu'on  lui  attribue?  Que  le 
cerve^  des  nègres  ne  soit  pas  virtuellement  égal  à  celui  des  blancs, 
que  tout  accès  leur  soit  fermé  dans  l'avenir  aux  grandes  notions 
scientifiques  ou  morales,  que  tout  au  moins  ils  ne  puissent  se  diri- 
ger eux-mêmes  dans  4'ordre  civil  et  politique,  c'est  ce  qui  n'est 
point  encore  démontré.  Quand  il  s'agit  des  animaux,  le  doute  sur  ce 
point  est  impossible  :  nous  savons  la  limite  qu'ils  ne  peuvent  dépas- 
ser comme  nous  pouvons  calculer  la  hauteur  maximum  que  peut 
atteindre  une  pierre  lancée  par  une  fronde.  Les  animaux  ne  parlent 
pas  ;  s'ils  arrivaient  un  jour  à  parler,  nous  commencerions,  malgré 
leur  visage,  à  nous  demander  s'ils  n'ont  pas  le  droit  de  se  conduire 
eux-mêmes  (2).  Les  nègres  parlent,  il  en  est  même  qui  parlent  latin  et 
grec;  il  est  dans  les  écoles  d'Amérique  de  jeunes  négresses  qui 
traduisent  Thucydide  et  Platon.  Un  même  idéal  moral  peut  être 
conçu  par  la  pensée  des  noirs  et  par  celle  des  blancs.  On  sait  ce 
que  Montesquieu,  avec  cette  généreuse  ironie  qui  émut  son  siècle, 
disait  des  nègres  :  «  Us  sont  noirs  depuis  les  pieds  jusqu'à  la 
tê^te  et  ils  ont  le  nez  si  écrasé,  qu'il  est  presque  impossible  de  les 
plaindre  ;  »  aujourd'hui  on  se  demande  s'il  est  certain  que  la  peau 
noire  et  le  nez  écrasé  soient  incompatibles  non-seulement  avec 
l'intelligence,  mais  même  avec  le  génie?  Déjà  les  nègres  occupent 
en  Amérique  de  hautes  positions  dans  les  alTaires,  dans  la  magis- 
trature^ dans  la  politique  ;  que  dirions-nous  s'il  naissait  demain 
parmi  eux  quelque  grand  poète,  quelque  grand  artiste,  quelque  grand 

(1)  Voyez  la  Rwm  du  1"  avril. 

(2)  «  11  n'y  a  d'esclave  naturel,  disait  Epictète,  que  celui  qui  ne  participe  pas  à  la 
raison;  or  cela  n'est  vrai  que  des  bêtes  et  non  des  hommes.  Si  r&oe  avait  en  partage 
la  raison  et  la  volonté»  il  se  refuserait  légitimement  à  notre  empire;  il  serait  un  être 
semblable  à  nous.  » 

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1 


L*ID£E  MODERNE  DU  DROIT   EN  FRANCE.  655 

savant?  Sous  ce  rapport,  et  surtout  en  fait  d'art,  les  Américainsde  race 
blandie  ne  sont  pas  euxHoaêmes  beaucoup  plus  avancés  qu'eux* 
Attendons  les  noirs  à  Tœuvre,  et  ne  leur  fermons  point  Tespé- 
rance.  Au  reste,  dussent-ils  à  la  fin  demeurer  en  arrière  sous  le 
rapport  du  génie,  ce  qui  est  fort  possible,  il  n'est  pas  besoin  de 
génie  pour  participer  aux  droits  communs.  Chacun  trouve  toujours 
un  plus  savant  ou  un  plus  sage  que  soi,  et  surtout  des  gens  qui  se 
croient  plus  savans  ou  plus  sages  :  théoriquement  l'égalité  des 
droits  civils  et  politiques  est  en  dehors  de  ces  appréciations;  prati- 
quement elle  n'exclut  pas  certaines  conditions  de  capacité  et  de 
majorité  intellectuelle  ou  morale  que  les  législateurs  ne  devraient 
jamais  négliger,  que  les  Américains  ont  peut-être  trop  négligées 
vis-à-vis  des  noirs  ;  mais  en  aucun  cas  le  droit  à  l'égalité  n'exige  que 
tous  les  membres  de  la  sodété  soient  des  Newton  ou  des  Leibniz. 

L'inégalité  du  droit  des  races,  qui  conserve  encore  une  apparence 
plausible  quand  il  s'agit  des  noir^et  des  blancs,  devient  absolu*- 
ment  insoutenable  quand  on  la  transporte,  comme  le  font  les 
partisans  des  théories  allemandes,  aux  variétés  d'une  même  race, 
Gaulois,  Latins,  Germains.  Qui  prétendra  que,  de  par  la  providence 
ou  la  nature,  le  cerveau  d'un  Français  soit  virtuellement  inégal  à 
celui  d'un  Allemand,  et  que  l'un  soit  aussi  incapable  de  concevoir 
les  hautes  idées  de  l'autre  que  le  quadrupède  de  voler  comme 
Toiseau?  Et  quand  ce  serait  vrai,  le  droit  des  races  germaniques  à 
nous  conquérir  serait-il  établi?  C'est  M.  Renan  lui-môme  qui, 
trouvant  dans  Strauss  la  théorie  des  races  mise  au  service  de  la 
politique  allemande,  lui  objecta  que,  si  la  France  compte  parmi  elle 
des  Germains,  l'Allemagne  compte  aussi  des  Gaulois  et  des  Huns, 
l'Angleterre  des  Bretons,  des  Irlandais,  des  Calédoniens,  des  Anglo- 
Saxons^  des  Danois,  des  Normands  purs,  des  Normands  français. 
Sous  couleur  de  science,  la  théorie  des  races  est  une  des  moins 
scientifiques  dans  ses  applications  à  l'ordre  politique  et  social. 
Chaque  peuple  a  ses  traditions,  ses  instincts  héréditaires,  son 
caractère  propre,  ses  aptitudes,  soit  :  y  a-t-il  là  un  prétexte  plus 
sérieux  à  l'in^alité  des  droits  que  dans  la  différence  de  caractères 
entre  deux  individus  d'une  même  nation? 

Des  remarques  analogues  s'appliquent  à  la  prétendue  inégalité 
entre  les  classes  :  «  Des  générations  laborieuses  d'hommes  du 
peuple  et  de  paysans  font,  dij  M.  Renan,  l'existence  du  bourgeois 
honnête  et  économe,  lequel  fait  à  son  tour  le  noble,  l'homme 
dispensé  du  travail  matériel,  voué  tout  entiei^  aui:  choses  désinté- 
ressées (1).  ))  M.  Renan  sait  bien  qu'il  n'est  pas»  besoin  d'être  noble 
pour  se  vouer  aux  choses  désintéressées.  Combien  de  génies  sortis 

(1)  La  Réforme  irUellectuelle  et  morale,  p.  245. 

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656  REVUE  DES  DEUX  ICONDES* 

des  rangs  du  peuple  1  Est-ce  le  peuple  ou  la  noblesse  qui  a  fait  la 
science  '  moderne,  qui  a  produit  les  Laplace,  les  Lagrange,  les 
Lavoisier,les  Monge,  les  Ampère?  On  pourrait  renverser  la  proposi- 
tion de  M.  Renan  et  dire  :  le  peuple,  en  apportant  à  la  nation  un 
sang  plus  jeune  et  plus  riche,  travaille  à  sauver  la  bourgeoisie  et 
la  noblesse  de  l'abâtardissement;  c'est  lui  qui  renferme,  avec  la 
vraie  force  \'ive,  la  vraie  et  perpétuelle  supériorité.  Que  devien- 
drait Paris  lui-même  sans  la  province  ?  Il  s'éteindrait  à  la  quatrième 
ou  cinquième  génération;  si  donc  les  Parisiens  réclamaient  pour 
eux  et  leurs  descendans  le  privilège  d'habiter  seuls  la  capitale, 
Paris  serait  bientôt  un  désert.  C'est  l'image  de  ce  qui  arrive  aux 
classes  murées  dans  leurs  privilèges.  L'humanité  n'avance  que  grâce 
au  mélange  des  races,  des  classes,  des  familles,  conséquemment 
grâce  à  une  certaine  égalité  qu'elle  rétablit  tôt  ou  tard  en  dépit  de 
nos  barrières  artificielles.  La  science,  l'art,  la  morale,  sont  comme 
Tair  vital  qui  a  sans  cesse  besoin  d'être  remué,  chassé  d'un  lieu  à 
l'autre,  égalisé  entre  tous;  s'il  était  l'objet  de  privilèges  et  de  mono- 
poles, il  deviendrait  bientôt  irrespirable  :  la  science  viciée  des  castes 
et  des  races,  la  morale  et  la  politique  viciées  des  classes  finiraient 
par  donner  la  mort,  sans  ces  grandes  tempêtes  historiques  qui  ba- 
laient et  renouvellent  l'atmosphère  des  nations  (1). 

Après  l'inégalité  des  races  et  des  classes,  l'école  aristocratique 
invoque  en  sa  faveur  l'inégalité  des  individus,  qu'elle  déclare 
nécessaire  à  la  a  hiérarchie  »  sociale  :  les  fonctions,  les  conditions, 
les  capacités  ne  peuvent  être  égales  chez  tous  les  hommes,  donc  les 
droits  ne  peuvent  être  égaux.  —  Non,  sans  doute,  les  fonctions  ne 
peuvent  être  égales;  mais  l'école  démocratique  ne  prétend  point 
supprimer  leur  diversité  :  loin  de  là,  l'égalité  des  citoyens  dans 
l'état  assure  la  répartition  des  fonctions  mêmes  selon  leg  goûts 

(1)  Dans  son  beau  livre  sur  V Hérédité,  M.  Ribot  a  montré  la  faiblesse  du  double  ar- 
gument qu*on  invoque  en  faveur  de  la  supériorité  des  classes  nobles,  la  sélection  et  la 
transmission  héréditaire  :  1°  Quant  à  la  sélection,  la  noblesse,  qui  prétendait  être  une 
élite,  ne  le  fut  Jamais  qu*en  un  sens  très  restreint,  celui  des  vertus  guerrières;  2^  quant 
à  la  transmission  héréditaire  des  supériorités,  elle  est  en  opposition  avec  une  des  lois 
essentielles  que  M.  Ribot  a  mises  en  lumière  :  l'affaiblissement  de  Vhérédité  avec  le 
temps  ou  Tabàtardissement  de  Tespèce.  t  Les  citoyens  des  républiques  anciennes,  dit 
aussi  M.  Littré,  n*ont  jamais  pu  se  maintenir  par  la  reproduction.  Les  9,000  Spartiates 
du  temps  de  Lycurgue  étaient  réduits  à  1,900  du  temps  d*Aristote.  Pope  faisait  remar- 
quer que  Tair  noble  que  devait  avoir  la  noblesse  anglaise  était  précisément  celui  qu'elle 
n*avait  pas;  en  Espagne,  on  disait  que,  lorsqu'il  annonçait  dans  un  salon  un  grand, 
on  devait  s'aUendre  à  voir  entrer  une  espèce  d'avorton  ;  enfin,  en  France,  on  impri- 
mait qu'en  voyant  cette  foule  d'hommes  qui  composaient  la  haute  noblesse  de  l'état, 
on  croyait  être  dans  une  société  de  malades  ;  le  marquis  de  Mirabeau  lui-même  traite 
les  nobles  d'alors  do  pygmées,  de  plantes  sèches  et  mal  nourries.  —  Ajoutons  que, 
si  la  transmission  héréditaire  des  vertus  était  prouvée,  il  faudrait  admettre  par  cela 
même  la  transmission  héréditaire  des  vices,  conséquemment  Vimpureté,  Vindignité  de 
certaines  castes.  Ce  serait  revenir  au  brahmanisme. 


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l'idée  MODEENE  du  DBOIT  en  FRANCE.  657 

et  les  aptitudes.  La  distribution  aristocratique  par  voie  de  privilèges 
est  artificielle  et  fausse,  la  distribution  démocratique  par  voie  de 
liberté  est  naturelle  et  vraie  ;  nos  modernes  aristocrates  s'appuient 
sur  un  principe  mystique  et  sacerdotal,  celui  de  la  «  hiérarchie;  w 
l'école  démocratique  y  substitue  le  seul  principe  scientifique  et 
vraiment  humain,  celui  que  les  économistes  appellent  la  division 
du  travail.  Les  frères  sont  égaux  dans  la  maison,  en  partagent-ils 
moins  entre  eux  les  travaux  nécessaires?  —  Quant  à  la  variété  des 
conditions,  elle  n'a  rien  non  plus  d'incompatible  avec  l'identité  des 
droits.  Autre  en  effet  est  le  droit,  autre  est  l'usage  ;  de  ce  que 
nous  avons  les  mêmes  droits  sur  ce  qui  nous  appartient,  il  n'en 
résulte  pas  que  nous  saurons  en  user  de  la  même  manière,  ni  que 
nous  serons  également  servis  par  les  circonstances.  M.  Renan  pousse 
gratuitement  la  thèse  démocratique  à  l'extrême  en  la  faisant 
consister  dans  le  nivellement  de  toutes  les  conditions  sociales.  «  La 
bourgeoisie  française,  ditr-il,  s'est  fait  illusion  en  croyant,  par  son 
système  de  concours,  d'écoles  spéciales  et  d'avancement  régulier, 
fonder  une  société  juste  :  le  peuple  lui  démontrera  facilement  que 
l'enfant  pauvre  est  exclu  de  ces  concours,  et  lui  soutiendra  que  la 
justice  ne  sera  complète  que  quand  tous  les  Français  seront  placés  en 
naissant  dans  des  conditions  identiques.  »  Le  peuple  n'a  pas  tout  à 
fait  tort  de  concevoir  cet  idéal,  auquel  tend  effectivement  le  progrès 
de  la  société  ;  son  seul  tort  serait  de  croire  que  la  loi  puisse  le 
réaliser  tout  d'un  coup  et  par  voie  d'autorité.  Il  ne  dépend  pas  des 
lois  que  tous  les  hommes  aient  les  mêmes  ressources  matérielles  ou 
morales  ;  mais  il  dépend  d'elles  qu'ils  aient  tous  le  droit  de  mettre 
leurs  ressources  en  usage;  l'état  ne  peut  «  placer  tous  les  Français 
dans  des  conditions  identiques  de  fortune,  d'intelligence,  de  mora- 
lité; ))  mais  il  peut  et  doit  les  placer  dans  des  conditions  identiques 
d'admissibilité  aux  fonctions,  de  droits  communs  et  de  lois  com- 
munes :  en  un  mot,  il  ne  doit  que  l'égalité  de  justice,  mais  il  la  dqit 
tout  entière.  La  société  serait-elle  donc  plus  juste  si,  aux  inégali- 
tés qui  sont  le  fait  de  la  nature,  elle  ajoutait  encore  d'autres  inéga- 
lités artificielles,  comme  si,  dans  une  balance  où  se  comparent  des 
objets  inégaux,  on  ajoutait  par  avance  des  poids  d'un  côté  et  non 
de  l'autre  pour  fausser  la  mesure  ? 

M.  Renan  reconnaît  qu'entre  les  hommes  la  «  seule  distinction 
juste  serait  celle  du  mérite  et  d#  la  vertu;  »  mais  il  affirme,  sans  le 
prouver  d'ailleurs,  que  cette  distinction  s'établit  mieux  sous  le 
régime  aristocratique  que  sous  le  régime  démocratique,  «  dans  une 
société  où  les  rangs  sont  réglés  par  la  naissance  que  dans  une 
société  où  la  richesse  seule  fait  l'inégalité.  »  Nous  ne  pouvons 
admettre  que  les  sociétés  démocratiques  soient  celles  où  la  ri- 
lom  ixym.  —  1878.  42 

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668  UETtE  DES  DEUX  MOlfOfiS. 

richesse  seule  fait  rinégalité  :  en  droit,  rien  de  plus  contraire  au 
principe  de  la  démocratie,  et,  en  fait,  rien  de  moins  nécessaire 
qu'une  telle  conséquence.  Est-ce  toujours  aux  plus  riches  que  la 
France  confie  les  fonctions  crriles  ou  politiques?  est-ce  le  plus  riche 
qui  est  magistrat,  juge,  ingénieur,  professeur,  ofl^er  ?  est-ce  tou- 
jours le  plus  riche  qui  est  représentant  de  la  nation  ?  Lorsqu'en 
effet  les  riches  sont  élus,  le  sont-ils  par  un  privilège  de  fortune 
ou  par  une  yolontaire  confiance  des  citoyens?  La  noblesse  est 
une  caste  fermée  par  la  loi,  la  richesse  est  ouverte  à  tous  de 
par  la  loi  :  Tétat  me  'permet  d'arriver  à  la  fortune,  il  ne  se  charge 
pas  de  faire  lui-même  ma  fortune.  Qu'y  a-t-il  d'injuste  en  cette 
^alité  de  liberté,  qui  n'exclut  d'ailleurs  aucun  progrès?  H.  Renan 
répond  :  «  Il  n'est  pas  plus  juste  que  tel  incÛvidu  naisse  riche 
qu'il  n'est  juste  que  tel  individu  naisse  avec  une  distinction  sodale: 
l'un  n'a  pas  plus  que  l'autre  gagné  son  privilège  par  son  travail 
personnel,  n  Mais  au  moins  la  richesse  héréditaire,  quand  elle  ne 
d^sse  point  certaines  limites,  n'est  pas  xm  privilège  légal  comme 
les  distinctions  et  les  charges  héréditaires;  le  père,  en  transmettant 
à  son  fils  une  fortune  qu'il  aurait  eu  le  droit  de  dépenser  de  son 
vivant,  ne  lui  transmet  que  ce  qui  lui  i4[>partient  en  propre,  que  ce 
qu'il  aurait  pu  consonuner  lui-même  pendant  sa  vie;  quand  au 
contraire  un  magistrat  d'autrefois  transmettait  à  son  fils  une  charge 
judiciaire,  il  lui  transmettait  un  pouvoir  sur  les  autres  hon  consenti 
par  les  autres  et  non  accessible  aux  autres  :  est-il  permis  d'assimiler 
deux  choses  aussi  opposées  et  d'identifier  la  libre  disposition  de  ce 
qui  nous  appartient  avec  la  dispositicm  de  ce  qui  appartient  à  autrui? 
Pour  justifiei  les  privilèges  de  l'homme  sur  l'homme,  M.  Renan 
invoque  le  privilège  de  l'homme  sur  les  animaux,  qui  est  lui  aussi 
un  privilège  de  naissance  et  de  condition.  «  La  vie  humaine  devien- 
drait impossible,dit-il,  si  l'homme  ne  se  donnait  le  droit  de  subor- 
donner l'animal  à  ses  besoins  ;  elle  ne  serait  guère  plus  possible  si 
l'on  s'en  tenait  à  cette  conception  abstraite  qui  fait  envisager  tous 
les  hommes  comme  apportant  en  naissant  un  même  droit  à  la 
fortune  et  aux  rangs  sociaux... L'utopiste  le  plus  exalté  trouve  juste 
qu'après  avoir  supprimé  en  imagination  toute  inégalité  entre  les 
hommes,  on  admette  le  droit  qu'a  l'homme  d'employer  l'animal 
selon  ses  besoins.  »  Nous  rendrons  que  cette  induction  de  l'animal 
à  l'homme  est  peu  scientifique  :  ^n  aurait  beau  décréter  par  un 
article  de  loi  que  les  chevaux  ou  les  chiens  t  sont  admissibles 
aux  emplois  publics,  »  cette  loi  ne  leur  donnerait  ni  la  raison  ni 
la  parole,  ratio  et  oratio,  et  aucun  animal  ne  se  présenterait  pour 
en  requérir  l'application  à  soa  bénéfice.  M.  Renan  compare  aussi 
aux  animaux  les  femmes;  mais  puisqu'il  reconnaît  que  «  la  nature  a 
créé  là,  au  sein  de  l'espèce  humaine,  une   difféi^ence  de  rôles 


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l'idée  moderne  du  droit  en  FRANCE.  6&9 

indéniable,  »  en  quoi  l'égalité  des  libertés  et  des  droits  compromét- 
elle  cette  différence  de  fonctions  entre  les  sexes,  là  où  elle  est 
effectivement  indéniable  ?  D'excellens  esprits,  tels  que  Stuart  Mill, 
considèrent  les  femmes  comme  destinées  à  sortir  tôt  ou  tard  de 
tutelle;  pour  les  droits  civils,  la  thèse  nous  paraît  démontrée; 
pour  les  droits  politiques,  qui  entraînent  certaines  conditions  spé- 
ciales d'indépendance  et  de  capacité,  elle  est  actuellement  contes- 
table, surtout  dans  nos  sociétés  catholiques  où  la  femme  est  sous  la 
tutelle  du  prêtre.  Sans  entrer  dans  cette  question,  bornons-nous  à 
rappeler  encore  que  l'égalité  des  droits  n'entraîne  nullement  comiàe 
conséquence  dans  l'ordre  politique  la  suppression  de  certaines  con- 
ditions de  cs^cité.  U  n'est  pas  besoin  pour  déterminer  ces  condi-. 
tiens  de  créer  des  castes  nobiliaires. 

Après  avoir  opposé  à  réalité  des  droits  l'in^alité  des  fonctions 
et  celle  des  situations  sociales,  l'école  aristocratique  lui  oppose 
celle  des  intelligences.  —  Les  intelligences  ne  peuvent  être  égalés, 
dit-on  ;  l'^alité  démocratique  tend  cependant  à  les  niveler  ;  par 
cela  même  elle  entrave  l'essor  des  esprits  supérieurs. —  Il  est  vrai, 
répondrons-nous,  les  intelligences  ne  sont  pas  égales,  mais  per* 
sonne  ne  peut  le  savoir  qu'à  l'essai,  et  l'essai  doit  être  libre.  L'en- 
fant ne  porte  pas  écrit  sur  son  front  en  venant  au  monde  le  degré 
de  capacité  qu'il  montrera  par  la  suite  ;  on  ne  peut  prévoir  le 
développement  de  son  intelligence  comme  on  peut  prévoir  la  cou- 
leur de  ses  cheveux  ou  de  ses  yeux.  Quel  jour  a^-t-on  reconnu  que 
M.  Renan  avait  une  intelligence  supérieure?  Quand  il  a  eu  publié 
ses  ouvrages,  grâce  à  réalité  même  des  libertés  dont  jouit  la 
société  moderne.  Si,  sous  prétexte  que  les  intelligences  ne  peuvent 
être  égales,  vous  enchaînez  les  uns  pour  laisser  la  liberté  aux 
autres,  vous  risquez  d'enchaîner  précisément  les  capacités  supé- 
rieures, et  c'est  vQUS  qui  aurez  ainsi  entravé  leur  essor.  «  La 
jalousie,  principe  de  la  démocratie,  »  dit  M.  Renan,  empêche  les 
grands  esprits  de  s'élever,  —  comme  si  les  jalousies  de  toute  sorte 
n'étaient  pas  encore  plus  nombreuses  et  plus  à  craindre  sous  un 
régime  de  faveur,  de  privilège  et  de  bon  plaisir  !  D'ailleurs  le  véri- 
table esprit  d'égalité  démocratique  provoque  la  libre  émulation 
plutôt  que  la  jalousie.  Ce  n'est  pas  étouffer  les  supériorités  intellec- 
tuelles que  de  leur  donner  des  rivaux  :  c'est  au  contraire  les  forcer 
à  dépasser  leurs  rivaux  et  à  se  surpasser  elles-mêmes.  De  plus, 
quand  l'égalité  civile  et  politique  existe  dans  un  pays  et  supprime 
entre  les  hommes  les  distinctions  artificielles,  l'émulation  se  reporte 
sur  les  distinctions  naturelles  de  l'ordre  intellectuel  ou  moral  :  elle  ; 
s'exerce  ainsi  par  le  dedans,  non  plus  par  le  dehors  ;  est-ce  là  un 
mal?  Si  certains  peuples  démocratiques,  comme  les  Américains,» 
n'ont  pas  encore  vu  se  produire  chez  eux  l'essor  du  génie  spéculatif, 

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QQO  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

n*en  accusons  pas  l'égalité  civile  et  politique,  mais  les  circonstances 
spéciales  dans  lesquelles  s'est  développée  l'Union  américaine.  Les 
Américains,  qui  n'ont  pas  encore  un  siècle  d'existence,  ont  eu  d'abord 
à  vivre.  Plus  tard,  pour  les  choses  élevées,  ils  n'ont  pas  eu  parmi 
eux  assez  d'initiateurs,  tandis  que  l'ancien  monde  avait  pour  initia- 
teurs ses  gloires  passées.  Il  faut  dans  un  peuple  des  génies  qui 
donnent  l'exemple  et  excitent  l'émulation.  Les  génies  ouvrent  les 
routes,  tout  le  monde  y  passe  ensuite.  Si  on  ne  permettait  qu'à 
une  aristocratie  de  suivre  la  route,  croit-on  que  ce  serait  le  meil- 
leur moyen  pour  faire  découvrir  des  voies  nouvelles  et  des  régions 
inexplorées  ? 

.  La  vertu  singulière  de  provoquer  le  mérite  et  de  favoriser  la 
science,  M.  Renan  l'attribue  à  la  noblesse  :  il  ne  sépare  jamws  \es 
nobles  des  savans  dans  le  respect  religieux  qu'il  demande  au  peuple 
pour  ses  supérieurs  (1).  «  Les  partisans  de  l'égalité  partent  toujours, 
dit-il,  de  l'idée  que  la  noblesse  a  pour  origine  le  mérite,  et,  comme 
il  est  clair  que  le  mérite  n'est  pas  héréditaire,  on  démontre  facile- 
ment que  la  noblesse  héréditaire  est  chose  absurde;  »  mais,  ajoute- 
t-il,  ((  la  raison  sociale  de  la  noblesse,  envisagée  comme  institution 
d'utilité  publique,  était  non  pas  de  récompenser  le  mérite,  mais 
de  le  provoquer,  de  rendre  possibles,  faciles  même  certains  genres 
de  mérite  (2).  »  Que  la  noblesse  ait  eu  jadis  son  utilité,  surtout  au 
point  de  vue  militaire,  personne  ne  le  conteste  ;  les  castes  des  Indiens 
ont  eu  aussi  leur  utilité  ;  mais  de  nos  jours  en  quoi  la  noblesse, 
—  puisque  le  mérite  n'y  est  pas  héréditaire,  —  peut-elle  favoriser 
l'apparition  du  mérite?  Quand  le  fils  n'a  pas  hérité  réellement  des 
capacités  de  son  père,  suffit-il  qu'il  hérite  de  son  titre  pour  acqué- 
rir ses  capacités?  Puisque  la  noblesse  a  cette  puissance  merveil- 
leuse, que  ne  l'applique-t-on  à  la  science,  à  l'art?  pourquoi  ne 
crée-t-on  pas  des  académiciens  héréditaires  (3)? 
M.  Renan,  qui  attribue  ainsi  à  l'aristocratie  la  vertu  de  produire 


Jiï)  l\  est  d'ailleurs  bien  difficile  de  saisir  ce  que  M.  Renan  entend  au  Juste  par 
la  noblesse  ;  il  en  parle  comme  s'il  s'agissait  des  classes  privilégiées  par  la  loi,  mais 
ailleurs  il  déclare  ridicule  l'opinion  qui  attache  la  noblesse  à  la  particuie  de;  ailleurs 
encore  il  parait  entendre  par  noblesse  de  naissance  toute  qualité  qu'on  apporte  en 
naissant  :  «  Une  société  n'est  forte  qu'à  la  condition  de  reconnaître  le  fait  des  su- 
périorités naturelles,  lesquelles  au  fond  se  réduisent  à  une  seule,  celle  de  la  naissance, 
puisque  la  supériorité  inteUectuelle  et  morale  n'est  elle-même  que  la  supériorité  d'un 
germe  de  vie  cclos  dans  des  conditions  particulièrement  favorisées.  ■  {Réforme  m- 
tellêciwlle,  p,  49).  A  ce  compte,  la  noblesse  peut  se  trouver  partout,  coouneson  con- 
traire :  il  y  a  de  nobles  vilains  et  de  vilains  nobles  ;  mais  est-ce  là  ce  qu'on  entend 
quand  on  parle  des  privilèges  aristocratiques  ? 

(2)  «  Essentiellement  borné,  le  suffrage  universel  ne  comprend  pas  la  nécessité  de 
la  science,  la  supériorité  du  noble  et  du  savant,  n  {Réforme  intellectuelle^  p.  45). 

(3)  La  Réforme  itUellectuelle,  p.  245. 


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t'iDÉE  MODERNE  DU   DROIT  EN  FRANCE.  661 

les  grands  hommes,  soutient  par  contre  que,  «  loin  de  chercher  à 
élever  la  race,  la  démocratie  tend  à  l'abaisser  :  elle  ne  veut  pas  de 
grands  hommes,  et  s'il  y  avait  ici  un  démocrate,  en  nous  enten- 
dant parler  de  moyens  perfectionnés  pour  produire  des  maîtres 
pour  les  autres  hommes,  il  serait  un  peu  surpris.  »  Et  il  y  aurait 
de  quoi,  assurément,  quand  il  s'agit  de  produire  des  «  maîtres  » 
pour  exercer  sur  l'humanité,  au  moyen  des  engins  scientiGques,  la 
tyrannie  dont  M.  Renan  nous  fait  le  tableau  dans  ses  Dialogues  et 
que,  dans  Calibariy  Prospero  voudrait  réaliser  (1).  Mais  des  grands 
hommes  sont-ils  nécessairement  des  «  maîtres?  »>  Qu'une  démo- 
cratie soit  en  défiance  contre  les  César,  les  Napoléon,  les  ambitieux 
de  toute  sorte,  on  le  conçoit  ;  mais  à  quel  «  démocrate  »  le  génie  des 
Hugo,  des  George  Sand,  des  Delacroix,  des  Ary  Scheffer,  la  science 
de  Claude  Bernard,  de  M.  Berthelot,  de  M.  Renan  lui-même  fait- 
elle  ombri^e?.Qui  se  sent  atteint  par  là  dans  son  droit,  dans  son 
égalité  civile  et  politique  avec  les  autres  hommes?  Le  vrai  génie 
n'est  pas  une  force  qui  accable,  mais  ime  force  qui  relève. 
Non-seulement  l'égalité  n'est  pas  un  obstacle  à  l'apparition  des 
*  supériorités  véritables,  mais  on  peut  soutenir  qu'elle  est  le  meil- 
leur moyen  de  l'assurer.  Comment  s'y  prenait-on  aux  jeux  olym- 
piques pour  distinguer  entre  tous  le  coureur  le  plus  habile?  Met- 
tait-on des  entraves  aux  pieds  des  uns  et  non  aux  autres?» Opposait- 
on  des  barrières  à  celui-ci  e^  point  à  celui-là?  Non,  on  ouvrait  à 
tous  la  carrière  et  on  laissait  à  chacun  sa  liberté;  ainsi  font  nos 
sociétés  modernes  :  elles  ne  retiennent  personne  dans  des  limites 
factices  et  elles  ouvrent  l'horizon  à  tous.  L'aristocratie,  au  con- 
traire, compte  sur  l'ignorance  et  l'asservissement  des  masses  pour 
susciter  la  science  de  quelques-uns;  le  moyen  va  contre  son  but. 
«  La  fin  de  l'humanité,  dit  M.  Renan,  c'est  de  produire  des  grands 
hommes  (proposition  qu'il  faudrait  d'ailleurs  démontrer  et  que 
nous  abandonnons  aux  partisans  des  causes  finales)  ;  le  grand  œuvre 
s'accomplira  par  la  science,  non  par  la  démocratie...  l'essentiel  est 

(1)  «  Il  pourra  exister,  dit  M.  Renan,  des  engins  qui,  en  dehors  des  mains  sa- 
vantes, soient  des  ustensiles  de  nulle  efficacité.  De  la  sone,  on  imagine  le  temps  où  un 
groupe  d'hommes  régnerait  par  un  droit  incontesté  sur  le  reste  des  hommes.  Alors 
serait  reconstitué  le  pouvoir  que  Timagination  populaire  prêtait  autrefois  aux  sorciers. 
Alors  ridée  d'un  pouvoir  spirituel,  c'est-à-dire  ayant  pour  base  la  supériorité  intel- 
lectuelle, serait  une  réalité.  Le  brahmanisme  a  régné  des  siècles,  grâce  à  la  croyance 
que  le  brahmane  foudroyait  par  son  regard  celui  contre  qui  s'allumait  sa  colère...  Un 
jour  peut-être  la  science  Jouira  d'un  pouvoir  analogue...  Les  dogmes  chrétiens,  pen- 
dant des  siècles,  ont  eu  la  force  de  brûler  ceux  qui  les  niaient  ;  ce  serait  directement 
et  ipso  facto  que  les  dogmes  scientifiques  anéantiraient  ceux  qui  n'y  croiraient  pas... 
Une  large  application  des  découvertes  de  la  physiologie  et  du  principe  de  sélection 
pourrait  amener  la  création  d'une  race  supérieure,  ayant  son  droit  de  gouverner  non- 
seulement  dans  sa  science,  mais  dans  la  supériorité  même  de  son  sang,  de  son  cerveau 
et  de  ses  nerfs.  »  Dialogues,  p.  106  et  9aiv. 

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662  BEVUE  ras  DEUX  KDKMS. 

moins  de  produire  des  masses  édairées  que  de  produire  de  grands 
génies  et  un  public  capable  de  les  compreodre.  Si  Tignorance  des 
masses  est  une  condition  nécessaire  pour  cela,  tant  pis.  La  nature 
ne  s'arrête  pas  derant  de  tels  soucis;  elle  sacrifie  des  espèces 
entières  pour  que  d'autres  tnmvent  les  conditioBe  de  leur  vie«  » 
La  nature  fait  comme  elle  peut,  et  ne  fait  pas  toujours  bien;  Tin- 
telligence  nous  a  été  donnée  pour  faire  mieux,  s'il  est  possible;  or 
en  quoi  est-il  nécessaire  de  sacrifier  les  masses  et  de  leur  retirer 
leurs  droits  éivils  ou  poKtiques  pour  aydir  des  Cuvier,  des  Geof- 
,  froy  Saint-Hilaire,  des  Ampère,  des  Cbampollion?  Laisser  une  moitié 
de  l'humanité  dans  l'abaissement,  dans  Tinfériorité,  (kns  la  servi- 
tude, c'est  diminuer  de  moitié  les  chances  qu*a  le  genre  humain  de 
voir  naître  des  génies.  Je  suppose  qu'il  naisse  un  génie  sur  vingt 
millions  d'hommes,  nEM)ins  vous  aurez  de  millions  d'hommes  éUmSés 
et  esclaves,  plus  vous  aurez  de  probabilités  pour  la  production  des 
esprits  supérieurs.  La  nature  ne  réussit  qu'en  opérant  sur  des 
masses.  Une  société  d'assurances  qui  n'c^ïéreraît  pas  sur  les  grands 
nombres  serait  sûre  de  se  ruiner;  ainsi  fait  une  société  qui  enlève 
au  grand  nombre  ses  droits  et  se»  libertés  afin  que  quelques  privi- 
légiés portent  plus  haut  la  pensée  humràie.  Pour  élever  ime  pyra- 
mide, il  faut  d'abord  une  large  base  ;  M.  Renan  art-dl  pour  idéal  de 
faire  tenir *la  pyramide  sur  la  pointe? 

En  somme,  la  diversité  des  intellîgences  et  l'essor  des  génies  n'a 
rien  d'incompatible  avec  réalité  des  droits.  Il  est  vrai  pourtant 
d'ajouter  que  toutes  les  égalités  se  tiennent  de  près  ou  de  loin  : 
Tégalité  des  droits  civils  appelle  l'égalité  des  droits  politiques  x 
l'égalité  civile  et  politique,  à  son  tour,  tend  à  produire  une  égalité 
progressive  des  intelligences,  des  connaissances,  des  éducations, 
des  biens,  des  conditions  sociales.  S'^I  y  avait  dans  les  conditions 
et  dans  les  degrés  d'instruction  une  trop  grande  inégalité  et  une 
disproportion  excessive,  il  en  résulterait  dans  les  rapports  sociaux 
d'inévitables  servitudes,  et  les  droits  euxnnémes  avec  les  libertés 
cesseraient  d'être  égaux  en  fait.  Supposez;  par  exemple,  un  savoir 
immense  chez  les  uns  et  ime  ignorance  brute  chez  les  autres, 
de  même  qu'une  fortune  énorme  d'un  côté  et  une  complète  misère 
de  l'autre;  les  premiers  seront  maîtres  même  malgré  eux,  les 
seconds  esclaves  malgré  eux  :  toutes  les  proclamations  de  droits 
abstraits  n'y  changeraient  rien.  Mais  faut-il  se  plaindre  que  l'éga- 
lité des  libertés  appelle  ainsi  en  théorie  et  tende  à  produire  dans 
la  pratique  toutes  les  autres  égalités? 

—  Oui,  répondent  les  partisans  de  l'aristocratie,  cette  égalité  en- 
vahissante nuit  au  progrès  intellectuel  de  l'espèce,  car.  elle  rabaisse 
l'art  et  étouffe  la  science  en  les  vulgarisant. — Examinons  cette  autre 
thèse.  Pour  montrer  que  Fart,  en  se  répandant  dans  la  foule,  s'a- 

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l'idée  moderhe  bu  dboit  Eir  trjlvce.  663 

baisse,  on  cite  d'ordinaire  Téloquence*  Mais  l'irt  oratoire,  ce  mélange 
4b  démonstration  et  de  passion,  n'est  pas  l'art  pur,  l'art  (^intéressé; 
t^'est  un  moyen  d'action  et  un  instrament  pratique  :  c*est  l'art  mis 
au  service  d'un  but  ;  l'éloquence  ne  peut  donc  servir  ici  d'exemple 
décisif.  Toutefois,  chez  les  peuples  où  existe  l'égalité  ci  vile,  l'élo- 
quenoe  môme,  forcée  de  s'aikesser  à  tous,  aux  bommes  instruits 
coiâme  aux  ignorans,  dans  le  grand  jour  de  la  liberté,  se  voit  bien- 
tôt obligée  de  se  maintenir  à  un  certain  niveau  d'élévation  :  n'est-ce 
pas  à  des  citoyens  égaux  en  droit  que  s'adressaient  les  Périclës, 
les  Démosthène,  les  Gicéron?  —  L'art  dramatique  est  parfois,  lui 
aussi,  une  sorte  d'éloquence  qui  peut  devenir  grossière  en  ses  pro- 
cédés ;  mais  il  y  a  des  théâtres  pour  tous  les  goûts  chez  les  peuples 
Ubres  :  ceux  des  boulevards  nuisent-ils  chez  nous  à  la  Comédie- 
Française?  les  uns  ne  sont-ils  pas  souvent  une  initiation  et  une 
pr^aration  aux  autres?  ne  faut-il  pas  une  certaine  éducation  préa- 
lable en  fait  d'art  pour  s'élever  peu  à  peu  aux  d^catesses  et' aux 
rafiSnemens  d'un  art  plus  exquis?  La  poésie  de  Victor  Hugo,  pour 
être  la  plus  populaire  en  France,  n'en  est  pas  moins  la  plus  haute. 
En  Allemagne,  où  tout  le  monde  s'occupe  de  musique,  je  ne  sache 
pas  que  Mozart,  Beethoven  et  Wagner  en  aient  souffert  ou  en  aient 
été  amoindris.  En  tout  cas,  si  l'art  parfois  s'abaisse,  ce  n'est  pas 
par  des  règlemens  qu'on  le  relève:  ce  n'est  pas  en  fermant  la  porte 
aux  uns  pour  l'ouvrir  à  d'autres,  ni  en  défendant  à  ceux-ci  les 
jouissances  de  l'art  pour  les  permettre  à  ceux-là. 

Ces  remarques  sont  bien  plus  vraies  encore  pour  la  science.  On 
craint  que  sa  vulgarisation  n'arrête  son  progrès  ;  mais  il  y  a  ici  deux 
fonctions  bien  distinctes:  autres  sont  les  vulgarisateurs,  autres  les 
inventeurs.  Les  premiers  n'ont  jamais  empêché  les  seconds  ;  tout 
au  contraire,  mettant  les  élémens  de  la  science  à  la  portée  de  tous^ 
ils  permettent  i  un  plus  grand  nombre  de  devenir  vinenteurs, 
pourvu  qu'ils  en  aient  le  génie.  Si  Laplace  n'avait  pas  d'abord 
appris  la  géométrie  de  Glairaut,  qui  fut  lui-même  tout  ensemble 
vulgarisateur  et  inventeur,  Laplace  n'aurait  pas  écrit  plus  tard  la 
Mécanique  céleste^  Certains  esprits  craignent  que  l'instruction,  en 
devenant  pour  tous  également  obligatoire,  ne  devienne  également 
grossière  et  superficielle;  mais  dans  l'instruction  encore  il  y  a  deux 
buts  distincts  qu'on  peut  et  qu'on  doit  poursuivre  :  étendre  rensei- 
gnement, l'élever.  Ces  deux  buts  ne  se  nuisent  pas  l'un  à  l'autre  ; 
la  Prusse,  pays  d'instructi(m  primaire,  n'est-elle  pas  aussi  un 
pays  d'instruction  supérieure  ?  Souvent  même  le  meilleur  moyen 
de  répandre  l'instruction^  c'est  de  l'élever.  S'il  y  a  des  pays,  comme 
l'Amérique  et  la  Belgique,  auxquels  on  a  pu  reprocher  parfois  de 
vulgariser  la  science  en  la  faisant  ramper  à  terre,  c'est  là  un  faux 
calcul  qu'on  ne  saurait  ériger  en  règle.  On  a  dit  avec  raison  que, 

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66&  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

pour  distribuer  au  Iota  les  eaux,  il  faut  d'abord  élever  la  source. 

Les  supériorités  véritaWes,  loin  d'être  oppressives,  sont  hbér^ 
trices  pour  tous.  La  vérité  dérx)uverte  par  le  génie  devient  le  patri- 
moine commun  des  intelligences  et  sert  à  répandre  plus  également 
la  vérité.  Les  grands  exemples  de  supériorité  morale,  de  vertu  et 
de  dévoûment,  servent  aussi  à  répandre  la  moralité  et  à  diminuer 
les  inégalités  morales  entre  les  hommes.  La  vraie  supériorité  et  la 
vraie  égalité,  qui  paraissaient  d'abord  ennemies,  ne  font  donc  que 
se  rendre  de  mutuels  services,  à  la  condition  qu'elles  se  produi- 
sent l'une  et  l'autre  dans  la  liberté. 

Aussi  ne  saurions-nous  prendre  que  comme  un  jeu  d'imagination 
l'hypothèse  paradoxale  de  M.  Renan  sur  l'avenir  de  raristocratie, 
qu'il  oppose  à  celui  de  la  démocratie.  Dans  les  n  rêves  »  auxquels 
s'abandonne  l'auteur  des  DialogueSy  il  imagine  une  petite  éUte 
concentrant  en  elle  toute  la  science  et  conséquemment  toute  la 
puissance.  Cette  «  solution  oligarchique  »  d'un  problème  qui  inté- 
resse non-seulement  les  destinées  de  la  société  humaine,  mais 
celles  du  monde  entier,  est  selon  lui  «  bien  plus  facile  i  concevoir 
que  la  solution  démocratique.  Elle  rentf  e  tout  à  fait  dans  les  plans 
apparens  de  la  nature...  On  arrive  à  de  pareilles  idées  de  tous 
les  côtés.  Par  l'application  de  plus  en  plus  étendue  de  la  science 
à  l'armement,  une  domination  universelle  deviendra  possible,  et  cette 
,  domination  sera  assurée  en  la  main  de  ceux  qui  disposeront  de 
cet  armement.  Le  perfectionnement  des  armes,  en  effet,  mène  à 
l'inverse  de,  la  démocratie;  il  tend  à  fortifier  non  la  foule,  mais  le 
pouvoir,  puisque  les  armes  scientifiques  peuvent  servir  aux  gou- 
veiTiemens,  non  aux  peuples  (1).  »  On  doit  répondre  d'abord  qu'en 
fait  le  perfectionnement  des  armes,  jusqu'à  nos  jours,  loin  de 
rejeter  au  second  plan  la  force  démocratique  et  ^alitaire  du  nom- 
bre, ne  fait  que  la  servir  et  en  assurer  le  triomphe  :  n'est-ce  pas 
par  le  nombre  autant  que  par  la  science  qu'on  a  vu  triompher  les 
armées  allemandes?  On  peut  se  figurer,  il  est  vrai,  a  des  engins 
qui,  en  dehors  des  mains  savantes,  soient  des  ustensiles  de  nulle 
efficacité.  »  Mais  la  science  ne  produira  ces  engins  que  comme 
application  de  théories  déjà  contenues  dans  des  livres,  déjà  répan- 
dues dans  l'enseignement;  on  ne  saurait  donc  imaginer  un  génie 
découvrant  tout  d'un  coup,  à  lui  seul,  une  machine  scientifique 
qui  le  rendrait  «  capable  de  disposer  même  de  l'existence  de  notre 
planète  et  de  terroriser  par  cette  menace  le  monde  tout  entier.  » 
«  Le  jour  où  quelques  privilégiés  de  la  raison,  dit  M.  Renan,  pos- 
séderaient le  moyen  de  détruire  la  planète,  leur  souveraineté  serait 

(I)  «  Nos  moyens  de  domination,  dit  Prospero  dans  Caliban,  sont  brisés  dans  nos 
mains;  il  tant  attendre  qu'on  en  ait  inyent6  d'autres,  d*autres  que  le  peuple  ne 
puisse  appliquer.  •  —  •  JlnTenterai  des  engins  dont  i!i  ne  pourront  se  senrir.  ■ 

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l'idée  moderne  du   droit   en   FRANCE.  685 

créée  ;  ces  privilégiés  régneraient  par  la  terreur  absolue,  puisqu'ils 
auraient  en  leur  main  l'existence  de  tous  ;  on  peut  presque  dire 
qu'ils  seraient  dieux.  »  Sans  doute,  mais  les  dieux  ne  sortent  pas 
ainsi  soudain  tout  armés  de  la  tète  de  l'humanité,  et,  puisque 
M.  Renan  invoque  à  l'appui  de  l'oligarchie  les  lois  de  la  nature, 
nous  lui  opposerons  ici  une  des  principales  lois  de  l'univers,  celle 
de  la  continuité,  qui  régit  les  découvertes  scientiflques  autant  et 
plus  que  tout  le  reste.  Lorsque  les  cent  premiers  théorèmes  de  la 
géométiie  sont  découverts,  le  cent  unième  arrive  nécessairement, 
et,  quand  ce  n'est  pas  un  savant  qui  le  découvre,  c'en  est  un  autre. 
Si  Stephenson  n'avait  pas  inventé  la  locomotive,  un  autre  l'aurait 
inventée;  à  plus  forte  raison  pour  les  fusils  et  les  mitrailleuses, 
dont  l'invention,  après  tout,  n'exige  pas  le  génie  d'un  Newton  ou 
d'un  Laplace  et  ne  dépasse  pas  l'intelligence  d'un  Napoléon  III.  On 
ne  peut  donc  admettre  un  sorcier  assez  habile  pour  inventer  tout  à 
coup  cette  pierre  philosophale  d'un  nouveau  genre  :  une  machine 
capable  de  pulvériser  notre  planète.  Aussi,  tout  engin  nouveau 
trouvé  par  les  uns  provoque  des  découvertes  semblables  ou  su- 
périeures par  les  autres.  N'en  voyons-nous  pas  encore  un  exemple 
de  nos  jours?  n'est-on  pas  obligé  de  changer  sans  cesse  les  arme- 
mens  pour  se  mettre  au  niveau  des  nouvelles  inventions?  N'est-ce 
pas  môme  une  des  causes  qui  tendent  à  rendre  un  jour  la  guerre  de 
plus  en  plus  difficile  en  la  rendant  de  plus  en  plus  ruineuse?  Les 
triomphes  fondés  sur  la  force  actuelle  ou  sur  la  science  actuelle, 
choses  toujours  mobiles,  toujours  en  progrès,  seront  de  plus  en 
plus  provisoires.  On  ne  voit  donc  pas  comment  les  gouvememens 
pourraient  disposer  contre  les  peuples  de  secrets  scientifiques 
propres  à  «  terroriser  m  le  monde.  Au  contraire,  les  vrais  progrès 
des  sciences  militaires  tendent  à  armer  les  nations  et  les  masses. 
M.  Renan  finit  du  reste  par  s'adresser  à  lui-même  une  objection 
fort  juste.  —  «  Ne  pensez-vous  pas  que  le  peuplç,  qui  sentira 
venir  son  maître,  devinera  le  danger  et  se  mettra  en  garde?  »  Assu- 
rément, répond  M.  Renan,  il  y  aura  peut-être  un  jour  contre  la 
physiologie  et  la  chimie  des  persécutions  auprès  desquelles  celles 
de  l'inquisition  auront  été  modérées;  la  science  se  réfugiera  de 
nouveau  dans  les  cachettes.  «  Il  pourra  venir  un  temps  où  un  livre 
de  chimie  compromettra  autant  son  propriétaire  que  le  faisait  un 
livre  d'alchimie  au  moyen  âge  (1).  »  Mais  M.  Renan  réfute  lui-même 
plus  loin  cette  étrange  supposition  en  remarquant  que  l'homme  un 
jour  ne  pourra  plus  se  passer  de  science.  Aujourd'hui  la  guerre,  la 
mécanique,  l'industrie,  exigent  la  science,  si  bien  que  même  les 

(1)  Cf.  Caliban,  p.  48  :  «  Guerre  aux  livres  !  ce  sont  les  pires  ennemis  da  peuple. 
Ceux  qui  les  possèdent  ont  des  pouvoirs  sur  leurs  semblables...  Cassez-lui  aussi  ses 
comaes  de  verre  et  tout  son  outillage.  Sans  ses  Uvres,  il  sera  comme  nous.  » 

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666  *  WUE  DES  DEUX  1fOJQ>ES« 

personnes  les  plus  hostiles  k  Tesprit  scientifique  sont  obligées 
d'apprendre  les  mathématiques,  la  physique,  lachimie«  a  De  toutes 
les  manières,  la  souveraineté  de  la  science  s'impose  même  à  ses 
ennemis.  »  De  toutes  les  manières  aussi,  ajouterons-nbus,  et  en 
vertu  des  mêmes  causes,  la  nécessité  de  la  science  s'impose  à  tous 
et  la  science  même  pénètre  chez  tous.  La  science  a  donc  une  puis- 
sance invindble  d'expansicm  et  de  diffusioa.  La  vérité,  conune  la 
lumière,  est  essentiellement  démocratique  :  elle  jette  ses  rayons  en 
to«s  sens,  va  droit  aux  obstacles  et,  si  elle  ne  peut  les  atteindre 
directement,  elle  les  atteint  par  réflexion,  si  elle  ne  peut  les  péné- 
trer d'outre  en  outre,  du  m^oins  elle  les  éclaire  au  dehors  et  les 
échauffe  au  dedans.  Quand  tout  s'illumine  ainsi  autour  de  vous,  on 
cherche  en  vain  à  se  cacher  dans  l'obscurité,  il  est  impossible  de  ne 
pas  recevoir  quelque  lueur  détournée  de  l'universelle  clarté.  Plus 
la  science  s'accroît,  plus  s^accroit  aussi  le  nombre  d'hommes  qui  y 
participent;  on  ne  peut  donc  supposer  une  oligarchie  l'accaparant 
pour  elle  seule  et  soufflant  à  l'improviste  sur  l'esprit  de  l'huma- 
nité comme  sur  un  flambeau.  L'alité  n'a  rien  à  craindre  de  la 
science,  ni  la  science  de  l'égalité. 

!¥• 

Toutçs  les  oppositions  que  nous  avons  remarquées  entre  l'école 
démocratique  et  l'école  aristocratique  proviennent  selon  nous  d'une 
opposition  fondamentale,  celle  de  leurs  points  de  vue  sur  l'univers 
et  sur  la  société  ;  ces  deux  écoles  se  représentent  d'une  façon  toute 
contraire  et  l'idéal  et  la  nature  et  l'action  de  l'idéal  sur  la  nature* 
M.  Benan  voudrait  réserver  l'honneur  de  l'idéalisme  pour  les  doc- 
trines aristocrati^es,  et  il  qualifie  la  docuîne  démocratique  sur 
réalité  de  a  matérialisme  en  pohtique*  »  D'après  les  démocraies 
en  effet,  dit-il,  la  société  n'a  qu'un  seul  but,  «  c*est  que  les  indivi- 
dus qui  la  composent  jouissmt  de  la  plus  grande  somme  possible 
de  bieur^tre,  sans  souci  de  la  destinée  idéate  de  l'humanité.  Que 
parle-tron  d'élever,  d'ennoUir  la  conscience  humaine?  Il  s'agit 
seulement  de  contenter  le  grand  noml»«,  d'assurer  à  tous  une 
sorte  de  bonheur  vulgaire  (i).  »  A  ces  traits,  qui  seraient  tout  au 
plus  fidèles  pour  caractériser  l'utilitarisme  anglais,  nous  ne  pou^ 
vous  reconnaître  la  doctrine  française  sur  le  droit  et  l'égaUté  des 
droits.  Est-ce  sur  le  bîe&-être  matériel  ou  sur  le  respect  de  la 
liberté  et  de  l'intelligence  que  lanoticm  du  droit  repose?  Groke  que 

(1)  La  Béfomiê  inUllechtêUe,  p.  241.  —  CcUiban,  p.  70:  «  U  révolution,  c'est  le 
léaMsme...  Toiit  ce  qiai  est  idéel»  bo&  sobsttntîel,  n'exifte  pat  pour  le  peeplo...  Le 
peuple  est  po8i«i?kte.  »  Nous  loi  ferions  plat6t  le  reproche  contraire,  de  s'être  trop  ■»- 
oriflé  à  dea  idées,  perfoia  à  dm  chki^^k 


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L*ID£E  MODfiRNE  DU  DROIT  gN  FRANCE.  667 

la  valeur  de  rhomme  est  sans  commune  mesure  avec  les  intérêts 
matériels  ou  les  forces  matérteUes,  parce  qu'il  est  capable  de  déve- 
lopper indéfiniment  sœi  intelligence  et  sa  vokmté,  de  s'élever  et  de 
se  transfigurer  par  son  propre  effort,  est-ce  n'avoir  u  nul  souci  de 
la  destinée  idéale  de  l'humanité?^  est-ce  r^user  a  d'ennoblir  la 
conscience  humaine  7  »  —  «  Aux  yeux  d'une  philosophie  éclairée 
ajoute  M.  Renan  (et  il  entend  par  là  la  philosophie  de  l'inégalité), 
la  société  est  ua  grand  fait  providentiel  ;  elle  est  établie  non  par 
l'homme,  mais  par  la  nature  elle-même,  afin  qu'à  la  surface  de 
notre  planète  se  produise  la  vie  intellectuelle  et  morale...  La  société 
humaine,  mère  de  tout  idéal,  est  le  produit  direct  de  la  volonté 
suprême  qui  veut  que  le  bien,  le  vrai,  le  beau,  aient  dans  l'univers 
des  contemplateurs.  Cette  foncticm  transcendante  de  l'humanité  ne 
s'aocomplit  pas  au  moyen  de  la  simple  coexistence  des  individus.  » 
Sans  prétendre  ainsi  parler  au  nom  de  la  Providence,  la  phibsophie 
française  du  droit  assigne  à  l'humanité  un  but  plus  élevé  encore,  ou 
plutôt  elle  invite  l'humanité  à  se  l'assigner  ellenoiéme  et  à  le  pour- 
suivre de  ses  efforts  ;  elle  ne  veut  pas  seulement  que  le  bien,  le 
vrai,  le  beau,  aient  des  «  contemplateurs,  »  petite  élite  brûlant  d'un 
amour  platonique  pour  la  vérité  abstraite  au-dessus  d'elle,  et  au- 
dessous  d'elle  pour  le  reste  de  l'humaAité  plongé  dans  les  ténè- 
bres; elle  substitue  à  la  contemplation  l'action,  à  l'amour  platonique 
l'amour  effectif  et  fécond;  elle  veut  que  le  vrai,  le  bien,  le  beau,  se 
réalisent  tout  entiers  chez  l'homme  et  pour  cela  se  réalisent  dans 
toutes  les  volontés,  dans  toutes  les  intelligences,  selon  la  mesure  de 
leur  capacité  et  avec  la  perpétuelle  espérance  du  progrès  ;  elle  veut 
en  im  mot  que  l'idéal  descende  réellement  dans  l'humanité  entière, 
et,  selon  la  conception  du  poète,  que  le  ciel  sur  la  terre  marche  et 
req)ire  dans  un  peuple  d'hommes  libres  et  égaux.  L'idéal  de  la 
religion  aristocratique  n'est,  sous  un  nom  vague,  que  le  Dieu  de 
la  grâce  :  il  a  ses  prédestinés  ;  non-seulement  tous  les  hommes  ne 
sont  pas  élus  devant  lui,  mais  tous  ne  sont  pas  appelés.  Ce  n'est 
pas  seulement  la  jouissance  qui  est  réservée  à  quelques  pri- 
vilégiés, c'est  la  vérité,  c'est  la  vertu  même,  et  le  catholicisme  sans 
surnaturel  a  les  bras  encore  plus  étroits  que  le  catholicisme  ortho- 
doxe (1).  On  pourrait  lui  dire  ce  que  Diderot  disait  aux  théologiens  : 
Élargissez  votre  Dieu,  élargissez  votre  idéal  J  Le  véritable  idéalisme 
n'est  pas  celui  qui  veut  son  objet  borné,  mais  celui  qui  le  veut  infinL 
Au  fond,  l'idéalisme  dédaigneux  de  l'école  aristocratique,  tout  en 

(1)  «  Il  o*est  pas  possible  que  toas  jouissent,  que  tous  soient  bien  élevés,  délicats, 
vertueux  môme  dans  le  sens  raffiné;  mais  il  faut  qu'il  y  ait  des  gens  de  loisir,  savans, 
bien  élevés,  délicats,  vertueux,  en  qui  et  par  qui  Içs  autres  Jouissent  et  goûtent  iMdéal... 
C*est  la  grossièreté  de  p  lusieurs  qui  fait  Téducation  d*un  seul,  c^est  la  sueur  de  plu- 
sieurs qui  permet  la  vie  noble  d^in  petit  nombre.  »  [La  Réforme  intellectuelle,  p.  216.) 
«  Que  régliso  admette  deux  catégories  de  croyam,  •  œox  qui  croiront  au  surnaturel 


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668  REVUE  DES  DEUX  MONDES* 

protestant  de  son  adoration  pour  Tidéal,  n'a  foi  ni  dans  la  puis- 
sance de  cet  idéal  même  ni  dans  la  puissance  de  la  nature,  deux 
choses  fmalement  identiques.  Quelle  est  la  supposition  fonda- 
mentale, le  «  postulat  »  de  toute  cette  doctrine?  C'est  que  «  la  vie 
intellectuelle  et  morale  »  ne  peut  éclore  qu'en  im  «  petit  nombre,  » 
que  l'idéal  est  impuissant  à  pénétrer  la  nature  entière,  que  la  na- 
ture de  son  côté  est  impuissante  à  le  recevoir.  Jusqu'à  présent, 
dans  le  cours  de  l'histoire,  le  sacrifice  des  uns  a  paru  nécessaire 
au  progrès  des  autres  ;  de  cette  loi  du  passé,  on  fait  à  tout  jamais 
la  loi  de  l'avenir,  comme  Aristote  faisait  de  l'esclavage  une  néces- 
sité éternelle.  Selon  l'école  aristocratique,  pour  qu'une  élite  de 
({  contemplateurs  »  parvienne  à  élever  la  tète  au-dessus  des  hautes 
murailles  où  nous  sommes  emprisonnés,  il  faut  qu'elle  se  dresse  sur 
l'écrasement  de  masses  entières  ;  l'école  démocratique,  au  contraire, 
veut  que  tous,  en  se  prêtant  un  mutuel  appui,  aient  l'espoir  de 
monter  jusque-là  et  que  ceux  qui  sont  arrivés  les  premiers  fassent 
tomber  pierre  par  pierre  les  murs  mêmes  de  la  prison,  jusqu'à  ce 
que  l'horizon  s'ouvre  librement  devant  tous.  —  Idéal  iiTéaUsable, 
dira-t-on.  —  Qu'en  saveas-vous  ?  avez- vous  mesuré  les  ressources 
de  la  nature  et  surtout  celles  de  la  nature  humaine?  S'il  n'y  a  pas 
incompatibilité  entre  votre  cerveau  et  la  vérité  ou  la  vertu,  pourquoi 
dans  l'avenir  la  vérité  et  la  vertu  seraient-elles  inaccessibles  aux 
autres  cerveaux  faits  comme  le  vôtre  d'une  masse  nerveuse  où  le 
sang  circule  ?  Qu'est-ce  après  tout  que  la  pensée  ?  Une  transforma- 
tion de  la  force,  de  la  vie.  La  morale  et  la  politique  modernes,  pé- 
nétrées de  l'esprit  vraiment  scientifique,  ne  poursuivent  pas  un 
autre  problème  que  celui  du  savant  qui  cherche  à  transformer  la 
chaleur  et  la  lumière  en  mouvement,  ou  le  mouvement  en  lumière 
et  en  chaleur.  Le  vrai  idéalisme  ne  diffère  pas  du  vrai  naturalisme, 
parce  que  c'est  la  nature  même  qui  arrive  à  penser  l'idéal  et  à  le 
réaliser  en  le  pensant.  Aussi  rien  n'est^il  plus  contraire  à  l'esprit 
scientifique  que  ce  dédain  exagéré  de  la  «  matière,  »  aflFecté  par 
l'école  aristocratique,  ce  dédain  de  la  «  jouissance,  »  du  «  bien- 
être,  »  de  la  ((  richesse.  »  —  «  La  base  toute  négative,  dit 
M.  Renan,  que  les  hommes  secs  et  durs  de  la  révolution  donnè- 
rent à  la  société  française  ne  peut  produire  qu'un  peuple  rogue  et 
mal  élevé;  leur  code,  œuvre  de  défiance,  admet  pour  premier 
principe  que  tout  s'apprécie  en  argent,  c'est-à-dire  en  plaisir.  » 
Outre  que  ces  paroles  sont  peu  justes  pour  une  législation  fondée 
tout  entière  sur  l'idée  du  droit  et  de  la  liberté  humaine,  elles  ne 

et  ceux  qui  n'y  croiront  pas  ;  «  ne  vous  môlez  pas  de  ce  que  nous  enseignons,  de  ce 
que  nous  écrivons,  et  nous  ne  vous  disputerons  pas  le  peuple  i  ne  nous  contestez  pas 
notre  place  à  Puniversité,  à  racaddmie,  et  nous  vous  abandonnerons  sans  partage 
Técole  de  campagne.  »  (/Wd.,  p.  98.J 


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L'mÉE  MODEBNE   DU  DROIT   EN  FRANGE.  669 

tiennent  pas  compte  de  ce  fait  que  les  biens  matériels  sont  des  con- 
ditions et  des  moyens  pour  les  biens  intellectuels  ou  moraux.  Il  y 
a  là  des  «  équivalons  »  de  force,  ccwnme  on  dit  en  physique,  et 
il  ne  s'agit  au  fond  que  de  transformer  une  force  dans  l'autre. 
Donnez-moi  une  grande  quantité  de  mouvement,  et  je  vous  donnerai 
une  grande  quantité  de  chaleur  et  de  lumière  ;  mettez  à  ma  dispo- 
sition des  milliards,  poun'ait  dire  un  politique  éclairé,  et  je  vous 
donnerai  des  hommes  instruits,  savans,  des  «  comtemplateurs  du 
beau  et  du  bien,  »  ou  mieux  encore  des  créateurs  du  beau  et  du 
bien,  des  génies.  Il  s'agit  seulement  de  trouver  le  meilleur  en- 
semble de  moyens  pour  transformer  les  avantages  matériels  en 
avantages  intellectuels  et  «  l'argent  »  même  en  idées.  Les  sociétés 
modernes  n'ont  besoin. pour  cela  ni  de  brahmanes  ni  de  parias.  Le 
problème  n'est  point  aussi  mystique  qu'on  l'imagine  :  accroître  le 
plus  possible  la  somme  de  richesse  matérielle  et  d'instruction,  la 
répartir  le  plus  également  possible  chez  tous  de  manière  à  provo- 
quer l'apparition  des  supériorités  là  où  elles  existent,  voilà  la  ques- 
tion, qui  est  toute  économique  et  sociale; 

L'instruction,  à  son  tour,  se  transformera  en  puissance  :  savoir 
c'est  pouvoir,  selon  la  profonde  parole  d'Aristote  et  de  Bacon.  Avec 
la  science  même  le  pouvoir  s'étendra  donc  à  tous  et  s'égalisera  de 
plus  en  plus  dans  la  société.  Il  arrivera  un  jour  où  la  statistique 
pourra  calculer  approximativement  le  degré  probable  de  force  intel- 
lectuelle inhérent  à  une  masse  d'hommes  par  la  simple  application 
de  la  loi  des  grands  nombres,  dans  laquelle  rentrera  l'exception 
même  du  génie,  comme  y  rentrent  dès  aujourd'hui  les  anomalités 
apparentes  dues  à  la  liberté  humaine.  En  résultera-t-il,  comme  on 
le  craint,  un  abaissement  général  ?  Est-il  vrai  que  «  la  France  soit 
amenée  à  concevoir  la  perfection  sociale  comme  une  sorte  de  mé- 
diocrité universelle?»  Nullement^  mais  comme  une  universelle  élé- 
vation. Pourquoi  M.  Renan  n'applique-t-il  pas  à  la  société  ce  qu'il 
espère  pour  l'univers  ?  Il  suppose  que  la  science  le  transformera  en 
mieux;  pourquoi  ne  transformerait-elle  pas  aussi  en  mieux  la  société 
humaine?  Il  suppose  que  la  science  créera  la  conscience  univer- 
selle et  divine,  créera  Dieu  ;  pourquoi  ne  pourrait-elle  pas,  à  plus 
forte  raison,  créer  une  conscience  sociale  supérieure,  répartie  de 
plus  en  plus  également  dans  tous  les  membres  du  corps  social  ?^En 
fait  d'inventions  scientifiques,  il  n'est  rien  que  M.  Renan  ne  soit 
disposé  à  admettre;  en  fait  d'améliorations  politiques,  surtout  dans 
les  démocraties,  il  n'admet  presque  rien.  Pourtant,  si  l'on  suppose 
un  pays  dont  les  savans  seront  un  jour  assez  instruits  pour  inven- 
ter les  moyens  d'anéantir  la  planète,  on  peut  supposer  dans  ce 
même  pays  le  peuple  assez  instruit  pour  ne  pas  être  ennemi  de  la 
science  et  envieux  de  toute  supériorité. 

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670  BEVUE  BES  DEUX  MOlfDES. 

Dans  le  livre  de  M.  Renan,  Tartifice  de  rargumcntation  consiste 
à  raisonner  de  l'avenir  comme  si  tous  les  abus  du  présent  devaient 
coexister  avec  les  découvertes  futures  les  plus  merveilleuses,  comme 
si,  par  exemple,  tous  les  maux  politiques  du  temps  actuel  de^^aient 
subsister  à  côté  des  miracles  scientifiques  de  l'avenir.  Supposez 
qu'un  penseur  d'autrefois  eût  prévu  la  découverte  des  locomotives 
et,  ne  sachant  comment  on  parviendrait  à  les  diriger,  se  fût  désolé 
d'avance  sur  les  accidens  journaliers  qu'elles  pourraient  produire, 
sur  les  hommes  qu'elles  écraseraient,  sur  les  champs  qu'elles 
ravageraient  ;  on  aurait  pu  lui  répondre  que,  si  lt«  ingénieurs  de 
l'avenir  étaient  assez  habiles  pour  découvrir  une  machine  aussi  puis- 
sante, ils  auraient  sans  doute  assez  d'habileté  pour  trouver  le  moyen 
de  la  diriger.  H  en  est  de  même  de  la  liberté  et  de  Tégalité  démo- 
cratiques :  quelques  rails  de  plus  à  établir  sur  les  laides  voies  de 
la  civilisation  ne  sont  pas  une  invention  qui  surpasse  la  capacité 
de  l'intelligence  humaine.  En  tout  cas,  quelque  difficile  que  soit 
la  question  sociale,  il  est  permis  de  penser  qu'elle  sera  résolue 
avant  le  problème  de  la  pulvérisation  facultative  de  notre  planète. 

Dans  le  drame  philosophique  que  M.  Renan  vient  d'écrire,  après 
le  triomphe  de  Galiban,  qui  personnifie  le  peuple,  Ariel ,  ce  génie 
de  l'idéalisme  jusqu'alors  au  service  de  Prospero  et  de  l'aristocratie, 
ne  veut  plus  participer  à  la  vie  des  hommes  :  «  Cette  vie  est  forte, 
dit-il,  mais  impure.  »  Désolé,  découragé,  il  préfère  rentrer  dans  le 
sein  de  la  nature,  s'y  dissoudre,  s'y  perdre  :  —  «  Je  serai  l'azur  de 
la  mer,  la  vie  de  la  plante,  le  parfum  de  la  fleur,  la  neige  bleue 
des  glaciers.  »  Mais  pourquoi,  au  lieu  de  s'abîmer  dans  la  nature 
aveugle,  Ariel  ne  se  répandrait-il  pas  dans  l'humanité  entière,  se 
faisant  chez  les  uns  simple  germe  d'intelligence,  fleurissant  et  s' épa- 
nouissant dans  le  génie  des  autres,  mais  partout  présent  et  animant 
tout  de  sa  pure  flamme?  Au  lieu  d'être  le  serviteur  d'un  seul  homme, 

—  Prospero,  —  ou  d'une  seule  classe,  —  les  nobles  et  les  savans, 

—  il  serait  ainsi  au  service  de  tous  à  des  degrés  divers,  dans  la 
mesure  où  chacun  vit  d'idéal.  Pourquoi  enfin,  avec  le  temps,  ne 
transfigurerait-il  pas  le  peuple  lui-même,  si  bien  qu'au  bout  d'un 
certain  nombre  de  siècles  Caliban,  prenant  conscience  de  f esprit 
qui  habite  en  lui,  qui  est  lui-même,  serait  devenu  Ariel? 

En  résumé,  dans  la  question  de  l'égalité  comme  dans  celle  de  la 
liberté  nous  unissons  le  point  de  vue  naturaliste  et  le  point  de  vue 
idéaliste.  Si  l'école  aristocratique  a  raison  de  soutenir  qne  l'inéga- 
lité primitive  des  hommes  est  un  fait  de  nature,  l'école  démocra- 
tique a  raison  de  répondre  que  l'égalité  finale  est  l'idéal  de  la 
pensée.  Sous  l'influence  de  cette  pure  idée,  type  d'action  que  nous 
élevons  dans  notre  intelligence  au-dessus  des  forces  et  des  inté- 
rêts matériels,  les  libertés  qui  alljpent  entrer  en  conflit  s'arrêtent, 

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l'idée  modeeke  do  droit  £N  prance.  '  671 

et  chacune  s'impose  volontairement  les  lim  ites  nécessaires  à  l'égale 
liberté  d'autrui  :  ainsi  se  réalise  le  droit.  Par  là  l'humanité  ne  va 
pas  réellement  contre  la  nature  même,  car,  si  au  crémier  abord 
celle-ci  nous  a  semblé  ennemie  de  l'égalité,  à  un  point  de  vue 
supérieur  l'égalité  nous  apparaît  comme  sa  loi  fondamentale  et  sa 
tendance  essentielle.  En  le  niant,  l'école  aristocratique  a  rétréci  la 
nature  comme  elle  a  rétréci  l'idéal.  Équivalence  et  transformation 
des  forcés,  voilà  le  dernier  mot  de  la  science  contemporaine  :  c'est 
une  formule  d'équilibre  et  d'égalité,  qui  n'exclut  pas  le  progrès. 
La  nature  tient  toujours  son  budget  en  équilibre:  elle  aussi,  comme 
la  justice,  a  sa  balance  dont  les  plateaux  n'oscillent  que  pour  reve- 
nir à  Tégalité.  L'exception  même  rentre  dans  la  règle,  l'extraordi- 
naire rentre  dans  l'ordre;  les  supériorités  qui  semblaient  d'abord 
un  miracle  dans  la  nature  s'effacent  dans  l'égalité  des  moyennes. 
Prenez  les  faits  par  grands  nombres  et  les  êtrespar  masses,  vous 
verrez  tout  se  fondre  et  s'équilibrer:  variable  est  la  température 
de  chaque  jour,  uniforme  est  celle  des  années  ;  les  saisons  chan- 
gent, mais  les  saisons  reviennent,  ce  que  la  vie  a  pris,  la  mort  le 
lui  prend  et  la  vie  le  reprend  à  la  mort.  Est-ce  à  dire  que  la  nature 
n'avance  pas?  Non,  mais  elle  maintient  l'équivalence  de  l'être 
jusque  dans  le  progrès  de  ses  formes.  Et  comment  avance-t-elle? 
En  brisant  toutes  les  formes  étroites  et  fixes,  tous  les  cadres  arti- 
ficiels, toutes  les  castes  immobiles,  toutes  les  noblesses,  toutes  les 
royautés,  toutes  les  prétendues  éternités  de  ce  monde.  Quand  on 
entrave  son  évolution,  elle  a  recours  à  des  révolutions  et  à  des 
cataclysmes.  Elle  se  sert  au  besoin  des  grands  hommes,  mais  elle 
se  sert  aussi  et  surtout  des  grandes  masses  :  c'est  avec  des  animal- 
cules qu'elle  a  fait  des  continens,  c'est  avec  des  infiniment  petits 
qu'elle  a  fait  des  infiniment  grands.  L'humanité  à  son  tour,  qui 
n'est  que  la  nature  devenue  consciente  de  son  essentielle  iden- 
tité avec  l'idéal,  s'avance  volontairement  dans  la  même  direction. 
L'égale  diffusion  des  résultats  du  travail  humain  au  profit  de  tous, 
loin  de  nuire  au  mouvement  de  l'humanité,  le  favorise;  loin  d'en- 
traver l'essor  def5  supéiîorités  intellectuelles  et  morales,  elle  le  pro- 
voque. La  grande  loi  du  monde,  la  sélection  naturelle,  continue  de 
s'exercer  au  sein  des  sociétés  humaines  ;  seulement  elle  s'y  exerce 
de  plus  en  plus  par  voie  de  liberté,  puisque  les  hommes  supérieurs 
font  accepter  librement  leur  supériorité  même  ;  de  plus,  au  lieu 
d'aboutir  comme  dans  la  nature  au  règne  de  la  violence,  elle  assure 
le  règne  du  droit  et  le  progrès  final  de  l'égalité  même.  Ainsi  peu  i 
peu  se  substitue  au  bien  de  quelques-uns  le  bien  de  tous,  à  la  force 
qui  écrase  les  uns  sous  les  autres  Fintelligence  qui  fait  participer 
chacun  à  l'élévation  de  tous» 

ALFRED  Fouillée. 

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LES 


CONCERTS  DU  TROCADÉRO 


Bien  des  gens  s'imagiDent  peut-être  qae  les  concerts  officiels  de 
l'exposition  sont  des  concerts  comme  les  autres  et  même  plus  beaux 
que  les  autres;  ils  se  trompent  :  les  concerts  de  l'exposition  sont 
eux-mêmes  une  exposition ,  et  les  musiciens  dont  les  œuvres  com- 
posent les  programmes  sont  à  leur  tour  des  ezposans.  Il  y  a  le 
salon  des  peintres,  pourquoi  n'aurions-nous  pas  un  salon  des  musi- 
ciens? Une  fois  en  possession  de  cette  idée,  les  ingénieux  ordonna- 
teurs en  ont  voulu  tirer  les  conséquences;  ils  se  sont  dit  :  Dans  une 
exposition  ainsi  conçue  à  l'instai*  du  salon  de  peinture  ne  devront 
figurer  que  des  exposans  français,  —  ce  qui  déjà  était  une  erreur, 
puisque  nous  voyons  des  peintres  étrangers  s'inscrire  avec  honneur 
sur  notre  catalogue,  libres  ensuite  de  se  reporter  du  côté  de  leur  na- 
tionalité et  de  redevenir,  comme  Fortuni  ou  Zamacoïs,  comme  M.  de 
Nittis,  M.  Alma-Tadéma  ou  M.  Knaus,  Espagnols,  Italiens,  Hollandais, 
Allemands,  quand  bon  leur  semble.  Mais  une  idée  est  un  dada 
qu'on  n'enfoiu'che  pas  impunément;  après  avoir  exclu  les  étrangers, 
nos  habiles,  toujours  éliminant  et  particularisant,  avisèrent  que,  étant 
admis  en  principe  [qu'il  fallait  être  Français  pour  se  faire  entendre 
aux  concerts  officiels,  les  choses  n'en  iraient  que  mieux  si  le  com- 
positeur pouvait  être  en  même  temps  et  Français  et  vivant. 

Inutile  d'insister  sur  les  brillans  résultats  qu'une  semblable  théo- 
rie devait  amener.  Par  la  première  de  ces  deux  clauses,  on  écartait 
les  maîtres  étrangers,  c'est-à-dire  plus  de  Mozart,  de  Beethoven, 
de  Weber,  de  Meyerbeer,  ni  de  Mendelssohn  ;  par  l'autre,  on  se 
condamnait  à  n'user  que  dans  la  plus  stricte  mesure  de  nos  génies 


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LES   CONCERTS   DU  TROCADlÉRO»  673 

nationaux,  et  les  Méhul,  les  Boïeldieu,  les  Hérold,  les  Auber,  ayant 
eu  le  tort  irréparable  de  se  laisser  enterrer,  se  trouvaient  par  ce 
fait,  sinon  absolument  écartés,  au  moins  traités  en  personnages 
sans  conséquence,  les  jeunes  seuls,  les  inconnus  et  les  ratés ^  ayant 
droit  à  tous  les  empressemens  comme  à  tous  les  honneurs.  Il  sem- 
blerait que  c'est  tout  le  contraire  qui  devrait  avoir  lieu.  Il  ne  s'agit 
point  ici  de  jouer  sur  les  mots  ni  de  faire  les  beaux  esprits  :  que 
nos  musiciens  soient  ou  non  des  exposans,  peu  importe;  ce  qu'on 
veut,  je  présume,  c'est  affirmer  devant  l'Europe,  qui  nous  visite  en 
ce  moment,  le  caractère  national  de  notre  art,  et  prouver  qu'en  mu- 
sique la  France  a  son  génie  qui  lui  est  propre.  Dès  lors,  quoi  de 
plus  simple  que  de  s'aà*esser  aux  représentans  directs  de  cette  na- 
tionalité? Je  ne  veux  ravaler  aucun  talent  et  sais  aussi  bien  que 
personne  quel  intérêt  méritent  certaines  œuvres  symphoniques  de 
fraîche  date  ;  mais  on  m'accordera  pourtant  que  ces  œuvres,  toutes 
systématiques,  toutes  conçues  à  l'imitation  des  Allemands,  sont  fort 
peu  de  nature  à  renseigner  les  étrangers  sur  la  valeur  de  notre 
école,  et  que  peut-être  il  y  aurait  eu  plus  d'avantage  à  mettre  en 
avant  le  passé.  De  l'exclusivisme,  il  n'en  fallait  ni  pour  les  étran- 
gers, ni  pour  les  nationaux,  ni  pour  les  morts,  ni  pour  les  vivans, 
et  les  choses  auraient  dû  se  passer  comme  elles  se  passent  l'hiver 
aux  concerts  Pasdeloup  et  Colonne,  où  nous  voyons  les  symphonies 
mythologiques  de  M.  Saint-Saëns  et  les  suites  d'orchestre  de  M.  Mas- 
senet  tenir  leur  place  entre  l'ouverture  de  Coriolan  et  le  nocturne 
des  Troyens. 

D'ailleurs  il  y  a  nouveaux  et  nouveaux ,  et  je  me  demande  ce 
que  les  hommes  distingués  que  je  viens  de  nommer  ont  à  gagner 
aux  singuliers  voisinages  qui  leur  sont  parfois  infligés.  Cette  salle 
du  Trocadéro,  très  spacieuse,  très  festonnée  d'or  et  très  magnifique, 
mais  d'une  sonorité  .ondoyante  et  difi'use  de  cathédrale ,  voilà  déjà 
que  le  public  l'appelle  a  le  salon  des  refusés.  »  Tous  les  découra-^ 
gés  de  la  fortune  et  du  succès  semblent  en  effet  s'y  être  donné  ren- 
dez-vous, comme  si  l'administration  n'avait  trouvé  rien  de  mieux 
que  de  les  attirer  à  soi  :  Sinite  parvulos^  pour  les  dédommager  de 
leurs  mésaventures  théâtrales  et  autres.  Que  viennent  faire  là  ces 
finales  d'opéras  tombés,  ces  fragmens  de  vieux  ballets  et  ces  pas- 
torales surannées,  bagage  hors  d'emploi,  dès  longtemps  relégué 
sous  la  remise,  et  qu'on  en  tire  pour  donner  satisfaction  aux  amis 
de  l'auteur,  membre  de  quelque  commission,  car  c'est  la  plaie  de 
la  musique  et  des  théâtres  que  ces  commissions  inévitablement 
composées  des  mêmes  personnalités  remuantes.  Jouez  tant  qu'H  vous 
plaira  le  Désert^  Marie-Magdeleine  et  les  Èrinnys^  la  Damnation 
de  Faust  et  les  Troyens;  mais  de  grâce  laissez  dormir  ce  qui  est 

TOMB  xi\ni.  —  1878. 

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67&  ISTUX  SES  KUX  MONDES. 

mort  on  phitôt  ce  qui  n'a  jamais  vécu.  Tai  peme  à  m'expUqa» 
quel  ioconvément  tel  ouvrage  de  IL  Goonod  ou  de  H.  Guirand 
pourrait  bien  avoir  à  soufiBrir  de  sa  juxtapositmi  avec  un  fragment 
d'HéroId  ou  de  Weber.  Le  cas  se  présente  l'hit  chaque  dimanche, 
tant  au  Conservatoire  que  chez  Pasdeloup,  et  le  répertoire  de  notre 
jeune  école  ne  s'en  porte  pas  plus  mal.  Supprimons  donc,  ne  fût-ce 
que  dans  nos  programmes  de  concert,  ces  préjugés  ridicules,  et, 
tout  en  gardant  le  ferme  propos  de  n'admettre  parmi  les  vivans  que 
ce  qui  a  droit  à  l'existence,  épai^onsnaous  ces  nesures  d'ostra- 
cisme envers  nos  morts  illustres  comme  envers  les  maîtres  étrangers. 
Tout  ceci  néanmoins  ne  veut  pas  dire  que  l' ouverture  du  Roi 
d*Ys  soit  faite  pour  soutenir  le  choc  de  celte  de  Zampa.  Mais  enfin, 
dans  ce  monde  de  la  musique,  il  y  a  plus  d'une  province.  West 
point  Hérold  qui  veut,  et  d'ailleurs,  cela  fftt-il  possible,  M.  Lalo  le 
voudrait-il?  Au  simple  examen  des  deux  styles,  il  est  fort  penais 
d'en  douter  :  d'un  côté;  lumière,  abondance,  mventivité,  puissance 
mélodique  et  dramatique;  de  l'autre,  tout  ce  qui  s'acquiert  par 
l'étude  et  s'obtient  par  l'efTort  de  la  volonté,  tout  ce  que  la  chinoi- 
serie musicale  de  notre  temps  peut  imaginer  de  plusii^féoieosement 
alambiqué,  de  plus  curieux  et  de  plus  amusant.  Cette  ouverture  du 
Bot  éC  Y$y  déjà  mainte  fois  entendue,  et  qui  servait  d'introduction 
à  la  deuxième  séance  du  Trocadéro,  doit  avoir  pour  but  de  réaliser 
un  idéal  romantique  entrevu  par  l'auteur  dans  sa  rêverie,  mais  au- 
quel, faute  d'un  commentaire  initiateur,  le  public  ne  comprend  tnç 
rien.  Qu'importe  après  tout  qu'il  comprenne,  si  le  tableau  l'occupe 
et  l'intéresse,  qu'importe  le  sujet  pourvu  que  l'artiste  y  trouve  l'oc- 
casion de  nous  montrer  ce  qu'il  sait  faire?  Dn  épisode  de  la  vie  hé- 
roïque, des  pressentimens  sombres,  des  passions  violemment  déchaî- 
nées ,  des  champs  de  bataille  et  de  victoire  au-dessus  desquels  la 
mort  plane,  voilà  ce  que  raconte  cette  symphonie  avec  une  grande 
autorité  de  savoir  et  de  conscience.  C'est  énergique,  nerveux,  tou- 
ché d'une  main  sûre.  Des  longueurs,  de  l'ennui,  vous  en  urouverez 
ici  et  là,  jamais  de  platitudes.  Dans  la  disette  des  idées,  l'orches- 
tration (qu'on  me  passe  cet  affreux  mot)  déploie  des  richesses  infi- 
nies. Quelle  adresse  inventive  dans  les  rythmes,  que  d'habileté 
dans  l'emploi  des  registres  de  chaque  instrument,  dans  la  combinai- 
son des  sonorités  1  tantôt,  en  plein  silence,  le  violoncelle  étend  sa 
période  pathétique,  tantôt  c'est  la  clarinette  modulant  dans  son  re- 
gistre grave.  J'ai  remarqué  surtout,  dans  la  péroraison,  une  pédale 
de  trompette  de  l'eiFet  le  plus  neuf,  le  plus  saisissant.  Ah  J  si  là- 
dessous  se  déroulait  le  moindre  thème,  si  cette  constellation  de  so- 
nontés  fulgurantes  avait  derrière  elle  un  de  ces  firroamens  tout 
azur  et  mélodie  comme  les  maîtres  savent  en  créer  I  Mais  non,  l'au- 
teur s'en  tient  à  son  effet  technique,  et  c'est  alors  que  le  désappoin- 

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LES   CONCERTS   DU  imOGâK&O.  675 

tement  vous  prend,  et  que,  résumant  votre  opinion  sur  ce  musicien 
accompli  qui  joue  de  l'orchestre  tanquam  poUstatem  habem^  vous 
ne  pouvez  vous  empêcher  de  porter  à  part  vous  ce  jugement  :  Tout 
cela  est  merveilleux  ment  dit,  mais  tout  cela  valait-il  la  pdne  d'être 
dit?  L'ouverture  de  Zampa^  au  terme  d'une  pareille  séance,  c'é- 
tait foasis  sous  les  paUniers,  la  source  vive  et  k  manne  au  désert. 

Quelqu'un  a  prétendu  que  rien  n'est  plus  difficile  que  dVoir  du 
talent  et  plus  £u:ile  que  d'avoir  du  génie.  Ceux  qui  voudront 
éprouver  ce  que  ce  mot  contient  de  vrai  n'aunMoil  besoin  que  d'en- 
tendre l'éblouissamte  symphonie  d'Hérold  wl  sortir  du  sombre  et 
laborieux  mélodrame  de  M.  Lalo.  Faisons  trêve  aux  coraparaidons  et 
contentons-nous  de  mettre  le  dief-d' œuvre  à  sa  place.  Il  semble 
chez  nous,  quand  on  parle  d'ouveitures,  qu'il  n'y  ait  que  les  Alle- 
mands pour  en  écrire.  Nous  avons  dans  ce  genre  des  morceaux  de 
premier  ordre  auxquels  nous  marchandons  l'estime  et  les  honneurs 
q[u'ils  méritent,  et  que  les  autres  pays  leur  accordent.  L'ouverture 
de  Zampa,  Touvertur^  de  la  Muette^  passent  encore  aux  yeux  d'un 
certain  public  de  conservatoire  pour  des  œuvres  d'une  valeur  toute 
relative,  bonnes  pour  le  théâtre  et  les  orchestres  en  plein  vent,  ad- 
missibles mteie  aux  concerts  Colonne  et  Pasdeloup,  mais  qui  dé- 
cemment ne  sam*aient  figurer  sur  un  programme  de  la  rue  Ber- 
gère. «  Cda  n'est  point  assez  écrit,  ce  n'est  pas  le  style  de  l'endroit,  » 
vous  répètent  ces  aristarques  judicieux  qui  demain  adresseront 
les  mêmes  reproches  à  telle  pièce  transportée  du  Gymnase  à  la  rue 
Bichelieu,  et  vous  diront  que  le  Demi-Momle  et  le  Gendre  de  M.  Poi- 
rier  a  ne  sont  point  l^éébtre-Français  !  i>  Heureusement  que,  si  la 
société  des  concerts  du  Conservatoire  affecte  d'ignorer  ces  compo- 
sitions de  nos  maîtres  nationaux,  tout  le  monde  en  Europe  ne  par- 
tage pas  ce  fier  dédain,  et  l'orchestre  de  la  Scala  vient  de  le  prouver. 

On  sait  le  mouvement  qui  depuis  quelques  années  entraîne  l'Ita- 
lie vers  la  culture  allemande.  A  Milan  comme  à  Florence,  Goethe 
et  Heine  sont  aujourd'hui  plus  populaires  que  Déranger  et  que 
Musset,  et  la  musique  ne  devait  pas  être  la  dernière  à  profiter  de 
cette  évolution.  Tant  que  dura  le  règne  de  l'Autriche,  c'était  à  qui 
refuserait  d'entrer  en  communication  avec  tme  littérature  qui  par- 
lait la  langue  des  tyrans,  avec  un  art  qui  proclamait  leur  génie; 
aiais  depuis  que  les  Italiens  sont  devenus  les  maîtres  chez  eux,  la 
haine  politique  ayant  cessé,  les  rapports  intellectuels  ont  repris,  et 
sur  cette  race,  la  plus  musicalement  douée  de  la  terre,  une  brise 
symphonique  a  soufflé  du  nord.  Les  Italiens  n'avai-ent  en  cela  qu'à 
se  ressouvenir,  car,  si  de  tout  temps  ils  eurent  le  secret  de  la  mélo* 
die,  il  fut  aussi  pour  eux  une  illustre  et  classique  période  de  science 
et  de  tradition,  et  les  descendans  directs  de  Rossini,  de  Bellîni,  de 


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676  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

Mercadante  et  de  Donizetti  n'auraient  qu'un  retour  à  faire  vers  le 
passé  pour  reconstituer  à  leur  bénéfice  le  patrimoine  inaliénable 
des  Palestrina,  des  Scarlatti,  des  Lotti  et  des  Cherubini.  Shakspeare 
a  dit  :  «  L'horrible  est  le  beau,  le  beau  est  l'horrible.  »  11  arrive 
ainsi  très  souvent  en  ce  monde  que  le  vieux  soit  le  neuf.  Et  quant 
à  l'Italie,  je  ne  m'étonnerais  point  que  sa  régénération  musicale  loi 
vînt  aujourd'hui  par  la  science  ;  heureux  pays,  deux  fois  comblé  de 
dons  superbes,  et  qui,  lorsqu'il  en  a  fini  avec  Cimarosa  et  Rossini, 
n'a  qu'à  vouloir  pour  se  reprendre  aux  anciennes  traditions  de  ses 
écoles  de  Rome,  de  Florence  et  de  Venise.  Nous  n'en  sommes  point 
encore  aux  résultats,  mais  on  sent  une  impulsion  donnée.  L'ouver- 
ture des  Promessi  sposi^  sobre  d'effets,  bien  conduite  et  bien  tem- 
pérée, a  tout  de  suite  mis  en  valeur  parmi  nous  le  nom  de  M.  Pon- 
chielli,  célèbre  de  l'autre  côté  des  Alpes;  on  a  également  distingué 
l'ouverture  en  ta  majeur  de  M.  Foroni,  la  charmante  gavotte  pour 
instrumens  à  cordes  de  M.  Bazzini,  enlevée  par  les  exécutans  avec 
une  extraordinaire  volubilité,  la  Marche  funèbre  de  M.  Faccio,  le 
chef  brillant  de  cette  compagnie.  Ce  morceau,  destiné  à  mener  le 
deuil  de  la  blonde  Ophélie  (il  est  intitulé  Marche  funèbre  ifffamlet), 
ne  manque  ni  d'élévation  ni  de  poésie,  et,  comme  la  plupart  des 
marches  funèbres,  il  est  divisé  en  deux  «parties,  ce  qui  fait  qu'on 
lui  a  naturellement  reproché  de  ressembler  à  la  fameuse  marche  de 
Chopin,  qu'il  ne  rappelle  d'ailleurs  que  par  la  forme.  La  Contem-- 
plazione  de  M.  Catalani,  Vadagio  pour  instrumens  à  cordes  de 
M.  Bolzoni  (premier  alto  de  l'orchestre),  la  Lenore  de  M.  Smar^/ia, 
un  des  lauréats  du  Conservatoire  de  Milan,  sont  des  œuvres  à  men- 
tionner et  qui,  à  divers  titres,  caractérisent  le  mouvement  orches- 
tral en  train  de  se  développer.  Des  méditations^  des  romanjce$  sans 
paroles  et  des  poèmes  symphoniques^  ce  serait  à  se  croire  au  pays 
de  Mendelssohn  !  Mais  que  les  ennemis  irréconciliables  de  la  cava- 
tine  ne  se  hâtent  point  trop  de  crier  victoire;  ces  transformations- 
là,  si  nécessaires  qu'elles  soient,  ne  sont  jamais  radicales;  le  génie 
d'un  peuple  ne  se  dément  pas,  et  sur  cette  terre  bénie  du  soleil  et 
des  muses,  les  lauriers-roses  et  les  orangers  cesseront  de  fleurir 
avant  que  le  bel  canto  che  nelV  anima  si  sente  ait  cessé  d'être  en 
honneur.  Contre  cet  instinct  de  race,  toutes  les  tendances  systé- 
matiques échoueront,  à  moins  que  ces  tendances  ne  réclament  rien 
au-delà  de  certaines  réformes  dans  la  langue  et  la  recherche  de 
l'expression.  En  dépit  des  harmonistes  et  des  sonoristes,  l'Italie 
mélodique  subsistera  toujours,  les  compositions  de  l'heure  actuelle 
ne  permettent  point  à  ce  sujet  l'ombre  d'un  doute.  Contre  cet  éclec- 
tisme modéré,  intelligent,  les  portes  du  wagnérisme  ne  prévaudront 
pas,  et  pour  ma  part  je  m'en  réjouis,  car  il  convient  que  la  cause 


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LES  CONCERTS   DU   THOCADERO.  677' 

du  chant  et  de  la  mélodie  soit  maintenue;  s'appuyer  sur  une  école, 
avoir  derrière  soi  des  traditions,  est  un  avantage  qu'on  ne  déserte 
pas;  quelle  force  pour  l'avenir  qu'un  grand  passé  ! 

L'Italie  d'aujourd'hui  reste  fidèle  au  sien,  tout  en  regardant  du 
côté  de  l'Allemagne,  et  c'est  de  cet  ordre  d'idées  que  lui  viendra  sa 
renaissance  musicale.  Il  n'en  est  pas  moins  curieux  de  voir  la  bal- 
lade de  Biirger  servir  de  thème  à  des  compositions  académiques.  Aux 
temps  de  Donizetti  et  de  Mercadante,  on  se  contentait  d'en  faire  des 
opéras  dans  le  vieux  style  ;  on  ne  veut  aujourd'hui  que  des  com- 
mentaires symphoniques,  des  illustrations  d'un  texte  littéraire  par 
la  musique.  Ainsi  va  le  monde;  le  centre  de  gravité  se  déplace  et 
quitte  le  midi  pour  sauter  au  nord.  Quand  je  pense  qu'il  y  a  un 
siècle  environ  des  honmies  comme  Goethe  sacrifiaient  Mozart  à  Jo- 
melli  !  «  Le  souvenir  est  encore  vivant  à  Stuttgart  de  la  brillante 
période  du  duc  Charles  où  Jomellî  dirigeait  l'Opéra,  et  ceux  que 
ce  dieu  de  l'harmonie  ravissait  d'enthousiasme  n'ont  que  dédain 
pour  notre  musique  et  notre  chant.  »  L'Allemagne  à  cette  époque 
faisait  bon  marché  d'elle-même,  uniquement  préoccupée  qu'elle 
était  de  l'Italie  ;  elle  avait  Mozart,  qu'elle  trouvait  «  plein  de  rudesse,» 
et  se  prosternait  devant  Jomelli,  «  Ce  dieu  de  l'harmonie.  »  De  nos 
jours,  c'est  tout  le  contraire;  ce  chant,  jadis  l'objet  de  toutes  les  ido- 
lâtries, c'est  justement  ce  qu'on  reproche  à  l'Italie  en  lui  disant  : 
«  Amendez-vous  et  venez  chez  moi  vous  mettre  à  l'école.  »  Et  l'Italie 
d'accepter  le  rapprochement,  mais  en  personne  avisée  et  prudente, 
et  tout  en  se  promettant  bien  qu'il  y  aura  concordat.  C'est  du  moins 
là  ce  qui  ressort  des  intéressantes  études  auxquelles  ces  concerts  cos- 
mopolites de  l'exposition  nous  permettent  de  nous  livrer.  L'Italie  ne 
faillira  point  à  son  passé,  elle  aura  beau  Uer  commerce  avec  l'Alle- 
magne, on  la  reconnaîtra  toujours  à  ses  qualités  comme  à  ses  défauts. 

Parler  de  ces  orchestres  qui  nous  visitent  en  ce  moment,  c'est 
aborder  le  chapitre  des  qualités.  Commençons  par  l'orchestre  de  la 
Scala^  le  premier  en  date  :  de  l'entrain,  de  la  bravoure  en  même 
temps  que  la  précision  la  plus  correcte,  une  attaque  à  tout  empor- 
ter, et  dans  le  détail  un  art  de  nuancer  qui  vous  enchante,  une 
sûreté  de  jeu  qui  se  communique  à  l'auditoire  et  double  la  jouis- 
sance !  La  volubilité  de  ces  professeurs  dans  l'ouverture  du  Matri- 
monio  tient  du  prestige;  cette  musique  suave,  élégante,  exquise, 
ils  ne  se  contentent  pas  de  vous  la  dire,  ils  vous  en  donnent  jus- 
qu'au dessin,  ils  vous  en  tracent  l'arabesque  divine  du  bout  de 
leurs  archets,  car,  soit  dit  en  passant,  tout  ce  qui  est  beau  pour 
l'oreille  est  également  beau  pour  les  yeux,  et,  saisie  au  vol  par  le 
crayon,  traduite,  interprétée  sur  le  papier,  une  phrase  de  Mozart, 
de  Gimarosa,  de  Bellini  produira  des  croisemens  de  lignes  d'un  as- 
pect charmant.  Mais  comme  ces  gens-là  savent  chanter  I  Écoutez- 

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m%  Um  DES  KCX  K09DIS. 

les  dans  romrenore  de  Zampa  se  prendre  an  motif  relî^eox  qn 
saccède  à  l'orgie  eotralBinte  du  débat;  à  cette  émotM»  sainte,  à 
ce  pathétique,  on  ¥agoe  mystidsoie  tous  pénètre,  il  tous  revient 
un  vague  sonrenir  du  îl*  chant  du  paradis  dantesque,  tous  arez 
des  visions  de  sanctuaire  que  Torgue  emplirait  d'harmome  et  dont 
les  vieux  murs  croulans  seraient  peints  par  le  Giocto  ou  le  Gk>l- 
tino.  Je  doute  que  cette  magnifique  symphonie  d'Hérokl  puisse 
rencimtrer  une  exécution  plus  brillante  à  la  fois  et  plus  émue.  Je 
Tavais  oitendue  quelques  jours  auparavant  à  l'un  de  nos  concerts 
ofiiciels,  je  l'ai  entendue  dq>uis  aux  Tuileries  pendaDt  la  Cète  du 
30  juin,  mais  sans  éprouver  nulle  part  ce  sentim»[it  de  perfectioii 
atteinte.  Les  mêmes  honneurs  ont  été  rendus  par  rorchestre  de  la 
Scala  à  l'ouverture  de  la  Muette^  un  autre  chef-^d'œuvre  en  train 
de  devenir  national  parmi  nous.  A  défaut  d'hynmes  patriotiques, 
voilà  au  moins  deux  ouvertures  bien  françaises,  et  c'est  avec  un 
certain  dilettantisme  mêlé  d'<H^ueil  qu'on  les  retrouvait  partout 
sur  son  passage  au  milieu  des  réjouissances  publiques  de  cette 
féie,  exceptionnelle  à  tant  de  titres,  et  dont  la  musique,  avec  ses 
orphéons  et  ses  orchestres,  a  singulièrement  rehaussé  l'éclat. 

Je  voudrais  n'offenser  aucun  scrupule  et  m'eiqiliqae  parfaite- 
ment que  tout  le  monde  n'aime  pas  la  Marseillaise^  mais  je  vou- 
Irais  en  même  temps,  au  nom  des  droits  de  l'esthétique,  plaider 
les  circonstances  atténuantes  en  faveur  d'une  inspiration  incom- 
parable et  qui,  chaque  fois  qu'on  essaiera  de  la  remplacer,  tuera 
d'avance  dans  son  germe  l'œuvre  du  malencontreux  compositeur. 
Il  y  aura  toujours  quelque  prudhomie  à  prétendre  reconstruire  dans 
le  silence  du  cabinet  une  de  ces  sublimités  inconscientes  et  presque 
anonymes  qui  sont  à  un  moment  historique  le  cri  échappé  des  eur 
trailles  d'une  nation.  M.  Gounod,  qui  excelle  à  bUireauter  sur  vélin 
de  la  musique  d'art,  semble  possédé  d'une  passion  vraiment  dés^- 
pérante  pour  ce  genre  de  composition  tout  de  sentiment  et  tout  en 
dehors.  Comme  jadis,  en  écrivant  Gallia,  il  s'était  imaginé  doter 
son  pays  d'une  sorte  d'épopée  musicale,  il  nous  a  donné  pour  les 
fêtes  de  cette  année  sa  cantate  de  Vive  la  France!  M.  Gounod  fait 
des  chants  patriotiques  un  peu  comme  le  dentiste  Capron,  dont 
parle  Voltaire,  faisait  des  Pensées  de  La  Rochefoucauld,  il  orchestre 
à  grand  bruit  un  Vive  la  France!  d'occasion  qu'il  replacera  plus 
tard  dans  quelque  Polyeucte,  et,  pour  prix  de  ce  troubadourisme, 
aussitôt  la  petite  chanson  terminée,  l'orchestre  et  les  orphéons  en 
i^^^sse,  autrement  dit  huit  cents  exécutans,  entonnent  le  chant  ifl»- 
mortel  de  Rouget  de  l'Isle,  qu'on  acclame  irrésistiblement  : 

Cost  la  moralité  de  cette  comôdie. 

Après  l'orchestre  milanais  de  la  Scala^  nous  avons  en  roicbesire 

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LES  œNGERTS  0U   TROGADERO.  ÔTO* 

des  concerts  pc^ulaires  de  Turin;  puis  sont  venus  les  Anglais,  dont 
BOUS  parlerons  tout  à  l'heure.  Rien  de  plus  intéressant  que  ces 
sortes  de  défilés  qui,  sans  qu'il  nous  en  coûte  le  moindre  dérange- 
ment, vont  nous  renseigner  sur  l'état  actuel  des  esprits.  Ainsi  cette 
tendance  au  drame  symph<mique  déjà  signalée  chez  l'auteur  du 
poème  musical  de  Lenore  reparaîtra  à  nos  yeux  plus  systématique- 
ment accentuée  dans  les  intermèdes  écrits  par  M.  Manicelli  pour 
une  tragédie  de  Cléopàtre.  C'est  de  la  Cléopâtre  courtisane  et  triom- 
pbwte  que  le  compositeur  semble  surtout  s'être  inspiré  dans  son 
ouverture  ;  j'eatends  bien  au  début  mi  furieux  branle-bas  de  trom- 
pettes et  de  grosse  caisse ,  mais  je  passe  et  me  hâte  de  saisir  au 
vol  comme  un  divin  papillon  qu'elle  est  la  ravissante  phrase  qui 
s'en  dégage  :  toutes  les  montagnes  en  mal  d'enfant  n'accouchent  pas 
d'une  souris.  Gonune  rythmie  et  combinaison  de  timbres,  c'est  d'une 
iMiuveauté,  d^une  distinction  exquises.  A  peine  ai-je  besoin  d'ajou- 
ter que  cette  architecture  rompt  ouvertement  avec  l'ancienne,  ce  qui 
sans  aucun  doute  a  son  avantage,  attendu  qu'il  faut  être  poncif  le 
moins  possible^  mais  ce  qui  en  définitive  n'est  point  tout,  ainsi  que 
nous  l'a  démontré  surabondamment,  deux  morceaux  plus  loin,  l'ou- 
verture de  la  Sémiramide^  ciqpable,  sous  son  vieux  moule  rossinien^ 
de  «défier,  par  la  grandeur  et  l'étonnante  majesté  de  son  portique, 
maint  palais  fameux  dont  s'enorgueillit  la  forme  moderne.  Et 
d'ailleurs  où  voyons-nous  aujourd'hui  qu'il  existe  en  musique  une 
forme?  le  but  suprême  n'est -il  pas  de  n'en  point  avoir?  Haydn, 
Mozart,  ont  une  architecture  saisissable  au  premier  coup  d'œil  dans 
son  ensemble  et  son  harmcmie;  Beethoven,  même  vieillissant,  obéit 
à  dlmprescriptibles  lois  de  symétrie,  et  le  rossinisme  d'autrefois, 
tant  décrié  pour  ses  fioritures^  corre^ond  au  style  orné,  fleuri 
des  Corinthiens.  D'ai'chitecture  musicale,  mais  il  n'y  a  pour  n'en 
point  avoir  que  les  grands  hommes  de  ce  temps  I  Un  fût  de  colonne 
ici  et  là,  un  chapiteau  soigneusement  ouvré,  des  fragmens,  des  mo- 
saïques de  sonorités,  des  minuties  cousues  les  unes  au  bout  des 
autres,  voilà  où  nous  en  sommes  t  Élargissez,  variez,  changez  les 
formes,  mais  pour  Dieu  qu'une  ouverture  soit  une  ouverture,  et 
qu'une  suite  pour  orchestre  ne  s'intitule  plus  un  opéra,  car  il  faut 
qu'un  art  ait  sonardiitecture,  et  mieux  vaut,  en  désespoir  de  cause, 
conserver  l'andenne  que  de  n^en  point  avoir  du  tout. 

Il  est  possiMe,  ainsi  qu'on  l'a  prétendu,  que  M.  Luigi  Mancinelli 
soit  un  Massenet  italien,  mais  alors  ce  serait  un  Massenet  ayant  des 
idées.  Des  intermèdes  écrits  pour  la  tragédie  de  Cléopâtre,  l'or- 
chestre populaire  de  Turin  ne  noifô  en  a  fait  entendre  que  trois  : 
Vouverturey  Pandante-barcarolley  la  marche.  En  dehors  de  cette 
partie,  toute  dans  la  lumière  de  l'amour  et  du  triomphe,  il  en  est 
une  autre  dramatique  et  somlNre  et  qui  se  compose  d'une  symçho- 

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680  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

nie  intitulée  :  la  Bataille  éCActium^  d'un  scherzo-orgie  y  et  d'une 
marche  funèbre.  Représentée  à  Rome,  au  théâtre  Valle  en  1877,  la 
Cléopâlre  de  M.  Pietro  Cessa  valut  au  jeune  auteur  de  ces  inter- 
mèdes un  succès  d'enthousiasme  que  les  ^pplaudissemens  du  puhh'e 
parisien  viennent  de  ratifier.  M.  Mancinelli  n'a  pas  trente  ans,  et 
déjà  sa  renommée  commence  à  compter.  Qui  l'empêche  de  pousser 
dès  aujourd'hui  son  succès  plus  loin  et  de  compléter  l'aventure; 
après  avoir  si  brillamment  écrit  des  intermèdes  pour  la  tragédie 
d'un  autre,  pourquoi  ne  ferait-il  pas  de  cette  tragédie  un  opéra  : 
sa  Cléopâtre?  Cn  tel  sujet,  si  beau  qu'il  soit,  ne  dépasse  ni  son  ta- 
lent ni  son  inspiration  ;  il  a  l'éclat  et  la  richesse  de  l'instrumenta- 
tion moderne,  il  a  le  savoir  et  l'instinct  du  style;  c'est  assez  pour 
que  Shakspeare  et  la  Grande-Reine  lui  viennent  en  aide. 

Tout  le  monde  connaît  le  triste  rôle  que  notre  musique  française 
joue  au  Trocadéro  ;  il  n'y  a  malheureusement  pas  d'illusion  à  se 
faire  là-dessus.  Mais  si  nos  concerts  symphoniques  n'éveillent  au- 
cun intérêt,  que  dire  de  ce  qui  se  passe  pour  nos  matinées  de  mu- 
sique de  chambre^  hélas  !  bien  autrement  délaissées  toujours  par 
suite  de  la  mauvaise  organisation  des  choses?  Se  %ure-t-on  des 
séances  de  quatuor  uniquement  ravitaillées  par  nos  propres  res- 
sources, qui  sont,  chacun  le  sait,  des  plus  modiques  en  ce  genre? 
Exclure  délibérément  de  la  partie  Haydn,  Mozart,  Beethoven,  Weber, 
Schumann,  etc.,  c'était  non  pas  ouvrir  aux  nôtres  un  plus  libre 
espace,  mais  de  gaîté  de  cœur  créer  le  vide.  Pour  quelques  œu- 
vres vraiment  distinguées  que  nous  possédons  en  musique  de 
chambre,  les  Italiens,  les  Allemands  en  comptent  des  centaines. 
Eux  présens,  les  matinées  eussent  pris  un  intérêt,  une  variété  dont 
nos  compositeurs  auraient  profité  tout  les  premiers.  Au  lieu  de  cela 
qu'arrive-t-il?  La  salle  est  déserte,  et  des  noms  assurément  recom- 
mandables,  mais  sans  attrait  pour  le  public,  sont  à  demeure  sur 
l'affiche.  Dès  l'abord  de  cette  Salle  des  Conférences^  le  froid  vous 
gagne;  impossible  d'imaginer  un  local  répondant  moins  à  cette 
idée  de  plaisir  discret  et  commode,  d'honnête  et  parfait  confortable 
qu'éveille  au  cœur  d'un  dilettante  pratiquant  ce  simple  mot  de  mu- 
sique de  chambre  !  On  se  croirait  dans  le  vestibule  abandonné  d'un 
hôtel  des  ventes.  Des  murailles  nues,  des  chaises  de  paille,  une 
estrade  que  recouvre  à  peine  un  maigre  tapis  ;  c'est  délabré,  c'est 
lamentable!  On  se  tait  pourtant,  on  écoute  par  respect  pour  les 
artistes  d'un  si  beau  courage  qui  apportent  à  l'interprétation  d'œo- 
vres  souvent  médiocres  la  même  ardeur  et  le  même  soin  scrupu- 
leux qu'ils  mettent  à  jouer  du  Beethoven.  Heureusement  parmi  les 
compositions  qui  se  succèdent  toutes  ne  se  ressemblent  pas,  et,  si 
l'on  en  compte  tant  et  plus  d'insignifiantes,  il  faut  en  citer  quel- 
ques-unes de  remarquables,  et  tout  de  suite,  en  première  l^e, 

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LES   CONCERTS   DU  TROCADÉRO.  681 

le  trio  inédit  de  Castillon,  un  musicien  de  race  celui-là,  qui,  tout 
gentilhomme  qu'il  était,  savait  son  affaire  et  partait  pour  devenir 
un  maître  quand  la  mort  brusquement  TaiTéta.  —  N'oublions  ni 
Xandantino  con  moto  du  quatuor  de  M.  Dancla,  ni  les  pièces  pour 
piano  à  pédales  de  M.  Gh.  Y.  Alkan  exécutées  par  l'auteur,  et  tenons 
compte  à  M.  Widor  de  son  trio  pour  piano,  violon  et  violoncelle. 
Vandarite  surtout  mérite  nos  meilleurs  éloges;  c'est  dessiné,  con- 
duit à  la  Schumann,  et  quel  sentiment,  quelle  mélodique  simplicité 
dans  le  thème  I  Ajoutons  que  l'interprétation  était  ce  qu'on  peut 
rêver  de  plus  parfait,  M.  Widor  jouait  la  partie  de  piano  en  virtuose 
irréprochable,  et  le  premier  violon  s'appelait  Maurin,  c'est-à-dire  la 
sûreté,  h  phrasé^  le  brio,  l'autorité  en  personne.  Par  momens  et 
pour  la  vigueur  de  l'attaque,  ce  coup  d'archet-là  vaut  un  coup  de 
sabre.  II  y  a  aussi  bien  du  talent  dans  les  compositions  de  M.  H. 
Gouvy  (quatuor  à  corde  op.  56,  trio  en  si  bémol).  C'est  du  Men- 
delssohn  un  peu  effacé  et  d'un  romantisme  doux,  rêveur,  modéré, 
toujours  sympathique,  avec  beaucoup  de  savoir  et  d'intelligence  du 
procédé  instrumental.  M.  Gouvy  doit  avoir  énormément  expéri- 
menté, il  a  composé  des  cahiers  de  lieds  comme  Schubert,  des 
symphonies  comme  Mendelssohn,des  quatuors  comme  Gherubini, 
et  je  ne  m'étonnerais  pas  qu'il  tînt  en  portefeuille  un  assortiment 
d'opéras  ;  toujours  est-il  que  ses  ouvrages  font  la  ressource  de 
ces  concerts  petits  et  grands  du  Trocadéro. 

Les  Anglais  à  leur  tour  sont  venus  et  nous  ont  donné  trois 
séances  des  plus  intéressantes.  Ge  n'est  plus  avec  eux,  comme 
avec  les  Italiens,  simplement  de  la  musique  comparée,  c'est  de 
l'ethnographie.  L'Anglais  ne  se  contente  pas  de  prêter  de  l'at- 
tention à  ce  qui  en  mérite,  il  y  apporte  toute  son  attention  et  fait 
en  conscience  tout  ce  qu'il  fait.  Ouvrez  le  Times  d'un  de  ces  jours 
passés,  vous  y  trouverez  la  Carmen  deBizet  discutée  avec  le  même 
sérieux  et  la  même  abondance  que  le  traité  de  Berlin.  Au  milieu 
de  la  préoccupation  politique  universelle,  deux  colonnes  en  petit 
texte,  —  quelque  chose  comme  six  colonnes  d'un  grand  journal 
français,  —  consacrées  à  l'étude  approfondie  d'un  opéra-comique  : 
d'un  côté  lord  Beaconsfield  avec  son  énorme  discours  apologétique, 
de  l'autre  la  dernière  création  d'un  pauvre  jeune  maître  mort  na- 
guère, et  la  même  flamme  pour  les  deux  sujets,  la  même  passion 
pour  Carmen  que  pour  a  la  route  des  Indes  ;  »  tout  cela  traité  avec 
un  sérieux  qui  donne  à  réfléchir  aux  pays  qui  se  croient  artistes  par- 
dessus tout  et  qui  peut-être  ne  le  sont  que  trop  !  Ges  auditions,  vé- 
ritable étude  de  mœurs  nationales,  vous  saisissent  par  leiir  carac- 
tère d'impersonnalité.  Nul  ne  prend  le  public  à  partie,  et  ne  songe 
à  se  mettre  en  valeur  aux  dépens  du  voisin,  il  n'y  a  que  le 
maître  qui  compte,  et  quand  ce  maître  est  mort  depuis  deux  ou  trois 

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682  UTUE  DES  DEUX  MOHDES. 

siècles,  on  Tétudie  pendant  des  années,  des  généradons  s'os^at  à 
compulser  des  textes  et  des  traditions,  et  ce  qu'on  nous  fiait  entendre 
est  le  dernier  mot,  la  loi  et  les  prophètes.  Quant  au  goût  do  public, 
il  n'a  rien  i  voir  là  dedans;  si  le  public  ne  sait  point  apprécier  ce 
qui  est  beau  et  grand,  tant  pis  pour  le  public,  il  ne  lui  sera  fait 
aucune  concession;  libre  aux  antres  d'entrer  en  coquetterie  avec 
leur  auditoire,  l'artiste  angfaus  est  une  sorte  d'interprète  juré  qai 
ne  peut  s'écarter  de  son  texte.  M'oublions  pas  que  de  $femps  iMnmé- 
morial  la  musique  marche  de  pair  en  Angleterre  avec  l'église  et  la 
foi.  On  est  à  l'université  docteur  en  théologie,  en  droit  et  en  mu- 
sique. Avec  la  Bible  vient  l'oiigue  ;  et  le  chant  forme  paitie  inté- 
grante du  culte,  le  chant  de  Unit  le  monde,  entendons-noos  bien, 
ce  qui  dès  les  premiers  jours  de  la  réforme  devait  multiplier  les 
réunions  musicales  et  servir  de  point  de  départ  à  tous  ces  petits 
centres  provinciaux  où  les  œuvres  de  quelques  illustratîoDS  natio- 
nales reparaissent  perpétuellement  avec  une  monotomie  désolante. 
Oui,  tout  cela  finit  par  être  ennuyeux,  assommant,  je  vous  l'accorde, 
et  cette  continuelle  absence  de  l'orchestre  vous  devint  insuppor- 
table. Ces  cent  cinquante  voix  qui  n*en  font  qu'une  m'agaceot  à  la 
longue  par  leur  absolue  perfection,  et  mon  imperfecticm  à  moi  ré- 
clame un  signe  d'individualité  quelconque,  fût-ce  même  une  fausse 
note.  C'est  froid,  très  froid,  parce  que  c'est  impersonnel  ;  mais  il 
faut  avoir  entendu  les  pianissimo  des  chœurs  dirigés  par  M.  Leslie 
pour  savoir  ce  que  c'est  que  cette  immense  voix  coUective.  Vous 
diriez  une  gigantesque  harpe  éolienne  ;  et,  chose  curieuse,  les  qua- 
lités qui  manquent  aux  solistes  se  rencontrent  amplement  dans 
l'être  collectif.  Les  chœurs  ont  de  l'énergie,  de  la  rudesse,  de  la 
variété,  de  l'imprévu,  tandis  que  le  chanteur,  lorsqu'il  se  manifeste 
isolément,  vous  laisse  à  désirer  tout  cela.Yoix  superbes  pourtant  et 
d'une  égalité  merveilleuse,  belles  surtout  de  leur  jeunesse,  de 
leur  santé,  et,  comment  rendre  ici  mon  impression  ?  de  leur  contact 
immédiat  avec  la  nature,  fortes,  pures,  aérées,  mais  sans  chaleur  ; 
la  note  vient  comme  elle  vient,  elle  n'est  jamais  saisie,  elle  cotise, 
n'est  jamais  attaquée,  et  par  instans  on  se  prendrait  à  regretter  l'af- 
freuse maestria  d'une  Thérésa  ou  la  rauque  sauvagerie  d'une 
Galli-Marié,  regret  malsain,  je  n'en  disconviens  pas,  mais  que  forcé- 
ment la  monotonie  vous  inspire  et  que  jadis  exprimait  si  bien  cet 
homme  d'esprit  qui  demandait  un  loup  parmi  les  moutons  de 
M"*  Deshoulières.  Parlez-moi  du  vieux  Purcell   et  de  son  cri  de 
guerre  {come  if  you  daré)  :  ce  chant  de  défi  écrit  vers  1680  tous 
en  apprendra  plus  sur  Hândel  et  sa  vraie  provenance  que  toutes  les 
théories  philosophico-historiques  du  savantissime  docteur  Chrysan- 
der.  Hândel  se  rattache  à  la  période  cromwellienne  bien  autrement 
qu'à  la  Germanie  natol^.  Ce  roi  Arthur  est  le  père  dBJosmé  etdas 

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LES  CONCERTS  DU  TROCAOêRO.  «88 

Macchabées  y  et  les  Anglais  ont  cent  fois  raison  de  revendîquer''cette 
gloire  comme  nationale,  même  inspiration,  mêmes  procédés;  même 
phraséologie.  Hàndel  n'est  point  tant  AÎIemantî  qu'on  se  le  figure. 
Conservons-lui  la  perruque  in-folio  des  élécteûris  de  Hanovre,  maïs 
si  nous  voulons  avoir  sa  vraie  et  vivAiite  image,  accoutrons^  le  bon- 
homme de  la  cuirasse  des  Boundkeads. 

Il  y  a  dans  la  voix  des  femmes  an^aJses  une  particularité  à  signa- 
ler :  ces  voix  dépourvues  de  passiofn  se  distinguent  par  une  senthnen- 
talité  sui  generisy  elles  ont  je  ne  sais  quoi  de  rêveur,  de  plaintif  et 
d'abstrait,  un  charme  mélancolique  et  doux  que  notre  spirituelle 
voisine  de  stalle  appelait  :  le  lacryiné  rèntm.  Vous  songez  à  la 
Desdemona  de  Shakspearè  assise  isôus  ^es  saules,  mais  sous  les 
saules  de  l'humide  Angleterre  ;  ati  pays  vénitien  ^  H  ti*y  a  pointtïe 
saules,  et  la  déchirante  coTQftïJïiiû1?e  de  îtoâsihî  tf  est  pas  faite  pour 
les  voix  de  M""  Mudie  et  dè^ttrisis  ï^àhtajr'Rbbèrtsbn,  toutes  deux 
gracieusement  douées  de  ce  iloïi  sentimental,  comme  vous  en  aurez 
la  preuve  si  vous  les  entendez  dans  les  compositions  de  M.  Sullivan. 
Le  passage  à  Paris  des  ôroheôtres  italiens  nous  avait  révélé  M.  Man- 
cinelli,  et,  toujours  g^âcè' à  B0tt*e'expc*^tî6n,  nous  connaissons  à 
présent  M.  Arthur  Sttllivan,  un  dès  compositeurs  anglaîis  les  plus  en 
vue,  leGounodbritannîque  sS  Vous  aittieJj  tes  termes  de  comparai- 
son. Son  chant  triomphal,  ëeèottrorinànt  par*  tin  verset  du  Tè  Deuiti^ 
est  une  page  écrite  d^un  style  lâtgte  fet  bî^inodérhe  avec  des  ex- 
plosions à  tout  enlever;  vous  y  sentez  le  nlu^cien  habile  à  manier 
les  voix  et  l'orchestre  et  capable  dé  grand^  effets.  Ces  trois  audi- 
tions ont  eu  lieu  sous  les  auspices  du  priàce  de  Galles,  dont  l'acti- 
vité personnelle  rie  se  dément  pas.  Wbtià  saVioiis  du  resté  et  de 
longue  date  -comMen  la  musique  est  placée  hairt  dans  cette  maison 
royale  d'Angleterre.  Je  laisse  à  cetix  qtii  ont  feu  ITionhéur  d'hêtre  les 
ministres  d<B  là- r^ine  Vîctortà  et  de  lire  àa  correspondance  le  soin 
de  dire  qiiel  homme  d*ètat  se  dérobe  soué  le  voile  tJe  l'auguste 
veuvei  rtiaîsce  qU'ît  »*est  permis  d'affirmer,  <5'est  que  Meyerbeer 
avait  coutume  de  parler  d'elle  contee  d'une  iriusidenne  et  d'une 
esthéticienne  hohr  Ugne<  et  Meyèrbeet,  a  côurtfeari  qu^onluî  re- 
pro<the  diUwtfa:  été  dains  sa  vîè  pxit>Hque,  lïe  Tïkériiageaft  pas  les 
][H^i9ces  quand  il  les  Jugeait  entre  amis.  Illes  àVsrit  tous  plus  ou 
moins  fréquentée,  se  plaisait  en  ieuircotnpàgnîe  et  même  jusqu'à 
l'excès,  oubliant  comme  Goethe  et  Cutîër  sa  propre  grandeur  pour 
se  soumettre  aux  classifications  d'un  cérémonial  ridicule;  mais  le 
âiàbte  n'y  perdait  t-ten,  et,  tout  en  reridant  justice  et  respect  à  qui 
dé  droit,  en  sahiairt  le  méitte  et  la  compétetice  sur  le  trône,  l'au- 
teur du  Prophète  ne  négligeait  pas  l'occasion  de  s'égayer  aux  dé- 
pens de  ces  rois  et  reines  de  féerie  qiti  n'aiiriaîent  que  la  musique 
^Orphie  aux  enfen^  et  amdeBi  youltt  chasàerles  cuhros  <k  V^xr 

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6S4  RETUE   DES   DEUX   MONDES. 

ches^tre.  parce  que  les  cuivres  «  effraient  aux  revues  les  chevaux  de 
troupe.  »  Ces  goûts  de  la  reine  d'Angleterre  pour  les  beaux-arts, 
tous  sesenfans  les  partagent  à  divers  titres,  et  le  duc  d'Edimbourg 
a  (^éjà  pris  rang  parmi  les  bons  violonistes  classiques  de  son  pays. 
ISpU^  ignorons  trop  sur  le  continent  cette  vie  musicale  des  hautes 
classes  en  Angleterre  où  Vamateur  a  toujours  fait  grande  figure.  En 
1784,  lorsj  de  la  première  «  commémoration  de  Hândel,  »  en  pré- 
sence du  i:oi  George  III,  M"'  Joshua  Bâtes,  femme  d'un  très  riche 
banquie^,  ?;ÇÇ^|^  ^^  comité  du  festival  la  somme  de  3,000  livres 
sterling  (V5,Q9Ç(  fr.j  pour  chanter  trois  fois,  ce  qu'elle  fit,  —  ayant 
à  côté  d!'çlle  la  ^ara,  —  avec  un  succès  resté  légendaire  dans  les 
fapteç  du  dilçttantispe  britannique.  J'ai  rencontré  là  il  y  a  quelques 
apnées  des  ^pcijétés  composées  de  jeunes  gens  du  plus  grand  monde, 
le^  Wanderifig  M^ij^trels  par  exemple,  qui  parcouraient  la  province 
^t  se  faiçai^nt  eptep^d^e  au  profit  d'œuvres  de  bienfaisance.  Les  cho- 
ristes de  SJ,  ÎLPSU^i  i^e  se  réclament  d'aucune  accointance  avec  le 
hfgh  lifBy  ce  sont  t<?ut;simplement  de  braves  gens  de  la  petite  classe 
moyenne  qiû, .  ep  temps  ordinaire,  vouent  à  la  musique  les  loisirs 
gagftés  par  4'au]U:çs  ,,^rî3^vaux  et  qui,  par  ce  festival  européen  que 
notre  exposition  met. en  branle,  sont  venus  sans  marchander  leur 
peine  et  leurs  étpde^,  a'^yant  en  vue  que  l'amour-propre  national 
et  la.  plus  grande  gloire  de  leur  excellent  chef. 

Autant  chez  les  Anglais  la  discipline  contribue  à  produire  les 
grand?  effets  ^e  sonorité,  autant  chez  le  Tsigane  prévaut  la  per- 
sonnalité, une  personnalité  collective  sans  doute,  puisque  nous 
sommes  en  présence  d'un  orchestre,  mais  tous  y  vont  de  leur  propre 
ardeur  et  ç  est  la  force  magnétique  et  non  la  règle  qui  conduit  le 
bali  Ffiire  jouer  au  Tsigane  de  la  musique  qui  n'est  point  sa  musique 
à  Jui,  le  faire  jouera  toute  heure  et  partout,  c'est  transformer  un 
jaguaff  en  chien  d'aveugle.  Ces  nomades-là  ont  la  grâce  sauvage  et 
la  bondissante  agilitjè  du  fauve  avec  des  effusions  de  tendresse  et  de 
mélancolie  navrantes  et  par^dessus  tout,  au  plus  haut  degré,  la 
mysjique  instinctive.  Prenez  u,ue  bande  de  première  force,  et  quand 
VOjuç  vous  êtes  m^seï;!  rapport  avec  elle,  jouez-lui  un  morceau 
qu'elle. n'ait  jamais  pu  entendre^,  mais  où  prédomine  un  rythme, 
Uijie.  mélodie  bien  caractérisés,  vous  verrez  aussitôt  toutes  ces  phy- 
sionomies s'émouyoir  e^x^,  travajl  d'assimilation,  puis  après  un  in- 
stant,, au  signe  du  chef,  votre  morceau  prendra  vie  et  vous  revien- 
dra tout  entier  orchestré  et  lancé  d'un  entrain  infernal.  Avant 
de,  rencontrer  les  Tsiganes  àl'expositipn,  nous  les  avions  entendus 
à  l'ambassade  d'Angleterre  lors  de  la  fôte  donnée  en  l'honneur  du 
pripce  de  Galles  et  cette  fois  dans  des  conditions  d'encadrement  et 
de  pittoresque  bien  autrement  favorables. 

Au  milieu  du  brqubal^a  des  jalons  ^  de  tant  de  bruits  civilisés 

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LES   CONCERTS   DU  TROCADÉRO.  685 

qui  les  emplissaient,  l'oreille  de  loin  en  loin  percevait  comme  un 
cri  de  détresse,  comme  un  appel  discordant  auquel  rien  ne  répon- 
dait. Gela  partait  d'un  buisson  de  verdure,  d'une  sorte  de  sapinière 
improvisée  dans  la  cage  du  grand  escalier;  qu'était-ce  que  ces  âpres 
et  plaintifs  échos  ?  tout  le  monde  se  le  demandait,  quand  une  cu- 
rieuse, bientôt  suivie  de  plusieurs  autres,  imagina  d'aller  y  voir, 
a  Ce  sont  les  Tsiganes  hongrois  !  »  dit  une  voix.  Ils  étaient  là  ca- 
chés sous  les  mélèzes  et  s'eslrimant  à  jouer  à  leur  manière  une 
valse  de  Strauss.  —  Non  I  pas  cela,  mais  un  tsardaschy  réclame  un 
amateur  mieux  avisé.  —  La  valse  terminée,  on  passe  au  tsardasch^ 
et  je  vois  encore  un  jeune  dilettante  franchir  d'un  bond  les  premières 
marches  de  l'escalier  en  s' écriant  :  «  On  se  croirait  à  Pesth!  » 
A  ces  simples  mots,  mais  électriques  pour  le  chef  d'orchestre  et 
ses  musiciens,  ils  se  mirent  à  jouer  leur  musique,  mélodies  étran- 
ges, enfiévrées,  qu'un  enthousiasme  frémissant  accueillait  ;  peu  à 
peu  la  foule  attirée  malgré  elle  s'était  amassée,  et  le  grand  escalier 
ne  tarda  pas  à  présenter  l'aspect  d'un  tableau  de  Véronèse.  Quels 
sons  tirait  des  cordes  l'âpre  morsure  de  ces  archets  diaboliques,  je 
n'essaierai  pas  de  vous  le  dire  ;  on  était  vaincu,  entraîné;  l'évoca- 
tion avait  eu  lieu  et  le  démon  y  répondait,  car  pour  enlever  d'un 
coup  tous  ces  musiciens  instinctifs  de  la  puszta,  il  avait  suffi  d'une 
âme  vibrant  à  l'unisson  et  les  comprenant.  Le  nom  de  la  patrie 
absente,  un  regard  sympathique,  toute  la  magie  était  là.  Et  alors 
celui  qui  avait  prononcé  le  mot  de  Pesth  me  rappela  que  la  der- 
nière fois  que  nous  les  avions  entendus  ensemble  c'était  à  la  veille 
de  Sadowa,  au  Schûtzenhof  de  Pesth,  où  Gyula  Andrassy,  le  chan- 
celier actuel  d' Autriche-Hongrie,  distribuait  avec  le  plus  bel  entrain 
des  quartiers  de  poulets  frits  aux  danseurs  et  s'écriait  en  écoutant 
la  bande  de  Fargasch  que  sa  joie  d'entendre  de  nouveau  cette  mu- 
sique le  dédommageait  des  dix  années  d'exil  qu'il  venait  de  faire. 
Aujourd'hui  Gyula  Andrassy,  de  concert  avec  M.  de  Bismarck,  règle 
à  Berlin  les  destinées  de  l'Europe,  et  ses  amis  les  Tsiganes  sont 
chez  nous  jouant  leurs  tsardasch  pour  le  prince  de  Galles  et  nos 
bons  Parisiens. 

On  se  demande  ce  que  devient  au  milieu  de  tout  cela  notre  So- 
ciété des  concerts  du  Conservatoire,  elle  qui  devrait  donner  l'exemple 
et  montrer  la  première  aux  étrangers  ce  que  nous  sommes  et  savons 
faire?  Partout  règne  la  plus  noble  émulation,  de  tous  côtés  les  or- 
chestres nous  arrivent,  c'est  à  qui,  bravement  et  loyalement,  pren- 
dra part  à  ce  grand  concours  orchestral  auquel  le  Trocadéro  sert  de 
théâtre,  et  le  Conservatoire,  au  lieu  de  se  mettre  à  la  tête  du  mou- 
vement, reste  chez  lui,  sa  grandeur  l'attache  au  rivage.  Cependant, 
pour  si  grand  seigneur  qu'on  se  tienne,  ce  n'est  point  se  commettre 
que  d'accepter  une  fois  tous  les  dix  ans  la  lutte  avec  les  premiers 

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086  KTUr  DES  DEUX  MORDIS» 

orchestres  de  TEurope;  dédaigneuses  ou  non,  ces  abstentkm^ 
finissent  toujours  par  nuire  à  qui  affecte  de  les  pratiquer.  Noos 
préservent  les  dieux  immortels  de  méconnaître  un  seul  instant  U 
supériorité  proverbiale  de  notre  orchestre  du  Coaservatoiret  c'est 
au  contraire  parce  que  cette  gloire  naticMiale  nous  est  chère  que 
nous  aurions  vouhx  la  voir  mise  à  Tabri  de  la  médisance.  Cdi  en 
définitive  tout  le  monde  n'a  pas  les  mêmes  raisons  que  nous  autres 
Français  de  s'incliner  devant  ce  printipat.  C'était  le  cas  oa  jamais 
de  le  faire  consacrer,  et  de  très  haut,  parr  l'Europe  entière.  Jfiîs 
pour  cela  il  eût  fallu  accepter  courtoisement  la  lutte  que  les  autres 
nous  offraient  et  venir  au  combat  avec  des  armes  qui  fussent  égales. 
Est-ce  donc  là  ce  qui  se  passe?  L'état  construit  une  immense  salle 
spécialement  destinée  à  ces  concours  intamationaux,  et,  tandis  que 
les  artistes  étrangers  s'empressent  de  répondre  à  son  appel,,  les 
nôtres,  —  et  les  meilleurs  ff  entre  les  nôlresv  —  restent  chez  eux  et 
s'y  claquemurent  au  risque  de  faire  dire  qu'ils  redoutent  les  change^ 
mens  d'atmo^hëre,  comme  si  les  violens  et  les  trombones  cou- 
raient risque  de  s'enrhumer  en  passaint  de  la  sexre  chaude  de  k  rue 
Bergère  au  grand  air  du  Champ  de  Mars.  Admettons  goe  l'a- 
coustique de  cette  vaste  nef  du  Trocadéro  ne  soit  pomt  sans  re- 
proche :  pourquoi  l'orchestre  du  Conservatoire  ne  se  sounEieltrail-il 
pas  à  des  conditions  que  les  orchestres  de  Milan  et  de  Turin  affron- 
taient hier,  que  ceux  de  Londres  ou  de  Vienne  aifttmteront  peut- 
être  demain?  pourquoi  se  ménager  ainsi  tous  les  bénéfices  et  se 
calfeutrer  ainsi  dans  son  homey  s'y  dorloter,  en  laissant  les  autres 
essuyer  les  plâtres?  Est-ce  de  bonne  guerre  cela,  est-ce  simpienient 
de  l'hospitalité?  Ce  que  vaut  l'orchestre  du  Conservatoire  quand  il 
joue  Beethoven  devant  son  public  entérite  de  la  rue  Bergère,  nous  le 
savons  depuis  trente  ans  :  l'occasion  n'était-elle  pas  venne  pour  lui 
de  s'espacer  enfin,  de  s'aérer,  de  montrer  aux  hérétiques,  s'il  ai 
existe,  que  tous  les  répertoires  sont  à  sa  convenance,  comme  toutes 
les  salles,  et  que,  quel  que  soit  le  terrain  où  ses  rivaux  retirent. 

Qu'on  le  défie  on  grec,  prose,  vers  ou  latin, 

il  est  prêt  à  ramasser  le  gant  sur  place,  ne  redoutant  rien,  ni  des 
dispositions  d'une  assemblée  plus  nombreuse  et  moins  favorable- 
ment prévenue,  ni  des  condititms  plus  ou  moins  ingrates  du  locaL 
On  connaît  le  mot  d'Auber  sur  Félicien  David  au  milieu  de  l'en- 
thousiasme provoqué  par  la  symphonie  du  Désert  :  «  Attendons  qu'il 
descende  de  son  chameau.  »  Peut-être  bien  le  monde  s'attendaft-il 
aussi  à  voir  l'orchestre  du  Conservatoire  saisir  cet  à-propos  de 
Texposition  pour  sortir  de  son  stradivarius,  et  pendant  quelques 
fours  se  mêler  au  train  de  la  vie  commune,  faire  à  l'exemple  des 
orchestres  de  Milan  et  de  Turin,  et  tout  bonnement,  tout  bourgeoi- 

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LES  €0I«C£RT8   DU  TROCAmSRO.  687 

sèment,  jouer  nos  maîtres,  nos  petits  maîtres  :  coram  populo.  Jouer 
les  ouvertures  de  la  Muette  et  de  Zampa^  jouer  même  du  Boleldieu, 
c'est  assurément  un  grand  effort;  mais  en  somme  cela  n'arrive 
guère  que  tous  les  dix  ans,  et  l'on  n'en  meurt  pas.  Il  est  vrai  que 
le  ministre  des  beaux-arts,  loin  de  contredire  à  cette  attitude  abso- 
lument inoppctttune,  mettait  toutes  ses  grâces  à  l'encourager  :  «  Ne 
vous  dérangez  pas,  messieurs,  restez  chez  vous,  je  vous  amène  tout 
mon  monde.  »  N'est-ce  point  du  dernier  galant  :  «  Messieurs  les  An- 
glais, tirez  les  premiers.  »  M.  Bardoux  vient  de  trouver  sa  variante 
à  ce  mot  charmant  de  notre  histoire,  et,  pirouettant  sur  ses  talons, 
il  s'écrie,  la  rose  à  sa  boutonnière  :  a  Messieurs  les  Français,  jouez 
les  derniers,  ou  plutôt  ne  jouez  pas  du  tout.  »  Nous  avions  sous  la 
main  la  Société  des  concerts  du  Conservatoire,  et  comme  c'était  le 
plus  bel  atout  de  notre  jeu,  nous  l'écartons  ingénieusement,  a  L'Eu- 
rope vous  attend  au  Champ  de  Mars,  la  France,  qui  fait  appel  à  toutes 
ses  forces  nationales,  compte  sur  vous,  ne  bougez  pas,  voici  mes  in- 
vités; seulement,  pendant  qu'ils  prennent  des  sorbets,  tâchez,  je 
vous  prie,  de  les  divertir  un  peu  en  leur  jouant  quelques  bagatelles 
de  votre  répertoire!  »  Comment  M.  le  ministre  des  beaux-arts  n'a- 
t-il  pas  compris  que  dans  les  circonstances  où  nous  sommes  la  meil- 
leure manière  d'honorer  la  Société  des  concerts  était  de  lui  confier 
publiquement  le  soin  de  représenter  la  France  dans  ce  grand  con- 
cours instrumental  ? 

J'admets  que  des  artistes  tels  que  ceux-là  échappent  à  toute 
admonestation,  mais  en  supposant  des  répugnances  que  d'ail- 
leurs on  ne  s'expliquerait  pas,  j'ai  peine  à  croire  que  l'argument 
patriotique  n'en  eût  point  eu  raison.  Toujours  est-il  qu'en  présence 
d'une  abstention  si  fâcheuse  le  premier  devoir  qui  s'imposait  au 
ministre  était  de  réagir,  et  que  la  situation  réclamait  autre  chose 
que  des  fadaises  débitées  la  bouche  en  cœur.  Le  Conservatoire  a 
perdu  là  une  belle  occasion  de  s'aflSrmer  et  le  ministre  une  occasion 
meilleure  de  témoigner  de  son  aptitude  à  diriger  les  corps  placés 
sous  sa  dépendance.  Mais  on  ne  peut  songer  à  tout,  et,  quand 
d'illustres  desseins  vous  préoccupent,  il  est  très  naturel  que  certains 
détails  vous  échappent.  M.  Bardoux  n'envisage,  lui,  que  les  grandes 
lignes,  il  entend  a  relever  le  niveau  de  l'art,  »  et,  pour  commen- 
cer les  réformes  par  le  Conservatoire,  il  s'adresse  à  la  commission 
du  budget  et  lui  demande  les  fonds  nécessaires  pour  créer...  quoi? 
devinez,  je  vous  le  donne  en  mille,  une  chaire  d'esthétique  I  Une 
chaire  d'esthétique  au  Conservatoire,  voilà  ce  que  Shakspeare  iqn 
pellerait  du  caviar  pour  le  peuple  I  Est-ce  avec  d'abstraites  défini- 
tions du  beau  musical  que  se  forment  les  Nourrit,  les  Levasseur,  les 
Duprez?  L'esthétique!  Demandez  un  peu  à  M.  Faure  ce  qu'il  pense 
de  cet  oiseau-là  et  de  son  ramage.  J'ai  connu  dans  ma  vie  de  très 


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688  BEYUE  DES   DEUX  MONDES. 

grands  chanteurs  qui  avaient  des  clartés  sur  tout.  Nourrit  que  je 
viens  de  nommer,  par  exemple;  mais  ce  n'est  point  parce  qu'3 
raisonnait  de  son  art  qu'il  était  un  grand  chanteur,  et  ni  Garcia, 
ni  Rubini,  ni  la  Malibran,  ni  la  Sontag,  n'ont  jamais  rien  compris 
à  tous  ces  trésors  d'idéalités  que  dépensaient  à   leur  sujet  les 
Stendhal,  les  Yitet  et  les  Mérimée.  D'Alembert  l'a  dit  et  bien  dit  : 
((  Aux  musiciens  à  faire  de  la  musique,  et  aux  philosophes  d'ai 
discourir.  »  Laissons  les  choses  être  ce  qu'elles  sont  et  ne  con- 
fondons point  la  pratique  avec  la  théorie.  C'est  bien  assez  d'une 
chaire  d'esthétique  au  Collège  de  France.  Plusieurs  même  pré- 
tendent que  c'est  déjà  trop.  —  Cette  fois  d'ailleurs  l'invention  n'a 
pas  même  le  mérite  de  la  nouveauté,  car  cette  place  ou  plutôt  ce 
prétexte  à  sinécure  existait  il  y  a  quelques  années  et  elle  avait  pour 
titulaire  un  aimable  compositeur  d'opéras-comiqpies,  H.  Eugène 
Gauthier,  mort  récemment.  Ce  cours,  je  dois  le  dire,  n'attirait 
qu'un  fort  mince  auditoire  :  rari  nantes^  et  les  élèves  de  la  maison 
y  brillaient  surtout  par  leur  absence.  Ajouterai-je  qu'on  n'y  parlait 
jamais  d'esthétique?  L'auteur,  homme  d'esprit,  mais  d'une  compé- 
tence au  moins  douteuse  en  si  doctes  questions,  se  sauvait  par 
les  plus  amusantes  supercheries.  Ne  pouvant  être  profond^  il  tâchait 
d'être  aimable,  il  évoquait  les  Jeux  et  les  Ris  à  défaut  des  Muses. 
C'est  ainsi  qu'il  nous  fut  donné  d'apprendre  toute  sorte  d'histo- 
riettes badines  sur  l'ancien  Feydeau.  La  science  du  beau,  les  rapports 
de  l'esthétique  et  de  la  métaphysique,  l'ar'iOYKnç  étaient  le  moindre 
de  ses  soucis;  il  ne  vous  enseignait  rien  du  beau  dans  la  musique, 
mais  en  revanche  il  vous  initiait  aux  mœurs  privées  de  DaJayrac,  de 
Nicolo  Isouard,  de  Martin  et  d'EUeviou,  et  vous  racontait  les  amou- 
rettes de  la  Saint-Aubin,  un  peu  comme  ce  marquis  de  Chàteauneuf 
qui,  ne  sachant  comment  s'y  prendre  pour  parler  à  son  public  de  la 
Mécanique  céleste^  lui  disait  que  M.  de  La  Place  avait  deux  goussets 
à  sa  culotte  et  portait,  selon  la  mode  d'alors,  deux  grosses  montres 
à  breloques  qui  n'allaient  jamais  d'accord.  Soyons  sérieux,  et  si 
nous  jugeons  utiles   certaines  réformes,  n'y  procédons  qu'avec 
méthode.  L'Italie  a  de  tout  temps  été  célèbre  par  son  enseignement. 
Le  Conservatoire  de  Milan  y  tient  encore  sa  place,  et  nous  connais- 
sons à  Florence  tel  professeur  capable  d'en  remontrer  aux  plus 
habiles.  Que  M.  Bardoux  envoie  là  des  hommes  en  état  de  recueillir 
des  informations  pratiques  et  de  l'éclairer  à  leur  retour.  Mais  qu'il 
se  modère,  qu'il  laisse  l'inspiration  aux  artistes  et  à  Prudence  s^ 
enchantemens;  un  ministre  n'a  pas  besoin  d'avoir  une  idée  par 
jour.  Des  chaires  d'esthétique  et  d'histoire  au  Conservatoire!  Mais 
soignez  donc  vos  classes  de  solfège  qui  en  ont  grand  besoin  ;  cela 
vaudra  mieux. 

Henri  Blaze  de  Beat. 


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I.-J 


''Wl 


LA. 


DE  LA  PAROLE 


LE  PHONOCfiikPHfi 
LE   HIGROPHOIIS,  L'AÉROPHONE 


4ie8  travaux  scientifiques  du  Nouveau  Monde  présentent  ce  carao- 
ièî^*iq>écial  de  toujours  viser  un  but  pratiaue  et  immtiiat.  Sem- 
blable au  touriste  traditionnel  des  A^,  rnonuiie  de  science  aux 
Btitô-Unis  marche  droit  vers  le  sommet  qu'il  s'est  promis  d'at- 
teindre. Les  détails  de  la  route  ne  l'intéressent  pas;  il  gi*avit  la 
iTerRé-et  ne  regarde  ni  à  droite  ni  à  gauche.  S'il  arrive,  il  a' fait 
unTo^Vifri table  conquête;  s'il  ne  réussit  pas,  comme  il  n'-a  rien  vu  en 
ct^inin,  ses  eflTorts  ne  profitent  à  personne.  Cette  tendance,  qui-ise 
rQbpuyei  quoiqu'à  un  moindre  degré,  en  Angleterre,  est  en  oppo- 
silioû  directe  avec  celle  des  physidens  de  notre  vieux  continent. 
Qsùi^Hçi,  la  plupart  du  temps,  ne  fixent  pas  à  leurs  entreprises  un 
léifjei  bien  déterminé,  et  la  route  la  plus  large,  le  chemin  le  jf\w 
t^ciUr^n'est  pas  toujours.cequi  lessédmt leplus. Ils préfèren^l^: 
rli^Uèrs  les  moins  fracés,  et  ceux  dont  les  détours^ssûÉ  fin  teur  ;dé>- 
>(^lbt  le  but  &  tout  instant  et  les  mettent  cèùtiiÀmliem^t'^i^ 
^^^(^^e&r.difflcultte  nouvelles.  Us  sont  d'avance  ttonyaincu8s>dqiié 
^^^'^avail  suivi  mène  à  coup  sûr  à  un  résultai  Géréisiikitt  sera 
^sjâf^ou  négatif,  peu  leur.importe.  Os  se  sont  imjftoiié  la  de 

^[6$tionner  des  vérités,  et  les  vérités,  de  quelqiie  ordre  qu'elle» 
riSi^JnV  p^^  à[  la  sâence.   Si' quelqu'un   coexpf^ 

d&ûie  toutes  ces  abstractions  et  parvientà  en  tirer  une  applicali^ifr 


tOMi  ttvin.  *-i87S. 


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pigitized 


i*^* 


"*'/^'^^?:^^ 


000  BEYUS  DES  DEUX  MONDES. 

yraimeDt  pratique,  on  ne  l'appellera  pas  un  savant,  ce  sen,  uniofài- 
teur.  Les  sayans,  si  l'on  donne  à  ce  mot  le  sens  qa'on  lui  prte  ea 
France,  n'ont  pas  l'idée,  ni  même  le  désir,  de  faire  une  décoaralB 
qui  puisse  être  d'une  utilité  générale  et  immédiate.  Si  par  hasud 
ils  se  permettaient  cette  dérogation  à  leur  ordre  d'idées  habitiid, 
l'examen  minutieux  du  premier  phénomène  qu'ils  vlœdraiaitl 
rencontrer  les  attirerait  en  dehors  de  la  route,  et  les  absorberait  soa- 
vent  assez  pour  leur  faire  perdre  de  vue  leur  prenûer  objectif.  Bisa 
ne  leur  échappe.  Ils  notent,  commentent,  publient  les  raoindm 
circonstances  et  s'attachent  à  surprendre  les  lois  les  plus  cachées  et 
les  plus  modestes  de  la  nature.  Ce  sont  là  des  retards,  soit.  Haisid 
aucun  elTort  n'est  stérile.  Ceux  qui  voudront  s'engager  dsns  la 
même  voie  trouveront  le  chemin  préparé,  et  pourront  partir  plos 
vite  d'une  limite  moins  reculée. 

La  cause  déterminante  de  ces  tendances  opposées,  chex  ki 
hommes  de  science  des  diverses  nations,  réside  ea  partie  dins  la 
tradition,  et  beaucoup  aussi  dans  les  préjugés  qui  s'attachent  à  l'ex- 
ploitaiion  commerciale  d'une  découverte  quelconque.  Chez  nous,  si 
l'inventeur  témoigne  le  plus  profond  respect  pour  le  savant,  celoi- 
ci  en  retour  ne  professe  pas,  dans  le  fond  de  son  cœur,  one  es- 
time bien  sincère  à  l'égard  de  l'inventeur.  Depuis  qu'il  était  disciple, 
le  savant,  mémo  le  moins  rétribué,  a  toujours  manifesté  le  dégoèt 
le  plus  absoU  pour  ce  qui  touche  k  l'argent.  U  lui  semble  honteox 
de  chercher  un  bénéfice  pécuniaire,  un  salaire,  dans  l'exploitation 
industrielle  d'un  principe  qu'il  a  eu  le  bonheur  de  mettre  au  jour. 
U  livre  généreusement  ses  idées  &  la  foule,  et  se  contente  des  ré- 
compenses toutes  platoniques  qu'il  eu  peut  retirer..  De  Tantre 
côté  de  la  Hanche,  les  manières  de  voir  ne  sont  plus  les  mêmes, 
on  ti*ouve  encoj'e  des  savans,  mais  on  rencontre  aussi  des  savans 
inventcui*s.  Là,  personne  ne  songe  à  reprocher  à  un  boomie 
d'accrotU^e  ses  revenus  par  ses  connaissances  théoriques.  Chaque 
Anglais  est  marchand,  et  ne  peut  mépriser  celui  qui  exerce  on 
commerce,  quelle  que  soit  la  nature  de  ce  commerce.  La  science 
n'est  plus  une  noblesse,  comme  en  France,  conune  en  Allemagne; 
c'est  un  état,  un  métier  comme  un  auUre. 

Mais,  ainsi  que  Tidée  de  noblesse  implique  d'une  façon  nécessaire 
celle  d'une  distinction  entre  concitoyens,  les  aspirations  de  l'homme 
de  science  tendent  à  marquer  une  séparation  regrettable  entre  deux 
grandes  classea  de  travailleurs.  Si  le  savant  mésestime  le  com^le^ 
çant,  celui-ci,,  soit  par  dépit,  soit  par  une  réaction  ittsiinctive,  m 
sesentirapas  à  son  aise  devant  celui-là.  Leurs  rapporta  seront  toor 
jours  empreints  d'ime  certaine  gène  qui,  si  elle  n'empécbe  pas  la 
science  de  pcofiter  sincèrement  d'une  donnée  industrielle,  pourra 


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.      Lk  niKBlOBfilOR  BB  LA  f  IBOLK.  001 

laim  q[ue  tel  chef  d'usine  8oit  naturellement  porté  à  a£bcter  an 
mcdns  peu  de  déférence  ponr  les  conceptions  théoriques  da  satant 
Le  rôle  de  rintenteur  se  trouve  être  justement  de  senrir  de  trait 
dHinion  entre  la  science  et  l'industrie.  Par  son  penchant  à  recher- 
cher le  côté  pratique  de  toutes  choseSi  l'inventeur  saisit  prompte- 
ment  ce  qu'un  principe  en  apparence  abstrait  peut  receler  de 
renources  précieuses.  Aussitôt  il  se  met  à  l'œuvre,  aiguillonné  par 
rambition  bien  légitime  de  produire  au  jour  une  création  de  son 
esprit,  et  aussi  par  l'espoir  d'arriver  à  une  découverte  dont  l'ez- 
pU.tation  puisse  lui  amener  la  fortune.  En  résumé,  le  savant  pré^ 
pire  le  terrain  et  pose  les  premiers  fondemens,  l'inventeur  conçoit 
rédificè«  et  l'industriel  l'exécute. 

Sn  Angleterre,  où  ces  distinctions  dans  les  classes  laborieuses 
sont  moins  tranchées  qu'en  France,  on  trouve  souvent  alliées  dans 
k  môme  esprit  les  qualités  objectives  d'un  administrateur  et  les  vues 
aubjecUves  de  l'homme  de  science.  Hais  ces  facultés  ne  se  confon- 
dent pais  ;  les  unes  et  les  autres  ont  leurs  heures.  On  peut  voir,  à  Lon- 
dres, quelques  riches  commerçans  se  livrer,  dans  les  loisirs  que  leur 
hisse  leur  office^  à  des  recherches  de  science  pure.  Nous  pourrions 
dier  des  noms.  U  n'est  pas  rare  d'en  rencontrer  qui  s'occupent  d'as- 
tronomie avec  passion,  et  qui  possèdent  de  magnifiques  instrumens 
d'observation. 

Aux  États-Dnis,  tout  devient  franchement  un  commerce.  Si  sur 
le  continent  nous  avons  trouvé  des  savons  et  en  Angleterre  des 
savans-inventeurs,  dans  le  Nouveau  Monde  il  n'y  a  guère  que  des 
inventeurs.  Les  traditions. d'un  peuple  si  jeune  ne  peuvent  avoir 
de  racines  bien  profondes,  aussi  ce  qu'on  pourrait  appeler  chez 
nous  un  noble  préjugé  n'a  pas  cours  au-delà  de  l'Océan.  L'idée  de 
s'enrichir  est  dons  tous  les  esprits,  n  serait  malaisé  d'ailleurs  de 
modifier  cette  tendance,  qui  çst  la  conséquence  naturelle  de  la 
faiblesse  de  l'instruction  supérieure.  La  science  n'a  pas  dhcrché  à 
s'ériger  en  aristocratie;  elle  s'est  épuisée  dans  la  création  d'un 
enseignement  professionnel  disproportionné.  La  méthode  américaine 
Cil  l'învei'se  de  la  nôtre.  Bn  France,  en  Allemagne,  les  écoles  élé- 
mentaires sont  des  dépendances  des  grands  centres  d'enseignemens, 
dles  s'échaulFent  aux  rayons  de  ces  derniers.  Aux  Étots-Unis,  au 
contraire,  cf  est  l'école  qui  doit  arriver  assex  haut  pour  mériter  le 
titre  d'université.  L'idée  semble  peu  logique  j  c'est  demander  à 
we  soux^  d'arroser  un  sol  placé  au-dessus  d'elle.  11  en  résulte  une 
absence  complète  de  haute  culture  intellectuelle.  On  sait  bien  oit 
I  faut  s'adresser  pour  apprendre  à  gagner  sa  vie  et  à  la  rendre  plus 
confortable;  mais  où  enseigue-t-on  à  apprendreT  Nulle  pwt.  Les 
esprits  les  plus  distingués  sont  fatalement  conduits,  et  c'est  un 


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602  lETUB  DE8  DEUX  MDNDBS. 

effet  naturel  de  renseignemeat  national,  à  cûnaidérer  h  mérité 
comme  nn  moyen  et  non  pas  comme  on  but.  Sauf  mi  eertamnombe 
de  physlologiates  dont  les  travaux  présentent  le  caractèfe  des  le- 
cherches  de  science  pure,  on  ne  rencontre  <pie  des  inyeoteuis  ou 
des  ingénieurs.  Bxiste-t-il  une  loi  de  physi^  ou  de  méeaoiqQe 
dont  la  découverte  soit  due  à  un  Américain?  C'est  que,  dans  os 
pays,  les  résultats  spéculatifs,  quelque  intéressans  qu'ils  pdsseat 
ètre«  ne  touchent  personne.  On  veut  des  lyi^h^iw  captbleg  de 
gagner  du  temps  et  par  conséquent  de  l'argent;  mais  l'onneiegarde 
pas  aux  moyens.  L'invention  est-elle  exploitable,  on  organise  une 
compagnie,  on  construit  une  usine  et  on  vend.  Si  les  achetem 
aflluent,  l'inventeur  est  un  grand  honune;  dans  le  cas  conlraiie,  il 
n'en  est  plus  question. 

.  1. 

Thomas  Edison  est  peut-être  l'exemple  le  plus  frappant  de  notre 
époque  d'un  physicien  prodigieusement  fécond  qui  n'ait  Jamais 
tenté  de  recherches  abataites.  Doté  d'un  riche  laboratoire  d'études 
par  la  Western  Union  Telegraph  company,  la  compagnie  tél^gfra- 
phique  la  plus  puissante  des  États-Unis,  il  est  libre  d'entreprendre, 
sous  ces  généreux  auspices,  les  expériences  les  plus  coftleoses.  8a 
subvention  est  pour  ainsi  dire  illimitée;  il  dispose  donc  do  moyens 
matériels  inconnus  dans  nos  premières  universités  européennes.  Et 
G^ost  à  son  seul  mérite  qu'il  doit  cette  situation  exceptionnelle. 

Agé  de  trente  et  un  ans  à  peine,  Edison  a  déjà  produit  plus  que 
ce  qu'on  eût  été  en  droit  d'attendre  d'une  réunion  d'invenlmus  de 
premier  ordre.  Sa  découverte  la  plus  récente,  le  phonographe,  en- 
rait  largement  sufli  à  illustrer  son  nom,  si  ses  autres  créatioBsne 
s'étaient  déjà  chai*gées  de  oc  soin.  Ce  qui  frappera  certainement  ceux 
qui  nous  suivront  dans  la  présente  étude,  c'est  que  tout  ce  qui  sort 
du  laboratoire  de  Menlo-Park  est  en  quelque  sorte  accompli.  C|onune 
Pallas  sortit  tout  armée  du  cerveau  de  Jupiter,  les  appaitûb  sortent 
tout  conçus  de  la  tête  d'Edison.  Graham  Bell,  qui  n'est  Américain 
que  d'adoption,  nous  a  fait  assister  à  l'enfantement  progrosdf  de 
son  téléphone,  dans  une  communication  adressée  &  la  Telegnqfk 
Bnffineérê  society  de  Londres.  Des  tâtonnemens  d'Edison,  nous  ne 
sayops  rien.  Il  n'a  pas  le  loisir  de  s'attarder  à  faire  le  récit  de  ses 
labeurs.  Le  temps  qu'il  y  consacrerait  serait  du  temps  perda.  Et 
pquvons-nous  allirmer  avec  certitude  qu'il  ait  passé  par  de  bien 
l(]â;i|(ues  recherches?  Pour  ayoir  parcouru  tant  de  chemin  déjà,  iun 
lige  si  peu  avancé,  on  doit  possédisr  une  jambe  solide  et  ne  pas  faire 
souvent  de  faux  pas.  On  concevrait  avec  peine  çonnnent  il  tarait 


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Lk  TBàmmBSIM  DB  U  PABOU.  flOS 

pû  iïKiagto^  1^  quadruplex  Utegr^hj  ïtiêctro^motographe^  le 
relais  à,  risiet^atce  variabUy  IdL  plume  électrique^  le  tiUphonâ  àgràr- 
phitày  le  ihermoeccpe,  le  phonographe  et  plosieun  appareils  télé- 
graphiques imprimeurs,  s'il  avait  dû  s'arrêter  longtemps  à  chacune 
de  ces  conceptions. 

Les  prodactions  d'Edison  présentent  un  caractère  de  simplicité 
et  d'intuition  prodigieux.  Toutes  ses  données  pourraient  être  com- 
prises par  le  premier  yenu.  Il  est  inventeur  d'instinct;  il  a  en  lui 
le  don  d'imaginer  au  mom^t  voulu  la  disposition  convenable  et 
souvent  définitive.  Pardessus  tout,  il  a  la  foi.  Combien  est  grand 
le  nomiDre  de  savans  qui  n*aurident  même  pas  tenté  l'eaqpérience  du 
phonogi-aphe  ou  du  téléphone,  convaincus  d'avance  que  le  résultat 
en  serait  négatif  1  Edison  et  Bell  ont  eu  le  rtire  mérite  d'avoir  con- 
fiance,  et  l'expérience  leur  a  donné  raison  de  la  manière  la  plus 
éclatante. 

Nous  avions  annoncé,  il  y  a  déjà  plus  de  six  mois  (1),  qu'un  appa- 
reil capable  d'enregistrer  les  sons  de  la  voix  humaine  était  sur  le  point 
de  fclix*e  son  apparition.  Cette  prophétie,  alors  presque  téméraire, 
tf  est  réalisée  aujourd'hui  Plusieurs  esprits  distingués  s'occupaient 
à  la  fois  de  trouver  une  solution  de  ce 'séduisant  problème.  C'est  à 
FAmérique  que  revient  la  gloire  d'avoir  présenté  le  premier  phono- 
graphct  le  seul  encore  pour  le  moment.  Il  est  difficile  de  concevoir 
im  appareil  plus  simple  que  celui  d'Edison. 

Personne  n'ignore  qu'une  conversation  peut  s'entendre  au  travers 
d'un  xnur  suffisamment  mince.  C'est  que  ce  mur  vibre  sous  Tin- 
fluence  de  la  voix  par  l'intermédiaire  de  l'air.  Ces  vibrations  se 
communiquent  dans  la  pièce  voisine  jusqu'aux  oreilles  des  personnes 
qui  s'y  trouvent,  et  peimettent  à  celles-ci  d'écouter  la  conversation 
tenue  de  Tauti^e  côté  de  la  paroi.  Le  rythme  plus  ou  moins  com- 
pliqué des  ébranlomcDS  du  mur  est  donc  tout  ce  qui  suffit  pour  pro- 
voquer sur  le  système  auditif  l'impression  d'une  phrase  prononcée. 
Qu6  ces  ébranlemens  soient  produits  par  la  voix  directe,  comme 
cela  est  le  cas  le  plus  ordinaire,  ou  qu'ils  proviennent  d'organes  pu- 
rement mécaniques,  le  résultat  final  sei'a  toujours  le  même  :  on  en- 
tendra le  même  discours.  Plus  mince  est  la  doison,  plus  élastique 
est  sIbl  matière,  et  plus  courte  est  la  distance  qui  la  sépare  de  la 
personne  qui  parle,  plus  aussi  sera  grande  l'amplitude  de  ses  dé- 
pLacéxn'ens.  On  s6  trouve  ainsi  amené,  pour  obtenir  des  déplace- 
mens  maxima,  à  se  servir  d'une  petite  membrane  de  métal  de  très 
faible  épaisseur.  11  faudra  prendre,  sur  une  surface  mobile,  l'em- 
preinte des  vibrations  développées  par  la  vok,  et  cette  empreinte  sw- 

(ly  Voyex  U  iïwi  da  i«  jMiviw. 


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69h  BETUB  PS8  DBOZ  IIOm>B8. 

lira  ensuite  A  en  eOectaer  la  reproduction  artificielle.  Toflà  la  mé- 
thode; il  Teste  à  trouyer  la  disposition  pratique.  L'idée  simple  d'Bdi- 
son  a  été  d'employer  la  surface  d'une  substance  malléable,  l'éCiiii^  à 
conseryer  la  trace  des  va-et-yient  d'un  style  soUdairedeUmeobrane 
yibrante.  Tant  que  la  membrane  est  au  rq)os,  la  pointe  tnce  un 
sillon  léger  et  uniforme  sur  la  feuille  d'étain.  Ausntftt  qu'on  fient  à 
parler,  la  plaque  entre  en  vibration,  et  le  lit  du  sillon  oe  ride  p«f 
suite  des  pénétrations  variables  du  style  dans  l'étain.  Teut-oo  fÛie 
répéter  à  l'appareil  la  phrase  ainsi  gravée?  Il  suffira  de  rrolaesr  les 
choses  comme  au  début  de  l'expérience  d'inscription.  On  donnera  à 
la  surface  malléable  le  même  mouvement,  de  manière  à  obliger  k 
style  à  parcourir  de  nouveau  le  même  sillon.  Mais  cette  fob  il  ren- 
contrera sur  sa  route,  et  dans  le  même  ordre,  toutes  les  aspérités 
qu*il  y  a  d'abord  prodmtes.  Il  devra  donc  se  soulever  devsnt  chaque 
saillie  et  retomba  dans  chaque  cavité,  ce  qui  revient  à  dire  qu'A 
sera  animé  d'oscillations  identiques  à  celles  que  la  vok  lui  avait  fait 
subir.  La  membrane  solidaire  du  style  sera,  en  fin  de  compte, 
amenée  à  vibrer  comme  si  quelqu'un  parlait  contre  sa  surface  infé- 
rieure. Nous  savons  que  cette  condition  suffit  et  que  l'oreillQ  per- 
cevra les  phrases  correspondantes  au  tracé. 

Pour  la  commodité  des  expériences,  la  feuille  d'étain  onreloppe 
la  surface  d'un  cylindre  dont  l'axe  estfileté  et  tourne  entre  dcnx  sup- 
ports fixes  lui  servant  d'écrous.  La  membrane  présente  son  style 
contre  un  point  du  cylindre,  et  lorsque  celui-ci  est  mis  en  rototion 
soit  à  la  main  par  une  manivelle,  soit  par  un  roua^  d'horioserie,  le 
sillon  décrit  sur  la  surface  d'étain  prend  la  forme  d'une  hélice  à 
spires  resserrées.  Cette  disposition  permet  d'enregistrer  d'une  ma- 
nière contmue  un  grand  nombre  de  mots  sur  une  feuille  d'une  éten- 
due relativement  faible. 

A  vrai  dire,  la  jnanipulaUon  du  phonographe  exige  une  certaine 
pratique,  et,  les  premières  fois  qu'on  cherche  à  faire  parler  l'instru- 
ment, il  est  néc^saire  de  s'armer  d'une  forte  dose  de  perséférance 
pour  n'aboutir  souvent  qu'à  de  bien  minces  résultats.  Les  voix 
graves,  un  peu  vibrantes,  sont  les  plus  favorables  à  une  inscription 
facile,  et  si  l'on  prcmonce  quelques  paroles,  très, près  de  rembou- 
chure  et  sur  le  ton  d'un  commandement  'militaire,  la.  réussite  do 
l'expérience  est  presque  assurée.  Les  syllabes  dont  le  tracé  se  fait 
le  plus  profondément  et'  dont  la  répétition  est  par  conséquent  la 
plus  nette  sont  celles  qui  contiennent  des  R  roulés.  Parmi  les 
voyelles,  toutes  né  s'inscrivent  pas  également  bien.  L'A  et  l'P 
doi^ient  les  meilleurs  effets,  puis  ensuite  i'OU  et  l'É.  Mais  l'O  et  sur- 
tout l'I  semblent  en  quelque  sorte  s'évanouir  dans  ce  transvasenrient 
du  son.  U  importe  pourtant  de  dire  que  ces  observations  ne  peu voot 


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^  doiiiiées  comme  des  règles  absolues;  il  arrive  sotnrent  en  elTet 
J^  ^^  r^tition  plus  ou  moios  satisfaisaute  d* une  Yoyelle  d^[>end 
^*j  fiyllabe  dont  elle  fait  partie,  et  de  la  nature  de  la  consonne 
^y  ^^  précède  ou  k  suit,  US  est,' parmi  les  consonnes,  certain^ 
^lit  celle  qui  réussit  le  moins  à  se  graver  sur  la  feuille  d'étain; 
^^»  quoique  absente,  l'esprit  la  reconstitue  presque  toujours,  dV 
*^^  le  sens  de  la  phrase,  si  bien  qu'il  est  quelquefois  difficile  de 
rr  ^^ndre  compte  de  sa  disparition.  Mais  M.  P.  Giflfard  a  indiqué 
^e  expérience  très  simple  pour  metlre  ce  fait  en  évidence.  On 
^ite   devant  l'appareil  le  fameux  vers  d'Andçonuque  : 

Poor  qui  aont  otf  Mrpeoi  qui  lUnc&i  lor  rot  tâteiT 

"uîs  on  répète  ce  même  vers  une  seconde  fois,  en  ayant  soin  de 
ï^o^  prononcer  aucun  8.  Lorsque  le  phonographe  traduit  &  haute 
yoix  ces  deux  inscriptions  différentes,  il  est  impossible  de  les  dis- 
tinguez* l*une  de  l'autre.  Puisqu'on  est  certain  que  dans  le  second 
^  les  S  n'existent  pas,  on  doit  en  conclure  que  dans  le  premier 
lexir  tracé  ne  af  est  effectué  que  d'une  manière  tout  à  fait  insensible. 

G*est  une  impression  vraiment  saisissante  que  celle  que  l'on  res- 
sent la  première  fois  que  l'on  entend  parler  le  phonographe.  Cette 
voix  grôle,  ce  timbre  légèrement  méullique,  ce  ton  naslllai*d,  ce 
chant  contourné  de  la  phrase  produit  par  un  mouvement  irrégulier 
du  cylindre,  —  tout  cela  prête  une  vie  étrange  à  ces  organes  mé- 
caniques. Il  semble  qu'un  esprit  moqueur  s'amuse  à  répéter  en 
caricature  tout  ce  qu'on  vient  de  dire. 

Bans  la  relation  d'une  visite  à  Menlo-Park,  publiée  par  un  journal 
de  New-Tork,  nous  trouvons  une  liste  au  moins  originale  de  toutes 
les  applications  possibles  du  phonographe. — C'est  Edison  qui  parle  : 
«  ^lon  appareil,  dit-il,  peut  être  employé  à  apprendre  la  lecture  aux 
cnfans,  et  en  général  à  enseigner  sans  le  secours  d'aucun  mettre 
uno  langue  parlée  quelconque.  J'ai  déjà  cédé  aune  compagnie. le 
privilège  de  ce  genre  d'application.  Les  phonographes  que  Ton  des* 
tine  ainsi  à  suppléer  les  instituteurs  ont  reçu  préalablement  sur 
uue  feuille  métallique  les  tracés  correspondant  &  toutes  les  voyellos, 
toutes  les  diphtongues  et  toutes  les  consonnes.  Lorsque  recoller 
veut  entendre  comment  se  prononce  une  lettre  de  l'alphabet,  la  lettre 
A  par  exemple,  il  presse  un  bouton  sur  lequel  l'image  de  cette 
lettre  est  figurée,  et  l'appareil  prononce  aussitôt  le  son  A.  Si  Stanr 
ley,  ajoute  Edison,  avait  pu  emporter  un  phonographe  dans  8B$  bar 
gages  »  il  nous  aurait  présenté  à  son  retour  la  collection  des  divers 
dialectes  de  l'Afrique  centrale.  Chaque  fois  qu'il  se  serait  trouvé  en 
présence  d'une  peuplade  nouvelle,  il  lui  eût  été  facile  de  faire  par- 
ler uu  ou  plusieurs  individus  contre  la  membrane,  et  de  conserver 


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606  BBTim  BU  DBmC  MOUDBS. 

âixisi  cbacune  de  leurs  syllabes  pour  toujours.  >  —  Il  est  i 
table  que  mâme  à  Taide  du  phonographe  actuel,  qui  ne^ 
pas  la  perfection  à  laquelle  il  atteindra  certainement,  bien  des  ques- 
tions de  linguistique  encore  obscures  seraient  édurdes,  si  ce  iner- 
yeilleux  iqppareil  eût  existé  depuis  plusieurs  siècles.  Nous  saniionpar 
exemple  de  quelle  manière  les  Romains  prononçaient  leur  lai^iiet  4 
dominuêse  disait  daminaus.  On  voit  que  la  phonognqphie  loèrite  de 
prendre  une  place  importante  dans  les  études  qui  touchent  à  Feik- 
nographie,  à  Tbistoire.  Cest  un  précieux  comj^ément  de  U  photo- 
graphie. L'une  parle  aux  yeux,  l'autre  à  Toreille,  et  STec  les  mAmaft 
garanties  de  fidélité  scrupuleuse. 

Mais  Yoici  d'autres  applications  qui  peuvent  nous  paraître,  à  nous 
qui  ne  sommes  pas  Américains,  quelque  peu  prématurées.  Écou— 
tons  l'inventeur  :  «  Un  maître  dans  l'art  de  la  diction  lira  tm  romaxi 
de  Dickens  devant  l'embouchure  de  mon  phonographe,  et  donnera  h 
chaque  phrase,  à  chaque  mot  sa  juste  intonation.  Aji  besdn,  pour 
rinscription  d'un  dialogue,  un  homme  sera  employé  à  donner  les 
répliques  d'an  homme,  uoe  femme  donnera  celles  d'une  frasme,  et 
un  enfant  celles  d'un  enfant.  Le  volume  entier  pourra  n'oocupor 
qu'une  surface  d'étain  de  dix  pouces  carrés.  Un  procédé  galvatia- 
plastique,  facile  à  concevoir,  servira  à  reproduiredes  mHlierad'.eiBni- 
plaires  de  ladite  feuille,  et  cela  avec  l'exactitude  la  plus  àbeotue. 
Chacun  de  ces  tirages  deviendra  uo  véritable  lecteur  «atomatique. 
Il  se  fonde  actuellement  à  New-ïork  une  société  pour  Texploita^on 
de  ce  nouveau  genre  de  librairie.  »  —  Il  est  curieux  de  se  repré- 
senter une  famille  rassemblée  le  soir  autour  d'un  phonograpbe- 
lebteiu*.  Une  servante  tourne  la  manivelle  qui  met  en  mouremenl  le 
cylindre,  et  père,  mère,  enfans,  écoutent  d'un  air  reccrailli.  Aux 
endroits  palpitans  tous  sont  suspendus  (j'allais  dire  :  aAix  lèvres)  à 
Tembouchure  de  l'instrument.  C'est  vraiment  à  Oter  toute  envie 
d'apprendre  à  lire.  Lorsqu'on  songe  que  l'Amérique  est  un  pays  où 
s'importent  par  centaines  des  pianos  mécaniques,  ce  tableau  peut 
après  tout  devenir  sous  peu  une  réalité.  Mais  les  pianos  mécaniques 
eux-mêmes  sont  battus  en  brèche  par  le  phonographe  :  m  Uon  ins- 
trument, dit  toujours  Edison,  répétera  les  romances  de  la  Patii  et 
de  Kellog.  On  pourra  donc  se  donner  le  plaishr  d'entendre  r(q[ifira 
sans'  sortir  de  chez  soi.  »  Ce  n'est  pas   aux  spectateurs  seuls 
qu'Bdison  propose  l'usage  de  son  phonographe;  les  conopositeun 
eux-mêmes  ne  pourront  s'en  passer.  Trop  souvent  le  temps  seal  de 
noter  un  motif  musical  qui  leur  traverse  l'esprit  suflit  aie  lear  faiie 
sortit  dé  la  mémoire.  Mais,  s'ils  ont  sous  la  main  un  plxonographs, 
ila  ne' èèurent  plus  le  même  danger,  puisqu'ils  pourront  facilement 
dire  ce  motif  à  l'appareil,  et  le  fixer  ainsi  d'une  manière  durable. 


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tL  rumMsuKm  fit  jji  fAMoui.  .097 

B  On  sait  que  la  htateur  cTune  note  âéfeaà  seulement  du  nombre 
^  plus  oo  moins  considérable  de  ses  vibrations  par  seconde.  Il  est 
V  iadie  de  mettre  à  profit  cette  loi  physiqae  pour  obtenir  du  phono- 
1  graphe  la  transposition  d^nne  phrase  musicale  dans  un  ton  quel- 
I  conque.  H  suffira  en  effet  de  donner  au  cylindre  un  mouyement  de 
I  rotation  rapide  pour  faire  passer  un  grand  nombre  d'aspérités 
\  devant  le  style  dans  un  temps  donné.  Au  contraire  une  rotation 
lenle  n'ébranlerai  la  membrane  qu'à  des  intervalles  de  temps  rela- 
tivement espacés.  Dans  le  premier  cas,  les  notes  fournies  par  l'in- 
stnimént  seront  hautes,  et  dans  le  second  cas  elles  seront  plutôt 
graves.  Gee  considérations  servent  à  expliquer  une  expérience  élé- 
gante et  facile  à  réaliser  :  que  l'on  fasse  chanter  une  romance 
dans  l'appareil  par  une  voix  de  basse  ou  de  baryton;  puis,  lorsque 
«'est  au  tour  du  phonographe  à  répéter  la  romance,  que  l'on 
donne  une  grande  vitesse  de  rotation  au  cylindre  :  la  voix  de  basse 
se  sera  trai^ormée  en  voix  de  soprano.  Inversement,  une  voix  de 
femme  peut  devenir  une  voix  d'honmoie  par  L'expérience  contraire, 
si  l'on  donne  à  la  feuille  d'étain  un  déplacement  plus  rapide  pen- 
dant l'inscription  que  pendant  la  répétition.  Nous  voyons  par  là 
qu'un  phonographe  sur  lequel  l'accompagnement  d'un  chant  serait 
gravé  pourrait  servir  à  accompagner  un  chanteur  dans  le  ton  qui 
^adapterait  le  mieux  à  sa  voix.  Mais  ce  n'est  pas  tout.  «  Le  pho- 
nographe, dit  encore  Edison,  est  capable  de  fournir  de  l'inspira^ 
,  lion  à  un  compositeur  fatigué.  Sans  se  donner  aucune  peine,  sans 
chercher  à  se  mettre  en  frais  d'imagination,  celui-ci  chantera  des 
airs  connus  devant,  l'embouchure  de  l'appareil.  Puis  il  fera  tourner 
le  cylindre  au  rebours  de  l'ordinaire.  A  coup  sûr,  il  entendra  du 
nouveau.  L'envers  de  certaines  broderies  présente  quelquefois  des 
motifs  d'ornementation  auxquels  l'endroit  n'aurait  pas  fait  songer; 
ai  quelqu'un  regarde  l'envers  de  toute  la  musique  déjà  connue,  il 
se  trouvera  peut-être  là  des  sujets  de  développement,  peut-éu*e 
même  des  sujets  tout  développés.  »  C'est  l'invention  de  la  mu- 
sique à  deux  fins  t  Bien  d'autres  applications  moins  fantaisistes  que 
les]  précédentes  pourraient  s'imaginer  facilement^  mais  il  faudrait 
peut-être  attendre  les  nouveaux  perfectionnemens'^^  que  l'ingénieux 
inventeur  ne  peut  manquer  d'ajouter  à  sa  découverte  pour  s'abàii^ 
donner  à  des  rêves  aussi  séduisans.  Tel  qu'il  est,  le  phonographe  . 
pourrait  incontestablement  servir  à  faire  prononcer  quelques 
phrases  aux  jouets  d'enfant,  à  faire  dire  l'heure  aux  pendules  qui 
jusqu'ici  n'ont  pu  que  la  sonner;  ioiais  ilfaut  se  borner  là  jusqu'à 
nouvel  ordre. 

A  la  première  nouvelle  de  l'apparition  du  phonographe,  bien  des 
esprits  avaient  songé  à  le  substituer  aux  sténographes  des  assem- 
blées. Malheureusement  la  nécessité  où  l'on  se  trouve  d^appliquer 


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608  ISTUB  DBS  DBOX  KÛMDtt. 

les  lèvres  contre  la  membrane  pour  obtenir  le  gaiifrage  de  la  «v^ 
face  cTétain  rend  cette  application  impossible  dans  l'éUt  présent 
des  choses.  Mais  nous  Terrons  par  la  suite  qu'il  ne  Ouït  pas  trop 
se  presser  d'abandonner  cette  ingéniense  idée.  Grâce  à  la  oqb- 
bioaison  du  phonographe  et  de  deux  appareils  que  nous  décrims 
plus  loin,  le  pbonosténographe  est  dans  l'ordre  des  probaWlitfa 
Et  de  combien  d'applications  intéressantes  celle-ci  pourrait-dk 
devenir  la  source  1  Un  interrogatoire  criminel  ainsi  plionogrq>Ué|d 
ce  néologisme  nous  est  permis,  mettrait  le  prévenu  dans  Fimpidi^ 
sance  de  se  dédire,  puisque  c'est  le  son  môme  de  sa  voix  qu'os  loi 
ferait  entendre.  Le»  dernières  volontés  d'un  malade  impotent  ac- 
querraient une  autorité  bien  supérieure  à  celle  que  l'acte  lephs 
paraphé  est  capable  de  leur  donner. 

II. 

n  n'est  pas  rare  de  voir  l'idée  la  plus  originale  et  en  apparesea 
la  plus  inattendue  édore  presque  en  même  temps  chex  un  grand 
nombre  de  personnes.  Il  semble  parfois  qu'on  se  soit  donné  le  mot 

Sour  aboutir  à  une  môme  création,  que  cette  création  soit  d'onke 
ttéraire  ou  d'ordre  scientifique.  Il  est  fort  probable  que,  pir 
l'association  naturelle  des  idées,  on  se  trouve  conduit  acciden- 
tellement à  suivre  des  directions  convergentes.  Sans  qu'on  s'a 
doute  et  le  plus  innocemment  du  monde,  on  peut  ainsi  se  rencontror 
sur  le  môme  terrain.  Il  n'est  pas  facile  de  remonter  le  cours  des 
pensées.  Celui  qui  regarde  en  arrière  est  dans  l'impossibilUé  de  se 
reconnaître  dans  le  dédale  inextricable  qui  s'oflre  &  ses  regards.  Â 
notre  époque,  les  conununications  fréquentes  et  rq)ides  mettent 
sans  cesse  les  mômes  mémoii'es,  les  mômes  publications  sous  les 
yeux  des  personnes  intéressées  à  les  compulser.  Il  n'est  pas  d'idée 
spontanée;  une  idée  succède  toujours  à  une  autre.  Il  ne  faut  donc 
pas  s'étonner  outre  mesure  si  deux  hommes,  séparés  pac  une  &* 
tance  considérable^  sont  frappés  à  la  fois  du  môme  détail,  à  leur 
insu  bien  souvent.  Nous  ne  pourrions  expliquer  autrement  que, 
depuis  une  année  à  peine,  un  certain  nonibre  de  physiciens  aient 
dirigé  séparément  leurs  efforts  sur  le  problème  de  l'inscription  de 
la  parole,  alors  qu'il  n'y  a  pas  deux  ans  personne  n'y  songeait. 

Le  môme  fait  s'est  produit  au  sujet  du  téléphone  articulant.  Gra- 
ham  Bell,  Elisha  Gray,  G.  Yarley,  Edison,  se  sont  tous  occupés,  et 
par  des  moyens  très  différens,de  transmettre  électriquendent  la  voix 
k  distance..  Biell,  qui  dans  ce  Bteeph-ckate  avait  été  le  premier  am- 
'  vant,  né  a'ét^  aucunement  servi  de  piles.  Il  restait  donc  unenour 
velle  directionà  explorer;  Th.  Edison  s'y  engagea  aussitôt,  armé  d« 
-.toutes  les  ressources  de  sa  puissante  imagmation.  Au  mois  de  jaa- 


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LiL  TBAHCOmSIOll  DB  UL  f IBOLB.  60d 

là  vier«  nous  disions  ici  même  :  «  Si  le  problème  de  U  téMphome  était 
i  lésoln  avec  des  coorans  de  pile,  l'intensité  de  la  yoix  pourrait  être 
g  bien  supérienre  à  celle  que  permettent  d'obtenir  les  conrans  induits. 
I)  En  effet  une  pile  est  un  réservoir  de  travail  électrique  aussi  én^- 
i  gique  qu'on  le  désire,  et  il  suffit  d'ouvrir  .une  ^ovtid  d'accès  à  cette 
I  force  pour  la  mettre  en  jeu.  Dans  le  téléphone  de  Bell,  la  personne 
I  qui  parie  est  F  analogue  d'un  manœuvre  qui  feraitt  par  ses  propres 
I  forces,  avancer  un  véhicule;  dans  un  téléphone  qui  fonctionnerait 
j  à  l'aide  de  la  pile,  cette  personne  serait  l'analogue  du  mécanicien 
,  qui,  sur  une  locomotive,  n'a  qu'à  faire  l'elTort  nécessaire  à  l'ouvei^ 
ture  d'une  valve  pour  permettre  &  la  vapeur  toujours  prêté  d'ac- 
tionner le  piston.  » 

Nous  aurons  plusieurs  fois,  dans  le  cours  de  cette  étude,  l'occa- 
sion d'invoquer  le  même  principe  général*  C'est  sur  lui  que  tepose 
justement  le  téléphone  que  nous  allons  décrire.  Edison  avait  re- 
connu à  plusieurs  variétés  de  carbone  la  propriété  suivante  :  lors- 
qu'on les  soumet  aux  changemens  de  pression  les  plus  légers,  la  ré- 
sistance qu'elles  opposent  au  passage  du  courant  électrique  subit 
des  modiQcations  très  notables.  Cela  s'explique  aisément.  Les  sub- 
stances en  question,  c'est-i^e  le  charbon  de  cornue,  le  graphite 
ou  plombagine,  ne  conduiseat  que  médiocrement  l'électricité.  Un 
métal  bon  conducteur,  placé  contre  un  morceau  de  graphite,  ne 
sera  en  contact  avec  lui  que  par  quelques  points^  ou  pour  mieux 
dire  par  quelques  surfaces  très  petites.  Mais  on  conçoit  qu'à  me^ 
sure  que  le  métal  et  le  graphite  sont  pressés  l'un  sur  l'autre  avec 
plus  de  force,  le  contact  est  rendu  plus  intime.  Les  surfaces  par 
lesquelles  il  s'opère  seront  agrandies,  absolument  cooame  une  balle 
élastique  jposée  sur  une  table  peut  toucher  célle-^i  par'  un  point  ou 
par  une  surface  de  quelque  étendue,  suivant  la  pression  à  laquelle 
elle  est  soumise.  Il  Vensuit  que  le  courant  qui  ne  trouve  de  passage 
qu'au  travers  des  surfaces  de  contact  éprouve  plus  de  facilité  à  s'écou- 
ler lorsque  ces  surfaces  sont  élargies,  et  plus  de  peine  à  les  traverser 
lorsqu'elles  sont  rétrécies.  C'est  ce  qu'on  exprime  en  disant  que  l'in- 
tensité du  courant  varie  dans  le  même  sens  que  la  pression  exercée 
sur  le  carbone,  ou  que  la  résistance  du  circuit  varie  dans  le  sens 
contraire.  Cette  propriété,  on  le  voit  par  les  raisons  que  nous  venons 
de  développer,  n'est  pas  particulière  au  graphite  ou  au  charbon  dé 
cornue;  c'est  une  propriété  générale,  applicable  à  tous  les  corps. 
Mais  on  ne  pourrait  cependant  pas  la  mettre  toujours  en  évidence. 
Pour  nous  faire  comprendre,  supposons  un  cas  limite,  celui  où  les 
deux  substances  en  contact  seraient  parfaitement  conductrices  de 
rëlectricité.  Il  est  clan-  que  le  courant,  qui  n'aurait  alois  aucune  ré- 
sistance à  vauïGre  pour  franchir  la  surface  de  contact  la  plusfaiblè, 


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700  UTQB  DBS  JHEOtWOmÊB. 

ne  serait  pas  plus  favorisé  par  rexteosion  de  cette  même  soriCMii; 
son  intensité  est  la  plus  grande  possiblot  on  \ne  peut  donc  Vê^ 
croître;  de  quelque  façon  qu'on  s*f  prenne.  Hais  les  ^^it^mw 
sont  tout  autres  si  nous  nous  adressons  à  des  corps  maunis  ooo* 
ducteurs.  Ce  sont  eux  qui  fourniront  à  compressions  égales  les  plus 
grandes  Tariations  dans  la  résistance  du  contact,  ou  dans  rinteo- 
Aie  du  courant,  ce  qui  revient  au  même. 

Edison  a  fait  de  cette  découverte  les  plus  ingénieuses  qpplici* 
tions,  dont  la  première  a  été  son  téléphone  articulant  Un  dbqœ 
de  plombagine  et  une  membrane  téléphonique  ordinaire  sont  appli» 
qués  Tun  contre  Tautre  et  traversés  par  le  courant  d'une  pue.  Là 
paroles  prononcées  devant  la  membrane  la  feront  entrer  ea  vibra- 
tion, et  elle  comprimera  le  graphite  d'une  manière  correspondante. 
Si  le  circuit  de  la  pile  se  ferme  par  la  bobine  d*un  téléphone  BaU, 
situé  à  une  distance  quelconque,  la  plaque  de  fer  doux  de  cadoy 
nier  sera  amenée  à  vibrer  par  suite  de  Tinfluence  des  variations  da 
l'intensité  du  courant  sur  son  barreau  aimanté.  Les  sons  énds  daas 
le  transmetteur  d'Edison  seront  donc  reproduits  au  loin  par  le  ré' 
cepteur  de  Bell. 

Afin  de  se  d^;ager  des  brevets  de  Graham  Bell,  Edison  avait  d'à* 
bord  combmé  un  récepteur  téléphonique  d'une  grande  origiriaHlé, 
reposant  sur  le  principe  de  son  électro-motographé  :  ioraqu'aoe 
tige  métallique  frotte  par  sa  pointe  émoussée  sur  la  surfaoa  d'une 
bande  de  papier  mobile  maintenue  humide,  la  force  d'entratnemeiit 
de  latige,  due  au  mouvement,  change  de  valeur  si  le  plus  laible 
courant  ^ectrique  vient  à  passer  du  métal  au  papier.  Le  crajfoo 
frotteur,  appuyé  sur  un  ressort  antagoniste,  résistait  au  moutop- 
ment  que  lui  communiquait  la  bande  humide  et  s'arrêtait  dans  ime 
position  normale  d'équilibre;  mais  les  courans  yariables  envoTé 
parle  transmetteur  à  graphite  venant  à  diminuer  la  force  d'entrat- 
nement  du  papier  dune  quantité  correspondante  à  leurs  variatièos 
mêmes,  le  crayon  sollicité  par  le  ressort  n'était  plus  soumis  aax 
mêmes  forces  :  il  se  déplaçait,  sans  cesse  &  la  recherche  cTune  nou- 
velle position  d'équilibre.  En  déGnitive,  le  style  métallique  vibnit 
comme  Tappareil  d'envoi.  Il  était  relié,  par  le  moyen  d'un  fil,  aa 
centre  d'uoe  membrane  de  parchemin,  et  c'était  cellfr^  qui  se 
chargeait  d'ébranler  l'air  qui  l'entourait,  de  façon  à  faire  eoteiÀo 
les  phrases  prononcées  à  la  première  station. 
i.r        .  ^piquoi  ce  dispositif  de  réception  n'srt-il  pas  prévalu!  lioos 
U  ;       l'igiiQ^-  Toujours  estril  que  c'est  d'un  .téléphone  Bell  que  l'on  se 
^t-;.  ;  '  sert  pôitfvnrt^Bevoir  lés  sons  d'un  transmetteur  à  graphite.  Peut-êtte 
'^^4-  .^  difficultèrffljitéglage,  de  manipulation,' l'incommodité  de  mainte- 
"^««^^tucie  J)andeittob|le  dans  un  état  convenable  d'humidité,  ont-ellei 


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LA  nAHSMIBSIGIf  tt  U  PAIÛU.  701 

v^tbé  cet  appareil  d'entrer  dans  la  pratique,  et  ne  oompenaaient- 
^  pas  aaffisamment  les  avantages  qu'on  en  ponrait  retirer  d'antre 
^  —  liais,  si  nous  ayons  quelque  peu  insisté  sur  réleetro-moto^ 
v^^e,  Cl  ^t  pour  avoir  l'occasion  de  montrer  un  exemple  du  peu 
l^^drité  de  son  inventeur,  quant  aux  moyens.  Cette  singu^ 
^^ropriété  du  courant  de  modifier  un  coefficient  de  frottement, 
p^  ne  Teiqplique  pas.  H  n'a  pas  mAme  cherché  &  l'aqpliquer. 
*^  un  lait,  à  l'a  reconnu,  il  l'applique.  Yoilà  l'homme  1 
^lUeon  pensait,  à  l'aide  de  son  transmetteur,  pouvoir  obtenir  une 
2|  grande  intensité  de  la  voix  dans  les  récepteurs.  Son  espérance 
f^  fondée  sur  ce  qu'il  employait  une  énergie  extérieure,  celle  de 
'Me,  La  voix,  au  lieu  d'être  la  seule  force  motrice  du  système, 
*^t  seulement  à  régler  l'échappement  du  courant  électrique.  Il 
P^^tt  donc  croire  que,  puisqu'il  était  maître  de  se  servir  d'une 
^tusst  forte  qu'il  le  voudrait,  il  était  en  mesure  d'obtenir  des 
^  d'une  intensité  correspondante.  De  fait,  l'expérience  lui  a 
l"^e  donné  tort.  Un  réglage  minutieux  peut  bien  à  la  .vérité 
*^er  un  très  bon  fonctionnement  de  l'appareil  pendant  de  courts 
^s,  mais  jamais  d'une  manière  durable.  —  Ce  qui  pourra  con- 
ikr  Bdison  de  son  échec  en  téléphonie,  c'est  de  n'avoir  pas  été  le 
■dà  n'obtenir  que  des  résultats  négatifiB,  quant  à  l'amplification 
iilt  voix  transmise.  On  peut  dire  que  depuis  l'apparition  du  télé- 
I^OQe  de  Bell,  il  n'est  peut-être  pas  un  physicien  qui  n'ait  au 
^oa  songé  à  le  perfectionner  comme  récepteur.  Tout  ie  monde 
lÛioué  pour  ce  qui  touche  &  l'articulation.  Le  téléphone  Bell  est 
«ore  aujourd'hui  ce  qu'il  était  à  ses  débuts,  c'cst-i-dire  le  mell- 
hr  des  porte-voix  électriques. 

Utis  le  principe  qui  avait  servi  à  Edison  à  réaliser  son  téléphone 
iM  \ine  source  précieuse  de  productions  nouvelles  du  plus  grand 
iUbét  et  tout  à  fait  en  dehors  de  la  téléphonie  proprement  dite.  Si 
entre  la  membrane  du  transmetteur  à  graphite  nous  appliquons 
FoMmité  d'un  crayon  de  substance  quelconque  dont  l'autre  ex- 
Ifeiité  vient  buter  contre  un  obstacle  fixe,  le  moindre  allongement 
k  crayon  va  presser  la  membrane  contre  le  graphite  et  par  là  aug-* 
leater  l'jntensité  du  courant  dans  le  circuit.  Nous  aurons  réaUsé 
Mie  plus  d^cat  des  thermoscopes.  Un  galvanomètre,  de  préd- 
Aa  témoignera  par  les  déplacemens  de  son  aiguille  des  plus  fai- 
ib  dilatations  de  la  substance  à  étudier.  La  chaleur  de  la  main, 
fprochée  seulement  à  quelque  distance  de 'la  tige,  causera  une 
ftfi&tion  très  notable  de  l'aiguille.  • 

flous  pouvons  remplacer  la  tige  par  une  substance  capable  de 
(hog^  de  forme  ou  de  longueur  sous  l'influence  de  l'humidité. 
Im  corde  à  boyau,  un  fragment  de  gélatine  remplira  ces  condi* 


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702  BHTHB  BBS  DEUX  XOUDBtt 

dons.  Le  galvanomètre  noua  montrera  alors  ai  Ujcoide  ou  la  géla^ 
tine  absorbe  oa  dégage  de  la  vapeur  d'eaa»  c'est-àrdire  ai  ratmo* 
sph&re  ambiante  est  saturée  ou  non  d'humidité.  Mena  aurraa 
consmiit  Phygromètre  d'Bdison. 

Bien  n'empécbe  de  dispoaer  les  cliosea  de  &çQn  à  faire  agir  la 
pression  atmosphérique  sur  l'une  des  faces  de  la  membrane«  en 
ayant  soin  de  soustraire  l'autre  face  à  son  actkm;  noua  aeroos  en 
possession  do  plus  sebsible  des  baromètres. 

Toutefois  ces  appareils,  il  importe  d'en  faire  la  remarqué,  ne  sont 
canablea  d'accuser  que  de  petites  variations  de  température,  d'bn- 
nudité,  de  preasion.  Leur  échelle  eat  extrêmement  limitée;  maia 
entre  ces  limites  restreintes,  leur  sensibilité  est  pour  ainsi  dire  indé- 
finie*  Chacun  d'eux  est  le  complément  du  thermomètre,  de  Thygro* 
mètre,  du  baromètre  ordinaire.  Ces  derniers  donneront  les  variations 
grossières,  et  l'appareil  à  graphite  correspondant  indiquera  lea 
nuances  de  ces  variations. 

Les  volumes  occupés  par  le  même  poids  d'un  sel  k  l'état  de  cris- 
taux et  liquide,  &  l'état  de  fusion,  ne  sont  généralement  pas  les 
mêmes.  On  pourra  suivre  ces  changemens  de  volume  an  giJvano- 
mètre,  si  l'on  emprisonne  le  sel  dans  ^n  vase  clos  dont  une  paroi  sera 
constituée  par  la  membrane  dea  appareils  précédons; 

Les  ^wriations  de  température,  de  pression,  de  volume  pendani 
la  cristallisation,  peuvent,  dans  certains  cas,  être  brusques  et  pro- 
céder par  soubresauts.  L'adjonction  d'un  tâéplione  Bell  au  drcnit 
permettra  alors  à  l'oreille  de  les  apprécier,  ^l'est  ainsi  qu'Edisoa 
a  pu*  dire  qu'il  est  possible  d'entendre  irn  corps  s'échauffer  ou  ae 
comprimer,  et  même  un  sel  cristalliser.  Bntendrart-on  l'herbe  pous- 
ser, ce  ^i  jusqu'ici  semblait  réservé  aux  héros  d^  contes  de  nour- 
rices? Dans  l'ordre  d'idées  oà  Edison  se  place,  il  est  certain  qu'oa 
né  peut  dire  non. 

U  me  reste,  pour  épuiser  les  applicationa  du  genre  de  celles  qi 
précèdent,  à  dire  quelques  mots  d'un  appareil  qui  a,  depuis  peu, 
passablement  occupé  le  monde  savant  Je  veux  parler  du  micro- 
phone de  Hughes.  Le  microphone  est  proche  parent  du  téléphone  t 
graphite.  Une  discussion  des  plus  vive^  est  d'ailleurs  engagée  entra 
les  deux  physiciens.  Bdison.accuse  de  plagiat  et  d'abus  de  confiance 
l'inventeur  du  microphone.  Celui-ci  s'en*  défend  comme  de  juste 
et  se  plaint  de  la  mauvaise  foi  de  son  adversaire.  Nous  n'apportons 
aucune  idée  préconçue  dans  ce  regrettable  conflit,  mais  nous  nous 
croyons  en  droit  de  dire  que,  dans  son  essence,  l'appâreU  de  M.  Uu- 
l^ldU^e  bien  peu  de  ceux  que  nous  venons  d^  passer  en  revue. 
—An  lieui  d'une  membrane  métallique  pressant  sur  un  disque  de 
nloinbagiiae»  U;JB[ughes  dispose  un  crayon  de  charbon  de  cornue  i 


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LA.  TRAKSiranGtf  BB  UL  ïiBOU.  70B 

]t  façon  d'cm  axe  yerdca}  mal  aJtiatS  dans  ses  aopporta  extiémes. 
(fest  aoè  sorte  de  château  l)ranlaiit;Le8  supporta,  de  la  mftme 
^dbatmoe  qa^  le  crayon,  sont  encastrés  diaas  nne  plancbette  de  sàr 
p{a  toute  disposte  à  yibrer  sous  Tiaflaence  de  la  moindre  agitation 
jfi  rdr  qui  l'aitoure^  Il  snfSra  donc  de  parler  derant  celle^  pour 
eauser  des  tariations  daiû  le  contact  du  crayon  mobile  et  de  ses 
sspports.  Plaçons  le  système  dans  le  drcoit  dune  pile«  en  mâme 
temps  qu'un  téléphone  de  Ilell,  et  ce  dernier  nous  fera  entendre  les 
gsiovM  tenus  devant  la  planchette.  Ici,  ce  n'est  plus  une  pression 
liriiUé  exercte  sur  le  graphite ,  mais  un  contact  variable  qui  sV 
pèreentre  deux  fragmens  de  carbone.  8ont-ce bien  là  deux  prin- 
ce dUTérois  qui  se  trouvent  en  jeu?  Un  contact  ne  peut-il  être 
bdlemant  regardé  comme  une  compression  légère*?  Nous  le  pen- 
sons, et  M.  Hughes,  qui  n'a  pas  voulu  brevetei*  sa  dispoâtion,  n'est 
probiblement  pas  loin  de  partager  notre  avis. 

Le  microphone  renforce-t-il  la  voi?c?  Réalise-tp-ff  la  solution  tant 
dierchée  d^uis  plusieurs  mois?  Nous  ne  devons  pas  hésiter  à  ré- 
pondre négativement.  —  Mais  renforce^il  les  bruits?  Permet-il^ 
comne  on  l'a  dit,  de  cmipter  les  pas  des  insectes  les  plus  légers  et 
d'entendre  le  tic^-tac  d'une  montre  comme  des  coups  de  mar- 
teau frappés  sur  une  enclume?  -^  Gela  d^end  du  sens  que  Ton 
ittadié  au  mot  renforcement.  —  Si  une  explosion  dé  mine  ébranle 
we  nasse  dair  assez  grande  pour  briser  des  vitres  à  une  lieue  à 
kroode,  une  personne  placée  près  des  fenêtres  endommagées  sera, 
SUIS  aucun  doute,  bien  plus  assourdie  par  la  chute  des  morceaux 
de  verre  que  par  l'explosion  elle-même;  mais  pourra-t-on  prétendre 
qoe  l'accident  local  du  bris  des  vitres  a  renforcé  le  bruit  de  l'ex*- 
pioson?  Non  certainement.  Sans  la  détonation,  les  catTreaux  seraient 
restés  intacts,  soit;  mais  tout  ce  que  l'on  pourra  dire  c'est  que  le 
premier  bruit  a  été  la  cause  du  second,  rien  de  plus.  C'est  ce  qui  a 
Eea  dans  le microphone.  Chacun  des  tio<tac  d'une  montre  ou  chaque 
pas  d'une  mouche  placée  contre  la  planche  de  sapin  produit  une 
perturbation  désordonnte  dans  le  contact  des  pièces  de  carbone. 
L'mtensité  du  courant  subit  par  là  de  profonds  et  subits  changes- 
siens  qui  se  traduisent  dans  le  téléphone  récepteur  par  des  bruits 
telatirement  considéi*ables. 

Toutes  les  actions  qui  tendent  à  modifier  sdt  le  contact,  soit  la 
pieasion  x^proque  de  deux  médiocres  conducteurs  de  l'électricité 
^peuvent  évidemment  s'utiliser  que  dans  le. cas  où  lés  déplace- 
iiicnsqui  les  produisent  sont  excesiavement  petits.  A  la  seule  con- 
^tion^e  se  borner  à  de  tels  déplacemens ,  les  effets  seront  propor- 
tionnels aux  causes.  Il  est  donc  essentiel  de  ne  pas  parler  avec 
^leoce  auprès  d'un  microphone  si  l'on  veut  que  celui-ci  transmette 


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70i  lETCB  BBS  DSn  IfMIttS. 

un  diacoaiB  d*uiie  manière  intelligible.  Toute  eiclunrtion  trop  tMt^ 
toute  consonne  lancée brusqpiement  détruit  U continuité deinria- 
tions  du  courant  et  ne  Mi  parvenir  dans  le  récepteur  qu'on  aqii  dé* 
pourtu  de  tout  caractère.  Afin  d'éviter  lès  accidens  de  cettenâtme, 
il.  convient  de  se  placer  à  une  certaine  distance  de  VMpgnnSL  la 
ooQche  d'air  ainsi  interposée  entre  la  planche  vibrante  et  la  per- 
sonne qui  parle  amortira  la  vivacité  des  syllabes  trq^  aèdiaa  et 
rendra  pénible  leur  transmission  régulière.  Cet  incoofteieit 
n'esdste  qu'en  sjq^Murence,  et  constitue  même,  si  nous  pouvons  nom 
eq^rimer  ainsi,  le  principal  mérite  de  la  âiq[K)8ition  signalée  pir 
M.  Hughes.  Le  téléphone  Bell,  le  transmetteur  d'Sdison,  âofnnt  ei 
éSei  être  portés  près  des  lèvres,  si  l'on  veut  s'en  servir  pour  Fa- 
péditkm  d'une  dépêche  orale.  Gomme  nous  l'avons  dit,  qn  peut  ètn 
séparé  du  microphone  par  une  distance  de  plusieurs  mèCrei.  Siai 
se  déranger,  on  s'adr^sera  à  la  planche  de  sapin  comme  en  ic 
tourne  vers  un  interlocuteur  ordinaire.  Jusqu'à  présent,  le  micro- 
phone réalise  donc  le  premier  appareil  capable  de  recueillir  et  de 
transmettre  une  véritable  conversation  tenue  entre  im  nombre  qaei- 
conque  de  personnes ,  sans  nécessiter  la  moindre  interveaa'oo  tedi- 
nique  de  leur  part,  n  importe  cependant  d'ajouter  que,  pour-atteiiidn 
ce  résultat,  il  est  indispensable  d'isoler  soigneusement  Vipparei! 
de  toute  trépidation  extérieure.  Dne  porte  brusquement  ouverte, 
une  vc^ture  passait  sous  les  fenêtres  de  la  chambre  où  Ton  expior 
mente,  causent  un  violent  désordre  dans  l'économie  des  oonUds 
du  carbone,  et  ne  font  produire  au  récepteur  que  les  bruits  les  phis 
incohérens.  Une  pendule  placée  sur  la  même  table  que  le  micro- 
phone rendrait  difficile  la  transmission  de  la  parole.  Mais  tes  trou- 
bla se  font  bien  moins  sentir  si  l'on  a  soin  de  faire  reposer  Fin- 
strumént  sur  un  tapis  de  feutre,  ou,  mieux,  sur  un  coussin  de 
plumes.  Ce  tapis,  ce  coussin  feront  fonction  d'écrans.  Ils  empêclM' 
ront  les  vibrations  qui  viennent  du  dehors  d'exercer  leur  influence 
sur  la  planchette  autrement  que  par  l'entremise  de  l'air,  et  œtn 
cbnditipn  suffit  pour  obtenir  un  fonctionnement  très  passable  à 
l'appareil  du  professeur  Hughes. 

8i  le  tél^hone  Bell  avait  assez  de  puissance  pour  graver  sur  mx 
feuille  d'étain  les  discours  qui  lui  viennent  du  microphone,  no« 
pourrions  dès  maboitenant  nous  occuper  de  construire  de  vnis  sténo- 
graphes automatiques.  Malheureusement  ce  n'est  pas  lecas;  et  pooi 
arriver  à  donner  la  force  nécessaire  à  la  membrane  réceptrice,  c'en 
encore  à  une  nouvelle  conception  d'Bdison  que  nous  devons  sroii 
ifècburt. 


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tlL  TnAN8MI981019  DE  hk.fAMOUU  705 


III. 


L*iâée  logique  de  n'exiger  de  là  yoix  que  ler61e  secondaire  de 
dispensateor  de  force  an  lien  de  la  prendiB  connue  unique  source 
d'énergie  avait  déjà  été  mise  à  contribution  par  le  physicien  de 
NewJersey.  ff est  la  même  idée  qui  domine  rappareil  dont  il  nous 
reste  à  nous  occuper.  Je  ne  crois  pas  qaejwaqfx^iclTairophone  ait 
jamais  été  produit  en  public;  aussi  son  existence,  si  menreilleuses 
sont  les  Implications  qu'on  en  pourrait  espérer,  ne  peutnelle  ren- 
contrer quelque  crédit  que  grâce  au  nom  de  soi^  auteur.  L'aérophone 
ddt  permettre,  lorsqu'il  aura  reçu  ses  derniers  peifectionnemens, 
d'amplifier  tellement  les  sons  qui  lui  seront  confiés  qu'il  deviendra 
possQsIe  de  les  entendre  à  plusieurs  kilomètres  de  distance,  et  cela 
directement,  sans  autre  secours  que  celui  de  l'oreille.  Les  compa- 
triotes de  Tinventeur,  qui  saisissent  si  promptement  le  côté  exploi- 
table, la  valeur  commerciale  d'une  donnée  scientifique,  nous  font  en- 
trevoir déjà  un  paysage  des  plus  fantastiques  où  les  sons  du  nouvel 
appareil  se  croisent  dans  tous  les  sens  :  les  locomotives  ont  aban- 
donné le  sifflet  à  vapeur,  lemécanicien  parle  simplement  devant  l'aé- 
rophone, et  chacune  de  ses  syllabes  est  lancée  à  toute  volée  dans  les 
airs  avec  açsez  de  force  pour  ètL*e  distinguée  à  plus  d'une  lieue  à  la 
ronde. — Les  phares  sont  pourvus  d'instrumens  semblables.  Les  na- 
vires en  vue  de  la  côte  pourront  recevoir,  plus  facilement  que  par  des 
jeux  de  lumières,  toutes  les  indications  géographiques  et  météoro- 
logiques qui  les  intéressent  à  un  si  haut  degré. —  Un  discours 
peut  être  prononcé  devant  l'assemblée  la  plus  nombreuse.  —  Un 
officier  peut  commander  sans  estafettes,  et  ayec  l'unique  secoui'S 
de  sa  voix,  jusqu'à  des  millions  d'hommes,  et  gagner  ainsi  un 
temps  précieux  dans  l'exécution  des  mouvemens  stratégiques. 

Nous  ne  nous  arrêterons  pas  à  discuter  les  exagérations  d'un 
pareil  tableau;  mais  nous  voulons  établir  que,  du  moins  en  prin- 
cipe, Taccomplissement  à  venir  de  ces  prodiges  ne  constitue  pas 
une  impossibilité  absolue.  Pour  notre  part,  nous  n'oserions  certes 
slBrmer  que  de  telles  espérances  soient  faites  pour  demeurer  éter- 
nellement dans  le  domaine  de  la  fantaisie. 

Lorsqu'un  tuyau  d'oigue  fait  entendre  pne  note,. c'est  qu'il 
fournit  par  seconde  unjnombre  déterminé  j^'expulsions  d'air.  Si  la 
masse  d'air  chaque  foilB  mise  en  mouvement  est  considérable,  le 
milieu  qui  l'environne  est  ébranlé  avec  plus  de  force,  et  devient  ca- 
pable de  propager  ses  ondes  à  une  plus  grande  distance.  C'est  ainsi 
que.  les*  gaz  de  la  poudre  qui  prennent  naissance  dans  l'ftme  d'un 
canon  causant  un  bruit  des  plus  violens  qu'on  connaisse.  Leur 

Tom  xxfin.  —  1878.  ^ 


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706  iBtCfi  DBS  bKQX  M0in>B8. 

masse  est  incomparablement  eopérienre  à  celle  de  Pair  eome^ 
dans  un  soufflet  d'orgue;  s'ils  occupent  moins  de  volume» au  dél'^^ 
de  leur  action  sur  le  projectile,  c'est  qu'ils  se  trouvent  à  ee  H^ 
meut  soumis  à  une  pression  énorme.  Nous  sommes  éxmt  «menés  ^ 
concevoir  (pA  l'intensité  ^un  son  d^ende  de  U  qoantltâ  de  V^^ 
déplaçéi  0U|  ce  qui  revient  au  même,  de  sa  pression. 

Supposons  que  la  vslve  qui  règle  l'échappemeût  de  Fatr,  4^^ 
détennlne  le  nombre  de  ses  expulsions  par  seconde,  soit  «nlméo  '® 
mouvemens  complexes  semblables  à  ceux  qu'etécute  une  membrtf^^ 
de  téléphôûe  sous  l'influence  de  lu  voix,  ce  ne  sera  pis  une  t/*^ 
que  Iteft  entendre  l'&ppareil,  mais  bien  des  paroles.  H  nous  est  ft** 
die  de  soumettre  un  gaz  à  une  pression  aussi  forte  que  noof  ^ 
voulons^Nous  sommes  donc  maîtres  d'accroître  pour  ainsi  diro  ha^ 
limites  l'intensité  de  nos  discours. 

C'est  de  l'étude  de  cet  étonnant  problème  que  s'occupe  aujour- 
d'hui Thomas  Bdison.  Si  nous  en  croyons  des  personnes  qui  lo  c<n^* 
dient  do  près,  ses  premiei^s  essais  ont  été  des  plus  satiafalsans,  ^ 
nous  savons  que  les  progrès  vont  vite  dans  le  laboratoiro  de  Hrolo* 
Park. 

Le  phonographe,  le  microphone  et  Taérophoûe  constituent  UM 
Sorte  de  tfinité«  La  combinaison  de  ces  trois  merveilles  peut  donfK^r 
lléuaut  applications  les  plus .  inattendues.  En  particulier,  PaM- 
phone  réusrira  peut^tre  à  renforcer  les  sons  issus  du  microphones 
la  membrane  d'un  récepteur  Bell  pourra  puiser  en  lui  asscxdo  forM 
pour  graver  ses  déplacemens  sur  un  phonographe.  Ainsi  ao  trou- 
verait résolu  le  séduisant  problème  de  la  sténographie  mécaniqpie  à 
distance. 

Si  nous  voulions  épuiser  la  série  de  toutes  les  idées  originales 
qui  ont  été  enfantées  dans  le  cerveau  d'Edison,  nous  sorUriom  des 
limites  que  nous  nous  sommes  fixées.  Un  volume  suOlrait  à  pûlnc. 
Sans  compter  de  nombreux  spécimens  de  télégraphes  imprimeurs, 
il  nous  resterait  à  parler  de  la  plmne  électrique  au  moy<»  de  Isr 
quelle  le  scribe  le  plus  inexpérimenté  peut  écrire  une  lettre  qui  lui 
servira  de  cliché  pour  en  effectuer  de  nombreuses  reproduciioDs; 
nous  devrions  aussi  décrire  le  quadruplem  êj/stâm  qid  permet  l 
deux  dépêches  de  traverser  le  même  fil  télégraphique  pendant  qui 
deux  autres  dépêches  le  parcourent  dans  le  sens  opposé. 

Lorsqu'on  y  réfléchit,  il  semble  ^e  c'est  bien  aux  iftats-Dnb 
qu'on  Asvait  s'attendre  à  rencontrer  le  type  le  plus  accompli  de 
riiivttiteur.  Là  en  efiet  la  pensée  ne  s'égare  pas  dans  le  moadb  dci 
t6s[iA:ûn  dtorehe  le  positif.  L'imagination  la  plus  jEantaisiito  ne  se 
permetttiit  pas  de  s'élancer  en  dehors  du  terrain  des  poMribiliiés. 
SiuuegrttEâsitntelligence  et  surtout  un  eapiltprofuiidâmetit  Juste  se 


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LA  TIAilàltlSSIOM  D&  UL  PAà(NLB«  707 

dôbblâtti  du  Câf  aôtàré  pirutiqae  qùid  dlfiettii  s'wotûtûé  à  récâtinflltf  e 
Mit  T^keêSy  côtmneiit  le  prûblfetne  to  pitui  iHûpënétrablè  Momit-Â 
f^ûir  sa  Boldtiôn  càchéei  —  tà  tkdi  ttt  tpi'll  âôit  àOltible?  —  Le 
J>rôpre  de  Vlnvefiteuf  éât  en  effet  dô  voir  justOt  afin  de  ile  pas  gas- 
piller un  temps  précieux  &  la  recherché  de  solutioâs  iïnposslblôâ; 
de  itÂt  siihplà,  aihi  de  ne  pas  s'é^er  dailis  là  multiplicité  et  dàfis  la 
côibplicaticm  des  méthodes,  et  de  Voir  vite,  afiii  de  be  pas  fte  hû-- 
gaer  l'esprit  ttdp  longtempa  à  de6  détafls  d'eïpériôueô  et  ne  pas 
peirdre  ainsi  la  vue  d'ensemble  ei  nécessaire  à  l'accomplifidètteût 
d'une  œmte  quelconque. 

Snppesàûs  poUf  un  instant  que  ce  aôlt  à  un  savant  fi-ançais  qtte 
fût  arrivé  le  bonheur  de  réàliôer  le  phonographe.  Bût4l  agi,  par  la 
suite,  comme  l'a  fait  Bdison?  Sût-il  si  promptôment  résolu  le  pro- 
bl6iaè,  et  Surtout,  une  foiâ  tésoltt,  îeût-il^  abââdoâné  fti  Vitô  pour 
lUiiutre?  La  chose  n'est  pas  prôbabl6.  La' première  feuille  d'étaiil 
détachée  du  cylindre,  et  portant  leâ  impfedâiond  si  fxttppancéii  da 
stylé  vibrant,  serait  devenue  pour  notre  compatriote  la  source  dés 
études  les  jplus  intéressantes  et  les  plus  faitea  potir  aéduire  uù  es- 
prit curieox.  Le  gaufrage  du  papier  malléable  présenté  au  regard 
des  formes  générales  dont  le  micrôàcope  même  le  plus  puissâAt  eat 
incapable  de  préciser  toutes  les  nuancée.  Mais  plus  la  question  of- 
frira de  difficultés,  plus  grands  seront  leâ  eOforts  à  déployer,  plue 
aussi  sera  grand  le  désir  de  perôër  ce  mystère.  U  s'Agira  de  dé- 
couvrir le  secret  des  InscrlptiottS  et  de  Isavôir  ce  qui  distingue  une 
voyelle  d'une  autre,  en  quoi  consiàte  une  consonne...  liais  qu'est-ce 
que  pourrait  être  le  résultat  d'une  pareille  recherchef  qaelle  appli- 
cation immédiate  pourrait-on  éU  retira  7  A  coup  sûr  U  n'y  aurait 
paâ  là  matière  à  brevet  i  mais  alors  quelle  eât  là  récompense  des 
peines?  quel  est  le  priï  de  t&nt  dé  patience? —  ÀUtel  Sdison  no 
s'est-11  pas  risqué  dane  une  semblable  impasse  !  tl  a  beau  appeler 
lep hôUôgraphe  son  enfant  préféré;  après  l'avoir  mis  au  monde,  il 
Tabaildonne  &  son  sort  et  le  laisse  dé  tirer  â'a(fah*ê  lui-même.  Ôue 
d'autres  réussissent  à  l'amener  à  là  dernière  perfection,  ils  né  pour- 
ront jamais  s'approprier  la  découverte  fondamentale,  puisqu'elle 
est  brevetée  sous  toutes  ses  formes.  On  le  voit,  cet  enfant  possède 
un  état  civil  en  règle.  Au  moment  voulu,  son  père  pourra  toujoun  le 
léclamer,  du  moins  tant  que  durera  la  garanUe  de  ses  patentés. 
Après,  le  fils  préféré  se  trouvera  émancipé;  mais  Edison,  qui  en 
aura  alors  enfanté  un  autre,  selon  toute  probabilité,  reportera 
toutes  ses  préférences  sur  le  dernier  né.  k< 

Ce  que  nous  venons  de  dire  du  phonographe,  nous  pourrions  le 
redire  de  l'électro-motographe.  Le  mystérieux  principe  qui  préside 
à  son  fonctionnement  a  certes  de  quoi  intriguer  tout  physicien. 


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!*iiii«4>iii5  itiénu»  M«i  rtpliwnifMi  |in'4H*ttiriiiii.f||r  mohin  de  diffleat 
li^n  à  ircJirrdirr  qii^-  \rn  rMtnrU^tr^  qui  ntM^iriffiit  rh««m  dei  bMéi 
pJimiagrïiplitqMivi.  Il  r>t  \m^^iuy  vu  t-Urt  f|ti'itlU<  put««e  le  rilto- 
rhflr  Miw  irop  iIm  pHiti^  »tt%  plirnfimftit-n  <MfH-tnvnipil]«S|iQg^  n^jj 

ilnianu  linmttM*^  *|Ut*  r^ttx  «pit  priiv«^tit  nrrivur  aux  larmei  de 
If  un  iIA?kini,  mit  i«-3li«uiiûtii%  irc-ii|H'iiiiirr<i  l^tHRiitmps  cirarieil 
fi^iii^  jtMi*  iiV»»!  pa*»  ii*jnTtiV  NU  philtfiuip|ii\  AU  viMuble  nvittl 

Criiii-ii  II*»  JAiimi»  IrrmiiM*  »»•««  «ruvir  p^rr*-  f|Mf  wiii  uiivre  latia- 
finir,  IV  fuAiiir  f|u'iHi  rhrfilVui  fi'itni  jjuu«i«it  m  tirait  dit  dira:  ifil 
Uuitui^  uu<«  tinptiUiMU  t|pruiiii%r  am%  ii<uii|;*'«i  ilr  uioii  gQuvernwanL 
Ik^nriiiAi»  inui  tiuirrlirrii  ^if^niftlli'mtnti  kUu%  U  Imnne  voie  nm 
rriK^onirrr  «rtiltuurlr  ;  nuruiit*  ifiitH-iiun  uVf»i  plun  nfcrMirB^» 
do  màmn  un  laiVAUf  u<^  iuuiitm  jmiiiit»  iIîm*  ;  «  I«ii  nr.inici»  dq  contieiil 
piui^  nVit  d*iili5rur«  J'ui  tit«iui«*fiiini  iciui  trtp1i«|Ut\  lu»  cicbe  ett  1^ 
rQiitptir.  n  M«î*i  riuvriitrur»  lMrM|u'il  M  t^aliiM^  i'h«cunt«  de  «ei  eoih 
i'«-piiHf|v,  n  riiA«pii<r  fitin  ivriniui'  Mut  M'tt^Tf^.  Siiildulde  en  ooliaiu 
^tiii»ir>,  lu  iH«uiiit««  «l<*  ft*"*»  piuiluirfiiiii«k  tir  iti"|ii«iiflrA  que  de  M  HH 
Ituiii^t  dr*  fi«4fi  iiiteKitiAiiou  r»!  ilc«  U  prnfiipiiiuili*  tin  MDii  proeédéi.  Il 
l«uurrA  it<'  In  ^i«ri«%«Uit%  1%'  ruui*»  il««  miii  r.%ii^i«iir4««  doneeràiOR 
riHtt«'m|t*MAiti'»  itVr|<ii4u%  nu\vu  ir.ifliiiiriiii<ni.  r/mi  poenfudi  in- 
vruittut>,  «riiMitf^.  iirri\riii  iviit  tli<  |€9i%  h  te  tnnannuHf  do  leur  vi« 
veut,  ilfi  i^ulcfiMk'Ul  irur  iimui  ptMmmr**  pur  inuiim  Iimi  iiouclieii.M  Lo 

A  u  r^t«rtJirr«  Pùtti  lui  \n  itkdrr  t^i  irap  nnuvrtif  }iciiiibume.  (Toi 
qoend  il  nWi  plu»  qu*»it  mii  ri^rnnuedri'  Itt  pri\  di?  eei  irmox. 
iriHi  qiir  la  viSlif  •  tlqui  il  iwlifrctii*  Mil»  ri*Uf|ir  imiti^i  Ici  jkUB^ 
i»'iiiK^iii<'  h  pic'iiilr<*  )«*«i  (iiriin*)»  li^  ptu>  vârit^i'i^  pour  lui  Adui^« 
rjiiii|uif  iidN  ipiM  tliSltiri*  l*"  v«ùl««  qui  urtiitilr  le  cWrolirr  à  seiro- 
gerdii,  il  ii^iqinxoit  qu'un  li«irf/4Mi  1  uuv€<ii  tir.  vnriiiuni  épiiiiei  d 
duni  lee  ditntiAri!»  liuiiit«i^  ^mui  tcuijtiur*i  th 9><«iiniiWii.  CSc  que  riso 
rifivnmmir  tini  Uiiigildt%  î-pî  nf«i«*nt*l;  r^"  qui"  \iM*  Ir.  pltihuophe  eai 
den^  rmitrif.  l/iiivrtiieur  po^i^dct  un  Imi;  li^  Hevetii  tiounuit  uo 
Id^JiU 

As^ittinii  BetGUST* 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


31  Juillet  1878. 


Maintenant  que  la  guerre  cPOrient  est  finie  et  que  la  paix  générale 
est  assurée,  maintenant  que  M.  de  Bismarck,  après  avoir  présidé  son 
congrès  è.  Berlin,  a  pu  aller  prendre  ses  eaux  à  Kissingen,  et  que  lord 
Beaconsfîeld,  après  avoir  eu  ses  succès  de  surprise,  a  savouré  les  ova- 
tions en  rentrant  à  Londres ,  maintenant  enfin  que  tout  est  réglé, 
que  l'Europe  compte  un  traité  de  plus  et  que  l'empire  turc  a  quelques 
provinces  de  moins,  une  phase  nouvelle  commence.  Cette  œuvre  du 
congrès  de  Berlin,  que  tous  les  cabinets  s'empressent  de  ratifier,  elle 
date  à  peine  d'hier,  de  quelques  semaines;  il  s'agit  aujourd'hui  de  sa- 
voir comment  elle  sera  exécutée,  ce  qu'elle  va  devenir,  quelles  consé- 
quences elle  aura  pour  l'Orient,  quelle  influence  elle  est  destinée  à 
exercer  sur  la  politique  et  les  relations  des  diverses  puissances  dans 
l'Occident. 

C'est  la  paix  reconquise  et  maintenue  pour  l'instant,  oui  sans  doute, 
c'est  du  moins  la  fin  d'un  conflit  qui  a  été  sur  le  point  de  prendre  une 
dangereuse  extension.  (7est  à  un  certain  point  de  vue,  si  on  le  veut 
bien,  une  victoire  de  l'esprit  de  transaction  ;  mais,  si  c'est  d'un  côté  le  dé- 
noûment  de  la  sanglante  crise  dont  l'impatience  de  la  Bussie  a  donné  le 
signal  depuis  dix-huit  mois,  cet  ordre  nouveau  que  le  congrès  de  Bertin 
a  eu  la  prétention  de  consacrer  et  d'organiser  reste  assurément  la  plus 
redoutable  des  énigmes.  Cette  paix  ébauchée  par  le  traité  de  San-Stefano, 
rectifiée  et  amendée  par  le  traité  du  13  juillet,  complétée  ou  éclairée 
par  les  conventions  particulières  qui  l'accompagnent,  cette  paix  ouvre 
pour  l'Europe  de  singulières  perspectives;  elle  aura  probablement 
d'étranges  épreuves  à  subir.  Nous  n'en  sommes  encore  qu'à  la  transi- 
tion, aux  premières  mesures  d'exécution  ou,  si  l'on  veut,  à  la  prise  de 
possession  des  gages  qu'on  s'est  assurés  de  toutes  parts.  L'Autriche  va 
entrer  en  Bosnie  avec  une  armée  nombreuse,  elle  a  déjà  lancé  son  ma- 
nifeste caractérisant  l'occupation  dont  elle  se  charge.  L'Angleterre  n'a 


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710  IŒVI7B   DES   DEUX   MOÎfDES. 

pas  tant  tardé  à  prendre  son  poste  de  Chypre,  et  elle  se  met  en  devo? 
d'exercer  son  protectorat  sur  Us  provinces  asiatiques  de  la  Turquie,  h 
Russie  va  sans  doute  rappeler  son  armée  des  bords  du  Bosphore,  eie  i 
n'a  plus  qu'à  s'établir  dans  ses  conquêtes,  à  Kars  et  à  Batoum  comis; 
dans  la  portion  danubienne  de  la  Bessarabie  qu'elle  a  si  àprement  reven- 
diquée. Les  Serbes,  les  Monténégrins,  ont  leurs  lots,  les  Grecs  réchmenn 
grands  cris  ce  qu'on  leur  a  promis.  Des  commissions  internationales 
vont  être  chargées  de  suivre  toutes  ces  affaires  des  délimitations  noc- 
velles,  des  réformes  à  réaliser,  de  l'organisation  des  provinces  remi 
niées  ou  séparées  de  Tempire.  Bientôt  l'œuvre  apparaîtra  tout  entière 
Qu'en  sera-t-il  définitivement  de  ces  combinaisons,  telles  qu'elles  s 
dessinent  dans  les  protocoles  du  congrès  ou  dans  les  récens  débats  à. 
parlement  anglais?  C'est  désormais  le  problème  qui  pèse  sur  l'Europ" 
placée  au  seuil  de  cet  ordre  nouveau  qu'elle  n'a  point  appelé,  en  fac? 
de  cette  situation  derOrieut  qui  est  elle^mêjoae  Tahrogation  ou  la  franr 
formation  complète  d'un  droit  public  dont  les  traités  de  18^6  étves 
restés  jusqu'ici  la  dernière  expression  à  demi  respectée. 

De  Tœuvre  d'il  y  a  vingt-cinq  ans,  il  ne  reste  plus  qu'une  daler^ 
pelée  pour  la  forme  dans  les  conventions  de  Berlin.  C'esl  (oulc«fi 
survit»  le  reste  est  effacé  et  va  disparaître  de  plus  en  plus  dàBS  la  m 
nouvelle  où  Ton  vient  d'entrer.  U  faut  bien  appeler  les  choses  par  ks 
nom.  Quand  on  dit  que  ce  qui  s'est  fait  à  Berlin  est  «n  premier  pa^ 
tage  de  l'Orient,  un  premier  partage  risquant  de  conduire  à  d'aune 
partagt  s,  rouvrant  fatalement  uoe  arène  où  toutes  les  poli  tiques,  tous  le 
intérêts  se  retrouveront  face  à  face  un  jour  ou  Tautre*  quaiMi  oo  pà 
ainsi»  on  ne  dit  noiauifestement  qu'une  triste  vérités.  Lord  beacoosèéi 
ne  veut  pas  qu'on  se  serve  de  ce  mot  mal  sonnant  de  parligc;  1 
désavoue  le  mot  et  l'idée  elle-même.  Dès  son  arrivée  à  Londres,  tos  le 
premier  discours  qu'il  a  prononcé  devant  la  chambre  des  tords  pca 
rendre  compte  de  sa  missioa  à  Berlin,  il  a  mis  toute  son  éloquotce  tf 
son  imagination  à  dégager  l'Augleterre,  le  cabinet  doot  ii  est  k  chë 
de  toute  complicité  dans  une  œuvre  de  dépossession.  «Le  gouvernerait 
de  sa  majesté,  s'est-^-il  écrié,  a  toujours  été  contraire  au  principe  dBp•^ 
tage  de  l'empire  ottoman,.*  On  nous  a  élevé  snr  une  haute  mcn^a^^ 
d'où  Ton  nous  a  montré  tous  les  royaumes  de  la  terre,  et  puis  TonDoaJ 
a  dit  :  Tous  ces  royaumes  sont  à  vous  si  vous  voulez  le  partage!  Kœ 
n'avons  pas  été  de  cet  avis—  »  Si  lord  Beaconsûeld  a  voûte  dàr^  q* 
les  conditions  de  Berlin,  œuvre  de  diplomatie  et  de  transaction,  v^ 
moins  excessives  que  les  coiiditions  de  Sao-Stefano  tracées  par  Yèp^ 
victorieuse  de  la  Russie,  que  l'Angleterre  a  utilement,  efficacement  e»- 
ployé  son  influence  pour  rendre  à  la  Porte,  avec  quelque^  tearriioires. 
la  possibilité  d'une  certaine  indépendance,  d'une  certaiae  cobésioa.  ^ 
lord  Beaconsûeld  a  voulu  dire  cela,  rien  n'est  certes  plus  vrai.  Malhe»- 


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REYUB.   —  CHRONIQUE.  711 

reusement  toutes  les  illusions,  tous  les  euphémismes  sont  inutiles 
dans  les  affaires  sérieuses  du  monde,  et  la  réalité  des  choses  reste  ce 
qu'elle  est. 

On  peut  déguiser  jusqu'à  un  certain  point,  on  ne  peut  pas  effacer 
complètement  le  caractère  d'une  réunioo. diplomatique  où  un  empire 
est  appelé  à  consentir  à  tout  ce  qu'on  voudra  lui  imposer,  où  ses  pléni- 
potentiaires, au  moindre  murmure,  à  la  moindre  réserve,  sont  rudoyés 
par  M.  de  Bismarck,  et  d'où  au  bout  du  compte  la  Sublime-Porte  sort 
démembrée,  surtout  atteinte  dans  son  autorité.  L^empire  ottoman,  il 
est  vrai,  n'est  plus  traversé  et  pour  ainsi  dire  disloqué  par  cette  Bul- 
garie que  la  Russie  avait  imaginée,  qui  devait  aller  du  Danube  à  la  mer 
Egée.  Le  sultan  n'est  plus  réduit  au  fameux  couloir  de  communication 
entre  les  provinces  qui  lui  étaient  laissées.  La  Bulgarie  nouvelle  du 
congrès  de  Berlin,  déjà  assez  étendue  de  l'est  à  l'ouest  entre  Varna 
et  Widdin,  s'arrête  au  nord  des  Balkans.  Sur  un  point  encore,  toute^ 
fois,  elle  franchit  les  montagnes,  elle  dépasse  Sofia,  et  lord  Beacons- 
field  a  besoin  de  tout  son  optimisme  pour  démontrer  que  la  Bulgarie 
en  allant  au-delà  de  Sofia  laisse  toute  sa  force  à  la  ligne  de  défense 
des  Balkans,  dernier  rempart  des  Turc».  Le  premier  ministre  d* Angle- 
terre a  vraiment  besoin  de  toute  son  imagination  pour  prouver  que  les 
territoires  enlevés  à  la  Porte  et  transmis  à  la  Serbie,  au  Monténégro,  à 
la  Bulgarie^  à  la  Roumanie,  sont  sans  importance,  que  la  ligne  des  Bal- 
kans, même  ébréchée,  suffira  aux  défenseurs  de  Plevna,  que  Batoum, 
où  la  Russie  va  entrer,  est  un  port  sans  valeur,  et  que  tout  cela  ne  res^ 
semble  en  rien  à  un  partage.  C'est  le  sort  de  la  guerre,  dira  lestement 
lord  Beaconsfield  ;  tous  les  états  ont  perdu  des  provinces,  des  territoires 
précieux,  et  ils  n'ont  pas  péri,  ils  ne  se  sont  pas  considérés  comme  par*- 
tagés  I  Assurément  il  y  a  dans  le  monde  des  états,  des  nations  qui  ont 
subi  les  rigueurs  de  la  fortune  et  qui,  avec  le  ressort  intime  de  leur 
puissance,  avec  les  moyens  de  se  relever,  gardent  leur  foi  dans  Fave-* 
nir.  L'Autriche,  l'Angleterre  aussi  bien  que  la  France  ont  perdu  des 
provinces  et  n'ont  pas  péri  pour  une  défaite.  La  Prusse,  avant  de  deve- 
nir l'Allemagne,  a  eu  de  cruels  momens  où  elle  a  paru  près  de  dispa- 
raître, et  elle  a  vécu  assez  pour  retrouver  des  réparations  dépassant 
ses  espérances.  L'empire  ottoman,  que  le  chef  du  cabinet  anglais  lui* 
même  ne  met  sûrement  pas  au  rang  des  puissances  faites  pour  les 
glorieuses  revanches,  l'empire  ottoman  ne  perd  pas  seulement  des  pro* 
vinces;  dans  ce  qui  lui  reste,  il  garde  à  peine  une  ombre  d'indépendance, 
une  apparence  de  souveraineté.  Il  est  assailli,  enveloppé  de  protec- 
torats, de  surveillances,  de  tutelles  menaçantes,  d'occupations  qui 
peuvent  se  changer  en  annexions,  et  si,  selon  le  mot  de  lord  Beacons- 
field, le  sultan  continue  à  «  être  une  partie  dd  système  politique  de 
l'Europe,  »  c'est  à  la  condition  d'être  le  souveraio  le  plus  subordonné, 


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712  REVIIE   DES   DEUX   MONDES. 

le  plus  livré  aux  prépotences  rivales,  aux  influences  contraires,  le  plos 
impuissant  à  se  défendre  par  lui-môme. 

Allons  au  nœud  de  ces  complications.  A  la  lumière  du  traité  de  Berlin 
et  des  actes  qui  le  complètent ,  qui  en  déterminent  ou  en  limitent  la 
portée,  l'empire  ottoman  n'est  plus  rien  évidemment,  il  ne  s'a^i  plus 
de  lui.  Il  n'y  a  que  deux  choses  également  significatives ,  également 
graves.  D'un  côté,  la  Turquie  d'Europe,  affaiblie  d'autorité  comme  de 
territoire,  est  placée  désormais  entre  l'Autriche,  établie  en  Bosnie,  mal- 
tresse de  fortes  positions  militaires,  et  la  Russie,  ayant  ses  postes  avan- 
cés dans  la  Bulgarie  nouvelle,  campée  sur  les  Balkans.  D'un  autre  côté, 
la  Turquie  d'Asie,  démantelée,  elle  aussi,  par  la  perte  de  Kars,  de  Ba- 
toum,  est  placée  à  peu  près  exclusivement,  par  la  convention  du  &  join, 
sous  la  protection  de  l'Angleterre,  qui  seule  peut  arrêter  les  progrès 
de  la  puissance  russe.  Sous  des  formes  diverses,  la  lutte  est  partout,  et 
c'est  là  justement  ce  que  l'œuvre  délibérée  à  Berlin  a  de  périiieui  et 
d'inquiétant;  c'est  pour  cela  qu'elle  ressemble  si  peu  à  une  paix  sé- 
rieuse, rassurante  et  durable.  Elle  pacifie  pour  l'instant,  elle  dëtoome 
un  conflit  qui  a  paru  imminent,  et  elle  prépare,  elle  organise  en  quel- 
que sorte  d'inévitables  antagonismes.  Elle  ne  satisfait  sérieusementpe^ 
sonne,  et  elle  engage  tout  le  monde  dans  une  série  de  complicatîoos 
indéOnies. 

A  vrai  dire,  avec  un  peu  de  réflexion  et  de  prévoyance  la  Russie  pour- 
rait être  la  première  à  reconnaître  qu'elle  paie  un  peu  cher  les  a?aii- 
tages  qu'elle  a  conquis  dans  sa  dernière  campagne.  Si  elle  consentait  à 
se  recueillir  un  instant,  si  elle  s'élevait  au-dessus  des  mouvemeos  vul- 
gaires d'une  ambition  comblée  par  le  succès,  elle  s'apercevrait  peut-être 
que,  tout  bien  pesé,  elle  aurait  mieux  fait  de  se  montrer  moins  impa- 
tiente, de  ne  pas  en  appeler  si  légèrement  aux  armes.  Si  elle  avait  pru- 
demment reculé  devant  la  crise  qu'elle  a  fini  par  déchaîner,  elle  n'avait 
rien  à  perdre;  elle  gagnait  tout  au  contraire  à  temporiser  dans  des  con- 
ditions européennes  qui  ne  pouvaient  que  favoriser  sa  politique.  Déjà 
en  1871  elle  avait  obtenu  une  première  satisfaction  au  sujet  de  sa  posi- 
tion dans  la  mer  Noire,  et  il  était  dès  lors  manifeste  que,  par  le  cours  forcé 
des  choses,  elle  pouvait,  elle  devait  reprendre  bientôt  son  ancienne  situa- 
tion, son  influence  en  Orient,  sans  offrir  aux  politiques  rivales  un  prétexte 
trop  plausible  d'entrer  en  action.  Elle  a  voulu  aller  plus  vite  et  plus 
loin  ;  elle  a  tenu  à  effacer  d'un  seul  coup  cette  date  de  1856,  qui  n'avait 
rien  de  bien  irritant,  qui  lui  rappelait  cependant  une  défaite.  Elle  a  cm 
devoir  cette  revanche  à  son  orgueil  militaire,  elle  a  réussi,  elle  s'^ 
donné  le  plaisir  de  porter  son  drapeau  sous  les  murs  de  Gonstantinopie 
et  d'imposer  au  sultan  un  traité  dicté  par  la  force  victorieuse.  Elle  a 
montré  sa  puissance  militaire,  soit;  mais  en  même  temps  elle  a  ouvert 
en  Europe  la  plus  redoutable  crise.  La  Russie  a  réveillé  toutes  lespréoc- 


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REVUE.   —  CHRONIQUE*  713 

_  cupations  et  les  inquiétudes,  elle  a  mis  contre  elle  tous  ceux  qui  avaient 
le  juste  souci  delà  sécurité  universelle,  et  aujourd'hui,  après  avoir  été 
obligée  d'abandonner  un  traité  dans  lequel  elle  avait  voulu  résumer  ses 
victoires,  elle  est  arrivée  à  ce  double  résultat  :  elle  voit  les  Autrichiens 
en  Bosnie,  les  Anglais  à  Chypre,  dans  la  mer  de  Marmara  et  en  Asie. 
Elle  s'est  créé  à  elle-même  des  obstacles  ou  des  embarras  avec  lesquels 
elle  devra  compter;  elle  a  pu  entendre  cette  parole  par  laquelle  on  a 

i,    caractérisé  fièrement  la  convention  anglo-turque  du  h  juin  et  qui  allait  à 

^  son  adresse:  Tu  n'iras  pas  plus  loinl  Lord  Beaconsfield  lui-même  reve- 
nant de  Berlin  n'a  pas  craint  de  répéter  l'autre  jour  en  plein  parlement 
ce  catégorique  et  retentissant  défi  de  l'Angleterre  :  «  Jusque-là  et  pas 
plus  loinl  » 

Ce  qui  n'est  point  assurément  un  succès  pour  la  Russie  et  ce  qui  peut, 
selon  les  circonstances,  devenir  un  péril  pour  elle  n'est  pas  d'ailleurs 
sans  des  inconvéniens  de  plus  d'un  genre  pour  les  puissances  mêmes 
qui  se  trouvent  conduites  par  le  sentiment  de  leur  sécurité  et  de  leurs 
intérêts  à  prendre  un  parti.  L'Autriche,  munie  d'un  mandat  régulier  du 

•  congrès,  entre  décidément  en  Bosnie  pour  occuper  et  «  administrer  »  le 
pays.  Elle  désirait  sans  doute  depuis  longtemps  cette  occupation,  qui 
flattait  les  idées  de  la  cour  et  l'orgueil  militaire  à  Vienne.  Elle  a  mis 
toute  sa  diplomatie  à  préparer  une  entreprise  où  elle  finit  par  s'en- 
gager avec  l'appui  et  le  consentement  des  autres  puissances.  C'était  son 
rêve  d'aller  dans  ces  provinces  avec  une  sorte  de  titre  européen,  c'était 
aussi  son  intérêt  de  ne  pas  laisser  aux  propagandes  slaves  le  temps  de 
pousser  ces  populations  vers  la  Serbie  ou  le  Monténégro,  c'est-à-dire 
vers  la  Russie;  mais  l'Autriche  va  se  trouver,  pour  longtemps  peut- 
être,  dans  une  situation  délicate;  elle  s'engage  par  sa  résolution  dans 
un  défilé  d'où  elle  ne  pourra  sortir  que  diflOicilement.  Sur  ce  terrain  de 
l'Orient,  elle  a  un  rôle  forcé,  le  seul  que  les  Hongrois,  quant  à  eux,  ad- 
mettent aujourd'hui.  Elle  ne  peut  plus  prolonger  la  fiction  de  l'alliance 
des  trois  empereurs  ;  elle  est  obligée  d'être  dans  ces  provinces  comme 
un  adversaire  de  l'influence  russe,  au  risque  de  réveiller  à  Saint-Péters- 
boui^  des  ombrages  et  des  animosités  qui  éclatent  déjà.  Si  elle  a  l'air  de 
faire  le  jeu  de  la  politique  de  Saint-Pétersbourg,  elle  trahit  ses  intérêts, 
elle  se  neutralise  elle-même,  elle  travaille  pour  une  autre  prépondé- 
rance; si  elle  tient  tête  à  la  Russie,  elle  a  besoin  de  n'être  pas  menacée 
en  Allemagne,  d'avoir  des  alliances  dans  l'Occident.  C'est  ce  qui  fait  de 
l'intervention  autrichienne  en  Bosnie  et  en  Herzégovine  une  opéra- 
tion des  plus  critiques,  des  plus  périlleuses  sous  l'apparence  d'un  acte 
de  nécessité  et  de  sûreté. 

Quant  à  l'Angleterre,  elle  a  montré  et  elle  montre  encore  une  sorte 
d'entrain  dans  sa  politique  d'action,  dans  son  système  de  résistance  à 
la  Russie.  Elle  serait  peut-être  restée  assez  froide  pour  le  traité  de 


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714  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

Berlin  tout  seul  ;  elle  s'est  sentie  remuée  par  le  coup  de  baguette  ma- 
gique de  lord  Beaconsfield,  par  Téclat  imprévu  de  la  convention  du 
U  juin.  Elle  est  pour  le  moment  sous  le  charme,  elle  est  flattée  de  la 
prise  de.possession  de  Chypre,  du  protectorat  anglais  étendu  sur  les 
provinces  asiatiques  de  la  Turquie,  de  tous  ces  actes  de  virilité  natio- 
nale jetés  comme  ua  défi  à  la  puissance  russe.  Il  ne  faut  pas  se  le  dis- 
simuler cependant,  ces  hardiesses  qui  peuvent  séduirej  l'orgueil  d'un 
peuple  engagent  TAngleterre  dans  une  voie  singulière,  et  lord  Derby, 
qui  a  décidément  plus  de  sagacité  dans  la  critique  que  de  netteté  dans 
l'action,  lord  Derby  montrait  Tautre  jour  ce  qu'il  peut  y  avoir  de  re- 
doutable, même  de  chimérique  dans  ces  engagemens  démesurés^  dans 
ces  protections  indéfinies.  11  a  mis  autant  de  finesse  que  de  vigueur  à 
dégager  les  conséquences,  les  responsabilités  du  rôle  que  la  convention 
du  k  juin  pourrait  imposer  à  TAngleterre,  «  Si  vous  protéger  la  Turquie 
contre  une  agression  extérieure,  disait-il,  et  si  vous  ne  faites  rien  en  œ 
qui  concerne  l'administration  intérieure,  sauf  de  donner  des  avis,  vous 
vous  rendez  responsables  du  maintien  d'un  gouvernement  qui  pro- 
bablement restera  fort  mauvais;  si,  d'un  autre  côté,  vous  entreprenez 
la  réforme  de  l'administration  intérieure,  vous  ne  pouvez  pas  le  faire 
efficacement  avec  des  pouvoirs  divisés  ôt  sans  autorité  reconnue.  Vous 
vous  trouvez,  par  conséquent,  si  je  puis  employer  cette  expression, 
sur  un  plan  incliné  par  lequel  vous  glisserez  vers  une  annexion  vir- 
tuelle... »  Mais  alors,  en  supposant  même  qu'aucune  opposition  ne 
s'élève  parmi  les  gouvernemens  de  l'Europe,  l'Angleterre,  bien  loin  de 
trouver  une  force  dans  cette  annexion,  n'y  trouvera-t-elle  pas,  au 
contraire,  la  plus  grande  des  faiblesses?  Lord  Derby  montre  le  péril, 
l'entraînement  possible.  Tout  cela  n'est  point  sans  gravité,  et  c'est  en- 
core la  suite  de  la  crise  violente  où  le  cabinet  de  Saint-Pétersbourg  a 
jeté  l'Europe,  de  sorte  que  l'œuvre  de  diplomatie  qui  vient  couronner 
cette  campagne,  qui  est  obligée  de  tenir  compte  des  faits  accomplis,  crée 
bien  moins  un  ordre  durable  qu'une  trêve  confuse  et  précaire.  Au  lieu 
de  résoudre  ou  de  simplifier  le  problème,  elle  le  complique  en  prolon^ 
géant  l'incohérence.  Elle  laisse  aujourd'hui  tout  simplement  la  Russie 
en  possession  d'une  partie  de  ce  qu'elle  a  conquis,  mais  placée  en  face 
d'hostilités  à  peine  déguisées,  l'Autriche  campée  en  Bosnie,  l'Angleterre 
engagée  dans  tin  protectorat  mal  défini,  l'empire  ottoman  démembré 
et  impuissant,  l'Europe  satisfaite  de  la  paix  du  moment,  mais  sans  illu- 
sions. C'est  l'œuvre  du  congrès  de  Berlin! 

On  a  beaucoup  trop  fait  si  l'on  voulait  maintenir  encore  l'autorité  des 
principes  supérieurs  du  droit  public,  on  n'a  pas  assez  fait  pour  une  po- 
litique de  partage.  Il  est  arrivé  ce  qui  devait  naturellement  arriver  : 
les  déceptions,  les  mécontentemens  se  sont  produits  un  peu  partout, 
excepté  peut-être  en  France  où  l'instinct  public  n'avait  rien  demandé. 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  715 

rien  espéré,  et  où  il  ne  serait  même  pas  disposé  à  se  payer  de  vaines 
compensations  aux  dépens  d'un  empire  en  liquidation.  L'Italie,  quant  à 
elle,  n'a  pas  su  déguiser  ses  mécomptes,  ou,  pour  mieux  dire,  il  y  a 
au-delà  des  Alpes  un  parti  qui  a  laissé  naïvement  percer  son  dépit,  qui 
n'a  pas  su  pardonner  à  M.  le  comte  Corti  de  revenir  de  la  distribution 
de  Berlin  les  mains  vides.  Qu'aurait  donc  pu  rapporter  le  comte  Corti 
pour  faire  plaisir  aux  révolutionnaires  italiens,  aux  partisans  de  Vlialia 
irredentaf  II  paraît  qu'à  propos  des  affaires  d'Orient  il  aurait  dû  reven- 
diquer solennellement  dans  le  congrès  lo  Trentin  et  Trieste.  Il  ne  Ta 
pas  fait,  il  est  revenu  de  Berlin  sans  avoir  obtenu  sur  ce  point  la 
moindre  satisfaction,  sans  avoir  même  essayé  d'évoquer  la  question,  et 
aussitôt  une  sorte  d'agitation  a  éclaté  plus  ou  moins  spontanément  à 
Rome,  à  Naples,  à  Bologne,  à  Milan,  dans  les  principales  villes  ita- 
liennes. On  est  allé  manifester  autour  de  l'ambassade  autrichienne  à 
Home,  Les  meetings  se  sont  multipliés,  les  discours  se  sont  succédé.  Le 
vieux  Garibaldi  lui-même,  du  fond  de  son  île  de  Caprera,  a  envoyé  des 
télégrammes  pour  engager  les  patriotes  de  Trieste  à  «  gagner  la  mon- 
tagne )>  et  à  prendre  le  mousquet.  Tout  cela  n'est  pas  sans  doute  bien 
sérieux  et  n'a  rien  d  inquiétant  ;  c'est  cependant  assez  curieux,  et  le  mi- 
nistère, quoique  représentant  la  gauche  au  pouvoir,  a  dû  naturelle- 
ment se  hâter  de  prendre  des  mesures  pour  contenir  cette  légère  agi- 
tation dans  dus  limites  strictement  légales.  C'était  son  devoir  de  prendre 
dès  le  prcmcr  moment  uhq  attitude  correcte;  c'était  aussi  un  acte  de 
prévoyance,  ne  fût-ce  que  pour  décourager  une  émotion  factice  et  pour 
s'épargner  à  lui-même  d'avoir  à  calmer  officiellement  les  susceptibi- 
lités qui  auraient  pu  se  produire  à  Vienne.  Que  les  Italiens  aient  été 
un  peu  déçus  par  les  résultats  du  congrès  de  Berlin,  qu'ils  ne  voient 
pas  sans  quelque  dépit  l'Autriche  étendre  sa  domination  sur  TAdria- 
tique,  s'acheminer  vers  la  mer  Egée,  tandis  que  l'Angleterre  va  dans 
l'île  de  Chypre,  à  l'extrémité  orientale  de  la  Méditerranée,  on  le  com- 
prend un  peu;  mais  là  où  ils  se  font  une  singulière  illusion  qui  pour- 
rait les  exposer  à  un  certain  ridicule,  c'est  loi-squ'ils  ont  l'air  de  se 
figurer  qu'il  n'y  a  qu'à  manifester  contre  l'Autrichien,  à  demander  à 
l'Autriche  Trente  et  Trieste.  Les  naïfs  orateurs  qui  dans  les  assemblées 
populaires  parlent  d'armer  la  nation  pour  les  provinces  irredente  ou- 
blient que  le  temps  des  vraies  revendications  nationales  est  passé,  que 
la  ville  de  Triei^te,  fût-elle  perdue  par  l'Autriche,  n'irait  pas  à  l'Italie  ; 
elle  aurait  ailleurs,  à  Berlin  même,  un  héritier,  un  maître  qui  se  hâterait 
de  la  réclamer  comme  ayant  appartenu  à  la  confédération  germanique, 
comme  la  porte  ouverte  à  l'Allemagne  sur  l'Adriatique,  sur  les  mers 
du  midi. 

La  campagne  de  Yltatia  irrede  /la,  si  elle  n'est  déjà  finie,  est  bien 
près  d'expirer,  désavouée  par  le  bon  sens  national.  Elle  a  pourtant  duré 


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715  KEVOE  DES   DEUX  MONDES. 

assez  pour  produire  d'édiûantes  révélations,  pour  mettre  à  nu  œ  que 
pensent  certains  hommes,  certains  partis  italiens.  M.  Crispi,  qui  arà 
disparu  depuis  quelque  temps  de  la  scène,  vient,  à  ce  qu'il  paraît,  de 
faire  sa  rentrée  en  dictant  à  un  journal,  dont  il  est  le  propriétaire  d 
l'inspirateur,  une  série  de  confidences  sur  le  voyage  assez  bruyant  que 
l'ancien  président  de  la  chambre  a  fait  Tan  dernier  en  AllemagDe. 
M.  Grispi,  à  ce  qu'il  assure,  avait  décidément  une  mission.  11  allait 
traiier  les  plus  hauts  intérêts  avec  M.  de  Bismarck,  qu'il  a  vu  à  Berline 
à  Gastein;  il  allait  parler  du  rôle  de  l'Italie,  de  l'Orient,  de  Toccupa- 
tion  éventuelle  delà  Bosnie  et  de  l'Herzégovine  par  rÂutriche,debeio- 
coup  d'autres  choses  encore  sans  doute,  de  la  France  peut-être.  11  anit 
à  nouer  les  plus  vastes  combinaisons  avec  le  grand  allié  allemand,  le 
tout-puissant  chancelier,  qui  n'y  allait  pas  de  main  légère,  qui  conseil- 
lait fort  à  M.  Grispi  et  à  ses  amis  d'être  hardis,  de  ne  pas  craindre  de 
relever  la  question  italienne,  de  dire  ce  qu'ils  voudraient  sur  les  bords 
de  l'Adriatique  ou  ailleurs. 

Le  récit  est  complet,  et  de  ces  petites  indiscrétioDs  que  reste-t417 
D'abord  une  chose  qui  n'était  pas  absolument  un  mystère  :  c'est  qu'en 
1870  M.  de  Bismarck  s'était  a  mis  en  communication  directe  avec  les 
hommes  les  plus  autorisés  de  la  gauche  italienne,  »  qu'il  leur  avait 
conseillé  de  prendre  Bome  et  Nice,  que  «  la  gauche,  par  l'intermé- 
diaire de  ses  chefs,  s'était  engagée  à  empêcher  l'alliance  avec  la 
France,  »  et  que  le  plan  n'avait  manqué,  au  moins  pour  Nice,  que  par 
la  résistance  du  roi,  par  la  répugnance  des  modérés  qui  étaient  au  pou- 
voir. Eh  bien!  on  ne  l'ignorait  pas,  M.  Grispi  ne  révèle  rien;  la  France 
sait  dans  quels  rangs  elle  a  trouvé  des  sympathies,  des  amitiés  attrïs- 
tées  en  Italie  au  moment  du  malheur,  elle  sait  aussi  quels  sont  les 
hommes,  les  partis  italiens  qui  ont  toujours  mis  dans  leur  politique 
l'alliance  cordiale,  sérieuse  des  deux  pays.  L'aveu  des  sendmens  de  la 
gauche  peut  être  naïf,  il  ne  relève  pas  ceux  qui  le  font,  ceux  qui,  après 
tout,  n'auraient  été  dans  leur  propre  pays  que  les  auxiliaires  d'un  mi- 
nistre étranger  dans  des  circonstances  difficiles  ;  mais  ce  n'est  pas  uni- 
quement, à  ce  qu'il  semble,  pour  échanger  des  souvenirs  sur  1870  avec 
M.  de  Bismarck  ou  pour  réchauffer  ses  sentimens  envers  la  France  que 
M.  Grispi  serait  allé  à  Berlin  l'an  dernier.  11  allait  résoudre  la  question 
des  tt  compensations  »  pour  l'Italie.  M.  Grispi,  encouragé  par  M.  de  Bis- 
marck, allait  vite  :  d'un  seul  coup  l'Italie  était  reconnue  la  a  protectrice 
naturelle  de  la  Grèce  ;  »  elle  assumait  u  le  patronage  de  la  Roumanie;  » 
elle  pouvait  prendre  l'Albanie  si  elle  voulait,  M.  de  Bismarck  l'y  pous- 
sait, et,  comme  M.  Grispi  ne  mordait  pas  à  l'Albanie,  le  chancelier,  qui  a 
la  main  large  quand  il  s'agit  d'offrir  le  bien  d'autrui,  pressait  l'Italie  de 
choisir  ce  qu'elle  voulait  sur  l'Adriatique,  de  demander  sans  hésiter, 
—  «  lors  môme  que  ce  ne  serait  pas  l'Albanie.  »  11  y  aurait  eu  dès  œ 


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RBVUB.  —  CHBOmQUBt  717 

moment  o  deux  conventions  d'une  très  grande  importance  entre  l'Italie 
et  rAllemagne.  n  On  aurait  été  déjà  d'accord  sur  les  points  principaux, 
il  n'y  avait  à  régler  que  des  détails  accessoires.  De  tout  cela  qu'est-il 
resté  ?  Il  ne  reste  rien,  ni  la  protection  de  la  Grèce,  ni  le  patronage  de 
la  Roumanie,  ni  l'Albanie,  ni  a  ce  qui  ne  serait  pas  l'Albanie,  »  et  c'est 
pourquoi  M.  Grispi  a  choisi  le  moment  où  le  comte  Ck)rti  revenait  de 
Berlin  sans  rien  rapporter  pour  laisser  éclater  ces  indiscrétions  frivo- 
les sous  les  pas  d'un  ministère  embarrassé  de  ses  propres  connivences 
dans  toutes  les  agitations. 

Non,  assurément,  le  comte  Corti  n'a  rien  rapporté  et  ne  pouvait  rien 
rapporter  de  Berlin.  Il  n'est  rien  resté  des  prétendues  combinaisons 
de  M.  Crispi,  parce  qu'il  n'y  a  jamais  rien  eu.  La  gauche  italienne,  qui 
est  une  si  vieille  et  si  bonne  alliée  pour  M.  de  Bismarck,  n'a  qu*à  ten- 
ter l'expérience,  elle  n'a  qu'à  demander  Trieste  au  chancelier-,  elle  sait 
bien  elle-même  quelle  réponse  elle  recevrait,  ce  que  vaudrait  l'alliance 
allemande.  Elle  ne  peut  pas  ignorer  que  le  jour  où  la  question  s'élè- 
verait, ce  n'est  pas  avec  l'Autriche  qu'on  aurait  à  se  débattre,  c'est 
l'Allemagne  tout  entière  qu'on  rencontrerait  sur  son  chemin.  Ce  n'est 
donc  qu'une  agitation  puérile  ou  dangereuse  qu'on  vient  de  soule- 
ver ou  d'encourager  en  laissant  croire  à  toute  sorte  de  compensations 
possibles.  Les  hommes  sérieux  au-delà  des  Alpes  ne  méconnaissent 
pas  sans  doute  l'importance  qu'il  y  a  pour  Tltalie  dans  tout  ce  qui  se 
passe  sur  l'Adriatique,  sur  la  Méditerranée,  en  Orient,  dans  tous  ces 
bouleversemens  de  territoires  et  de  dominations.  Ils  suivent  d'un  œil 
attentif  et  vigilant  des  événemens  faits  pour  affecter  toutes  les  situa- 
tions, et  eux  aussi,  plus  que  tous  les  autres,  ils  ont  le  juste  sentiment 
de  l'influence  légitime,  utile  que  l'Italie  pourrait  exercer  dans  certaines 
circonstances,  dans  certaines  conditions  où  l'Europe  pourrait  se  trouver 
placée;  mais  en  même  temps  ils  savent  qu'il  n'y  a  pas  à  montrer  du 
dépit  parce  qu'on  n'a  rien  reçu  dans  un  congrès,  que  leur  pays  n'a 
aucun  intérêt  à  se  créer  des  questions  inopportunes,  à  poursuivre  de 
prétendues  compensations  qui  ne  seraient  que  des  excentricités  ou 
des  chimères,  à  favoriser  des  agitations  factices  qui  ressembleraient 
à  des  défis  pour  d'autres  puissances.  Les  hommes  réfléchis  et  patrioti- 
quement  prévoyans  au-delà  des  Alpes  sont  surtout  pénétrés  de  la  né- 
cessité pressante  qu'il  y  a  pour  l'Italie  à  coordonner  sa  politique  au 
début  d'un  nouveau  règne,  à  équilibrer  ses  finances,  à  fortifier  son 
crédit,  à  multiplier  les  travaux  utiles.  Il  y  a  peu  de  jours  encore,  dans 
une  discussion  parlementaire  des  plus  sérieuses  à  propos  du  budget  et 
de  la  réduction  de  l'impôt  sur  la  mouture,  un  des  hommes  les  plus 
éminens,  les  plus  expérimentés  de  Tltalie,  M.  Sella  prononçait  un 
discours  plein  de  force,  d'éloquence,  de  raison  vigoureuse  et  do  verve 
persuasive.  Il  cherchait  à  prémunir  contre  tous  les  cntraîuemens  un 


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718  RE'TUB  DES   DEUX  MOSnOES. 

parlement  assez  novice,  mal  défendu  par  son  inexpérience,  peut-être 
aussi  assez  faiblement  dirigé  par  un  ministère  sans  initiative;  il  s'ef- 
forçait de  démontrer  la  danger  de  ce  système  qui  consiste  toujours  à 
dépenser  sans  compter,  à  prodiguer  les  ressources  publiques  et  à  sup- 
primer ou  à  diminuer  des  Impôts  parce  qu'ils  sont  gônans  ou  impo- 
pulaires. On  va  ainsi  à  d'inévitables  désastres.  M.  Sella  ne  parlait  pas 
en  chef  de  parti  disputant  le  pouvoir  au  ministère  de  M»  Cairoli,  il  a 
commencé  par  désavouer  toute  intention  d'hostilité;  il  parlait  en  homme 
d'état  exercé,  en  patriote  avertissant  le  pays,  le  pariement,  les  partis 
abusés. 

L'Italie  n'a  pas  de  politique  plus  simple,  plus  eflBcace  que  de  suivre 
ces  conseils,  de  s'occuper  de  ses  affaires  au  lieu  de  se  jeter  dans  des 
diversions  décevantes  où  elle  ne  trouverait  ni  ses  alliances  naturelles, 
ni  les  complicités  sur  lesquelles  elle  compte  peut-être  trop,  ni  les  sym- 
pathies que  le  monde  libéral  ne  lui  a  pas  ménagées  dans  les  crises  de 
sa  tranformation  nationale. 

Que  d'autres  poursuivent  d'apparentes  compensations  ou  se  hâtent 
de  saisir  des  gages  au  milieu  de  ces  événemens  qui  se  déroulent  sous 
nos  yeux,  pour  lesquels  le  congrès  de  Berlin  n'est  qu'une  étape,  on  ne 
peut  pas  trop  s'en  étonner.  C'est  tout  simple  ;  l'Angleterre  et  TAutrichc 
sont  plus  engagées  que  l'Italie  ou  que  la  France.  Elles  prennent  posi- 
tion, elles  acceptent  la  responsabilité  d'une  politique  plus  active  qui 
avec  ses  avantages  a  certainement  ses  p.'rils.  L'essentiel  est  que  dans 
leurs  actes  les  puissances  qui  se  croient  obligées  d'aller  en  avant,  de 
faire  plus  que  nous,  ne  nous  atteignent  pas,  et  après  les  déclarations  aussi 
cordiales  qu'empressées  do  lord  Beaconsfleld,  de  lord  Salisbury,  on  ne 
peut  mettre  en  doute  que  l'Angleterre  n'ait  eu  la  constante  préoccupa- 
tion de  ménnger  les  intérêts,  môme  les  susceptibilités  de  la  France. 
Est-on  allé  plus  loin  vis-à-vis  de  notie  î^ouvernement?  La  France  au- 
rait-elle reçu  l'offre  de  ce  qu'on  appelle  aujourd'hui  une  compensation? 
L'aurait-on  par  hasard  transportée,  elle  aussi,  selon  le  mot  de  lord  Bea- 
consfleld, sur  quelque  haute  montagne  d'où  on  lui  aurait  montré  les 
royaumes  de  ce  monde  ?  Pour  parler  plus  simplement,  aurait-il  été  ré- 
cemment question  de  Tunis?  Si  l'offre  a  été  faite  sous  une  forme  quel- 
conque, plus  ou  moins  précise,  plus  ou  moins  intime,  elle  a  dû  certai- 
nement être  déclinée  par  M.  Waddington  à  Berlin,  comme  à  Paris  par 
le  gouvernement  tout  entier.  Si  enviable  que  puisse  être  Tunis,  le  crédit 
et  l'influence  de  notre  pays  na  sont  point  à  ce  prix,  et  notre  diploma- 
tie n'a  pas  eu  sans  doute  un  grand  effort  à  faire  pour  résistera  la  ten* 
tation.  De  toutes  les  puissances  européennes,  la  France,  sans- offenser  : 
personne,  est  peut-être  celle  qui  est  allée  à  Berlin  avec  la  plus  complète 
indépendance  d'esprit,  avec  ce  que  nous  appellerons  une  sérieuse  pré- 
méditation de  désintéressement.  Elle  savait  d'avance  qu'elle  était  hors 


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REVLE.    —   CHRONIQUE.  719 

de  cause,  qu'elle  n'avait  rien  à  deinanclcr,  et  qu'elle  ne  pouvait  rien  ac- 
cepter dans  Tordre  des  combinaisons  qui  pouvaient  se  prôsenier  au 
congrès.  Son  rôle  était  de  demeurer  une  médiatrice  impartiale,  de  se 
retrancher  le  plus  possible  sur  le  terraiu  du  droit  public,  en  s'cITor- 
çant  de  sauver  ce  qui  pouvait  être  sauvé  des  garanties  européennes, 
en  s'employant  aussi  de  son  mieux  à  introduire  les  principes  libéraux 
dans  Torganisation  nouvelle  de  l'Orient.  Ce  rôle,  elle  avait  à  le  remplir 
simplement,  de  façon  à  bien  faire  comprendre  que  c'était  un  acte 
réfléchi  de  volonté  nationale,  non  une  marque  de  faiblesse.  L'accepta- 
tion d'une  part  quelconque,  d'un  lot  dans  les  arrangemens  orientaux 
eût  dénaturé  cette  attitude.  En  demeurant  ce  qu'elle  a  voulu  être,  la 
France  a  évité  de  se  séparer  des  autres  puissances  ou  de  s'engager. 
Elle  reste  libre,  laissant  aux  événemens  le  soin  de  dégager  les  consé- 
quences de  combinaisons  qu'elle  se  contente  d'observer.  Si  elle  n'est 
pas  allée  au-delà,  c'est  que  pour  le  moment  elle  ne  le  devait  pas  et 
elle  ne  le  pouvait  pas. 

Qui  le  croirait  cependant  ?Cette  réserve,  qui  était  pour  notre  diplomatie 
une  convenance  autant  qu'une  nécessité,  est  devenue  aussitôtpour  l'esprit 
de  parti  un  texte  d'accusations,  dirigées  contre  la  France  d'aujourd'hui, 
contre  la  république.  Si  notre  diplomatie  n'a  pas  tout  dirigé,  si  elle  n'a 
pas  parlé  plus  haut,  c'est  la  faute  de  la  république!  M.  Sella,  qui  l'autre 
jour  à  Rome  parlait  du  patriotisme  des  partis  français  suspendant  leurs 
querelles  et  s'inclinant  tous  également  devant  certains  intérêts  natio- 
naux, M,  Sella  nous  faisait  honneur  de  ce  qui  est  arrivé  souvent  dans 
les  dernières  années;  il  ne  savait  pas  qu'il  y  a  aujourd'hui  des  partis 
qui  ne  respectent  rien,  qui  mettent  leur  patriotisme  à  tout  décrier  et 
qui  croient  servir  leur  cause  en  montrant  le  pays  abaissé  et  humilié 
devant  l'étranger.  Et  d'où  viennent  surtout  ces  étranges  accusations? 
C'est  l'empire  qui  retrouve  la  voix  pour  faire  le  procès  de  tout  le 
monde;  mais  en  vérité,  si  la  France  est  tenue  aujourd'hui  de  mesurer 
son  action,  de  garder  une  attitude  non  pas  humiliée,  mais  prudemment 
réservée,  si  elle  subit  encore  les  conséquences  d'incomparables  dé- 
sastres, si  elle  a  tout  à  refaire,  et  sa  position  diplomatique  et  sa 
puissance  militaire,  quel  est  donc  le  coupable?  Il  n'y  en  a  qu'un, 
puisque  seul  il  a  eu  tous  les  pouvoirs  et  il  a  disposé  du  pays  pendant 
dix-huit  ans;  c'est  l'empire  qui  a  tout  fait,  tout  préparé,  tout  com- 
promis, jusqu'au  jour  où  a  éclaté  la  catastrophe  qui  demeure  pour  la 
France  la  révélation  sinistre  de  ce  qu'il  y  avait  dans  les  promesses 
impériales! 

CH«  DB  UAZADC. 


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720  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

ESSAIS   ET   NOTICES. 

Lu  Comteue  ie  Roehefort  et  as  amis,  par  Louis  de  Lomânie.  Parit,  1878, 1  toL  iii-8*, 

Calmann  Lévj. 

Au  moment  où  M.  de  Loménie  dépouillait  nos  archives  pour  faire  un 
travail  complet  sur  les  Mirabeau,  il  rencontra  des  lettres  de  M°**  de  Ro- 
ehefort, des  pensées,  des  comédies  de  salon  écrites  par  son  frère, 
M.  de  Forcalquier,  et,  séduit  par  toute  cette  série  de  documens,  il  com- 
posa un  livre  dont  les  lecteurs  de  la  Revue  ont  eu  la  primeur. 

Bien  qu'elle  n'ait  pas  joué  un  rôle  important  dans  la  société  du 
xvm*  siècle,  M">*  de  Roehefort  eut  cependant  un  talent  singulier  :  celui 
de  savoir  plaire  et  réunir  autour  d'elle  nombre  de  gens  importans. 
Vivant  au  Luxembourg  et  n'ayant  pas  de  maison  à  elle,  comme  on  Ten- 
tendait  alors,  elle  n'en  donnait  pas  moins  des  soupers  dont  le  président 
Hénault  disait  a  qu'il  n'y  avait  de  différence  entre  sa  cuisine  et  la 
Brinvilliers  que  l'intention.  »  Tout  cela  n'empêchait  pas  de  se  rendre 
chez  M"«  de  Roehefort,  où  Ton  trouvait  le  marquis  de  Mirabeau,  Walpole, 
le  président  Hénault  et  M.  de  Nivernais,  qui  fut  son  second  mari. 

M,  de  Loménie  nous  promène  lentement  au  milieu  de  toute  cette  so- 
ciété, dte  portraits  sur  portraits,  toutes  les  lettres  inédites  qu'il  a  trou- 
vées, et  termine  par  deux  des  comédies  de  M.  de  Forcalquier;  ce 
volume  n'en  a  pas  moins  un  grand  charme,  car  il  fait  bien  revivre  tout 
ce  monde  occupé  de  préséances  de  cour  et  abandonnant  les  affaires  du 
pays.  Que  Ton  nous  permette  cependant  de  dire  que  M.  de  Loménie 
est  un  peu  comme  les  gens  dont  il  parle,  il  passe  avec  facilité  d'un 
sujet  à  un  autre,  ouvre  une  parenthèse  et  se  met  à  développer  une  idée 
qui  lui  est  venue.  Nous  ne  citerons,  pour  prouver  cette  tendance  de  son 
esprit,  que  le  long  parallèle  qu'il  a  introduit  dans  son  livre  sur  l'adul- 
tère au  théâtre  à  propos  de  la  Mhre  coupable.  Nos  dramaturges  d'au- 
jourd'hui sont  mis  longuement  en  cause;  M.  de  Forcalquier,  que  nous 
sachions,  n'a  pas  eu  une  influence  quelconque  sur  notre  théâtre  qui  né- 
cessitât une  aussi  longue  digression.  Walpole  d'aUleurs  a  porté  un  juge- 
ment définitif  sur  le  frère  de  M°>*  de  Roehefort  en  le  plaçant  au  sommet 
de  la  médiocrité,  et  si  Ton  écoutait  M'^  Geoffrin  parlant  de  M.  de  Ni- 
vernais, on  placerait  ce  dernier  «  en  seconde  ligne  dans  toutes  les 
régions  où  s'est  exercée  son  activité.  »  Ainsi,  sauf  M™»  4^  Roehefort, 
les  personnages  dont  parle  M.  de  Loménie  sont  secondaires  ;  ce  qui  les 
rend  intéressans,  c'est  le  temps  où  ils  ont  vécu  :  n'est41  pas  bon  et 
curieux  de  savoir  ce  qu'ont  pensé  les  spectateurs  des  grandes  crises 
historiques? 

M.  de  Loménie  était  un  chercheur  de  curiosités  littéraires;  il  eut  la 
bonne  fortune  de  rencontrer  les  papiers  de  Beaumarchais,  et,  si  la 
mort  ne  fût  venue  l'interrompre,  il  nous  eût  donné  une  étude  des 
plus  complètes  sur  les  Mirabeau. 

U  ditecteur^giram,  C.  Boloz. 


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L'ÉTOILE    DE    JEAN 


I. 


On  naît  heureux,  comme  on  naît  brave  ou  poltron,  effronté  ou 
timide,  tortu  ou  bien  fait.  C'est  une  question  d'organisme  ou  de 
tempérament,  et  chacun  de  nous  a  son  étoile.  —  Ainsi  pensait  Jean 
d'Emeau,  qui  n'était  pas  du  tout  le  premier  venu,  quoiqu'il  n'eût 
rien  d'un  héros  de  roman. 

Garçon  de  trente-quatre  ans,  riche,  bien  tourné,  avec  une  cer- 
taine raideur  de  tenue  qui  sentait  le  correct  britannique  sous  une 
teinte  d'originalité  pleine  d'humour,  il  avait  naturellement  fort 
grand  air,  et,  bien  qu'on  ne  lui  connût  d'attaches  de  famille  en 
aucun  des  nobles  faubourgs  (si  ce  n'est  que  le  baron  Sauvageot, 
qui  l'avait  un  jour  produit  dans  le  monde,  était  son  parrain),  on  le 
citait  au  club  comme  un  gentleman  accompli.  Son  train  de  luxe  y 
était  remarqué.  Flegmatique,  et  doué  d'une  volonté  de  fer  sous 
l'aisance  élégante  et  facile  d'un  Athénien,  il  n'eût  point  coupé  la 
queue  de  son  chien  pour  un  empire,  estimant  peu  les  vanités  de 
la  gloire;  mais  il  se  fût  cassé  le  cou  pour  dompter  un  cheval  rétif, 
s'il  eût  eu  quelque  raison  de  le  monter.  Gomme  il  ne  devait  rien 
qu'à  lui-même,  il  se  sentait  libre  comme  l'air,  et  son  caractère  y 
gagnait  cette  mansuétude  du  fort  qui  rend  toujours  charmant.  Un 
peu  ironique,  avec  des  tours  d'esprit  qui  n'étaient  point  sans  grâce, 
tolérant  pour  les  qualités  des  autres,  comme  pour  ses  propres 
défauts,  et  lame  fine  aux  jeux  de  l'épée,  c'était  bien  le  compagnon 
le  plus  aimable  à  vivre  avec  les  gens  qui  lui  plaisaient.  A  Paris 
depuis  seulement  une  année,  tout  ce  qu'on  savait  de  son  passé, 
c'était  qu'il  rapportait  une  grande  fortune  du  Mexique  ou  du 
Canada,  et  qu'il  avait  servi  dans  l'armée  du  sud  pendant  la  guerre 
de  sécession.  D'un  sang-froid  toujours  plaisant,  ses  allures  révé- 
laient d'ailleurs  cette  solidité  américaine  que  donne  l'habitude  de 

lom  xxviu.  —  15  AOUT  1878.  46 


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722  BE7UE  DES  DEUX  MONDES. 

tenir  sa  place  au  soleil.  C'était  à  la  fois  la  fantaisie  excentrique  « 
ce  calme  des  gens  que  la  vie  d'aventures  et  de  luttes  a  prémaio- 
rément  bronzés.  —  Tel  qu'il  était  enfin,  c'était  un  homme,  et  le 
baron  Sauvageot,  qui  semblait  lui-même  subir  son  ascendant,  ne  je 
montrait  pas  peu  fier  d'avoir  un  tel  filleul. 

Installé  dans  un  charmant  hôtel  de  la  rue  François  1**,  te 
d'Emeau  était  bien  en  efiet  le  mortel  le  plus  exempt  de  soucis,  pi^ 
la  raison  fort  simple  que  le  cœur  ne  le  gênait  pas  :  non  point  qui 
n'en  eût  un,  tout  comme  un  autre  ;  mais,  soit  hasard  ou  négligencg. 
il  n'en  avait  jamais  trouvé  l'emploi.  Son  histoire,  du  reste,  étâii 
assez  bizarre.  Bien  qu'il  eût  quelque  part  une  famille,  il  avait  vécc 
presque  en  enfant  abandonné.  Nourri  jusqu'à  sept  ans  par  (fe 
braves  gens  qui  habitaient  Auteuil,  à  cet  âge  il  était  entré  âs 
collège,  sous  la  tutelle  assez  indifférente  de  son  parrain,  qu'ils 
voyait  jamais.  Le  baron  Sauvageot  n'était  pas  un  méchant  homm^, 
au  contraire  :  il  s'aimait  bien;  mais  conseiller  général,  mmei 
député,  de  ceux  qui  ne  font  jamais  de  bruit  à  la  chami)re,  il  ét^t 
trop  occupé  à  ne  pas  s'embrouiller  dans  ses  votes  pour  avoir  du 
temps  de  reste  à  dépenser  en  dehors  de  ses  soins  importans.  Jean, 
de  son  côté,  s'élevait  fort  bien  tout  seul,  s'accommodaur  au  wiem 
d'un  isolement  qui  lui  permettait  de  vivre  à  sa  guise.  Dne  année, 
il  avait  alors  quatorze  ans,  le  baron  Sauvageot  l'avait  emmené  à 
une  de  ses  terres,  dans  le  département  du  Var.  Là,  le  collégien 
avait  revu  sa  mère,  une  sorte  de  riche  fermière,  personne  encore 
fort  belle  d'ailleurs,  qui  l'avait  accueilli  sans  s'épancher  beaucoup 
en  effusions  de  tendresse.  La  voix  du  sang  demeurant  en  lui  btente, 
il  ne  s'était  pas  mis  en  plus  grands  frais,  tout  ravi  de  courir  le 
pays  sur  les  chevaux  de  labour  sans  que  nul  s'avisât  de  le  sur- 
veiller. 

Cette  éducation  indépendante  porta  ses  fruits.  A  dix-huit  ans, 
Jean  quittait  le  collège,  et,  destiné  à  la  carrière  administrative,  eut 
bientôt  achevé  son  droit  ;  son  parrain  le  prit  alors  pour  secrétaire. 
Il  en  arriva  un  prodigieux  événement  :  le  baron  Sauvageot,  député 
muet,  se  mit  tout  à  coup,  dès  cette  heure,  à  parler,  à  révéler  des 
facultés  rares  qu'on  ne  lui  avait  jamais  connues  et  qui  stupéfièreni 
plus  d'un  de  sep  amis.  Un  rapport  sur  les  sucres  lui  valut  d'emblée 
un  succès  très  flatteur.  11  aborda  même  un  jour  la  tribune,  et  lot, 
tout  comme  un  autre,  un  long  discours  qui  l'éleva  presque  au  rang 
des  hommes  politiques  en  vue. 

Ce  triomphe  durait  depuis  deux  ans,  lorsque,  un  beau  Jour, 
juste  au  milieu  d'une  discussion  brûlante  dans  laquelle  le  d^^ 
du  Var  devait  fulminer  une  réplique,  Jean  disparut  sans  façon, 
laissant  une  lettre  avisant  son  parrain  qu'il  partait  pour  rAraérique. 
Cette  désertion  à  l'étranger  fut  un  désastre.  Le  baron  Sauvageot 


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l'étoile   de  JEAN.  728 

ressentit  un  tel  coup  d'une  pareille  ingratitude  qu'il  en  reperdit 
subitement  la  parole.  Trois  ans  plus  tard  cependant,  Jean  lui  donna 
de  ses  nouvelles  ;  mais,  dominé  par  une  colère  que  le  temps  et  le 
regret  de  sa  carrière  perdue  n'avaient  fait  qu'accroître,  et  pressen- 
tant au  surplus  quelque  appel  de  détresse,  le  parrain  répondit  par 
ime  malédiction  eiï  forme  qui  rompait  tout  entre  eux. 

Douze  années  s'étaient  passées  depuis  cette*  étrange  fugue, 
lorsque,  un  matin,  comme  il  se  faisait  la  barbe,  le  baron  Sauvageot 
fut  tout  surpris  d'entendre  annoncer  Jean  d'Emeau.  Son  premier 
mouvement  fut  de  lui  refuser  sa  porte  ;  un  désir  de  vengeance  le 
retint.  —  Faites  entrer  ici,  dit-il  à  son  valet  de  chambre,  et  restez 
pour  m'habiller. 

Le  filleul  fut  introduit  :  le  baron,  debout  devant  une  petite  glace 
vissée  à  sa  fenêtre,  ne  bougea  pas  plus  que  s'il  l'eût  vu  la  veille,  ou 
qu'il  eût  eu  affaire  à  un  de  ses  gens. 

—  Ah  !  c'est  vous?  dit-il  froidement,  sans  se  retourner. 

—  Oui,  cher  parrain,  répondit  Jean.  Arrivé  depuis  cinq  jours,  je 
n'ai  point  voulu  tarder  à  venir  vous  rendre  mes  devoirs. 

—  C'est  aimable  à  vous  1 

En  laissant  tomber  ces  mots  d'un  ton  glacé,  il  fit  une  pause. 

—  Et  vous  arrivez  d'Amérique?  reprit -il  après  un  instant,... 
d'où  vous  m'avez  écrit  deux  fois  en  douze  ans,  je  crois. 

—  Douze  ans  et  quelques  mois.  —  J'ai  eu  beaucoup  d'affaires. 

—  Eh  bien  !  c'est  parfait,  poursuivit  le  baron  sans  détourner  les 
yeux  de  son  miroir.  —  Quand  repartez-vous? 

—  Je  ne  pars  plus,  répliqua  Jean  ;  j'ai  l'intention  de  me  fixer  à 
Paris... 

—  Je  comprends  !..  Et  vous  comptez  sur  moi,  sans  doute,  pour 
vous  aider  à  trouver  quelque  situation  digne  de  vos  talens? 

—  Ohl  rien  ne  presse,  et  j'ai  le  temps  de  me  résoudre...  avec 
vos  bons  conseils... 

—  Et  quelle  carrière  avez-vous  suivie  dans  vos  heureux  voyages? 
ajouta  le  baron  Sauvageot  d'un  air  goguenard. 

—  J'en  ai  suivi  plusieurs.  —  Par  un  bon  hasard,  je  suis  arrivé 
là-bas  au  moment  où  venait  d'éclater  la  guerre  de  sécession.  Je  me 
suis  engagé  dans  l'armée  du  sud. 

—  Eh  bien  I  mais  en  ce  cas  vous  n'avez  qu'à  demander  les  épau- 
lettes  de  général,  répliqua  le  baron  Sauvageot,  de  plus  en  plus  per- 

-sifleur. 

—  Non,  répondît  Jean  avec  flegme,  je  n'ai  été  licencié  qu'avec 
le  grade  de  colonel. 

—  Colonel  !  dit  le  parrain,  surpris. 

-  —  Oui  ;  seulement,  comme  cela  ne  me  menait  à  rien,  je  me  suis 
Alors  lancé  dans  les  affaires.  Ma  dernière  opération  au  Paraguay 


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72A  BETTE  DES  DETX  XC^DES. 

consistait  dans  Texportation  des  cuirs.  Taorais  pu  y  faire  fortme, 
mais,  comme  f  ai  des  ambitions  modestes,  je  me  suis  contenté  Ja 
rapporter  deox  millions. 

A  ces  mots,  le  baron  Samrageot  se  retooma  si  brusquement  qjLi 
manqua  de  se  couper. 

—  Deux  millions  !  s'écria-t-il. 

—  Oui,  et  je  vais,  en  tous  quittant,  les  toucher  chez  Rothsdiid 
pour  les  mettre  à  la  Banque  jusqu*à  ce  que  je  me  décide  à  en  fiir! 
l'emploi. 

—  Bon,  bon  !  répliqua  le  parrain  ;  mais  j'espère  bien,  mon  as 
ami,  que  tu  vas  d'abord  déjeuner  avec  moi.  —  Où  loges-tu? 

—  A  l'hôtel  Bristol,  place  Yendôme. 

—  Tu  vas  me  faire  le  plaisir  de  dire  à  Joseph  de  transporter  tes 
Tite  ici  ton  bagage.  Il  ne  serait  pas  couTcnable  que  tu  eusses  m 
autre  maison  que  la  mienne,  en  attendant  que  tu  t'installes. 

II. 

Dans  ce  cours  plat  de  la  vie  où  le  commun  des  nHxrtels  sutet 
presque  sans  le  sa.voir  le  train  vulgaire  des  choses,  iï  est  des  na- 
tures qui  semblent  prédestinées  aux  événemens  étranges,  comme 
si  quelque  influence  secrète  ou  quelque  prédétermination  fatale 
d'une  volonté  plus  libre  de  tout  joug  les  réservait,  à  l'écart  de 
troupeau,  pour  les  péripéties  imprévues.  Jean  d'Emeau,  il  l'aTaii 
bien  prouvé,  était  un  homme  à  résolutions  précises  qui  ne  s'attar- 
dait point  au  préjugé  banal.  Original  par  tempérament,  il  ^mtboT" 
reur  du  chemin  battu,  et  pour  le  reste  il  s'en  remettait  à  sod  étoile. 
En  fallait-il  davantage  pour  que  rien  ne  lui  arrivât  comme  à  un  autre 
moins  original  que  lui? 

Rentré  en  possession  de  son  parrain,  tout  fier  de  le  produire,  Jean 
s'abandonna  pour  la  première  fois  à  cette  quiétude  que  donne  à 
tout  homme  sorti  vainqueur  de  la  lutte  la  conscience  d'ime  supé- 
riorité bien  acquise.  Doué  de  qualités  brillantes  et  sportsman  ac- 
compli, il  fut  bientôt  en  vue  dans  ce  milieu  de  désceavrés  où  se 
grandes  façons  et  son  penchant  naturel  pour  Yeœcentric  lui  don- 
naient un  relief  rare.  De  plain-pied  dans  tous  les  mondes,  son  scep- 
ticisme plaisant  auprès  des  femmes  lui  valait  des  succès  qui  dc 
manquaient  point  d'envieux,  et  tout  semblait  présager  qu'il  était 
lancé  pour  jamais  en  ce  train  de  viveur  qu'il  menait  la  main  haute, 
quand,  après  six  mois  d'existence  folle,  une  belle  nuit,  sans  crier 
gare,  dans  un  souper  au  Café  anglais  qu'il  donnait  à  ses  amê,  il 
annonça  qu'il  prenait  congé  des  agitations  de  la  vie  légère  pour  se 
vouer  désormais  au  culte  plus  hygiénique  et  plus  sévère  des  con- 
venances et  de  la  vertu.  On  crut  à  une  plaisanterie  de  sa  fap»i 


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L  ETOILE  DE  JEAN.  725 

mais,  avec  le  sérieux  qu'il  apportait  dans  ses  moindres  fantaisies, 
on  le  vit  le  lendemain  mettre  en  pratique  ses  théories  nouvelles, 
comme  s'il  eût  trouvé  son  chemin  de  Damas.  Tout  dénonçait  un  si 
brusque  changement  d'allures  qu'on  s'en  occupa,  cherchant  le  mot 
de  cette  énigme. 

On  soupçonna  quelque  aventure  cachée  dans  le  monde,  sans 
pouvoir  rien  découvrir  pourtant  du  mystérieux  objet  d'une  aussi 
soudaine  conversion.  Toujours  dégagé  dans  sa  désinvolture^de  blasé, 
il  allait  au  club  à  ses  heures,  se  montrait  le  soir  dans  quelques  sa- 
lons, toujours  aussi  galant  avec  les  femmes  de  ses  amis,  sans  que 
le  moindre  oubli  de  son  flegme  pût  trahir  le  plus  léger  secret  avec 
aucune  d'elles.  Quelques  absences  réglées  d'ailleurs  donnèrent 
bientôt  un  autre  cours  aux  suspicions.  Il  disparut  une  fois  pendant 
tout  un  mois  sans  que  le  baron  Sauvageot  lui-même  pût  donner  de 
ses  nouvelles.  A  son  retour,  il  répondit  aux  questions  qu'il  s'en 
était  allé  patiner  en  Hollande.  On  accepta  cette  explication,  trop 
en  rapport  avec  son  originalité  pour  soulever  le  moindre  doute. 
Cependant  parmi  ses  intimes,  étonnés  d'un  renoncement  si  subit 
dont  rien  ne  révélait  la  cause,  les  conjectures  n'en  continuèrent  pas 
moins;  elles  se  fixèrent  enfin  sur  une  présomption  des  plus  simples 
et  que  tout  semblait  justifier. 

Le  baron  Sauvageot  avait  une  nièce.  M"*  Jeanne  Runières,  jeune 
et  belle  héritière  de  vingt  ans,  dont  la  dot  se  chiffrait  par  mil- 
lions. Jean,  qui  ne  se  mettait  guère  en  frais  pour  son  parrain,  n'é- 
tait certes  pas  plus  assidu  dans  sa  famille  ;  pourtant  on  savait  qu'il 
y  était  accueilli  avec  une  faveur  marquée.  On  avait  bien  parlé  ja- 
guement,  dans  le  monde,  d'un  commencement  de  sympathie  entre 
M"*  Runières  et  le  comte  Tancrède  de  Mauvert,  jeune  attaché  d'am- 
bassade, sans  rival  parmi  les  meneurs  de  cotillons  ;  mais  une  de- 
mande en  mariage  aigrement  repoussée  par  la  mère  avait  clos  cette 
idylle  à  peine  ébauchée.  La  jeune  personne  avait  été  renvoyée[au 
couvent.  Le  prétendant,  éconduit  sans  espoir  de  retour,  était  parti 
pour  Rome.  On  pouvait  donc  supposer  que,  filleul  du  baron  Sau- 
vageot, et  peut-être  même  protégé  par  lui,  Jean  attendait  tran- 
quillement son  heure  ;  comme  il  ne  démentait  rien  des  intentions 
qu'on  lui  prêtait,  les  conjectures  en  étaient  arrivées  à  l'état  de^fait 
acquis,  lorsque  tout  à  coup  une  nouvelle  qui  surprit  quelque  peu 
fut  officiellement  divulguée  :  M'**  Jeanne  Runières  venait  d'être  fian- 
cée à  M.  Arthur  Verdier.  Les  publications  furent  lancées.  Jean,  in- 
vité à  la  soirée  du  contrat,  se  montra  fort  satisfait  de  ce  dénoûment 
imprévu.  Les  plus  habiles  en  augurèrent  qu'il  cachait  son  jeu,  et 
Von  s'attendit  à  quelque  événement  que  les  convenances  du  mariage 
annoncé  eussent  d'ailleurs  un  peu  justifié. 

La  sœur  du  baron  Sauvageot,  la  belle  M"*  Runières^  ootxv\jûft.  ^\n. 

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726  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'appelait  encore  malgré  ses  quarante  ans,  était  de  sa  personne 
une  de  ces  femmes  qui  trayersent  le  monde  en  laissant  derrière  elles 
un  lumineux  sillon.  Mariée,  vers  le  début  de  Tempire,  à  un  des 
princes  de  la  finance,  soutiens  heureux  du  règne  naissant,  elle  ayait 
pris  rang  d'emblée  parmi  les  quelques  beautés  tapageuses  les  plus 
en  vue  de  la  nouvelle  cour,  et  fait  parier  d'elle  un  peu  plus  certai- 
nement que  ne  l'eût  voulu  son  mari.  Grande  et  faite  à  miracle,  avec 
des  airs  de  nymphe  antique,  elle  était  blonde,  de  ce  blond  pu^u- 
lier  qui  semblait  être  alors  une  flatterie  et  qui  devint  une  mode;  de 
grands  yeux  châtains,  aux  r^ards  mêlés  de  langueurs  et  de  flammes, 
la  tête  fine  avec  des  traits  d'une  pureté  de  lignes  sculpturale.  Ridie, 
adulée,  fêtée,  aristocratique  jusqu'au  bout  des  ongles,  nulle  ne  chan- 
tait mieux  les  airs  de  lliérésa;  ses  élégances  étaient  célèbres  aux 
chasses  de  Compiëgne,  les  reporters  citaient  ses  mots. 

Ce  suprême  entrain  d'existence  durait  depuis  quinze  ans,  lors- 
que M.  Runiëres  rendit  un  jour  son  âme  au  Dieu  d'Israël.  A?ait41 
dédaigné  la  gloire  de  son  ménage,  ou  mal  apprécié  son  bonheur?  Oo 
l'ignore.  —  Tant  il  y  a  que,  par  une  bizarre  imprévoyance,  marié 
sous  le  régime  dotal,  il  négliga  d'assurer,  dans  T avenir,  te  train 
somptueux  de  sa  veuve,  qu'il  laissait  avec  un  maigre  douaire  de 
vingt-cinq  mille  livres  de  rente,  qu'elle  possédait  de  son  chef,  et  la 
tutelle  de  sa  fille,  qu'il  ne  pouvait  lui  enlever. 

Pour  quiconque  a  sondé  les  tristesses  humaines, de  tous  les  coups 
funestes  d'ici-bas,  le  plus  cruel  est  assurément  la  perte  d'un  tel 
époux.  La  belle  M"«  Runières  en  conçut  un  si  grand  désespoir  qae, 
pendant  toute  une  semaine,  elle  oublia  de  mettre  son  rouge,  €t(pe 
la  poudre  de  riz  seule  sécha  ses  pleurs.  Bien  qu'elle  sût  que  le 
deuil  sied  à  ravir  aux  blondes,  enfermée  avec  sa  fille  devenue  une 
des  plus  riches  héritières  de  France,  et  dernier  gage  d'une  félicité 
dont  elle  estimait  soudain  tout  le  prix,  pendant  plus  d'un  nwMS, 
ensevelie  dans  son  superbe  hôtel  du  parc  Monceaux,  elle  reflonça 
au'monde,  ne  recevant  que  ses  intimes,  parmi  lesquels  Je  pins  as- 
sidu était  M.  Arthur  Verdier,  jeune  capitaine  aux  cent-gardes  que 
le  défunt  n'aimait  pas.  —  Heureusement,  par  une  faveur  du  sort, 
il  n'est  point  de  regrets  étemels.  Jour  à  jour,  le  temps  apporta  k 
baume  de  l'oubli;  il  adoucît  la  blessure  de  cette  âme  éplorée,  suffi- 
samment du  moins  pour  que  la  fin  de  son  demi-deuil  se  fondît 
doucement  dans  une  robe  bleu  chine  et  jaune,  chef-d'œuvre  du 
grand  couturier.  —  Elle  était  sauvée. 

Mais  il  est  des  épreuves  qui  mûrissent  avant  l'âge.  Privée  de 
Tunique  soutien  trop  prématurément  arraché  à  sa  tendresse, 
M"*  Runières  reporta  toutes  ses  affections  sur  sa  fille.  Elle  fit  al<Mrs 
deux  parts  de  sa  vie,  retranchant  de  ses  joies  mondaines  pour  ac- 
complir ce  devoir  si  doux  de  mère  attentive  qu'elle  se  reprochait 

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l'étoile  de  JEAN.  727 

peut-être  d'avoir  parfois  un  peu  délaissé.  Quoique  Jeanne  eût 
déjà  douze  ans,  elle  ne  craignit  plus  désormais  de  la  montrer  par- 
tout, même  en  robes  longues,  auprès  d'elle,  aux  jours  de  congé 
du  couvent.  Cette  adoration,  ce  culte,  durèrent  sept  ans,  sans  qu'un 
seul  jour  les  démentit. 

Une  pensée  pourtant  altérait  le  bonheur  fondé  sur  cette  tête 
si  chère  :  l'enfant  devenait  jeune  fille,  et  chaque  heure  la  rap- 
prochait de  ce  moment  fatal,  cruel  effroi  des  mères,  où  il  faudrait 
lui  choisir  un  époux.  Cette  idée  plongeait  M™«  Runières  dans  l'épou- 
vante. —  Quoi  !  un  étranger  viendrait  qui  lui  prendrait  ce  trésor 
d'affections  longuement  amassées?..  Il  lui  faudrait  quitter  cette 
splendide  demeure,  si  pleine  de  ses  souvenirs,  de  ses  tristesses,  et 
de  ses  joies?  —  A  force  d'y  songer,  elle  conçut  bientôt  un  projet  : 
ce  fut  d'élire  pour  gendre  un  ami  sûr,  éprouvé,  qui  ne  la  séparerait 
jamais  de  sa  fille.  Elle  jeta  les  yeux  sur  M.  Arthur  Verdier,  dont 
huit  années  de  dévoûment  lui  garantissaient  du  moins,  dans  l'ave- 
nir, cette  communauté  d'existence  devenue  son  rêve  le  plus  doux. 

Bien  que  la  soirée  de  contrat  fût  tout  intime,  l'hôtel  Runières  était 
en  gala.  Une  centaine  d'amis,  sans  plus,  composaient  l'assemblée. 
En  familier,  Jean  alla  baiser  galamment  la  main  que  lui  tendit  la 
belle  veuve,  et  il  la  complimenta  sur  ce  grand  jour. 

—  Hélas  !  mon  ami,  répondit-elle  de  cet  air  de  mélancolie  qui 
lui  seyait  si  bien,  vous  oubliez  que  ce  grand  jour  est^celui  qui  pré- 
pare pour  moi  la  perte  de  mon  enfant  ! 

Ses  devoirs  accomplis  envers  la  maîtresse  du*  lieu,  Jean  d'Emeau 
alla  serrer  la  main  de  son  parrain,  salua  M.  Arthur  Verdier,  qu'un 
air  rayonnant,  conforme  à  son  rôle,  suffisait  à  déceler  comme  le 
héros  de  la  fête,  et,  cherchant  du  regard  M"«  Jeanne,  qu'il  aperçut 
dans  le  salon  voisin,  il  passa  à  travers  les  groupes,  «'arrêtant 
presque  à  chaque  pas  pour  échanger  de  gracieux  propos  avec  quel- 
ques belles  dames  de  ses  amies. 

Assise  à  l'écart  avec  de  jeunes  compagnes.  M"*  Jeanne  était  char- 
mante en  sa  toilette  de  fiancée.  D'Emeau,  qui  ne  l'avait  vue  que  de 
rares  fois,  et  toujours  en  son  costume  de  couvent,  fut  frappé 
d'un  air  de  naturelle  él^ance  qui  révélait  sa  race.  Il  remarqua 
pourtant  qu'elle  était  un  peu  pâle.  Il  s'approcha,  et,  s'inclinant, 
lui  tendit  sa  main,  qu'elle  prit  timidement. 

—  Je  vous  apporte  mes  vœux,  mademoiselle,  dit-il  avec  le  sou- 
rire de  circonstance. 

A  ce  mot,  qui  parut  l'étonner  sur  les  lèvres  de  Jean,  elle  le  re- 
garda; leurs  yeux  se  rencontrèrent. 

—  Quoi!.,  vous  aussi?  dit-elle. 

—  Mais  puis-je  faillir  à  cette  marque  d'intérêt,  mademoiselle,  à 


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728  EEYUE   DES   DEUX  MONDES. 

l'heure  où  votre  destinée  s'engage?  Je  vous  souhaite  un  heureux 
avenir,  et  du  fond  du  cœur,  je  vous  le  jure  !  ajouta-t-il  avec  un  ù 
de  franchise  émue  qui  contrastait  avec  son  flegme. 

Elle  garda  un  instant  le  silence,  hésitante  comme  si  elle  eût  at- 
tendu quelque  autre  parole  de  lui.  Voyant  qu'il  se  taisait  : 

Enfin  !  reprit-elle  en  secouant  la  tête  conune  pour  chasser  une 

idée  importune,  merci  de  vos  bons  souhaits! 

A  ce  moment,  M"'*  Runières  entrait,  et,  venant  embrasser  sa  fille 

avec  tendresse  : 

—  Es-tu  mieux,  ma  chérie,  dit-elle,  cette  affreuse  migraine  te 
fait-elle  un  peu  grâce?  —  Puis,  sans  lui  laisser  le  temps  de  répon- 
dre :  —  Allons,  viens,  ajouta-t-elle  en  l'entraînant  doucement  par  b 
taille  pour  la  serrer  sur  son  cœur,  le  notaire  est  là. 

Lorsqu'elles  apparurent  ainsi  enlacées  au  salon,  un  murmure  flat- 
teur les  accueillit.  Pourtant  la  pâleur  de  Jeanne  et  son  air  de  tris- 
tesse attestaient  une  si  vive  souffrance  et  contrastaient  tellement 
avec  le  bonheur  d'une  fiancée  que  quelques  amies  s'empressèrenU 

—  Ce  n'est  rien,  ce  n'est  rien,  dit-elle. 

—  Ma  pauvre  Jeannette  !  reprit  M'"«  Runières  en  lui  faisant  res- 
pirer son  flacon;  n'est-ce  point  comme  un  fait  exprès;  une  névral- 
gie un  pareil  jour  1 

M.  Verdier  s'élança  pour  approcher  un  fauteuil,  avec  une  sol^- 
citude  attendrie;  il  la  fit  asseoh*,  en  lui  prodiguant  de  délicates 
attentions.  Malgré  la  disgrâce  d'une  indisposition  si  malencon- 
treuse, il  était  difficile  de  voh:  un  couple  mieux  assorti.  Grand,  on 
peu  trop  sanglé  peut-être,  M.  Verdier  avait  trente-cinq  ans.  li  pos- 
sédait cette  sorte  de  beauté  mâle  qui  saisit  le  regard  du  vulgaire  à 
première  vue.  La  poitrine  effacée,  des  traits  réguliers,  bien  qu'un 
peu  lourds  d'expression,  l'œil  à  la  fois  fuyant  et  hardi,  des  mous- 
taches allongées  en  aiguilles,  il  portait  la  tête  haute  avec  un  certain 
ah:  vainqueur  du  meilleur  ton. 

Près  d'une  table,  le  notaire  était  installé.  On  prit  place.  Vn  sen- 
timent de  curiosité,  voilée  pourtant  sous  les  formes  de  la  plus  haute 
étiquette,  apparut  alors  sur  les  visages,  comme  à  rattcute  de 
quelque  incident  imprévu.  Après  certams  propos  qui  avaient  géné- 
ralement couru  le  monde,  le  choix  de  M.  Verdier  semblait  enfin 
si  bizarre  que,  plus  d'une  mauvaise  langue  en  glosant  tout  bas, 
quelques  doutes  s'étaient  élevés  sur  la  réussite  d'un  tel  projet. 
Cependant  le  silence  se  fit,  et  la  lecture  du  contrat  s'ensuivantsans 
encombre,  tout  en  s'émerveillant  de  renonciation  de  cette  dot 
éblouissante,  il  fallut  bien  se  rendre  à  l'évidence  du  fait,  quand, la 
dernière  clause  achevée,  le  notaire  tendit  la  plume  au  fiancé.  M.  ^- 
Ibur  Verdier,  ayant  paraphé  toutes  les  pages,  offrit  à  son  tour  la 


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l'étoile  de  JEAN.  729 

plume  à  M"*  Jeanne  avec  un  sourire  ému;  mais,  soit  qu'elle  fût  dis- 
traite, ou  qu'elle  ne  vit  point  son  geste,  elle  prit  une  autre  plume 
et  traça  fiévreusement  son  nom,  sans  tourner  les  yeux  vers  lui. 

—  Ma  foi,  se  dit  Jean,  si  Verdier  avait  l'ambition  de  donner  à 
croire  qu'il  fait  un  mariage  d'amour,  il  faudrait  en  rabattre! 

Une  valse,  jouée  aussitôt  dans  le  grand  salon,  rompit  la  réserve 
un  peu  froide  observée  jusque-là,  et  la  soirée  prit  le  courant  de  fête 
obligé  à  l'occasion  d'un  heureux  événement  de  famille.  M'"*  Ru- 
nières  possédait  cet  art  mondain  d'animer  ses  réceptions,  le  choix 
de  ses  hôtes  surtout  y  ajoutait,  à  certains  jours  intimes,  un  élément 
de  jeunesse  et  de  beauté,  qui  faisait  de  sa  maison  un  centre  unique. 

Parmi  les  plus  admhrées,  ce  soir-là  se  distinguait  lady  Maud 
O'Donor,  dont  les  grâces  souveraines ,  autant  que  son  état  dans  le 
monde,  faisaient  toujours  sensation.  Veuve  depuis  juste  un  an  du 
vieux  général  O'Donor,  qui  lui  avait  laissé  son  immense  fortune,  lady 
Maud,  revenue  la  veille  de  sa  villa  du  lac  de  Côme,  reparaissait 
pour  la  première  fois.  Belle  à  vingt-quatre  ans  d'une  de  ces  beau- 
tés troublantes  qui  semblent  créées  pour  exercer  le  ravage,  [lady 
O'Donor,  avait  traversé  la  société  parisienne,  en  s'y  montrant  à  de 
rares  intervalles  que  permettaient  l'âge  et  la  santé  d'un  vieil  époux 
qu'elle  entourait  de  soins  touchans.  Capricieuse  et  fantasque,  elle 
vivait  à  sa  guise,  protégée  par  son  rang  indiscuté,  et  avec  cette  con- 
fiance audacieuse  que  donne  l'ascendant  de  la  richesse  •  et  d'un 
grand  nom.  Une  aventure  tragique  avait  marqué  dans  sa  vie  :  épris 
d'une  passion  folle  et  dédaigné  par  elle,  le  jeune  lord  Harrington 
s'était  tué  de  désespoir.  Pour  achever  enfin  l'étrange  séduction  de 
cette  rayonnante  Ghrcé ,  on  racontait  en  outre  sur  elle  une  singu- 
lière histoire  qui  ne  contribuait  pas  médiocrement  à  lui  assurer  le 
plus  original  prestige.  Après  cinq  années  de  mariage,  le  général 
était  mort  à  soixante-quinze  ans,  et  quelques  amies  intimes  de  la 
jolie  veuve  affirmaient  tout  bas,  avec  des  sourires  entendus,  qu'en 
continuant  les  libres  allures  des  jeunes  miss  américaines  elle^ne  fai- 
sait qu'user  de  son  droit. 

Quoi  qu'il  en  fût,  les  plus  téméraires  s'étaient  brûlés  à]  leur 
propre  flamme,  et  sa  froideur  hautaine  avait  jusqu'alors  désespéré 
la  médisance  et  l'envie. 

De  tous  ceux  qui  avaient  approché  lady  O'Donor,  Jean  d'Erneau 
était  peut-être  le  mieux  informé.  On  savait  qu'en  Amérique  il  avait 
par  hasard  servi  sous  les  ordres  du  général,  qui,  charmé  de  le  re- 
trouver à  Paris,  ne  faisait  pas  mystère  qu'à  la  bataille  de  Gettys- 
burg  le  jeune  colonel  lui  avait  sauvé  la  vie.  Accueilli  à  bras  ou- 
verts, Jean  avait  compté  un  instant  parmi  les  rares  familiers  admis 
près  de  la  belle  lady  Maud.  Mais  une  circonstance  ignorée  avait 


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730  REYUE  DES   DEUX  MONDES. 

bientôt  relâché  des  relations  qu'un  brusque  veuvage  avait  presque 
rompues. 

Le;  monde  pourtant  a  ses  lois  de  contenances  ;  k  un  moment, 
comme  lady  Maud  causait  avec  M"»*  Runières  et  le  jeune  duc  de 
C...,  uû  de  ses  soupirans  déclarés,  Jean  d'Erneau  alla  la  saluer;  elk 
lui  tendit  à  l'anglaise  le  bout  de  ses  doigts. 

—  Je  dois  mille  remercimens  à  M"«  Runières,  dit-elle  avec  ce 
léger  accent  traînant  qui  lui  était  une  grâce.  Il  ne  faut  pas  moins 
qu'une  rencontre  chez  elle  pour  que  j'aie  l'honneur  de  vous  voir. 

—  Je  vous  eusse  certainement  rendu  mes  devoirs,  madame,  en 
déposant  chez  vous  une  carte,  si  j'avais  su  votre  retour,  répondit  Jean. 

—  Merci,  en  tout  cas,  pour  cette  assurance  de  votre  petit  carton^ 
répliqua-t-elle  avec  son  plus  grand  air.  —  Eh  bien  !  puisque  vous 
voilà,  asseyez-vous,  cela  vous  donnera  l'occasion  de  me  demaûder 
en  passant  des  nouvelles  de  ma  santé. 

~^ —  Bon  I  vos  complimens  commencent  comme  une  querelle.  Jean, 
méfiez -vous.  Moi,  je  me  sauve!  dit  M"*  Runières  en  s'éloignant. 
Le  jeune  duc  souriait. 

—  Mon  cher  duc,  ajouta  lady  O'Donor  en  abaissant  son  beau  re- 
gard vers  lui,  ayez  donc,  je  vous  prie,  l'extrême  obligeance  de  me 
chercher  mon  bracelet,  que  j'ai  perdu  quelque  part  dans  l'autre  salon. 

Le  charmant  duc  se  leva,  laissant  son  fauteuil  à  Jean  d'Erneau, 
qui  s'y  installa.  Dès  qu'ils  furent  seuls,  lady  O'Donor,  changeant  de 
ton  et  se  penchant  comme  pour  lui  montrer  son  éventail  : 

—  Tu  as  causé  bien  longtemps  avec  M***  Runières,  dit-elle  à  demi- 
voix.  Qu'y  a-t-il  donc  entre  vous? 

—  Mais  rien  !  Je  l'ai  complimentée,  voilà  tout. 

—  Et  pourquoi  était-elle  si  émue? 

—  Allons,  ma  chère  Maud,  encore  cette  folie...  Attention,  voici 
le  duc  qui  revient. 

—  A  demain,  n'est-ce  pas,  reprit-elle  rapidement. 

—  Oui,  à  quatre  heures. 

Le  duc  rapportait  le  bracelet.  Lady  O'Donor  se  leva  et  prit  son 
bras  pour  un  quadrille. 

—  Enfin  j'accepte  vos  excuses,  dit-elle  cette  fois  tout  haut  à 
Jean,  à  la  condition  pourtant  que  je  réserve  mon  pardon  si  vous  me 
négligez  trop. 

—  J'irai  l'hnplorer  à  genoux,  madame,  répondit  d'Emeau  avec  la 
j)lus  belle  désinvolture. 

—  Ohl  à  genoux,  c'est  trop  pour  votre  superbe  orgueil,  dit-elle 
en  riant;  je  vous  dispense  d'une  pareille  mortification. 


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l'étoile  de  jeân.  731 

III. 

Le  lendemain  de  cette  soirée  de  M"'  Runières,  vers  quatre  heures, 
la  voiture  de  Jean  s'arrêtait  dans  une  avenue  isolée  du  parc  de 
Neuilly,  devant  une  petite  porte  pleine,  percée  dans  un  mur  de 
clôture  au-dessus  duquel  on  apercevait  le  toit  d'une  jolie  maison 
dont  l'entrée  devait  donner  sur  une  autre  rue.  Il  prit  une  clé,  ou- 
vrit, et,  traversant  le  jardin,  se  dirigea  vers  le  perron  ;  dès  qu'il 
parut,  une  mulâtresse,  qui  semblait  le  guetter,  l'accueillit  avec  des 
cris  de  joie. 

—  Bonjour,  ma  vieille  Lizzy,  lui  dit-il  en  anglais.  Bonjour  et  bon 
retour  1  liaud  est  là  ? 

—  Ahl  la  chère  enfant I  depuis  plus  d'une  heure!  —  Et,  s'era- 
pressant  devant  lui,  elle  souleva  la  portière  d'un  petit  salon. 

Lady  O^Donor  avait  enteniiu  le  bruit  des  pas.  A  peine  la  portière 
retombée,  elle  s'élança  dans  les  bras  de  Jean. 

—  Enfin,  s'écria-t-elle,  vous  voilà!  Trois  semaines,  trois  longues 
semaines  de  séparation  I  —  Méchant  I  pourquoi  n'être  pas  venu  au 
chemin  de  fer?  Et  hier,  rien  qu'un  mot  froid  et  sec  chez  moi. 

—  Folle,  dit-il,  ne  fautai  pas  que  je  vous  garde  de  toute  impru- 
dence? 

—  Eh!  que  m'importe,  répondit-elle,  pourvu  que  je  vive  ?  Mais, 
venez  là,  tout  près,  comme  à  Côme,  et  redites  un  peu  que  vous 
m'aimez  toujours...  autant  que  vous  le  pouvez  du  moins,  avec 
votre  cœur  barbare» 

Elle  l'entraîna  vers  le  divan  où  die  le  flt  asseoir,  tenant  ses  deux 
mains  dans  les  siennes. 

—  Cette  fois  nous  ne  nous  quitterons  plus,  reprit-elle.  Cet  éter- 
nel deuil  est  fini.  Je  suis  libre,  et  je  vous  verrai  sans  crainte,  tous 
les  jours,  si  je  veux.  —  OhJ  ne  faites  pas  votre  moue,  je  suis  reve- 
nue avec  de  très  sérieux  projets. 

Jean  mit  un  baiser  sur  son  front  qu'elle  lui  tendit. 

—  Voyons,  tout  cela  est  fort  bien,  ma  chère  Maud,  dit-il  ;  mais 
encore  faut-il  que  ces  beaux  projets  s'accordent  avec  la  réalité.  Je 
vous  aime  trop  pour  permettre  rien  de  ce  qui  pourrait  vous  nuire, 
et  j'estime  que  nous  sommes  trop  forts  tous  les  deux  pour  gâter  à 
plaisir  une  situation  dont  nous  avons  tous  les  profits  sans  que 
vous  y  perdiez  l'état  que  vous  avez  acquis  dans  le  monde. 

—  Bon,  reprit-elle  avec  un  sourire,  tout  cela  était  merveilleuse- 
ment raisonné  Tan  passé;  et,  si  ma  tête  folle  se  révoltait  parfois, 
mon  obéissance,  du  moins,  n'était  pas  en  défaut.  Mais,  depuis  votre 
dernière  visite  à  Côme,  j'ai  fait  de  grandes  réflexions. 

—  Si  grandes?  exclama  Jean  en  portant  h  petite  main  qu'il  te- 
nait à  ses  lèvres. 

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732  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

Grandes  comme  le  monde  1  répéta-t-elle  avec  le  même  sou- 
rire. 

—  Mesurons-les  ! 

—  Eh  [bien,  ajouta-t-elle  en  le  regardant  dans  les  yeux,  mon 
deuil  est  fini  :  nous  nous  marions, 

A  ce  mot,  Jean  laissa  échapper  un  geste  de  profonde  surprise. 

—  Nous  marier,  dit-il,  comme  si  cette  proposition  fût  tombée  de 
la  lune.  Quoi!  c'est  là  votre  grand  projet? 

Lady  O'Donor  eut  un  léger  mouvement  de  stupeur,  et,  sans  dé- 
tourner les  yeux,  fronça  ses  beaux  sourcils. 

—  Ah  !  prenez  garde,  Jean,  reprit-elle  la  voix  un  peu  altérée, 
votre  étonnement  n'est  flatteur  ni  pour  vous,-  ni  pour  moi,  et  je 
suis  assez  votre  élève  pour  comprendre  ce  qu'il  veut  dire. 

—  Il  veut  dire,  ma  gentille  Maud,  que  cette  imagination  roma- 
nesque que  j'ai  eu  tant  à  combattre  vous  égare  une  fois  de  plus, 
et  que  votre  idée  d'un  mariage  entre  nous  n'a  point  le  sens  com- 
mun,^voilà  tout! 

—  Pourquoi?]  Est-ce  manque  d'amour  ou  manque  d'estime f 

—  C'est  parce  que  ce  serait  une  faute  qui  nous  ferait  déchoir 
de  cette  supériorité,  si  chèrement  conquise,  de  deux  êtres  affran- 
chis des]  sottes  entraves  du  monde;  n'en  prenant  que  les  joies 
exemptes  de  soucis,  unis  par  un  lien  que  rien  ne  peut  rompre, 
prêts  à  tout  l'un  pour  l'autre,  à  toute  heure,  parce  qu'ils  ne  font 
qu'un,  et  qu'ils  le  savent,  même  lorsque,  comme  hier  soir,  ils  ont 
à  peine  l'air  de  se  connaître.  Tout  cela  n'est-il  pas  charmant?  Vous 
êtes  folle,fma  jolie  Maud,  de  vouloir  changer  notre  belle  liberté 
contre  un  ridicule  esclavage  qui  nous  serait  une  gêne  et  nous  hu- 
milierait. 

—  Mais  votre  passion  pour  cette  belle  liberté,  dont  vous  me  van- 
tez les  avantages,  mon  cher  Jean,  ne  viendrait-elle  pas  de  ce  que 
vous  ne  m'aimez  plus? 

—  Sur  mon  honneur,  Maud,  je  ne  vous  ai  jamais  mieux  aimée, 
répondit  Jean.  Où  trouverais-je  d'ailleurs  votre  pareille  ? 

—  Et  M"«  Runières?  dit-elle. 

—  Encore?  s'écria-t-il.  Cette  ingénue  de  couvent  que  j'ai  à  peine 
vue  trois  ou  quatre  fois  ?  —  Ingrate  I  ajouta-t-il,  quand  depuis  plus 
d'une  année  elle  vous  sert  de  paravent. 

—  Elle  me  fait  peur,  reprit-elle.  Elle  vous  aime,  ou  elle  vous 
aimera...  je  le  vois,  je  le  sens. 

—  Grand  Dieu  I  s'écria  d'Emeau  en  riant.  Vous  parlez  comme 
la  sibylle  I 

—  Cela  tient  à  mes  origines,  voilà  tout,  répliqua-t-elle  froide- 
ment. 

—  Mais  Jeanne  Runières  se  marie  dans  quinze  jours. 


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L  ETOILE   DE  JEAN.  733 

—  La  belle  raison  I  Ne  savons-nous  pas  que  ce  n'est  point  là  un 
obstacle?,.  Elle  a  de  qui  tenir  d'ailleurs,  ajouta-t-elle  avec  un  amer 
sourire. 

—  Et  c'est  pour  cette  folle  préoccupation  que  vous  voulez  nous 
mettre  à  la  chaîne,  ma  pauvre  Maud? 

—  Oui,  Jean,  parce  que  je  sais  qu'une  fois  votre  femme  je  n'au- 
rai plus  rien  à  craindre.  Si  sceptique  que  vous  êtes,  je  vous  connais, 
et  je  n'ignore  pas  que,  votre  foi  donnée,  vous  ne  la  trahiriez  plus. 

Sans  répondre,  Jean  la  considéra  un  instant  comme  touché  de  ses 
alarmes,  et,  l'attirant  à  lui,  il  la  prit  dans  ses  bras  conune  un  en- 
fant que  l'on  console  : 

—  Allons,  ma  petite  Maud,  dit-il  avec  une  tendre  autorité  qui  ré- 
vélait cette  fois  quelque  émotion,  il  faut  soigner  cette  folie-là,  car 
elle  peut  troubler  ta  vie...  Comment,  jalouse,  toi?  Mais  c'est  là  un 
sentiment  bête  entre  tous  ! 

—  Mais  ce  sentiment  bête,  si  j'en  souffre,  Jean,  comme  d'une 
épine  au  cœur  dont  le  tourment  m'obsède? 

—  On  l'extirpe,  et  l'on  en  guérit,  voilà  tout!  Allons,  souriez,  ma 
belle  orgueilleuse,  et  chassez  ces  papillons  noirs  qui  vous  rendent 
maussade  en  un  si  joli  jour.  Quand  on  est  ce  que  vous  êtes  et  ce 
que  je  suis,  on  n'a  pas  de  ces  puérilités-là... 

—  Tu  me  jures  que  tu  m'aimes  toujours?  répéta-t-elle  en  le  re- 
gardant dans  les  yeux. 

—  Je  te  jure  par  mon  grand  serment  que  tu  es  la  seule  femme 
que  j'aie  jamais  aimée. 

—  Je  veux  plus  que  cette  parole,  dit-elle  d'un  ton  grave. 

—  Quoi  encore?.,  la  tête  de  cette  pauvre  Jeanne  Runières?.. 
Parle,  tu  l'auras! 

—  Je  veux  que  tu  t'engages  à  me  laisser  libre  d'agir  contre  elle, 
si  jamais  tu  l'aimais. 

—  C'est  dit,  ma  belle  tigresse,  répliqua  Jean  en  riant.  Enfin  la 
voilà  sauvée  ! 

IV. 

En  toute  intrigue  galante,  le  chapitre  des  précautions  inutiles 
tiendrait  un  in-folio.  Les  plus  avisés  s'y  font  prendre.  Les  dissi- 
mulations, les  froideurs,  sont  les  armes  des  naïfs;  lady  Maud 
O'Donor  ni  Jean  n'étaient  de  ceux-là.  L'existence  de  la  belle 
veuve  se  passait  dans  ces  régions  élevées  où  une  pointe  d'excentri- 
cité couvrait  ses  libres  allures  de  fille  d'Albion.  En  son  splendide 
hôtel  du  faubourg  Saint-Honoré,  dont  les  jardins  donnaient  sur  les 
Champs-Elysées,  elle  recevait  suivant  son  caprice,  et,  dans  les  vi- 
sites de  jour  qu'elle  admettait,  d'Erneau  était  bravement  des  çlua 

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73&  BEYUS  DES  DEUX  MONDES. 

assidus.  Presque  chaque  matin,  on  la  rencontrait  au  bois,  le  plus 
souvent  seule,  suivie  de  deux  grooms;  parfois  accompagnée  de 
quelque  soupirant  dont  la  tâche  n'était  pas  toujours  facile.  EUernoo- 
tait  avec  une  hardiesse  rare  un  cheval  de  course  célèbre  que  sa  pe- 
tite main  domptait  avec  une  sûreté  d'écuyère,  et  sautait»  en  se jouaat, 
des  obstacles  dont  plus  d'un  gentleman  rider  se  fût  effrayé.  Jean 
se  joignait  comme  un  autre  à  ces  courses  où  presque  seul  il  pouvait 
la  suivre.  Il  arrivait  qu'ils  perdaient  les  grooms  et  qu'il  la  ramenait 
sans  plus  de  mystère.  Cette  franchise  avouée  dans  leurs  relaû<His 
d'amitié  détournait  habilement  tout  soupçon.  Deux  semaines  s'é* 
taient  à  peine  écoulées  que  le  secret  des  deux  amans  pouvait  défier 
les  propos. 

((  Nul  n'est  maître  de  son  lendemain,  »  a  dit  un  sage.  Jean  avait 
un  dédain  trop  superbe  des  maximes  absolues  pour  se  préoccuper 
jamais  des  événemens  à  naître;  il  s'en  fiait  à  son  étoile  et  laissait 
venir  les  jours  conune  il  leur  plaisait  de  luire,  sans  en  plus  appré- 
hender le  cours  que  s'il  eût  dû  lui-même  le  diriger  à  son  gré.  Ce- 
pendant il  avait  pour  principe  que  le  bonheur  est  un  art  qui  veut 
qu'on  le  cultive.  Aimant  à  sa  façon,  il  estimait  qu'une  belle  mai" 
tresse  vaut  mieux  qu'une  laide,  et,  bien  que  la  fantasque  jalousie 
de  lady  O'Donor  ne  reposât  sur  rien,  il  avait  évité  de  reparaître  aux 
jours  de  M"*'  Runières,  lorsqu'une  aventure  des  plus  bizarres  vint 
le  surprendre  en  pleine  sécurité  de  lui-même  et  de  son  avenir 
sans  nuages. 

Un  jour  qu'il  rentrait  du  club  pour  s'habiller  avant  le  dlnef, 
comme  sa  voiture  touchait  le  perron  de  son  hôtel,  un  de  ses  gens 
lui  annonça  que,  depuis  plus  de  deux  heures,  une  jeune  dame 
très  voilée  attendait  son  retour.  Pareille  insistance  en  un  logis  de 
garçon  n'était  point  faite  pour  lui  donner  une  haute  idée  de  la  visi- 
teuse. Il  respectait  d'ailleurs  sa  maison  et  n'y  avait  jamais  donné 
accès  à  ce  monde  de  relations  légères  que  tout  homme  bien  élevé 
n'aborde  que  par  hasard  en  dehors  de  chez  lui.  Songeant  à  quel- 
que folie  de  lady  Maud,  il  se  dirigea  vers  le  salon.  Une  jeune  per- 
sonne était  debout  devant  la  fenêtre,  regardant  la  rue  à  travers  la 
vitre.  Au  bruit  de  la  porte,  elle  se  retourna.  11  ne  put  retenir  un  cri 
de  surprise  en  reconnaissant  la  nièce  de  son  parrain.  Assise  prè5  de 
la  cheminée,  miss  Clifford,  la  gouvernante,  feuilletait  un  album. 

—  Quoi!  c'est  vous,  mademoiselle,  ici,  chez  moi?.,  s'écria-t-il. 

—  Oui,  répondit  M"*  Jeanne  Runières,  je  me  suis  sauvée  de  chei 
ma  mère,  et  je  viens  vous  trouver  pour  que  vous  me  cachiez  de 
façon  à  me  mettre  à  l'abri  de  toute  recherche. 

—  Que  je  vous  cache,  moi?.,  mais  vous  n'y  songez  pas,  made- 
moiselle. 

JM"*  Jeanne  secoua  sa  jolie  tète  d'un  air  résolu. 

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l'étoile  de  JEAN.  7S5 

—  On  va  me  marier  demain,  reprit-elle,  avec  un  homme  que  je 
méprise  et  que  je  hais.  J'en  aime  un  autre,  à  qui  je  me  suis  fian- 
cée; j'ai  juré  de  l'attendre  et  d'être  sa  femme.  Je  me  suis  traînée 
aux  pieds  de  ma  mère,  et  je  l'ai  suppUée  pour  qu'elle  ne  me  con- 
traigne pas  du  moins  à  ce  mariage  qui  me  fait  horreur  et  qui 
m'épouvante  :  elle  a  été  impitoyable. 

—  Résistez! 

—  Oui  ;  cela  vous  est  facile  à  dire,  mais  on  a  des  raisons  pour 
passer  outre...  et  des  moyens  pour  me  faire  céder. 

—  Mais  une  pareille  fuite,  mademoiselle,  serait  un  horrible  scan- 
dale qui  vous  perdrait...  qui  m'exposerait  moi-même  au  danger 
d'avoir  à  répondre  d'une  complicité  que  votre  famille  pourrait  à 
bon  droit  considérer  comme  un  enlèvement. 

—  Ohl  je  sais  que  vous  n'avez  peur  de  rien,  vous,  reprit 
M"*  Runières. 

—  Pardonnez-moi,  s'écria  Jean,  j'ai  la  plus  grande  peur  de  vous 
compromettre! 

—  C'est  déjà  fait,  puisque  je  suis  chez  vous. 

—  Ce  n'est  encore  là  qu'une  imprudence  qui  restera  ignorée. 
Aussi,  je  vous  en  supplie,  mademoiselle,  rentrez  au  plus  vite  chez 
votre  mère,  et  ne  donnez  pas  suite  à  ce  projet  fou. 

—  Si  je  rentre,  je  suis  perdue. 

—  Invoquez  l'appui  de  votre  oncle;  il  est  votre  tuteur... 
Elle  eut  un  sourire  amer. 

—  Mon  oncle,  dit-elle;  mais  a-t-il  une  volonté?  Et,  en  supposant 
qu'il  m'apporte  son  secours,  ne  connaissez-vous  pas  ma  mère? 

—  Pourtant  ce  que  vous  faites  aujourd'hui  prouve  bien  que  vous 
êtes  capable  de  résolution. 

—  Oui,  oui,  je  suis  brave  quand  il  le  faut,  même  pour  une  déci- 
sion folle,  vous  le  voyez.  Mais,  encore  une  fois,  je  vous  le  répète,  si 
je  retourne  chez  ma  mère,  je  sais  que  je  ne  pourrai  pas  me  dé- 
fendre, et  qu'elle  aura  raison  de  moi...  A  vous  de  voir,  ajouta-t-elle 
d'un  ton  décisif,  si  vous  voulez  me  sauver. 

Rien  que  Jean  d'Erneau  ne  fût  point  d'un  naturel  à  s'étonner  de 
rien,  la  conjoncture  où  le  jetait  son  étoile  lui  parut  cette  fois  d'im- 
portance. Non  point  que,  pour  lui,  il  trouvât  le  moins  du  monde 
inconséquent  le  coup  de  tête  de  M"*  Jeanne  Runières,  du  moment 
qu'elle  y  trouvait  sa  convenance  ;  mais  le  chevaleresque  était  peu 
son  affaire,  et,  si  accoutumé  qu'il  fût  à  respecter  toute  action  de 
logique,  il  était  incapable  de  se  dissimuler  que  son  inteiTention 
dans  une  pareille  escapade  le  pourrait  mener  fort  loin. 

—  Voyons,  mademoiselle,  dit-il  enfin  avec  ce  sang-froid  qui  ne 
l'abandonnait  jamais,  tout  ceci  est  fort  grave.  Répondez-moi  donc. 


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736  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

je  VOUS  en  prie,  avec  la  franchise  et  avec  la  raison  que,  dans  les 
rares  occasions  où  j'ai  eu  l'honneur  de  vous  voir,  j'ai  cm  recon- 
naître en  vous,  —  Si  je  refuse  de  prêter  mon  aide  à  cette  efifroyable 
imprudence,  qu'allez-vous  faire? 

—  Miss  Glifford,  qui  n'a  pas  peur,  elle,  va  aller  vendre  ses  quel- 
ques bijoux  et  les  miens  que  nous  avons  emportés;  et,  à  la  grâce 
de  Dieu,  nous  partirons.  Je  vous  demanderai  seulement  la  permis- 
sion de  l'attendre  ici,  puisque  j'y  suis  venue, 

—  Et...  où  irez-vous? 

—  A  Rome,  si  nous  pouvons  arriver  jusque-là,  où  je  retrouverai 
celui...  à  qui  j'ai  fait  serment  d'être  sa  femme. 

—  M.  Tancrède  de  Mauvert,  je  suppose. 

—  Oui,  répondit  M"'  Runières. 

—  Et  ce  projet  est  irrévocable,  vous  me  le  jurez? 

—  Je  vous  le  jure. 

Jean  d'Emeau  aimait  les  situations  nettes. 

—  En  ce  cas,  mademoiselle,  reprit-il,  conmie  entre  deux  folies 
il  vaut  mieux  que  vous  fassiez  la  moins  grande,  il  est  inutilejque 
miss  Glifford  aille  vendre  ses  bijoux. 

—  Vous  consentez? 

—  Comptez  sur  moi,  ajouta-t-il  sans  se  départir  de  son  flegme 
et  en  lui  tendant  sa  main,  que  M"®  Runières  prit  avec  effusion. 

—  Ah!  je  savais  bien,  dit-elle,  que  vous  ne  m'abandonneriez  pas, 
vous!..  De  mon  côté,  croyez  à  ma  reconnaissance,  et  soyez  assuré 
que  jamais  personne  au  monde  ne  soupçonnera  rien^du  service  que 
vous  m'aurez  rendu. 

—  Ohl  cela  m'est  bien  égal,  et  je  m'en  embarrasse  peu!.,  reprit- 
il.  Mais,  pour  le  moment,  le  plus  pressé,  c'est  de  vous  faire  dispa- 
raître. —  Voulez-vous  me  faire  l'honneur  de  vous  en  fier  pour  tout 
à  moi? 

—  Pour  tout,  répondit  M"*  Runières. 

—  S'il  en  est  ainsi,  partons!  Votre  visite  chez  moi  ne  doit  pas 
se  prolonger  plus  longtemps.  Par  bonheur,  mes  gens  ne  vous  ont 
point  reconnue.  Ma  voiture  m'attend  ;  baissez  votre  voile,  et  miss 
Glifford  le  sien,  et  venez. 

Miss  Glifford  était  déjà  prête. 

En  toute  circonstance  critique,  Jean  se  résolvait  vite  :  —  pour  ou 
contre.  —  Ses  décisions  prises,  il  ne  s'attardait  jamais  dans  des 
tergiversations  inutiles,  comme  ces  gens  qui  tâtent  l'eau  avant  de 
plonger.  A  headl  était  sa  devise,  et,  selon  l'expression  américaine  : 
«  il  coupait  le  câble  et  chauffait.  »  A  six  heures,  il  quittait  son  hô- 
tel, M"*  Runières  et  miss  Glifford  cachées  au  fond  de  sa  voiture.  A 
sept  heures,  ils  étaient  à  Meudon;  à  sept  heures  et  demie,  la  loca- 


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L  ETOILE  DE  JEAN.  737 

tîon  d'une  villa,  agréablement  située  sur  la  lisière  du  bois,  était 
conclue.  Il  y  installait  M"^*  veuve  Humphry  et  sa  nièce,  citoyennes 
d'Amérique. 

—  Jeanne  et  Jean  I  dit-il,  nous  devions  être  amis. 

Très  pâle,  agitée,  la  réflexion  l'ayant  effrayée  peut-être,  en  le 
voyant  partir  M"®  Runières  devint  toute  tremblante.  Il  s'en  aperçut. 

—  A  la  rigueur,  il  est  encore  temps,  dit-il,  devinant  sa  pensée, 
voulez-vous  que  je  vous  ramène? 

Elle  eut  un  moment  d'hésitation  douloureuse,  regarda  autour 
d'elle,  comme  épouvantée  de  son  isolement  subît.  Pensive,  irrésolue 
devant  cet  inconnu  de  l'avenir  sans  retour  qu'il  lui  fallait  décider; 
mais  tout  à  coup  elle  fit  un  geste  brusque. 

—  Non,  non,  dit-elle,  il  est  trop  tard!  Partez  sans  moi!..  Seule- 
ment, murmura-t-elle  faiblement,  soyez  bon  :  Voici  une  lettre  que 
j'écris  à  ma  mère;  faites-la  remettre,  et  tâchez  de  m'appofter  de- 
main de  ses  nouvelles. 

—  Ce  sera  fait...  c'est  justement  aujourd'hui  son  jour.  Par  pru- 
dence, il  faut  que  j'y  paraisse. 

De  retour  de  Meudon  à  Paris,  Jean  d'Emeau,  mourant  de  faim, 
se  fit  servir  à  dîner,  et  s'habilla  sans  se  presser,  en  réfléchissant  à 
cette  nouvelle  aventure.  Si  confiant  qu'il  fût  en  lui-même,  il  ne 
pouvait  se  dissimuler  que  ses  amours  avec  lady  O'Donor  allaient  se 
compliquer  d'un  étrange  conflit,  si  par  hasard  elle  concevait  le 
moindre  soupçon.  Il  connaissait  trop  bien  cette  imagination  ardente 
pour  ne  point  redouter  les  effets  d'une  jalousie  que  ses  protestations 
avaient  à  peine  apaisée  alors  qu'elle  n'était  en  rien  fondée.  Après 
une  telle  complicité  dans  ce  coup  de  tête  qui  prenait  toutes  les 
allures  d'un  enlèvement,  comment  détourner  le  péril? 

Quoi  qu'il  en  fût,  le  sort  en  étant  jeté,  Jean  partit  pour  la  soirée 
de  M"«  Runières.  Il  était  important  de  s'y  créer  un  alibi  à  pareille 
heure,  et  l'originalité  de  son  rôle  n'était  point  sans  lui  plaire.  En 
route,  il  fit  arrêter  sa  voiture  à  l'angle  d'une  rue,  et  chargea  un 
commissionnaire  de  porter  la  lettre  que  lui  avait  confiée  M'**  Jeanne, 
en  recommandant  à  cet  homme  de  la  déposer  tout  simplement 
chez  le  portier  de  l'hôtel.  Un  quart  d'heure  après,  il  faisait  son  en- 
trée dans  les  salons.  Il  aperçut  la  maltresse  du  logis  au  milieu  d'un 
groupe.  Du  premier  coup  d'œil,  il  vit  le  désarroi,  et  comprit  que, 
frappée  à  l'improviste  par  une  aussi  inexplicable  disparition  qu'il 
fallait  cacher  à  tout  prix,  n'ayant  plus  le  temps  de  désinviter  son 
monde,  elle  ne  pouvait  que  payer  d'assurance. 

—  Ah!  cher  monsieur  d'Emeau,  dit-elle  en  levant  sur  lui  ses 
beaux  yeux,  vous  n'imaginez  pas  ce  qui  m'arrive!..  Voilà  que,'au 
moment  du  dîner,  ma  pauvre  Jeanne,  déjà  si  souffrante  depuis  huit 
TOMB  iXYnu  —  1879.  47 

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738  RE7UE   DES   DEOX  MONDES. 

jours,  s'est  trouvée  prise  d'une  si  grande  fièvre  qu'il  m'a  fallu  1î 
mettre  au  lit.  Je  vous  laisse  à  penser  mes  inquiétudes  et  mon  m- 
barras. 

—  Ah!  mon  Dieu,  c'est  bien  triste  à  la  veille  d'un  mariage,  re- 
pondit Jean  d'Erneau.  —  Et  va-t-elle  mieux  maintenant? 

—  Elle  dort,  je  quitte  sa  chambre  à  l'instant. 

—  Que  dit  le  médecin  ? 

—  11  trouve  son  état  fort  grave. 

—  Ah!  c'est  bien  triste,  bien  triste!  répéta  Jean. 

Et,  faisant  place  à  d'autres  survenans,  il  alla  serrer  la  main  aa 
baron  Sauvageot,  qui  causait  à  l'écart  avec  M.  Arthur  Verdier.  A 
leur  contenance,  il  était  évident  qu'ils  savaient  tout.  Par  discrétioa 
il  passa,  pour  ne  point  interrompre  leur  conférence,  et  s'en  alla  sa- 
luer quelques  amis.  Lady  O'Donor  ne  devait  point  venir  ce  soir-li 
Tout  en  échangeant  des  badinages  sur  l'air  mélancolique  du  fiancé, 
il  vit  bientôt  entrer  un  valet  qui  s'approcha  de  sa  maîtresse,  et  lui 
souffla  tout  bas  quelques  mots.  Au  geste  qu'elle  fit,  il  devina  Tarri- 
vée  de  la  lettre. 

—  C'est  bien,  dit-elle,  répondez  que  je  viens  à  VinstsmU 
Et,  s' excusant  auprès  de  la  comtesse  de  M...  qui  lui  parlait: 

—  Ma  pauvre  enfant  est  réveillée,  ajouta-t-elle,  je  cours  auprès 
d'elle...  Vous  me  pardonnez,  n'est-ce  pas? 

Elle  sortit.  Une  minute  s'était  à  peine  écoulée  que  le  baron  Sau- 
vageot fut  appelé  à  son  tour,  ainsi  que  M.  Arthur  Verdier.  Jeaa 
n'eut  point  de  peine  à  s'imaginer  la  scène  qui  se  passait  euCre  eux. 
N'ayant  rien  autre  à  faire,  il  écouta  les  propos;  l'indispositioQ  de  la 
pauvre  M"'  Jeanne  Runières  était  trop  plausible  pour  que  Von  glo- 
sât sur  un  incident  aussi  naturel.  Quelques  amis  pourtant  de  M.  Ver- 
dier, que  son  bonheur  rendait  envieux  peut-être,  n'étaient  point 
fâchés  de  railler  sa  déconvenue.  Jean  d'Erneau  en  était  Jà  de  ses 
observations,  quand  il  vit  reparaître  le  baron  Sauvageon,  qui  lui 
glissa  ces  quelques  mots  à  l'oreille  : 

—  Viens,  sans  en  avoir  l'air,  me  rejoindre  à  l'instant. 

En  filleul  obéissant,  Jean  ne  répondit  que  par  un  signe.  Il  laissa 
disparaître  son  parrain  qui,  dès  qu'ils  furent  hors  du  salon,  l'eiD- 
mena  vivement  vers  un  boudoir  écarté,  où  il  trouva  M""»  Runières 
et  son  futur  gendre  assis  tous  deux  sur  un  divan,  dans  une  attitude 
de^foudroyés. 

—  Qu'arrive-t-il?  demanda-t-il  en  entrant,  M"«  Jeanne  serait-elle 
plus  mal  ? 

—  Ah  !  il  s'agit  bien  de  cela  !  dit  le  baron  en  se  laissant  tomber 
découragé  sur  un  fauteuil...  Mais,  assieds-toi  là,  car  nous  avons  tous 
les  trois  perdu  la  tête  ;  nous  avons  besoin  de  ton  habitude  de  déci- 
sion prompte  et  de  ton  sang-froid. 

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LETOaE  DE  JEAN.  739 

—  Parlez,  vous  m'effrayez!  répondit  Jean  de  cet  air  tranquille 
qui  ne  l'abandonnait  jamais. 

—  Écoute,  reprit  son  parrain,  tu  es  comme  de  la  famille,  et  nous 
pouvons  nous  fier  à  toi.  —  Jeanne  n'est  plus  ici;  elle  s'est  enfuie, 
ou  on  nous  l'a  enlevée  I 

—  Que  m'apprenez-vous  là? 

—  Il  faut  que  tu  nous  aides  à  la  retrouver  avant  que  cet 
esclandre  soit  connu. 

—  D'abord,  des  détails,  dit  Jean  en  l'interrompant...  depuis 
quelle  heure  a-t-elle  disparu  ? 

La  belle  M'"''  Runières  eut  tout  dit  en  trois  mots.  Sa  malheureuse 
enfant  égarée  était  partie  vers  quatre  heures  avec  sa  gouvernante, 
allant  au  bois.  Là,  comme  de  coutume,  elle  était  descendue  de  sa 
voiture  pour  marcher  dans  l'avenue  de  Madrid.  Le  cocher  était  ren- 
tré à  huit  heures,  ne  l'ayant  point  revue.  Enfin,  une  lettre  d'elle 
venait  d'être  remise  à  l'hôtel,  ne  laissant  plus  de  doute  sur  sa  fuite. 

—  Eh  bien,  rien  n'est  plus  simple,  dit  Jean  d'Ëmeau  avec  le 
calme  rassurant  d'un  homme  d'action,  et,  par  bonheur,  il  est  en- 
core temps!  Selon  toute  probabilité.  M"®  Jeanne  est  en  route  pour 
l'Angleterre,  pour  la  Suisse,  ou  pour  la  Belgique,  les  frontières  les 
plus  faciles  à  gagner.  Or,  sortie  à  quatre  heures  avec  sa  gouver- 
nante, elles  ont  dû  attendre,  aucun  express  ne  partant  avant  huit 
heures  du  soir.  Il  suffit  de  faire  jouer  le  télégraphe  dans  toutes  les 
directions  pour  qu'on  les  arrête  au  passage.  Que  M'"*  Runières,  qui, 
seule,  a  qualité  pour  obtenhr  cet  ordre,  veuille  bien  m'accompagner 
chez  le  préfet  de  police;  avant  une  heure,  M.  Verdier  et  vous,  vous 
l'aurez  transmis  à  toutes  les  gares. 

Dans  un  événement  aussi  critique ,  les  instans  étaient  trop  pré- 
cieux pour  que  !!•"•  Runières  s'embarrassât  de  son  monde.  Elle 
sonna,  se  fit  apporter  une  pelisse  qu'elle  jeta  sur  ses  belles  épaules 
et,  sans  même  ôter  sa  couronne  de  lilas,  elle  partit  avec  Jean ,  tan- 
dis que  son  frère  et  M.  Arthur  Verdier  retournaient  faire  acte  de 
présence  dans  les  salons,  jusqu'à  son  retour.  Une  demi-heure  plus 
tard,  elle  rentrait. 

—  Ma  pauvre  Jeanne  m'inquiète  beaucoup,  dit-elle,  expliquant 
ainsi  son  absence  prolongée. 

Un  signe  au  baron  Sauvageot  et  à  M.  Verdier  les  avertit  que  Jean 
d'Emeau  les  attendait.  Ils  sortirent  négligemment,  chacun  de  son 
côté,  et,  avant  minuit,  ordre  était  parvenu  à  toutes  les  frontières 
d'appréhender  à  leur  sortie  du  wagon  M'**  Jeanne  Runières  et  sa 
gouvernante,  que  devait  faire  re^nnaître  un  signalement  précis. 

Jean  d'Emeau  rentra  chez  lui,  la  conscience  allégée  des  plus  pres- 
sons tracas. 


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7Â0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


V. 


Cependant,  de  si  peu  de  conséquence  que  parût  à  Jean  l'escapade 
de  M**'  Jeanne  Runières,  ou  si  indillérent  qu'il  lui  fût  d'y  apporter 
son  concours,  il  n'était  point  homme  à  se  dissimuler  les  quelques 
înconvéniens  qui  pouvaient  résulter  pour  lui  de  cette  affaire.  Tout 
cela,  en  somme,  ne  le  regardait  pas,  et,  bien  que  le  rôle  de  redres- 
seur de  torts  ait  toujours  quelque  attrait,  il  était  trop  dégagé  des 
choses  romanesques  pour  s'éprendre  tout  à  coup  d'un  accès  de  don- 
quichottisme, à  seule  fin  de  protéger  les  amours  du  jeune  Mauvert. 
Le  lendemain,  à  son  réveil,  sa  première  pensée  fut  qu'il  se  trou- 
vait avec  la  nièce  de  son  parrain  sur  les  bras,.,,  ce  qui  déjà  allait 
déranger  sa  journée  aveclady  O'Donor.  Pourtant,  comme  une  fois  en 
croupe  sur  un  dessein  il  ne  permettait  plus  au  souci  de  l'atteindre, 
il  en  eut  bientôt  pris  son  parti.  Selon  sa  coutume,  il  fit  seller  son 
cheval  pour  aller  faire  un  tour  de  bois;  en  route,  il  poussa  jusqu'à 
Meudon,  se  disant  que,  après  tout,  il  se  pourrait  fort  bien  que,  à 
cette  heure,  la  fugitive  eût  des  regrets.  Miss  Clifford  était  là  pour 
couvrir  au  besoin  son  incartade  d'un  jour.  Elle  rentrait  au  bercail, 
et  tout  était  dit. 

M"*  Jeanne  l'attendait  avec  une  anxiété  vive.  Il  la  trouva  ner- 
veuse, agitée,  consternée  de  sa  fugue,  d'une  humeur  d'enfant  gâ- 
tée, tourmentée  de  réflexions  tardives,  et  presque  prête  à  lui  repro- 
cher de  ne  point  l'avoir  détournée  de  sa  résolution  folle.  Enchanté 
d'une  telle  disposition  d'esprit,  Jean  ne  sourcilla  pas  plus  que  s*il 
eût  écouté  curieusement  le  carillon  d'une  horloge  à  musique,  et, 
comme  de  son  naturel,  en  aucune  circonstance,  il  ne  prenait  jamais 
par  quatre  chemins,  lorsqu'elle  eut  épanché  ses  émois,. il  lui  pro- 
posa aimablement  de  la  reconduire  lui-même  à  sa  famille. 

—  Mais  ne  suis-je  pas  déjà  perdue?  dit-elle  avec  amertume. 

—  Non,  en  aucune  façon,  mademoiselle,  sachez-le ,  répondit-il. 
Pour  tout  le  monde,  vous  ave;|eu  un  accès  de  fièvre  hier  soir.  Nul 
n'a  pu  soupçonner  votre  absence  de  l'hôtel.  Madame  votre  mère 
vous  attend  et  vous  espère.  Et  ce  n'est  pomt  M,  Verdier,  je  vous  le 
jure,  qui  sera  le  dernier  à  vous  ouvrir  ses  bras. 

—  Mais  je  ne  veux  pas  épouser  cet  homme,  s'écria-t-elle. 

—  Ni  moi  non  plus,  mademoiselle!  ajouta  Jean,  imperturbable. 
Aussi  vous  laisserai-je  le  soin  de  résoudre  ce  que  vous  me  faites 
Thonneur  de  réclamer  de  moi.  Quel  que  soit  votre  vœu,  croyez  à 
mon  dévoûment  sincère. 

Jean  d'Erneau  était  terrible  quand  il  se  mettait  à  être  logique. 
Il  possédait  surtout  un  art  de  réduire  si  bien  les  choses  à  leur  ex- 
pression la  plus  simple  qu'une  fois  cantonné  dans  un  argument  il 

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L  ETOILE   DE  JEAN.  741 

n'était  plus  possible  de  Ten  faire  déloger.  M*^  Jeanne  le  comprit 
d'instinct,  et,  baissant  la  tête  comme  une  écolière  prise  en  faute, 
elle  garda  un  moment  le  silence. 

—  Pardonnez-moi,  dit-elle  enfin,  j'ai  peur  de  ce  que  j'ai  fait, 
vous  devez  le  comprendre;  j'ai  peur  de  retourner  chez  ma  mère, 
parce  que,  je  le  sens,  je  serais  vaincue  dans  cette  lutte.  Eh  bien, 
vous,  je  vous  en  supplie,  ayez  de  la  raison  pour  moi.  Je  vous  jure 
de  suivre  vos  conseils. 

—  Mais,  pour  que  j'osasse  vous  donner  un  conseil,  made- 
moiselle, il  me  faudrait  tout  savoir  de  vos  sentimens,  de  vos  se^ 
crets,  de  vos  pensées  intimes.  Or,  f  nous  nous  sommes  si  peu  ren- 
contrés ! 

—  Interrogez-moi,  et  je  vous  répondrai  comme  à  un  ami. 
Jean,  surpris,  la  regarda  dans  les  yeux. 

—  Ohl  comme  à  un  ami,  reprit-il,  résolu  à  se  tenir  ferme,  ce 
n'est  pas  assez.  Il  faudrait  me  répondre...  conmie  à  un  frère. 

—  Eh  bien  !  oui,  comme  à  un  frère,  dit-elle  en  lui  tendant  fran- 
chement la  main.  Et  je  vous  remercie  de  dire  ce  mot.  Maintenant 
parlez. 

—  D'abord,  demanda-t-il,  pourquoi  m'avez-vous  choisi,  moi  que 
vous  connaissiez  à  peine,  pour  vous  aider  dans  votre  projet? 

—  Parce  que  vous  ne  ressemblez  pas  à  d'autres,  et  que,  le 
peu  de  fois  que  je  vous  ai  vu,  vous  m'avez  parlé  un  langage  que  je 
n'ai  entendu  qu'à  vous,  qui  m'a  donné  une  meilleure  idée  de  moi- 
même,  et  dont  le  souvenir  m'a  souvent  soutenue  dans  mes  décou- 
ragemens;  parce  que  je  sais  par  mon  oncle  ce  que  vous  avez  su 
faire  de  votre  vie  ;  parce  que  j'ai  compris  enfin  que,  seul  peutrêtre, 
vous  aviez  deviné  que  je  cachais  une  douleur  et  que  vous  en  aviez 
pitié.  Vous  voyez  bien  que  je  ne  pouvais  m'adresser  qu'à  vous. 

—  Et  si  je  vous  disais  de  rentrer  chez  votre  mère  ? 

—  Je  vous  obéirais  !..  Mais  je  sais  que  vous  ne  me  direz  pas  cela. 

—  Pourquoi? 

M"*  Runières  n'osa  répondre. 

—  Vous  voyez  bien,  reprit  Jean,  que  j'avais  raison,  et  que  vous 
ne  pouvez  me  parler  conmae  à  un  frère. 

—  Vous  me  tourmentez!  dit-elle...  Eh  bien!  oui,  c'est  odieux, 
n'est-ce  pas,  étant  ce  que  je  suis,  de  fuir  la  maison  de  ma  mère  et 
de  l'abandonner  ainsi?  Ah  !  je  vous  le  jure,  j'ai  tout  fait  pour  l'aimer, 
comme  j'aimais  mon  pauvre  père.  Hélas!  à  douze  ans  je  la  connais- 
sais à  peine,^et,  lorsqu'à  cet  âge  je  sortis  pour  quelques  mois  de 
mon  couvent,  je  ne  demandais  qu'à  lui  ouvrir  mon  cœur  plein  de 
tendresse,  à  la  chérir,  à  la  consoler  de  la  perte  si  cruelle  dont  j'a- 
vais peur  de  la  voir  trop  souffrir.  —  Mais  M.  Verdier  était  là.  —  Et 


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7â2  RETUE  ]>£S   DEUX  MONDES. 

depuis  lors,  ajouta- t-elle  tristement  en  détounnnt  les  yeux,  ii 
bien  falln  comprendre  que  j'étais  seule  à  me  souveair. 

Malgré  lui,  Jean  se  sentit  glisser,  et  à  son  tour  ce  fut  loi  qik 
tendit  sa  main. 

—  Vous  êtes  une  brave  enfant,  dit-il.  — Joyons,  essuyex  tos  ji 
et  causons  comme  deux  anus  de  la  résolution  grave  que  tods  fk 
nés  aujourd'hui.  Vous  êtes  cette  fois  bien  décidée? 

—  Oui. 

—  Et  vous  avez  réfléchi  à  l'éclat  qui  va  forcément  en  résahffîïi 
vous  calomniera,  n'en  doutez  pas,  car,  comme  il  voos  faut  éf 
raltre  jusqu'au  jour  de  votre  majorité  sans  que  Ton  sidie  ce  fl 
vous  êtes  devenue,  le  monde  aura  le  champ  libre  à  toutes  les  sf 
positions.  Or  voos  avez  à  peine  vingt  ans,  et  c'est  plus  d'une  lo^ 
de  luttes  contre  l'autorité  de  votre  mère,  qui  mettra  certaineiDei 
tout  en  œuvre  pour  découvrir  votre  retraite. 

—  Qu'importe  !  dit  M"**  Runiëres;  plutôt  que  la  vie  que  je  inàl 
ou  que  l'avenir  que  l'on  me  prépare,  je  subirai  tout. 

—  Un  dernier  mot  pourtant,  ajouta-t-il.  Votre  mère  saît-elkqi 
vous  aimez  M.  de  Mauvert  et  que  vous  êtes  engagée  avec  luiî 

—  Oui.  Et  je  l'ai  suppliée  ! 

—  Qu'a-t-elledit? 

—  Oh  I  elle  m'a  démontré  que  je  suis  une  folle  et  que  M.  Vcnft 
seul  peut  faire  mon  bonheur. 

—  Elle  est  restée  inflexible  à  toutes  vos  prières?.. 

—  Oui.  Et  même...  devant  des  raisons  que  je  croyais  ks  ph 
puissantes  sur  elle. 

—  Quelles  raisons?  demanda  Jean. 
M"*  Jeanne  ne  répondit  pas  et  détourna  encore  les  yeux. 

—  Voyons,  reprit-il,  pour  que  je  puisse  vous  protéger  sûremrt 
il  faut  bien  que  je  sache  tout. 

Elle  hésita  encore,  il  la  pressa. 

—  Eh  bien  I  raurmura-t-elle  enfin,  rougissante  comme  à  un  h- 
miliant  aveu,  je  lui  ai  offert  la  moitié  de  cette  fortune  que  ntf 
pauvre  père,  hélas  I  m'a  laissée  tout  entière. 

—  Innocente,  dit  Jean,  vous  êtes  mineure.  Elle  savait  bien  qo'rf 
telle  offre  ne  signifiait  rien. 

A  ce  mot,  qui  résumait  tout  un  drame  étrange  qu'il  avait* 
puis  longtemps  deviné,  Jean  d'Erneau,  malgré  son  fiegme,  ne  pi 
se  défendre  d'un  léger  sentiment  d'estime  pour  ce  coup  de  léte'i 
fille  qui  attestait  une  énergie  rare.  Son  goût  pour  Yexreniric  trt» 
vait  après  tout  dans  une  telle  aventure  une  assez  belle  occasioa 
s'exercer. 

—  Alors,  reprit-il  cette  fois  décidé,  il  faudra  dcmc,  madem* 
selle,  que  ce  soit  moi  qui  vous  marie  I 

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l'étoile   de  JEAN.  7âS 

Cette  conclusion  formulée,  il  eut  bientôt  arrêté  son  plan.  Il  était 
évident  que  la  dernière  pensée  de  M"*  Runières  serait  de  soupçon- 
ner sa  fille  aussi  près  de  Paris.  Il  suffisait  à  cette  heure  de  ne  point 
commettre  d'imprudence,  en  attendant  qu'il  eût  pourvu  à  la  sécu- 
rité d'une  retraite  qui  pût  oflrir  à  la  rigueur  aux  yeux  du  monde 
toutes  les  garanties  de  convenances  que  réclamaient  l'état  et  le 
nom  de  M"*  Jeanne.  L'asile  d'un  couvent  écarté,  comme  prêtant 
trop  de  facilité  aux  recherches,  et  s'accommodant  mal  d'ailleurs  à 
la  petite  tête  indépendante  de  la  jeune  personne,  il  allait  s'occuper 
de  trouver  tout  simplement  dans  quelque  coin  isolé  de  la  France 
une  demeure  où,  très  prudemment  cachée,  elle  attendrait  sous  l'aile 
de  miss  Clifford  le  jour  de  sa  majorité. 

—  Auriez-vous  des  objections  contre  la  Normandie?  demanda- 
t-il  à  tout  hasard. 

—  Je  me  soumets  d'avance  à  ce  que  vous  déciderez. 

Jean  d'Erneau  revint  tranquillement  par  le  bois,  comme  s'il  eût 
employé  sa  matinée  à  cultiver  son  ti'ain  hygiénique,  et  que  l'enlè- 
vement d'une  fille  en  eût  fait  partie,  fût-elle  la  nièce  de  son  par- 
rain. Sans  plus  se  préoccuper  des  suites  que  pouvait  amener  cette 
affaire,  tout  en  sifflotant  faux  le  chant  national  américain  et  faisant 
exécuter  des  changemens  de  pieds  à  son  cheval,  il  eut  bientôt  com- 
biné dans  sa  tête  les  menus  arrangemens  que  nécessitait  pour  lui 
ce  nouvel  incident  imprévu  de  sa  vie.  Sérieux  dans  son  emploi  de 
ravisseur,  il  se  mit  à  réfléchir  que  le  climat  de  la  Normandie  était 
un  peu  bien  froid  pour  la  santé  d'une  jeune  personne  élevée  en 
serre  chaude  dans  un  hôtel  parisien.  Et  cela  le  rendit  d'autant  plus 
songeur  que,  de  trois  années  de  guerre  et  de  nuits  passées  au  bi- 
vouac, il  avait  rapporté  quelques  rhumatismes  qu'exaspérait  parfois 
la  fraîcheur  du  temps.  Le  midi  d'ailleurs  avait  cet  avantage  d'une  na- 
ture plus  vivante  et  plus  gaie,  ce  qui  était  d'un  inexprimable  attrait 
pour  une  imagination  exaltée  que  la  solitude  allait  replier  sur  elle- 
même.  Un  petit  castel  de  Provence,  qu'il  pourrait  surveiller  de  Nice 
et  de  Monaco,  où  lady  O'Donor  parlait  d'aller  passer  le  prochain 
hiver,  plairait  certainement  beaucoup  plus  à  W^  Jeanne  qu'une 
triste  habitation  perdue  dans  les  grèves...  Sur  cette  pente,  il  en 
vint  à  se  rappeler  que  sa  mère  habitait  le  département  du  Var. 
—  Parbleu!  se  dit -il,  voilà  mon  affaire  I  Je  la  dépose  dans  le  giron 
maternel  comme  une  jeune  Américaine  dont  la  famille  est  absente 
pour  quelques  mois.  Mon  parrain,  qui  n'a  jamais  remis  les  pieds 
dans  le  pays  depuis  que  ses  électeurs  ingrats  l'ont  dégommé^  n'ira 
jamais  la  chercher  làl  —  Ravi  de  son  idée  lumineuse,  il  résolut 
d'écrire  le  jour  même  pour  avertir  sa  mère  de  son  retour,  dont  il 
avait  tout  à  fait  oublié  de  lui  faire  part,  depuis  sa  dernière  missive 
qui  datait^de  trois  ou  quatre  ans. 

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744  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Gomme  il  arrivait  chez  lui,  il  trouva  le  baron  Sauvageot  qui!*' 
tendait  en  donnant  un  coup  d'œil  aux  détails  de  récurie. 

—  Eh  bien,  avez-vous  des  nouvelles  de  votre  nièce?  lui  demiià 
Jean  lorsqu'ils  furent  entrés. 

—  Aucune.  Je  viens  de  chez  ma  sœur;  elle  est  désolée.  Lest 
pêches  arrivées  ce  matin  au  préfet  ne  révèlent  rien  du  passage  à 
deux  voyageurs  ressemblant  au  signalement  donné  d'une  jesa 
fille  accompagnée  d'une  gouvernante  anglaise.  Donc,  elles  ne  soi 
point  parties  I 

—  Comment?  s'écria  Jean,  est-ce  que  les  ordres  ont  étéenroyè 
dans  cette  forme-là  ? 

—  Sans  doute  I  N'avais-tu  pas  dit  de  les  expédier  ainsi? 

—  Jamais  de  la  vie  !  mais,  mon  parrain,  c'était  élémentaire  cet 
Quoi!  vous  avez  tous  supposé  que  M"»  Runières  tentait  pareille 
escapade  sans  y  être  aidée  par  quelqu'un  d'intéressé  i  rompre 
son  mariage? 

—  Tiens,  en  effet,  reprit  le  baron  en  fronçant  ses  gros  sourdb, 
ce  que  tu  imagines  là  est  assez  probable.  —  Alors,  que  crois-tu? 

—  Je  crois  tout  simplement  qu'un  amoureux  couple  a  passé  b 
frontière,  tandis  que  miss  Clifford,  partie  par  le  même  train,  les 
suivait  à  distance,  sans  avoh:  l'air  de  les  connaître. 

—  C'est  vrai!  dit  le  parrain  en  se  frappant  le  front.  Que  faire 
alors? 

—  Dame,  si  M"*  Jeanne  a  un  penchant  secret,  il  me  semble  çne 
M"**  Runières  n'est  point  sans  avoir  eu  quelque  soupçon. 

—  C'est  cela,  s'écria  le  baron  :  Mauvert  !..  II  sera  venu  de  Rome 
pour  faire  le  coup  ! 

—  Eh  bien,  reprit  Jean  avec  son  flegme,  puisqu'il  est  là-bas  à 
l'ambassade,  rien  de  plus  facile  que  de  le  retrouver.  Et,  en  organi- 
sant autour  de  lui  une  surveillance  active... 

—  Tu  as  raison,  tout  devient  clair!  —  Je  cours  che?  ma  sœur. 
Merci  encore  de  ta  conduite  en  toute  cette  triste  affaire. 

En  prononçant  ces  mots,  le  baron  Sauvageot  se  leva,  et  tendit 
avec  effusion  la  main  à  son  filleul. 

—  Du  reste,  ajouta  Jean  d'Emeau,  vous  savez,  je  ne  hasarde  la 
que  des  déductions  logiques.  II  se  peut  fort  bien  aussi  que  M"'  Rii- 
nières  n'ait  point  quitté  Paris... 

—  Allons  donc!  Ce  serait  trop  naïf! 

Jean  le  reconduisit  jusqu'au  perron.  Au  moment  de  le  quitter  : 

—  A  propos  de  voyage,  dit-il,  d'ici  trois  ou  quatre  jours,  j'irai 
faire  un  petit  tour  à  Nice.  Si  vous  veniez  avec  moi? 

—  Impossible,  mon  cher,  avec  de  telles'complications  sur  les  bras. 

—  En  ce  cas,  adieu,  si  je  ne  vous  vois  qu'à  mon  retour. 

Son  parrain  expédié,  sans  plus  de  remords,  Jean  d'Emeau  rea- 

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L'ÉTOttEU)E  JEAN.  745 

tra  dans  son  cabinet,  et  s'assit  devant  son  bureau  pour  dépouiller 
^  sa  correspondance  du  matin.  Parmi  les  lettres  déposées  sur  un  pla- 
ira teau  d'argent,  il  en  avisa  une,  cachetée  d'un  grand  sceau,  qui  lui 
^  venait  d'Amérique.  Aux  timbres  de  la  poste,  il  vit  qu'elle  lui  avait 
été  adressée  de  France,  il  y  avait  deux  mois,  et  qu'elle  lui  était 
^retournée  par  un  de  ses  correspondans.  Il  l'ouvrit  la  première;  elle 
était  ainsi  conçue  :  «Grasse,  5  février.  Monsieur  Jean  Demeau  à 
l'Assomption  (Paraguay).  —  Monsieur,  c'est  avec  le  plus  profond  re- 
/  gret  que  j'ai  l'honneur  de  remplir  auprès  de  vous  une  pénible  mis- 
"  sion  en  vous  informant  de  la  mort  de  M"*  Marie-Séverine  Demeau, 
votre  mère,  décédée  hier  4  février  en  sa  maison  des  Olivets.  Par 
^  des  circonstances  toutes  particulières  sa  succession  réclamant  abso- 
lument votre  présence,  je  viens  vous  prier  de  vouloir  bien  au  plus 
■  tôt  me  faire  part  de  vos  intentions  à  ce  sujet.  Agréez,  monsieur... 
^  Edme-Éloi  Cavaillon,  notaire  à  Grasse  (Var).  » 

—  Voilà  mes  projets  renversés,  se  dit-il  avec  ennui. 
Pourtant  il  réfléchit  bientôt  que,  après  tout,  par  cet  héritage, 
l'habitation  lui  restait,  ce  qui  simplifiait  déjà  beaucoup  les  arran- 
gemens.  La  maison  des  Olivets,  autant  qu'il  la  pouvait  retrouver 
dans  ses  souvenirs,  située  dans  un  endroit  charmant,  avait  une 
aimable  apparence  de  villa  qui  réjouirait  les  yeux  de  M"*»  Jeanne. 
Le  confort  intérieur,  y  fût-il  insuffisant,  était  chose  facile  à  régler. 
Jean  avait  pour  habitude  d'agir  sans  longs  débats.  La  lettre  du 
notaire  exigeant  une  prompte  réponse,  après  le  retard  qu'elle  avait 
éprouvé,  il  résolut  de  partir  le  soir  même.  M"*  Runières  était  à 
cette  heure  trop  bien  à  l'abri  de  toute  découverte  pour  qu'une 
absence  de  quelques  jours  pût  être  un  péril.  11  retourna  à  Meudon 
porter  à  la  fugitive  les  dernières  nouvelles  du  baron  Sauvageot, 
l'informa  qu'il  allait  lui  préparer  une  retraite  assurée,  et,  pour- 
voyant d'ailleurs  à  toute  éventualité  imprévue,  la  laissa  pour  courir 
chez  ladyO'Donor  qu'il  convainquit  sans  peine  de  la  nécessité  d'une 
séparation  si  pleinement  justifiée  par  la  lettre  du  notaire  qu'il  lui 
montra. 

VL 

Un  voyage  de  vingt-quatre  heures  est  tout  juste  une  promenade 
pour  un  Américain.  Le  lendemain,  Jean  était  à  Grasse. 

En  route,  il  avait  pu  songer.  Livré  tout  vif,  dès  son  plus  jeune 
âge,  à  l'isolement  du  collège,  il  avait  compris  vite  à  ses  dépens 
que  son  plus  sûr  ami,  c'était  lui-même.  Conscient  plus  tard  de 
l'inutilité  d'un  bagage  d'affections  de  famille  qui  eussent  peut-être 
gêné  son  ami  dans  sa  route,  il  s'était  allégé  d'un  seul  coup  de 
tout  ce  que  sa  nature  indépendante  devait  considérer  comme 


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7&6  BEVUE  DES   D|;UX  MONDES. 

superflu.  Deux  ou  trois  vacances  passées  aux  Olivets  l'avaient  i 
peine  lié  avec  sa  mère,  et  ce  décès  inattendu,  qui  le  faisait  orphdii,! 
n'éveillait  pour  lui  d'autre  idée  qu'un  règlement  de  succ^âa 
prévu  dans  le  cours  de  ses  affaires. 

Cependant,  un  point  l'intriguait.  —  Parfois,  en  son  for  intérie», 
il  s'était  laissé  aller  à  des  songeries  sur  la  iaç(Mi  bizarre  dootos 
l'avait  élevé,  et,  bien  qu'il  s'en  souciât  comme  d'un  fétu,  ilanh 
toujours  flairé  quelque  mystère.  La  lettre  de  maître  Cavaillon,  a 
mentionnant  que  «  des  circonstances  toutes  particulières  »  eô- 
geaient  sa  présence,  le  confirmait  dans  l'idée  qu'il  devait  v  avoir, 
pour  le  moins,  un  secret  dans  les  formalités  à  remplir  au  sujet  de 
son  héritage. 

Arrivé  à  Grasse  à  neuf  heures  du  soir,  il  envoya  sa  carte  u 
notaire.  Rendez-vous  fut  pris  pour  le  matin  suivant. 

Maître  Cavaillon  était  un  aimable  homme  de  soixante  ans,  armé 
de  lunettes  par-dessus  lesquelles  il  regardait  avec  deux  grands  feux 
ronds,  naifs,  curieux  comme  des  yeux  d'enfant.  Petit,  replet  comme 
un  évêque,  l'air  doucement  réjoui,  un  bon  sourire  éclairait  soq 
visage  sans  nuire  à  la  gravité  professionnelle.  Tout  en  lui  attirail 
la  confiance  et  commandait  l'estime. 

Jean,  avefc  ses  manières  posées,  avait  naturellement  un  certain 
air  de  grandeur  ;  en  le  voyant  entrer  dans  son  cabinet,  \e  bon 
notaire,  qui  Tattendait,  demeura  un  peu  surpris. 

—  Monsieur  d'Erneau?..  dit-il  non  sans  quelque  hésitation. 

—  Oui,  monsieur,  répondit  Jean. 

—  Mais,  Derneau  sans  apostrophe,  avec  un  grand  Dl..  reprit  le 
notaire,  en  tenant  à  la  main  la  carte  de  visite  qu'il  avait  reçue. 

—  Avec  un  grand  D,  monsieur,  répliqua  Jean.  La  panicu\e©t 
une  fantaisie  douce  d'un  parrain  que  j'ai.  Elle  m'est  restée  du 
collège,  par  habitude  prise. 

—  Parfait  I  —  Donc,  vous  venez  pour  la  succession  deTlI**  Marie- 
Séverine  Derneau? 

—  Précisément,  monsieur,  et  j'arrive  de  Paris,  où  votre  lettre  m'a 
rejoint,  après  avoir  couru  après  moi  jusqu'en  Amérique...  ce  qui 
vous  explique  mon  retard  à  vous  répondre. 

—  Tiens,  tiens,  vous  étiez  de  retour  I  En  tout  cas,  vous  voicir 
c'est  le  principal  I  —  Avez-vous  vu  monsieur  votre  père? 

Si  flegmatique  qu'il  fût,  Jean  le  regarda  étonné. 

—  Mon  père!  s'écria-t-il.  —  Quel  père? 

—  Dame,  celui  qui  nous  intéresse  en  votre  affaire  de  succession 
ne  peut  être  que  monsieur  Marins  Derneau,  l'autre  ne  comptant 
pas...  car,  vous  connaissez,  je  le  pense,  l'axiome  de  droit... 

—  Paler  is  est  quem  nuptiœ  demonstranty  ajouta  Jean  d'Erneau, 
qui  s'était  bientôt  remis,  je  sais  cela.  —  Je  suis  avocat,  monsieur. 


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L  ETOILE  DE  JEAN.  7i|7 

—  Mes  complimens,  dit  le  notaire  avec  un  salut.  Donc,  vous  n'i- 
gnorez pas  que  ledit  sieur  Marius  Derneau  doit  intervenir,  madame 
votre  mère  s'étant  mariée  sans  contrat. 

—  Je  comprends  très  bien  cela,  monsieur,  répliqua  Jean  d'un 
lOQ  non  moins  ponctuel  que  celui  de  l'excellent  maître  Cavailbn; 
mais  ce  que  je  ne  comprends  pas  du  tout  c'est  que,  ne  me  croyant 
plus  aucun  père,  d'après  votre  dire,  je  me  trouverais  en  avoir  deux. 

—  Comment!  Vous  ne  savez  donc  rien,  monsieur,  de  votre  si- 
tuation de  famille? 

—  On  m'a  toujours  dit  que  mon  père  était  mort  lorsque  j'avais 
deux  ans...  Ne  m'en  étant  jamais  connu  d'autre,  vous  me  voyez  donc 
très  surpris  de  votre  langage. 

—  Âh  !  je  vous  demande  vraiment  mille  pardons,  monsieur  1  reprit 
le  notaire  confus.  Je  vous  jure  que  je  n'avais  aucunement 
l'idée  que  vous  pussiez  être  dans  l'ignorance  des  choses.. •  que 
tout  le  monde  ici... 

—  Mais  ne  vous  excusez  point,  monsieur,  répliqua  Jean  de  son 
air  le  plus  tranquille.  Nous  causons  affaires,  et  je  ne  puis  que  vous 
remercier  de  m' éclairer  aimablement  sur  les  nécessités  qu'elles 
comportent,  aussi  bien  que  sur  des  questions  de  famille  qu'il  faut 
bien,  après  tout,  que  j'aborde  avec  vous,  puisqu'elles  ont  trait  à 
mon  héritage.  Reprenons  donc,  je  vous  prie,  sans  nous  préoccuper 
de  restrictions  inutiles,  et  procédons  par  ordre.  Vous  me  faisiez 
l'honneur  de  m'apprendre  que  j'ai  l'avantage  de  posséder  deux 
pères  :  l'un,  M.  Marius  Demeau  que  je  croyais  mort,  et  qui  ne  l'est 
pas,  dites-vous. 

—  Je  le  suppose  du  moins,  s'empressa  d'ajouter  maître  Cavaillon, 
qui  avait  déjà  repris  son  sourire,  car  son  acte  de  décès  n'est  jamais 
parvenu  à  madame  votre  mère. 

—  Fort  bien  !..  Et  mon  autre  père,  quel  est-il? 

Dame,  monsieur,  répondit  en  hésitant  le  notaire  évidemment 
interloqué  de  cet  air  dégagé,  je  ne  pourrais,  en  vérité,  sur  ce  point 
vous  répondre  que  par  des...  suppositions...  assez  probantes...  il 
faut  biœ  le  dire...  que  l'on  a  faites  autrefois  dans  le  pays,  mais 
qui  cependant  n'ont  que  le  caractère  de  toute  suspicion  de  ce  genre. 

—  Sans  aucun  doute,  reprit  Jean,  et  je  comprends  cette  réserve 
discrète.  A  tout  prendre  pourtant,  votre  confidence  éveillant  mes 
souvenirs,  je  ne  serais  pas  très  éloigné  de  me  ranger  moi-même  à 
cette  opinion  qu'il  pourrait  y  avoir  là  en  effet  quelque  mystère.  •• 
Mon  second  père  ne  serait-il  pas  par  hasard  le  baron  Sauvageot? 
.  — Hum!  fit  le  notaire  un  peu  hésitant...  C'est  du  moins  kiL, 
monsieur,  que  je  vous  aurais  nommé,  d'après  les  circonstances  qui 
ont  accrédité  ce  bruit. 


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748  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Vous  ne  voyez  pas  d'inconvénient  à   me  les  raconte, 

circonstances? 

—  En  aucune  façon,  monsieur.  Elles  ne  peuvent  que  sem 
vous  guider  dans  cette  affaire...  Et  je  puis  même  ajouter  qi? 
suis  seul  à  les  bien  connaître,  votre  père  légal  ne  les  ayant 
qu'à  moi. 

—  Je  vous  écoute,  monsieur. 
Maître  Cavaillon  fit  alors  le  récit  suivant  dont  nous  résumoiÊ 

élémens  principaux. 

Les  Derneau,  de  père  en  fils,  étaient  fermiers  des  Olivete,  ce 
explique  qu'à  vingt-cinq  ans  Mai'ius,  le  père  de  Jean, 
trait  le  superbe  domaine  du  général  baron  Sauvageot.  Garçon soliikl 
intelligent,  tête  provençale  et  cœur  franc,  Marins  avait  presque  m 
élevé  au  château,  pour  servir  de  compagnon  de  jeux  au  jeune  1»-| 
ron  Césaire.  Il  en  était  résulté  une  de  ces  camaraderies  de  ûls  i 
fermier  à  fils  de  maître  qui  s'était  naturellement  changée  chez  Vifr 
férieur  en  un  aveugle  dévoûment.  Devenu  majeur,  le  jeune  Sauu- 
geot,  déjà  riche  du  bien  de  sa  mère  qu'il  avait  perdue,  s'en  étak 
allé  à  Paris.  Il  n'avait  plus  dès  lors  fait  en  Provence  que  de  courts 
apparitions,  quand,  à  la  mort  de  son  père,  il  fut  contraint  d'y  yem 
passer  quelques  semaines.  Marins  Derneau  était  marié  depuis  tné 
mois  à  une  fort  jolie  fille  du  pays  qu'il  adorait.  Gomme  il  était  î 
prévoir,  le  baron  Césaire,  accueilli  avec  effusion  par  Vheureux  mé- 
nage, visita  souvent  la  ferme,  et  il  ne  se  passa  bientôt  guère  à 
jours  sans  qu'il  y  parût.  Marins  était  au  comble  de  la  joie.  Par 
malheur,  le  baron  repartit.  Mais,  rappelé  à  Grasse  l'hiver  suivant 
par  les  soucis  d'un  procès,  il  s'établit  cette  fois  auxOlivets.Uinstal- 
lation  rustique  était  trop  commode  pour  qu'il  n'en  profilât  point 
chacun  de  ses  voyages.  Il  s'accoutuma  bientôt  à  revenir  chaque 
mois  consacrer  quelques  jours  aux  soins  de  ses  affaires. 

Ce  commerce  d'amitié  durait  depuis  deux  ans,  au  grand  coDtentt 
ment  de  Marins,  à  qui  tout  souriait.  Cn  enfant  lui  était  né,  son  ami 
Césaire  avait  voulu  en  être  le  parrain  ;  et,  comme  cadeau  de  baptême 
à  son  filleul,  avait  renouvelé  le  bail  de  la  ferme,  à  des  conditions  de 
redevances  réduites  presque  d'un  tiers,  alors  que  le  rendement  supé- 
rieur des  terres,  améliorées  depuis  quinze  ans,  eût  dû  fair«  prévoir 
au  contraire  une  formidable  augmentation...  L'exploitation  des 
Olivets  devenait  une  fortune  ;  des  travaux  de  drainage  allaient  en- 
core en  accroître  l'importance.  Marins  travaillait  avec  ce  courage 
doublé  d'intelligence  qui  est  le  nerf  de  toute  grande  entreprise,  et 
réussissait  au-delà  de  ses  espérances,  lorsque  tout  à  coup  le  pl^" 
horrible  malheur  vint  s'abattre  sur  lui. 

Bien  qu'il  fût  tout  naturel  que  le  baron  Césaire ,  qui  ne  parais- 


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l'étoile   de  JEAN.  749 

sait  jamais  que  pour  quelques  jours ,  préférât  rhabitation  de  sa 
ferme  à  celle  de  son  château,  la  fréquence  de  ses  apparitions  avait 
bientôt  fait  jaser  le  pays.  La  fière  Séverine,  la  femme  de  son  ami 
Marins,  était  d'une  beauté  rare,  un  peu  coquette,  et  d'humeur  pro- 
vocante ;  ses  airs  de  dame  lui  valurent  d'abord  des  quolibets  qui 
se  changèrent  aisément  en  bruits  fâcheux  sur  ses  relations  avec  le 
jeune  Sauvageot.  —  Un  soir,  Marius,  rentrant  après  une  longue 
journée  passée  loin  de  chez  lui,  s'était  arrêté  au  village  ;  pendant 
qu'il  donnait  quelques  ordres  à  ses  gens,  l'un  d'eux,  assez  mauvais 
sujet  qu'il  avait  renvoyé  la  veille,  se  mit  à  ricaner  à  l'écart  en 
l'entendant  annoncer  aux  autres  qu'il  les  rejoindrait  dès  l'aube  au 
champ  des  Sources,  un  des  plus  éloignés  de  la  ferme.  Le  maître 
des  Olivets  n'était  pas  patient;  marchant  droit  au  ricaneur,  il  lui 
demanda  ce  que  signifiait  son  air  de  gouaillerie. 

—  Eh  bien,  répondit  l'homme,  cela  signifie  que  de  bonne  heure 
vous  laisserez  la  place  à  monsieur  le  baron,  voilà  tout. 

Il  n'avait  pas  articulé  le  dernier  mot  que  Marius  avait  bondi  sur 
lui,  le  saisissant  à  la  gorge,  et  l'on  eut  peine  à  l'arracher  de  ses  mains. 

11  est  de  ces  coups  qui  frappent  en  plein  cœur,  fussent-ils  dirigés 
par  la  plus  abjecte  perfidie.  Marius  revint  chez  lui  dans  un  état 
d'exaspération  qui  touchait  au  délire.  Soupçonner  sa  femme,  et 
surtout  celui  que  dans  son  dévoûment  il  aimait  à  l'égal  d'un  frère, 
un  ami  d'enfance  qui  l'avait  comblé,  et  pour  lequel  il  eût  donné 
avec  joie  le  plus  pur  de  son  sang  !..  une  pareille  infamie  était  telle- 
ment stupide  qu'elle  en  devenait  absurde  à  force  de  lâcheté.  Mais, 
si  confiant  de  cœur  qu'il  voulût  être,  sous  l'obsession  d'une  idée 
trop  cruelle,  le  pauvre  Marius  observa  malgré  lui.  —  Un  mois  plus 
tard,  il  ne  doutait  plus  ;  l'homme  avait  dit  la  vérité  :  sa  femme  le 
trompait,  et  le  baron  Gésaire  était  son  amant. 

11  y  eut  alors  im  drame  effrayant  entre  ces  deux  misérables,  en- 
hardis par  une  confiance  aveugle,  et  ce  mari  qui  les  épiait.  Trois 
fois  ils  furent  au  bout  de  son  fusil  ;  mais  chaque  fois  le  malheureux 
sentit  défaillir  son  courage.  11  les  avait  tant  aimés!..  Enfin,  tour- 
menté de  cet  horrible  rêve  qu'un  jour  peut-être,  succombant  à  sa 
rage,  il  les  tuerait  tous  les  deux,  il  se  décida  à  s'enfuir,  n'empor- 
tant de  son  bonheur  perdu  que  son  enfant  qu'il  adorait.  —  Mais 
alors,  une  affreuse  pensée  lui  surgit  tout  à  coup.  —  Si  son  enfant 
n'était  pas  même  de  lui?..  Terrifié  d'un  tel  doute,  il  ne  songea  plus 
qu'à  s'assurer  si  du  moins  un  dernier  espoir  lui  restait.  11  médita 
son  projet  ;  puis,  un  jour,  annonçant  un  voyage  d'affaires  impré- 
vues qui  devait  le  retenir  jusqu'au  surlendemain,  il  quitta  les  Oli- 
vets. Parti  le  soir,  laissant  les  amans  sans  défiance,  il  se  cacha  aux 
environs,  attendant  l'heure.  Au  milieu  de  la  nuit,  il  revint  à  sa  mai- 
son, ouvrit  la  porte  sans  bruit,  et  monta  à  la  chambre  de  Séverine, 


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750  EEYUC   DES   DEUX  MONDES. 

La  chambre  était  vide.  Il  se  rendit  alors  à  rappartement  de  Césainl 
Sauvageot,  qui  occupait  une  aile  de  la  maison,  luxueusement  usé- 1 
nagée  avec  des  meubles  apportés  du  château.  Là,  armé  (fusl 
double  clé  qu'il  avait  fabriquée  lui-même  au  moyen  d'une  empreinte, 
il  entra  dans  l'obscurité,  alluma  une  bougie,  et  marcha  droit  to 
une  seconde  pièce  où  couchait  le  baron.  Y  ayant  pénétré,  il  les  tmn  ] 
endormis...  Marins  les  réveilla.  A  sa  vue,  ils  jetèrent  un  cri. 

—  Silence!  dit-il  d'une  voix  brève,  les  gens  ne  doivent  rien  a- 
tendre  de  ce  qui  va  se  passer  ici. 

Sur  ces  mots,  il  déposa  froidement  des  pistolets  qu'il  teDiitih 
main,  et  s'adressant  à  l'amant  : 

—  Allons,  levez-vous,  et  allez  m'attendre  là,  ajouta-t-fl  en  \é 
désignant  la  chambre  voisine.  J'ai  d'abord  à  parler  à  ma  femme. 
Ensuite  j'irai  vous  retrouver. 

Le  jeune  baron  Césaire  n'était  pas  naturellement  brave.  Trem- 
blant sous  ce  regard  qui  l'écrasait,  il  obéit  avec  tant  de  Mte, 
oubliant  si  bien  sa  complice,  en  son  épouvante  folle,  que  la  mal- 
heureuse se  sentit  perdue. 

—  Césaire  !  s'écria-t-elle  imprudemment. 

—  J'ai  dit:  Silence  1  répéta  Marius. 

Et,  poussant  le  baron  vers  la  porte  d'un  cabinet  de  toilette,  il 
l'y" fit  entrer  et  l'enferma  en  tirant  im  verrou.  Il  revint  alors  à 
Séverine. 

—  Mon  Dieu  !  bégaya-t-elle,  est-ce  que  tu  vas  me  tuer? 

—  Nous  allons  voir,  dit  Marius.  Pas  de  gémissemens  inutiles,  et 
réponds-moi.  —  De  qui  est  notre  enfant? 

Demi-nue,  assise  sur  le  lit,  les  traits  convulsés,  elle  le  r^ardaît 
dans  un  tel  paroxysme  de  terreur  qu'il  vit  qu'elle  ne  Tentendait 
même  pas. 

—  Écoute,  reprit-il,  si  tu  tiens  à  ta  vie,  comprends-moi  bien,  car 
c'est  ta  seule  chance  de  te  sauver.  —  Il  faut  que  je  sache  si  mon 
enfant  est  de  moi...  et  pour  cela,  tu  vas  me  révéler  depiii5  quand 
Césaire  est  ton  amant.  Lorsque  tu  auras  parlé,  j*îrai  rinterroger  : 
s'il  me  dit  la  même  date  que  toi,  je  vous  laisse  vivre  ;  si  sa  réponse 
ne's'accorde  pas  avec  la  tienne,  je  vous  tue  tous  les  deux.  Mainte- 
nant réfléchis,  j'attends. 

Séverine  respira;  elle  connaissait  Marius,  elle  ne  doutait  point 
unjnstant  que  ce  qu'il  avait  résolu,  il  le  ferait.  Elle  conn^ssait 
aussi  trop  bien  le  baron  Césaire  pour  n'être  point  certaine  que,  à^ 
vant^une  telle  menace,  il  avouerait  tout  comme  elle.  Elle  entrevit 
l'impunité. 

—  C'est  depuis  deux  ans,  dit-elle  avec  assurance. 

—  Quelques  mois  après  notre  mariage,  alors  ?  demandart-9  sans 
marquer  le  moindre  étonnement. 


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L*ÉTOILE  DE  JEAN.  751 

^       —  Oui. 

'^     —  A  ses  premiers  voyages,  sans  doute? 

—  Au  second. 

—  C'est  bien...  A  son  tour  maintenant  !  ajouta  Marins  en  se  di- 
^  rigeant  vers  l'autre  pièce. 

En  le  voyant  entrer,  Césaire  Sauvageot  crut  sa  dernière  heure 
venue  ;  mais  il  se  remit  un  peu  en  remarquant  que  Marins  n'était 
"  plus  armé.  Quoique  tremblant  encore  de  tous  ses  membres,  il  essaya 
"  de  prendre  une  contenance  moins  piteuse. 

—  Je  suis  à  vos  ordres,  se  hasarda-t-il  à  murmurer. 

A  cette  phrase  banale,  Marins  ne  put  réprimer  un  geste  de  co- 
lère ;  mais,  s' apaisant  aussitôt  :  —  Regardez-moi  donc  en  face, 
^  dit-il.  Est-ce  que  vous  croyez  que  j'en  doute? 

L'entretien  ne  fut  pas  long.  Les  paroles  du  mari  furent  aussi  dé- 
cisives pour  l'amant  que  pour  la  maîtresse.  Le  baron  n'hésita  pas 
-'  plus  qu'elle;  sa  réponse,  par  bonheur  pour  lui,  confirma  ce  qu'elle 
ï*-  avait  avoué  déjà.  Marins  sortit  alors,  passa  par  la  chambre,  où,  pal- 
i^  pitante,  attendait  Séverine,  et  sans  même  se  retourner  vers  elle  il 
s'en  alla,  les  laissant  tous  deux. 

L'infortuné,  comme  toutes  les  natures  simples  et  vraies,  aimait 
son  enfant.  Il  venait  d'acquérir  la  preuve  qu'il  était  peut-être  le  fils 
de  l'autre.  Sa  résolution  fut  bientôt  arrêtée.  Descendant  Tescalier 
comme  un  homme  ivre,  il  entra  dans  une  pièce  qui  lui  servait  de 
bureau,  rassembla  à  la  hâte  ses  papiers  et  ses  livres,  qu'il  boucla 
dans  une  malle.  Au  point  du  jour,  il  les  remettait  aux  mains  de 
:  maître  Cavaillon,  en  lui  confiant  ce  qui  venait  d'arriver.  Abandon- 
nant tout,  et  n'emportant  de  sa  ferme  que  les  habits  qui  le  cou- 
•  vraient,  il  le  chargea  de  rendre  ses  comptes  au  baron.  Depuis  lors, 
on  ne  l'avait  jamais  revu. 

Tel  fut  le  récit  du  bon  notaire.  Jean  d'Erneau  l'avait  écouté  avec 
beaucoup  d'intérêt,  et  plusieurs  fois  même  avait  marqué  sa  satis- 
faction par  des  hochemens  de  tête  approbatifs.  Quand  la  pérorai- 
son fut  achevée,  il  complimenta  courtoisement  le  narrateur. 

—  Cette  histoire  est  tout  à  fait  intéressante,  monsieur,  dit-il,  et 
vous  la  contez  vraiment  fort  bien.  —  A  cet  éloge,  maître  Cavaillon 
répondit  par  un  salut  de  remercîment.  —  Pour  la  résumer  cependant, 
ajouta  D'Erneau,  il  en  ressort  évidemment  que  nous  n'avons  sur  cette 
question  de  double  pateraité  que  des  données  en  effet  très  vagues. 

—  Il  pourrait  y  avoir  la  voix  du  sang...  hasarda  le  notaire. 

—  Penh  !  c'est  bien  subtil  !..  Mais,  la  chose  en  soi  étant  fort  in- 
différente et  du  domaine  particulier  du  sentiment,  il  nous  reste  uni- 
quement à  traiter  le  point  légal  du  quem  nuptiœ  demonstrant.  Où 
est  mon  père  Marins  Derneau,  qui  seul  nous  est  indispensable? 

—  Ma  foi  I  monsieur,  je  l'ignore,  car  on  n'en  a  plus  jamais  en- 


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752  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

tendu  reparler,  sauf  il  y  a  une  douzaine  d'années  par  un  cousm  (ji 
habitait  alors  Toulon  et  qui  avait  gardé  quelques  relations  aveclk 
M.  le  baron  à  cette  époque  vendant  ses  terres  et  quittant  défiDi 
vement  le  pays,  madame  votre  mère  acheta  les  Olivets.  11  falk 
alors  une  autorisation  de  son  mari,  qui  Tenvoya  du  reste  en  IM 
par  l'entremise  de  ce  parent. 

—  Et  mon  cousin  vit-il  toujours? 

—  Je  le  crois,  monsieur.  Seulement  je  vous  avouerai  que  j'ai!» 
certitude  qu'on  ne  saurait  rien  par  lui.  Je  lui  ai  écrit  trois  f(Hs,3 
ne  m'a  point  répondu. 

—  A  combien  se  monte  l'héritage  de  ma  mère  ?  demanda  Jeai 
en  mordillant  la  pomme  de  sa  canne. 

—  A  six  cent  mille  francs  environ,  répondit  le  notaire. 

—  Bon  !  J'irai  voir  le  cousin,  il  parlera. 

Ces  préliminaires  posés,  Jean  d'Emeau  s'occupa  aussitôl  dt 
principal  motif  qui  l'avait  amené  :  à  savoii-  une  installauoii  pour 
M"'  Jeanne  Runières.  Il  pria  maître  Cavaillon  de  lui  faire  visiter  les 
Olivets;  rien  ne  l'empêchant  de  s'y  établir,  il  ne  cacha  point  son 
intention  de  prêter  cette  demeure  à  ime  jeune  dame  américaine  de 
ses  amies,  précisément  la  fille  de  son  associé  du  Paraguay  qui  lai 
avait  fait  parvenir  sa  lettre.  Quelques  heures  plus  tard,  Jean  re- 
voyait son  nid,  tout  émerveillé  de  le  trouver  si  duveté.  La  maison 
même  était  si  fort  changée  depuis  son  enfance  qu'il  eut  peine  à  li 
reconnaître  dans  cette  villa  charmante  où  se  devinait  encore  sans 
peine  l'empreinte  du  goût  parfait  de  son  parrain.  Il  ne  put  se  dé- 
fendre de  féliciter  rétrospectivement  sa  mère  de  Tavoir  entretenue 
avec  un  pareil  soin.  M"*  Jeanne  serait  là  au  comble  de  ses  vœux. 
Ses  dispositions  furent  bientôt  prises.  Après  une  dernière  entrevue 
avec  le  bon  notaire,  et  renseigné  sur  son  cousin  autant  qu'il  pouvait 
l'être,  il  repartit  le  soir  même  pour  Toulon,  où  il  arrivait  le  matin. 

Le  parent  de  Marins  était  un  Derneau,  propriétaire  d'un  hôtel  de 
second  ordre  sur  le  port.  Jean  descendit  chez  lui  et,  la  reconnais- 
sance  faite,  aborda  sans  ambages  la  question  qui  l'amenait.  Dès  les 
premiers  mots  sur  son  père,  il  comprit  que  le  cousin  se  tenait  sur 
la  défensive  et  ne  voulait  effectivement  rien  dire.  Mais  Jean  savait 
trouver  les  joints  de  toutes  les  armures.  En  déjeunant  avec  ce  nou- 
veau parent,  qu'il  avait  invité,  il  parla  très  négligemment  du  chiflre 
de  l'héritage,  lequel,  à  défaut  de  son  père  et  de  lui,  pouvait  fort  bien 
un  jour  revenir  à  des  collatéraux.  —  Avant  la  fin  du  dessert,  il 
apprenait  que  Marins  Derneau  était  depuis  vingt-cinq  ans  en  Bre- 
tagne. Il  habitait  le  village  de  Gardée,  aux  environs  de  Quimperj  le 
cousin  n'en  savait  point  davantage. 


(La  seconde  partie  au  prochain  numéro.) 


Mario  Uchard. 


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LES 

TUILERIES  ET  LE  LOUVRE 

PENDANT   LA    COMMUNE 


I. 

L'AVANT-DERNIER    JOUR    DES    TUILERIES. 


I*  —  LB     GODVBBKBUR     DD    CHATBAU. 

Ce  fui  en  1564  que,  sur  l'ordre  de  Catherine  de  Médicîs,  Phili- 
bert Delorme  jeta  les  premières  fondations  du  château  des  Tuileries; 
presque  tous  les  souverains  qui  régnèrent  sur  la  France  tinrent  à 
honneur  de  le  continuer  ou  de  l'embellir:  à  la  veille  de  la  révolu- 
tion du  4  septembre,  on  y  travaillait  encore.  Il  fallut  donc  à  la  mo- 
narchie trois  cents  ans  pour  l'élever;  une  nuit  suffit  à  la  commune 
pour  le  détruire.  Il  était  resté  debout  pendant  la  terreur,  il  n'avait 
même  pas  été  menacé  par  les  invasions  de  1814  et  de  1815.  L'in- 
surrection du  18  mars,  débutant  par  l'assassinat  de  deux  généraux 
et  de  quelques  gendarmes,  suivit  imperturbablement  sa  logique  et 
s'effondra  au  milieu  des  incendies  allumés  par  elle;  des  Tuileries 
elle  fit  une  vaste  ruine  que  remplit  un  peu  de  cendres.  Le  pétrole 
tourmentait  l'esprit  des  communards;  il  y  avait  là  un  nouveau  moyen 
de  destruction  rapide  fait  pour  tenter  des  hommes  qui  s'intitulaient 
volontiers  les  apôtres  de  l'humanité  nouvelle  ;  avant  d'en  inonder 
notre  ville  réservée  à  périr,  ils  avaient  essayé  de  l'utiliser  contre 
nos  soldats.  Dans  le  cabinet  de  Delescluze,  sur  son  propre  bureau, 
on  trouva,  au  ministère  de  la  guerre,  la  lettre  que  voici  :  «  Com- 
mune de  Paris,  délégation  scientifique;  Paris,  le  18  mai  1871  :  J'ai 

TOMB  xxvm.  —  1878.  48 


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75&  BEYUB  DE$  DEUX  MONDES. 

demandé  à  Dombrowski  qu'il  fit  creuser  une  casemate  dont  je  lui  ai 
donné  les  dimensions  pour  y  placer  notre  projecteur  à  pétrole.  De- 
puis j'ai  envoyé  trois  fois  pour  voir  si  les  travaux  s'avançaient,  per- 
sonne n'a  pu  me  répondre  à  ce  sujet.  Je  suis  prêt  à  envoyer  les 
appareils.  Le  membre  de  la  commune^  chef  de  la  délégation  scien- 
tifique^ Parisel.  »  Et  en  note,  de  la  mince  écriture  de  Félix  Pyat  : 
«  Répondre  à  Parisel,  en  faisant  ce  qu'il  demande.  »  La  proposition 
d'envoyer  à  Dombrowski  des  projecteurs  destinés  à  arroser  les 
troupes  françaises  avec  des  jets  d'huile  minérale  enflammée  devdt 
rester  sans  réponse,  car  déjà  le  général  fédéré  qui  commandait  «  la 
première  armée  »  avait  fait  son  arrangement  avec  George  Veysset, 
et  dès  le  14  mai  avait  bien  pris  ses  précautions  en  promulguant  l'ar- 
rêté suivant  :  a  Le  colonel  Mathieu  est  nommé  commandant  supé- 
rieur de  toutes  les  forces  réunies  entre  le  Point-du-Jour  et  la  porte 
Wagram.  »  La  commune  eut  beau  déléguer  un  de  ses  membres,  De- 
reure,  en  qualité  de  commissaire  civil  auprès  de  Dombrowski,  Pa- 
risel ne  réussit  pas  à  lui  faire  adopter  ce  qu'il  appelait  modestement 
«  ses  appareils.  » 

Non-seulement  on  rêvait  d'incendier  Paris  à  Taîde  du  pétrole, 
mais  on  s'ingéniait  à  découvrir  des  moyens  expéditifs  de  le  faire 
sauter.  Au  siège  même  du  comité  central,  on  trouva  cette  pièce,  que 
je  reproduis  textuellement  et  qui  fait  elle-même  son  propre  com- 
mentaire :  «  En  cas  de  revers  de  notre  armée,  Grélier  propose  :  d'ici 
deux  ou  trois  jours  envoyer  deux  parlementaire  à  Versailles  pour 
que  dans  les  vingt-quatre  heures  ils  envoient  deux  Yersaillais;  leur 
montra  tpus  les  dossiers  des  notaires,  des  avoués,  des  huissiers  et 
les  titres  de  rentes  ^-  que  la  dette  publique  qui  se  trouve  entrer  les 
mains  de  la  commune  sera  détruis,  hmlé  avec  du  pétrole.  Plac^  de 
la  nitro-glycerine  sous  tous  les  grands  quartier  comme  Dardelle  a 
placé  les  poudre  aux  Tuilleridj  après  cette  promenade  ils  iront* 
port^  /idée  de  la  paix  à  Versailles.  »  Cette  note,  dont  le  patriotisme 
rachète  l'orthographe,  est  tout  entière  de  la  main  de  Grélier,  sorte 
d'avorton  biscornu  qui  avait  fait  métier  de  blanchisseur  et  de  bai- 
gneur avant  d'être  élevé  à  la  dignité  de  législateur  du  comité  cen- 
tral. Il  n'était  pas  pour  les  demi-mesures,  comme  l'on  voit;  brûler 
le  grand-livre  de  la  dette  inscrite  et  pulvériser  Paris  lui  semblait 
une  œuvre  convenablement  révolutionnaire,  —  ce  qui  ne  l'empêche 
pas,  au  lendemain  de  la  défaite,  alors  qu'il  se  cachait  pour  se  sous- 
traire à  des  poursuites  qu'il  ne  réussit  pas  à  éviter,  d'écrire  à  Tun 
de  nos  plus  illustres  généraux  pour  le  prier  d'intercéder  en  sa  fa- 
veur; cette  lettre,  que  j'ai  sous  les  yeux,  a  moins  de  désinvolture 
que  la  note  incendiaire,  mais  le  français  en  est  tout  aussi  boiteux» 

Dans  les  préliminaires  du  traité  de  paix  qu'il  proposait  d^offirir  à 
Versailles,  Grélier  loue  les  préparatifs  que  Darddle  a  faits  auxTui- 


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LES   TUILERIES  BT  lE  LOCTRE  SOUS  lA  COMMUNE.  755 

leries.  Cet  itexis  Dar^teUe,  qui  avait  servi  aux  chasseurs  d'Afrique, 
avait  été  trouvé  par  le  iS  mars  à  la  tète  de  quelques  cavaliers  de  la 
garde  natioaale.  Sur  les  hauteurs  de  MonHuartre,  ce  transfuge  de 
'    l'armée  se  jeta  dans  la  révolte,  facilita  la  reprise  des  canons  et  mé- 
^   rita  d'être  promu  au  grade  de  colonel  c(xnmandant  les  cavaliers  de 
ia  république  ;  titre  honorifique  sous  la  commune,  qui  eut  si  peu  de 
-    cavalerie  que  Rossel,  délégué  à  la  guerre,  et  animé  d'idées  de  ré^ 
*    formes  pratiques,  avait  prescrit  la  création  d'un  corps  de  vélocipé^ 
'  distes.  En  attendant  que  la  future  cavalerie  fût  organisée  et  que  Dar^ 
^  délie  en  devint  le  Murât,  il  avait  été  nommé  gouverneur  militaire 
-'   du  château  des  Tuileries,  ce  qui  loi  permit  de  vivre  paisiblement, 
'   grassement  et  «  loin  des  soucis  de  la  guerre*  »  C'était  un  grand 
~   garçon  grassouillet,  prétentieux,  portant  la  tète  de  côté,  aimant  à 
passer  la  main  dans  ses  longs  cheveux,  souriant  volontiers  avec 
complaisance  pour  lui-môme,  bellâtre  et  s'admirant  fort;  mais 
malgré  la  beauté  vulgaire  dont  il  s'enorgueillissait,  il  aurait  pu  ré- 
citer la  fable  de  Phèdre  :  Pavo  ad  Junonem^  car  il  avait  une  voix 
affreuse,  éraillée  et  bien  réellement  alcoolique.  Il  ne  détestait  point 
la  bombance  et  avait  pour  les  femmes  des  regards  vainqueurs  qui 
ne  les  laissaient  point  insensibles.  Ses  attitudes  penchées,  ses  façons 
sottement  précieuses,  faisaient  dire  qu'il  avait  essayé  d'être  acteur 
dans  un  tout  petit  théâtre:  le  fait  est  peut-^tre  vrai,  mais  je  n'en 
trouve  point  trace  authentique  ;  je  sais  seulement  qu'au  début  de  la 
guerre  de  1870  Dardelle  était  employé  à  la  gare  d'un  de  nos  che- 
mins de  fer.  Dans  le  monde  des  fédérés,  il  avait  quelque  réputation 
d'artiste  ;  les  hommes  et  surtout  certaines  fenmfies  de  son  entou- 
rage disaient  :   a  II  touche  très  bien  du  piano»  »  Il  savait  la  mu« 
sique,  en  effet,  et  pendant  tout  le  temps  de  son  séjour  aux  Tui- 
leries, il  allait  jouer  de  l'orgue  dans  la  chapelle, qui  retentissait  alors 
d'airs  un  peu  profanes  pour  un  tel  lieu.  Quoiqu'il  eût  le  vin  a  mau- 
vais, »  disait-on,  il  ne  fut  point  méchant  pour  les  employés  réguliers 
du  château  restés  à  leur  poste.  Il  avait  cependant,  en  qualité 
de  gouverneur,  des  prétentions  qui  parfois  semblèrent  excessives. /i 
Ainsi  il  voulait  avoir  toutes  les  clefs  et  il  fit  enlever  celles  qui  J'^ 
fermaient  l'agence  des  travaux  du  Louvre;  il  ne  fallut  rien  moins"^ 
que  l'intervention  de  l'ouvrier  bijoutier  Frankel,  membre  de  la' 
commune,  délégué  au  ministère  des  travaux  publics,  pour  les  faire 
restituer  à  qui  de  droit*  Dardelle  aurait  traversé  fort  obscurément  la 
commune,  si  les  Tuileries  n'avaient  point  été  brûlées,  —  encore 
n'a-t-on  pas  la  preuve  qu'il  ait  mis  la  main  à  i'incendie« 

Il  avait  pris  possession  de  son  gouvernement  le  19  mars,  et  dès 
le  26  il  put  reconnaître  que  son  autorité  était  bien  plus  nominative 
que  réelle.  Le  127*  bataillon  tenait  gamkon  au  château;  les  fédé^ 
rés  pensèrent  que  le  26  mars  était  un  jour  triplement  férié,  puisque 

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756  RETUE   DES   DEUX  MONDES. 

c'était  un  dimanche,  le  dimanche  de  la  Passion,  et  que  l'on  YOtis 
pour  l'élection  des  membres  de  la  commune;  ils  se  mirent  donc  ré- 
solument en  mesure  de  célébrer  cette  belle  journée,  forcèrent  te 
portes  de  la  cave,  y  défoncèrent  les  tonneaux,  y  vidèrent  les  bos- 
teilles  et  se  grisèrent  si  abominablement  que  les  sentÎDelte 
montaient  la  garde  vautrés  par  terre  en  ronflant.  Dardelle  fil  (te 
observations  que  l'on  n'écouta  guère  et  des  menaces  que  Foc 
n'écouta  pas.  Furieux  il  écrivit  à  Raoul  Rigault,  alors  délégué  cW 
à  la  préfecture  de  police,  pour  demander  qu'on  lui  envoyât  (fc 
hommes  un  peu  plus  sobres  et  qu'on  le  délivrât  de  a  tous  ces  co- 
chons! »  le  mot  y  est.  «  Ils  ne  sont  pas  polis  du  tout  dans  cet  en- 
droit-ci, ))  disait  Brid'oison.  Je  ne  sais  si  l'on  fit  droit  à  sa  rédanâ- 
tion,  mais  il  dut  avoir  souvent  à  la  renouveler,  car  les  caves  ds 
Tuileries,  que  l'on  savait  amplement  fournies  de  bon  vin,  exerçaient 
sur  la  milice  communarde  une  attraction  irrésistible.  On  De  se 
piquait  point  de  tempérance  à  cette  époque,  et  tout  objet  convoité 
devenait  invariablement  a  propriété  nationale.  » 

Dardelle  avait  autour  de  lui  un  groupe  d'officiers  assernombreni 
dont  quelques  personnages  seulement  sont  à  désigner,  parmi  lesr 
quels  celui  qu'il  aimait  le  plus  s'appelait  Louis  Madeuf,  plus  ordi- 
nairement connu  sous  le  nom  d'Armand,  qui  était  un  pseudonyme 
de  théâtre.  Chef  d'escadron  dans  les  cavaliers  de  la  commune,  chef 
d'état-major  du  gouverneur  des  Tuileries,  Madeuf  avait  alors  trente- 
six  ans;  il  était  maigre,  chauve,  de  taille  élevée,  et  portait  sur  son 
visage  des  traces  de  fatigue  qui  ne  semblaient  dues  ni  à  l'étude,  ni 
à  la  réflexion.  C'était  un  viveur  d'assez  bas  étage  qui  le  8  août  1867 
avait  été  frappé  à  Poitiers  d'une  condamnation  à  un  an  de  prison 
pour  attentat  à  la  pudeur,  châtiment  qui  ne  l'avait  point  corrigé 
de  certains  goûts  dépravés,  car  le  3  janvier  1870,  à  Bordeaui,  i 
était  condamné  à  cinq  mois  d'emprisonnement  pour  outrage  à  la 
morale  pubHque.  Peccadilles  peu  importantes,  en  vérité,  et  dont  h 
commune,  réparatrice  des  iniquités  judiciaû*es,  ne  crut  devoir  tenir 
compte.  Madeuf  était  acteur;  il  aimait  à  jouer  les  traîtres  et  cou- 
rait les  théâtres  de  province.  Surpris  par  la  guerre  à  Paris,  où  il  était 
venu  chercher  un  engagement,  il  avait  passé  des  éclaireurs  à  pied 
de  la  Seine  dans  les  éclaireurs  à  cheval.  Lorsque  ce  dernier  corps, 
assez  indiscipliné,  fut  licencié  au  mois  de  décembre  1870,  on  essay» 
d'en  utiliser  les  débris  pour  former  les  cavaliers  de  la  républiq»^ 
Madeuf  y  fut  admis  en  qualité  de  lieutenant  et  s'y  lia  avec  Alexis  I^- 
délie,  qui  les  commandait.  Le  18  mars  en  fit  un  chef  d'escadron  et  l'in- 
stalla aux  Tuileries.  Il  y  fut  moffensif  ;  il  avait  le  service  de  la  garde 
et  de  la  police  du  château  ;  plus  d'une  fois  il  fit  relever  desbatailloK 
indisciplinés  et  plus  d'une  fois  aussi  il  fît  punir  des  fédérés  xéc^ 
citrans.  Ses  goûts  de  cabotin,  la  manie  du  costume  furent  sans  doute 

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LES   TUILERIES   ET  LE  LOUVRE   SOUS   LA   COMMUNE.  757 

pour  beaucoup  dans  le  rôle  qu'il  se  plut  à  jouer,  ceint  d'une  écharpe 
rouge  ornée  de  revolvers,  criant  à  travers  les  cours,  piaillant  dans 
les  corps  de  garde  et  caracolant  lorsqu'il  se  rendait  «  à  l'ordre  »  à 
l'état-major  de  la  place  Vendôme  ;  il  ne  vola  pas  et  fut  seulement 
convaincu  d'avoir  reçu  six  bouteilles  de  vin  provenant  de  l'ancienne 
liste  civile  :  péché  mignon  qui  mérite  à  peine  un,e  réprimande  et 
qui  n'aurait  certainement  pas  interrompu  la  carrière  dramatique  de 
Madeuf,  si  ce  grand  premier  rôle  du  théâtre  de  Perpignan  n'avait 
été  un  spectateur  trop  désintéressé  de  la  destruction  des  Tuileries. 
Au-dessous  de  Madeilf  s'agitait  un  tout  autre  homme,  un  cer- 
tain Etienne  Boudin,  qualifié  de  capitaine  adjudant-major.  Ce  n'é- 
tait qu'un  sous -ordre,  mais  il  était  digne,  par  ses  exécrables 
instincts,  de  marcher  de  pair  et  de  compagnon  avec  Ferré,  Rigault, 
Eudes,  Ranvier,  Mégy  et  les  autres  carnassiers  de  la  commune.  Il 
n'y  a  qu'un  cri  contre  lui  :  «  C'était  le  génie  du  mal  incamé.  »  Ses 
vices  le  harcelaient  et  ne  lui  laissaient  point  de  repos  ;  il  était  com- 
plet :  il  fut  ivrogne,  voleur,  incendiaire  et  assassin.  Il  avait  alors 
quarante-trois  ans,  avait  fait  un  congé  dans  un  régiment  du  génie 
et  portait  la  médaille  de  Crimée.  En  sortant  de  l'armée,  il  avait  sol- 
licité et  obtenu  une  place  de  sergent  de  ville;  une  troupe  d'élite  où 
la  probité  la  plus  scrupuleuse  est  l'esprit  même  du  corps,  où  une 
seule  faute  contre  la  sobriété  entraîne  l'expulsion  immédiate,  n'é- 
tait point  pour  conserver  longtemps  un  gaillard  qui  aimait  à  boire 
et  ne  dédaignait  pas  le  bien  d'autrui.  Au  bout  de  trois  mois,  Etienne 
Boudin  était  congédié  et  reprenait  son  état  de  menuisier,  dans  le- 
quel il  était  habile.  C'est  en  cette  qualité  qu'il  fut  souvent  employé 
aux  Tuileries,  pendant  les  années  qui  précédèrent  la  chute  du  se- 
cond empire.  Il  avait  eu  des  boiseries  à  refaire,  des  placards  à  ré- 
parer; il  avait  vagué  dans  le  château,  en  connaissait  tous  les  êtres 
et  avait  pu  en  apprécier  la  richesse.  Il  aurait  bien  voulu  faire  partie 
de  cette  chambre  de  veille  instituée  sous  le  consulat  par  l'architecte 
Fontaine,  composée  d'un  serrurier,  d'un  fumiste,  d'un  menuisier, 
d'un  charpentier,  d'un  couvreur,  d'un  plombier,  et  qui,  les  jours 
de  réception  et  de  bal,  se  tenait  en  permanence  en  cas  d'incendie; 
mais  la  place  qu'il  eût  pu  occuper  était  prise  et  ne  fut  point  rendue 
vacante  pour  lui.  Il  savait  bien  ce  qu'il  faisait  lorsqu' après  le 
18  mars  il  s'arrangeait  de  façon  à  être  attaché  à  l'état-major  de 
Dardelle;  il  avait  bien  compté  que  l'occasion  ne  lui  manquerait 
pas  de  fureter  dans  les  bons  endroits  et  d'y  faire  main  basse  sur 
quelques  objets  à  sa  convenance  ;  mais  il  fut  en  partie  déçu  dans 
son  espoir,  car  les  surveillans,  les  employés,  les  hommes  de  peine 
de  la  régie  régulière  se  méfiaient  de  lui  et  gardaient  avec  soin  les 
portes  des  appartemens  où  les  meubles  précieux  de  la  liste  civile 
avaient  été  déposés  après  le  4  septembre.  Plusieurs  fois  ils  avaient 

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758  BETUE  DES  DEUX  1I0NDE8. 

aperçu  Boudin  qui,  ayant  quitté  son  uniforme  et  revêtu  une  blouse, 
rôdait,  quœrens  quem  devoret,  dans  les  salons,  dans  les  galeries  et 
jusque  sous  les  combles.  On  redoublait  alors  de  surveillance  et  Ton 
s'&ssurait  que  les  serrures  étaient  bien  fermées.  Capitaine  adju- 
dant-major, Etienne  Boudin  avait  un  planton,  jeune  fédéré  de  seize 
à  dix-sept  ans,  nommé  Albert  Sech,  malfaisant  comme  un  gamin  de 
Paris  lâché  en  pleine  débauche,  orphelin,  grandi  au  hasard,  nourri 
on  ne  sait  comme,  et  auquel  les  scrofules  avaient  enlevé  quatre 
doigts  de  la  main  gauche;  il  avait  beau  être  estropié,  il  n'en  était 
pas  moins  fort  adroit  et  très  agile;  il  le  prouva  lorsque  Ton  incendia 
le  palais. 

Etienne  Boudin  seul  aurait  sufiî  à  terrifier  et  à  maltraiter  tous 
les  gens  du  château,  s'il  n'avait  été  tenu  en  bride  par  un  homme 
qui  lui  faisait  un  peu  peur,  qui  semble  avoir  pris  domicile  aux 
Tuileries  afin  d'éviter  de  combattre  contre  l'armée  française  et  qui 
y  déploya  une  sérieuse  énergie  pour  prot^r  les  employés.  C'était 
un  Alsacien  qui  s'appelait  Jacques  West.  Dans  le  moïKle  de  la  com- 
mune, il  constitue  une  exception  intéressante,  car,  si  je  ne  me 
trompe,  il  a  été  abusé  et  s'est  perdu  par  un  excès  de  patriotisme. 
Il  avait  servi  dans  l'armée  française,  qu'il  avait  quittée  avec  le  grade 
de  capitaine  de  zouaves,  la  croix  de  la  Légion  d'honneur,  la  mé- 
daille d'Italie  et  s'était  établi  à  Strasbourg,  où  il  dirigea  une  entre- 
prise de  maçonnerie.  Lorsque  la  guerre  édata,  il  fut  nommé  lieute- 
nant dans  les  francs-tireurs  du  Bas^Rhin,  défendit  Strasbourg  avec 
ardeur,  et,  dès  que  l'armistice  fut  conclu,  se  jeta  dans  Paris  pour  y 
chercher  des  adversaires  à  l'ennemi  qui  brisait  sa  nationalité  et 
lui  enlevait  son  pays  natal.  II  se  rallia  sans  hésitation  à  la  fédération 
de  la  garde  nationale,  naïvement  persuadé  qu'elle  ne  mentait  pas 
lorsqu'elle  jurait  de  s'opposer  à  l'entrée  des  Allemands  dans  Paris, 
de  reprendre  la  guerre  à  outrance  et  de  ne  signer  la  paix  qu'à  Ber- 
Im.  Jacques  West  accepta  toutes  ces  billevesées  coname  paroles 
<r évangile;  lui  aussi  il  voulait  lutter  encore;  il  rêvait  de  se  jeter 
dans  les  Vosges,  de  traverser  le  Rhin,  d'aller  ravager  le  grande 
duché  de  Bade,  d'enlever  Rastatt,  et  de  rentrer  triomphalement  à 
Strasbourg.  Dans  ce  dessein,  il  essaya  de  former  une  légion  alsa- 
denne-lorraine,  qu'il  ne  faut  point  confondre  avec  la  légion  lorraine- 
alsacienne  commandée  par  Othon,  et  il  en  fut  naturellement  éla 
colonel. 

Son  illusion  fut  tenace  ;  du  moins  il  faut  le  croire,  car  elle  ré- 
sista à  la  proclamation  que  le  comité  central  fit  placarder  !e 
19  mars,  au  lendemain  des  assassinats  victorieux  à  Montmartre  î 
a  Citoyens  de  Paris,  dans  trois  jours  vous  serez  appelés  en  toute 
liberté  à  nommer  la  municipalité  parisienne.  Alors  ceux  qui,  par 
nécessité  urgente,  occupent  le  pouvoir,  déposeront  leurs  titres 


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LES   TUILERIES   ET  I£  LODYRB  SOUS  LA   COUMUNE.  759 

provisoires  entre  les  mains  des  élus  du  peuple.  Il  y  a  en  outre  une 
décision  importante  que  nous  devons  prendre  immédiatement, 
c'est  celle  relative  au  traité  de  paix.  Nous  déclarons,  dès  à  présent, 
être  fermement  décidés  à  faire  respecter  ces  préliminaires,  afin 
d'arrivé  à  sauvegarder  à  la  fois  le  ^ut  de  la  France  républicaine 
et  de  la  paix  générale.  —  Le  diléçué  du  goutemement  au  minis- 
tère de  ïintérieiar  :  Grélier.  »  —  Jacques  West  prit  sans  doute 
cette  proclamation  pour  une  ruse  diplomatique  destinée  à  masquer 
un  mouvement  militaire,  et  il  attendit  avec  impatience  l'heure  d'al- 
ler awnbattre.  Cette  heure  vint  pour  lui  le  2  avril  ;  il  marcha  vers 
le  rond-point  des  Bergères,  bien  persuadé  qu'il  allait  se  heurter 
aux  Allemands,  et  il  se  rencontra  avec  l'armée  française,  avec  ses 
anciens  compagnons  d'armes.  La  déconvenue  fut  rude.  Il  assista 
à  la  débâcle  des  fédérés  que  commandait  Bergeret.  Ce  général  de 
pacotille  insurrectionnelle  avait  beau  envoyer  dépèche  sur  dé- 
pêche à  Pindy,  gouverneur  de  l'Hôtel  de  Ville  :  a  Des  canons,  des 
canons,  et  vite  I  >  il  mena  sa  retraite  exactement  comme  une  dé- 
route, à  toutes  jambes.  Jacques  West  sut  alors  à  quoi  s'en  tenir  : 
sous  prétexte  de  guerre  nationale,  il  s'était  laissé  pousser  à  la 
guerre  civile.  Il  fut  dès  lors  très  décidé  à  ne  plus  se  battre; 
mais,  entratné  par  un  faux  point  d'bonneur,  ou  peut-être  simple- 
ment par  le  désir  de  toucher  sa  solde  de  colonel,  il  n'osa  point 
jeter  ses  galons  au  nez  de  la  commune  et  continua  de  la  servir, 
mais  d'une  façon  platonique  en  quelque  sorte,  sans  trop  se  mêler 
à  son  dévergondage.  Sous  prétexte  de  mieux  former  sa  légion,  il 
prit  un  appartement  aux  Tuileries,  entre  le  pavillon  Marsan  et  le 
guichet  de  l'Échelle.  Il  n'y  fit  pas  grand  bruit,  se  tint  à  Técart  et 
se  contenta  de  défendre  les  employés  et  les  caves  contre  les  bru- 
talités et  les  ef!i*actions  de  Boudin.  Par  suite  d'un  hasard  inexpli- 
cable, dans  cet  incendie  des  Tuileries,  qui  fut  formidable,  qui  fit 
sauter  des  pans  de  murailles,  qui  réduisit  des  marbres  en  pous- 
sière et  fondit  des  bronzes,  une  frêle  feuille  de  papier  échappa 
intacte;  c'était  une  lettre  de  Jacques  West  :  «  Au  capitaine  Rouge- 
lot,  de  la  légion  alsacienne  et  lorraine.  Capitaine,  veuillez,  je  vous 
prie,  remettre  au  porteur  du  présent  billet  le  revolver  qui  se 
trouve  dans  ma  chambre  à  coucher.  Demandez-le  plutôt  à  Berger. 
Tout  à  vous  d'amitié.  Wbst,  colonel  de  la  légion.  »  —  De  tout  ce 
que  contenait  ce  château,  il  ne  subsiste  que  ce  billet  dénonciateur. 
Jacques  West  n'avait  d'autre  autorité  dans  le  château  des  Tuile- 
ries que  celle  qu'il  s'attribuait  et  qu'il  trouvait  dans  sa  propre 
énergie;  il  n'en  était  point  de  même  pour  Antoine  Wemert,  homme 
âgé  de  cinquante  ans  environ,  ancien  sous-officier  aux  chasseurs 
d'Afrique,  capitaine  dans  la  cavalerie  de  la  commune,  régisseur  du 
palais  et  spécialement  employé  cosune  comptable  par  Alexis  Dar- 


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760  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

délie.  Sa  conduite  ne  fut  pas  nette  pendant  la  durée  de  l'insurrec- 
tion. Qui  servait-il,  la  fronde  ou  Mazarin?  On  ne  le  sut  jamais  posi- 
tivement; tous  deux  à  la  fois  peut-être,  conune  tant  d'autres  qis 
tâchèrent,  sans  y  bien  réussir,  de  se  tenir  en  équilibre  entre  Ver- 
sailles et  THôtel  de  Ville.  Antoine  Wemert  était  assez  brutal  irec 
les  agens  du  service  régulier;  on  ne  s'en  plaignait  pas  trop,  or  on 
croyait  que  sa  sévérité,  parfois  excessive ,  n'était  qu'un  jeu  desûné 
à  couvrir  des  manœuvres  réactionnaires;  plus  tard  on  fut  détrompé, 
ou  l'on  se  trompa,  car  dix  ans  de  travaux  forcés  frappèrent  ce  ré- 
gisseur à  double  face.  Près  de  lui  et  au-dessus  de  lui,  je  trouve  en- 
core le  gouverneur  en  second  des  Tuileries,  Jean-Baptiste  MartiD, 
colonel  d'état-major  (1),  qui  eut  un  rôle  très  efiacé,  et  n'accentua 
son  action  que  pendant  les  derniers  jours  de  la  lutte.  De  tous  les 
personnages  qui  gravitaient  autour  du  citoyen  Dardelle,  son  plan- 
ton ,  Minot,  était  celui  que  l'on  redoutait  le  plus.  Il  était  assez  obtus, 
se  donnait  beaucoup  d'importance,  faisait  du  zèle  à  tort  et  à  tra- 
vers, se  croyait  républicain  sans  savoir  ce  qu'était  la  république,  se 
disait  communard  sans  se  douter  de  ce  que  pouvait  être  la  com- 
mune, était  toujours  très  affairé  et  s'imaginait  que  la  liberté  procli^ 
mée  lui  donnait  le  droit  de  tout  oser;  il  le  prouva  en  arrêtant  et  en 
faisant  incarcérer  M.  Schœlcher,  qu'une  curiosité  intempestive  avait 
entraîné  à  venir  entendre  aux  Tuileries  un  des  concerts  extravagans 
inventés  par  le  docteur  Rousselle.  Ce  Minot  ne  mériterait  guère  que 
l'on  parlât  de  lui,  si  le  22  mai  il  n'avait  eu  sa  part  dans  une  tragé- 
die que  nous  aurons  à  raconter. 

Tous  ces  gens,  grands  et  petits,  colonels  et  capitaines,  gouver- 
neurs et  plantons,  s'étaient  installés  aux  Tuileries,  non  point  dans  le 
palais  proprement  dit,  mais  dans  la  grande  aile  voisine  de  Y  ex- 
ministère de  la  maison  de  l'empereur,  et  qui  prend  son  point  d'at- 
tache au  pavillon  Marsan.  Ils  occupaient  en  partie  les  anciens  ap- 
partemens  du  duc  de  Bassano  et  les  bureaux  réservés  à  la  régit 
normale  du  château.  Ils  entraient  indifféremment  chez  eux  par  la 
cour  ou  par  la  rue  de  Rivoli.  Des  bataillons  ou  seulement  parfois 
des  compagnies  occupaient  les  postes  et  gardaient  un  parc  d'arùlle- 
rie  qui  s'étalait  dans  la  cour,  derrière  les  grilles  fermées  du  Car- 
rousel. Selon  les  besoins  de  la  révolte,  ce  parc  était  plus  ou  moins 
bien  fourni;  un  état  de  situation  en  date  du  20  mai  indique  dix  ca- 
nons de  7,  six  canons  de  8,  un  obusier  de  16  et  sept  forges  de  cam- 
pagne. Le  capitaine  d'artillerie  directeur  et  le  capitaine  comman- 

(1)  Il  y  a  plus  d*an  Une  à  la  commune  qui  8*appelle  Martin;  indépendamment  du 
colonel  (travaux  forcés  perpétuels),  je  rencontre  un  Martin  (prénom  ignoré),  attaché  à 
la  sûreté  générale;  ConsUnt  Martin,  secrétaire  général  à  la  délégation  de  reoswgne- 
ment;  Aœable-François  Martin,  major  de  place  à  Vincennes  (déporUUon  simple),  et 
Ernest-Emile  Blartin,  major  de  place  à  la  7«  légion  (ordonnance  de  non-Jieu). 

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LES   TUILERIES   ET  LE  LOUVRE   SOUS  LA   COMMUNE.  761 

dant  le  parc  n'eurent  rien  à  se  reprocher  pendant  la  commune,  car 
l'un  fut  acquitté  par  les  tribunaux  militaires,  et  l'autre  fut  l'objet 
d'une  ordonnance  de  non-lieu.  Ceci  soit  dit  en  passant  pour  ré- 
pondre aux  apologistes  de  la  commune  qui  affiment  que  tout  in- 
culpé a  été  invariablement  condamné  par  les  conseils  de  guerre  (1). 
Le  personnel  que  la  commune  avait  placé  aux  ïuileries  n'y  menait 
point  une  existence  déplaisante  ;  on  y  donnait  volontiers  de  petites 
soirées  intimes,  qui  n'avaient  point  l'éclat  des  réceptions  de  M'"'  la 
générale  Eudes,  administrativement  dite  fille  Yiotorine  Louvet,  au 
palais  de  la  Légion  d'honneur,  mais  où  cependant  le  bon  vin  et  les 
femmes  d'une  vertu  peu  rigoureuse  ne  manquaient  pas.  On  se  tré- 
moussait entre  amis  pendant  que  le  colonel  Dardelle  jouait  sen- 
timentalement sur  le  piano  la  polka  des  Casquettes  ou  la  valse  du 
Chien  vert  y  et  que  chacun  louait  la  commune  d'avoir  enfin  mis  tout 
le  monde  à  sa  place  :  les  archevêques  en  prison  et  les  cabotins  dans 
un  palais.  C'était  bien  là  en  effet  l'égalité  rêvée  par  tous  ces  drôles 
qui,  mieux  que  les  dissertations  des  naturalistes,  ont  prouvé  l'ex- 
cellence des  théories  de  Darwin  et  démontré  que,  si  l'homme  des- 
cend des  orangs-outangs,  il  ne  demande  qu'à  retourner  à  ses  an- 
cêtres. La  commune  a  été  bien  réellement  une  ère  de  réparation; 
elle  a,  il  est  vrai,  emprisonné  les  généraux,  fusillé  les  magistrats, 
fusillé  les  prêtres,  fusillé  les  banquiers,  fusillé  les  soldats,  mais  elle 
a  courageusement  tout  mis  en  œuvre  pour  attirer  à  elle  et  énergi- 
quement  protéger  ceux  que  notre  société  prévaricatrice  avait  eu  la 
faiblesse  de  punir  parce  qu'ils  étaient  meurtriers,  voleurs,  publi- 
quement débauchés,  banqueroutiers  et  faussaires.  Cela  seul  fait 
comprendre  pourquoi  cette  époque,  qui  fut  la  honte  même  de  la 
créature  humaine,  a  laissé  tant  de  regrets  parmi  le  monde  des 
chiourmes,  chez  les  aspirans  galériens  et  les  cuistres  désespérés  de 
leur  obscurité. 

IL    —    PRÉPARATIFS    DB    DÉPART. 

L'incendie  complet  des  Tuileries  ne  permet  pas  de  savoir  d'une 
façon  positive  si,  comme  on  l'a  dit,  le  palais  a  été  dévalisé  pendant 
la  commune  ;  il  est  probable  que  les  vols  que  l'on  a  pu  y  commettre 
ont  été  peu  importans.  Une  partie  ïu  linge  fut  enlevé,  il  est  vrai, 
mais  dans  des  conditions  qui  rendent  ce  fait  jusqu'à  un  certain  point 

(t)  A  cet  égard,  voici  des  chiffres  qui  défient  toute  contradiction  :  38,578  individus 
arrêtés,  sur  lesquels  967  sont  décédés,  i,090  renvoyés  après  interrogatoire  et  212  remis 
à  la  Justice  civile.  Lajustice  militaire  en  a  donc  retenu  36,309;  10,131  ont  été  condam- 
nés, 2,445  ont  été  acquittés,  23,727  ont  été  rendus  à  la  liberté  par  suite  d*ordonnaoce 
de  non-lieu;  110  condamnations  à  mort  ont  été  prononcées  après  Jugement  contradic- 
toire; 94  ont  été  commuées. 

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762  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

excusable.  Le  26  aYril,  Fontaine,  directeur  des  domaines,  et  chargé 
comme  tel  de  centraliser  le  produit  des  vols  à  main  armée  que  Ton 
appelait  alors  des  réquisitions,  adressa  la  lettre  suivante  au  docteur 
Rousselle,  qui  était  aicore  chei  des  ambulances  de  Tinsurrection  et 
qui  s'intitulait  chirurgien  en  chef  de  la  république  universelle  :  «  Je 
puis  mettre  dès  aujourd'hui  à  votre  disposition  une  grande  quantité 
de  draps,  serviettes,  tabliers,  etc«,  etc.,  provenant  de  la  maison  de 
Tex-cmpereur.  u  Gela  suffisait  ;  mais  Fontaine  ne  peut  résister  au 
besoin  de  rhétorique  sottisière  qui  travaillait  toutes  ces  pauvres  cer- 
velles, et  il  ajoute  :  u  La  commune  de  Paris  est  heureuse  de  pouvoir 
consacrer  au  soulagement  de  braves  citoyens  qui  défendent  si  héroï- 
quement la  république  et  qui  sont  blessés  en  combattant  pour  nos 
droits  et  notre  indépendance  le  linge  qui  jusqu'ici  n'a  servi  qu'aux 
valets  impériaux  de  tout  grade  et  de  tout  rang.  »  Cette  sornette  est 
d'autant  plus  grotesque  que  jamais,  à  aucune  époque,  sous  aucune 
tyrannie,  si  ce  n'est  peut-être  pendant  la  teireur,  plus  abjecte  ser- 
vitude ne  fut  imposée  par  des  chefs  à  leurs  subordonnés.  Chacun 
des  dépositaires  de  l'autorité,  et  ils  n'étaient  point  rares,  agissait  à 
sa  guise  et  avec  un  insupportable  despotisme.  Pour  la  moindre  fre- 
daine qui  déplaisait  à  ces  potentats  improvisés,  leurs  partisans, 
leurs  soldats  étaient  menacés,  incarcérés,  traînés  en  cour  martiale  et 
parfois  fusillés.  Sous  le  rapport  des  fantaisies  du  pouvoir  sans  con- 
trôle, la  commune  ressembla  singulièrement  à  ces  cours  des  rois  nè- 
gres dont  les  voyageurs  nous  ont  conté  l'histoire. 

Les  Tuileries  renfermaient  encore  une  très  notable  portion  des 
objets  de  prix  appartenant  soit  au  palais,  soit  à  la  famille  impériale. 
Tous  ces  objets  trouvés  et  recueillis  après  la  journée  du  i  septembre 
avaient  été  placés,  par  ordre  de  la  commission  de  liquidation  de  la 
liste  civile  et  du  domaine  privé,  dans  la  salle  dite  de  l'argenterie  et 
du  vermeil,  située  au  quatrième  étage  du  pavillon  de  Flore.  Les 
surveillans  réguliers  firent,  pendant  toute  l'insurrection,  un  service 
à  l'entrée  de  cette  salle.  La  commune,  elle  aussi,  avait  institué 
une  commission  chargée  de  prendre  toute  mesure  préservatrice 
pour  s'assurer  de  la  possession  de  ces  objets,  qui  ne  pouvaient  être 
que  tt  la  propriété  du  peuple.  »  Cette  conunission,  où  je  vois  les 
noms  de  Dardelle,  de  Madeuf,  de  Boudin,  n'était  point  rassurante; 
heureusement  deux  honnêtes  garçons  en  font  partie:  Alphonse 
Coupey,  alors  commissaire  de  police,  bientôt  juge  d'instruction,  et 
Perrichon,  directeur  à  la  délégation  des  fmances.  Le  vrai  maître  de 
la  commission,  son  président,  est  le  délégué  aux  finances  François 
Jourde.  Là  on  le  retrouve  ce  qu'il  a  été  à  la  Banque  de  France, 
sensé,  prenant  son  rôle  au  sérieux,  probe  et  protégeant  les  dépôts 
précieux  qu'il  ne  veut  pas  laisser  gaspiller.  Trois  fois  seulement, 
dans  le  courant  du  mois  d'avril,  du  là  au  22,  la  commission  se 

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LES   TUILERIES   ET  LE  LOUV^RE  SOUS  LA   COUMUNE.  763 

réunit.  Les  portes  de  la  salle  de  l'argenterie  et  du  vermeil  étaient 
closes  et  sous  scellés.  Ceux-ci  furent  brisés,  et  un  serrurier  attaché 
au  service  du  palais  fut  requis  d'avoir  à  crocheter  les  serrures. 
Dans  la  séance  du  là  avril,  le  serrurier  fut  encore  utilisé,  il  eut  à 
couper  des  couverts  afin  que  Ton  en  pût  vérifier  le  métal,  car  aucun 
de  ces  hommes  ne  parait  avoir  été  capable  de  reconnaître  les  poin- 
çons de  la  garantie  qui  constituent  cependant  un  acte  ^d'identité 
irrécusable.  Le  même  jour,  on  décida  que  le  service  de  vermeil 
ofiert  à  Napoléon  I'"*  par  la  ville  de  Paris  et  les  vases  sacrés  de  la 
chapelle  du  château  seraient  envoyés  à  la  Monnaie,  où  Gamélinat 
les  ferait  jeter  en  fonte.  Le  procès-verbal  de  ce  transfert  fut  signé 
par  tous  les  membres  de  la  commission,  puis  par  Varlin,  délégué 
aux  fmances,  conjointement  avec  lourde,  par  M.  Gally,  ex-régisseur 
du  palais,  et  par  M.  Tholomy,  ex-brigadier  des  journaliers. 

Dans  la  seconde  séance,  on  tomba  d'accord  pour  faire  porter  au 
ministère  des  finances,  afin  d'y  être  mises  à  l'encan  et  vendues,  les 
décorations  en  diamans  appartenant  à  Napoléon  III  et  qui  étaient 
contenues  dans  trois  grands  cof&es.  Dans  la  troisième,  on  adopta 
une  semblable  résolution  pour  les  bijoux,  les  armes  de  luxe,  les 
montres  enrichies  de  pierreries  et  une  très  belle  collection  de  taba- 
tières provenant  de  Napoléon  I"  ;  chaque  fois  le  procès-verbal  fut 
signé  par  les  personnes  que  j'ai  déjà  nommées,  mais  chaque  fois 
Jourde  lutta  contre  la  résolution  adoptée.  Il  fit  remarquer  avec  rai- 
son, mais  en  vain,  que  les  objets  réservés  à  la  vente  n'étaient  pas 
seulement  précieux  par  le  métal  dont  ils  étaient  composés  ou  par 
les  pierres  qui  les  décoraient,  mais  qu'ils  étaient  bien  réellement 
des  objets  d'art  auxquels  l'origine  historique  donnait  une  valeur 
considérable.  C'était  donc,  selon  lui,  une  duperie  de  les  proposer 
aux  enchères  dans  des  circonstances  mauvaises;  n'étaitril  pas  préfé- 
rable d'attendre  que  l'on  put  en  obtenir  un  prix  sérieux?  Cette  ar- 
gumentation si  simple  et  si  juste  ne  convainquit  aucun  des  mem- 
bres de  la  commission  ;  tout  ce  qui  avait  appartenu  aux  tyrans 
n'était  bon  qu'à  être  mis  au  creuset  ou  vendu  à  des  brocanteurs. 
Jourde  dut  céder  devairt  la  majorité.  Tous  les  objets  furent-ils 
transportés  au  trésor?  cela  est  douteux;  cependant  on  y  retrouva, 
dans  les  caves,  une  caisse  toute  gluante  du  pétrole  versé  à  flots  dans 
le  ministère  des  finances;  elle  renfermait  des  fusils  de  chasse  très 
riches  ayant  appartenu  au  roi  Joseph,  à  la  reine  Caroline,  à  Pau- 
line BcM-ghèse,  à  Napoléon  P'  et  à  Napoléon  III.  Mais,  vers  la  fin 
d'avril,  deux  individiis  ayant  le  type  israélile  assez  prononcé  et 
parlant  une  langue  étrangère  queFon  croit  être  l'anglais  vinrent,  en 
compagnie  d'un  des  membres  de  la  commission,  examiner  ce  qui 
restait  dans  la  salle  de  1  argeoterie  et  du  verineil,  parurent  discuter 
des  prix  et  se  rendirent  à  la  délégation  des  fiu«sici^\  \^  dÀi:^  ^\^ 

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7ôA  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

outre  que  de  nonibreux  débris  de  métal  tordu  par  le  feu  ont  été  re- 
trouvés parmi  les  ruines  du  palais  et  j'ajouterai  qu'une  assez  inté- 
ressante collection  de  médailles  en  or,  en  argent,  en  vermeil,  ras- 
semblée par  Napoléon  III,  se  trouve  actuellement  en  Angleterre  entre 
les  mains  d'un  individu,  condamné  à  mort  par  contumace,  qui  ha- 
bita les  Tuileries  pendant  la  commune,  et  dont  la  science  numis- 
matique parvient,  tout  juste,  à  reconnaître  au  poids  la  différence 
qu'il  y  a  entre  un  Othon  et  un  Alexandre,  Il  est  fort  probable  que 
des  détournemens  ont  été  commis  au  préjudice  de  la  liquidation  de 
l'ancienne  liste  civile  et  du  domaine  privé,  mais  que  ces  détourne- 
mens, grâce  à  la  surveillance  des  employés  de  la  régie  régulière, 
grâce  à  la  sévère  probité  de  lourde,  n'ont  pu  s'exercer  qu'en  secret 
et  sur  des  objets  dont  la  valeur  ne  devait  pas  être  considérable. 
C'est  là  du  moins  ce  que  l'on  peut  supposer,  car  l'incendie  a  rendu 
toute  constatation  impossible. 

On  vivait  aux  Tuileries  dans  une  sorte  de  tranquillité  relative 
lorsqu'un  mauvais  voisinage  vint  y  apporter  le  ti*oubIe«  Le  5  mai, 
Victor  Bénot  fut  nommé  gouverneur  du  Louvre ,  Victor  Bénot  qui 
s'intitulait  pompeusement  colonel  des  gardes  du  général  Bergeret» 
qui  devait  donner  le  branle  au  massacre  de  la  rue  Haxo  et  être  ar- 
rêté, à  la  fin  du  grand  combat,  sur  la  barricade  de  la  rue  Rébeval. 
Ce  colonel  était  garçon  boucher;  pas  même,  il  était  bouvier  et  con- 
duisait a  la  viande  sur  pied  »  jusqu'à  l'abattoir.  C'était  un  lourd 
garçon,  lippu,  haut  en  couleur,  absolument  brute,  ivrogne  fieffé, 
radicalement  dénué  de  sens  moral,  battant  les  femmes,  battant  les 
enfans,  n'ayant  d'autre  argument  que  celui  du  coup  de  poing,  ar- 
gument redoutable,  car  il  était  d'une  force  herculéenne,  tutoyant 
tout  le  monde  et  couchant  avec  ses  bottes,  «  parce  qu'il  trouvait  ça 
plus  commode.  »  Ce  fut  un  des  brillans  officiers  de  la  commune.  Ses 
façons  d'être  n'étaient  point  précisément  exquises  et  ne  rappelaient 
que  bien  vaguement  celles  de  l'ancienne  cour;  lorsqu'il  donnait  un 
ordre  à  l'un  de  ses  officiers,  il  ajoutait  :  a  Plus  vite  que  cela,  ou  je 
t'enlève  le  baluchon!  »  Parfaitement  stupide  du  reste  et  voleur 
par-dessus  le  marché.  Il  avait  servi;  c'était  un  engagé  volontaire, 
mais  sa  vocation]ne  parait  pas  avoir  été  d'une  qualité  irréprochable. 
Il  entre  au  régiment  le  l**  mars  1850;  le  10  janvier  1851  il  est  con- 
damné à  deux  mois  de  prison  pour  vente  d'habillemens;  le  30  oc- 
tobre 1852  à  trois  ans  de  prison  pour  escroquerie;  le  18  mars  1854, 
étant  au  pénitencier  d'Alger,  à  deux  ans  pour  vente  d'effets  ne  lui 
appartenant  pas.  Ce  Bénot  était  prédestiné  à  la  commune ,  il  n'y  pou- 
vait manquer  :  il  en  fut  colonel  ;  si  elle  eût  duré,  il  en  eût  été  général. 
Il  avait  du  zèle  ;  du  20  au  30  mars  il  est  place  Vendôme,  du  2  avril 
au  3  mai  à  la  porte  de  Passy.  C'est  alors  qu'on  l'envoie  au  Louvre 
comme  la  grêle  sur  un  champ  de  blé.  Heureusement  qu'il  n'eut  point 

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LES  TUILERIES  ET  LE  LOUTRE  SOUS  LA  COBIMUNE.  765 

ridée  de  s'installer  dans  les  musées;  il  s'établit  dans  l'appartement 
qu'occupait  avant  la  guerre  le  colonel  de  la  gendarmerie  de  la  garde; 
il  y  passa  comme  un  ouragan  et  n'y  laissa  rien.  Il  poussa  même 
ses  expéditions  un  peu  plus  loin.  Aidé  d'un  Charles  Lacaille,  com- 
mandant du  70«  bataillon  de  fédérés,  il  mit  au  pillage  les  appar- 
temens  des  oflQciers  du  régiment  des  grenadiers  de  la  garde. 
Gomme  il  désirait  «  recevoir,  »  il  se  fit  délivrer  par  la  régie  un 
service  de  table  complet,  dont  on  ne  retrouva  pas  une  assiette; 
quant  au  linge,  il  le  faisait  enlever  par  ballots.  Il  ne  dédaignait 
rien;  dans  une  de  ses  «  revendications,  »  il  découvre  une  petite 
malle  appartenant  à  un  tambour;  il  la  force,  y  trouve  un  gilet  de 
tricot  et  un  paquet  de  lettres,  il  laisse  les  lettres  par  discrétion, 
mais  il  emporte  le  gilet  dans  la  crainte  du  froid.  La  révolte  eut  en  lui 
un  bon  ouvrier  de  la  dernière  heure,  car  il  maniait  aussi  bien  la 
torche  que  le  fusil.  De  l'instrument  du  mal  il  ne  se  souciait  guère, 
pourvu  que  l'instrument  fût  terrible  et  le  mal  irréparable.  Il  avait 
amené  un  compère  avec  lui,  qui  avait  pris  logement  au  rez-de- 
chaussée  de  l'ancien  ministère  d'état,  sur  le  square  Napoléon  III.  C'é- 
tait un  homme  jeune,  d'assez  bonne  tournure,  médecin,  disait-on, 
commandant  le  202«  fédérés.  Polonais,  et  qui  se  nommait  Kaweski. 
Ce  nom-là  m'a  tout  l'air  de  cacher  un  pseudonyme.  En  tout  cas 
celui  qui  le  portait  a  si  bien  disparu  que  nul  n'a  jamais  retrouvé 
ses  traces. 

Le  lendemain  du  jour  où  Bénot  prit  possession  de  son  gouverne- 
ment du  Louvre,  il  advint  à  son  collègue  des  Tuileries  une  assez 
désagréable  aventure.  Le  colonel  Alexis  Dardelle  fut  arrêté.  Cette 
histoire-là  est  bien  obscure.  C'est  une  énigme  :  je  ne  puis  que  la 
raconter  sans  en  dire  le  mot  que  j'ignore  et  que  nul  ne  me  confiera. 
«  Comité  de  salut  public  à  sûreté  générale  :  Faire  arrêter  le  ci- 
toyen Dardelle,  colonel  commandant  les  Tuileries ,  accusé  de  dé- 
tournement d'objets  d'art  et  de  relations  avec  l'ennemi  ;  6.  Ranvier, 
Ant.  Arnaud.  »  Le  mandat  d'amener  fut  signé  par  Dacosta  et  mis  à 
exécution.  Dardelle  protesta  très  vivement,  et  l'un  des  brigadiers  de 
service  auprès  de  lui,  le  nommé  Lemaltre,  dégaina  lestement  pour 
délivrer  son  colonel.  Celui-ci  fut  conduit  à  Mazas  et  n'y  resta  pas 
longtemps,  car  le  10  mai  il  était  rendu  à  la  liberté  par  ordre  de 
Raoul  Rigault,  procureur  de  la  commune.  Dardelle  ressaisit  sim- 
plement ses  fonctions  de  gouverneur  aux  Tuileries  dont  l'intérim 
avait  été  fait,  pendant  son  incarcération,  par  le  colonel  Martin. 
On  crut  sans  doute  que  Dardelle  avait  des  complices;  cela  ré- 
sulte du  moins  de  la  pièce  que  voici  :  «  Ordre  d'arrestation.  Le 
commandant  militaire  du  palais  des  Tuileries  fera  arrêter  et  con- 
duire à  la  prison  du  Cherche-Midi  les  citoyens  Boudin^  capitaine 
d'état-major  aux  Tuileries,  Lemaltre,  brigadier  au  service  des  Tui- 

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706  UYOS  DB&  DEUX  lfOmES« 

leries»  comme  prérenus  de  détournemeDt  d'ob)^  d'art  ou  Tslews, 
de  compUdtô  avec  la  colonel  Dardelle,  écroué  à  Maxas»  ek  Lamaltre 
en  outre  de  tentative  de  voies  de  fait  à  main  armée  envers  sea  snpé* 
rieurs.  Paris^  le  19  floréal  an  uud:  ;  h  ehefd'fuadron  déut-mm/ory^ 
chef  de  lajmtice  militaire  :  Sancioni.  »  Ktieone  Boodin  et  Lemdtte 
furent  immédiatement  relaxjés.  Quel  était  le  vrai  molif  de  ranresiat- 
tion  de  DardeUe?  S'il  avait  été  en  relaiioiia  prouvét»  avec  le  gonH 
veruement  de  Versailles,  Rigaolt  ne  l'oftt  pas  fait  relâcher  ei  VeAi 
gardé  précieusement  pour  le  peloton  d'exécution.  U  est  plus  pro- 
bable qu'il  fut  arrêté  sur  la  plainte  de  Jourde,  qui  s'étâl  q>erça 
de  quelques  rapines  et  qui  avait  hiérarcbtquemeiit  adressé  sa  plainte 
au  comité  de  salut  public.  Rigault  était  fort  indulgent  pour  ces 
sortes  de  fautes»  el  il  croyait  agir  révolutionnairement  en  remettant 
les  voleurs  eu  liberté,  pourvu  que  ceux-ot  fussent  c^Mibkes  de  por- 
ter les  armes  contre  la  dvilisaUon.  Lorsque  lourde  ,^  édiappé  de 
Nouméa,  vint  en  Angleterre  et  en  Suisse,  parmi  œiAx  dont  le  haro 
s'éleva  contre  lui  et  l'accusa  de  trahison,  Dardelle  se  fit  remarquer 
par  la  vivacité  de  son  attaque,  d'où  l'on  peut  conclure  qu'il  avait 
gardé  rancune  au  délégué  des  finances^  qui  n'aimait  point  que  Too 
fouillât  trop  activemcoit  dans  les  dépôts  confiés  à  sa  garde. 

Étieime  Boudin,  rentré  au  dn&teau,  y  avait  refwis  sies  habkudes 
et,  comme  par  le  passé,  furetait  de  tous  côtés  pour  découvrû: 
quelque  bonne  aubaine;  le  13  mai,  se  promenant  dans  les  caves,  il 
reconnut  qu'une  partie  de  murailles  paraissait  assez  firatche  et  res- 
semblait à  une  porte  murée.  U  ne  se  titmipait  pas.  ]ues  caves  des 
Tuileiies  contenaient  &0,0Q0  bouteiUes  de  vins  fijos  qui  lepréseo- 
talent  unte  valeur  considérable.  Au  moment  où  lea  Prussiens  avaient 
nuirché  en  force  contre  Paris,  on  avait  oblitéré  rentrée  de  ce  vaste 
cellier,  afin  d'en  soustraire  le  contenu  à  la  rapacité  des  ^anemis^  On 
ne  pensait  alors  qu'à  ceux  de  l'extérieur,  et  pendant  que  l'on  pre- 
nait contre  eux  quelques  précautions,  oeuxrde  l'intérieur  se  forti- 
fiaient si  bien  que  toutes  les  richesses  dissimulées  par  crainte  de 
l'Allemagne  tombaient  entre  leurs  maina*  Nous  ne]  savons  k  qui 
Boudin  fit  part  de  sa  découverte,  mais  il  revint  biratàt  acoonir- 
pagné  d'hommes  armés  de  pics;  on  défonça  la  cave;  plus  de 
3,000  bouteilles  avaient  déjà  été  chargées  et  emportées  sur  a^t  voi- 
tures, lorsque  M..  Tholomy,  brigadier  des  «paployés  de  la  régie  ré- 
gulière, fut  prévenu*  U  courut  donner  avis  de  ce  pillage  à  Jacques 
West;  celui-ci  prit  son  sabre,  son  revolver,  descendit  vers  la  cave, 
saisit  Boudin  au  collet,  l'envoya  butter  contre  le  mur  et  distribua 
des  gourmades  à  tort  et  à  travers.  On  fit  mine  de  reginaJ^er  ;  Jacques 
West  mit  le  sabre  en  main  ;  «  Vous  n'êtes  que  des  voleurs;  je  vo«s 
engage  à  décamper  un  peu  vite,  et  si  vous  n^étes  point  contons, 
vous  n'avez  qu'à  le  dire.  »  L'attitude  de  West  n'était  sans  doute 

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LES  TUILERIBS  ET  LE  LOUTHE  SOUS  LA   COMMUNE.  767 

point  rassurante,  car  chacun  fut  satisfait  et  nul  ne  souffla  mot.  Je 
crois  bien  que  Dardelle  a  pris  part  à  cette  petite  expédition  si  va- 
leureusement dirigée  contre  le  bon  vin  de  la  tyrannie,  car  Madeuf, 
lorsqu'il  comparut  le  19  mai  1875  devant  le  3''  conseil  de  guerre, 
((  avoue  avoir  reçu  six  bouteilles  de  vin  provenant  de  la  liste  civile, 
après  qu'une  brèche  eut  été  pratiquée  dans  la  cave  murée  et  que 
Dardelle  eut  fait  des  distributions  à  sa  suite.  »  Rêver  de  délivrer 
l'humanité  tout  entière,  vouloir  procluner  la  république  univer- 
selle et  aboutir  à  la  conquête  d'une  cave  amplement  garnie,  ce  n'est 
vraiment  pas  suffisant  pour  mériter  le  respect  de  l'histoire* 

Deux  ou  trois  jours  après  cette  algarade  menée  par  la  bande  de 
filous  que  Jacques  West  seul  avait  mise  en  fuite,  on  vit  arriver  de 
lourdes  voitures  de  déménagement  qui  venaient  de  l'ancien  garde- 
meuble  de  la  couronne.  Elles  apportaient  tous  les  objets  un  peu  vo* 
lumineux  enlevés  dans  la  maison  de  M.  Thiers.  En  les  plaçant  aux 
Tuileries,  voulaitK)n  les  soustraire  à  la  destruction  qui  les  menaçait 
dans  l'ancienne  île  des  Cygnes,  destinée  à  supporter  bientôt  un  vio- 
lent combat  d'artillerie?  voulait-on  au  contraire  les  avoir  immédia- 
tement sous  la  main  pour  y  mettre  le  feu  en  cas  de  défaite?  Bien 
fin  est  celui  qui  pourrait  répondre  à  cette  question.  Tous  les  meu- 
bles provenant  de  l'hôtel  Saint -Georges  récemment  démoli  furent 
emmagasinés  au  pavillon  de  Flore ,  dans  deux  vastes  pièces  du  reir^ 
do-chaussée,  ouvertes  sur  la  cour  et  que  l'on  nommait  les  salles  de 
stuc.  Le  même  jour,  une  équipe  de  fuséens  était  venue  s'établir  dans 
le  poste  des  Tuileries,  entre  le  pavillon  de  l'Horloge  et  le  pavillon 
Marsan;  c'est  là  une  singulière  coïncidence  qui  estpeutr^tre  for- 
tuite, mais  qui  du  moins  est  de  nature  à  faire  naître  les  soupçons. 
La  note  de  Grélier  que  j'ai  citée  au  début  de  cette  étude  est  expli- 
cite sur  le  rôle  de  Dardelle;  elle  dit  en  termes  fort  nets  que  ce 
colonel-gouverneur  «  a  placé  les  poudres  aux  Tuileries.  »  Nous 
pouvons,  à  cet  ^ard,  croire  un  membre  du  comité  central  qui  pen- 
dant toute  la  commune  et  jusqu'à  la  fin  déploya  une  activité  re- 
doutable. Cependant  rien  dans  les  dépositions  des  témoins  oculaires 
n'affirme  d'une  manière  positive  que  Dardelle  ait  fait  disposer  des 
poudres  dans  une  partie  quelconque  du  palais,  pour  en  faciliter 
l'explosion.  En  si  grosses  matières,  l'accusé  doit  jouir  des  bénéfices 
du  doute,  aussi  bien  dans  l'histoire  que  devant  les  tribunaux.  Il  est 
donc  possible  que  les  poudres  dont  parle  Grélier  et  qu'il  loue  Dar- 
delle d'avoir  intentionnellement  introduites  dans  le  château  aient  été 
tout  simplement  des  munitions  appartenant  au  parc  d'artillerie 
rangé  dans  la  cour  et  aient  été  déposées,  à  l'abri  de  l'humidité,  dans 
le  rez-de-chaussée  du  pavillon  central.  (Test  là  une  explication  que 
l'on  est  d'autant  plus  enclin  à  accepter  que  Dardelle,  sorte  d'épicu- 
rien médiocre,  de  nature  peu  scrupuleuse,  fort  ignorant  et  très  amou- 

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76S  RETIIE  DES  DEUX  MONDES. 

reux  de  lui-môme,  ne  paraît  pas  avoir  été  un  homme  méchant.  D 
ne  se  serait  certainement  pas,  il  ne  s'est  pas  opposé  au  mal,  mais  il 
est  probable  qu'il  ne  l'aurait  pas  fait  lui-même.  Il  a  pu  ne  pas  sortir 
du  château  les  mains  nettes,  il  a  pu  le  regarder  brûler  sans  sour- 
ciller, mais  je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait  entassé  des  matières  expiosi- 
blés  pour  en  assurer  la  destruction. 

Dans  la  dernière  semaine  de  la  commune,  le  jeudi  18  mai,  le 
docteur  Rousselle,  organisateur  de  fêtes  populaires,  et  dont  la  bêtise 
emphatique  parait  avoir  dépassé  toute  mesure,  donna  aux  Tui- 
leries, dans  les  appartemens  de  réception  et  dans  la  salle  des  maré- 
chaux, un  concert  avec  intervention  a  des  Tyrtées  modernes  »  qui 
restera  célèbre  dans  les  fastes  du  grotesque  (1).  Le  dimanche  21  mai, 
nouveau  festival,  dans  les  appartemens  et  dans  le  jardin,  avec 
musique  des  bataillons  fédérés,  quête  pour  les  blessés  et  serment 
que  jamais  les   troupes  françaises  n'entreront  dans  Paris.  A  ce 
moment  même,  elles  y  entraient.  La  commune  a  eu  souvent  de  ces 
à-propos  qui  jettent  un  peu  de  galté  sur  son  histoire,  a  Les  Vv- 
saillais  sont  dans  Paris,  »  cette  nouvelle  éclata  aux  Tuileries  à 
l'aube  du  22  mai  et  y  remua  tous  les  cœurs.  Les  employés  réguliers 
eurent  un  bon  mouvement  de  joie  ;  les  agens  de  la  commune  ne 
furent  point  à  leur  aise,  et  le  gouverneur,  avant  de  songer  k  orga- 
niser la  défense  du  château,  s'occupa  d'abord  à  déménager  ses 
nippes  et  celles  d'autrui.  Ici  le  vol  est  manifeste  et  ne  peut  être 
nié;  les  témoins  sont  nombreux  qui  l'affirment  sous  la  foi  du  ser- 
ment et  dans  des  termes  identiques.  Une  partie  des  hommes  de 
garde  appartenant  au  67*  bataillon  fédéré  s'en  étaient  allés.  Il  ne 
restait  aux  Tuileries  qu'une  trentaine  de  gardes  nationaux  qui  ré- 
clamaient des  munitions  et  se  préparaient  à  combattre.  C'est  à  ce 
moment  sans  doute  que  Jacques  West  disparut;  il  est  probable  qu'il 
s'esquiva  pour  n'avoir  pas  à  prendre  part  à  la  lutte.  Vers  neuf  heures 
du  matin,  Antoine  Wemert  partit  aussi,  mais  dans  des  circonstances 
particulières  et  qui  ne  sont  point  à  sa  décharge. 

Par  ordre  de  Dardelle,  il  fit  avancer  une  charrette  dans  la  cour 
des  Tuileries,  et  exigea  le  concours  de  plusieurs  employa  de  la 
régie  pour  y  faire  placer  de  nombreux  paquets.  Les  ballots  étaient 
volumineux,  enveloppés  dans  des  rideaux  de  soie,  dans  des  draps, 
dans  des  nappes  estampillées  à  la  marque  de  la  lingerie  du  château; 
on  constata  qu'ils  renfermaient  des  porcelaines,  dfe  l'argenterie, 
des  pendules,  de  menus  objets  mobiliers  et  des  bouteilles  de  vin 
fin.  Wemert  veilla  lui-même  au  chargement;  puis  il  prévint  le 
sieur  Potel,  commis  à  la  régie  du  palais,  ex-capiuine  au  112*  ba- 
taillon de  la  garde  nationale  pendant  le  siège,  d'avoir  à  ne  mettre 

(1)  Voyez,  dans  la  Reime  du  1"  juillet  1877,  les  Prisons  pendant  la  communs  : 
Saintê-Pélagù. 

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'   f 


LES   TUaERIES   ET  LE  LOUTBE   SOUS  LA  COKMI^i/    ^         7^9<s   . 

aucun  obstacle  à  la  libre  sortie  de  la  charrette  qui  conteîiïtil  des 
objets  appartenant  en  propre  au  colonel  Dardelle.  Les  employée  de 
'  la  régie  avaient  bonne  envie  d'arrêter  cette  voiture,  qui  allait  em- 
'  porter  le  produit  du  pillage,  mais  l'heure  n'était  point  propice  aux 
•  observations,  et  l'on  eut  la  sage  prudence  de  s'abstenir.  On  eût  été 
coupable  de  risquer  la  vie  d'hommes  probes  et  dévoués  pour  ne 
pas  réussir  peut-être  à  sauver  quelques  débris  de  ce  grand  naufrage. 
Wernert  fit  sortir  lui-même  la  charrette  par  l'Arc^e-Triomphe,  puis 
il  se  rendit  près  de  M.  Potel,  auquel  il  emprunta  des  habits  bour- 
geois. Il  les  revêtit,  et,  se  sentant  suffisamment  déguisé,  il  s'éloigna, 
conduisant  la  voiture  vers  une  destination  qui  n'a  pas  été  connue. 
Cet  homme  se  rendait-il  complice  d'un  vol?  acceptait-il  volontai- 
rement un  rôle  qui  lui  permettait  de  ne  pas  combattre?  emmenait-il 
ces  objets  avec  l'intention  de  les  restituer  plus  tard  à  une  autorité 
légitime?  saisissait-il  avec  empressement  l'occasion  de  quitter  les 
Tuileries?  était-ce  un  fédéré,  était-ce  un  Yersaillais?  Je  ne  sais.  Il 
ne  fut  arrêté  que  longtemps  après  la  chute  de  la  commune,  et  le 
20  juillet  1871  il  remettait  à  M.  Potel  un  certificat  ainsi  conçu  : 
((  Je  soussigné,  Antoine  Wernert,  capitaine  commandant  en  second 
les  Tuileries  pendant  le  règne  de  la  commune,  suivant  mandat 
de  M.  Domalain,  lieutenant  de  vaisseau  et  colonel  de  la  légion 
bretonne,  chargé  par  le  chef  du  pouvoir  exécutif  et  le  ministre  de 
la  guerre  d'organiser  une  contre-révolution  pour  combattre  la  com- 
mune insurrectionnelle  de  Paris,  certifie  que  le  lundi  22  mai,  vers 
neuf  heures  du  matin,  après  avoir  renvoyé  des  Tuileries  les  gardes 
nationaux  qui  y  étaient  de  garde  à  l'exception  d'environ  trente  hom- 
mes d'une  compagnie  du  57®  fédéré  qui  avaient  refusé  de  partir  en 
me  réclamant  des  munitions  avec  menaces,  lesquels,  sur  mon  refus 
réitéré,  tinrent  conseil  pour  me  fusiller,  M.  Potel,  employé  aux  Tui- 
leries, l'ayant  entendu,  me  facilita  mon  évasion  en  me  donnant  des 
effets  d'habillement  pour  changer  de  tenue.  Signé  :  Wernert.  »  Nous 
le  répétons  ;  la  justice,  après  enquête,  n'a  pas  cru  devoir  accepter 
cette  version,  et  Wernert  a  été  condamné.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  avait 
quitté  les  Tuileries  entre  neuf  et  dix  heures  du  matin.  J'imagine  que 
Dardelle  aurait  volontiers  suivi  son  exemple,  s'il  n'en  avait  été  em- 
pêché par  l'arrivée  d'un  des  grands  personnages  de  la  commune  (1). 

(1)  Sur  une  liste  contenaut  les  noms  des  chefs  de  groupe  ralliés  à  la  conspiration 
des  Brassards,  Je  trouve  celui  d*Ântoine  Wernert.  Pour  toutes  les  tentatives  faites  par 
les  gens  de  bien  pendant  la  commune,  voir  le  livre  de  M.  Â.-J.  Dalsèaae  :  Histoire  des 
conspirateurs  s<ms  la  commune^  Paris  1872.  Ce  volume  abonde  en  documens  authen- 
tiques et  jette  une  vive  lueur  sur  les  menées  secrètes  de  cette  époque.  L*auteur  cepen- 
dant me  parait  n*avoir  été  initié  que  d*une  façon  incomplète  à  la  négociation  conduite 
par  George  Veysset  avec  Dombrowski  et  Hutzinger.  l\  nomme  ce  dernier  Enger,  repro- 
duisant ainsi  Terreur  commise  par  l'amiral  Saisset  dans  sa  déposition. 

fOMi  ixvuu  —  1878»  49 

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770  BETUE  BES  DEUX  MONDES. 

III.   —   BBRGB&BT-LOI-MÉlfB. 

Vers  midij  on  entendit  le  bruit  des  tambours;  c'était  le  géfléri 
Bergeret  qui  venait  se  réfugier  au  palais  des  Tuileries  après  mit 
abandonné  quarante  heures  trop  tôt  son  quartier  du  Corps  législatif, 
où  il  avait  laissé,  en  souvenir  de  son  passage,  de  nombreuses  pièces 
d'argenterie  marquées  d'un  V,  plusieurs  couverts  aux  armes  deh 
ville  de  Paris, quatre  croix  neuves  d'officier  de  la  Légion  dTioMCTr, 
quarante-sept  croix  neuves  de  chevalier  et  cent  soixante-dooze  mé- 
dailles militaires  neuves  (1).  Il  fuyait  son  poste  de  combat,  où  les 
troupes  françaises  ne  devaient  cependant  se  présenter  que  dans  la 
matinée  du  mercredi  2â  mai,  et  il  venait  s'installer  aux  Tuileries  à 
la  tête  de  son  petit  corps  d'armée  composé  du  229«,  du  174*  ba- 
taillon et  du  2"  zouaves  fédérés.  Il  était  accompagné  par  le  membre 
de  la  commune  Urbain,  maître  d'école  rabougri,  sans  élè?es,  mais 
non  sans  imagination,  qui  dans  la  séance  du  17  mai,  à  l'Hôtel  de 
Ville,  avait  demandé  que  dix  otages  fussent  immédiatement  fusillés, 
cinq  dans  Paris  et  cinq  aux  avant-postes.  Sans  doute  c'est  pour 
l'aider  de  ses  conseils  qu'il  était  aux  côtés  de  Bergeret.  Celui-ci 
monta  par  l'escalier  d'honneur  et  s'installa  dans  les  anciens  appar- 
temens  de  l'impératrice  ;  il  y  baugea  avec  lui  une  donzelle  qui  était 
attachée  à  sa  personne  ou  à  celles  de  son  état-major.  Là,  il  attendit 
vigoureusement  que  l'on  vînt  l'attaquer  pour  s'en  aller. 

Bergeret  est  une  des  illustrations  de  la  commune  ;  les  Plutarques 
de  la  révolte  à  tout  prix  qui  écriront  plus  tard  la  vie  des  grands 
capitaines  dont  Paris  a  supporté  l'abjection  pendant  deux  mois  lui 
réserveront  certainement  leurs  meilleures  pages.  Il  eut  cette  chance 
d'être  toujours  battu  et  immédiatement  ridicule.  Ses  aptitudes  na- 
turelles le  rendaient  fort  médiocre,  son  éducation  de  tabagie,  de 
clubs,  de  conciliabules  secrets  l'avait  fait  odieux.  C'est  lui  gui 
commandait  place  Vendôme  lorsque  la  manifestation  imprudemment 
pacifique  du  22  mars  y  fut  reçue  à  coups  de  fusil  sur  Tordre  de  Du 
Bisson  ;  c'est  lui  qui,  le  2  avril,  dirigeait  l'armée  communarde  aux 
avant-postes  devant  Neuilly  ;  c'est  là  qu'il  eut  deux  chevaux  tués  au 
fiacre  qui  le  conduisait  à  la  déroute,  car,  par  suite  d'infirmités  ou 
d'incapacité,  il  ne  pouvait  se  tenir  à  cheval.  C'est  de  Neuilly  que  fut 
expédiée  cette  dépêche  fameuse  qui  lui  a  conféré  instantanément 
une  célébrité  que  le  temps  respectera,  dépêche  par  laquelle  on  an- 
nonçait urbi  et  orbi  que  lui,  Bergeret,  Bergeret  lui-même  était  sur 
le  terrain  du  combat  ;  c'est  à  cela  que  se  borna  toute  son  action. 
Petit,  maigrelet,  bilieux,  le  regard  flottant  et  terne,  les  yeux  diver- 

(i)  Ces  objets  furent  restîtaés  plus  tard  aux  légitimes  proprfétaîrei  par  les  saifli  * 
M.  Garreaud,  délégué  de  la  questure  au  Corps  législatif. 

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LES   TUILERIES  ST  I£  LMITRE  SOVS  £A  COMMUNE.  771 

gens,  le  teint  Uème,  le  crâne  dénadé  et  fuyant^  il  ressemblait  à 
une  poule  d*eau.  Fort  remuant  néanmoins,  agité  dans  son  propre 
^ide,  il  croyait  à  son  génie  universel  et  n'avait  jamais  réossi  à 
^  rien.  Il  était  bien  près  d'atteindre  sa  quarantième  année,  lorsqu'il 
''  se  déguisait  en  général  en  se  coiffant  d'un  képi  surchargé  de  ga- 
^  l(H)s,  et  il  avait  alors  essayé  bien  des  métiers  dont  il  s'était  dégoûté 
^  ou  qui  s'étaiait  dégoûtés  de  lui.  II  n'y  eut  jamais  grande  affinité 
''  entre  lui  et  le  travail  r^ulier;  ils  se  fuyaient  instinctivement.  Il 
^  avait  débuté  par  être  garçcm  d'écurie  à  Saintr-Germaio,  puis  il 
^  s'était  engagé  et,  parvenu  au  grade  de  sous-officier  dans  les  volti- 
geurs de  la  garde  impériale,  il  avait  été  employé  aux  écritures,  dans 
les  bureaux  de  l'intendance.  Il  fut  licencié  en  186A  et  devint  com- 
mis voyageur  en  librairie  et,  quelque  temps  après,  en  omemens 
d'église  et  en  imagerie  religieuse  ;  ce  qui  est  un  singulier  début 
pour  un  futur  général  de  la  commune.  Dans  un  des  voyages  qu'il 
fit  en  Belgique  pour  placer  des  objets  de  sainteté,  il  contracta  des 
dettes  à  son  bôtel  de  Bruxelles,  ne  put  les  payer  et  laissa  simple- 
ment ses  échantilkms  en  nantissaoïient.  On  croit  que  c'est  en  Bel- 
gique, en  fréquentant  les  estaminets  de  la  propagande  intransigeante 
et  de  ta  politique  irréconciliable,  qu'il  se  pénétra  des  doctrines  dont 
la  commune  fut  la  plus  haute  ou  la  plus  basse  ex{Nression.  On  dit 
qu'il  fut  typographe,  qu'il  essaya  d'être  peintre,  d'être  comédien, 
qu'il  fut  même  marchand  de  contremarques,  comme  Hébert  le 
grand  ancêtre,  et  que  parfois  il  versait  quelque  prose  dans  les  égonts 
de  la  Uarseillaise;  on  dit  aussi  qu'employé  dans  un  magasin  de 
modes  à  Bruxelles,  il  aurait  été  condamné  à  trois  mois  de  prison 
pour  escroquerie.  Le  rêle  qu'il  joua  pendant  la  commune  est  de  na- 
ture à  justifier  toutes  les  accusations  dont  on  a  chargé  son  passé. 
Pendant  le  siège  de  Paris  par  les  Allemands,  Bergeret  appartint 
au  Si^  bataillon  de  la  garde  nationale  ea  qualité  de  sergent  et  bien- 
tôt de  capitaine.  Le  M  octobre  ne  le  laissa  pas  insensible,  et  il  fit 
tous  ses  efforts  pour  s*y  associer.  Il  appartenait  à  l'Internationale, 
ce  qui  iui  constituait  une  certaine  sup^iorité  qu'il  sut  faire  valœr 
pour  être  nommé  délégué  de  son  bataillon  aux  assemblées  prépar»- 
toires  de  la  fédératioa  de  la  garde  nationale.  De  là  à  être  membre 
du  comité  central,  il  n'y  avait  qu'un  pas  qui  fut  pnwiptement  fran- 
chi. Au  18  mars^  le  comité  central  lui  donna  missi<»  de  défendre  la 
butte  Montmartre  ;  grâce  à  la  défection  des  troupes  envoyées  pour 
reprendre  les  canons,  cette  journée  fut  le  triomphe  de  Bergeret,  au- 
quel elle  valut  d'emblée  le  grade  de  général.  Là  s'arrêtèrent  ses  suc- 
cès, car  l'armée  française,  revenue  de  l'énervement  produit  par  ce 
que  M.  Thiers  a  appelé  la  fièvre  obsidionale,  reprenait  sa  cohésion, 
retrouvait  son  ancienne  vigueur  et  ne  levait  plus  la  crosse  en  l'air. 
Un  moment  il  fut  chargé  de  toutes  les  opérations  militaires  et  put  se 

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772  BEVUE  DES  DECX  MONDES* 

croire  généralissime.  Gela  ne  dura  pas,  il  fit  tant  de  sottises,  il  coni. 
mit  tant  de  bévues  que  Cluseret  le  remplaça  par  Dombrowski 
Bergeret  ne  fut  point  content  :  il  fit  remarquer  qu'il  était  memta 
de  la  commune  pour  le  XX*  arrondissement,  qui  lui  avait  dom 
15,290  voix,  sur  16,792  votans  et  21,960  électeurs  inscrits,  il  re- 
fusa d'obéir  et  de  céder  son  commandement  ;  il  fut  arrêté  et  somp- 
tueusement détenu  à  THôtel  de  Ville,  dans  les  anciens  appartemcûs 
du  préfet,  où  il  menait  une  plantureuse  existence  au  milieu  de  quel- 
ques amis  et  de  beaucoup  de  bouteilles.  Sa  disgrâce  ne  dura  pas.  Le 
29  avril,  l'incapacité  militaire  dont  il  avait  donné  des  preuves  réité- 
rées le  fit  nommer  délégué  à  la  commission  de  la  guerre  ;  le  6  mai, 
il  fut  pourvu  d'une  brigade  de  réserve  et  reçut  le  Corps  législatif 
pour  quartier  général.  On  l'accuse  d'avoir  conduit  quelques  expé- 
ditions moins  périlleuses  que  sa  sortie  du  2  avril  ou  que  sa  grande 
marche  sur  Versailles  tentée  le  lendemain  ;  on  prétend  que  deui 
bateaux  chargés  de  vins  amarrés  à  Billancourt  furent  pillés  par  son 
ordre  et  qu'il  fit  enlever  une  somme  de  57,000  francs  à  la  gare  du 
chemin  de  fer  de  l'Ouest.  Il  avait  sans  doute  besoin  d'argent  parce 
qu'il  aimait  à  bien  vivre  ;  Yarlin  se  plaignait  avec  amertume  d'âvoir 
eu  à  payer,  en  quinze  jours,  30,000  francs  pour  frais  de  nourriture 
de  Bergeret  et  de  ses  officiers  d'état-major.  Malgré  cela,  ce  Bergeret 
ne  dédaignait  pas  les  petits  profits  :  il  avait  obtenu  pour  la  femme 
qui  portait  son  nom  la  fourniture  des  sacs  à  terre  destinés  à  la  con- 
struction des  barricades  ;  cela  lui  était  fort  conunode  :  de  la  même 
plume  il  ordonnait  et  il  ordonnançait.  Il  faut  croire  que  ses  opéra- 
tions n'étaient  point  irréprochables,  car  la  commune  finit  par  s'en 
émouvoir  :  «  11  mai  1871  :  Il  ne  sera  délivré  dorénavant  de  sacs  à 
terre,  dans  le  service  que  dirige  le  général  Bergeret,  que  sur  la  vue 
de  la  signature  et  du  cachet  officiel  du  citoyen  Delescluze,  délégué 
à  la  guerre,  commandant  supérieur  des  forces  nationales,  et  du  colo- 
nel Ed.  Roselli,  directeur  du  génie.  Le  délégué  civil  à  la  guerre: 
Delescluze.  »  C'était  un  acte  de  suspicion  désagréable  ;  tout  autre 
eût  donné  sa  démission,  Bergeret  s'en  garda  bien  et  continua  à  pa- 
rader dans  l'hôtel  de  la  présidence. 

Il  y  jouait  au  billard,  après  boire,  dans  la  soirée  du  dimanche 
21  mai,  lorsqu'une  estafette  essoufflée  vint  lui  apprendre  que  les 
Versaillais  avaient  forcé  l'entrée  de  Paris  et  lui  demander  du  se- 
cours, car  on  n'était  point  en  nombre  pour  leur  résister.  Bergeret 
répondit,  entre  deux  carambolages,  qu'il  n'avait  que  500  hommes 
autour  de  lui  et  qu'il  ne  pouvait  en  distraire  un  seul,  car  cela  suffi- 
sait à  peine  à  sa  garde.  Dans  ce  temps-là,  on  disait  les  gardes  de 
Bergeret,  comme  jadis  on  disait  les  gardes  du  roi  ;  car  il  est  à  re- 
marquer, une  fois  de  plus,  que  ces  prétendus  novateurs  se  sont  ser- 
vilement astreints  à  copier  les  mœurs  qu'ils  condamnent  et  à 

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8r, 


LES   TUILERIES   ET  LE  LOUVRE   SOUS   LÀ   COMMUNE.  773 

reproduire  les  abus  qu'ils  ont  la  prétention  de  détruire.  Sans 
attendre  l'attaque  de  l'armée  française,  sans  prendre  une  seule 
disposition  pour  protéger  le  massif  du  Corps  législatif  et  du  Palais- 
Bourbon  qui  constituait  une  très  importante  position  militaire, 
Bergeret  décampa  virilement  et  vint,  comme  nous  l'avons  vu,  prendre 
possession  du  château  des  Tuileries.  Il  en  fit  un  monceau  de 
cendres  et  s'y  conduisit  de  façon  à  prouver  qu'il  eût  été  digne 
d'avoir  dans  son  corps  d'armée  la  compagnie  d'artilleurs  dynami- 
teurs que  commandait  le  capitaine  Jean-Jean.  Il  ébaucha  tout  de 
suite  quelques  essais  de  résistance,  ce  qui  lui  fut  facile,  car  dans 
la  nuit  du  21  au  22  mai,  six  batteries  avaient  été  envoyées  en  ré- 
serve dans  la  cour  du  château.  Une  trentaine  de  pièces  furent  traî- 
nées par  des  fédérés  et  par  des  femmes  jusqu'aux  terrasses  qui  do- 
minent la  place  delà  Concorde;  en  outre  quatre  pièces  de  12  furent 
pointées  dans  la  grande  allée  du  jardin.  On  fit  là  une  belle  canonnade 
surleTrocadéro,  où  l'on  croyait  que  nos  troupes  étaient  massées,  et 
sur  le  ministère  des  affaires  étrangères,  qui  fut  troué  comme  une 
écumoire.  Nos  soldats  heureusement  eurent  peu  à  souffrir  de  ce  feu 
aussi  violent  que  mal  dirigé.  Bénot,  le  gouverneur  du  Louvre, 
Kaweski,  déjà  revêtu  d'un  costume  bourgeois,  étaient  accourus  se 
mettre  à  la  disposition  de  Bergeret,  qui  leur  promit  d'utiliser 
leur  bonne  volonté,  lorsque  le  moment  serait  venu.  Dans  la  jour- 
née du  22,  Bergeret  avait  reçu  une  visite  plus  importante.  Gabriel 
Ranvier,  accompagné  d'un  commissaire  de  police  et  de  deux  incon- 
nus que  l'on  prit  pour  des  membres  de  la  commune,  arrivèrent 
aux  Tuileries.  L'ancien  banqueroutier  était  alors  membre  du  co- 
mité de  salut  public,  c'était  une  puissance  en  ce  jour  de  malheur, 
puissance  de  haine  et  de  destruction  qui  devait,  jusqu'au  bout, 
s'exercer  avec  une  perversité  rare.  Ranvier,  Urbain,  Bergeret,  cau- 
sèrent pendant  quelques  instans  ensemble  :  le  colonel  Dardelle,  le 
commandant  Madeuf,  le  capitaine  Boudin,  le  planton  Minot,  regar- 
daient, à  distance  respectueuse,  le  conciliabule  de  ces  trois  ma- 
landrins. 

Ranvier  et  son  commissaire  de  police,  ayant  appelé  quelques  fé- 
dérés et  des  employés  de  la  régie,  descendirent  dans  les  sous-sols 
et  renouvelèrent  un  acte  que  déjà  bien  souvent  nous  avons  raconté 
et  que  nous  raconterons  encore  plus  d'une  fois,  car  elle  était  tenace 
et  absolument  invincible,  la  bêtise  de  la  commune,  —  Gabriel  Ran- 
vier ordonna  de  briser  des  portes,  fit  sonder  les  murs,  inquiet, 
rauque,  brutal,  irrité  de  ne  point  trouver  ce  qu'il  cherchait.  Que 
cherchait-il  donc?  Eh!  parbleu!  le  souterrain,  le  souterrain  qui  va 
partout,  mais  qu'on  ne  rencontre  nulle  part.  Bénot,  qui  était  là,  pa- 
raissait fort  affairé  ;  de  ses  gros  poings,  il  tapait  sur  les  murailles, 
demandait  qu'on  l'éclairât^  selon  son  habitude  menaçait  les  em- 

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' 


i 


JJ^  UTGE  DES  DBIIX  HDRDES. 

ployés  ahuris  de  leur  «  enleyer  le  balachoo,  n  et  se  dépîtika 
disaot  :  «  Ce  n'est  pas  possible  qu'il  n'j  en  ait  pas  L  »  Ces  liomma 
d'état,  qui  savaient  nnir  dans  de  justes  proportions  ht  sdence  è 
législateur  à  la  conception  du  guerrier,  pouvaieot»  sans  se  rire  in 
nés,  chercher  le  sooterram  qui,  partant  des  caves  des  Tuikines, 
doit  nécessairement  aboutûr  au  Mont-Yaléfien.  Us  ne  le  troQTènu 
pas  et  furent  étonnés*  RanTier  et  ses  acolytes  se  retirerait  de  mé* 
chante  humeur  après  avoir  recommandé  à  Bergeret  de  tear  boia 
de  ne  pas  permettre  aux  Yersaillais  de  faire  un  pas  de  plus  en  aTaot 
Bergeret  n'était  encore  que  général;  il  allait  cumuler  tfautrei 
ftmctioDS,  être  juge,  fNrésident  de  cour  martiale  et  presque  exécu- 
teur des  hautes  œuvres  de  la  commune.  Tout  le  quartier  voisin  des 
Tuileries  était  en  rumeur.  Les  fédérés,  revenus  de  leur  preioia 
effarement,  dont  l'armée  française  ne  profita  HialheureBsemeal 
pas,  s'agitairat  et  à  tout  coin  de  rue  construisaient  des  hanicad». 
Un  pharmacien,  M.  Kodi,  demeurant  rue  de  Richelâeu^  n*U,  étiâ 
sur  le  pas  de  sa  boutique,  regardant  ce  tumulte  et  ne  dissûBahat 
pas  assez  le  mécontentement  qu'il  en  ressentait»  U  avait  quarante- 
ehiq  ans  environ,  était  grand,  de  bonne  tournure;  sa  wtmstacbe^  sa, 
barbiche,  son  front  prématurément  chauve^  ses  huiettes  en  or,  lui 
donnaient  l'aspect  moitié  bourgeois,  moitié  militaire,  d'un  ofider 
de  garde  nationale;  en  veste  dTété,  les  pieds  chaussés  de  pantoules, 
les  mains  dans  ses  poches,  il  haussait  les  épaules  en  entendant  les 
vociférations  que  l'on  poussait  autoor  de  liii.  Quetgues  gamins  de 
douze  à  quatorze  ans  s'étaient  précipités  sur  une  maison  voisiiie 
en  réparation  et  essayaient  d'en  arracher  le»  échafaudages.  Le 
malheureux  {rfiarmacien  eut  la  f&cheuse  idée  de  s']r  opposer  ^  de 
renvoyer  ces  jeunes  patriotes  en  les  menaçant  de  leur  tirer  les 
oralles.  Les  enfans  s'éloignèrent  en  piaillant,  et  M-  Kocb  rentra 
dans  son  arrière4>outique.  U  n'y  était  pas  àepois^  cinq  miostes 
qu'il  vit  arriver  une  bande  de  fédérés.  11  saî^t  un  flacon  vide 
posé  sur  sa  table  et  le  brandit  en  criant  :  «  Le  premier  qui  ap- 
proche!., ))  On  se  jeta  sur  lui  et  on  l'arrêta.  Minot,  l'ordoMiance 
de  Dardelle,  s'empara  du  flacon;  puis,  UKmtant  à  cheval,  il  prit  la 
tête  du  peloton  qui  enveloppait  M.  Koch.  On  mena  celui-ci  au  Pa- 
lais-Royal, devant  un  chef  de  légion,  Damarey,  qui  déclara  que 
l'aflahre  ne  le  regardait  pcrint;  alors  on  alla  trouver  le  colond  Dar^ 
délie.  M.  Koch  lui  dit  :  «  Il  n'y  a  rien  dans  ce  flacon.  »  La  foule  et 
les  fédérés  crièrent  :  «  C'est  de  l'acide  prussique.  —  C'est  de  l'acide 
sulfurique.  —  C'est  de  Teau  seconde.  —  U  a  aveuglé  des  enfans.  » 
Comme  Damarey,  Dardelle  recula  devant  la  responsabilité  d'une  dé- 
cision à  prendre  et  donna  Tcwrlre  de  conduire  le  pris(^nier  à  VBô- 
tel  de  Ville,  où  le  comité  de  salut  public  déciderait  de  son  swt.  On 
se  mit  en  marche;  en  avant  et  à  cheval,  Minot,  tenant  toujours  le 

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Ili 


LES   TUILERIES   ET  LE  LOUTRE  SOUS  LA   COMMUNE.  775 

flacon  qu'il  montrait  an  «  peuple,  »  puis  un  groupe  assez  nombreux 
de  turcos  de  la  commune,  de  yengeurs  de  Flourens,  de  lascars, 
d'enfans  perdus  qui  se  pressaient  autour  de  M.  Koch;  on  le  tenait 
"  par  les  bras  pendant  qu'il  allait  nu-téte  sous  le  soleil,  parfois  abattu, 
'  parfois  se  redressant  sous  les  injures  dont  on  l'accablait. 
^'  La  foule  avait  grossi,  et  ce  fut  une  cohue  qui  arriva  sur  la  place 
^5  de  l'Hôtel  de  Ville;  la  légende  était  déjà  faite  :  —  on  venait  d'arrè- 
'ï  ter  l'ex-pharmacien  de  l'empereur  qui  avait  versé  une  limonade  em- 
(  poisonnée  aux  fédérés;  de  plus,  quand  on  avait  voulu  se  saisir  de 
f  lui,  il  avait  cassé  une  bonbonne  d'acide  prussique,  qui  en  se  bri- 
sant avait  causé  la  mort  de  plusieurs  personnes,  l'ambulance  du 
Théâtre-Français  est  pleine  de  ses  victimes,  —  On  gravit  le  grand 
escalier,  on  traversa  la  salle  du  trône,  encombrée  de  gens  de  toute 
sorte  qui,  sans  trop  savoir  pourquoi,  mais  voyant  un  prisonnier, 
crièrent  :  a  A  morti  à  mort  I  »  Quatre  fédérés  commandés  par  Mi- 
not  firent  pénétrer  M.  Koch  dans  le  cabinet  du  citoyen  Brissac,  se- 
crétaire général  du  comité  de  salut  public,  où  se  trouvaient  en  ce 
moment  Ranvier,  Bayeux-Dumesnil,  qui  était  venu  demander  des 
ordres  pour  le  IX®  arrondissement,  dont  il  était  le  très  bienveillant 
délégué,  deux  membres  de  la  commune  et  une  cinquième  personne, 
de  laquelle  je  tiens  les  faits  que  je  vais  raconter.  Ranvier  interrogea 
M.  Koch;  ce  malheureux,  qui  venait  de  faire  un  horrible  trajet  à 
travers  les  vociférations,  les  menaces  et  les  coups,  était  dans  un 
état  digne  de  pitié.  Il  balbutiait,  sa  face  était  convulsée,  il  répétait 
toujours  la  même  phrase  :  «  Il  n'y  a  rien,  il  n'y  a  rien  dans  le  flacon.  » 
Un  des  assistans  dit  à  Ranvier  :  a  II  n'a  plus  la  tête  à  lui,  laissez-lui 
au  moins  le  temps  de  s'expliquer.  »  Ranvier  répondit  :  «  Vous,  si 
vous  insistez,  on  va  vous  coller  au  mur  I  »  Un  des  deux  membres  de 
la  commune,  caressant  sa  longue  moustache,  portant  ses  insignes  à 
la  boutonnière,  mécanicien  de  son  métier,  méprisant  tout  le  monde, 
les  patrons  et  les  ouvriers,  grisé  jusqu'à  l'envie  furibonde  par  le 
mauvais  vin  du  socialisme,  intervint  alors.  Il  quitta  le  grand  fau- 
teuil de  damas  rouge  où  il  était  plutôt  écroulé  qu'assis,  prit  le  flar 
con  des  mains  de  Minot,  le  flaira  et,  après  avoir  regardé  Ranvier, 
dit  tranquillement:  «  Les  chassepots  sont^ils  prêts?  »  Les  fédérés 
répondirent  :  «  Oui.  —  C'est  bien,  reprit-il;  à  la  cave!  »  On  en- 
traîna M.  Koch;  en  traversant  de  nouveau  la  salle  du  trône  au  mi- 
lieu de  la  cohue  qui  la  remplissait,  il  levait  les  mains  au-dessus  de 
sa  tête  et  criait  :  «  Justice!  justice!  »  On  le  hua  :  «  Espion I  assas- 
sini  à  mort  !  »  Le  malheureux  fit  un  efibrt  désespéré,  s'arrêta  pen- 
dant une  seconde  et  dit  :  «  Au  moins  donnez-moi  un  prêtre  !  w  II  y 
eut  un  éclat  de  rire  général,  et  une  parole  lui  fut  répondue  qui, 
dit-on,  a  été  prononcée  à  Waterloo.  Un  employé  comptable  de 

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776  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

THôtel  de  Ville  ne  put  s'empêcher  de  s'écrier  :  «    Mais  par 
bandits  sommes-nous  donc  gouvernés  !  » 

Les  fédérés,  toujours  guidés  parMinot  (1),  ne  savaient  où  était 
la  cave  indiquée  :  ils  voulurent  fusiller  le  pauvre  pharmacien  dans 
la  cour  Louis  XIV;  mais  on  y  avait  déposé  des  caisses  de  cartouches, 
des  barils  de  poudre,  ils  n'osèrent  pas.  Une  voix  cria  :  — Retoumoos 
aux  Tuileries  1  On  se  remit  en  route.  Bafoué,  secoué,  maltraité, 
M.  Koch  marchait  en  oscillant  au  milieu  de  ses  gardes.  Prfes  da 
quai  de  Gèvres,  trois  hommes,  dont  un  vêtu  d*une  redingote  et 
deux  couverts  d'une  blouse  blanche,  furent  indignés  et  crièrent  : 
Mais  ne  frappez  donc  pas  ce  malheureux,  c'est  horrible  I  Les  fédé- 
rés se  jetèrent  sur  eux ,  les  réunirent  à  M.  Koch  et  les  trouvèreot 
de  bonne  prise.  Tout  de  suite  la  foule,  la  foule  imbécile,  trouva 
l'explication  de  cet  acte  inqualifiable  :  —  C'est  un  curé  déguisé,  ce 
sont  des  agens  de  police,  —  et  elle  fut  satisfaite.  Deux  de  cesbommes 
avûent  des  blouses  blanches,  c'en  fut  assez  ;  ce  costume  les  signa- 
lait à  toute  vengeance,  car  il  est  de  tradition  dans  le  peuple  de  Paris 
que,  lorsqu'un  inspecteur  de  police  veut  n'être  pas  reconnu,  il  met 
une  blouse  blanche.  Ce  peuple,  qui  est  le  plus  niaisanent  crédule 
que  l'on  puisse  voir,  a  ainsi  un  certain  nombre  d'articles  de  foi  in- 
déracinables. Ce  fonds  de  superstition  héréditaire  résiste  à  tout; 
rien  ne  peut  l'ébranler,  ni  le  temps,  ni  l'expérience,  ni  le  raisonne- 
ment. Il  croit,  il  sait  que  tous  les  joueurs  d'orgues  sont  des  agens 
secrets,  que  tous  les  employés  de  l'état  sont  des  voleurs,  qu'il  y  * 
des  filets  au  pont  de  Saint-Cloud  pour  arrêter  les  noyés  au  pas- 
sage, que  toute  défaite  de  nos  armées  est  nécessairement  due  à  la 
trahison;  il  ne  croit  peut-être  pas  à  Dieu,  mais  il  croit  avec  fer- 
veur que  le  persil  fait  mourir  les  perroquets  et  casse  les  verres  à 
boire. 

La  foule  ramenait  les  victimes  avec  de  grands  cris;  le  capitaine 
Etienne  Boudin  s'avança  au-devant  d'elle  dans  la  rue  de  Bivolf,  et 
prit  la  direction  du  cortège.  A  l'instant  même,  une  cour  martiale  fut 
improvisée.  Dans  la  salle  des  maréchaux,  Urbain,  Bergeret,  Etienne 
Boudin ,  deux  ou  trois  autres  sacripans  galonnés  dont  j'ignore  les 
noms,  se  réunirent  en  tribunal  suprême  et  firent  comparaître  les 
quatre  accusés  qui,  ayant  dominé  leur  faiblesse  en  présence  d'un 
péril  inéluctable,  firent  assez  bonne  contenance.  De  ce  qui  se  passa 
dans  cet  étrange  prétoire,  on  ne  sait  rien,  sinon  qu'Etienne  Boudiu 

(i)  L'impudence  de  ce  Miaot  était  extraordinaire.  Le  mardi  30  mai,  alors  qae  ws 
les  insurgés  étaient  recherchés  avec  passion,  il  vint  anx  Tuileries*  môme,  où  peodant 
deux  mois  il  ayait  Técu  aux  côtés  de  Dardelle.  Rasé,  Têtu  d*un  pantalon  blanc  et  d*aQ 
paletot  en  mérinos  noir,  il  accompagnait  un  photographe  qui  désirait  prendre  qofil* 
ques  Yues  du  palais  en  ruines.  Nul  mieux  que  Minot  n'était  capable  de  donner  de  pré- 
cieuses indications  à  cet  égard.  U  fut  promptement  reconnu  et  arrêté. 


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LES   TCnLERI£S   ET  LE  LOUTRE  SOUS  LA   COMMUNE*  777 

fit  office  d'accusateur  public,  et  que  les  quatre  malheureux  furent 
condamnés  à  mort;  il  en  est  trois  dont  on  n'a  jamais  connu  les 
noms;  on  soupçonne  seulement  que  celui  qui  portait  une  redin- 
gote était  un  ouvrier  chapelier.  —  La  cour  des  Tuileries  était  pleine 
de  fédérés,  de  femmes,  de  curieux  accourus.  On  dit  que  du  haut 
du  balcon  de  la  salle  des  maréchaux ,  Urbain  fit  un  discours.  Des 
employés  de  la  régie  l'ont  vu  parler  et  gesticuler,  mais  n'ont  pu 
l'entendre.  Etienne  Boudin  avait  porté  la  parole  contre  ces  malheu- 
reux, il  ne  voulut  laisser  à  nul  autre  l'honneur  de  les  faire  exécu- 
ter. 11  les  amena,  les  rangea  contre  la  muraille  de  la  cour,  entre 
la  troisième  et  la  quatrième  fenêtre  à  gauche  du  pavillon  de  l'Hor- 
loge; il  rassembla  un  peloton  de  fédérés  qu'il  divisa  en  deux  sec- 
tions; il  prit  place  dans  l'espace  laissé  libre,  et,  tenant  son  sabre 
à  deux  mains  par  la  poignée  et  par  la  pointe ,  il  se  prépara  à  com- 
mander le  feu.  —  On  avait  forcé  les  deux  hommes  en  blouse  blanche, 
les  deux  «  mouchards,  »  à  s'agenouiller;  l'un  d'eux  dit  ce  que  Gus- 
tave Chaudey  devait  inutilement  dire  le  lendemain  dans  le  chemin 
de  ronde  de  Sainte-Pélagie  :  «  J'ai  une  femme,  j'ai  des  enfans,  lais- 
sez-moi vivre  !  —  Etienne  Boudin  repondit  :  Non  1  —  L'homme  re- 
prit alors  :  -r-  £h  bien ,  tuez-moi ,  assassins  I  Versailles  n'est  pas  loin, 
et  je  serai  vengé  !»  —  Un  homme  de  peine  employé  aux  Tuileries 
a  été  témoin  de  l'exécution  ;  il  l'a  racontée  dans  des  termes  que 
je  ne  puis  que  reproduire,  car  ils  sont  d'une  vérité  saisissante  : 
«  Les  deux  hommes  en  blouse  étaient  à  genoux;  Koch  et  l'autre  de- 
^bout;  les  deux  premiers  levaient  les  mains  et  criaient  :  Grâce  !  La 
moitié  des  gardes  nationaux  criait  également  :  Grâce  I  Mais  Etienne 
Boudin,  le  sabre  en  main,  cria  d'une  voix  vibrante  :  Pas  de  grâce, 
à  mort!  Le  premier  feu  de  peloton  retentit,  et  les  deux  hommes  à 
genoux  sont  tombés.  Alors  le  jeune  homme  qui  était  à  côté  de 
M.  Koch  demanda  à  trois  reprises  :  —  Je  suis  innocent;  grâce  pour 
mes  enfans  I  —  M.  Koch  demandait  également  merci.  Quand  les 
fusils  furent  rechargés,  c'est-à-dire  une  minute  après  la  première 
décharge,  un  second  feu  à  volonté,  très  irrégulier,  se  fit  entendre. 
M.  Koch  cherchait  à  éviter  les  balles,  il  se  sauvait  en  arrière,  se 
jetait  à  droite  et  à  gauche  ;  mais  les  gardes  nationaux  l'atteignirent, 
et  à  bout  portant  l'achevèrent.  Alors  Boudin  fit  élargir  le  cercle  au- 
tour des  quatre  victûnes  et  cria:  «Vive  la  commune l  »  Un  gamin 
de  seize  ans,  chétif  et  maigrelet,  qui  pouvait  à  peine  épauler  son 
fusil,  vit  un  de  ces  malheureux  secoué  par  l'agonie  se  convulser 
en  grimaçant,  il  dit  à  un  de  ses  camarades  :  a  Regarde  donc  cet  im- 
bécile-là; est-il  farce!  il  a  l'air  de  se  moquer  de  nous  et  de  nous  rire 
au  nez;  flanque-lui  donc  un  bon  coup  de  fusil  par  la  gueule  (1).  » 
Du  haut  du  balcon  de  la  salle  des  maréchaux,  Bergeret,  Urbain  et 

(l)  Procès  E.  Boudin;  Jugement  contradictoire;  3*  conseil  de  guerre,  16  février  1872. 


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778  BEVUE   DES  DEUX  MONDES. 

quelques-uns  de  leurs  amis  avaient  assisté  à  cette  exécution,  qui  com- 
mença au  moment  même  ou  l'horloge  du  château  sonna  le  premier 
coup  de  six  heures.  On  vit  alors,  dans  ce  groupe  de  spectateon, 
un  homme  agiter  un  drapeau  rouge  et  on  l'entendit  crier  :  «  Ainsi 
périssent  tous  les  traîtres  I  vive  la  commune!  »  On  croit  qae cet 
orateur  de  l'assassinat  était  UAain.  On  a  dit  que  M.  Koch,  cœdmt  à 
l'Hôtel  de  Ville,  avait  été  condamné  à  mort  par  Delescluze,  quiTin- 
rait  envoyé  à  Ferré,  afin  que  celui-ci  fit  procéder  à  rcxécution.  Ce 
n'est  qu'une  fable  mal  inventée,  car  c'est  précisément  le  contraire 
qui  est  vrai.  J'en  ai  la  preuve  sous  les  yeux.  Dès  que  M.  Kod  eut 
été  arrêté,  que  Ion  sut  que,  conduit  de  Damarey  à  Dardelle,  il  était 
dirigé  sur  l'Hôtel  de  Ville,  quelques-uns  de  ses  voisins  partirent  en 
hâte  afin  de  l'arracher  aux  mauvaises  mains  qui  le  tenaient.  Après 
mille  efforts  et  bien  des  difficultés  qui  furent  longues  à  vaincre,  ils 
parvinrent  enfin  à  pénétrer  auprès  de  Delescluze.  Le  dél^é  diil 
à  la  guerre  les  écouta  et,  comprenant  qu'il  y  avait  là  gue^qoe 
monstrueuse  iniquité,  leur  remit  la  lettre  suivante,  écrite  toat  en- 
tière de  sa  main,  pour  le  délégué  à  la  sûreté  générale  :  <r  Mon  cher 
Ferré,  veuillez  faire  mettre  en  liberté  le  citoyen  Koch,  p6arznacieû, 
qui  va  ouvrir  une  ambulance. —  Paris,  3  prairial,  an  ixxix.  (Mrles 
Delescluze.  »  Les  amis  de  M.  Koch  coururent  à  la  préfecture  de 
police;  Ferré  n'y  était  pas,  mais  au  bas  même  de  la  lettre  de  Deles- 
cluze, Albert  Regnard,  secrétaire  général,  écrivit  :  «  Ordre  de  mettre 
en  liberté  le  citoyen  Koch.  »  Tout  cela  avait  pris  du  temps;  lorsque 
l'on  arriva  aux  Tuileries,  il  était  trop  tard.  —  Ce  crime  appartient 
exclusivement,  absolument  à  Bergeret  et  à  Etienne  Boudic,  qui, 
voyant  un  de  ces  malheureux  s'accrocher  à  ses  vêtemens  en  lui 
demandant  grâce,  le  frappait  sur  les  mains  à  coups  de  pommeau 
de  sabre  et  lui  criait  :  —  A  bas  les  pattes! 

M.  SpitEor,  colonel  en  retraite,  marié  à  une  femme  employée  à  la 
lingerie  du  château,  où  il  avait  son  logement,  a  suivi  du  regard 
toutes  les  phases  de  l'exécution.  U  dit  que  Dardelle  a  fait  effort  pour 
s'y  opposer.  Les  employés  de  la  régie  ont  déclaré  que  le  comman:- 
dant  Madeuf,  en  apprenant  ce  quadruple  assassinat,  s'étaiVécrié  :— 
Ahl  les  misérables,  qu'ont-ils  fait? —  et  qu'il  avait  réquisitionné  un 
omnibus  pour  enlever  les  cadavres.  Bergeret  fut  moins  ému  et  n'es- 
tima point  que  cette  besogne  était  trop  laide.  Gonune  le  soir  même, 
entre  huit  et  neuf  heures,  il  se  promenait  sous  les  arcades  de  la  place 
du  Palais-Royal,  prenant  tranquillement  l'air  après  son  dîner,  il  fut 
accosté  par  un  médecin  du  quartier  qui  lui  dit  :  —  Qu'est-ce  donc 
que  ces  gens  que  l'on  a  tués  dans  la  cour  du  château?  —  Bergeret 
répondit  :  —  Eh  bi^?  quoi?  c'étaient  des  traîtres  et  des  Vereail- 
leux;  je  les  ai  fait  fusiller;  ils  n'ont  eu  que  ce  qu'ils  méritaient. 

Maxuie  Du  Gaicp. 


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VOYAGE 

AUTOUR  DU  MONDE 

A  L'EXPOSITION  UJVITEBSËLLE 


IL 


l'EUBOPE  MÉRIBIOITALE  —  L'EUROPE  DV  NORD  •-  L'BUROFS   CENTRALE 

LÀ    FRANGE 


L 

(Test  à  Athènes  que  nous  avons  interrompu  notre  voyage;  c'est 
à  Rome  que  nous  le  reprendrons.  La  transition  entre  la  Grèce  et 
Iltalie  est  toute  tracée,  par  la  loi  de  F  histoire  connue  par  l'itinéraire 
des  bateaux  à  vapeur. 

L'Italie,  qui  à  Tépoque  de  la  renaissance  a  eu  une  si  puissante 
action  sur  le  développement  de  l'art  dans  toutes  ses  formes,  pein-* 
ture  et  sculpture,  architecture  et  mobilier,  orfèvrerie  et  céramique, 
ritaUe  ne  vit  plus  guère  aujourd'hui  que  sur  son  glorieux  passé. 
Ses  peintres  délaissent  la  grande  peinture  pour  le  genre  et  la 
décoration.  Si,  grâce  à  ses  carrières  de  Carrare,  l'Italie  est  encore  le 
pays  du  marbre,  ses  statuaires,  énervés  et  affadis  par  l'influence 
persistante  de  Gahova  ou  égarés  par  une  recherche  de  réalisme  à 
outrance,  ne  font  plus  d'elle  la  patrie  de  la  sculpture.  Elle  affirme 
toujours  son  sentiment  élevé  de  l'architecture,  à  Milan  et  à  Rome 
par  ses  nouvelles  constructions,  et  à  Paris  même  par  le  portique 
monumental,  à  majestueux  arceaux  plein-cintre,  à  hautes  colonnes 


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780  REYUE  DES   DEUX  MONDES. 

composites  de  stuc  vert,  à  ornemens  de  terre  cuite  sculptée  et  il 
médaillons  de  mosaïque  sur  fond  or,  qui  donne  accès  à  son  expc^j 
tion.  Mais  pour  l'art  industriel,  la  France,  rAngleterre,  l'Autriche  oil 
pris  à  l'Italie  ses  formes  et  ses  décors,  et  elles  ont  si  bien  fo-\ 
fectionné  la  fabrication  des  meubles  et  des  céramiques,  quafrj 
jourd'hui  les  ouvriers  étrangers  surpassent  les  ouvriers  italiens | 
dans  les  bronzes,  les  majoliques,  les  bahuts  de  noyer  sculpté  et  les! 
cabinets  d'ébène  à  incrustations  d'ivoire,  qui  sont  pourtant  tfori- 1 
gine  italienne. 

Il  ne  faut  regarder  dans  les  galeries  de  l'exposition  italienne  qi^ 
les  choses  qui  n'ont  été  encore  que  rarement  imitées  par  les  in- 
dustries des  autres  pays,  telles  les  Gnes  marqueteries  de  bois,  les 
mosaïques  de  marbre  représentant  des  fleurs,  des  oiseaui,  des 
fruits,  des  vues  de  villes  et  de  palais,  les  applications  de  nacres  sor 
panneaux  de  laque.  Les  bijoux  égyptiens,  étrusques  et  pompéiens, 
colliers  de  scarabées,  pendans  d'oreilles  et  fibules  d'or,  broches  à 
tête  de  Méduse  ou  à  profil  d'Alexandre,  bracelets  en  o?es  ou  en 
serpent,  sont  fort  à  la  mode  de  l'autre  côté  des  Alpes.  L'indus- 
trie italienne  y  réussit  bien,  à  cause  même  d'une  certaine  lourdem 
de  travail  qui  donne  à  ces  bijoux  l'aspect  fruste  de  ceux  qa'on  rient 
de  retirer  des  fouilles.  Dans  la  bijouterie,  chaque  fille  d'Italie  a 
sa  spécialité.  Rome  façonne  l'or  d'après  le  style  antique,  îiaplfô 
sculpte  les  coraux  roses,  les  camées  tendres  et  la  lave  du  Vésuve, 
Venise  enfile  en  colliers  les  perles  de  verre  soufllé,  Florence  as- 
semble en  broches  et  en  médaillons  à  dessins  byzantins  sa  fine  mo- 
saïque qu'on  pourrait  appeler  de  la  poussière  de  mosaïque,  Gênes 
enfin  tisse  ces  colliers,  ces  bracelets  et  ces  chaînes  en  filigrane 
d'or  et  d'argent,  si  ténu,  si  léger,  si  flexible,  qu'il  a  mérité  le 
nom  de  «  mousse  génoise.  »  Les  dentelles  sont  prisées  par  les 
femmes  à  l'égal  des  joyaux.  Elles  envieront  ces  guipures  de  Ve- 
nise et  ces  dentelles  de  Milan.  Mais  qu'elles  n'admirent  pas  plus 
qu'il  ne  faut  l'idée  de  ce  fabricant  qui  a  imaginé  de  reproduire  le 
dôme  de  Milan  avec  son  portail  ouvré,  son  abside  et  ses  mille  flè- 
ches dans  une  «  toilette  duchesse  1  »  Nous  préférons  à  ce  meuble 
de  mauvais  goût  la  moindre  de  ces  chaises  romaines  dont  les  pieds 
et  le  dossier  sont  formés  d'une  dizaine  de  cornes  de  bœuf  entre- 
lacées et  dont  le  siège  est  recouvert  d'une  peau  de  bique.  Rien  de 
plus  pittoresque.  En  outre  on  est  là  fort  commodément  assis  et  par- 
faitement à  l'abri  de  l^jettature. 

Où  l'Italie  est  restée  sans  rivale,  c'est  dans  les  verreries  de  Mu- 
rano.  Quelle  fantaisie,  quel  caprice,  quelle  grâce  dans  ces  formes 
renouvelées  de  l'antique  ou  de  la  renaissance ,  verres  à  boire  à 
pied  fuselé  et  à  piédouche,    cornets  tordus  en  spirale,  buires 


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VOYAGE   A  l'exposition   UNIVERSELLE.  781 

^  rubanées ,   flacons  filigranes  semés  de  rassades  brillantes,  fioles 

*  jumelles  formées  de  deux  dauphins  accolés,  coupes  dont  les  anses 
^  sont  deux  dragons  à  queue  fourchue,  calices  côtelés  épanouis  en 
^  fleurs  de  lis,  vases  à  long  col,  à  panse  ovoïde,  et  à  orifice  modelé 

*  en  feuille  d'acanthe  1  Quelle  magie  dans  ces  nuances,  blanc  lacté, 
^  opale  prismatique,  rouge  corallin,  vert  de  mer,   bleu  céruléen, 

-  éclat  des  ors,  des  cuivres  et  des  émaux,  marbrure  du  rouge  an- 
"*  tique  et  du  cipolin,  opacité  du  jaspe  et  du  lapis,  transparence  né- 
buleuse des  stalactites  de  neige  fondue  I  Quelle  légèreté  enfin  I  si 

-  grande  qu'on  pense  que  ces  fioles  et  ces  vases  sont  soufflés,  non 
'   dans  le  verre  en  fusion,  mais  dans  delà  mousse  de  savon.  On  craint 

*  de  les  toucher  de  peur  qu'ils  ne.s' évanouissent  au  moindre  contact. 
Les  anciens  avaient  certains  tissus  diaphanes  et  translucides  qu'ils 
appelaient  des  vêtemens  de  verre,  vitreœ  vestes  ;  à  la  vue  des  verres 
de  Venise,  les  modernes  devaient  transposer  le  mot  et  dire  :  verres 
mousseline.  Au-dessus  de  ces  fragiles  merveilles  pendent  d'énormes 
lustres  roses  et  bleus  dont  les  pendeloques,  les  boules  et  les  guir- 
landes se  réfléchissent  dans  les  grands  miroirs  à  cadres  en  biseaux, 
qui  garnissent  les  parois.  Ne  disons  point  adieu  à  la  ville  des  lagunes 
sans  regarder  cette  Mise  au  tombeau ^  belle  mosaïque  de  tons  très 
vifs  et  très  harmonieux,  qui  prouve  que  les  modernes  Vénitiens  n'ont 
pas  oublié  les  leçons  des  maîtres  mosaïstes  du  xv«  siècle. 

Nous  voici  en  Espagne,  à  Grenade,  devant  l'Alhambra.On  sait  que 
l'Alhambra  ne  présente  à  l'extérieur  qu'une  agglomération  de  tours 
massives  qui  ne  justifie  pas  l'idée  de  magnificence  qu'évoque  ce  nom 
magique.  Tout  le  luxe  décoratif,  toute  la  richesse  ornementale  du 
style  moresque  est  réservée  pour  les  façades  intérieures  qui  entou- 
rent la  cour  des  Lions.  Forteresse  pour  qui  est  dehors,  palais  pour 
qui  est  dedans,  tel  est  l'Alfiambra.  La  façade  de  la  section  espagnole 
reproduit  naturellement  le  palais  et  non  la  forteresse.  C'est  un  pavil- 
lon de  la  cour  des  Lions  encadré  par  deux  corps  de  bâtiment  conçus 
dans  le  même  style.  Dans  la  façade  rutilante,  décorée  de  peintures 
rouge,  bleu  et  or,  plaquée  de  revêtemens  de  faïence  et  de  carreaux 
vernissés,  couverte  d'arabesques,  de  gaufrures,  d'imbrications  et 
d'entrelacs  incisés  dans  le  plâtre,  se  dessinent  les  portes  en  fer  à 
cheval  et  les  baies  en  ogive  outrepassée.  Les  étroites  arcatures  et 
les  arceaux  trilobés  se  couronnent  des  dentelles  des  acrotères,  et 
les  frêles  colonnes  à  chapiteaux  cubiques  supportent  des  voûtes  tail- 
lées en  stalactites.  On  s'attend  à  trouver  derrière  cette  somptueuse 
façade  une  exposition  variée  et  abondante,  pleine  de  curieuses 
choses.  Mais,  sauf  de  belles  armes  damasquinées  des  fabriques  de 
Tolède,  et  des  coffrets,  des  vases  et  des  cadres  de  bronze  ciselé  et 
niellé  dans  le  style  hispano-moresque,  l'Espagne  ne  montre  rien 


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782  IZTUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  Taille  qu'on  s'y  arrête.  PasscMos  donc  rapictement  devint  es 
meubles  de  chône  sculpté,  ces  étoffes  de  soie  ^  de  laine,  et(»l 
faïences  hispano-moresques  d'une  fabricatioii  trop  élémentaire;  je- 1 
tons  un  regard  moins  défavorable  sur  ces  grossier  es  poteries  à  1 
terre  blanche  à  omemens  repoussés  qui  ont  beaucoup  dedractèRi 
et  pénétrons  dans  le  pavillon  annexe  de  l'agriculture^  oArispapel 
donne  ime  merveilleuse  vision.  Lisez  à  la  fin  du  V*  livre  du  Poitbh  | 
gruellh  «  mirificquei  description  du  temple  de  la  a  dive  bouteie^i 
et  vous  auree  l'idée  de  la  grotte  des  vins  d'Espagne  qui  occupe 
le  fond  du  pavillon.  On  j  accède  par  un  portique  fcarmé  de  troi 
arcades  en  fer  à  cheval  dont  des  milliers  de  bouteilles^  (firer»- 
ment  nuancées  par  les  vins,  les  liqueurs,  les  huiles  qu'elles  cofitiai- 
nent,  sont  les  seuls  matériaux.  A  l'intérieur,  les  parois  de  h  grotte 
et  ses  colonnes  i  chapiteaux  moresques  sont  é^lement  constroitES 
avec  des  bouteilles,  disposées  ea  losanges,  en  trèflea,  en  eotrebcs, 
en  arabesques.  D'autres  bouteilles  placées  en  encoibeiiemat,  le 
goulot  en  bas,  pendent  de  la  voûte  comme  des  stalactites.  U  grotte, 
n'ayant  pas  de  jours  directs  sur  le  dehors^  reste  dans  une  cfaaode 
pâiombre,  éclairée  seulement  par  la  lumière  du  soleil  qui  tnui^ 
ratt  à  travers  les  fioles  de  verre.  Pour  multiplier  les  effets  hamnexa^ 
un  cylindre  de  glace  qui,  caché  sous  des  pampres  artifidfjs,  tourne 
sans  cesse  sur  lui-même,  renvoie  en  mâle  feux  sur  ks  ^parois  les 
scintillemens  multicolores  qu'il  en  reçoit.  Les  riches  conlears  des 
vins  d'Espagne  parcourent  toute  la  gamme  des  rouges  et  des  jaunes, 
depuis  le  pourpre  et  l'or  jusqu'au  capucine  et  au  brun  Yao  djcL 
Hais  on  a  encore  augmenté  cette  éclatante  palette  &[ï  joignant  aux 
vins  les  liqueurs  vertes  et  roses  et  en  mettant  certains  Tins  blancs 
dans  des  bouteilles  de  verre  violet.  Ainsi  les  âneraudes  elles  amé- 
thystes brillent  dans  cette  grotte  féerique  au  milieu  des  diaioaiSt 
des  rubis,  des  grenats,  des  topazes,  des  chrysolithes,  des  girasois 
et  des  béryls. 

Ce  portail,  qui  ouvre  sa  large  ogive  surbaissée  qu'encadre  on 
quadruple  bourrelet  de  pierre,  tout  brodé  de  sculptures  et  ouvré  à 
jour  comme  une  dentelle,  et  qu'accompagnent  de  svelies  colon- 
nettes,  des  clochetons  aigus  et  des  statuettes  de  saints  reposant  sur 
des  pendentifs  découpés,  est  pris  au  monastère  de  Belem.  H  sert 
maintenant  de  façade  à  l'exposition  portugaise.  Pour  ne  parler  qne 
des  choses  les  plus  originales,  le  Portugal  expose  des  meubles 
de  châtaignier,  de  style  arabe,  très  habilement  sculptés,  desioa- 
joliques  et  des  poteries  d'argile  rouge,  de  style  hispano-moresque, 
de  somptueuses  étoffes  d'église  lamées  d'or,  d' formes  derges 
bossues  d'omemens  en  relief  et  rechampis  de  vires  couleurs,  de 
merveilleuses  broderies  sur  tulle,  de  fines  nattes  de  paille  tressées 


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voYAGB  IL  l'exposition  univeuselle.  783 

et  mille  bijoux  de  filigranes  qui  mériteraient,    conmie  ceux  de 
Gènes,  le  nom  de  mousse  d'argent. 

II. 

L'Angleterre  occupe  au  Champ  de  Mars  près  du  quart  de  la  su- 
perficie du  terrain  concédé  aux  nations  étrangères.  Elle  a  donc  dû 
remplir  par  une  suite  de  divers  édifices  la  vaste  façade  de  son  ex- 
position. C'est  d'abord  un  massif  pavillon  carré,  construit  tout  en 
terre  cuite,  percé  à  ses  deux  étages  d'étroites  fenêtres  et  décoré  de 
pilastres  et  d'omemens  sculptés.  Au-dessus  d'un  entablement  en  sail- 
lie, soutenu  par  des  consoles,  s'étend  un  toit  plat  qui  forme  terrasse. 
Tel  est  le  spécimen  de  ce  style  que  de  l'autre  côté  de  la  Manche 
on  appelle  le  néo-saxon.  Une  autre  construction,  également  en  terre 
cuite,  rappelle  le  style  gothique  anglais  par  ses  baies  ogivales  à  ro- 
saces rayonnantes  et  à  bourrelets  couverts  de  sculptures;  c'est  un 
peu  lourd,  mais  non  point  sans  grâce.  Le  style  de  la  reine  Elisabeth 
est  représenté  par  un  palais  de  pierre  et  de  brique,  dont  le  faite, 
chargé  de  frontons  capricieux  et  de  lucarnes  à  hauts  chambranles, 
forme  sur  l'horizon  une  ligne  dentelée.  Au  centre  de  l'édifice,  qui 
prend  ses  jours  par  de  larges  fenêtres  à  croisillons  de  pierre,  s'ouvre 
une  monumentale  porte  en  plein  cintre.  A  l'intérieur,  on  aperçoit, 
au  milieu  d'une  salle  à  manger  ornée  de  tapisseries  et  de  lambris 
renaissance,  une  table  toute  servie,  garnie  de  vaisselle  plate  et  de 
cristaux.  Plus  loin  s'élève  une  maison  bourgeoise  de  plâtre  et  de 
bois,  comme  on  en  construisait  tant  à  Londres  du  xv*  au  xvu*  siècle  : 
pignon  aigu,  étage  surplombant,  charpentes  apparentes,  grandes 
verrières  à  mailles  de  plomb.  Dn  cottage  à  bay-window  en  encorbel- 
lement, du  temps  de  Georges  III,  clôt  cette  curieuse  série  des  types 
de  l'architecture  anglaise. 

Après  avoir  longtemps  prisé  au-dessus  de  tout  le  confort  des 
meubles,  l'Angleterre  est  tombée  dans  im  autre  extrême.  Elle  dé- 
daignait le  style,  elle  ne  vise  plus  qu'au  style,  et  au  détriment  de'Ja 
commodité.  Ses  préférences  en  efiet  ne  sont  pas  pour  le  Louis  XIY, 
le  Louis  XV,  le  Louis  XVI,  qui  ont  su,  en  adoucissant  les  angles,  en 
diminuant  les  saillies,  en  arrondissant  les  profils  aigus,  prêter  des 
formes  familières,  coquettes  et  gracieuses  à  tous  les  meubles;  c'est 
dans  le  xvi»  siècle,  le  xiv«  siècle  et  jusque  dans  l'époque  byzantine 
qu'elle  va  cherdier  ses  modèles.  Tout  ce  mobilier  gothique,  bahuts, 
crédences,  dressoirs,  hautes  armoires,  tables  massives,  chaises  à 
haut  dossier  sculpté,  sont  mieux  à  leur  place  après  tout  dans  une 
salle  de  musée  ou  dans  une  sacristie  que  dans  un  salon  ou  dans 
une  chambre  à  coucher.  En  outre,  ai  râ)énisterie  anglaise  emploie 


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78&  REVUE  DES  DEUX  MONDES* 

surtout  le  chêne,  le  noyer  et  Fébène,  elle  se  sert  aussi  de  tontes  1»! 
essences  d'arbres  :  thuya,  palissandre,  amarante,  acajou,  bois  de 
rose,  amboine,  citronnier  ;  et  elle  y  incruste  Tivoire  et  récaillc,  A 
y  encastre  le  cuivre,  le  bronze  doré  et  le  bronze  galvanique,  A 
y  applique  les  mosaïques  et  les  marqueteries  nuancées.  Or,  de  cete 
alliance  hybride  de  formes  cinq  ou  six  fois  centenaires  et  &  bois 
qui  sont  en  usage  seulement  depuis  un  siècle,  il  résulte  une  toinge 
cacophonie.  Jusqu'où  va  l'imagination  torturée  des  ébénistes  tf  outre- 
Manche,  on  en  jugera  par  ce  mobilier  complet  de  style  carlovingiQi, 
sculpté  en  chêne  blanc  et  relevé  de  peintures  polychromes.  Ne  aé- 
rait-il pas  à  merveille  à  un  décor  de  la  Fille  de  Roland?  SaDsdoote 
pour  atteindre  à  l'aspect  barbare  du  modèle  rêvé,  le  sculpteoretle 
peintre  ont  rivalisé  à  qui  emploierait  le  ciseau  le  plus  gaudie  et  le 
pinceau  le  plus  cru.  Voyez  encore  cet  orgue  de  salon  en  forme  de 
cathédrale  gothique,  et  ce  grand  piano  à  queue,  en  forme  d'byjx^ 
égyptien  1  La  mainnd'œuvre  au  moins  rachëte-t-elle  les  fiâtes  de 
goût  de  l'ordonnance?  Les  ouvriers  anglais  excellent  dans  toutes  les 
parties  planes  des  meubles.  Les  panneaux  lisses  et  les  incrostatioDS 
de  mosaïque,  parfois  d'un  ton  trop  cru  cependant,  sont  finis  arec  un 
soin  sans  égal.  Mais  dans  les  parties  en  relief  ou  découpées^  les 
sculptures  manquent  de  fermeté,  d'ampleur  et  de  liberté. 

Le  métal  n'est  fait  ni  pour  l'architecture,  ni  pour  le  mobilier,  à 
moins  qu'il  ne  soit  ciselé  comme  les  portes  d'un  baptistère  ou 
fouillé  comme  une  châsse  gothique.  Aussi  faut-il  condamner  ces 
lits,  ces  chaises,  ces  armoires,  ces  fauteuils  de  cuivre  jaune  tout 
reluisant.  Les  Anglais  ont  fait  du  cuivre  une  meilleure  àppUcstioa 
en  l'employant  pour  les  lutrins,  les  retables  et  autres  meubles  d'é- 
glise. L'orfèvrerie  et  la  joaillerie  anglaises  sont  riches  et  somp- 
tueuses. On  n'y  ménage  ni  le  métal,  ni  les  pierreries,  ni  le  travail; 
les  surfaces  polies  ont  même  un  éclat  tout  spécial  ;  mais  la  légèreté, 
la  délicatesse,  la  grâce  font  défaut  à  ces  calices,  à  ces  surtouts,  à 
ces  colliers  et  à  ces  bracelets.  De  même  c'est  la  lourdeur  et  la. 
surcharge  d'ornementation  qui  déparent  ces  brillantes  reliures. 
Jamais  un  relieur  anglais  n'a  bien  su  «  pincer  un  nerf  »  ou  «  pous- 
ser un  filet.  »  Les  produits  des  fabriques  de  faïences,  de  porce- 
laines et  de  terres  cuites  foisonnent.  L'industrie  céramique  anglaise 
s'inspire  avec  goût  pour  les  services  de  luxe  des  modèles  de  Rouen 
et  de  Moustier,  d'Urbino  et  de  Delft,  de  la  Chine  et  du  Japon  ;  et 
c'est  par  milliers  qu'elle  jette  sur  le  marché  français  ces  services 
communs  que  font  recherdier,  en  dépit  d'un  décor  dur  et  banal,  leur 
solidité  et  leur  bas  prix. 

Bien  que  l'Angleterre  ait  eu  des  coloristes,  les  Reynolds  et  les 
Hogarth,  les  Lawrence  et  les  Tumer,  la  population  anglaise  n'a  nul- 


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VOYAGE   A  l'exposition   UNIVEBSEIXE.  785 

lement  Tinstinct  de  la  couleur.  A  Londres,  les  femmes  de  la  petite 
bourgeoisie  allient  à  Tenvi  dans  leur  toilette  les  nuances  les  plus 
criardes.  Les  plaids  écossais,  qui  sont  l'expression  la  plus  originale 
du  coloris  d'outre-Manche,  ont  des  tons  crus,  heurtés  et  discords. 
Une  telle  inaptitude  à  employer  les  couleurs  est  évidemment  une 
cause  d'infériorité  dans  la  fabrication  des  tapis  et  des  étoffes  d'ameu- 
blement, où,  si  importante  que  soit  sa  part,  le  dessin,  c'est-à-dire 
lerdécor,  ne  vient  qu'après  la  couleur.  Il  semble  d'ailleurs  que  les 
fabricans  de  tapis  et  de  papiers  peints,  convaincus  de  leur  impuis- 
sance à  atteindre  à  l'éclat  de  la  couleur,  ne  s'efforcent  plus  que  d'en 
trouver  l'harmonie.  Ils  n'emploient  guère  que  les  tons  sur  tons  ou 
les  nuances  de  gamme  sombre.  La  cristallerie  anglaise  gagnerait  à 
suivre  cet  exemple.  Ses  lustres  de  verre  coloré,  imités  de  ceux 
de  Murano,  sont  d'une  abominable  crudité  de  ton.  Au  contraire, 
dans  les  grands  miroirs,  les  lustres,  les  girandoles  et  les  appliques 
de  cristal  blanc,  les  carafes  et  les  verres  taillés  à  facettes,  l'in- 
dustrie anglaise  rivalise  avec  Baccarat. 

La  façade  de  la  Suède  tient  du  chalet  moderne  par  le  bois  dont 
elle  est  construite,  ses  toits  à  projection  et  ses  faites  déchiquetés, 
et  de  la  chapelle  byzantine  par  ses  arcatures  en  arc  surhaussé, 
ses  frises  ornementées  et  ses  frêles  colonnettes  à  chapiteaux  en  py- 
ramide renversée.  Non  contente  d'affirmer  par  ce  chalet  l'origina- 
lité de  son  architecture,  la  Suède  a  voulu  que  les  clôtures  intérieures 
de  sa  section  fussent  aussi  découpées  en  sapin  dans  le  style  national; 
la  décoration  des  vitrines  est  ainsi  en  harmonie  avec  les  objets  qui 
y  sont  exposés.  Si  l'habileté  du  travail  et  la  qualité  des  matériaux  ne 
sont  point  irréprochables  dans  ces  meubles  de  chêne  sculpté,  dans 
ces  bijoux  filigranes,  dans  ces  poêles  de  faïence  émaillée,  dans  ces 
majoliques  italiennes,  dans  ces  services  de  table  à  décor  Louis  XY 
en  camaïeu  rose,  et  dans  ces  vases  et  ces  cornets  multicolores  re- 
nouvelés du  Japon,  de  Sèvres  et  de  la  Saxe,  l'ordonnance,  le  choix 
des  formes,  le  goût  de  la  décoration,  méritent  de  vifs  éloges.  On 
voit  que  la  Suède,  qui  au  xviii*  siècle  a  été  souvent  en  rapport 
avec  la  France,  en  a  pris  de  bonnes  leçons.  La  Norvège,  où  la  civi- 
lisation est  moins  avancée,  a,  de  là,  plus  de  saveur  locale.  Elle  ex- 
pose entre  autres  curiosités  de  petites  boites  de  sapin  couvertes 
d'arabesques  et  de  rinceaux  finement  travaillés.  Ces  merveilleuses 
guipures  de  bois  sont,  paraît-il,  sculptées  avec  la  pointe  du  couteau 
par  les  paysans  norvégiens,  dans  les  longs  jours  ou  plutôt  dans  les 
longues  nuits  de  neige.  Les  fourrures  sont  le  luxe  du  nord.  En 
Norvège,  il  y  en  a  de  toute  sorte  :  peaux  d'ours,  de  loup,  de  renne, 
de  renard  blanc,  tapis  de  ventre  de  cygne,  dont  le  duvet  est  plus 
soyeux  et  plus  luisant  que  la  soie  grège.  Pourquoi  faut-il  qu'au  mi- 
TOMB  ixmu  —  1878.  50 

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786  BETTE  DES  DEUX  MONDES. 

lien  de  ces  pelleteries  du  nord  s*étale  la  peau  fative  et  zébrée  d^ini 
tigre  !  L'exposition  norv^enne  tourne  ainsi  au  banal  étalage  d^ra 
pelletier  cosmopolite. 

Le  Danemark  s'est-îl  donc  annexé  à  la  Grèce?  (ta  le  croirait  i 
voir  les  innombrables  poteries  grecques,  oonpes,  ampbores,lécfthes^ 
œnochoès,  cratères,  qui  encombrent  ses  vitrines  et  garnissent  se» 
éti^ères.  Ce  goût  de  l'antique  est-il  soudain  venu  aux  Danois 
quand  le  prince  George  de  Danemark  est  monté  sur  le  trône 
de  Grèce?  ou  n'est-ce  pas  plutôt  le  sculpteur  Thorvaldsen,  dont  ia 
mémoire  est  un  culte  pour  les  Danois,  qui  l'a  importé  chez  ses  compa- 
triotes le  jour  de  son  retour  triomphal  à  Copenhague?  Voîd  d'ailleurs 
des  bahuts  de  chêne,  des  porcelaines  à  décors  de  Sexe  et  de  Sèvres, 
des  bijoux  d'argent  niellés  d'or  et  de  magnifiques  cuirs  pour 
tenture  repoussés  et  mordorés  qui  n'ont  rien  d'hellénique,  et  cette 
façade  de  brique  et  de  pierre  à  fronton  échancré  et  à  omemens 
contournés  qui  procède  du  style  de  la  renaissance  et  du  style  du 
xvu«  siècle  n'est  pas  imitée  de  celle  du  Parâiénon. 

IlL 

Il  semble  que  la  dualité  de  l'empire  austro-hongrois  tourne  à  la 
rivalité  industrielle  des  deux  états,  et  ainsi  au  triomphe  des  deux 
industries.  On  serait  embarrassé  de  décider  qui  l'emporte  pour  le 
goût  et  pour  l'habileté  des  Hongrois  ou  des  Autrichiens.  Il  y  a  ce- 
pendant plus  de  richesse  et  plus  d'invention  chez  ceux-là;  un  travail 
plus  serré  et  plus  fini  chez  ceux-ci.  La  Hongrie  expose  une  porte 
monumentale  de  chêne  blanc  à  larges  ferrures  d'acier  poU,  des  ba- 
huts et  des  horloges  de  chêne,  ouvrés  et  fouillés  comme  de  l'ivoire, 
des  chaises  de  bois  blanc  tourné  et  courbé,  fort  originales,  des 
broches,  des  pendans  d'oreilles  et  des  agrafes  de  ceinturon  re- 
poussés en  or  et  semés  de  turquoises  et  de  grenats  cabochons.  Les 
fabriques  de  Bude-Pesth  tentent  d'imiter  les  porcelaines  de  Saxe,  de 
Tienne  et  de  Delft  ;  mais  les  émaux  qu'elles  emploient,  trop  crus 
de  ton,  rendent  en  jaune  serin  et  en  bleu  perruquier  les  jaunes  si 
fondus  et  les  hlem  si  doux  du  vieux  saxe.  Où  le  goût  demi-orien- 
tal des  Hongrois  se  donne  libre  carrière,  c'est  dans  ces  costumes 
de  laine  blanche  brodée  de  fleurs  de  vives  couleurs  ou  soutachés  de 
capricieuses  arabesques,  dans  ces  superbes  uniformes  militaires 
bleu-clair  ou  rouge,  bordés  de  fourrures  et  couverts  de  galons,  de 
soutachés,  de  torsades,  de  tresses  et  de  passementeries  d'or,  dans 
ces  sabres  courbes  à  lames  damasquinées,  à  poignées  d'ivoire  et 
d'or,  à  fourreaux  de  velours  ou  de  chagrin  constellés  de  pierreries. 

Les  Autrichiens  excellent  à  travailler  le  fer.  Ils  le  ploient,  le  tor^ 


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VOYAGE  A  t^EXPOSITÏON  tNTTEMELLE.  787 

dent,  ^arrondissent,  roHvrent,  le  cisèlent,  Pajonrent,  Itii  font  prendre 
tontes  ïes  fwmes,  le  façonnent ,  en  grilles,  en  portes ,  e»  bal»^ 
très,  en  chenets,  en  swrures,  en  heurtoirs,  en  colfrets.  Cette  m»- 
gnîfiqne  porte  de  fer  tmllissé  n'est-elle  pas  digne  des  pins  beaux 
palais  7  Les  onvriers  viennois  travaillent  le  boîs  arec  non  moins 
d*art,  ainsi  que  le  im)nvent  ces  grands  meoWes  de  chêne  à  fines 
arabesques  sculptées  en  relief  ou  à  brillantes  incrustations  de  mar* 
queterie.  On  remarquera  encore,  dans  Torfèvrerie  et  la  joaillerie» 
un  coffret  de  style  renaissance,  ciselé  en  argent  et  incrusté  de  la- 
pi»-IazuH,  des  vases  d'église  ^argent  niellé  d'or,  et  de  charmans 
bijoux  d'argent  pavés  de  petits  grenafô  ;  dans  les  étoffes,  de  grands 
tapis  d^un  ton  sobre  et  harmonieux  et  d'un  beau  décor,  des  soies 
brodiées,  des  velours  frappés,  des  cuirs  peints  et  repoussés.  La  cé- 
ramique viennoise  n'est  pas  h  la  hauteur  des  autres  industries. 
Les  porcelaines  imitées  de  ceWes  de  Sèvres  et  de  Saxe  aflfeclent  des 
formes  surannées  et  se  couvrent  d'émaux  dîscordans.  Cependant 
Yîenne  était  au  xvra»  siècle  presque  la  rivale  de  Dresde  pour  la  por- 
celaine. Far  ecHitre,  kt  verrerie  de  Bohême  avec  ses  épais  verres 
rouges  où  se  dessinent  en  blanc  les  paysages  e!  les  rinceaux,  et  ses 
chopes  blasonnées  d'écussons  à  lambrequins  est  l»en  dépassée  par  (a 
verrerie  viennoise.  De  véritables  merveilles  sont  ces  verres  opalins 
qui  slrisent  des  nuances  cbmigeanles  et  infinies  du  prisme.  Tienne 
est  encore  célèbre  pour  sa  bimbeloterie,  bottes,  écritoires,  presse- 
papiers,  porte-monnaie  et  portefeuiBes,  albums,  buvards,  éventdls 
de  botti  et  de  cuir.  On  dit  «  l'article  Vienne  »  comme  on  (fit  «  Fw- 
tfcle  PïMts.  î>  Nous  n'avons  qu'une  admiration  très  mécBocre  pour  ces 
mille  riens  éphémères  qui  sœit  jouets  de  grands  enfens  ;  mais,  étant 
admis  ce  genre  d^industrie,  on  doit  reconnaître  que  les  Yîennois  y 
prodiguent  te  goftt  et  ^invention. 

Avant  de  quitter  TAutridie,  jetons  un  regard  sur  sa  fiiçade,  sorte 
de  graïide  loggia  à  l'itaKenne,  à  hautes  arcades,  dont  les  tympans 
sont  décorés  de  figures  allégoriques,  de  branches  de  feuills^s  et 
d'arabesques  gravées  en  noir  dans  la  pierre.  Avant  de  quitter  ta 
H<mgrie,  allons  à  la  tsarda;  cette  petite  maison  de  plâtre  à  toit  de 
chaume  percé  de  hicames  obtient  plus  de  succès  à  elle  toute  seule 
que  les  somptueuses  façades  de  TAllée  des  Nations.  C'est  là  qu'on 
entend  les  tsigi»es  jouer  avec  tant  dTentrain  la  vdse  du  Danube 
et  avec  tant  de  furia  la  marche  guerrière  de  Rakoczy.  On  dit  que 
ces  musiciens  n^ont  jamais  appris  la  musique.  —  Les  rossignols 
non  plus  rfimt  jamais  appris  la  musique. 

Au  Heu  de  la  façade  de  bois  découpé  qu*on  s*^ttend  à  trouver 
en  Suisse,  ce  tra<fitionnel  pays  des  chalets,  les  Suisses  ont  élevé 
«ne  pseudo-maison  de  viBe  du  m»  siècle,  massive  construction  de  * 


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l  7gg  EEVUE  DES  DEUX  MONDES. 


pierre  grise  que  décorent  les  blasons  de  gueules  et  d*azur  i 
vieux  cantons  helvétiques.  Au  premier  étage  s'étend  une  terra 
qu'abrite  un  toit  en  surplomb  surmonté  d'un  clocheton  aiga.  ( 
a  placé  au  centre  de  la  terrasse  une  grande  horloge  de  fora 
ancienne  flanquée  de  deux  jaquemarts.  Ces  débonnaires  homoM 
d'armes,  la  tête  casquée,  le  haut  du  corps  couvert  d'une  cainsi 
à  brassards,  et  les  jambes  enserrées  dans  des  chausses  mi-pulk 
attendent,  le  marteau  en  nïain,  les  heures  et  les  demies  qn' 
doivent  frapper  sur  le  timbre.  Autrefois  renommée  pour  si  fi 
,  lance  et  la  solidité  de  son  infanterie  mercenaire,  la  Suisse  fe 
aujourd'hui  pour  la  précision  de  ses  mouvemens  d' horlogerie  e((i 
ses  instrumens  scientifiques.  Ainsi  va  la  destinée  des  peuples,  i  I 
bataille  de  Marignan,  les  lansquenets  suisses  maniaient  des  piqo) 
longues  de  dix-huit  pieds;  maintenant  les  ouvriers  suisses  i 
briquent  des  boites  à  musique,  des  coucous  de  bois  découpé  et  (i 
montres  d'or  et  d'argent  dont  la  dimension  varie  entre  li  ^^ 
de  cinq  francs  et  la  pièce  de  quatre  sous.  Un  roi  nègre  de  l'Afriqi 
centrale  échangerait  cent  défenses  d'éléphant,  son  birem  to 
entier  et^  la  moitié  de  sa  tribu  contre  cette  petite  belle  d'or  dsà 
,  dont  à  chaque  heure  le  couvercle  se  lève  pour  livrer  passage  à  ai 
lilliputien  oiseau  d'émail  qui  lance  des  trilles  étourdisses.  Uio 
dustrie  suisse  ne  s'est  pas  spécialisée  uniquement  dans  ks  oaYragi 
d'horlogerie;  elle  est  encore  représentée  à  l'expositioD  par  ( 
vastes  poêles  de  faïences  peintes,  de  magnifiqpies  tentures  de  eu 
gaufré  et  mordoré,  des  parquets  de  marqueterie,  de  superbe 
lampes  de  filigrane  d'acier,  des  verrières  d'alises  d'une  coJoratio 
un  peu  crue  et  de  beaux  vitraux  gothiques  à  armature  de  plooî) 
Mais  les  compatriotes  de  Tôpffer  ont  une  singulière  entente  de  Fi 
lustration  des  livres.  En  regardant  de  mauvaises  reUares,  doi 
avons  ouvert  un  volume  portant  ce  titre  :  la  Suisse  primîit 
ouvrage  illustré  par  des  citations  de  Schiller.  Si  complète  qa'eh 
soit,  la  bibliographie  des  Uvres  à  figures  n'avait  pas  encore  mei 
tienne  un  livre  illustré  de  citations  I 

On  sait  que  la  Belgique  est,  relativement  à  l'étendue  de  son  ten 
toire,  le  pays  le  plus  peuplé  de  l'Europe.  Les  mêmes  proportions  ga 
dées,  c'est  la  Belgique  qui  au  Champ  de  Mars  a  Texposition  la  pU 
riche,  la  plus  variée  et  la  plus  belle.  Dans  l'Allée  des  Nations,  eUe 
construit  un  vrai  monument,  quand  les  autres  états  n'ont  mis  qi 
des  décors  d'opéra.  C'est  une  maison  de  ville,  conçue  dans  le  ^ 
large  du  xm**  siècle  flamand.  La  façade,  composée  de  trois  paTÎUoi 
en  saillie  reliés  par  deux  corps  de  logis  à  arcades,  se  déTeiopf 
sur  une  longueur  de  près  de  60  mètres.  Les  murs  sont  de  briqu 
rouges,  mais  tout  ce  qui  fait  relief  dans  cet  édifice  profusëm^ 


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YOTAGE  A  l'exposition  UNIVEBSELLE.  789 

orné,  frontons,  pignons,  encadremens,  plinthes,  chambranles,  vous-^ 
sures,  balustres,  balcons,  pilastFes,  colonnes,  cariatides,  est  de 
granit  gris  et  de  marbre  de  couleur,  La  richesse  des  matériaux 
employés  est  en  harmonie  avec  la  belle  ordonnance  de  l'archi- 
tecture. 11  ne  fallait  pas  moins  qu'un  tel  monument  pour  loger 
toutes  les  merveilles  de  l'industrie  belge.  II  y  aurait  ici  à  s'arrêter 
longtemps  devant  chaque  objet  :  devant  ces  fauteuils,  ces  canapés 
de  bois  doré,  imités  du  Louis  XV,  ces  grands  dressoirs  de  chêne 
sculpté  et  ces  cabinets  d'ébëne  de  style  renaissance,  comme  devant 
ces  monumentales  cheminées  de  marbre  de  style  Louis  XIV;  devant 
ces  luxueux  parquets  à  compartimens  de  marqueterie  comme  de- 
vant cette  magnifique  décoration  de  lambris  renaissance,  sculptés 
dans  le  chêne  blanc  et  décorés  d'appliques  de  cuivre  repoussé. 
Il  faudrait  décrire  en  détail  ces  riches  orfèvreries  d'église  de 
style  byzantin,  ces  faïences  à  décors  de  Delft,  ces  lustres  et  ces  lam- 
padaires de  bronze  doré,  ces  rutilantes  reliures  de  maroquin  à  mo- 
siuques  ou  de  vélin  à  petits  fers,  ces  glaces  du  Hainaut  qui  ne  sont 
guère  ni  moins  pures  ni  moins  grandes  que  celles  de  Saint-Gobain, 
ces  tapisseries  peintes,  ces  délicates  dentelles  de  Bruxelles,  de 
Halines  et  de  Bruges,  enfin  ces  admirables  tapisseries  imitant  les 
((  tapis  à  hystoires  »  des  vieilles  fabriques  des  Flandres,  out)rodant 
sur  teinte  plate  jaune *d'or  des  figures  de  rettres  pleines  de  tour- 
nure* Dans  toutes  les  branches  de  l'industrie,  la  Belgique  tient  ma- 
gnifiquement son  rang  à  l'exposition,  tout  près  de  la  ^ance,  à  côté 
de  l'Angleterre  et  de  l'Autriche-Hongrie. 

Bien  que  de  proportions  moins  vastes  et  d'une  ordonnance  moins 
monumentale  que  la  maison  de  ville  belge,  la  maison  de  ville  hol- 
landaise a  aussi  fort  belle  apparence  avec  sa  façade  empruntée  au 
style  hollandais  du  xvu^  siècle,  où  la  pierre  sculptée  des  parties  en 
relief  alterne  avec  la  brique  rouge  des  parties  planes.  A  gauche  de 
l'édifice  s'élève  une  tour  carrée  surmontée  d'un  beffroi  à  aiguille  de 
fer  où  le  lion  de  Hollande  tourne  en  girouette.  Le  côté  pittoresque 
n'a  pas  été  négligé  par  la  commission  hollandaise.  Voici,  dressés 
contre  une  toile  de  fond,  figurant  les  vastes  horizons  des  polders 
une  vingtaine  de  mannequins  revêtus  des  costumes  populaires 
de  la  Frise  et  du  Groningue.  On  peut  encore  visiter  l'intérieur 
d'une  maisonnette  du  pays.  C'est  une  pièce  unique,  mais  riche- 
ment décorée.  Jusqu'à  hauteur  d'honune,  les  parois  ont  un  revê- 
tement continu  de  plaques  de  faïence  à  dessin  blanc  et  bleu;  le 
haut  des  parois  est  de  chêne,  de  même  que  le  plafond,  où  se  croi- 
sent des  poutres  apparentes.  Des  chaises,  des  escabeaux,  deux 
dressoirs  de  chêne  sculpté,  surchargés  de  plats  et  d'assiettes  de 
vieux  Delft,  et  une  sorte  de  grand  buffet  forment  le  mobilier.  Par 
un  des  battans  entr'ouvert  de  ce  buffet,  on  aperçoit  deux  petits  lits 

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n 


790  HETUS  DES  DBOX  llOMDES. 

jumeaux^  ménagéB  dans  le  meuble  à  la  manière  de  ceux  de  nos 
paysans  bretons.  Ces  dressoirs  sculptés,  ces  appliques  de  faîeaoee, 
ces  collecdoDS  céramiques,  tout  cela  semble  bien  un  peu  luxueux 
pour  des  villageois;  mais  la  Hollande  réserve  ces  surpri^s.  A  Brook 
et  dans  d'autres  petites  localités,  on  est  frappé,  si  on  entre  daifô 
une  maison,  de  l'air  de  luxe  et  de  bien-être  qui  y  règne.  —  La 
Hollande  n'expose  pas  seulement  des  costumes  nationaux  et  des 
intérieurs  de  diaumières.  Regardez  ses  beaux  tapis  de  genre  turc, 
ses  meubles  de  chêne  sculpté  et  de  laque  japonaise,  ses  étofiès 
et  ses  faïences,  ses  cruchons  de  liqueurs  et  ses  tailleries  de  dia- 
mans*  Étudiez  surtout  les  plans  graphiques  et  les  modèles  en  relief 
de  ses  innombrables  et  magnifiques  travaux  d'art,  digues,  jetées, 
écluses,  barrages,  appareils  de  dessèchement  !  Voilà  des  siècles  que 
les  Hollandais  ne  cessent  de  livrer  bataille  à  la  mer.  La  terre  de 
Hollande,  cette  mince  pellicule  qui  semble  flotter  sur  les  eaux,  est 
toujours  menacée  par  les  revendications  terribles  de  l'Océan  ;  mais 
les  Hollandais  sont  là  qui  domptent  le  numstre.  Les  Grecs  eussent 
rangé  de  tels  exploits  dans  les  travaux  d'Hercule;  ils  eussent  cé- 
lébré par  une  belle  légende  cette  glorieuse  victoire  de  l'homme  sur 
la  mer. 

IV. 

L'exposition  française,  si  riche,  si  variée,  si  magnifique,  est  véri- 
tablement hors  de  pair.  Ses  tableaux  et  ses  statues  l'emportent, 
souvent  par  la  puissance  ou  la  finesse  de  l'exécution,  toujours  par 
la  recherche  du  grand  style,  sur  les  envois  des  écoles  naissantes  ou 
renaissantes  de  l'Angleterre  et  de  l'Autriche-Hongrk,  de  l'Espagne 
et  de  l'Italie.  Et  en  France  l'art  industriel  tient  dignement  sa  place 
près  de  l'art,  bien  qu'il  témoigne  de  moins  d'originalité  et  de  moins 
d'invention.  En  efiet,  l'histoire  dira  :  l'école  fran^ûse  du  xdl*  siècle, 
ou  mieux  les  écoles  françaises  du  xdl*  siècle,  comme  elle  dit  :  les 
écoles  italiennes  de  la  renaissance,  tant  on  voit  à  ces  deux  époques 
la  variété  des  genres,  la  multiplicité  des  créations,  et  la  dissem- 
blance des  talens.  Ingres,  DeUcroix,  Rude,  Décampe,  Rousseau, 
pour  ne  citer  que  les  morts,  ont  tous  marqué  dans  leur  œuvre  leur 
originalité  puissante.  Ils  sont  venus  après  Raphaël,  après  Midi^ 
Ange,  après jVéronèse,  après  Ruysdaôl,  ^>rès  WaUeau,  et  s'ils  n'ont 
point  égalé  tous  ces  raattres,  au  moins  n'ont-ils  pas  voulu  les  imiter 
et  ont-ils  été,  eux  aussi,  des  créateurs.  Au  contraire,  dans  l'archi- 
tecture et  dans  Tart  industriel  il  n'y  a  qu'imitation,  combinaisou, 
arrangement.  Le  goût  est  partout,  Toriginalité  nulle  part.  Il  semble 
que,  pareille  à  ces  terres  devenues  infécondes  parce  qu'elles  ont 
trop  produit,  la  France  ait  perdu,  depuis  tantôt  un  siècle,  le  don  de 
créer  des  formes. 

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VOYAGE  A  L'exPOSITIOW   UNIVERSELLE.  791 

L'impuissance  créatrice  de  la  France  au  m*  siècle  n'a  d'égale 
que  sa  force  dans  les  siècles  précédens.  Depuis  Louis  XII  et  Fran- 
çois I**,  chaque  règne  a  son  style  propre,  absolument  différent  des 
autres,  et  toujours  plein  de  grâce,  de  caractère  ou  de  magnificence. 
Le  Henri  H  n'est  déjà  plus  du  François  I*'.  Le  Henri  IV  prépare  la 
transition  entre  le  style  franco^talien  de  la  cour  des  Valois  et  le 
style  sévère  de  Louis  XHI  ;  mais  moins  capricieux  et  moins  orne- 
menté que  celui-là,  plus  rude  et  moins  élégant  que  celui-ci,  il  dif- 
fère de  l'un  et  de  l'autre.  Après  la  sévérité  pittoresque  du  Louis  XHI 
yient  la  pompe  grandiose  du  Louis  XIV,  puis  la  grâce  coquette^et 
charmante  du   Louis  XV.  Quelles  dissemblances  entre  les  trois 
styles  !   Mais  l'invention  est   sans  doute  épuisée?  Point.  Pour 
Louis  XVI,  un  nouveau  roi,  il  faut  un  nouveau  style.  On  redresse 
les  lignes  courbes,  on  remplace  les  chambranles  contournés  par  les 
pieds  droits  rigides,  on   change  en  rangées  de  perles  les  guir- 
landes de  fleurs,  et  le  Louis  XVI  est  inventé,  avec  sa  sévérité  feinte 
qui  est  comme  la  coquetterie  de  la  grâce.  Dans  le  Louis  XVI,  il  y 
avait  une  vague  aspiration  vers  l'antique.  La  révolution  et  le  pre- 
mier empire  réalisent  cette  aspiration,  qui  donne  encore  un  nouveau 
style,  le  style  néo-grec.  En  trois  siècles,  en  dix  règnes,  voici  huit 
styles  différens,  depuis  le  style  Henri  II  jusqu'au  style  Empire.  Mais 
que  de  vaches  maigres  après  ces  vaches  grasses  !  Où  est  le  style 
restauration?  où  le  style  Louis-Philippe  ?  où  le  style  Napoléon  III? 
où  le  style  de  la  troisième  république?  En  architecture,  il  y  a  les 
Halles  centrales  et  certaines  gares  de  chenrin  de  fer,  car  nous  ne 
voulons  pas  parier  du  nouvel  Opéra,  beau  monument,  mais  qui  est 
de  tous  les  styles,  et  encore  moins  du  prétendu  palais  du  Troca- 
déro,  qui  n'est  d'aucun  style  et  qui  n'a  aucun  style.  —  On  hémi- 
cycle d'arène  gréco-romaine,  qui,  flanqué  de  deux  tours  quadrangu- 
laires  décorées  à  l'arabe,  a  pour  centre  une  abside  à  hautes  arcades 
en  plein  cintre  et  à  baies  pseudo-gothiques  en  arcatures  !  —  En 
meubles,  il  y  a  des  lits  et  des  armoires  à  glace  plaqués  d'acajou 
et  de  palissandre,  et  des  «poufs,  »  des  «  coins-de-feu,  »  des  chaises 
longues  et  autres  meubles  capitonnés,  c'est-à-dire  informes,  puisque 
le  recouvrement  d'étoffes  est  la  négation  de  la  forme  et  du  profil. 
Fort  heureusement,  l'ameublement -français  semble  avoir  renoncé 
à  ce  genre  abominable.  Reconnaissant  son  impuissance  à  faire  du 
nouveau,  il  fait  de  l'ancien,  ma»  il  tâche  à  le  faire  avec  le  plus  de 
soin  possible;  ne  pouvant  créer,  il  dioisit  de  beaux  modèles,  et  il 
les  imite  avec  goût.  Osons  le  dire,  souvent  la  copie  vaut  l'original 
pour  rexécution.  C'est  à  toutes  les  époques  d'épanouissement  de 
l'art  industriel  français  et  italien  que  l'ébtoisterie  contemporaine 
emprunte  ses  modèles;  mais  elle  s'inspire  surtout  de  la  renaissance 
et  du  xvin*  siècle.  Parmi  les  meubles  des  époques  de  François  l**^ 

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t 


792  BEYU£  DES   DEUX  MONDES. 

et  de  Henri  II,  il  y  a  des  bahuts,  des  crédences,  des  bibliotbèqocs, 

I  des  buffets,  des  dressoirs  de  noyer,  de  chêne  ou  de  bois  noir,  ata 

frontons  brisés  et  arrondis  en  valves,  entablemens  en  saillie,  sreltes 

colonnettes  cannelées,  nymphes  et  faunes  en  cariatides;  il  y  a  des 

cheminées  monumentales  sculptées  en  chêne,  de  grands  lits  de  bois 

noir  à  colonnes  torses  et  à  dais  de  velours  de  Gênes,  d^  aiisÉâs 

d'ébène  compliqués,  remplis  de  petits  tiroirs  et  de  cadiettes  imj^ 

vues.  Sur  le  bois  courent  les  entrelacs  et  les  arabesques  d'itoire,  se 

modèlent  les  Anes  sculptures,  s'appliquent  les  rectangles  de  lapis d 

de  porphyre,  brillent  les  émaux  de  Limoges  ou  s'encastreot  kspafi- 

neaux  de  buis  sculptés,  d'un  ton  de  vieil  ivoire.  Le  style  LoafeïITi 

est]  représenté  par  ses  grands  canapés  et  ses  larges  fautaiils  de 

bois  doré ,  dont  les  tapisseries  d'Aubusson  recouvrent  les  sièges, 

les] dossiers  et  les  bras;  le  style  Louis  XV»  par  de  cbannaDtfôn- 

trines  de  bois  doré,  dignes  de  contenir  le^  plus  ravissantes  ^- 

rines  de  vieux  saxe,  les  tabatières  d'or  ciselé,  les  éventails  pom- 

padour,  les  gommes  de  cannes  et  les  souliers  de  porcelaioe.  Yoic 

encore  tout  un  mobilier  de  même  style,    lit,   chaises,  consoles 

tables,  guéridons,  chiffonniers,  en  vernis  Martin.  Swr  des  fonds  ni 

tilans,  or,  cuivre  ou  pelure  d'oignon,  fléchissent  des  guirlandes  d( 

fleurs,  s'enchevêtrent  les  rinceaux  capricieux  et  s'enlèvent  de  jolie! 

figures  peintes,  groupes  d'amours  ou  triomphes  de  Vénus.  Ce  lit 

sous  son  dais  empanaché  de  marabouts  blancs,  semble  fait  pooi 

servir  de  couche  à  la  fée  Rocaille. 

L'ameublement  Louis  XVI,  plus  sévère,  mais  non  moins  gracieui 
ne  se  contente  pas  seulement  du  chêne  sculpté,  doré  ou  peint  & 
blanc.  Il  prend  des  essences  plus  précieuses  et  plus  variées,VèTable 
le  citronnier,  le  corail,  l'acajou,  le  thuya,  l'amarante.  Voyex  a 
grand  lit  d'érable  rechampi  de  filets  de  citroDDier  et  de  corail 
garni  de  bronze  doré  et  ciselé;  voyez  aussi  ce  bureau -cylindr 
d'acajou  massif  à  garnitures  de  bronze  doré,  et  ce  piano  à  queue 
véritable  monument  de  thuya  blond  et  d'érable,  décoré  de  bronze 
admirablement  ciselés  et  de  fêtes  galantes  peintes  par  Gonzalès 
Dans  les  meubles  où  la  fantaisie  et  l'invention  ont  plus  de  part,  <n 
remarque  tout  un  intérieur  de  style  néo-pompéien  :  sièges  de  chêm 
sculpté  de  forme  antique,  lambris  de  marqueterie  de  bois  de  couieu 
et  panneaux  d'étoffes  brodées  imitant  les  fresques  ornementales  à 
Pompéi.  Cet  ameublement  n'est  pas  conçu  sans  goût,  mais  l'art^ 
est  parti  d'une  idée  fausse.  La  matière  qu'il  a  employée  n'était  pa 
en  rapport  avec  le  style  qui  l'a  inspiré.  C'est  un  jeu  puéril  que  d 
vouloir  faire  jouer  au  bois  en  applique  le  rôle  du  marbre  en  revête 
ment  et  à  l'étoife  le  rôle  de  la  peinture  murale.  11  faut  bien  parte 
encore  d'un  intérieur  d'une  recherche  précieuse  et  extravagant 
pour  lequel  nous  ne  partageons  pas  l'admiration  commune.  Ces 

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VOYAGE   à  L  EXPOSITION  UNIYEHSELLE.  793 

es  un  boudoir  somptueusement  tendu  au  milieu  duquel  pose,  sur  une 
jjv  estrade  de  velours,  un  lit  de  repos  de  style  Louis  XV  sculpté  en  bois 
5.  doré,  recouvert  d'une  courtine  de  satin  rose  où  sont  jetés  deux 
^  coussins  de  satin  blanc  brodé  de  fleurs.  Au-dessus  du  lit  s'étend 
^  une  double  tente,  la  première  de  peluche  bleu-de-roi,  la  seconde 
_^^  de  soie  brochée  gris-perle.  Ajoutez  sur  le  tapis  à  fleurs  une  peau 
^  de  tigre  bordée  de  crépines  d'or,  et  dans  les  angles  dé  la  pièce  des 
.,   chaises  à  vifs  ramages  et  une  console  Louis  XVI,  de  bronze  doré, 
'^  supportant  une  assez  ridicule  statue  de  l'Amour,  et  vous  aurez  l'idée 
de  cet  ameublement  qu'envierait  peut-être  quelque  Phryné  à  la 
mode,  mais  qui  nous  rappelle  le  mot  du  peintre  Apelles  à  un  de  ses 
^  *  élèves  :  «  Incapable  de  peindre  ton  Hélène  belle,  tu  l'as  faite  riche, 
(;//l   &uva(JL£voç  ypa^ai  )ca^r»v,  luXoudiav  reTuoir.xaç.  »    Terminons  cette 
revue  par  les  tables  et  les  chiflbnnîers  laqués,  les  jardinières  et  les 
guéridons  d'ivoire  cloisonné,  les  meubles  de  bois  noir  à  reflets 
'    fauves,  imitant  par  la  couleur  et  la  sculpture  les  bronzes  japo- 
nais,  et  les  cabinets  de  laque  verte  ou  rouge  décorés  de  rinceaux 
XVIII®  siècle  et  de  figures  de  magots. 

Il  faut  d'ailleurs  constater  que  l'ébénisterie  française  a  un  peu 
renoncé  aux  marqueteries  de  couleur,  aux  incrustations  d'écaillés 
et  de  cuivre  genre  Boule,  aux  ramages  d'ivoire  et  de  nacre,  toutes 
choses  que  l'abus  a  rendues  surannées.  Le  goût  s'épure  et  va  main- 
tenant aux  meubles  plus  simples,  d'un  seul  bois,  chêne,  noyer, 
ébène  ou  bois  doré,  tout  au  plus  orné,  quand  le  style  l'exige,  de 
quelques  rechampis  d'or  ou  de  quelques  garnitures  de  bronze  doré. 
On  n'hésite  pas  à  sacrifier  au  beau  la  richesse  et  l'efiet.  On  ne 
cherche  à  relever  l'humble  matière  qu'on  emploie  que  par  le  style 
pur  de  l'ordonnance,  la  beauté  des  sculptures  et  l'excellence  de 
l'exécution.  C'est  ainsi  qu'on  parvient  à  faire  de  véritables  chefs- 
d'œuvre  d'ébénisterie,  comme  cette  petite  bibliothèque  de  noyer,  de 
pur  style  Louis  XV,  à  vantaux  cintrés  demi-pleins,  que  décorent  de 
fines  sculptures,  disposées  avec  autant  de  grâce  que  de  sobriété  et 
légèrement  rehaussées  d'or.  Ce  meuble,  qui  peut-être  n'attire  pas 
les  regards  de  la  foule,  est  une  des  merveilles  de  l'exposition. 

Les  critiques  sont  la  garantie  de  la  sincérité  de  l'éloge;  aussi  ne 
doit-on  pas  les  ménager.  Le  tort  des  grands  ébénistes  français  est 
d'exposer  uniquement  des  meubles  de  haut  luxe  et  de  prix  excessif, 
laissant  ainsi  à  la  fabrication  courante,  qui  ne  fait  guère  que  la  pa- 
cotille, le  soin  de  meubler  la  plupart  des  appartemens  et  des  hô- 
tels. Il  semble  qu'en  adoptant  la  plus  stricte  sobriété  d'ornementa- 
tion et  en  employant  des  essences  communes,  telles  que  le  chêne 
et  le  noyer,  on  pourrait  mettre  à  la  portée  des  fortunes  modestes 
des  meubles  qui,  sans  être  luxueux,  seraient  cependant  d'un  goût 


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TAU  minx  dis  Mra 

îrréprocbaUe-  On  ne  peut  guère  dter  ai  ce  geore  à  FezpMMif 
les  mobilio^  de  sA{Mn  Terni  pour  mahfias  de  campagne  d  TiUisi 
bains  de  mer.  Dans  les  meubles  de  loze  mënie^  oo  pourrait  rqvoch 
anx  fabricans  de  donner  tons  leurs  soins  à  une  série  de  aèioet 
chifibnniers,  consoles,  gaéridoos  et  antres  petits  obj^splscacM 
Ihwis  qa'utiles,  an  détriment  de  meubles  d'une  utilité  absotae.!) 
pins,  s'agit4i  des  meubles  utiles,  il  semblequ'oo  fasse  le  meuble poi 
le  meuble  et  non  pas  pour  ce  à  quoi  il  doit  servir.  Ce  ne  soirtqi 
yitrines  trop  petites  pour  y  exposer  la  moindre  collection,  bdfa 
où  il  serait  difficile  de  rang^  un  senrice  uo  peu  coaaidet,  etliUii 
tbèques  où  ne  tiendraient  pas  cinquante  Yolames. 

Qui  donc  a  dit  que  le  cadre  est  le  proxénète  du  tableti?  Le 
tentures  jouent  le  même  rôle  relatiTement  aux  meobles.  Pljcex  m 
lit  renaissance  dans  une  chambre  tapissée  de  perse  à  fleurs  Am^m 
dour  et  garnie  de  meubles  et  de  rideaux  de  reps  gros  Tert,  etce£ 
perdra  tout  son  caractère  et  tout  son  effet.  Parmi  les  teotores,  le 
tapisseries  sont  la  décoration  la  plus  belle  et  la  plus  ricbe  quan 
elles  viennent  des  Gobelins  ou  de  Beauyais.  L'expositîoD  de  et 
deux  grandes  manufactures  est  vraiment  sup^-be.  Les  G^xSm 
exposent  plusieurs  panneaux  de  tapisserie  d'après  les  loafQnes, 
une  Visitation  de  Ghirlandajo  et  le  Saint  Jéràtne  du  Gorrège,  copie 
surprenante  qui,  sauf  un  peu  de  lourdeur  dans  le  hdeta  bnm  et 
une  grimace  sur  la  bouche  du  divin  bembino^  a  le  chanœ  et  Tédii 
de  roriginal.  Regardons  aussi  les  gracieuses  figures  exécutées  pool 
le  buffet  du  nouvel  Opéra,  d'après  les  dessins  de  M.  MueroUe. 
Le  peintre  a  conçu  avec  beaucoup  d'art  et  de  fantaisie  œs  allégo- 
ries du  sucre,  du  café,  du  chocolat  et  même  des  glaces  et  de  \a  pâ- 
tisserie. Ce  sont  de  charmantes  figures  de  feaimes  demi-oues,  Tt- 
riées  d* expression  et  d'attitudes,  s'eolevant  comme  encadrées  parier 
plantes  qu'elles  personnifient,  sur  une  teinte  plate  bieu-vert  d'uii( 
douceur  infinie.  Ces  figures  sur  teinte  plate  sont  plus  décoratives 
et  par  conséquent  conviennent  mieux  à  la  tapisserie  que  ces  labo- 
rieuses copies  de  tableaux  qui,  si  parfaites  qu'elles  soient,  sont  tou- 
jours imparfaites.  Une  Sainte  Agnès  en  robe  bleue  sur  twnte  plaie 
rouge  est  ainsi  une  œuvre  hors  ligne,  ayant  un  vrai  côté  d'art,  toui 
en  restant  dans  le  caractère  décoratif  dont  ne  devraient  pas  sortir 
les  arts  industriels.  Voici  encore  un  vaste  tapis  destiné  au  paLûs  d( 
Fontainebleau.  De  grands  ramages  de  rinceaux  s'endievéurent  sui 
le  fond,  dont  les  rouges  et  les  jaunes,  les  bleus  et  les  roses,  l& 
verts  et  les  blancs,  très  hardiment  distribués,  sont  peut-être  d'un 
ton  un  peu  cru  ;  mais,  quiuid  quelques  années  les  aunmt  attéaués 
et  fondus,  ce  tapis  sera  un  magnifique  morceau.  JBeauvais,  qui,  ^ 
la  finesse  du  point  et  Tharmonie  des  couleurs,  peut  presque  rivalisû 


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TOYACE  A  L*EXP08rnOB  UNITEBSELLE.  795 

avec  les  Gobelins,  présente  en  quelque  sorte  comme  thème  an  Tase 
rempli  de  raisins  dont  les  teinte^  tenues  dans  la  gamme  sombre 
atteignent  à  une  rare  vigueur.  Nous  aimons  surtout  ces  panneaux 
roses  ou  blancs  à  motifs  pompéiens,  et  ces  si^es  et  ces  dossiers 
de  canapés  où  s'arrondissent  des  guirlandes  de  fleurs  sur  un  fond 
rose,  dont  le  ton  exquis  semble  dérobé  à  la  palette  de  Chaplin. 

Mais  la  tapisserie  ne  souffi^  pas  Tà-peu-prës.  Aussi  avouons  sans 
diflSculté  r^^iration  médiocre  que  nous  inspire  la  tapisserie  d'Au- 
busson,  surtout  quand  elle  veut  lutter  avec  les  Gobelins  pour  la  re- 
production des  tableaux  ou  des  sujets  animés.  Tous  ces  panneaux 
d'après  Boucher,  Lancret,  Natoire,  Yan  Loo,  Oudry,  manquent  de 
finesse,  d'exactitude  et  d'harmonie.  Ces  contours  sont  durs  et  ba- 
Yochés,  ces  fonds  sont  veules,  ces  figures  sont  gauches,  ces  phy- 
sionomies sont  bêtes.  La  tapisserie  usudie  devrait  renoncer  à  ces 
idylles,  à  ces  mythologies,  à  ces  fables  de  La  Fontaine,  et  s'adonner 
exclusivement  aux  sujets  décoratifs,  conune  les  rinceaux  pompéiens 
et  les  bouquets  à  la  Louis  XV,  se  détachant  sur  des  fonds  unis  de 
teintes  claires.  Le  principe  de  Fart  industriel  est  la  décoration  ; 
pourquoi  t<rajours  s'efforcer  d'y  manquer? 

Quand  la  tapisserie  n'est  pas  parfaite,  on  a  raison  de  lui  préférer 
les  riches  étofies  de  soie  des  fabriques  de  Lyon,  velours  de  Gènes 
à  grands  ramages,  satins  à  semis  de  fleurs,  lampas  brochés,  damas 
ton  sur  ton.  C'est  un  régal  pour  les  yeux  qu'une  promenade  à  tra- 
vers les  galeries  de  l'exposition  lyonnaise.  Il  y  a  là  des  étofies  qui 
scmt,  comme  la  robe  dePeau-d'Ane,  tissées  avec  des  rayons  de  soleil. 
L'ima^nation  des  dessinatrars  jette  sur  les  fonds  éclatans  des  sa- 
tins les  plus  capricieux  motifs.  Reliés  par  un  encadrement  de  treil- 
lages roses  où  s'enroulent  les  tiges  fledbles  des  plantes  grimpantes, 
des  paons  la  queue  en  roue  et  des  coqs  japonais  se  détachent  sur  un 
fond  jaune  pdlle.  Ailleurs  ce  sont  des  roses  qui  s'épanouissent  sur 
un  lac  de  lait  ou  des  fleurs  des  champs  qui  montent  en  gerbes  dans 
un  ciel  turquoise.  Les  étofies  chinoises  et  japonaises  ne  sont  ni  plus 
brillantes  ni  plus  magnifiques.  Toutefois  les  soieries  de  Lyon  ne  peu- 
vent lutter  avec  celles  de  l'extrême  Orient  quand  elles  veulent  abor- 
der les  tons  vigoureux  et  intenses,  les  rouges  ardens,  les  bleus  vi- 
brans,  les  verts  scintiUans  ;  elles  tombent  tout  de  suite  dans  la  cru- 
dité. Où  elles  excellent,  c'est  dans  les  nuances  claires  et  atténuées, 
4es  tons  tendres,  les  verts  d'eau,  les  bleus  dégradés,  les  jaunes  paille 
ou  maïs.  Il  est  inutile  de  dire  que  ce  n'est  pas  par  l'impuissance  de 
la  coloration  que  pèchent  les  fabricans  lyonnais ,  —  ils  font  des 
-ètùSes  ton  sur  ton  de  la  couleur  la  plus  franche  et  la  plus  vive,  — 
mais  par  l'accord  des  tons.  Ainsi  il  leur  est  impossible  de  marier 
«ans  dissonance  le  rouge  et  le  vert  et  le  vert  et  le  bleu,  juxta- 


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796  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

position  hardie  dont  se  jouent  les  Japonais  et  aussi  la  nature»  qui 
a  créé  le  plumage  des  perroquets  et  qui  a  mis  la  verdure  des  ar- 
bres sous  Tazur  du  deL 

A  défaut  de  soieries  et  de  tapisseries,  il  y  a  pour  la  tenture  des 
murs  ces  admirables  papiers  peints  dont  la  fabrication  a  fait  de  tels 
progrès  depuis  une  dizaine  d'années.  Aujourd'hui  les  papiers  peints 
imitent  à  miracle  les  cuirs  mordorés,  gaufrés  et  repoussés  de 
Cordoue  et  des  Flandres,  les  velours  frappés  ou  brodiés,  leslampas 
aux  nuances  changeantes,  les  brocarts  d'or,  les  tapisseries  à  sujets 
du  xv«  siècle,  les  belles  verdures  du  xvii*  siècle,  les  revétemezis  de 
stuc  et  de  marbre  et  les  appliques  de  faïences.  C'est,  à  la  vue,  la 
même  richesse  de  ton,  la  même  intensité  de  couleur,  comme  au  tou- 
cher c'est  le  pelucheux  du  velours,  le  relief  du  cuir  estampé,  le  lui- 
sant de  la  soie,  le  grenu  de  la  tapisserie,  le  froid  et  le  poli  de  la 
faïence.  En  leur  genre,  les  grands  rideaux  de  tulle  brodé  des  manufac- 
tures de  Tarare  sont  aussi  des  œuvres  d'art,  encore  qu'il  y  figure  trop 
de  vastes  compositions  mythologiques  dont  l'ordonnance  doit  être 
infailliblement  dérangée  par  les  plis  qui  couperont  Vénus  en  deux  et 
qui  armeront  Apollon  du  foudre  de  Jupiter.  Dans  toutes  les  bran- 
ches de  l'art  industriel,  on  constate  cette  fâcheuse  tendance  à  em- 
piéter sur  les  beaux-arts,  à  reproduire  des  sujets  qui  n'appartien- 
nent qu'à  ceux-ci.  Mettez  donc  sur  vos  rideaux,  sur  vos  tapis,  sur 
vos  tentures  tous  les  motifs  d'ornementation  inventés  depuis  trois 
mille  ans,  transportez-y  la  flore  des  deux  mondes,  mais  laissez  aux 
peintres  la  figure  humaine.  A  côté  de  ses  rideaux  blancs.  Tarare 
expose  des  rideaux  de  tulle  de  couleur,  rouge,  brun,  bleu,  noir, 
ridiement  brodés  en  soie  de  fleurs,  d'arabesques,  d'oiseaux,  et 
malheureusement  aussi  de  figures.  Les  méplats  du  visage,  déjà  si 
difliciles  à  exprimer  avec  la  mosaïque  à  petits  points  de  la  tapisse- 
rie, sont  impossibles  à  rendre  avec  la  broderie  à  points  longs,  à  la 
mode  chinoise,  du  tulle  brodé.  C'est  pourquoi  les  Chinois,  qui  ne 
sont  pas  aussi  Chinois  qu'ils  le  paraissent,  plaquent  des  têtes 
d'ivoire  peint  sur  les  corps  de  leurs  petites  figures  de  soie. 

Une  des  rares  industries  où  la  France  n'ait  pas  eu  à  prendre 
quelque  leçon  de  l'Orient  pour  le  luxe  et  le  goût  du  décor,  c'est  la 
jeliure,  qu'elle  a  élevée  à  la  hauteur  d'un  art.  Dans  ces  reliures  à 
compartimens  d'entrelacs  imitées  du  xvi*  siècle,  dans  ces  reliures  à 
petits  fers  imitées  du  xvii*  siècle  et  dans  ces  reliures  à  larges  den- 
telles imitées  du  xvui*  siècle,  nos  relieurs  font  de  vrais  chefs- 
d'œuvre.  Par  le  beau  travail  de  la  peau,  la  grâce  et  la  netteté  des 
dorures,  l'assemblage  soigneux  des  feuilles,  ils  égalent  s'ils  ne  sur- 
passent les  modèles  des  Le  Gascon  et  des  Derôme.  Mais  là  comme 
dans  toutes  les  branches  de  l'art  industriel  contemporain,  c'est  l'in- 


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VOYAGB  A  L  EXPOSITION  UNIYEBSELLE.  797 

yention  qui  fait  défaut.  Les  plus  beaux  fers  sont  ceux  qui  sont  co- 
piés trait  pour  trait  sur  les  reliures  anciennes.  Quant  à  ces  reliures 
à  croisillons  de  mosaïques  surchargés  d'or,  qu'on  ne  peut  d'ailleurs 
pas  accepter  tout  à  fait  comme  une  innovation,  elles  ne  nous  pa- 
raissent pas  dignes  du  maître  relieur  qui  les  a  signées.  La  reliure 
n'a  guère  trouvé  une  voie  nouvelle  que  dans  les  demi-reliures  jan- 
sénistes et  dans  ces  simples  et  proprets  cartonnages  de  percaline, 
imités  des  cartonnages  anglais,  mais  qui  ont  perdu  sous  la  main 
de  relieurs  français  leur  lourdeur  et  leurs  omemens  de  mauvais 
goût.  Les  livres  ainsi  reliés  ont  un  avantage  inappréciable  :  ils 
s'ouvrent,  —  ce  à  quoi  se  refusent  absolument  les  volumes  reliés  en 
maroquin  par  les  plus  habiles  artistes  et  même  par  celui  que  des 
bibliophiles  trop  exclusifs  reconnaissent  pour  le  maître  des  maîtres. 
Seule  des  anciennes  fabriques  de  porcelaines  de  Chine,  du  Japon, 
de  Saxe,  de  Vienne,  la  manufacture  de  Sèvres  est  restée  digne  de 
son  passé.  Elle  a  subi,  il  est  vrai,  pendant  plus  d'un  demi-siècle, 
depuis  le  commencement  du  premier  empire  jusque  vers  le  milieu 
du  règne  de  Napoléon  III,  une  fâcheuse  influence  qui  lui  imposait 
des  formes  pompeuses  et  guindées  et  qui  lui  faisait  multiplier  tant 
de  vases  et  de  services  de  mauvais  goût.  C'est  à  cette  période 
qu'appartiennent  ces  vases  monumentaux  bleu-de-roi  décorés  de 
bouquets  de  fleurs  crus  ou,  ce  qui  est  pis  encore,  de  copies  léchées 
de  tableaux  de  maîtres,  et  ces  services  analogues  à  celui  qu'on  con- 
serve précieusement  au  palais  de  Fontainebleau  où  sont  reproduites 
toutes  les  vues  des  monumens  de  France.  Mais  aujourd'hui  la  ma- 
nufacture de  Sèvres  est  revenue  à  un  sentiment  plus  juste  de  l'art 
décoratif.  Les  formes,  sans  perdre  les  lignes  du  grand  style,  se  sont 
assouplies,  les  émaux  brillent  de  tons  superbes  et  variés,  les  décors 
pleins  de  grâce,  de  goût  et  d'imprévu,  s'approprient  bien  à  leur 
destination.  Parmi  ces  vases,  ces  aiguières,  ces  potiches,  ces  cornets 
en  camaïeu,  en  couleur  ou  monochromes,  on  remarquera  surtout 
ces  grands  vases  allongés  où  de  sveltes  figures  de  femmes  drapées, 
rapportées  en  pâte,  s'enlèvent  en  blanc  lacté  sur  un  fond  vert  tendre 
ou  céladon.  Il  est  de  mode  de  se  pâmer  d'aise  devant  ces  services 
de  table  unis  ou  relevés  d'un  simple  filet  d'or.  Certes  la  pâte  est 
d'une  finesse,  d'une  légèreté,  d'une  transparence  qu'on  ne  saurait 
égaler,  mais  rien  n'est  aussi  antidécoratif  qu'un  pareil  service.  Nous 
préférerions  presque  les  grossières  assiettes  à  coqs  des  fabriques 
lorraines.  Les  décors  de  Sèvres  sont  imités  avec  succès  par  les  ma- 
nufactures de  Vierzon.  L'école  d'application  des  écoles  municipales 
de  Limoges  imite  avec  plus  de  succès  encore  le  vieux  saxe.  Gé  ser- 
vice à  fleurs  ferait,  comme  les  histoires  de  M"*  de  Mainienon,  ou- 
blier le  rôti.  Il  y  a  aussi  des  groupes  mythologiques  et  de  coquettes 


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7d8  MSWm  DBS  MOL  JIONDEg. 

figurines  qui,  s'ils  oe  Talent  fês  toutà£ût  las  suies  attcieas,  laissent 
bien  en  arrière  pour  TiiarQionie  des  tons  les  saxes  modernes* 

Les  faltences  françaises  ne  mériteol  pas  moins  d'élcges.  Aduâ* 
rons  oes  grandes  faïences  décoratives  qui  revêtent  la  façade  sud 
du  pavillon  des  beaux-arts  :  figures  allégoriques  d'£luinannt  dessi- 
llées dans  le  style  laige  et  fier  de  la  renaissance,  et  paysages  de 
Gaeger,  d'une  lumière  intense.  Il  faudrait  un  tel  portique  à  l'expo- 
sition des  faïettoes*  où  Gien  et  Nevers  montrent  leurs  services  à 
déçois  bleus  et  jaunes,  Slois  ses  reproductions  de  belles  faïences 
d'OiroB,  Longwy  ses  gnuids  vases  craquelés  jt  décor  persan.  Il  y  a 
aussi  des  faïences  mâalliques,  semées  de  perles  brillantes  sur  fond 
noir,  des  poteries  peintes,  des  imitations  de  Moustier  et  de  Vieux- 
Rouen,  des  plats  et  des  aiguières  où  se   tordwt  tous  les  reptiles 
de  Bernard  Palissy,  des  amphores  et  des  bols  de  terre  rouge  sans 
émail,  renouvelés  de  l'époque  gallo-romaine,  enfin  une  innom- 
brable série  de  services  de  table,  d'un  caractère  tout  moderne  où 
le  caprice  des  artistes  a  jeté  tous  les  hôtes  des  basses-cours,  tous 
les  firuitsdes  vergers  et  tous  les  l^umes  du  potager.  Ces  peintures, 
liln*ement  conçues  dans  le  style  japonais,  à  peine  ombrées  et  sy- 
métriquement diqK)sées,  se  détachent  en  vives  couleurs  sur  l'émail 
blanc  des  assiettes.  Vraiment,  on  ne  peut  croire  qu'il  y  a  jt  peine 
vingtrcùiq  ans  on  considérait  un  service  relevé  de  filets  bleu,  vert 
ou  or  comme  le  dernier  terme  de  la  richesse  ornementale  et  du 
luxe  décoratif  1  Aujourd'hui,  grâce  à  la  quantité  de  modèles  qu'a 
multipliés  l'industrie  céramique,  chacun  peut  avoir,  presque  pour 
rien,  un  service  dont  les  jolis  dessins  et  les  gaies  couleurs  sont  la 
parure  des  nappes. 

C'est  tout  justement  l'exemple  donné  par  les  céramistes  qui  ont 
fait  à  bas  prix  les  choses  de  goût,  que  nous  voudrions  voir  suivre 
par  toutes  les  branches  de  l'industrie  du  mobilier.  On  prête  au  mi- 
nistre des  beaux-arts,  M.  Bardoux,  l'intention  de  rendre  l'étude  du 
dessin  obligatoire  non-seulement  dans  les  lycées  et  les  collèges,  mais 
même  dans  les  trente  et  quelque  mille  écoles  primaires  de  France. 
Cette  grande  et  féconde  idée  élèvera  encore  le  niveau  de  l'art  in- 
dastrid.  Tout  ouvrier  sera  un  artiste  et,  sans  qu'il  s'en  doute,  tout 
homme  sera  un  juge  un  peu  éclairé.  Par  la  connaissance  du 
dessin,  —  cette  grammaire  des  yeux,  —  le  goût  s'épurera  et  s'avi- 
vera, et  tomberont  d'elles-mêmes  les  admirations  imméritées  pour 
le  clinquant  et  le  faux  luxe.  En  Grèce,  raconte  Pline  l'Ancien,  une 
loi  obligeait  tous  les  enfans  dos  hommes  libres  à  apprendre  le  des- 
sin. Cne  telle  loi  n'a-t-eUe  pas  un  peu  contribué  à  former  cette 
grande  race  d'artistes  qui  depuis  les  édifices  et  les  statues  jusqu'aux 
derniers  vases  d'argile  n'a  laissé  que  des  œuvres  parfaites? 


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VOYAGE  A  l'exposition  yNlTEKSEIXE.  799 

Quand  ou  voyage  en  France,  —  le  pays  de  l'Europe  qui  est  peut- 
être  le  moins  connu  des  Français,  —  chaque  ville  réserve  sa  sur- 
prise! Gomme  monumens,  comme  musées»  comme  ruines,  on 
croyait  avoir  tout  vu  et  on  s'aperçoit  qu'on  a  encore  tout  à  voir.  A 
Lille,  c'est  une  tète  de  cire  unique  au  monde,  à  Caen,  c'est  le  Mariage 
de  la  Vierge^  à  Arles,  c'est  le  cloître  de  Saint-Trophyme,  à  (h-ange» 
c'est  le  théâtre  antique.  11  en  est  de  même  dans  une  visite  à  la 
section  français  de  l'exposition.  On  a  parcouru  tant  de  galeries 
et  tant  de  travées  qu'il  semble  qu'on  n'ait  plus  qu'à  s'en  aller, 
et  cependant  combien  d'objets,  d'ixKlustries  entières  même  ont 
échi^pé  aux  regards  !  Nous  avons  parlé  du  mobilier,  mais  avons- 
nous  parlé  du  mobilier  d'église?  L'omission  ne  serait  point  grave  si 
les  fabricans  de  Lyon,  de  Reims  et  du  quartier  Saint-Sulpice  n'ex- 
posaient que  ces  autels  d'albâtre  d'un  pseudo-roman,  ces  chaires 
de  bois  sculpté  d'un  gothique  hétérodoxe,  ces  abominables  statues 
peintes  et  ces  aiïreux  chemins  de  croix  qui  excuseraient  une  nou- 
velle persécution  iconoclaste;  mais  ils  exposent  aussi  de  beaux 
retables  Louis  XIY  de  bois  doré,  un  curieux  tabernacle  montant  en 
forme  de  Jérusalem  céleste^  un  autel  de  marbre  blanc,  mosaïque  de 
marbres  polychromes,  imité  du  style  byzantin,  un  baptistère  roman 
sculpté  dans  la  pierre,  et  un  banc  de  chapitre  très  fouillé  d'un  go- 
thique lancéolé.  Nous  avons  parlé  des  céramiques,  mais  avons-nous 
parlé  de  la  verrerie  et  de  la  cristallerie?  Or  ces  services  de  table 
taillés  à  facettes  ou  décorés  de  légers  dessins  gravés  à  l'acide  fluorhy- 
drique,  ces  grands  miroirs  à  cadres  en  biseaux,  ces  lustres  dont 
l'armature  est  heureusement  d^uisée  sous  les  pendeloques  et  les 
chaînettes  de  cristal,  ces  torchères,  ces  girandoles,  ces  appliques, 
ces  candélabres  étincelans,  cette  glace  colossale  de  Saint-^obain, 
d'une  superficie  de  26  mètres,  méritent  bien  description  et  éloge. 
On  prisera  moins  ces  verreries  émaillées  et  cristallisées  et  surtout 
ces  verreries  opaques  à  décors  de  couleur.  La  beauté  du  verre  est 
sa  transparence;  pourquoi  s'efforcer  de  lui  donner  l'opacité  du  kao- 
lin? Au  centre  de  l'exposition  des  verreries,  la  fabrique  de  Baccarat 
brille  comme  un  pur  diamant.  Sous  une  voûte  de  stalactites  formée 
parles  mille  cristaux  des  lustres  s'élève  un  grand  kiosque  de  cristal 
k  colonnes  corinthiennes,  ou,  à  parler  mieux,  une  sorte  de  monu- 
ment choragique  analogue  à  la  Lanterne  de  Démosthène,  qui  dé- 
passe par  l'éclat  et  par  la  beauté  tous  les  tableaux  d'apothéose  des 
féeries. 

L'art  de  ceux  qu'on  appelait  autrefois  «  les  gentilshommes  ver- 
riers, »  qui  soufflent,  taillent,  polissent  et  ornementent  le  verre, 
conduit  naturellement  â  l'art  des  peintres  verriers  qui  colorent  le 
verre  dans  la  masse  ou  le  peignent  avec  des  couleurs  vitriûables 


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800  REYUrDES  DEUX  MONDES, 

appliquées  au  pinceau  et  cuites  à  la  moufle.  A  l'exposition,  les  vi- 
traux des  églises  et  des  maisons,  les  verrières  des  transepts  et  les 
'baies  des  escaliers,  occupent  une  galerie  entière.  Us  sont  variés  de 
dimension  et  de  couleur,  de  style  et  de  sujets.  Ici  c'est  un  vitrail 
byzantin  où  se  groupent  des  apôtres  et  des  pères  de  l'église  dans 
des  robes  raides  d'or  et  pavées  de  pierreries;  là  c'est  un  vitrail 
roman  dont  la  large  bordure  de  fleurons  en  feuille  de  chou  et  d'ani- 
maux du  bestiaire  encadre  des  figures  gauches  vêtues  d'accoutre- 
mens  barbares.  Plus  loin  c'est  une  grande  verrière  gothique  à 
compartîmens,  que  circonscrivent  des  rainures  de  plomb,  qui  re- 
présente les  principales  scènes  de  la  Passion.  Au  centre  de  cette 
rose  multicolore,  étincelante  comme  un  kaléidoscope ,  la  colombe 
mystique  déploie  ses  ailes  ou  la  sainte  face  se  nimbe  d'un  cercle 
d'or.  Dans  ce  vitrail  de  baie  monte  l'arbre  des  sibylles.  Dans  ces 
médaillons  se  dessinent  des  têtes  de  saints  ou  de  prophètes,  inter- 
prétées avec  la  lourdeur  romane,  la  convention  byzantine  ou  la  naï- 
veté gothique.  C'est  là  ce  qui  convient  aux  vitraux.  Au  contraire, 
ces  stations  de  la  croix  «  accommodées  au  goust  de  ce  temps,  »  où 
les  plis  des  draperies  suivent  les  mouvemens  du  corps,  où  les 
ombres  occupent  leur  place  logique,  où  les  plans  sont  marqués,  où 
les  fonds  fuient  dans  la  perspective,  où  les  nus  sont  modelés  avec 
vérité,  presque  avec  réalisme,  s'écartent  tout  à  fait  du  principe 
même  des  vitraux.  Quand  on  a  demandé  à  Ingres  et  à  Delacroix  de 
dessiner  des  cartons  pour  les  peintres  verriers,  nous  pensons,  quels 
que  soient  le  respect  et  l'admiration  que  nous  inspirent  ces  deux 
hommes,  qu'on  a  obéi  à  une  idée  fausse.  Une  verrière  n'est  pas  un 
tableau;  sous  peine  de  perdre  son  caractère,  il  ne  faut  pas  qu'elle 
y  ressemble.  La  beauté  des  vitraux,  c'est  l'éclat  des  couleurs,  la 
translucidité  des  émaux  ;  —  les  demi-teintes  d'un  modelé  savant 
briseraient  la  lumière  qui  doit  jaillir  par  grandes  masses.  —  Leur 
caractère,  c'est  la  convention  des  types  hagiographiques,  la  naïveté 
de  la  composition,  la  simplicité  des  attitudes.  Les  maîtres  contem- 
porains ne  sont  point  faits  pour  inspirer  les  peintres  verriers,  qui 
ne  doivent  copier  que  les  Van  Eyck  et  les  pieux  imagiers  des  psau- 
tiers. De  même,  pour  les  maisons  modernes,  il  faut,  si  on  ne  veut 
des  glaces  unies,  ces  vitraux  imités  des  vitraux  allemands  du 
ny^  et  du  xi*  siècle,  où,  coupés  par  les  filets  de  plomb,  se  tiennent 
les  varlets  aux  chausses  mi-parties,  les  châtelaines  aux  robes  armo- 
riées, les  reîtres  aux  mines  truculentes  et  les  chevaliers  aux  heaumes 
à  plumail  et  à  volets.  On  peut  encore  admettre  ces  vitraux  à  com- 
partimens  renaissance,  bariolés  de  monogrammes  compliqués  et 
d'écussons  à  lambrequins  ;  mais  on  doit  condamner  tous  ces  ana- 
chronismes  :  motifs  pompéiens  et  japonais,  copies  en  camaïeu  de 


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1 


VOYAGE   A  L'bXPOSITION   UNIVERSELLE.  801 

Téniers  et  de  Brouwer,  sujets  et  bordures  Louis  XV  et  Louis  XVL 
Comment  les  peintres  verriers  empruntent-ils  des  décors  à  ce 
HYUV  siècle  qui  brisait  les  plus  beaux  vitraux  des  absides  et  des 
transepts,  sous  prétexte  qu'ils  obscurcissaient  l'intérieur  des 
églises  I 

A  défaut  de  la  transition  par  analogie,  la  transition  par  antithèse 
s'impose  entre  le  verre,  qui  est  symbole  de  fragilité,  et  le  bronze,  qui 
est  symbole  de  solidité.  L'industrie  parisienne  transforme  le  bronze 
en  mille  objets;  elle  le  fond  en  statues,  en  groupes  et  en  bustes, 
reproductions  des  chefs-d'œuvre  de  l'antique  et  de  la  renaissance  et 
des  œuvres  des  maîtres  contemporains  ;  elle  en  fait  des  pendules, 
des  chenets,  des  lustres,  des  lampes,  des  candélabres,  des  torchères; 
elle  le  cisèle,  elle  le  modèle,  elle  l'ajoure,  elle  le  dore,  elle  l'ar- 
genté, elle  l'oxyde,  elle  le  relève  d'émaux,  de  plaques  de  porce- 
laine et  de  marbre,  de  losanges  d'agate  et  de  lapis.  Dans  l'exposi- 
tion des  bronzes  d'art,  on  remarquera  surtout  une  monumentale 
horloge  de  style  renaissance,  de  bronze  doré  ciselé,  décorée  d'é- 
maux et  de  colonnettes  de  porphyre  rouge. 

Des  bronzes  d'art  ainsi  conçus  et  ainsi  travaillés  aux  merveilles 
de  l'orfèvrerie,  il  n'y  a  de  différence  que  dans  la  valeur  du  métal. 
Donc  voyons  maintenant  ces  surtouts  de  tables  et  ces  services  de 
toilette  d'argent  ciselé  et  repoussé,  ces  exquises  pendules  renais- 
sance, ces  flacons  de  cristal  de  roche  montés  en  or,  ces  bonbon- 
nières guillochées,  ces  coffrets  dont  Frémiet  a  sculpté  les  figures  et 
dont  Glaudius  Popelin  a  peint  les  émaux,  ces  soupières  et  ces  cafe- 
tières imitées  des  anciennes  argenteries  Louis  XV,  ces  ostensoirs  de 
vermeil,  ces  cadres  de  miroirs  à  main  au  repoussé,  ces  châsses,  ces 
dyptiques,  ces  crosses  pastorales,  ces  saints-ciboires,  ouvragés,  cou- 
verts de  pierres  fines  et  de  gemmes,  ces  coupes  d'agate,  de  girasol, 
de  jaspe  sanguin,  montées  en  or,  et  ces  statuettes  d'argent  ciselé 
que  ne  désavoueraient  pas  les  Florentins  du  xvi*  siècle.  La  valeur 
du  métal  n'est  plus  rien  comparée  à  la  finesse  et  au  mérite  du 
travail.  Il  en  est  un  peu  de  même  d'ailleurs  dans  la  joaillerie.  Les 
vitrines  de  nos  bijoutiers,  pleines  de  rivières  de  diamans,  de  col- 
liers de  perles,  de  bracelets  et  de  diadèmes  de  pierreries,  de  bou- 
tons d'oreilles  de  brillans  énormes,  montrent  autant  d'art  dans  la 
monture  et  dans  l'invention  des  formes  que  de  richesse  dans  Jji  ma- 
tière. Parmi  ces  joyaux,  une  broche  faite  de  trois  saphirs  est  estimée 
2,500,000  francs.  Le  plus  bel  éloge  à  faire  des  joailliers  français, 
c'est  dire  qu'ils  sont  dignes  de  monter  de  telles  pierreries. 

Les  expositions  universelles,  profitables  aux  autres  nations,  sont 
inutiles  à  la  France.  Les  œuvres  de  son  art  et  de  son  industrie  ne 
sont-elles  pas  répandues  par  toute  l'Europe  à  laquelle  elles  servent 

lom  xxvnb  -^  1878.  51 


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1  802  EETOE  DBS  DEUX  M<»ÎD£S* 

.  1  de  leçons  et  de  modèles?  Et  Paris,  avec  ses  salons  annaels,  ses\iap 

]  musées,  ses  somptueux  magasins  qui  sont  aussi  des  musées,  et  ss 

f  milliers  de  boutiques  qui  sont  des  vitrines»  avec  enfin  ses  ëv&^ 

l  expositions  que  multiplient  l'état  et  tes  particuliers  à  l'Ecole  de» 

l  Beaux-Arts,  au  Palais  de  l'Industrie,  dans  les  cercles,  chez  ks mar- 

chands de  tableaux,  Paris  n'est-il  pas  un  cuLposition  penniiK&ie? 
Hais  si  la  France  n'a  rien  à  gagner  aux  expositions  universelle^  £e 
n'y  risque  rien.  Quand  la  France  appelle  les  nations  à  ces  luuespi- 
dfiques,  elle  les  convie  à  venir  décréter  son  triomphe.  En  parlaai 
ainsi,  nous  constatons  simplement  un  fait  manifeste,  nous  n&tusr 
nous  point  un  dithyrambe  patriotique.  Nous  estim(»is  queksvk- 
toires  du  travail  n'effacent  pas  les  défaites  de  la  guerre.  II  y  tarait 
4^ger  pour  un  peuple  à  penser  autrement,  car  l'histoire  œà^ae 
l  pas  d'exemple  d'une  nation  résignée  à  la  perte  de  son  rasg  cbei 

laquelle  l'éclipsé  des  arts,  des  lettres  et  de  l'industrie  n'ait  mi  àe 
près  la  décadence  militaire.  On  appelle  volontiers  les  arts  et  les 
lettres  les  fruits  de  la  paix,  pacis  fructus.  U  semble  au  coo- 
traire  qu'ils  naissent  et  qu'ils  se  développent  dans  les  fureun 
de  la  guerre,  comme  l'éclair  jaillit  du  choc  des  nuées.  Cesi  après 
Salamine  et  Platée  que  s'épanouit  le  génie  hellénique;  cest  apris 
les  longues  guerres  de  César  que  chantent  les  poètes  Utios.  Le  mar 
gnifique  éclat  de  la  renaissance  italienne  resplendit  au  loilieu  des 
batailles,  des  assauts,  des  massacres  des  guerres  civiles  et  des 
guerres  étrangères.  Quand  l'Espagne  a  Cervantes,  l'étendard  des 
Castilles  flotte  sur  le  Nouveau-Monde  et  est  redouté  sur  les  damps 
de  bataille  de  l'Europe.  Quand  l'Angleterre  a  Shakspeaie,  ses  sol- 
dats et  ses  marins  vainquent  sous  Raleigh,  sous  Draie  et  sous 
Essex.  La  grande  époque  de  l'art  dans  les  Pays-Bas  con^espood  aai 
temps  où  les  Provinces-Unies  recouvrent  leur  indépendaûce  avec 
les  Nassau  et  deviennent  maltresses  des  mers  avec  Tromp  et  Ruyter. 
A  l'heure  où  Herder,  Schiller  et  Gœthe  écrivent,  l'AIteaia^e  com- 
bat ou  arme.  La  France  a  porté  trois  siècles  la  double  couronne 
des  armes  et  des  lettres;  et  c  est  à  l'écho  des  canonnades  de  \a\my 
et  d'Austcrlitz  que  sont  nés  les  hommes  qui  ont  fait  le  grand  mou- 
vement intellectuel  de  18S0. 

^  Henov  IIoussaye. 


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L^EMPIRE  DES  TSARS 

ET  LES  RUSSES 


VI. 

LE  SKLF-OOTSBltlIBirT  EN  BIT88IB  (I). 


II. 

LES  TILLES  ET  LES   MCNICIPALIT^S. 


La  loi  c[uî  règle  le  self-govemment  des  villes  est  postérieure  à 
celle  qui  établit  le  self-govemment  des  communes  rurales  et  des 
provinces.  L'organisation  des  états  provinciaux  a  précédé  la  consti- 
tution des  municipalités  urbaines.  La  raison  en  est  simple,  elle  est 
dans  le  petit  nombre,  dans  la  petitesse,  dans  la  pauvreté  des  villes 
russes.  Des  causes  physiques,  économiques,  historiques  ont  retardé  en 
Russie  le  mouvement  qui  chez  tous  les  peuples  modernes  tend  à  ag- 
glomérer la  population  dans  l'enceinte  des  villes.  Comparé  aux  états 
de  l'Occident,  l'empire  russe  est  demeuré  un  état  essentiellement 
rural.  La  rareté  et  la  petitesse  relatives  des  villes  russes  n'en  doi- 
vent cependant  pas  faire  méconnaître  le  rôle  et  l'importance;  à  cer- 
tains égards,  cette  importance  est  même  plus  grande  qu'en  Occi- 
dent. Dans  ce  vaste  et  compacte  empire,  si  récemment  colonisé 
par  la  civilisation  européenne,  les  villes  semblent  les  foyers  natu- 

(i)  Voyex  la  Rew$  du  1*'  ayril,  da  15  mai,  da  1*'  août,  da  15  norembre,  da  15  dé- 
cembre 1816,  da  l*"  JaiiYier,  du  15  Juin,  da  1*'  août,  du  15  décembre  1877  et  du 
15  JuiUet  1878. 


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80&  BEVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

rels  de  la  culture  moderne.  Si  pour  le  chiffre  de  leur  popoh&i 
si  pour  l'éducation  et  le  genre  de  vie  de  la  plupait  de  leurs  laï 
tans,  beaucoup  de  chefs-lieux  de  district  et  même  de  éeh-h 
de  gouvernement,  méritent  peu  le  titre   de  yilles,  la  Koss^  p 
sëde,  outre  ses  deux  capitales,  quelques  grandes  cités  de  fnmna 
telles  qu*Odessa,  Kief,  Kazan,  qui  ont  un  vaste  rayon  d'inSuocee 
sont  de  petites  capitales  r^onales.  Elles   ont   beau  compceatel 
à  peine  le  dixième  de  la  population  totale  de  Tempire,  les  m\ 
peuvent  en  Russie  plus  qu'ailleurs  prétendre  à  personnifier  Te^ 
du  pays  et  à  former  l'opinion.  Â  cet  égard,  on  pourrait  &t  ^ 
toute  la  Russie  tient  dans  une  dizaine  de  villes,  qui  an  mHea  k 
l'isolement  et  du  silence  général  ont  seules  une  société  et  seob 
une  voix.  Peutr-étre  même  devrait-on  dire  que  toute  la  Rœsfôliai 
dans  ses  deux  capitales. 

En  tout  pays  centralisé,  la  capitale  a  sur  les  idées,  sur  les  ahmi 
de  la  nation,  une  autorité  considérable  et  souvent  outrée.  A  îwc 
de  tout  rassembler  dans  une  ville,  la  centralisation  menace  Ji 
boutir  à  une  sorte  d'hypertrophie  de  la  tète  aux  dépens  des  me» 
bres.  En  Russie,  la  capitale  exerce  une  dominatioo  bod  moii 
incontestée,  non  moins  absolue  que  Paris  en  France,  mais  eu  Russ 
cette  royauté  est  dédoublée.  L'autorité  de  la  capitale  s'y  parta^ 
entre  deux  villes  rivales  qui  se  disputent  Tinfluence.  Comme  Vâg 
noh*e  de  ses  armes  impériales,  la  Russie  a  deux  têtes  à  peu  {^ 
d'égale  grosseur  (1).  Dans  aucun  état  unitaire,  il  n'y  a  deux  fill 
tenant  une  aussi  grande  place  et  se  faisant  ainsi  contre-poids,  i 
l'une  est  la  capitale  officielle,  l'autre  se  peut  vanter  d'être  (oajoui 
la  capitale  naturelle;  si  l'une  a  l'avantage  de  posséder  le  siège  i 
gouvernement,  la  cour,  les  ministères,  les  grandes  administration 
l'autre  garde  le  bénéfice  de  sa  situation  centrale  au  cœur  de  Fec 
pire  et  le  prestige  de  sa  vieille  histoire.  Si  Saint-Pétersbourg  est 
demeure  respectée  du  pouvoir  d'où  dérive  toute  autorité  et  de 
cendent  tous  les  ordres,  Moscou  reste  la  ville  nationale  par  exce 
lence,  la  ville  vers  laquelle  convergent  tous  les  sentimens  et  touu 
les  affections  du  peuple,  la  cité  sainte,  la  mère  des  villes  russes  (2 
Et  pour  être  l'ancienne  capitale  délaissée  depuis  plus  d'un  siècle  ( 
demi,  pour  être  une  sorte  de  Rome  ou  de  Jérusalem  slave,  Mosco 
est^in  de  n'être  qu'une  reine  détrônée  ou  une  veuve  enveloppé 
dans  son  deuil  et  ses  souvenirs;  ce  n'est  pas  seulement  la  ville  d 
passé,  la  ville  des  boïars  et  des  vieux  Russes»  Moscou  a  retrou^ 
dans  le  commerce,  dans  l'industrie,  une  richesse  et  une  jeunesse 

(i)  Moscou  compte  aujourd'hui  près  de  600,000  habitaas,   Saint-Pétersboure  pr 
de  700,000. 
(2)  Le  Russe  dit  familièrement  la  petite  mère  Mogcou,  Matoudika  Maskoa. 

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l'empire  des  tsars  et  les  russes.  805 

^  une  puissance  et  une  royauté  nouvelles,  qu'aucun  pouvoir  ne  lui 
5  saurait  retirer.  Si  le  vaste  système  des  canaux  de  l'empire  aboutit  à  la 
9  Neva  et  fait  de  SaintrPétersbourg  la  tête  et  le  débouché  du  réseau 
A  fluvial,  les  longues  lignes  de  fer  qui  unissent  la  Finlande  au  Gau- 
j:  case  et  la  Pologne  à  l'Oural  ont  leur  centre  et  leur  nœud  médian  à 
r    Moscou  et  en  font  l'entrepôt  naturel,  le  grand  emporium  intérieur 

de  la  Russie. 
!  Comme  les  deux  têtes  de  l'aigle  russe,  les  deux  grandes  cités  ri- 
f  vales  semblent  souvent  regarder  en  sens  opposé,  l'une  tournée  vers 
j  le  dehors,  vers  l'occident,  l'autre  vers  le  dedans  ou  vers  l'orient. 
Avec  ses  monumens  classiques,  avec  ses  palais  bâtis  sur  pilotis  et 
ses  colonnades  à  l'italienne,  avec  ses  larges  perspectives  qui  se  dé- 
ploient en  éventail,  Saint-Pétersbourg,  la  ville  au  nom  allemand, 
bâtie  dans  des  marais  finnois,  est  une  cité  tout  occidentale,  toute 
moderne,  tout  européenne;  c'est  la  vivante  image  du  gouvernement 
qui  l'a  fondée,  la  digne  capitale  d'une  dynastie  dont  la  mission  est 
d'européaniser  la  vieille  Moscovie.  Saint-Pétersbourg  est,  selon  le 
mot  du  poète,  la  large  fenêtre  ouverte  sur  l'Europe  par  où  le  jour 
de  l'Occident  pénètre  dans  l'immense  empire;  Moscou  est  demeurée 
la  ville  des  souvenirs,  si  ce  n'est  des  traditions,  elle  est  devenue  le 
refuge  des  mœurs  russes  et  des  prétentions  à  l'originalité  slave,  et 
reproche  volontiers  à  la  résidence  de  la  Neva  ce  qu'elle  appelle  le 
cosmopolitisme  pétersbourgeois.  Avec  son  Kremlin,  qui  dans  une 
enceinte  gothique  aux  tours  ogivales  enferme  des  églises  byzantines 
aux  coupoles  d'or,  avec  ses  différens  gorods  ou  ses  divers  quar- 
tiers enchâssés  les  uns  dans  les  autres  comme  des  anneaux  concen- 
triques autour  du  vieux  noyau  de  pierre,  Moscou  se  sent  toujours 
le  cœur  de  la  Russie,  elle  est  fière  de  son  passé  et  même  en  imitant 
autrui  elle  prétend  rester  elle-même,  elle  est  jalouse  de  sa  natio- 
nalité et  affecte  volontiers  de  vanter  ce  qui  est  russe  ou  slave,  de 
dédaigner  ce  qui  vient  de  l'ouest,  ce  qui  est  latin  ou  germain.  Le 
génie  et  l'influence  des  deux  capitales  sont  aussi  différens  que  leur 
histoire  et  leurs  monumens.  En  elles  se  personnifient  les  deux  es- 
prits, les  deux  tendances  qui  depuis  Pierre  le  Grand  se  disputent  la 
Russie.  Pour  le  bien  de  l'empire  et  le  repos  du  monde,  il  serait  à 
désirer  que  ces  deux  influences  rivales  se  pussent  toujours  équili- 
brer, et  Saint-Pétersbourg  et  Moscou  se  faire  contre-poids,  l'un  as- 
surant le  triomphe  de  la  civilisation  libérale  et  progressive  de 
l'Europe,  l'autre  gardant  le  précieux  dépôt  de  la  nationalité. 

Dans  ces  dernières  années,  c'est  l'esprit  de  Moscou  qui  semble 
être  redevenu  prépondérant.  C'est  Moscou  qui  a  remué  le  peuple 
russe  en  faveur  de  ses  frères  du  Balkan,  alors  que  dans  la  ville  de 
Pierre  le  Grand  presque  personne  ne  songeait  encore  aux  Bulgares 
ou  aux  Serbes.  C'est  Moscou  qui  de  tout  temps  a  été  le  foyer  des 

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i 


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g05  BETUE  DES  DEUX  MONDES* 

^  slavophiles  et  des  panslavistes»  s'U  est  des  panslavîstes  en  Ru^: 

^  c'est  elle  qui  à  chaque  occasion  s'est  plu  à  ramener  les  sympalhks, 

si  ce  n'est  les  ambitions  du  peuple  russe,  vers  le  sud-est  de  l'&i- 
rope,vers  ce  monde  slave  qu'elle  regarde  comme  son  monde ieJ/e, 
et  dont  elle  se  considère  volontiers  comme  le  centre  ou  romlwlicïn  | 
1867,  Moscou  réunissait  dans  son  sein  un  congrès  des  Slaves  de  \i»s 
pays  et  elle  en  gardait  comme  souvenir  un  musée  ethnognpWqnô 
où  sont  représentés  dans  leur  costume  national  tous  les  mmbres 
dispersés  de  la  grande  famille  slavonne.  Il  y  a  quelques  anDée3,k 
conseil  municipal  de  Moscou  votait  l'envoi  d'une  cloche  à  PragBC,lâ 
Moscou  tchèque,  et  plus  récemment  la  vieille  capitale  était  à  li  télé 
des  souscriptions  russes  pour  les  volontaires  serbes.  Aussi  est-ce 
au  Kremlin  qu'aux  applaudissemens  de  tout  un  peuple  l'empewar 
Alexandre  a  fait  aux  Slaves  du  Balkan  les  solenn^es  promesses  de 
la  Russie.  Moscou  se  peut  vanter  d'avoir  été  pour  beaucoup  dins 
la  dernière  guerre  d'Orient  et  dans  les  inquiétudes  persisUates  de 
l'Europe.  Chaque  fois  que  la  Russie  cède  à  un  mouvement  oationai, 
on  peut  être  sûr  que  l'impulsion  part  de  Moscou ,  et  rinflueoce  de 
la  grande  cité  moscovite  ne  fera  sans  doute  que  croître  avec  le  dére- 
loppement  politique  de  la  nation. 

I. 

Quand  des  villes  ont  sur  un  peuple  un  tel  ascendant,  il  parais 
difficile  de  ne  pas  attribuer  d'importance  aux  assemblées  et  aux  mu- 
nicipalités qui  les  représentent.  Or  aujourd'hui,  je  dois  le  dire,  ces 
assemblées  urbaines  sont  loin  d'être  en  possession  de  l'autorité  mo- 
rale qui  semblerait  devoir  appartenir  aux  élus  des  villes  dans  un 
pays  encore  dénué  de  toute  représentation  politique.  Cette  apparoate 
anomalie  tient  en  partie  aux  mœurs,  en  partie  à  la  loi  et  au  mode 
de  composition  des  assemblées  municipales,  qui,  en  dépit  des  der- 
nières  réformes,  ne  sont  pas  encore  une  sincère  et  complète  repré- 
sentation de  tous  les  intérêts  et  de  toutes  les  classes. 

Dans  les  états  provinciaux  ou  zemstvos,  les  représentans  des  di- 
verses classes  de  la  nation  délibèrent  en  commun,  mais  chaque 
classe  conserve  ses  représentans  particuliers.  Il  n'en  est  plus  de 
même  dans  les  villes ,  dans  les  municipaUtés  urbaines.  Ûl  toute 
distinction  d'origine  a  été  abolie  entre  les  électeurs  aussi  bien 
qu'entre  les  élus;  les  hommes  chargés  de  gérer  les  affaires  munici- 
pales ne  sont  plus  les  délégués  d'une  classe  déterminée,  mais  les 
élus  de  la  ville  sans  distinction  de  caste  ou  de  condition.  Un  tel  con- 
traste entre  des  institutions  nées  vers  le  même  temps  et  sous  les 
mêmes  influences  ne  saurait  étonner  que  les  hommes  ignorans  des 
habitudes  et  des  procédés  du  gouvernement  russe.  Les  nombreuses 


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l'empirb  de»  tsabs  et  les  bosses.  807 

réformes  du  règne  de  l'empereur  Alexandre  II  ont  été  d'ordinaire 
étudiées  et  exécutées  d'une  manière  isolée  et  fragmentaire,  sans  plan 
d'ensemble  et  sans  principes  définis,  si  ce  n'est  sans  idées  géné- 
rales. Rien  n'a  été  plus  étrange:  à  ces  grandes  réformes,  pourtant 
animées  d'un  même  souffle  libéral,  que  l'esprit  systématique  qui  lie 
et  coordonne  les  institutions;  elles  ont  beau  être  sœurs  et  être  du 
même  âge,  ces  institutions  nouvelles  semblent  parfois  n'être  pas 
filles  du  même  père,  tant  elles  manquent  d'air  de  famille.  Sous  ses 
deux  grands  réformateurs,  sous  Alexandre  II  comme  sous  Pierre  le 
Grand,  le  peuple  russe  nous  fait  souvent  l'effet  d'un  peuple  soumis 
à  des  expérience.  La  Russie  possède  ainsi  simultanément  deux 
modes  divers  de  représentation  qu'elle  expérimente  concurrem- 
ment. Il  serait  prématuré  de  décider  lec[uel  des  deux  systèmes 
triomphera  le  jour  où  l'empire  autocratique  sera  mis  en  possession 
d'élections  politiques. 

En  certains  pays,  en  France  notamment,  les  communes  urbaines 
et  les  communes  rurales  sont  organisées  sur  le  même  type,  comme 
si  elles  ne  différaient  que  par  les  dimensions  ou  le  nombre  d'habi- 
^  tans.  Il  en  est  autrement  en  Russie,  et  dans  aucun  pays  une  telle  di- 
versité de  régime  n'est  mieux  justifiée.  Entre  les  villes  et  les  villages, 
entre  les  municipalités  urbaines  et  les  communes  rurales,  tout  est 
contraste.  Tandis  que  les  communes  rurales  restent  le  domaine  ex- 
clusif d'une  classe,  le  domaine  particulier  du  paysan,  les  municipa- 
lités urbaines  sont  ouvertes  à  toutes  les  conditions  sociales,  sans 
distinction  d'origine.  En  Russie,  cette  diversité  d'organisation  a  sa 
principale  raison  d'être  dans  la  diversité  du  mode  de  propriété. 
Dans  les  villes,  il  n'y  a  point,  comme  dans  les  campagnes,  deux 
modes  distincts  de  tenure  du  sol;  il  n'y  a  point  de  classe  vivant  de 
la  propriété  communale  et  en  ayant  le  monopole  (1).  Dans  les  villes, 
les  habitans  ne  diffèrent  les  uns  des  autres  que  par  le  degré  de 
richesse  et  par  l'éducation  ;  n'étant  pas  séparés  par  des  intérêts  di- 
vers ou  opposés,  ils  peuvent  aisément  être  tous  réunis  dans  le  même 
corps  électoral. 

Cette  suppression  des  anciennes  barrières  de  classes  dans  les  mu- 
nicipalités est  cependant  toute  récente.  Du  règne  de  Catherine  II 
au  règne  d'Alexandre  II,  les  villes  ont  été  regardées  comme  le  do- 
maine propre  des  classes  urbaines,  de  même  que  les  villages  sont 
aujourd'hui  le  domaine  exclusif  du  paysan.  Sous  le  régime  institué 
par  Catherine  II,  le  noble  et  le  paysan  étaieut  exclus  de  l'adminis- 
tration de  la  ville  qu'ils  habitaient,  de  même  qu'aujourd'hui  le  pro- 
priétaire foncier  reste  en  dehors  de  la  commune  où  il  réside.  L'ad- 
ministration municipale  appartenait  entièrement  aux  classes  dites 

(1)  Voyez  la  Revue  du  15  novembre  1876. 

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808  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

urbaines  [gorodskiia  soslaviia).  Dans  l'enceinte  de  la  ville,  le  m 
chand,  le  bourgeois  notable  {potchenny  gragdanine)^  le  petit  bo 
geois  [mêchtchanine) ^  l'artisan,  avaient  seuls  droit  de  cité  ( 
Comme  au  moyen  âge  en  Occident,  toutes  les  libertés  locales  était 
exercées  pai*  un  groupe  déterminé,  ce  qui  faisait  de  chacune  u 
sorte  de  privilège  et  de  monopole  spécial  à  une  catégorie  d'hal 
tans.  C'était  là  le  système  jadis  en  usage  dans  toute  l'Europe, 
Catherine  le  lui  avait  en  partie  emprunté.  En  Russie  du  r^ 
toutes  ces  franchises  locales,  souvent  assez  étendues  en  dro 
étaient  restées  débiles,  nominales,  presque  illusoires  en  fait.  1 
corporations  municipales  n'usaient  guère  plus  des  droits  qui  lei 
étaient  concédés  dans  l'administration  de  la  ville  que  les  assen 
blées  de  la  noblesse  n'usaient  des  prérogatives  qui  leur  avaient  é 
octroyées  dans  l'administration  du  district  et  de  la  province. 

Dans  les  villes  en  effet,  le  self-govemment  n'a  ni  les  mômes  n 
cines  ni  la  même  sève  que  dans  les  villages  des  campagnes.  U 
institutions  municipales  des  communes  urbaines  sont  une  œuvi 
moderne  et  artificielle,  imitée  de  l'étranger  et  entièrement  privi 
de  la  force  que  donnent  les  traditions  et  les  mœurs.  Dans  la  Russi 
primitive,  les  villes  étaient  loin  de  le  céder  aux  villages  en  franchise 
locales;  elles  avaient,  elles  aussi,  leur  assemblée,  \e\ïïvetchiy  leui 
chefs  élus  et  leurs  juges  élus,  leurs  starostes  ou  leurs  posadnik 
De  ces  libertés  municipales,  accrues  à  la  faveur  des  luttes  inte 
tines  des  princes  apanages,  il  était  même  sorti  chez  quelques  cit^ 
de  l'ouest,  telles  que  Novgorod  la  grande  et  Pskof  sa  voisine,  d'at 
tives  et  turbulentes  républiques  municipales,  non  sans  analogi 
avec  les  cités  antiques,  ou  les  communes  italiennes  du  moyen  àgç 
Toutes  ces  libertés  avaient  disparu  à  la  longue,  sous  la  dominatio 
tatare,  sous  l'unité  moscovite,  sous  l'administration  impériale  (2" 
Il  n'en  restait  plus  aucun  vestige  lorsque,  par  son  statut  de  178J 
Catherine  II  donna  aux  villes  de  l'empire  des  institutions  munid 
pales  en  même  temps  qu'une  organisation  corporative. 

D'après  le  statut  de  Catherine  II,  chacun  des  cinq  ou  six  groupe 
entre  lesquels  étaient  répartis  les  habitans  des  villes  élisaient  sépa 
rément  des  représentaris  dont  la  réunion  formait  le  conseil  de  1 
ville  [gorodskaia  douma).  C'était  le  mode  d'élection  séparée  et  d( 
délibération  commune  en  usage  aujourd'hui  pour  les  états  provin 

(1)  Sur  toutes  ces  dénominations  et  toute  la  nomenclature  sociale  do  la  Rossic 
voyez,  dans  la  Revu»  du  1"  avril  1876,  l'étude  ayant  pour  titre  :  les  Classes  sodalt 
en  liussie. 

(2)  D'après  M.  Solovief,  Istoriia  Rossii^  U  XIII,  p.  a9,  à  Tépoque  même  où  le  citadii 
était  attaché  à  la  ville,  comme  le  paysan  à  la  glèbe,  ces  villes  de  l'ancienne  Moscovi 
répartissaient  encore  elles-mômea  leurs  impôts,  et  il  était  défendu  aa  Toîéyode  de  di^ 
poser  do  leurs  fonds  ou  do  sUmmiscer  dans  leurs  élections. 


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l'£Hpire  des  tsars  et  les  russes.  809 

ciaux  {zemstvos)  (1).  Ces  institutions  municipales  avaient  été  plug 
ou  moins  remaniées  sous  les  prédécesseurs  d'Alexandre  II,  sans 
perdre  leur  caractère  fondamental.  Ce  n'est  qu'en  1870  qu'un  nou- 
veau statut  {gorodovo  e  polojenie)  k  détinitivement  renversé  les 
bases  de  l'administration  urbaine.  Selon  les  habitudes  du  gouver- 
nement russe,  qui  applique  rarement  d'un  coup  les  institutions  nou- 
velles à  toute  la  surface  du  territoire,  la  nouvelle  loi  municipale 
avait  été  expérimentée  dans  les  trois  grandes  villes  de  l'empire,  à 
Saint-Pétersbourg,  à  Moscou,  à  Odessa,  avant  d'être  étendue  à  la 
généralité  des  villes  de  province  (2). 

La  loi  qui  a  récemment  enlevé  aux  élections  urbaines  tout  carac- 
tère corporatif  n'a  point  pour  cela  supprimé  l'organisation  corpora- 
tive donnée  aux  différens  groupes  des  citadins  par  Catherine  IL  Ces 
anciens  cadres,  élevés  auxviii*  siècle  àTimitation  de  l'Allemagne, 
n'ont  pas  été  brisés  :  marchands,  petits  bourgeois,  artisans  (3),  ont, 
comme  par  le  passé,  conservé  leurs  assemblées  et  leurs  chefs  élus. 
La  noblesse  n'a  pas  seule  ainsi  le  privilège  de  posséder  une  organi- 
sation corporative  et  de  tenir  des  assemblées.  Les  mêmes  droits  se 
retrouvent,  à  un  degré  plus  modeste,  chez  les  autres  classes;  mais 
les  assemblées  de  ces  dernières  font  peu  parler  d'elles.  On  s'y  borne 
à  traiter  des  affaires  intéressant  la  communauté.  Dans  un  pays  où 
la  vie  publique  serait  active,  où  les  citoyens  seraient  jaloux  de  se 
servir  de  tous  les  moyens  d'influence  laissés  en  leurs  mains, 
une  telle  organisation,  déjà  presque  séculaire,  pourrait  donner 
aux  différens  groupes  de  la  population  une  singulière  force  avec 
une  plus  grande  cohésion.  En  Russie  il  n'en  est  rien  ;  le  cadre 
de  certaines  de  ces  corporations  est  du  reste  tout  artificiel  et 
déjà  suranné.  Loin  de  former  autant  d'états  dans  l'état  ou  de 
villes  dans  la  ville,  les  communautés  de  marchands,  de  bourgeois, 
d'artisans,  se  bornent  d'ordinaire  à  voter  des  secours  pour  leurs 
membres  besoigneux,  ou  des  fonds  pour  des  souscriptions  patrio- 
tiques. Au  lieu  de  les  redouter,  l'administration  s'en  sert  comme 
d'un  instrument  commode,  pour  faire  exécuter  les  règlemens  ad- 
ministratifs sur  le  commerce  et  sur  les  métiers  (i).  Telles  qu'elles 

(1)  Aux  yeux  du  regretté  M.  Jou.  Samarine,  RwolutsUmny  consmrwitizm^  ce  rappro- 
chement des  classes  urbaines  dans  une  seule  assemblée  indiquait  le  penchant  de  Ca- 
therine II  pour  les  assemblées  communes  à  toutes  les  classes,  pour  ce  que  les  Russes 
appellent  vsMOsiotmoxt. 

(S)  Le  nouveau  statut  ne  doit  pas  encore  être  appliqué  partout;  un  oukase  de  1877 
en  a  ordonné  Tintroduction  dans  les  Tilles  des  trois  provinces  baltiques,  Livonie,  Cour- 
lande,  Esthonie,  qui  conservaient  encore  leurvieUle  organisation  allemande  du  moyen  âge. 

(3)  Kouptsy^  méchtchanê,  tsekhovye,  voyez  la  Revue  du  1"  mai  1876. 

(4)  Chaque  métier  formant  un  tsekh  a  un  chef  élu,  un  ancien  et  tous  les  chefs  de 
métiers  nomment  un  chef  commun  appelé  rémêslennyi  golova  (maire  des  artisans)  qui 
est  chargé  de  veiller  à  Texécution  des  nombreux  règlemens  sur  le  travail,  sur  les 
apprentis,  etc. 

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810  REYUE  DES   DEUX  MONDES. 

existent  aujourd'hui,  ces  corporations  sans  vie  ne  peuvent  porter 
ombrage  à  personne ,  c'est  à  leur  innocuité,  c'est  à  leur  insigoi- 
fiance  même  qu'elles  doivent  de  conserver  l'existence. 

IL 

A  la  représentation  par  classa  ou  corporation,  le  statut  de  1870 
a  substitué  la  représentation  de  la  propriété  et  des  intérêts.  Ce  sout 
les  taxes  municipales  qui  confèrent  le  droit  de  voter  dans  les  élec- 
tions urbaines.  Tout  propriétaire  d'immeuble,  tout  possesseur  ou 
directeur  d'établissement  industriel  ou  commercial,  tout  homms. 
payant  une  patente  au  profit  de  la  cité  est  électeur  munidpa/. 
Comme  en  Angleterre,  et  de  même  que  pour  les  assemblées  territo- 
riales, les  femmes  peuvent  participer  au  scrutin  au  moyen  Jun 
chargé  de  pouvoirs.  Bien  que  le  droit  de  vote  soit  ainsi  fondé  sur 
les  rôles  des  contributions,  il  n'y  a  pas  à  proprement  parler  de  cens 
électoral,  point  de  minimum  d'impôt  déterminé  par  la  loi.  Les  villes 
russes  diffèrent  tellement  par  la  richesse,  et  beaucoup  d'entre  elles 
sont  si  pauvres,  qu'il  eût  été  difficile  de  trouver  pour  toutes  une 
mesure  commune,  ou  même  de  fixer  une  échelle  graduée.  Aussi 
a-t-on  adopté  un  autre  système.  Tout  impôt  direct,  acquitté  au 
profit  de  la  ville,  donne  aux  habitans  le  droit  de  prendre  part  aux 
élections  municipales,  mais  la  part  de  tous  ces  électeurs  est  loin 
d'être  la  même.  Les  contribuables  sont  inscrits  sur  les  listes  électo- 
rales dans  l'ordre  du  chiffre  des  contributions  acquittées  par  eux, 
en  commençant  par  les  plus  imposés.  Les  listes  une  fois  dressées, 
les  électeurs  sont  divisés  en  trois  catégories,  dont  chacune  paie  une 
égale  part  de  contributions  et  nomme  un  égal  nombre  de  repré- 
sentans.  Chaque  électeur  est  éligible  dans  l'un  ou  l'autre  des  trois 
collèges.  Le  premier  groupe  ou  collège  comprenant  les  plus  impo- 
sés élit  un  tiers  des  membres  de  la  municipalité  ;  le  moyen  collège 
en  nomme  un  autre  tiers,  le"  dernier  groupe,  formé  des  moins  im- 
posés, choisit  de  même  le  dernier  tiers.  Toute  la  différence  est 
dans  le  chiffre  des  électeurs  compris  dans  chaque  collège.  Cha- 
cune de  ces  trois  catégories,  numériquement  fort  inégales,  ayant 
droit  à  un  même  nombre  de  représentans,  possède  le  même  non^re 
de  voix  dans  la  municipalité  ;  le  suffrage  de  chacun  des  membres 
du  premier  collège,  qui  compte  le  {moins  d'électeurs,  a  naturelle- 
ment bien  plus  de  poids  que  le  suffrage  de  chacun  des  électeurs 
du  second  et  surtout  du  troisième  collège.  Si  chaque  groupe  a 
une  égale  représentation,  les  moins  imposés  ne  possèdent  indivi- 
duellement qu'une  minime  fraction  du  vote  attribué  personnelle- 
ment aux  gros  contribuables  (1). 


(i)  En  1873,  par  exemple,  les  titlee  électonlef  de  Seint-Pélertboai^ 
tt4  électeurs  pour  le  premier  groupe,  S*7  pour  le  seoond  et  47,479  pMir  le  éernier. 
Une  voix  du  premier  collège  valait  ainsi  4  voix  da  second  et  SO  du  troiaàèoie. 


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l'empire  des  tsars   et  les   RtSSES.  811 

Cette  division  dm  électeurs  en  trois  groupes  aboutît  ainsi  à  une 
sorte  de  vote  gradué  selon  le  chiflre  de»  impositions  et  sdon  la  for- 
tune. La  Russie  a  emprunté  ce  système  électoral  à  la  Prusse,  où  il 
est  en  usage  pour  les  élections  législatives,  et  la  Prusse,  en  ladop- 
tant,  s'était  souvenue  des  vieilles  centuries  romaines.  Ce  mode  in- 
génieux de  représentation  proportionnelle  des  intérêts  a  partout  des 
partisans  ;  chez  nous  même,  il  avait  été  préconisé  dans  les  commis- 
sions de  l'ancienne  assemblée  nationale  comme  le  meilleur  moyen 
de  limiter  la  souveraineté  du  nombre,  tout  en  permettant  de  laisser  à 
chaque  citoyen  un  bulletin  de  vote.  En  France,  après  une  longue 
pratique  du  suflrage  universel,  toute  tentative  de  diviser  ainsi  les 
électeurs  en  plusieurs  groupes  superposés  se  heurterait  au  senti<- 
ment  le  plus  vif,  le  plus  ombrageux  du  pays,   l'égalité  (1).   En 
Russie  même,  où  la  classification  hiérarchique  a  pour  elle  l'ancien- 
neté et  la  coutume,  l'opinion  publique  a  été  peu  favorable  à  un  tel 
mode  de  répartition.  La  presse  a  fait  remarquer  qu'au  moyen  de 
ces  trois  catégories  le  statut  municipal  rétablissait  indirectement 
les  distinctions  de  classe  qu'il  supprimait  officiellement,  et  livrait 
les  villes  aux  mêmes  influences  que  l'ancienne  loi.  Toute  la  diffé- 
rence est  qu'au  lieu  d'être  classés  selon  leur  origine  ou  leur  profes- 
sion, les  électeurs  sont  classés  selon  leur  fortune;  mais  cette  in- 
novation même  n'a  pas  trouvé  bon  accueil  auprès  du  sentiment 
public.  On  reproche  à  ces  catégories  censitaires  d'introduire  dans 
la  vie  russe  un  principe  nouveau,  sans  précédent  dans  l'histoire 
nationale,  sans  raison  d'être  dans  les  conditions  économiques  ou 
politiques  du  pays.  On  accuse  même  cette  précaution  conserva- 
trice de  tourner  parfois  contre  le  but  du  légisfeteur  en  isolant  les 
hautes  influences  sociales  et  en  abandonnant  à  elles-mêmes  les 
classes  les  moins  cultivées  et  les  moins  intéressées  à  l'ordre.  Aux 
yeux  de  certains  publicistes,  un  tel  système,  s'il  devait  triompher  et 
recevoir  de  nouvelles  applications,  constituerait  pour  l'avenir  de 
l'empire  un  sérieux  danger,  il  en  pourrait  un  jour  sortir  une  lutte 
de  classes,  une  lutte  du  capital  et  du  travail  (2). 

De  même  que  pour  les  états  provinciaux,  chaque  catégorie  d'élec- 
teurs municipaux  se  réunit  en  assemblée  électorale,  qui  procède  aux 
élections  en  séance,  sous  la  présidence  du  maire.  D'ordinaire,  le  zèle 
des  électeurs  n'est  pas  grand,  et  va  en  diminuant  du  premier  au 

(1)  C'est  la  nûson  pour  lâ^futlk)  loules  le»  propoMlion  de  ce  genre  aTaiant  été  re- 
pouMées  due  les  cemaiiMioiis  de  l'asseaiblée  aalioiMae,  malgré  leur  désir  de  réformer 
notre  aystème  électoral.  «  Classer  les  babitaas  d*uiie  môme  ville  ea  calories  d*api^ 
leurs  richesses,  (aire  siéger  dans  les  m&mes  conseils  les  élw  de  quelques  citoyena 
Opulens  et  lea  élus  du  grand  nombre  a  semblé  déf>asser  ce  que  nos  mœurs  compor- 
tent. •  Ainsi  s'eiprimait  M.  Batibie  dans  un  rapport  déposé  le  21  aiai  1874. 

(2)  Voyei  on  particulier  M.  Golovatchef  :  Deciat  Ut  reform,  p.  228, 229. 

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812  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dernier  collège,  qui  se  sent  plus  ou  moins  aniûbilé  par  les  deux 
autres.  Dans  la  capitale  môme,  l'assemblée  des  plus  imposés  réunit 
parfois  à  peine  un  tiers  des  ayans  droit,  celle  du  second  col- 
lège moins  d'un  quart,  celle  des  petits  contribuables  moins  d'un 
dixième  (1).  De  telles  habitudes  d'abstention  font  que  les  élus  sont 
les  représentans  d'une  infime  minorité.  Quand  il  n'y  a  pas  plus 
d'empressement  dans  la  capitale,  on  se  demande  ce  que  peut  être 
une  élection. dans  les  petites  villes.  Le  mode  de  scrutin,  à  la  fois 
primitif  et  compliqué,  explique  en  partie  cette  incroyable  apathie 
des  habitans  des  villes  à  se  servir  des  droits  que  leur  concède  la  loi. 
Pour  les  élections  municipales,  comme  pour  les  élections  provin- 
ciales, tous  les  électeurs  de  même  catégorie  doivent  voter  pour  tous 
les  représentans  accordés  à  leur  groupe,  quel  qu'en  puisse  être  le 
nombre.  De  tels  choix  sont  d'autant  plus  malaisés  que,  sous  pré- 
texte d'assurer  la  sincérité  et  la  spontanéité  du  vote,  la  loi  n'auto- 
rise ni  réunions  préparatoires,  ni  comités  électoraux,  ni  discussions 
dans  l'assemblée  électorale.  Quelle  peut  être  la  confusion  d'un  pa- 
reil scrutin,  alors  que  dans  certaines  villes,  à  Saint-Pétersbourg 
au  moins,  chacun  des  trois  collèges,  et  par  suite  chacun  des  élec- 
teurs a  plus  de  quatre-vingts  dél^ués  à  choisir!  On  sait  ce  que 
devient  le  scrutin  de  liste  quand  il  comporte  autant  de  noms  :  les 
voix  finissent  par  se  répartir  au  hasard;  la  plupart  des  intéressés 
restent  indifférens  devant  une  telle  suite  de  noms  souvent  inconnus 
ou  reculent  devant  le  travail  de  composer  une  liste  aussi  longtie. 
L'assemblée  des  plus  imposés,  qui  est  toujours  peu  nombreuse,  se 
laisse  d'ordinaire  plus  ou  moins  dominer  par  les  influences  de  fa- 
milles ou  les  relations  personnelles.  L'assemblée  des  moins  impo- 
sés, qui  en  dépit  des  abstentions  reste  souvent  trop  nombreuse,  est  en 
proie  à  la  confusion  et  au  désordre.  Les  mêmes  élections  réunissent 
ainsi  deux  défauts  opposés.  Le  nombre  des  hommes  à  élire  étant 
considérable  et  celui  des  électeurs  présens  étant  souvent  relative- 
ment très  faible,  on  peut  retrouver  dans  ces  comices  municipaux  le 
même  phénomène  que  dans  les  assemblées  des  propriétaires  pour 
les  élections  provinciales.  Il  arrive  parfois,  dans  le  premier  collège 
du  moins,  qu'il  y  ait  autant  d'élus  que  de  votans.  C'est  ainsi  qu'à 
Saint-Pétersbourg,  en  1873,  l'assemblée  des  gros  contribuables 
n'avait  réuni  que  86  électeurs  pour  nommer  8A  conseillers.  Si,  dans 
les  autres  collèges,  l'abandon  des  urnes  ne  suffit  point  à  maintenir 

(1)  En  1873,  par  exemple,  18,590  éleetean  t?&ient  été  portés  sar  les  listes  électo- 
rales de  Saint-Pétersbourg.  Dans  le  premier  collège,  comprenant  224  électeurs,  il  n*j 
atait  eu  que  86  yotans;  dans  le  second,  comptant  887  électeurs  inscriu,177  toUos  seu- 
lement; dans  le  troisième  enfin,  comptant  17,479  électeurs,  1,148,  c*estrà-dire  un 
quindème  à  peine,  avaient  pris  part  au  vote.  Je  n'ai  point  encore  les  cbUTres  exacts 
pour  les  dernières  élections,  mais  Je  ne  crolB  pas  qalls  diffèrent  beaucoup  des  précé- 
dent. 


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1 


i'empire  des  tsars  et  les  busses.   ^  81S 

E  cette  bizarre  ^alité  entre  les  votans  et  les  élus,  on  y  rencontre  un 
K  autre  phénomène  non  moins  étonnant  pour  nous  :  il  y  a  souvent 
â:plus  de  candidats  proposés  que  d'électeurs  à  prendre  part  au 
lyote  (1).  Le  grand  nombre  des  candidats  peut  d'ordinaire  être  re* 
fi  gardé  comme  un  signe  de  l'activité  électorale  et  de  l'intérêt  pu- 
blic; ici  ce  semble  plutôt  une  marque  de  l'indifférence  publique» 
i  Quand  il  y  a  moins  d'électeurs  à  déposer  leur  bulletin  que  de  can- 
£  didats  offerts  aux  suffrages  de  leurs  concitoyens,  il  faut  que  beau- 
i  coup  des  votans  veuillent  rejeter  sur  d'autres  le  léger  fardeau  des 
^  fonctions  municipales. 

^  Les  électeurs  de  chaque  catégorie  montreraient  sans  doute  plus 
d'empressement  à  participer  aux  élections  urbaines,  si,  au  lieu 
d'être  tous  réunis  et  confondus  en  une  assemblée  unique^  ils  étaient 
divisés  en  assemblées  partielles,  selon  les  différens  quartiers  des 
villes.  La  représentation  par  quartier,  telle  qu'elle  se  pratique  en 
d'autres  pays,  pourrait  avec  avantage  être  substituée  à  la  représen- 
tation par  groupes  de  contribuables.  Elle  n'a  du  reste  rien  d'incom- 
patible avec  la  lettre  ou  avec  l'esprit  du  vote  par  catégorie,  aujour- 
d'hui en  vigueur.  Dans  toutes  les  villes  un  peu  populeuses,  un  tel 
sectionnement  parait  indispensable  au  moins  pour  le  second,  et 
surtout  pour  le  troisième  collège,  qui  peut  compter  plusieurs  mil- 
liers d'électeurs.  En  restreignant  les  assemblées  électorales,  en  y 
attirant  plus  de  votans  et  en  bornant  le  nombre  des  choix,  on  amé- 
liorerait la  valeur  du  scrutin.  Ce  serait  là  un  des  moyens  les  plus 
simples  de  ramener  aux  élections  municipales  l'intérêt  public,  en 
leur  rendant  plus  de  sérieux,  plus  de  vérité,  plus  d'équité.  Dans 
les  grandes  villes  en  particulier,  dans  les  deux  capitales,  dont  les 
différens  quartiers  pourraient  être  regardés  comme  autant  de  villes, 
ayant  chacune  leur  population,  leur  esprit,  leurs  intérêts,  une  liste 
unique  ne  peut  assurer  une  représentation  sincère  et  complète. 
Pour  des  agglomérations  aussi  étendues  et  souvent  aussi  dispa- 
rates, c'est  déjà  beaucoup  d'une  municipalité  unique  (2). 

Les  réformes  de  l'empereur  Alexandre  n'ont  encore  pu  conununî- 
quer  aux  institutions  municipales  la  vie  et  l'activité  dont  elles  étaient 
dépourvues  sous  le  régime  antérieur.  Ce  n'est  pas  seulement  que  la 
législation  ne  possède  point  le  pouvoir  d'animer  les  institutions, 


(1)  A  Saint-Péterbonrg,  dans  cette  même  année  1873,  on  avait  porté  238  candidats 
dans  le  premier  coUège,  298  dans  le  second  et  1,019  dans  le  troisième,  de  sorte  qae 
le  nombre  total  des  candidats  mis  aux  voix  (i,555)  était  supérieur  an  chiffre  total  des 
électeurs  ayant  pris  part  au  scrutin  (1,411). 

(2)  Dans  ces  dernières  années,  en  1877  croyons-nous,  le  conseil  municipal  de  Saint- 
Pétersbourg  a  été  saisi  d*ane  proposition  réclamant  le  sectionnement  de  la  ville.  Le 
conseil  Ta  repoossée.  Ce  serait,  nous  semble-t-il,  au  gouvernement,  d'accord  avec  les 
MiiMlvot,  de  prendre  llnitiative  de  pareiUes  mesures. 


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gl&  KETUE  DES  DEUX  MÔHDES. 

c'est  que  certainea  danses,  certaines  lacu&es  de  la  kn  noureile  a 
altèrent  ou  en  détruisent  l'efficacilé.  En  changeant  le  mode  d'élec- 
tion, le  statut  de  1870  n'a  pas  en  effet  beaucoup  modifié  h  compo- 
sition des  conduis  municipanx.  Certaines  viUes  oot  aajoond'liŒ 
pour  okaire  un  noble  ou  un  ancien  fonctionnaire;  mais  dans  presque 
toutes  la  prépondérance  est,  coanne  par  le  passée  draneurëe  zm 
classes  proprement  urbaines,  demtorée  surtout  aux  kompUy^  va 
marchands.  Dans  la  plupart  des  grsmdes  vUles,  on  rencontre  a 
sein  des  assemblées  nmmeipales  des  repvésentans  de  lootes  les 
classes,  nobles  et  fonctionnaires,  marchands  et  beurgeaù  nûêaUa 
petits  bourgeois,  artisans  et  paysans,  car  en  beaucoup  de  dfiés 
russes  une  grande  pairtie  de  la  classe  ounriëre  est^  on  le  sait,  formée 
de  paysans  qui  n'en  continuent  pas  moins  à  rester  meotees  (k 
leur  conmiune  natale.  Comme  les  autres  classes,  le  clergé  luinnème 
a  parfois  ses  représentans  dans  les  conseils  éias»  car  ni  la  loi  ni 
les  mœurs  n'en  interdisent  l'accès  aux  ecclésiastiques. 

11  y  a  fort  peu  de  consdls  municipaux  où  domine  la  noUesse,  le 
dvorianitvo,  aujourd'hui  encore  la  classe  la  plus  éclairée  de  la  na- 
tion, la  couche  adiivée^  comme  dit  le  généirai  Fadéief  fi).  Dans  ces 
dernières  années,  il  y  aTait  à  peine  trois  on  quatre  doumaSyCdle  de 
Kief  entre  autres,  où  la  noUesse  fÀt  en  possession  de  la  maj^xrilé 
des  sièges,  et  dans  l'ensemble  des  élections  municipales,  la  pari 
proportionnelle  da  dvorian^ivo  n'était  guère  qae  de  16  ou  20 
pour  100.  Je  pourrais  dter  desemiseils  où  les  classes  îMérieureset 
d'ordinaire  à  peine  lettrées,  mêchichane^  paysans^  artisans,  l'em- 
portaient sur  les  nobles  et  les  classes  in^ruites.  Partout  au  contraire 
le  nombre  des  marchands  est  considérable;  dans  la  plupart  même 
des  conseils,  les  kouptsy  ont  à  eux  seuls  la  ma^joriié,  en  sorte  qu'île 
n'ont  qu'à  demeurer  d'accord  pour  être  maîtres  de  résoudre  excta- 
sivement  à  leur  avantage  les  affaires  de  la  ville  et  toutes  les  ques- 
tions d'impôt.  Ce  n'était  pas  là  le  but  du  statut  de  iS70,  qé 
prétendait  au  coi^aire  enlever  les  muntcipidités  à  la  donûna^fl 
exclusive  des  commerçans,  des  kouptsy  ^^mc  en  aplanir  l'accès  à  des 
hommes  plus  cultivés.  Chose  que  le  l^slateur  n'a  point  sa  pré- 
voir, un  système  électoral  destiné  à  assurer  la  pr^nd^ance  des 
hautes  classes  a  souvent  abouti  à  l'exclusion  ou  à  la  subordinadoo 
des  classes  les  plus  instruites  et  les  plus  propres  à  la  direction  des 
affaires.  En  Russie  en  effet,  l'éducation  est  encore  moins  que  partoul 
ailleurs  en  raison  de  la  fortune,  ou  les  lumières  en  proportion  <le  h 
cote  des  impôts. 

Cette  prépondérance  d'une  classe  souvent  encore  peu  cultivée, 
parfois  même  hostile  à  la  culture  européenne,  indique  Finfluence 

(1)  Fadéiof  :  Rouiskoé  obtchsitvo  9  nattoiacfUehêm  i  boudtmchUshnn. 

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t'EMPIRS  des  TSARS  ET  LES  RUSSES.  815 

I     que  commencent  à  prendre  en  Russie  le  commerce  et  l'industrie. 

I  On  pourrait  voir  là  un  indice  de  ce  déplacement  de  fortune,  de  ce 
déplacement  d'influence,  aux  dépens  de  l'ancienne  noblesse  que 
nous  avons  plus  d'une  fois  eu  l'occasion  de  signaler  (1).  Les  mai*- 
chands  ont  déjà  l'importance  que  donne  partout  la  richesse.  Le  rôle 
de  cette  classe  longtemps  dédaignée  pourra  grandir  encore  avec  les 
progrès  du  self-gwemmeiU  et  surtout  avec  sa  propre  éducation. 
Aujourd'hui  cependant,  l'infériorité  de  culture  de  la  plupart  des 
hommes  voués  au  commerce  leur  enlève  encore  aux  yeux  de  leurs 
compatriotes  une  bonne  part  de  la  considératira  ou  de  l'autorité 
que  vaut  ailleurs  la  richesse.  Aussi  n'est-ce  pas  uniquement  à  leur 
ascendant  et  à  leur  influence  sodale  qu'il  faut  attribuer  l'énorme 
prépondérance  numérique  des  marchands  dans  les  municipalités 
urbaines.  Cet  avantage,  les  kaupsy  et  les  commerçans  de  tout  ordre 
le  doivent  avant  tout  à  la  loi  municipale,  à  la  loi  qui  ne  concède  de 
franchises  électorales  qu'aux  propriétaires  et  aux  négocians  paten- 
tés. A  ce  double  égard,  la  supériorité  appartient  en  effet  aux  kouptsy 
et  aux  commerçans  ou  industriels  de  tout  rang  (2). 

Gomme  tout  système  censitaire  uniquement  fondé  sur  la  pro- 
priété et  les  contributions  directes,  le  statut  de  1870  semble  avwr 
oublié  que  le  propriétaire  foncier  et  le  marchand  patenté  ne  sont 
en  somme  que  des  intermédiaires  entre  le  public  et  le  fisc,  que  des 
collecteurs  de  l'impôt,  qui  leur  est  remboursé  au  moins  partielle- 
ment par  les  locataires  et  les  consommateurs.  Une  loi  qui  n'attribue 
de  vote  qu'à  la  propriété  immobilière  ou  au  commerce  a  le  défaut 
de  laisser  en  dehors  du  corps  électoral  beaucoup  des  hommes  les 
plus  capables  de  diriger  les  affiiires  publiques.  Comme  les  villes 
russes  n'ont  point  aujourd'hui  de  taxes  municipales  sur  les  loyers, 
les  employés  de  l'état,  les  avocats,  les  médecins,  les  professeurs, 
les  artistes,  les  éorivains,  les  militaires,  les  rentiers  môme,  la  plu- 
part des  hommes  voués  aux  carrières  libérales,  demeurent  le  plus 
souvent  à  la  porte  de  l'étroite  enceinte  électorale.  Grâce  à  cette 
exclusion  non  préméditée,  la  plupart  des  municip^tés  sont  abandon- 
nées à  ce  que  certains  écrivains  russes  appellent  un  peu  ambitieu- 
sement une  aristocratie  d'argent,  une  plutocratie  souvent  igno- 
rante, immorale  et  inti-igante  (3).  La  nouvelle  loi  aurait  à  faire  une 

(1)  Voyez  en  particulier  nos  études  sur  la  noblesse  russe,  sur  les  conséquences  de 
rémancipation  et  la  distribution  de  la  propriété  immobilière,  Reime  du  15  mai,  du 
!«•  août  1876  et  du  !•'  août  1877. 

(3)  Sur  8,533  immeobies  que  compte  Pétervbouii^ ,  les  marchands  en  possè- 
dent 4,471,  la  noblesse  2,795,  les  paysans  631,  et  le  reste  appartient  di\i\méchtchane  et 
aux  autres  classes  inférieures,  d*ordinaire  également  vouées  au  commerce.  (Golos  du 
l"  juin  1877.) 

(3)  Le  terme  de  plomk)cratie  est  affectionné  de  certains  Russes,  parce  que  dans  leur 
langue  il  prête  à  un  Jeu  de  mots  peu  bienyeililant  pour  les  Crésua  moscovites.  Le  mot 
plout  signifie  en  effet  fourbe,  fripon. 

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816  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

place  à  ce  que  sous  le  régime  censitaire  nous  appelions  les  capa- 
cités. Pour  cela  il,  suffirait  du  reste  d'introduire  un  nouvel  impôt, 
dont  les  grandes  villes  russes  auraient  singulièrement  besoin,  il 
suffirait  de  l'adoption  d'une  taxe  locative  (1).  La  loi  pourrait  ainsi 
être  corrigée  par  la  flscalité.  Peut-être  aussi  l'équité  commandera- 
t-elle  un  jour  de  se  souvenir  qu'en  Bussie  comme  ailleurs  l'impôt 
direct  est  loin  de  fournir  la  totalité  des  ressources  municipales,  et 
que  dans  les  cités  soumises  à  des  taxes  de  consommation,  tout  ha- 
bitant est  contribuable  et  personnellement  intéressé  à  la  juste  ré- 
partition des  charges  (2).  On  ne  saurait  désirer  cependant  que  le 
droit  de  suffirage  soit  prématurément  étendu  aux  plus  basses 
couches  de  la  population  urbaine.  Ce  n'est  point  que  les  villes 
russes  recèlent  un  prolétariat  à  l'esprit  turbulent,  révolutionnaire, 
ennemi  de  l'ordre  et  de  la  société.  En  dépit  de  l'active  propagande 
de  quelques  jeunes  gens  des  deux  sexes,  il  n'y  a  encore  dans  le  bas 
peuple  russe  rien  de  redoutable  de  ce  côté.  Les  défauts  de  la  plèbe 
urbaine  sont  tout  autres  :  l'ignorance,  le  manque  de  culture,  l'inin- 
telligence même  des  premières  conditions  de  la  civilisation  la  ren- 
dent de  longtemps  incapable  de  prendre  une  part  efficace  ou  même 
un  vif  intérêt  à  l'administration  municipale.  Déjà  sous  le  r^ime 
censitaire  cette  indifférence  se  trahit  d'une  manière  trop  visible  dans 
le  collège  des  petits  contribuables  dont  si  peu  fréquentent  les  urnes. 
Le  menu  peuple  des  villes  n'a  pas  comme  le  moujik  des  campagnes 
l'habitude  de  traiter  lui-même  les  affaires  communes.  Sous  ce  rap- 
port, il  n'y  a  aucune  assimiliation  possible  entre  le  citadin  des 
villes  et  le  paysan  du  mir.  La  sphère  étroite  de  la  commune  rurale 
permet  à  l'un  ce  que  le  vaste  domaine  de  la  municipalité  urbaine 
interdit  à  l'autre,  alors  même  que  tous  deux  ne  seraient  qu'un 
seul  et  même  homme,  ainsi  qu'il  arrive  souvent  en  Russie.  Il  ne  faut 
point  oublier  en  effet  qu'un  bon  nombre  des  habitans  des  villes 
russes,  n'étant  que  des  paysans  en  résidence  à  la  ville,  beaucoup  des 
citadins  auxquels  la  loi  municipale  refuse  le  droit  de  suffrage  gar- 
dent un  droit  de  %pte  en  même  temps  qu'un  coin  de  terre  dans  la 
commune  rurale  où  le  plus  souvent  ils  ont  laissé  leur  famille. 


IIL 

L'assemblée  municipale  porte  en  Russie  l'antique  nom  de  douma 
{gorodskaia  ^02^m^i),jadis  donné  au  plus  haut  conseil  de  l'état  mos- 

(1)  k  Saint-Pétersbourg,  il  a  déjà  été  question  d*ane  taxe  municipale  sur  les  loyers  ; 
mais  ce  projet  a  Jusqu'ici  été  repoussé. 

(2)  Sur  une  population  de  plus  de  600,000  habitans,  Saint-Pétersbourg  ne  comptait 
guère  en  1877  que  20,000  électeurs  municipaux.  (Golof,  12  février  1877.) 


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l'empire  des  tsars  et  les  russes.  817 

covite,  au  conseil  des  boïars  {boiarskaîa  douma)  (1).  La  durée  du  man- 
dat de  ces  assemblées  municipales  est  de  quatre  ans.  Les  doumas 
russes  ne  sont  d'ordinaire  astreintes  ni  à  des  séances  périodiques 
ni  à  des  sessions  régulières  ;  elles  se  réunissent,  selon  le  besoin  des 
affaires,  sur  la  convocation  du  maire  de  la  ville,  ou  sur  la  demande 
d'un  certain  nombre  de  conseillers.  La  douma  de  Saint-Péters- 
bourg avait  naguère  dans  son  règlement  fixé  le  nombre  de  ses 
séances  à  deux  par  semaine  ;  mais  sur  ce  point  elle  n'était  pas  très 
fidèle  à  son  règlement,  et  dans  les  villes  de  province  il  s'en  faut 
de  beaucoup  que  les  conseils  municipaux  s'assemblent  aussi  fré- 
quemment. 

En  France,  un  vote  précipité  et  non  encore  acquis ,  par  lequel 
la  chambre  des  députés  adoptait  en  première  lecture  le  principe  de 
la  publicité  des  conseils  municipaux,  a  été  l'un  des  principaux 
motifs  ou  l'un  des  principaux  prétextes  de  l'acte  inutile  du  16  mai 
et  de  la  dissolution  de  la  chambre.  En  Russie,  comme  en  beaucoup 
d'autres  pays,  les  séances  des  conseils  municipaux  sont  toujours 
publiques  (2).  Il  est  vrai  que  c'est  dans  les  petites  communes 
rurales  que  la  publicité  des  séances  peut  avoir  le  plus  d'incon- 
véniens,  et  dans  les  villages  russes,  il  n'y  a  point  de  conseil  mu- 
nicipal ;  tous  les  chefs  de  famille  faisant  de  droit  partie  de  l'as- 
semblée communale,  la  publicité  est  inséparable  du  régime  même 
du  mir  (3).  La  Russie  semble  s'être  ralliée  au  principe,  que  les 
élus  doivent  toujours  délibérer  sous  les  yeux  de  leurs  électeurs. 
Si  dans  les  doumas,  ou  les  zemstvos,  la  publication  des  débats  par 
la  presse  rencontre  parfois  de  fâcheuses  restrictions,  il  n'y  a  aucune 
restriction,  croyons-nous,  pour  la  publicité  même  des  séances.  De 
même  que  le  zemstvo  du  district  ou  de  la  province,  la  douma  des 
villes  est  en  tout  temps  ouverte  au  public.  Les  séances  de  ces 
assemblées  attirent  parfois  l'élite  de  la  société,  et,  lorsqu'il  s'y 
discute  quelque  question  importante,  on  y  peut  voir  se  presser  une 
foule  attentive.  Dans  un  pays  qui  ne  possède  encore  qu'une  repré- 
sentation municipale  et  provinciale,  l'intérêt  excité  par  ces  mo- 
destes organes  de  la  vie  publique  peut  être  parfois  d'autant  plus  vif 
que  l'attention  du  pays  n'est  pas  absorbée  par  des  débats  plus 
solennels.  Les  discussions  de  ces  assemblées  locales  ont  quelquefois 

(1)  Ce  mot  dans  son  acception  primitive  signifie  pensée,  idée,  du  verbe  doumat^ 
penser.  Ce  terme  grand-nissien  ne  doit  pas  pas  6tre  confondu  avec  le  même  vocable 
petii-rassien,  qui  dans  le  dialecte  de  TOukraine  est  le  nom  habituel  des  chants  popu- 
laires. 

(2)  n  en  est  ainsi,  par  exemple,  en  Prusse  et  en  Italie. 

(3)  Voyez,  dans  la  Rêvut  du  l*'  août  1877,  notre  étude  sur  le  Mir  et  1$  self-govert^ 
ment  tUs  paysans. 

TOHi  nvui.  —  1878*  52 

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818  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

plus  d'ampleur  et  plus  d*écho  qu'en  des  contrées  plus  largen 
dotées  de  libertés;  aussi  a-t^n  vu  des  hommes  tels  que  le  déi 
Jouri  Samarine  se  faire  une  véritable  réputation  d'orateur  à 
l'étroite  enceinte  de  la  douma  ou  du  zemstvo  de  Moscoa.  . 
malheur,  le  temps  et  les  déceptions  ont  déjà  singulièrem^trefro 
la  curiosité  et  l'intérêt  du  public  pour  des  institutions  qiû,  par 
faute  de  la  loi  ou  par  la  faute  des  hommes,  sont  loin  d'ayoir 
pondu  aux  espéraqces  des  premiers  jours. 

Le  nombre  des  membres  du  conseil  {glassnyé)  (1)  dépend 
nombre  des  électeurs  municipaux.  Pour  les  villes  qui  compti 
moins  de  300  électeurs,  la  douma  n'est  composée  que  de  30  m© 
bres,  10  pour  chacun  des  tiois  collèges.  C'est  là  le  mioimaj 
Les  contribuables  ayant  droit  au  titre  d'électeurs  soDt41spl 
nombreux,  le  conseil  reçoit  six  membres  de  plus  par  150  éle 
teurs,  jusqu'à  ce  qu'on  arrive  au  chiffre  de  72,  qui  est  le  maximm 
Dans  beaucoup  de  chefs-Ueux  de  gouvernement,  la  douma  atteint  ( 
maximum  légal.  Les  villes  de  30  ou  &0,000  habitans  possède 
ainsi  un  conseil  presque  aussi  nombreux  que  le  conseil  muo 
cipal  de  Paris.  Certains  esprits  trouvent  cependant  ce  dM 
de  72  trop  bas,  et  il  est  dépassé  dans  les  trois  plus  grandes  ville 
de  l'empire,  à  Saint-Pétersbourg,  à  Moscou,  à  Odessa,  qui,  à  quelque 
égards,  demeurent  en  possession  d'institutions  particulières*.  Si  1 
douma  d'Odessa  ne  compte  encore  que  75  memlK-es,  la  dwma  d 
Moscou  en  possède  180  et  celle  de  Saint-Pétersbourg  2àâ,  so 
plus  de  trois  fois  plus  que  le  conseil  de  Paris. 

Une  disposition  accessoire  de  la  loi  municipale  décide  que  dan 
aucun  conseil  les  conseillers  non  chrétiens  ne  peuvent  excéder  \ 
tiers  des  membres.  Cette  r^rettable  restriction,  qui  nous  scmbl 
une  atteinte  à  la  liberté  ou  du  moins  à  l'égalité  religieuse,  est  di 
rigée  coptre  les  juifs  de  l'ouest,  et  contre  les  Tatars  musulman 
de  l'est.  Juifs  et  musulmans  forment  en  effet  dans  plus  d'une  ^lil 
la  portion  la  plus  nombreuse  ou  la  plus  riche  de  la  population.  Ce 
communautés  non  chrétiennes  sont  d'ordinaire  fort  bien  organisée 
et  animées  d'un  esprit  de  corps  qui  se  rencontre  rarement  e; 
dehors  d'elles.  Comme  de  plus  juifs  et  Tatars  s'adonnent  surtou 
au  commerce,  la  loi  a  cru  devoir  prendre  contre  eux  d'autaot  plu^ 
de  précautions  qu'elle  remet  en  somme  la  direction  des  affaire 
aux  marchands.  Il  est  juste  de  le  reconnaître,  en  Russie  ccMume  « 
Roumanie,  ces  communautés,  Israélites  ou  musulmanes,  qui  formeo 
encore  une  classe,  une  caste  et  comme  un  peuple  à  part  au  œihci 
de  la  population  environnante,  ont  des  mœurs  et  des  intérêts  sidif 

(1)  Ce  terme,  dérî?6  du  mot  golos,  glas^  voîx,  désigne  en  Russie  tous  tel  ^wnina» 
ayant  voix  dans  une  asscmblëe  élective,  et  s'applique  aux  membres  des  dwiMf  vtà 
Jbien  qu'aux  membres  des  zemstvos, 

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l'emphe  des  tsabs  et  tes  busses.  819 

féreDs  de^cenx  de  leurs  compatriotes,  ont  on  esprit  de  secte  ou  de 
ootme  si  prononcé,  qu'il  serait  difficile  de  leur  abandonner  entiè- 
rement les  affaires  municipales. 

i  ;  Les  doumas  russes  tiennent  d'ordinaire  peu  de  séances,  et  la 
plupart  de  leurs  membres  montrent  peu  d'assiduité  à  si^r.  Il  est 
difficile  de  décider  si  le  grand  nombre  des  ccmseillers  a  pour  objet 
de  suppléer  à  leur  peu  de  zèle  ou  si  au  contraire  le  zi^  des 
membres  de  la  douma  n'est  pas  refroidi  par  leur  noml^re  même. 
Ce  qqi  est  certain,  c'est  que  les  élus  montrent  souvent  aussi  peu 
d'empressement  à  se  ren^e  au  conseil  que  les  électeurs  à  parti- 
ciper aux  assemblées  électorales.  A  Saint-Pétersbourg  même,  les 
plus  graves  décisions  ont  été  prises  en  présence  d'un  tiers  ou  d'un 
quart  seulement  des  membres  du  conseil,  et  il  n'est  pas  rare  que  la 
discussion  ou  le  vote  sur  les  affaires  les  plus  urgentes  soient  ajournés 
parce  que  l'assemblée  n'est  pas  en  nombre.  Pourtant,  dans  les  deux 
capitales,  la  loi  n'exige  pour  les  affaires  courantes  que  la  présence 
d'un  cinquième  des  membres  de  la  douma.  A  Saint-Pétersbourg,  sur 
S52  conseillers,  il  en  siège  à  peine  100  à  chaque  séance,  et  il  est 
arrivé  que  le  nombre  des  conseillers  présens  descendait  au-dessous 
de  60  (1).  Une  pareille  négligence  dans  la  capitale  donne  une  triste 
idée  des  petites  municipalités  de  province. 

Les  doumas  des  villes  nous  montrent  peut-être  mieux  encore  que 
les  assemblées  territoriales  le  peu  d'application  des  Russes  aux 
afiaires  publiques,  leur  peu  de  goût  pour  les  fonctions  électives, 
pour  les  fonctions  gratuites  du  moins.  Les  marchands  des  villes' ne 
semblent  point  à  cet  égard  différer  beaucoup  des  propriétaires  de 
la  campagne  ou  la  bourgeoisie  de  la  noblesse.  Dans  toutes  les 
classes,  les  services  non  rétribués  rracontrent  peu  d'amateurs,  et,  si 
la  vanité  ou  l'ambition  font  accepter  un  mandat  électif,  on  apporte 
peu  de  ccmscience  et  peu  de  sarupule  à  le  remplir.  Cette  négligence, 
cette  égale  incurie  de  l'électeur  et  de  l'élu,  est  aujourd'hui  un 
obstacle  à  l'établissement  du  self-govemmerd  local  en  Russie.  Aux 
conseillers  municipaux  de  même  qu'aux  membres  ^des  zemstvos^ 
on  a  proposé  d'allouer  une  indemnité  pécuniaire  en  v«rtu  du  prin- 
cipe démocratique  que  tout  service  mérite  rétribution.  Une  chose 
parait  certaine,  c'est  que  toutes  les  doumas  de  Tempire  ne  tar- 
deraient pas  à  se  voter  une  subvention  ou  des  jetons  de  présence, 
si  la  loi  ou  le  mauvais  état  d^  finances  municipales  n'y  mettait 
obstacle.  Déjà  les  maires  touchent  d'ordinaire  une  indemnité  aux 
Irais  de  la  commune.  Dans  les  grandes  villes,  à  Saint-Pétersbourg 
en  particuli^,  les  membres  qui  siègent  dans  les  commissions  et 
sous-commissions  (et  ces  commissions  sont  fort  nombreuses)  re- 


(i)  Vogres  les  coiyiw-rmdag  dognéti  pir  ^elqaes  Joarnauz  russes,  spédalemeot 
par  le  Golot,  n*  S6I  d«  iSlCL 


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820  BETUE  DES  DEUX  MONDES* 

çoivent  des  appointemens.  Autrement  on  aurait  du  mal  à  trou 
des  hommes  de  bonne  volonté  pour  l'étude  des  affaires.  Ce  systè 
pèse  naturellement  sur  des  finances  déjà  souvent  obérées,  et  n 
les  libertés  municipales  dispendieuses.  A  Odessa  par  exemple, 
traitement  de  l'édilité  imposait  au  budget  municipal  une  char 
annuelle  de  50,000  roubles. 

Faute  de  pouvoir  les  payer  tous,  il  avait  été  naguère  questîoi 
Saint-Pétersbourg  de  s'assurer  de  la  présence  des  conseillers  mu 
cipaux  à  l'aide  d'un  procédé  inverse,  en  mettant  à  Tamenciie  U 
conseiller  absent  sans  motifSr  La  douma  ne  s'est  pas  souciée  4e 
moyen  de  rigueur.  D'autres  demandaient  que  tout  membre  qui  / 
rait  défaut  durant  cinq  séances  fut  considéré  comme  démissioj 
naire.  Cette  proposition  n'a  pas  été  davantage  du  goût  de  la  dcm 
pétersbourgeoise,  pas  plus  qu'un  projet  de  prendre  les  conseille 
par  l'honneur  et  de  publier  dans  le  bulletin  municipal  les  noms  d 
membres  négligens  et  inexacts.  Bref,  après  avoir  nommé  une  con 
mission  spéciale  pour  étudier  les  moyens  d'assurer  l'assiduité  des( 
membres,  la  douma  de  la  capitale  s'est  ainsi  reconnue  sans  force  c 
sans  volonté  pour  remplhr  les  vides  de  ses  bancs. 

Des  assemblées  souvent  aussi  nombreuses  et  aussi  n^ligentes  n 
sauraient  suffire  au  soin  des  affaires,  si  elles  ne  se  déchargaier 
d'une  bonne  partie  de  leur  tâche  et  de  leurs  pouvoirs  sur  un  nombt 
restreint  de  leurs  membres.  Comme  les  zemstvos  provindaui 
les  doumas  municipales  ont  une  délégation  permanente,  appelé 
ouprava,  qui  imprime  aux  affaires  une  impulsion  et  une  unicé  d 
direction  que  le  conseil  serait  trop  souvent  incapable  de  leur  doc 
ner  (1).  Dans  chaque  municipalité,  la  douma  représente  le  pouvoi 
législatif  et  délibérant,  Vouprava  le  pouvoir  exécutif  ;  l'une  est  ^ 
chambre,  l'autre  le  ministère  de  la  ville.  Cette  commission  exéci 
tive  est  nommée  par  le  conseil  municipal,  qui  est  libre  d'en  prendi 
les  membres  dans  son  propre  sein  ou  en  dehors.  Vouprava  do 
compter  au  moins  deux  membres  en  plus  du  maire,  qui  en  e$ 
de  droit  le  président.  Dans  les  villes  importantes,  cette  délégatio 
est  naturellement  beaucoup  plus  nombreuse,  elle  forme  comme  o 
conseil  restreint  au  milieu  du  conseil  dont  elle  émane.  Moins  gran 
est  le  rôle  de  la  douma^  et  plus  grand  est  le  travail  de  Youprau 
Les  fonctions  de  cette  dernière  ne  sont  pas  une  sinécure.  En  un 
seule  année,  Vouprava  de  Saint-Pétersbourg  a  parfois  eu  plus  i 
300  séances.  Quelque  étendus  qu'en  soient  les  pouvoirs,  ce  comii 
permanent  ne  peut  en  droit  prendre  aucune  mesure  de  quelque  im 
portance  sans  l'approbation  et  la  sanction  de  la  douma.  Dans  le 

(1)  Ce  dédoublement  des  assemblées  municipales  n*est  pas  sans  analogie  aTK  le  sri 
Urne  imaginé  en  1789  ou  1790  par  notre  assemblée  constituante,  qui  au-dessus  à 
conseil  général  de  la  commune  avait  placé  un  corps  municipal  restreint. 

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l'ehpibe  des  tsârs  et  les  russes.  821 

villes  où  le  conseil  peut  toujours  être  convoqué,  Vouprava  est  na- 
turellement moins  puissante  que  ne  l'est  dans  les  états  provinciaux 
la  délégation  analogue  vis-à-vis  d'assemblées  qui  n'ont  régulière- 
ment qu'une  session  annuelle. 

A  la  tête  de  chaque  municipalité  est  un  maire  élu,  appelé  golova 
{gorodskoî  golova)^  ce  qui  signifie  proprement  la  tête  de  la  ville  (1). 
II  y  a  dans  les  états  modernes  deux  systèmes  d'administration  mu- 
nicipale; l'un  concentre  tous  les  pouvoirs  dans  une  même  main  pour 
donner  plus  d'unité  à  la  direction  des  affaires  ;  l'autre  préfère  di- 
viser les  pouvoirs  et  répartir  les  charges  municipales  entre  un 
grand  nombre  de  personnes,  pour  mieux  assurer  les  libertés  et  Tin- 
dépendance  des  habitans.  De  ces  deux  systèmes  opposés,  le  pre- 
mier, le  plus  simple,  est  en  vigueur  en  France,  où  toutes  nos  com- 
munes urbaines  ou  rurales  n'ont  à  leur  tête  qu'un  seul  magistrat 
municipal;  le  second,  plus  compliqué,  règne  en  Angleterre  et  aux 
États-Unis,  dans  les  pays  qui  ont  su  le  mieux  assurer,  le  mieux  fon- 
der et  conserver  l'autonomie  municipale  (2).  Les  Russes  étaient  ici, 
comme  en  presque  toute  chose,  libres  de  choisir  entre  les  didérens 
modèles,  ils  semblent  avoir  voulu  combiner  les  deux  systèmes  con- 
traires sans  que  Ton  puisse  dire  qu'ils  y  aient  réussi. 

Au  lieu  de  plusieurs  comités  ou  de  plusieurs  selecimen  à  l'an- 
glaise ou  à  l'américaine,  les  villes  russes  ont  à  leur  tête  un  magis- 
trat unique,  un  maire  à  la  française,  qui  concentre  entre  ses  mains 
tous  les  pouvoirs;  mais  à  côté  du  maire  il  y  a  la  délégation  muni- 
cipale, Vouprava^  sorte  d'administration  collective,  dont  le  contrôle 
est  permanent.  Dans  la  pratique,  ces  deux  pouvoirs  sont  loin  de  se 
faire  équilibre.  Vouprava  russe  n'a  point  l'autorité  des  conseils  mu- 
nicipaux anglais,  qui  dirigent  tout  et  exécutent  tout  par  leurs  co- 
mités. Le  plus  souvent  aujourd'hui,  c'est  un  frein  qui  ne  semble 
pas  beaucoup  gêner  la  liberté  des  maires.  Le  golova  est  de  droit 
président  des  assemblées  électorales  de  la  ville,  président  du  con- 
seil municipal,  président  de  la  commission  executive  {ouprava). 
Comme  beaucoup  de  ces  assemblées,  surtout  dans  l'intérieur  des 
provinces,  montrent  peu  de  zèle  ou  peu  d'indépendance,  cette  triple 
présidence  confère  au  maire  un  singulier  ascendant.  Le  golova  est 
mattre  de  convoquer  le  conseil  municipal  à  sa  volonté;  il  peut  ar- 
rêter les  décisions  de  la  douma  en  les  faisant  déclarer  inexécutables 
ou  illégales  par  la  délégation  qu'il  préside.  Le  législateur  a  remis 
en  effet  à  Vouprava  le  soin  de  veiller  à  la  légalité  des  décisions  du 
conseil  dont  elle  émane.  Par  là  le  maire  et  le  comité  permanent  sont 

(1)  Du  mot  golova,  têU^  ici  employé  métaphoriquement  à  peu  près  comme  le  latin 
capiiC  ou  notre  vieux  français  chef. 

(2)  Voyez  à  ce  sujet  la  Démocrntie  en  Amérique  d^AIexis  de  Tocqueville,  et  VAdmi- 
nistration  locale  en  France  et  en  Anglelerret  de  M.  Paul  Leroy-Beanlieu,  p.  107, 109. 


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822  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

érigés  en  juges  ou  en  accusateurs  de  l'assemblée  qui  les  a  nommés; 
par  là  cette  dernière  se  trouve  placée  sous  le  contrôle  des  f(Hio- 
tionnaires  municipaux  qu'elle  a  pour  mission  de  contrôler.  Si, 
comme  il  arrive  d'ordinaire,  le  maire  est  d'accord  avec  les  repré- 
sentans  du  pouvoir  central  et  domine  Voupram^  il  peut  s'ériger  en 
despote  ou  en  tyran  local,  surtout  dans  les  petites  villes  de  pro- 
vince, où  l'inertie  de  la  société  et  le  défaut  de  presse  indépendante 
privent  les  habitans  de  tout  moyen  de  résistance.  Aussi  entend-on 
parfois  dire  en  Russie  que  le  golova  est  moins  le  ministre  docile 
des  volontés  de  la  douma  que  le  tuteur  de  la  ville.  A  en  croire  les 
pessimistes,  la  loi  n'aurait  donné  de  tels  pouvoirs  au  maire  que 
pour  en  faire  l'instrument  de  l'administration  et  par  là  remettre 
indirectement  les  municipalités  sous  l'ancien  joug  de  la  bureaucratie 
et  du  tchinovnisme. 

De  pareilles  doléances  ne  semblent  pas  sans  exonération.  En  de- 
hors même  du  contrôle  incessant  de  Vouprava^  il  y  a  une  chose  qui 
mitigé  l'autorité  peut-être  excessive  du  golova:  le  maire  est  partout 
l'élu  de  ses  concitoyens,  l'élu  de  la  douma  qu'il  préside.  En  Rus- 
sie, dans  la  Russie  proprement  dite  au  moins,  en  dehors  des  pro- 
vinces acquises  par  Catherine  II  et  ses  successeurs,  il  n'y  a  pas 
d'exception  à  cette  règle.  Saint-Pétersbourg  et  Moscou  nomment 
leur  golova^  de  même  que  chaque  village  nonmne  son  itaivste.  Dans 
les  chefs-lieux  de  province,  le  maire  ou  son  suppléant  doit  toutefois 
être  confirmé  par  le  ministre  de  l'intérieur,  dans  les  autres  villes 
par  le  gouverneur.  Ce  droit  d'élection  des  maires  est  im  de  ceux 
dont  les  Russes  sont  justement  fiers,  mais  quelques-uns  ont  le  tort 
de  s'en  trop  prévaloir  vis-à-vis  de  peuples  dont  les  conditions 
d'existence  sont  singulièrement  plus  complexes  que  les  leurs.  En 
d'autres  pays,  en  France  particulièrement,  ce  qui  rend  difficile  au 
gouvernement  central  de  se  désintéresser  partout  du  choix  des  ma- 
gistrats municipaux,  c'est  moins  l'importance  que  la  variété  et  la 
dualité  des  fonctions  du  maire.  Chez  nous,  le  maire  a  deux  qua- 
lités fort  différentes,  et  sous  certains  rapports  opposées:  il  agit  tan* 
tôt  comme  délégué  du  pouvoir  central  et  sous  l'autorité  du  préfet, 
tantôt  comme  administrateur  de  la  commune  et  sous  le  contrôle  du 
conseil  municipal.  «  Notre  maire,  avec  la  diversité  de  ses  fonctions, 
a  comme  deux  faces  et  deux  natures,  c'est  xm  fonctionnaire  hy- 
bride (1).  »  Il  en  est  de  même  à  quelques  égards  en  Russie,  au 
moins  dans  les  villages  où  le  staroste  et  le  starchine  servent  d'in- 
termédiabes  entre  le  paysan  et  le  gouvernement  central  (2)  ;  mais 
en  Russie  le  pouvoir  n'a  encore  rien  à  redouter  de  l'élection  :  pour 

(i)  Voyez  V Administration  locale  en  France  et  m  AngletêrrB,  de  M.  Paul  Leror- 
BeauMeu,  p.  85^. 

(2)  Voyei  la  Revuê  da  1«  août  1877. 


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LElfPIRB  DES   TSARS   ET  LES   RUSSES.  823 

^  lui,  des  maires  nommés  ne  seraient  pas  des  agens  beaucoup  plus 
dociles  que  des  maires  élus.  L'autorité  incontestée  du  pouvoir  peut 
f  ainsi  aider  à  l'établissement  de  certaines  libertés,  de  certaines  fran- 
t  chises  locales.  Un  gouvernement  qui  se  sent  au-dessus  de  toute  at- 
5'  taqué  peut  aisément  se  dépouiller  des  armes  que  l'on  n'oserait 
\  tourner  contre  lui.  C'est  ce  qui  se  voit  souvent  en  Russie;  l'au- 
i  torité  y  peut  sans  inquiétude  octroyer  aux  villes,  aux  communes 
L  rurales,  aux  provinces,  des  droits  que  ne  leur  pourrait  peut-être 
point  toujours  accorder  un  gouvernement  plus  libre,  mais  plus  con- 
testé. A  la  couronne  de  tels  présens  ne  coûtent  rien,  ils  ne  coûtent 
,  en  réalité  qu'à  la  bureaucratie  et  au  tckinovnisme.  En  revanche,  si 
la  force  du  pouvoir  central  lui  rend  certaines  concessions,  certaines 
générosités  plus  faciles,  elle  en  rend  aussi  la  valeur  singulièrement 
moindre.  Lorsque  en  Russie  il  y  a  un  dissentiment  entre  les  repré- 
sentans  élus  des  municipalités  et  les  représentans  du  tsar,  il  n'y  a 
point  de  doute  sur  l'issue  du  différend,  la  chose  est  si  certaine  qu'il 
ne  saurait  y  avoir  de  conflit  de  pouvoirs. 

Dans  les  villes  russes,  d'autres  raisons  assurent  encore  aujour- 
d'hui l'innocuité  de  l'élection  des  maires.  D'abord  le  suffrage  est 
restreint,  puis  aucune  ville,  grande  ou  petite ,  ne  forme  encore  de 
ces  agglomérations  révolutionnaires  ou  socialistes  comme  il  en 
existe  en  Occident.  Pour  les  habitans  comme  pour  le  pouvoir  cen- 
tral, l'élection  du  chef  de  la  municipalité  ne  présente  ni  les  incon- 
véniens,  ni  les  dangers  qu'elle  peut  offrir  en  d'autres  pays.  Si  l'a- 
bandon du  choix  des  maires  aux  villes  offre  aujourd'hui  quelques 
inconvéniens,  ce  ne  sont  pas  d'ordinaire  ceux  qui  se  rencontrent 
ailleurs.  En  d'autres  pays,  en  France  par  exemple,  le  défaut  des 
maires  élus  c'est  le  plus  souvent  de  dépendre  trop  de  leurs  élec- 
teurs, de  les  ménager  jusque  dans  leurs  fautes  et  leurs  délits  pour 
ne  s'en  pas  faire  d'ennemis.  En  Russie,  c'est  plutôt  le  contraire,  ce 
sont  les  électeurs  qui  manquent  d'indépendance  vis-à-vis  du  golova 
qu'ils  ont  nommé.  Ce  dernier  a  une  telle  autorité,  il  possède,  grâce 
au  mode  de  scrutin,  tant  de  moyens  d'influence  dans  l'assemblée 
électorale,  dont  il  est  le  président,  qu'il  peut  aisément  faire  nommer 
ses  créatures  et  ses  partisans,  et  assurer  ainsi  sa  propre  réélection. 
Pour  un  golova j  dans  les  petites  villes  surtout,  l'important  est 
d'être  bien  vu  de  l'administration,  bien  vu  des  tchinovnicksj  qui  se 
plaisent  à  regarder  le  chef  de  la  municipalité  comme  un  auxi- 
liaire, si  ce  n'est  comme  un  instrument. 

Les  villes  donnent  d'ordinaire  à  leur  golova  une  indemnité  pécu- 
niaire, un  traitement.  Cette  rétribution  est  parfois  assez  élevée.  A 
Moscou,  le  traitement  annuel  du  maire  était,  croyons-nous,  de 
12,000  roubles  (1).  Le  gouvernement  donne  au  golova  un  uniforme 

(1)  Le  rouble  au  pair  vaut  4  fr.  ;  depuis  la  guerre,  il  a  perdu  près  des  deux  cin- 
quièmes de  sa  yaleur  nominale,  mais  avant  le  conflit  oriental  il  râlait  encore  3  fr.  50, 

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82i  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

et  un  rang  dans  la  hiérarchie  officielle.  Dans  ce  pays  du  tchine^  on  a 
cru  par  là  relever  les  magistratures  municipales  et  attirer  vers  elles 
plus  d'hommes  capables  en  flattant  leur  vanité  ou  leur  amour  de  la 
représentation.  En  France,  où  en  outre  de  leur  écharpe  tricolore  nous 
donnons  aux  maires  des  villes  une  épée  avec  un  habit  brodé,  nous 
ne  saurions  nous  étonner  de  les  voir  en  Russie  porter  un  uni- 
forme. L'inconvénient  de  toutes  les  distinctions  de  ce  genre,  c*est 
d'assimiler  extérieurement  les  représentans  des  municipalités  aux 
fonctionnaires  du  gouvernement,  et  ainsi  d'en  dénaturer  le  carac- 
tère aux  yeux  du  public.  L'uniforme,  qui  en  Russie  plus  qu'ailleurs 
semble  avoir  quelque  chose  de  la  livrée,  ne  paraît  en  tout  cas  con- 
venir qu'à  des  maires  nommés  par  le  gouvernement;  des  maires 
élus  ne  devraient  avoir  que  de  simples  insignes,  tels  que  notre 
écharpe  (1). 

Si  en  Russie,  comme  ailleurs,  il  se  rencontre  des  maires  heureux 
d'endosser  un  habit  brodé,  quelques-uns  se  montrent  peu  flattés 
d'une  distinction  qui  semble  les  absorber  dans  les  rangs  du  tchi- 
novnisme.  Le  port  de  l'unifonne  fut,  il  y  a  quelques  années,  l'occa- 
sion d'un  difi'érend  qui  fit  beaucoup  de  bruit  en  Russie.  Moscou 
avait  un  nouveau  gouverneur,  que  venaient  saluer  les  nombreux 
fonctionnaires  de  l'ancienne  capitale;  le  maire  de  la  ville  crut  plus 
digne  du  représentant  de  la  vieille  cité  de  ne  pas  se  mêler  en  telle 
circonstance  à  la  foule  des  tchinovniks^  au  milieu  desquels  il  ne 
savait  trop  quel  rang  lui  serait  assigné.  Pour  ne  prêter  à  aucune 
confusion,  il  se  rendit  à  cette  réception  non  en  uniforme,  mais  en 
simple  habit  noir.  Le  gouverneur  se  montra  choqué  d'une  telle 
liberté,  comme  d'un  sans-gêne  inconvenant,  et  laissa  si  bien  voir 
son  mécontentement  qu'à  quelques  jours  de  distance  le  magistrat 
municipal  se  démit  de  ses  fonctions.  A  la  suite  de  cet  incident,  une 
circulaire  du  ministre  de  l'intérieur  a  déclaré  le  port  de  l'uniforme 
obligatoire  pour  tous  les  maires  à  toutes  les  réceptions  officielles. 
Vers  la  même  époque,  le  maire  d'une  autre  des  grandes  villes  de 
l'empire,  celui  de  Perm,  donnait  également  sa  démission  à  la  suite 
d'un  désaccord  avec  les  autorités  locales.  De  pareils  traits  montrent 
que,  pour  être  l'élu  de  ses  administrés,  Xegolova  n'est  pas  toujours 
à  l'abri  du  mauvais  vouloir  ou  de  la  mauvaise  humeur  de  l'admi- 
nistration. Dans  ce  cas,  le  gouverneur  ou  le  ministre  n'ont  pas  be- 
soin de  le  révoquer,  le  golova  se  retire  de  lui-même. 

L'autorité  ou  la  vigilance  des  gouverneurs  de  province  s*étend 
jusque  sur  les  décisions  de  la  douma.  Le  statut  de  1870  les 
charge  de  veiller  à  la  légalité  des  actes  ou  des  résolutions  des 

(1)  Cette  distinction  est  d'aotaot  moins  motivée  en  Russie  que  les  présidens  des 
états  provinciaux  n*ont  aucun  uniforme,  ce  qui  ne  les  empêche  pas  de  figurer  aux  fêtes 
officielles. 


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l'empire  des  tsars  et  les  russes.  825 

municipalités.  Le  droit  de  veto  suspensif  dont  il  est  aimé  vis- 
à-vis  des  assemblées  provinciales,  le  gouverneur  en  est  égale- 
ment investi  vis-à-vis  des  conseils  municipaux.  Il  n'a  pas,  ainsi 
que  notre  préfet  français,  le  droit  de  casser  de  sa  propre  au- 
torité les  décisions  des  conseils  municipaux  ou  les  arrêtés  des 
maires,  il  a  seulement  le  droit  de  les  attaquer  comme  entachés 
d'illégalité  ou  nuisibles  au  bien  de  l'état.  Quand  le  gouverneur 
s'oppose  aux  résolutions  des  états  provinciaux,  l'affaire  est  portée  au 
premier  département  du  sénat,  qui  juge  sans  appel.  Pour  les  affaires 
urbaines  plus  compliquées,  plus  minutieuses,  souvent  plus  urgentes, 
le  législateur  a  trouvé  cette  marche  trop  lente.  Au  lieu  de  déférer 
directement  ces  affaires  au  sénat,  on  a  institué  sur  place  dans  chaque 
gouvernement  un  comité  spécialement  chargé  de  prononcer  sur  la 
légalité  des  décisions  des  conseils  municipaux,  comme  sur  les  diffé- 
rends qui  peuvent  s'élever  entre  les  doumas  et  les  autres  institu- 
tions ou  administrations  publiques.  A  ce  tribunal  administratif,  oh 
donne  le  nom  de  conseil  provincial  pour  les  affaires  des  villes  (1). 
Cette  nouvelle  création  ajoute  un  comité  de  plus  aux  quatre  ou  cinq 
comités  spéciaux  dont  le  gouverneur  est  déjà  entouré  et  aggrave 
ainsi  la  complication  et  la  cherté  de  l'administration  locale.  L'utilité 
d'un  pareil  tribunal  dépend  avant  tout  de  sa  composition  et  de  son 
impartialité.  Or  quels  en  sont  aujourd'hui  les  membres?  C'est  d'a- 
bord le  gouverneur,  auquel  revient  de  droit  la  présidence,  le  gou- 
verneur qui  le  plus  souvent  défère  lui-même  l'affaire  au  tribunal 
qu'il  convoque,  et  est  ainsi  juge  et  partie.  C'est  ensuite  le  vice- 
gouverneur  et  un  ou  deux  autres  fonctionnaires  presque  égale- 
ment soumis  à  l'influence  du  gouverneur,  et  qui  eux-mêmes,  comme 
chefs  de  service,  peuvent  avoir  des  questions  à  débattre  avec  les 
municipalités.  C'est  enfin  le  président  de  l'assemblée  des  juges  de 
paix,  le  président  de  la  commission  permanente  des  états  provin- 
ciaux, «t  le  maire  du  chef-lieu  de  la  province,  trois  personnes 
dont  l'indépendance  est  mieux  assurée,  mais  dont  les  deux  der- 
nières sont  par  leurs  fonctions  mêmes  exposées  encore  à  entrer 
en  conflit  avec  les  doumas  des  villes  et  par  suite  à  être  elles  aussi 
juges  dans  leur  propre  cause.  Un  tel  tribunal  semble  offrir  bien 
peu  de  garanties  aux  libertés  municipales  ;  le  législateur  a  trouvé 
qu'il  n'en  offrait  pas  assez  à  l'administration.  Le  gouverneur  a  reçu 
le  droit  d'en  appeler  au  sénat  des  décisions  d'un  conseil  sur 
lequel  il  possède  lui-même  tant  de  moyens  d'influence,  et  comme 
les  municipalités  ont  naturellement  le  môme  droit  d'appel,  ce  tri- 
bunal, destiné  à  épargner  aux  villes  les  lenteurs  d'un  pourvoi  auprès 


(1)  Goubemskoé  po  gorodsiâm  délam  prisùutstvié,  Uûq  bonne  partie  dos  reproches 
faits  à  ce  conBeil  pourraient  s'appliquer  à  notre  conseil  de  préfecture. 


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826  EEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

du  sénat,  ne  fait  gaëre  que  compliquer  la  procédure  administratiYe 
d'une  instance  le  plus  souvent  inutile. 

L'autorité  de  l'administration  centrale  et  de  la  bureaucratie  n'est 
pas  la  seule  borne  à  la  libre  initiative  des  municipalités.  Elles  ren* 
contrent  parfois  une  autre  barrière  dans  les  autres  assemblées  re- 
présentatives, dans  les  zemstvos  de  district  et  de  gouvernement  (1). 
Les  pouvoirs  de  ces  assemblées  s'étendent  à  quelques  égards  sur  les 
.  villes,  qu'elles  peuvent  astreindre  à  certains  services  et  à  certains 
impôts.  Il  y  a  là  pour  les  municipalités  une  cause  de  sujétion  dont 
le  législateur  a  eu  le  bon  esprit  d'ailranchir  les  grandes  cités  de 
l'empire.  Il  en  est  trois  aujourd'I^ui,  Saint-Pétersbourg,  Moscou  et 
Odessa,  qui,  au  lieu  de  rester  confondues  avec  le  district  ou  arron- 
dissement qui  les  entoure,  en  ont  été  détachées  pour  être  elles* 
mêmes  érigées  en  zemsivos  de  district.  Les  grandes  villes  rendues 
indépendantes  des  campagnes  voisines  jouissent  ainsi  d'une  plus 
large  autonomie. 

Ce  système,  justement  respectueux  de  l'individualité  des  villes, 
est^tout  l'opposé  de  celui  qui  prévaut  si  souvent  en  France  dans  nos 
circonscriptions  cantonales  et  parfois  même  dans  nos  circonscrip- 
tions électorales.  Au  lieu  de  couper,  comme  le  font  nos  cantons, 
les  villes  en  morceaux  et  d'en  coudre  un  fragment  à  un  fragment 
de  campagne,  la  législation  russe  assure  aux  agglomérations  ur- 
baines une  représentation  distincte  dans  les  assemblées  provin- 
ciales. Pour  les  villes  plus  considérables,  la  loi  fait  plus;  en  les  éri- 
geant en  zemstvos  de  district,  elle  accorde  aux  munidpalités  les 
plus  importantes  des  droits  qu'elle  n'abandonne  point  aux  plus  pe- 
tites. C'est  là  un  procédé  tout  autre  que  notre  méthode  française 
qui  assimile  artificiellement  les  unes  aux  autres  toutes  les  coo^ 
munes  du  territoire.  A  nos  yeux,  l'érection  des  grandes  villes  russes 
en  zemstvos  de  district  est  une  mesure  qui  n'a  d'autre  tort  que 
d'être  encore  trop  exceptionnelle.  Le  b&iéfice  en  pourrait  être 
étendu  à  nombre  d'autres  cités;  des  villes  comme  Kief  ou  Kazan 
par  exemple  ont  assez  d'individualité  pour  mériter  un  tel  privilège. 
En  fait,  cette  dignité  de  zemstvo  de  district  pourrait  être  conférée 
à  toutes  les  villes  de  quelque  importance,  à  la  plupart  des  chefs- 
lieux  de  province  qui  pourraient  être  constitués  en  centres  indé- 
pendans  et  complets.  Comme  l'Angleterre,  bien  que  d'une  autre 
façon,  la  Russie  pourrait  ainsi  séparer  les  bourgs  des  comtés  et 
l'élément  urbain  de  l'élément  rural,  qui  partout  d'ordinaire  dif- 
fèrent tant  l'un  de  l'autre  par  les  habitudes  et  les  intérêts.  En  tout 
pays,  c'est  là  le  meilleur  moyen  de  garantir  aux  villes  et  aux  cam- 

(1)  En  Russie  il  y  a  on  effet  deux  assemblées  provinciales  analogues  à  nos  censés 
généraux,  Tune  pour  le  district  qui  correspond  à  nôtre  arrondissement,  Paotre  pour 
U  gouvernement  ou  province.  (Voyes  à  ce  snjet  la  Bevm  dn  15^aiUet  i878.) 

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l'empire  des  tsars  et  les  russes.  827 

pagnes  une  égale  indépendance  et  une  équitable  représentation, 
le  meilleur  moyen  d'empêcher  l'oppression  de  l'un  des  deux  élé- 
mens  par  l'autre.  Si  pour  l'esprit  et  pour  les  mœurs  la  population 
des  villes  se  distingue  beaucoup  moins  de  celle  des  campagnes  en 
Russie  qu'en  Occident,  elle  en  diffère  déjà  notablement  par  les  be- 
soins et  les  ressources.  La  composition  même  des  zemstvos^  où  pré- 
dominent les  influences  rurales  et  la  propriété  foncière,  est  une  rai- 
son de  plus  de  soustraire  les  villes  aux  zemstvos  de  district,  qui 
peuvent  être  tentés  de  les  imposer  davantage.  Cette  distinction  des 
deux  principaux  élémens  de  la  population  ne  saurait  du  reste 
aboutir  à  leur  isolement,  puisque  pour  tout  ce  qui  concerne  les 
besoins  généraux  de  la  province,  les  villes  et  les  districts  ruraux 
ont  un  centre  et  un  rende^vous  commun  dans  les  zemstvos  de 
gouvernement.  A  cet  égard  la  dualité  de  ces  assemblées  provinciales 
offre  à  la  Russie  un  précieux  avantage;  en  lui  permettant  de  dé- 
nouer les  liens  qui  rattachent  les  villes  aux  districts  ruraux,  elle 
lui  rend  plus  facile  l'autonomie  réciproque  des  municipalités  et  des 
assemblées  provinciales  et  le  self-govemmeru  local. 

lY. 

Autrefois  les  municipalités  urbaines  ne  pouvaient  prendre  une 
décision  ni  faire  une  dépense  sans  l'autorisation  de  l'administra- 
tion impériale  qui  les  tenait  en  tutelle.  Il  n'en  est  plus  de  même 
aujourd'hui,  les  restrictions  légales  peuvent  encore  entraver  leur 
liberté,  elles  ne  la  paralysent  plus.  L'obstacle  à  leur  initiative  et  à 
leur  progrès  vient  d'ailleurs,  il  vient  d'un  empêchement  que  la  loi 
ou  le  gouvernement  ne  peuvent  à  volonté  écarter.  Les  municipa- 
lités urbaines  sont  pour  la  plupart  arrêtées  par  la  même  barrière 
que  les  états  provinciaux,  par  le  manque  d'argent.  Ce  n'est  point 
d'ordinaire  la  faute  de  la  loi,  qui  leur  reconnaît  le  droit  de  se  taxer 
elles-mêmes  et  de  disposer  librement  de  leurs  ressources  ;  c'est  la 
faute  de  l'état  économique  de  la  population  et  en  partie  la  faute  du 
climat  et  du  ciel.  Avec  de  lourdes  charges  et  de  grands  besoins, 
les  villes  russes  ont  pour  la  plupart  de  minces  ressources.  Chez 
elles,  les  soins  ordinaires  de  Tédilité,  l'entretien  et  le  nettoyage  des 
monumens,  des  voies  publiques,  des  égouts,  des  conduites  d'eau, 
le  pavage,  l'éclairage  même,  sont  rendus  par  le  climat  plus  néces- 
saires et  plus  coûteux  qu'ailleurs.  Une  ville  n'est  en  tout  pays 
qu'une  conquête  sur  la  nature,  et  la  nature  russe  est  plus  rebelle  et 
plus  ennemie  des  œuvres  de  l'homme.  Aux  difficultés  apportées  à 
la  voirie  publique  par  la  longueur  et  les  rigueurs  de  l'hiver,  par  la 
glace,  par  les  neiges,  par  le  dégel,  s'ajoutent  des  difficultés  appor- 
tées par  les  dimensions  mêmes  de  la  plupart  des  villes  russes,  par 
la  largeur  de  leurs  rues  et  la  grandeur  de  leurs  places  ;  bgaucoup 

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828  REVUE   DE8   DEUX   MONDES. 

de  ces  chefs-lieux  de  province  ou  de  district  ayant,  comme  les  c 
anfiéricaines»  été  construits  ou  dessinés  pour  l'avenir,  en  vue  (f  i 
I  population  qui  se  fait  souvent  attendre.  Aussi  pour  nombre  de  ( 

I  soi-disant  villes  des  bords  du  Don  ou  du  Volga,  ce  qui  daœ  d 

I  vieilles  villes  d*Occident  semble  une  nécessité  parait  un  objet 

I  luxe. 

I  Le  gaz  est  encore  loin  d'éclairer  de  sa  vulgaire  lumière  tous 

I  chefs-lieux  de  district,  et  la  plupart  même  des  capitales  de  pi 

I  vince  n'ont  que  peu  ou  point  de  rues  pavées  (1).  Avec  uneparei 

*  pénurie  pour  les  besoins  les  plus  élémentaires,  il  reste  aui  ?iil 

^  russes  bien  peu  de  fonds  pour  les  grands  travaux  d'assainisseme 

l  ou  d'embellissement  :  Saint-Pétersbourg  attend  en  vain  qu'on  de 

^  sèche  ses  marécages,  et  Odessa  est  demeurée  jusqu'à  ces  dernier 

]  années  sans  eau  potable.  Gomme  les  zemsivos  de  province,  les  mi 

^  nicipalités  urbaines  ont  des  dépenses  imposées  par  la  loi  et  qui  soi 

l  vent  prélèvent  le  plus  clair  de  leurs  recettes  :  tel  est  l'entretien  ( 

]  la  police  et  des  prisons,  tels  sont  aussi  les  subsides  aux  insûtutioi 

'  judiciaires  locales.  A  Saint-Pétersbourg,  les  dépenses  de  cette  sort 

j  absorbent  au-delà  de  1  million  1/2  de  roubles,  soit  environ  le  tier 

j  du  budget  municipal  (2).  Il  y  a  encore  les  hôpitaux,  qui  sont  à  1 

charge  de  la  ville  et  qui  dans  l'insalubre  cité  de  la  Neva  exigei 

des  frais  considérables.  Les  municipalités  voudraient,  non  sans  ra 

son,  rejeter  sur  l'état  une  bonne  part  des  charges  qu'il  leur  impose 

mais  l'état,  depuis  la  dernière  guerre  surtout,  est  lui-môme  tro 

besoigneux  pour  reprendre  à  son  compte  des  dépenses  dont  il  pei 

se  décharger  sur  autrui. 

La  pauvreté  de  la  plupart  des  municipalités  est  extrême,  presqt 
toutes  sont  endettées  et  peu  trouvent  encore  à  emprunter.  Que 
ques-unes  de  ces  prétendues  villes  n'ont  pour  tout  revenu  annu 
que  quelques  centaines  de  roubles  et  ne  pourraient  œmpter  lem 
recettes  par  milliers  de  francs  (3).  On  comprend  que  de  pareille 
cités  aient  peine  à  soutenir  leur  titre  de  ville.  Dans  les  chefs-liei 

(i)  Le  manque  de  pierre  apporte  dans  beaucoup  de  régions  un  obstacle  au  p 
vage  et  à  l'entretien  des  rues  ou  des  routes.  Aussi  dans  certaines  TÎiles,  à  Siin 
Pétersbourg  en  particulier,  a-t-on  essayé  le  pavage  en  bois  et  même  le  pavage  en  t< 

(2)  La  police  de  Saint-Pétersbourg,  qui  sous  la  direction  du  général  TrépoT  était  ( 
reste  fort  bien  faite,  coûtait  à  elle  seule  dans  ces  dernières  années  environ  dooxe  ce 
mille  roubles  dont  Tétat  ne  payait  pas  un  quart. 

(3)  Dans  plusieurs,  le  revenu  ne  dépassait  pas  300  et  même  200  roubles,  c*est-à-di 
moins  do  1^000  fr.  Un  grand  nombre  de  villes  de  district  n*avaient  encore  il  y  aqoelqu 
années  que  3,000  ou  4,000  roubles  de  revenu;  quel(fues-unes  môme  moins  de  1,0C 
Voyez  le  StalistUchettki  Vrémenik  de  1871.  Les  chiffres  à  ce  sujet  sont  malhcoreui 
ment  assex  difficiles  à  se  procurer.  Nous  ne  savons  pourquoi  dans  son  utile  Annum 
des  finances  rwsês^  publié  sous  les  auspices  du  ministère  des  finances,  M.  Vcsselors 
ne  fait  aucune  place  aux  villes  et  aux  provinces. 

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l'empire  des  tsars  et  les  russes.  829 

de  gouvernement,  le  revenu  est  naturellement  plus  élevé ,  mais 
reste  encore  fort  au-dessous  de  celui  des  villes  de  même  ordre  ou 
de  même  population  en  Occident.  La  même  infériorité  se  rencontre 
jusque  dans  les  plus  grandes  et  les  plus  riches  cités  de  l'empire, 
jusque  dans  les  capitales.  Sous  Tancienne  loi  municipale,  il  y  a 
moins  de  dix  ans,  le  budget  de  Vilna  par  exemple  ne  s'élevait  qu'à 
60,000  roubles,  celui  de  Nijni-Novgorod  à  150,000,  celui  de  Kazan 
à  210,000,  celui  de  Kief  à  225,000,  celui  d'Odessa  à  540,000,  celui 
de  Moscou  à  2  millions,  celui  de  Saint-Pétersbourg  à  3  millions 
de  roubles  (1).  Tous  ces  chiffres  se  sont  élevés,  mais  le  revenu  des 
villes  s'est  beaucoup  moins  accru  que  leurs  dettes  et  leurs  besoins. 
Les  recettes  de  la  capitale,  qui  vers  1865  ne  montaient  encore  qu'à 
2  millions  1/2  de  roubles,  dépassaient  en  1876  4  millions  1/2  (2). 
C'est  là  un  notable  progrès  et  l'indice  de  l'augmentation  de  la 
richesse  de  la  capitale;  mais  que  sont  ces  4  ou  5  millions  de 
roubles,  comparés  aux  220  millions  de  francs  du  budget  municipal 
de  Paris?  Saint-Pétersbourg,  qui  a  près  du  tiers  des  habitans  de 
Paris,  n'a  pas  encore  la  treizième  ou  quatorzième  partie  des  res- 
sources de  Paris.  Encore  aujourd'hui  la  capitale  de  la  Russie  n'a 
guère  que  le  quart  du  revenu  de  Vienne  ou  leUiers  de  celui  de  Berlin, 
Aussi,  malgré  l'accroissement  normal  de  ses  recettes,  Saint-Péters- 
bourg a-t-il  beaucoup  de  peine  à  mettre  son  budget  en  équilibre. 
Jusqu'ici,  la  municipalité  n'est  arrivée  à  couvrir  l'excédant  de  ses 
dépenses  qu'à  l'aide  de  fonds  de  réserve,  aujourd'hui  à  peu  près 
entièrement  épuisés. 

Comparée  à  celle  de  plusieurs  autres  grandes  villes  de  l'empire, 
la  situation  de  la  capitale  est  cependant  bonne.  La  plupart  des  chefs- 
lieux  de  gouvernement  ont  profité  de  leur  récente  liberté  pour  se 
livrer  à  des  travaux  d'embellissement,  à  des  dépenses  de  luxe  sou- 
vent mal  entendues,  qui  les  ont  obérés  sans  accroître  leurs  res- 

(1)  En  défalquant  les  ressonrces  extraordinaires  fournies  par  des  réalisations  de  ca- 
pitaux ou  des  ventes  d*immeublos.  Beaucoup  de  villes  en  effet  possèdent,  outre  les  re- 
venus provenant  des  taxes,  un  revenu  provenant  de  capitaux  et  de  biens  fonciers. 
Saratof  par  exemple  possédait  il  y  a  quelques  années  1  million  de  roubles  en  capital 
et  77,000  dessiatines  (environ  80,000  hectaroi»)  de  terre. 

.  (2)  Voici,  diaprés  le  Bulletin  municipal  publié  par  la  douma  de  Saiot-Pctersbourg, 
la  moyenne  des  recettes  quinquennales  de  la  capitale  depuis  la  guerre  de  Crimée  : 

roubles. 


de  1851 

1855 

1,976,000 

de  1856 

1860 

2,293,000 

de  1861 

1865 

2,521,000 

delK66 

1870 

3,09J,00a 

do  1871 

1871 

3,974,000 

Pour  Tannée  1876,  le  Bulletin  municipal  portait  le  total  des  recettes  effectuées  à  plus 
de  5  millions,  en  excédant  de  près  de  250,000  roubles  sur  les  évaluations  budgétaires. 
Cotte  plus-value  n*était  malheureusement  qu'apparente,  elle  s'expliquait  par  rinscrip- 
tion  aux  recettes  de  ressources  extraordinaires  applicables  à  la  construction  d'un  pont. 


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S30 


BKYCB  DES  DEUX  MORDES. 


sources.  A  l'exemple  de  lears  émules  d'Occident,  les  grande  é\ 
russes  ont  voulu  avoir  des  moDumeas  publics,  et  le  prunier  s( 
de  la  plupart  des  doumas  a  été  de  se  construire  un  vaste  et  smij 
tueux  hôtel  de  ville.  De  là  des  dépenses  exagérées  et  des  ni 
comptes,  de  là  des  déficits,  que  les  édiles  ont  d'abord  mascjués 
Taide  d'expédiens  de  comptabilité  et  qu'ils  ont  ensuite  comblég  i 
mettant  en  vente  les  terres  ou  les  immeubles  des  villes.  C'est  m 
que  Kief,  Kazan,  Saratof,  Odessa,  les  municipalités  les  plus  rich 
de  l'empire,  sont  tombées  dans  l'embarras  ou  la  détresse  en  voula 
rivaliser  avec  les  villes  d'Allemagne,  de  France  et  d'Italie,  et,  ék 
aussi,  faire  grand  (i).  Odessa,  la  troisième  ville  de  l'empire,  lam^ 
tropole  du  sud,  a  dans  ces  demiëres  années  offert  un  spectacle  parti 
culiërement  affligeant.  Le  déficit  annuel  a  été  de  200,000  ou  500,00 
roubles.  Après  avoir  contracté  une  dette  de  près  de  5  millions  à 
roubles,  la  municipalité  s'est  vue  contrainte  d'interrompre  laplapv 
des  grands  travaux  d'embellissement  ou  d'assainissement  qu'db 
avait  entrepris,  pavage,  éclairage  au  gaz,  canalisation,  conduit 
d'eau,  etc.  Pour  faire  face  aux  dépenses  urgentes  et  aux  exigence 
de  chaque  jour,  la  douma  en  détresse  a  dû  solliciter  du  goarenno- 
ment  des  avances  sur  un  emprunt  qui  n'était  pas  encore  placé.  Plu- 
sieurs millions  de  roubles  avaient  déjà  ainsi  été  absorbés  avant  que 
la  nouvelle  guerre  d'Orient  vint  fermer  le  port  d'Odessa  et  tarir  tes 
sources  habituelles  du  revenu  de  ses  habitans  (2). 

Si,  grâce  à  sa  position  géographique  et  au  mauvais  état  de  ses 
finances,  Odessa  a  particulièrement  souffert  de  la  guerre,  la  capi- 
tale de  la  nouvelle  Russie  est  loin  d'en  avoir  souffert  seule.  Tous 
les  ports  de  commerce  de  la  mer  Noire  et  de  la  mer  d'Azof,  Niko- 
laïef,  Kherson,  Sébastopol,  Taganrog,  Rostof,  ont  été  presque  ai 
même  degré  atteints  du  même  mal,  et  les  villes  de  l'intérieur  eo 
ont  ressenti  le  lointain  contre-coup.  Aux  municipalités  en  effet 
comme  aux  zemstvosy  la  loi  militaire  impose  des  chai^g^es  non  pré- 
vues par  leur  budget.  La  mobilisation  des  troupes  retombe  en  par- 
tie sur  les  villes,  ainsi  que  les  secours  à  donner  aux  familles  des 
soldats  absens,  aux  femmes  et  aux  enfans  des  morts  et  des  bles- 
sés. A  ces  dépenses  prévues,  les  démonstrations  patriotiques  des 
doumas  et  des  zemstvos  en  ont  ajouté  de  surcroît;  sur  le  signal 
donné  par  le  tsarévitch,  les  municipalités  se  sont,  comme  les  éUU$ 
provinciaux^  empressées  de  souscrire  pour  la  flotte  volontaire  qu'en 

(1)  A  Kief,  par  exemple,  les  dépenses  poar  l*année  1877  étaient  estimées  i 
712,000  roubles  et  les  recettes  évaluées  à  637,000.  H  est  à  regretter  que,  dans  un  récent 
tableau  de  la  situation  financière  des  principales  villes  de  rEurope,  un  statistidea 
hoi^rois,  M.  KOr&si,  ait  laissé  entièrement  de  côté  la  Russie. 

(2)  Plusieurs  années  de  mauvaises  récoltes  dans  la  Russie  méridionale  et  roaTcriare 
ftu  commerce  des  grains  de  nouveaux  débouchés  sur  la  mer  Noire  et  la  mer  Balti^liM 
avaient  déjà  singulièrement  affecté  la  prospérité  longtemps  croissante  d'Odessa, 


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I 


l'empire  des  tsars  et  les  russes.  831 

*  cas  de  conflit  avec  la  Grande-Bretagne  la  Russie  se  flattait  d*impr<>- 
'  viser.  De  même  que  les  zemstvosy  les  municipalités  ont  ainsi  vu  du 
'  fait  de  la  guerre  leurs  dépenses  grossir  en  même  temps  que  leurs 
'     ressources  diminuer. 

En  venant  inopinément  renverser  le  frêle  équilibre  des  budgets 
municipaux,  la  nouvelle  guerre  d'Orient  va  faire  remettre  à  l'étude 
une  question  déjà  souvent  agitée  dans  les  grandes  villes,  mais  qui, 
sans  l'impulsion  de  la  nécessité,  eût  pu  traîner  encore  longtemps 
dans  d'interminables  discussions  théoriques;  je  veux  parler  de  la 
réforme  des  taxes  municipales.  A  la  suite  de  la  guerre,  les  villes 
auront,  tout  comme  l'état,  à  remanier  leur  système  fiscal. 

Ce  qui  caractérise  aujourd'hui  le  budget  des  municipalités,  c'est 
que  la  plus  grande  partie  de  leurs  recettes  provient  de  l'impôt  di- 
rect. Les  taxes  indirectes,  les  taxes  de  consommation,  qui  jouent 
le  principal  rôle  dans  nos  budgets  municipaux,  n'ont  encore  dans 
le  budget  des  villes  russes  qu'un  rôle  nul  ou  accessoire.  Ce  seul 
fait  explique  déjà  en  partie  l'infériorité  de  leurs  ressources  et  le  peu 
d'élasticité  de  leurs  revenus.  Beaucoup  des  impôts  existant  aujour- 
d'hui n'ont  dans  la  capitale  au  moins  qu'un  caractère  provisoire. 
Lors  de  l'introduction  du  nouveau  statut  municipal  à  Saint-Péters- 
bourg, il  avait  été  décidé  que  les  anciennes  contributions  prélevées 
au  profit  de  la  ville  seraient  temporairement  maintenues  pendant 
ime  période  de  quelques  années.  Ce  délai  écoulé,  l'administration 
municipale,  instruite  par  l'expérience,  devait  décider  lesquels  de  ces 
impôts  méritaient  d'être  définitivement  adoptés,  lesquels  devaient 
être  abrogés  ou  remplacés,  La  douma  pétersbourgeoise  n'a  point 
perdu  de  vue  -ce  grave  problème,  elle  en  a  durant  les  dernières 
années  préparé  la  solution  sans  s'être  encore  arrêtée  à  aucun  parti. 
Voilà  comment  s'est  maintenu  un  système  fiscal  reconnu  par  tous 
vicieux  ou  insuffisant.  Aujourd'hui  les  deux  principales  sources  du 
revenu  des  villes  sont  l'impôt  immobilier  et  l'impôt  des  patentes 
de  commerce.  Saint-Pétersbourg  possède  en  outre  beaucoup  de 
petites  taxes  municipales,  parfois  plus  vexatoires  que  productives. 
Le  rendement  annuel  de  dix  ou  onze  de  ces  taxes  secondaires  (taxes 
sur  les  marchands  ambulans,  sur  les  cochers  de  fiacre,  sur  les  ar- 
tèles  ou  associations  de  portefaix,  sur  les  courtiers  maritimes,  les 
notaires,  les  agens  de  change  etc.),  ne  dépassait  pas  beaucoup  la 
maigre  somme  de  200,000  roubles,  et  cependant  le  conseil  muni- 
cipal s'est  prononcé  pour  le  maintien  de  la  plupart.  Il  y  a  encore 
des  ressources  affectées  à  des  dépenses  spéciales  :  ainsi  une  taxe 
pour  l'éclairage  des  rues,  utie  autre  au  profit  des  hospices  de  la 
ville.  Il  est  à  remarquer  qu'à  Saint-Pétersbourg  même  la  rentrée 
de  ces  impôts  ne  s'opère  pas  toujours  avec  une  parfaite  régularité. 
L'impôt  immobilier  en  particulier  présente  d'ordinaire  des  mécomp- 

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832  REYUE  DES   DEUX  MONDES. 

tes;  de  ce  côté  il  y  a  souvent,  dans  les  budgets  municipaux  commedi 

le  budget  de  Tétat  ou  dans  celui  des  provinces,  un  arriéré  considé 

;  l  ble  dont  le  recouvrement  ne  s'effectue  que  les  années  suivantes. 

^  J  Les  projets  de  réforme  fiscale  discutés  dans  la  presse  ou  dans 

t  douma  de  Saint-Pétersbourg  s'accordent  d'ordinaire  à  demiode 

1  comme  par  le  passé,  les  principales  ressources  de  la  municipali 

I  aux  contributions  directes.  Deux  impôts  surtout  sont  mis  en  avai 

I  deux  impôts  qui  tendent  également  à  frapper  le  revenu  et  qui  si 

^  doute  seront  l'un  ou  l'autre,  et  peut-être  l'un  et  l'autre  à  la  fi 

I  prochainement  adoptés.  Le  premier  est  une  taxe  sur  les  location 

1  qui,  sauf  pour  les  bâtimens  affectés  au  commerce,  sont  aujourd'b 

I  exemptes  de  taxes.  D'après  un  mémoire  publié  en  1876  par  1 

I  Bulletin  du  conseil  municipal  de  Saint-Pétersbourg,  le  monta] 

I  total  des  loyers  représenterait  annuellement  dans  la  capitale  m 

■^  somme  de  38  ou  39  millions  de  roubles,  y  compris  les  logema 

i  habités  par  les  propriétaires.  En  défalquant  de  ce  chiffre  les  loyei 

I  des  locaux  affectés  au  commerce  et  déjà  taxés  ainsi  queleslog 

^  mens  dont  le  loyer  est  inférieur  à  180  roubles  par  an,  il  restera 

I  encore  d'après  ces  calculs  une  vingtaine  de  millions  à  soumettre 

j  la  taxe.  En  les  frappant  d'un  droit  uniforme  de    2  pour  100  oi 

f-  d'un  droit  moyen  de  3  pour  100,  selon  les  divers  projets  mis  ei 

avant,  les  loyers  donneraient  ainsi  à  la  capitale  un  revenu  d 

400,000  ou  de  600,000  roubles  qui  pourrait  s'accroître  avec  l'a 

grandissement  de  la  ville  ou  l'élévation  de  la  taxe. 

Le  second  des  impôts  mis  à  l'étude  par  la  douma  pétersbour 
geoise  paraît  à  la  fois  plus  compliqué  et  moins  équitable;  ei 
revanche  il  a  l'avantage  de  n'être  pas  entièrement  étranger  au 
pratiques  fiscales  actuelles  et  de  sembler  ainsi  aisément  applicable 
C'est  une  contribution  sur  les  salaires  et  sur  le  travail  personne 
qui  se  rapprocherait  beaucoup  de  l* impôt  des  classes  existant  e 
Prusse.  D'après  les  projets  présentés  à  la  douma  de  Saint-Péters 
bourg,  cet  impôt  atteindrait  tous  les  habitans  de  la  capitale,  hommei 
et  femmes,  indigènes  ou  étrangers,  qui  exercent  un  métier  ou  occu 
pent  un  emploi  rétribué.  Avocat,  professeur,  médecin,. écriv^n,  ai 
\  tiste,  commis,  domestique,  manœuvre,  ouvrier  ou  artisan,  tou 

homme  vivant  de  son  travail  serait  astreint  à  la  taxe.  Les  fonction 
naires  de  l'état,  l'on  ne  voit  pas  trop  pourquoi,  en  seraient  seul 
affranchis  (1).  Cet  impôt  sur  le  travail  serait  substitué  à  l'impôt  su 
les  passeports  [adresnii  sbor)^  impôt  personnel  qui,  bien  que  nal 
teignant  point  tous  les  habitans  ou  tous  les  métiei-s,  donne  aujour 
d'hui  à  la  ville  un  revenu  d'environ  350,000  roubles.  Le  droit  pré 
levé  par  la  municipalité  sur  les  passeports  varie  selon  le  sexe  et  l 

(1)  Les  marchands  et  industriels  qui  acquittent  un  droit  de  patente  ne  seraient  {n 
uon  plus  assujettis  au  nouvel  impôt,  lequel  autrement  ferait  double  emploi. 

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L*£MPIRE    DES   TSARS   ET  LES   RUSSES.  /  83^3 

^  profession  des  habitans.  Il  en  serait  de  même  de  la  taxe  sur  le  tra-'  '  ' 

•^  vail  (1).  Tous  les  contribuables  seraient  répartis  en  six  ou  sept  caté- 

5£  gories,  selon  le  taux  de  leur  traitement,  ou  selon  les  gains  pré- 

m  sûmes  de  leur  métier  ou  profession.  Les  traitemens  fixes,  compris 

2?i  dans  la  première  classe,  seraient  frappés  d'un  droit  proportionnel 

ii:  de  tant  pour  100,  par  exemple  de  1,  2  ou  3  pour  100.  Les  gains 

gr   et  profits  variables  seraient,  comme  les  petits  salaires,  astreints  à 

fi    un  droit  fixe,  différent  selon  la  classe  et  gradué  selon  une  certaine 

1   échelle.  En  fixant  Timpôt  à  un  taux  minime,  à  une  vingtaine  de 

;;    roubles  par  exemple  pour  la  catégorie  la  plus  élevée,  à  1  ou  2 

I    roubles,  voire  à  un  1/2  rouble  pour  les  catégories  inférieures, 

Saint-Pétersbourg  en  pourrait  encore,  d'après  les  statistiques  de 

la  douma^  tirer  aisément  un  revenu  de  500   à  600,000  roubles, 

.     c'est-à-dire  une  somme  à  peu  près  équivalente  au  produit  supposé 

d'une  légère  taxe  sur  les  loyers  et  ég  alement  susceptible  d'élévation. 

L'impôt  ainsi  projeté  serait  une  sorte  d'impôt  sur  le  revenu,  avec 

cette  singularité  qu'il  laisserait  indemnes  les  fortunes  acquises^  les 

capitalistes  ou    les   rentiers  sans  profession  qui  vivent  de  leur 

revenu  plus  que  de  leur  travail.  Ce  serait  là  une  inégalité  ou  mieux 

une  iniquité  à  laquelle  on  chercherait  sans  doute  à  remédier  dans 

la  pratique.  Un  tel  impôt  sur  le  travail  a  beau    avoir  été  préparé 

par  le  droit  sur  les  passeports  et  à  certains  ^ards  par  Tobrok 

ou  redevance  des  serfs  à  leur  seigneur,  il  ne  saurait  manquer  d'être 

impopulaire.  En  tout  autre  pays,  une  taxe  locative  semblerait  plus 

simple,  plus  équitable,  plus  facile  à  percevoir  ;  mais  en  Russie  la 

taxe  sur  le  travail  aurait  l'avantage  d'atteindre  plus  sûrement  tous 

les  contribuables  jusqu'aux  plus  petits  et  aux  plus  pauvres,  jusqu'à 

ceux  dont  on  n'oserait  taxer  les  misérables  demeures.  Or,  ainsi    . 

que  nous  l'avons  déjà  remarqué  à  propos  des  finances  de  l'état, 

dans  un  pays  comme  la  Russie,  où  les  classes  riches  et  aisées  sont 

encore  relativement  peu  nombreuses,  l'impôt  n'est  productif  qu'à 

condition  de  descendre  très  bas  et  de  frapper  tout  le  monde  (2). 

Dans  les  villes  comme  dans  l'empire,  le  fisc  n'  a  plus  que  le  choix 
entre  les  différentes  taxes.  Stimulé  par  des  besoins  nouveaux,  le 
génie  fiscal  semble  du  reste  enclin  à  s'attaquer  directement  au  re- 
venu et  au  travail.  Avant  la  dernière  guerre,  il  n'était  question 
d'un  impôt  de  ce  genre  que  pour  Saint-Pétersbourg  ou  pour  les 
villes  au  profit  des  municipalités  ;  depuis  la  double  campagne  de 
Bulgarie  et  d'Arménie,  la  presse  russe  parle  d'appliquer  des  taxes 
de  cette  sorte  à  tous  les  habitans  de  l'empire  au  profit  du  trésor 

(1)  Nous  rappellerons  que  l'état,  de  son  côté,  perçoit  sur  les  passeports  et  indirecte- 
ment sur  le  travail  des  droits  fort  élevés  qui  lui  rappo  rtent  annuellement  plusieurs 
millions  de  roubles.  (Voyez  la  Aevue  du  15  dt^.cembre  1876.) 

(2)  Voyez  la  Revue  du  15  décembre  1876  et  du  l***  Janvier  1877. 

TOMB  xxviu.  —  lh78.  53 


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83i  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

impérial.  La  Russie  doit  maintenant  aviser  au  moyen  de  sold^  les 
frais  de  ses  coûteuses  victoires.  Le  trésor  ne  peut  longtemps  se 
passer  de  ressources  nouvelles,  et  il  est  probable  qu'avant  de  pro- 
céder à  leur  réforme  fiscale  les  villes  attendront  que  l'état  ait  procédé 
à  la  sienne,  qui  est  plus  urgente  et  plus  difficile  encore. 

C'est  aux  municipalités  à  choisir  entre  les  différentes  taxes  mises 
à  l'étude,  puisque  les  villes  comme  les  provinces  sont  en  possession 
d'une  faculté  dont  ne  jouit  pas  encore  la  nation,  celle  de  se  taxer 
elles-mêmes.  C'est  là  un  droit  dont  les  municipalités  les  plus  im- 
portantes devront  largement  user.  Dans  les  villes,  une  réforme  fis- 
cale peut  avoir  un  douUe  avantage,  car,  en  accroissant  le  nombre 
des  contribuables,  elle  pourrait  indirectement  entraîner  une  réforme 
électorale  et  ouvrir  l'accès  des  urnes  aux  classes  les  plus  éclairées, 
à  ce  qu'en  d'autres  pays  on  nomme  les  capacités.  Ce  n'est  en  tout 
cas  qu'en  se  procurant  de  plus  amples  ressources  que  les  munici- 
palités russes  sauront  maintenir  leur  rang  et  justifier  leurs  titres  de 
cités  modernes.  Alors  seulement  les  villes  pourront  entrepr^idre 
ou  mettre  à  exécution  ce  qu'on  pourrait  appeler  les  améliorations 
nécessaires,  pour  leur  assainissement,  pour  leur  voirie  publique, 
pour  l'instruction  populaire  surtout.  Déjà  plusieurs  villes,  usant 
d'une  prérogative  qui  nous  paraîtrait  peut-être  excessive,  ont  adopté 
le  principe  de  l'enseignement  obligatoire.  Aux  municipalités  comme 
aux  états  provinciaux,  le  gouvernement  ne  conteste  pas  en  effet  le 
droit  de  voter  des  mesures  de  ce  genre  (l).  11  est  vrai  que,  pour 
mettre  de  telles  résolutions  en  pratique,  les  villes  comme  les 
zemstvos  semblent  trop  dépourvus  de  moyens  coerdtifs,  à  moins 
que  les  fonctionnaires  ou  les  tribunaux  ne  consentent  à  leur  venir 
en  aide.  En  tout  cas,  pour  faire  passer  l'instruction  obligatoire  du 
domaine  de  la  théorie  dans  celui  de  la  réalité,  les  ressources  pécu- 
niaires ont  jusqu'ici  fait  défaut  aux  villes  comme  aux  provinces. 

La  loi  municipale  a  vu  le  jour  à  une  époque  de  désenchantement, 
où  la  plupart  des  Russes  étaient  déjà  revenus  des  orgueilleuses 
espérances  suscitées  par  les  premières  réformes  de  l'empereur 
Alexandre  IL  Quoique  l'opinion  eût  moins  d'exigences  vis-à-vis 
d'elles,  les  institutions  municipales  ont  encore  moins  que  les  états 
provinciaux  répondu  à  l'attente  du  public.  D'où  est  venue  cette 
nouvelle  déception?  D'où  vient  cette  atonie,  cette  langueur,  cette 
apathie  parfois  si  justement  reprochées  aux  doumas  urbaines? 
Est-ce  de  la  loi  ou  du  peuple?  Est-ce  de  l'incapacité  des  Russes  à 
se  servir  des  libertés  régulières  et  à  se  gouverner  eux-mêmes?  Les 
défauts  reprochés  aux  nouvelles  municipalités  proviennent  en  partie 

(1)  On  doit  remarquer  à  ce  sujet  que  le  principe  de  l'obligation  de  renscignemeot 
peut  aisément  être  tiré  du  code  russe,  qui  est  plus  explicite  que  le  nôtre  sur  les 
devoirs  des  pères  de  fttmille  yis-à-vis  de  leurs  enfims.  Yoyei  à  cet  égard  M.  Llon- 
banski,  Jouriditchetkia  Monografii^  U  UL 

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l'empirb  des  tsars  et  les  russes  835 

des  défauts  mêmes  de  la  loi,  en  partie  de  la  pauvreté  et  du  manque 
de  ressources  de  la  plupart  des  villes.  Ce  ne  sont  pas  là  cependant 
les  seules  raisons  du  peu  d'activité  et  du  peu  d'efficacité  de  la  plu- 
part des  doumas.  Il  y  a  une  cause  plus  générale,  une  cause  supé- 
rieure, qui  a  pesé  sur  les  municipalités  aussi  bien  que  sur  les  états 
provinciaux.  Ce  n'est  ni  l'inaptitude  de  la  nation,  ni  la  paresse  ou 
l'inertie  des  classes  dominantes,  c'est  l'absence  d'institutions  et  de 
libertés  politiques,  c'est  le  manque  d'esprit  public.  Gela  parait  d'a- 
bord un  paradoxe.  Il  semble  que  les  franchises  municipales  doivent 
être  d'autant  plus  respectées  et  d'autant  plus  fécondes  qu'elles  sont 
moins  exposées  à  l'immixtion  de  questions  étrangères  et  irritantes, 
qu'il  n'y  a  rien  pour  en  détourner  l'intérêt  et  en  déranger  le  jeu  ré- 
gulier. Par  malheur,  il  n'en,  est  pas  toujours  ainsi,  et  l'exemple  de 
la  Russie  prouverait  plutôt  le  contraire. 

Nous  nous  plaignons  souvent  en  Occident,  et  non  sans  raison,  de 
la  manière  dont  la  politique  s'insinue  partout,  faussant  et  dénatu- 
rant les  libertés  locales,  substituant  trop  souvent  aux  intérêts  des 
municipalités  ou  des  départemens  les  passions  et  les  divisions  des 
partis.  En  Russie,  Ton  rencontre  l'inconvénient  inverse.  Les  pro- 
vinces et  surtout  les  villes  russes  nous  font  voir  ce  qu'en  l'absence 
des  libertés  politiques  peuvent  devenir  les  libertés  locales.  La  poli- 
tique, qui  complique  si  dangereusement  toutes  les  affaires  munici- 
pales ou  provinciales,  la  politique,  qui  dans  le  champ  paisible  des 
intérêts  locaux  sèn>e  des  germes  de  haine,  de  lutte  et  de  désordre, 
y  apporte  en  revanche  un  ferment  d'activité,  un  principe  de  vie  qui 
sans  elle  ferait  parfois  entièrement  défaut.  Dans  tous  ces  petits  or- 
ganes du  self-govemment^  dans  ces  mille  corps  épars,  trop  naturel- 
lement enclins  à  la  sonmolence  et  à  l'engourdissement,  la  liberté 
politique 'fait  circuler  la  vie,  une  vie  souvent  agitée  et  fiévreuse  il  - 
est  vrai,  ipais  souvent  aussi  préférable  à  la  torpeur  et  à  la  léthargie. 
En  éveillant  partout  l'esprit  public,  elle  le  tient  partout  en  haleine 
dans  les  petites  comme  dans  les  grandes  affaires;  en  stimulant  le 
zèle  ou  Tambition  des  hommes,  elle  les  attire  à  d'obscures  ou  d'in- 
grates foncti(Mis,  qui  sans  elle  pourrai^t  souvent  demeurer  dédai- 
gnées et  délaissées.  Il  n'y  a  pas  à  le  nier,  souvent  la  politique  anime 
et  féconde  les  institutions  que  parfois  elle  semble  vicier  et  mettre 
en  péril.  Sans  elle,  les  libertés  locales,  peut-être  les  plus  pré- 
cieuses de  toutes,  courent  le  risque  de  devenir  des  formes  vides  ou 
un  aveugle  et  inerte  mécanisme.*  Nous  aboutissons  ainsi ,  pour 
les  institutions  municipales  »  à  la  n^ême  conclusion  que  pour  les 
institutions  provinciales.  Loin  de  toujours  grandir  plus  sûrement 
à  couvert  de  l'agitation  des  partis,  le  self-goeemment  local  ne  peut 
s'épanouir  dans  toute  sa  plénitudp  eX  donner  tous  ses  fruits  qu'au 
grand  air  de  la  liberté  politique.  Anatole  Leroy-Bealueu. 

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1^ 


II 


'  ,1 


'1 


LES 


FÊTES   PUBLIQUES 


^  DANS 


L'ANCIENNE    MONARCHIE     FRANÇAISE 


La  persistance  du  tempérament  national  à  travers  1^  épreny^ 
les  plus  faites  pour  le  modifier,  ce  semble,  est  un  spectacle  curiei 
à  étudier.  La  France,  au  lendemain  de  ses  revers,  semblait  rev 
nue,  à  jamais  dégoûtée  des  fêtes.  C'étaient  amusemens  quilîalls 
laisser, disait-on,  à  la  jeunesse  des  nations;  ils  allaient  mal  auxpei 
pies  qui  ont  à  porter  le  deuil  de  la  patrie.  On  oubliait  décompter  avi 
le  vieil  instinct  :  il  se  réveillait  deux  ans  après  nos  désastres  à  la  no 
velle  de  l'arrivée  d'un  souverain  étranger/Bien  à  propos,à  l'occasi 
de  la  visite  du  shah  de  Perse,  le  vieux  Paris  se  rappelait  qa'i\avi 
des  traditions  d'hospitalité  à  soutenir.  Il  s'empressait  d'y  faire  ho 
neur  par  des  illuminations  et  des  feux  d'artifice. 

Les  fêtes  n'ont  guère  cessé  d'être  sur  le  tapis  depui?lors,i 
s'il  n'en  a  guère  été  donné,  ce  n'est  pas  faute  d'envîe.  Dn^occasi 
naturelle  vient  de  se  présenter;  on  l'a  saisie  avec  empressemei 
Nul  ne  pourrait  songer  à  y  redire.  Elle  était  dans  l'air,  cette  fê 
le  jour  môme  de  l'ouverture  de  l'exposition.  A  l'idée  d'une  grau 
renaissance  par  le  travail  et  d'une  imposante  démonstration  en  pi 
sence  d'une  multitude  d'étrangers,  elle  s'inaugurait  toute  seu 
sans  demander  permission,  sous  l'image  de  milliers  de  drapeauid 
se  pavoisaient  les  maisons.  Ces  manifestations  spontanées 
suffisaient  pas.  Les  fêtes  sont  erfcore  un  objet  de  délibération  cl 
discussion.  On  songe  à  pourvoir  à  leur  avenir.  On  se  creuse  la  i 
pour  en  instituer.  Mais  quelle  date  fixer?  Quelle  désignation  ad 
ter?  Donnera-t-on  à  une  célébration  nationale  le  nom  de  fête  à 
France?  On  aurait  l'air  par  là,  dit-on,  de  ne  pas  vouloir  nomme 


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LES   FÊTES   PUBLIQUES   DANS  L* ANCIENNE  MONARCHIE.  837 

république.  On  craint  aussi  par  la  même  raison  d'aller  chercher 
dans  le  passé  quelque  pure  renommée  qui  ne  rappelle  que  des 
souvenirs  de  patriotisme  et  de  gloire.  Peut-être  aurait-on  pu  se 
rallier  autour  de  l'héroïne  incontestée  de  l'indépendance  nationale 
et  de  l'unité  française.  Mais  non  :  le  nom  sans  tache  de  cette  noble 
libératrice  du  territoire,  condamnée  à  être  brûlée  comme  hérétique 
et  sorcière,  se  trouve  avoir  pris  une  signification  cléricale.  Voilà 
donc  Jeanne  d'Arc  mise  hors  de  concours.  Nul  choix  de  nom,  nulle 
date  célèbre  qui  ne  devienne  une  pierre  d'achoppement.  Pourquoi 
ne  pas  prendre  la  convocation  des  états-généraux?  Mais  pour  les 
uns  ce  n'est  pas  assez,  et  pour  les  autres  c'est  déjà  trop.  Célébrer 
le  triomphe  d'un  partit  mais  ce  serait  réveiller  le  souvenir  de  l'hu- 
miliation et  de  la  défaite  sanglante  de  tous  les  autres.  On  a  cru 
tout  arranger  pour  cette  fois  en  s' arrêtant  à  une  époque  neutre,  ne 
se  rattachant  à  rien  d'historique,  sous  les  auspices  de  la  belle 
saison.  Cela  valait  mieux  assurément  que  d'évoquer  des  souvenirs 
irritans  qui  ne  demandent  qu'à  s'effacer. 

Le  passé  ne  saurait  sans  doute  nous  fournir  les  moyens  de  ré- 
soudre ces  difficultés.  Il  y  échappait  par  le  caractère  nettement  dé- 
fini d'institutions  peu  susceptibles  d'interprétations  différentes.  Il 
lui  eût  été  facile  de  solenniser  des  dates  politiques.  Les  anniver- 
saires ne  manquaient  pas  à  son  histoire  tant  intérieure  qu'exté- 
rieure. Eh  bien!  le  gouvernement  de  l'ancienne  France  n'a  pas 
connu  de  telles  fêtes  commémoratives.  Les  Capet  n'ont  pas  eu  l'idée 
de  fêter  périodiquement  leur  avènement  au  trône.  11  faut  descendre 
jusqu'à  une  époque  bien  moderne  pour  rencontrer  la  célébration 
de  la  Saint-Louis. 

La  périodicité  sous  l'ancienne  monarchie  ne  se  trouve  que  dans 
des  réjouissances  d'un  caractère  tout  populaire.  Il  suffit  d'en  rap- 
peler quelques-unes.  Telle  qui  se  présente  avec  une  apparence  de 
bonhomie  et  de  paaïveté,  et  semble  exclure  tout  pompeux  appareil, 
n'avait  pas  moins  une  grande  solennité:  ainsi,  à  Paris  même,  les 
fameux  feux  de  la  Saint-Jean,  célébrés  le  22  juin  de  chaque  jpnée. 
La  population  parisienne  y  attachait  une  véritable  importance.  Les 
autorités  miUtaires,  civiles  et  municipales  y  jouaient  leur  rôle.  Les 
trois  compagnies  des  archers,  gardes  de  l'Hôtel  de  Ville  de  Paris, 
infanterie  et  cavalerie,  l'état-major  et  un  officier  à  leur  tête,  allaient, 
i(  au  nom  de  messieurs  de  l'Hôtel  de  Ville,  »  faire  semonces  au 
chancelier,  au  gouverneur  de  Paris,  aux  présidens  des  cours  sou- 
veraines, etc.,  d'y  assister.  Le  lendemain,  la  cérémonie  était  célé- 
brée par  lesditeg  autorités.  Le  prévôt  des  marchands,  les  échevins, 
le  procureur  du  roi,  lé  greffier  et  le  receveur  de  l'Hôtel  de  Ville, 
portaient  tous  guirlandes  et  fleurs  en  baudrier.  A  Marseille,  la  fête 

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^!  838  RETUB  THES  DEUX  MONDES. 

!  I  du  cheval  de  Saint-Victor  ou  guet  de  Saint-Lazare  était  célélfèe 

i  I  chaque  année  avec  autant  d'entrain  méridional  que  de  magmficeDCÊ 

^r  jusqu'à  la  fin  du  xvi*  siècle.  Il  n'en  resta  plus  ensuite  qu'une  assez 

^  misérable  parodie.  Autant  en  peut-on  dire  dans  la  même  dtè  da 

branle  de  SainUElme^  où  un  certain  nombre  de  jeunes  fiUes  et  de 
jeunes  garçons,  représentant  les  dieux  de  la  fable  et  les  divers» 
nations,  se  promenaient  dans  la'ville  en  exécutant  des  danses.  Ce 
,  ^  n'est  dans  aucune  commémoration  nationale  qu'il  faut  assurémeot 

1|  chercher  l'origine  de  la  chevauchée  de  l'âne,  à  Lyon,  proœssiVui 

^  burlesque  dirigée  principalement  contre  les  maris  qui  se  ki^eot 

battre  par  leurs  femmes.  Un  petit  nombre  de  ces  célébratioDs  sub- 
siste encore,  par  exemple  la  fameuse  ducasse  flamande  de  Douai, 
où  paraissent  des  mannequins  gigantesques  sous  le  nom  de  Gayad 
et  sa  famille.  Ce  qui  a  établi  les  fêtes  de  la  Tarasque  à  Tansom, 
de  la  Graouilli  à  Metz,  du  Loup  vert  à  Jumièges,  de  la  Gargomilli 
à  Rouen,  et  tant  d'autres,  ce  n'est,  selon  toute  vraisemblance,  aaom 
décret  délibéré  en  conseil,  aucune  volonté  préméditée;  ce  gui  lésa 
rendues  périodiques,  c'est  un  assentiment  unanime  et  spontané.  Il 
n'en  est  pas  diÔéremment  des  fêtes  patriotiques,  d'un  caractère 
beaucoup  plus  élevé,  célébrées  à  Beauvais  en  l'honneur  de  Jeanne 
Hachette,  et  à  Orléans  en  souvenir  de  Jeanne  d'Arc«  Les  pompes  qui 
les  accompagnent  les  rendent  pourtant  dignes  du  nom  de  fêtes  pu- 
bliques dans  toute  la  force  du  terme,  malgré  leur  caractère  local. 

La  spontanéité,  l'initiative  populaire,  l'acceptation  générale  cpi 
les  rend  chères  à  tous,  tel  est  le  trait  dominant  de  toutes  ces  fêtes. 
N'exceptons  pas  celles  qui  naquirent  au  sein  des  mêmes  m^tsses 
directement  de  l'esprit  religieux  etaus^i  d'un  esprit  fort  différent; 
je  veux  parler  de  cet  esprit  satirique  qui  en  fait  l'inspiration  toute 
gauloise.  Les  processions  et  même  les  pompes  du  culte,  comme 
toutes  les  solennités  religieuses,  répondirent  aussi  à  un  besoin 
d'émotion  et  de  spectacle.  Sans  oublier  les  copsolations  relir- 
gieuses  plus  élevées  qu'on  allait  leur  demander,  ^Bes  furent  une 
distraction  puissante  pour  les  populations  soumises  à  T ennui  d'une 
existence  monotone  ou  à  d'accablantes  tristesses.  Enfin  quant  aux 
amusemens  profanes,  dérisoires,  qui  pénétrèrent  au  sein  des  églises 
elles-mêmes,  ils  eurent  le  même  but.  On  y  donnait  toute  sorte  de 
mascarades,  on  y  jouait  toute  espèce  de  farces  qui  prirent  des 
formes  assez  difilérentes  selon  leslocalités.  Chacun  apportait  sa  pari 
d'invention  à  ces  amusemens  auxquels  on  se  livrait  avec  entraîne- 
ment. Nos  aïeux  ont-ils  vu  dans  des  cérémonies  burlesques  restées 
fameuses  les  profondeurs  que  nous  croyons  y  découvrir?  Est-il  bien 
sûr  que  la  fête  de  l'âne  fût  une  réhabilitation  du  pauvre  animal,  et 
que  le  moyen  âge  y  reconnût,  y  sanctifiât  en  quelque  sorte  sa 

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LES   FÊTES   PDBUQUES   DANS   l' ANCIENNE  MONARCHIE.  839 

propre  résignation,  sa  patience,  son  humilité?  Peut-être  eût-il  pu  y 
reconnaître  encore  plus  sûrement  son  ignorance.  Cette  bizarre  céré- 
monie, et  le  cri  du  grotesque  héros  de  la  fête  introduit  dans  l'église 
pendant  la  messe,  ce  cri  imité  à  plusieurs  reprises  par  l'assistance 
^  et  par  le  prêtre  lui-même,  n'eussent  été  sans  la  naïyeté  de  nos 
pères  qu'une  farce  sacrilège.  Bien  que  la  fête  des  fous  n'ait 
guère  été  moins  générale,  elle  n'est  pas  moins  dépourvue  de  tout 
ce  qui  donne  à  une  célébration  un  caractère  de  solennité  et  de 
pompe.  Elle  parait  avoir  été  surtout  scandaleuse.  Il  fallait  que  le 
clergé  fût  bien  sûr  des  populations  pour  se  prêter  à  cette  célé- 
bration de  la  messe  en  présence  de  Yévêque  des  fousy  placé  sur 
le  siège  épiscopal,  pour  qu'il  ne  craignît  pas  de  laisser  voir  à  la 
foule,  dans  l'église  même,  des  prêtres  habillés  en  baladins,  poiv 
tant  des  vêtemens  de  femme,  barbouillés  de  suie  ou  couverts  de 
masques  hideux  et  barbus,  sautant,  jouant  aux  dés,  se  livrant  à 
des  scènes  licencieuses.  On  ne  s'étonne  pas  qu'au  xn*  siècle 
l'évèque  de  Paris,  Maurice  de  Sully,  ait  défendu,  sous  peine  d'ex- 
communication, de  célébrer  cette  grotesque  cérémonie,  et  qu'un  con- 
cile tenu  à  Paris  en  1212  ait  renouvelé  la  même  défense,  aussi  peu 
d'ailleurs  couronnée  de  succès. 

C'est  avec  les  grandeurs  de  la  monarchie  déjà  centralisée  vers  le 
xin«  siècle,  et  surtout  au  xiv*  et  au  xv«,  que  commencent  chez  nous 
les  fêtes  ayant  ce  caractère  public  et  national  ainsi  que  cette  ma- 
gnificence qui  ont  laissé  leur  trace  dans  notre  histoire.  Un  coup 
d'oeil  rétrospectif  jeté  sur  ces  solennités  du  passé  ne  sera  pas  inu- 
tile. Déjà  nous  avons  entretenu  les  lecteurs  de  la  Revue  des  tentar 
tives  faites  par  la  révolution  pour  constituer  un  système  moral 
et  patriotique  de  fêtes  nationales  et  des  raisons  qui  les  ont  fait 
échouer  (1).  Ces  raisons  n'ont  rien  perdu  de  leur  force.  Elles 
marquent  l'écueil  à  éviter  encore  aujourd'hui.  Les  abstractions  de  la 
philosophie  politique  appliquées  aux  plaisirs  publics  ne  servent 
qu'aies  glacer;  la  consécration  qu'on  prétend  attribuer  à  certaines 
dates  politiques  ne  fait  que  compromettre  ces  fêtes  elles-mêmes  , 
en  leur  prêtant  un  caractère*  de  défi  qui  passionne,  divise,  conmie 
la  plupart  de  celles  qu'imagina  la  révolution.  L'étude  des  fête»  de 
l'ancienne  monarchie  aura  aussi  ses  enseignemens. 

« 
L 

Les  fêtes  publiques,  à  partir  du  xin«  siècle  surtout,  jusqu'aux 
approches  de  1789,  pourraient  être  résumées  dans  leur  inspiration 
générale  par  cette  formule  bien  simple  et  presque  naïve  :  quand 

{\)Rtvm  dul«']uiUetl872. 


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*  * 


8A0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

quelque  chose  d'heureux  est  arrivé  au  roi,  la  nation  se  réjouit.  Je 
ne  veux  pas  dire  qu'on  n'aide  pas  un  peu  dès  lors  aux  manifest*- 
tions  de  ces  réjouissances.  Leur  organisation  oflicielle  derienr  on 
des  signes  de  l'existence  d'une  autorité  centrale  et  un  de  sesmofens 
|.  de  prestige  ;  mais  le  plus  souvent,  de  tous  les  ordres  que  reçoit  b 

'  ^  nation,  c'est  celui  qui  se  fait  obéir  avec  le  moins  d'opposition.  Bte 

s'y  mêle  par  une  initiative  souvent  féconde  en  imaginations  ingé- 
nieuses. J'ajoute  que  le  plus  souvent  aussi,  à  la  même  époque,  ks 
I  événemens  regardés  comme  heureux  pour  la  royauté  le  sont  aussi 

- 1  pour  la  France  elle-même,tant  les  intérêts  semblent  identifiés.  Un 

/jj  mariage  royal   parait  au  pays  l'équivalent  pour  lui-même  d'une 

1  alliance  utile  ou  brillante;  si  le  monarque  célèbre  une  victoire,  la 

fi  fusion  est  complète;  roi  et  peuple  ne  font  plus  qu'un. 

I  De  grandes  fêtes  accompagnent  le  sacre  des  monarques.  On  n'a 

ÎJ  voulu  voir  là  que  l'alliance  du  prêtre  et  du  roi.  Le  peuple  émdussi 

^  de  la  partie.  Relisez  les  détails  des  cérémonies  du  sacre,  les  pa- 

i:  rôles  qui  y  étaient  prononcées,  vous  y  verrez,  à  travers  Jautres 

idées,  sans  doute,  celle  d'une  royauté  protectrice  du  peuple,  enDeme 
5  de  l'oppression,  s' engageant  elle-même  à  la  modération  dans  Feier- 

;  cice  du  pouvoir.  Ainsi  le  roi  promettait  formellement  de  «  défendre 

^  le  peuple  de  toutes  rapines  et  iniquités  de  tous  les  degrés,  item 

en  tout  jugement  de  commander  équité  et  miséricorde.  »0n  avait 
coutume  de  lâcher  dans  l'église  plusieurs  douzaines  d'oiseaux  en 
signe  d'allégresse  et  de  liberté.  Combien  de  marques  particulières 
de  ces  mêmes  idées  de  liberté,  d'affranchissement,  de  bonne  jus- 
tice rendue  au  peuple,  se  rencontrent  dans  le  récit  fait  par  iNicolas 
de  Bray  des  fêtes  qui  suivirent  le  sacre  et  le  couronnemeiit  de 
Louis  YIU 1  L'enthousiasme  paraît  sincère  autant  qu'il  put  jamais 
l'être  à  aucune  époque  dans  ces  masses  facilement  émues.  Les 
plus  riches  portent,  même  dans  les  rues,  les  plus  magnifiques 
costumes  du  temps,  étalent  l'or  et  la  soie.  Le  peuple  noa-seulemeût 
se  mêle  à  la  fête,  mais  il  la  fait,  pour  ainsi  dire,  a  en  se  livrant, 
,  dit  le  chroniqueur,  à  toute  sorte  de  divertissemens  publics.  »  D'eux- 
mêmes,  «  de  joyeux  jeunes  gens  et  des  jeunes  filles  forment  des 
chœurs  de  danse;  des  chanteurs  paraissent  entonnant  des  chants 
joyeux;  des  mimes  accourent  faisant  résonner  la  vielle  aux  sons 
pleins  de  douceur;  les  instrumens  retentissent  de  toutes  parts  :  ici 
le  sistre,  là  les  timbales,  le  psaltérion,  les  guitares,  produisent  mie 
agréable  symphonie;  ils  accordent  leurs  voix  et  chantent  d'aimables 
chansons.  »  11  y  a  là  une  marque  de  l'union  au  moins  momentanée 
qui  s'établit  entre  la  masse  et  les  riches,  entre  le  peuple  et  le  roi, 
union  attestée  par  des  témoignages  frappans.  «  Le  riche  n'écarte 
point  l'indigent  de  la  salle  de  ses  festins;  tous  se  répandent  en  tous 


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LES   FÊTES   PUBLIQUES   DANS   L' ANCIENNE  MONARCHIE.  8&1 

lieux,  et  mangent  et  boivent  en  commun.  »  Les  citoyens  apportent 
au  roi  de  très  beaux  présens,  des  vêtemens  ornés  de  diverses  figures 
en  broderies.  Le  roi  exprime  son  remercîment,  comment  ?  en  don- 
nant la  liberté  aux  serfs  I  Comment  encore?  par  une  amnistie.  L'am- 
nistie prononcée  par  Louis  VIII  n'exclut  que  ceux  qui  se  sont  armés 
contre  son  père.  L'appel  à  la  bonté,  à  l'équité,  prend  encore  une 
autre  forme  familière.  Le  mime  qui  joue  de  son  instrument  devant 
le  roi  l'exhorte  dans  son  chant  à  la  clémence,  à  la  douceur,  à  la  gé- 
nérosité. Dans  le  sacre  non  plus  que  dans  ces  fêtes,  on  ne  voit  percer 
l'idée  d'une  royauté  qui  se  croirait  tout  permis.  La  formule  du  ser- 
ment royal  sous  Philippe-Auguste  renferme  ces  mots  empreints  de 
liberté  et  de  légalité  d'une  façon  remarquable  :  «  J'octroierai,  dit  le 
roi,  j'octroierai  à  ce  peuple  à  nous  confié  le  maintien  des  lois  en  ce 
qui  lui  est  dû.  » 

La  magnificence  de  ces  solennités  était  plus  grande  que  nous  ne 
sommes  tentés  de  l'imaginer  au  milieu  de  l'éblouissement  de  nos 
fêtes  modernes.  Nos  aïeux  n'étaient  pas  forts  sur  l'éclairage.  Ce 
genre  de  féeries  manque  aux  fêtes  du  passé  sous  les  formes  mo- 
dernes, mais  on  illuminait  les  fenêtres  à  chaque  étage,  «  tellement, 
dit  un  chroniqueur,  qu'au  milieu  de  la  nuit  on  aurait  pu  se  croire 
en  plein  jour.  »  Les  amusemens  et  les  décorations  portent  le  carac- 
tère de  l'époque.  Les  fêtes  qui  accompagnent  le  sacre  de  Philippe- 
Auguste  eurent  un  éclat  extraordinaire,  et,  pendant  le  banquet,  le 
héros  de  Bouvines  fut  servi  à  genoux  par  le  roi  d'Angleterre  son 
vassal.  Au  sacre  et  couronnement  de  la  reine  Marie  de  Brabant  en 
1275,  à  Paris,  «  les  bourgeois  firent  fête  grande  et  solennelle;  ils 
encourtinèrent  la  ville  de  riches  draps  de  diverses  couleurs.  Les 
dames  et  pucelles  s'éjouissaient  en  chantant  diverses  chansons.  » 
Les  comptes  de  Geoffroy  de  Fleury,  argentier  du  roi  Philippe  le 
Long,  donnent  le  détail  des  dépenses  faites  à  l'occasion  du  sacre  du 
roi,  le  9  janvier  1317,  en  vêtemens,  étoffes,  tentures  et  tapis.  Ces 
dépenses  s'élèvent  pour  le  roi  à  2,378  livres  8  sols  6  deniers;  pour 
la  reine  et  ses  enfans,  à  5,007  livres  13  sols  10  deniers.  Ils  men- 
tionnent pour  le  roi  trois  chambres  et  pour  la  reine  deux  chambres 
tendues  de  neuf  avec  un  grand  luxe  d'étoffes,  de  broderies,  de  tapis, 
coussins,  courtines  (1).  Le  roi  Jean  II,  le  jour  de  son  saôre  (1350), 
arma  chevaliers  des  princes  et  des  gentilshommes  qui  ne  devaient 
plus  remettre  dans  le  fourreau  l'épée  qu'ils  prirent  de  sa  main.  La 
pompe  fut  superbe,  la  dépense  prodigieuse;  chaque  nouveau  che- 
valier reçut  aux  frais  du  roi  les  habits  de  la  cérémonie  :  fourrures 


(i)  Voyez  les  Comptes  de  l'argenterie  des  rois  de  France  >a  xiv*  siècle,  publiés  par 
L.Douet  d*Arcq,1864. 


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:i 


8&2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

précieuses,  double  tenture  d'or  et  de  soie.  Paris  s'émut  à  l'aspect 

de  son  monarque.  Les  rues  furent  tapissées  ;  les  artisans,  diTÛés  a 

corps  de  métiers,  les  uns  à  pied,  les  autres  à  cheyal,  étaient  vétm 

d'une  manière  différente  pour  chaque  confrérie.  Les  fêtes  durerai 

huit  jours.  On  a  aussi  le  récit  détaillé  du  sacre,  du  couroimemciit, 

des  fêtes  et  festins  donnés  en  1380  dans  la  cour  du  palais  coimite 

d'une  tente,  et  où  le  roi  et  les  chevaliers  déploient  à  renvilaptas 

grande  magnificence.  Dans  l'église  Notre-Dame,  très  richemeot 

li  parée  «  séoit  le  jeune  roy,  en  habit  royal,  en  une  chaire  élerée 

moult  haut,  paré  et  vestu  de  draps  d'or,  si  très  riches  qu'on  ne  pou- 

voit  avoir  plus;  et  tous  les  jeunes  et  nouveaux  chevaliers  dfêsaos, 

p  sur  bas  échafauds  couverts  de  draps  d'or,  à  ses  pieds,...  et  séoit 

le  roy  en  majesté  royale,  la  couronne  très  riche  et  outre  mesure 

précieuse  en  chef.  » 

Ces  fêtes  conservent  sous  la  royauté  des  premiers  Valois  m  ca- 

1^  ractëre  chevaleresque  et  féodal.  Il  y  a  dans  toutes  ces  solsmités  xol 

■i  élément  nobiliaire  et  militaire  qui  fait  spectacle.  La  masse  est  vive- 

]  ment  intéressée  par  la  beauté  des  armes  et  des  costumes,  par  le 

j  nombre  et  les  omemens  éclatans  des  chevaux.  Entre  ces  fêtes  de  k 

ij  royauté  chevaleresque  et  celles  de  notre  société  démocratique  les 

ii  différences  se  présentent  d'elles-mêmes.  Nos  revues  militaires  n'ont- 

elles  pas  aussi  pourtant  leur  grandeur  et  leur  éclat?  Quelles  que 

soient  l'éclatante  richesse,  la  pittoresque  variété  des  uniformes,  ce 

n'est  point  par  là  pourtant  qu'elles  peuvent  entrer  en  lutte  avec  ces 

pompes  du  passé.  Mais  la  pensée  qu'éveillent  ces  grands  ensembles, 

si  mobiles  en  même  temps  que  si  imposans,  n'a-t-elle  pis  sa  valeur 

morale?  L'élément  militaire,  peu  discipliné  sous  la  royauté  desNa- 

lois,  manquant  d'unité,  tire  aloi^  sa  beauté  de  sa  variété  même  et 

de  ce  qu'il  a  de  libre  et  d'aventureux.  11  tire  la  sienne  aujourd'hui 

de  sa  forte  organisation,  de  sa  puissante  discipline,  de  son  unité 

même,  vivante  image  de  l'unité  nationale»  Voilà  où  est  la  vnie 

supériorité  moderne.  Laissons  à  la  royauté  encore  toute  impré^ 

gnée   des  usages  féodaux  celle  de  la  fantaisie  la  plus  brillante, 

unie  à  cette  magnificence  d'armures  et  de  costumes  pour  jamais 

disparue. 

La  partie  toute  chevaleresque  de  ces  anciennes  solennités  a  été 
l'objet  de  fréquentes  descriptions ,  et  les  romanciers  qui  s'y  sont 
complu  comme  Walter  Scott  n'ont  eu  qu'à  puiser  à  pleines  mains 
dans  nos  vieux  chroniqueurs.  Les  tournois  sont  nés  en  France,  et 
les  nations  étrangères,  l'Angleterre  notamment,  nous  les  ont  en- 
suite empruntés.  On  est  allé  même  jusqu'à  désigner  nominative- 
ment r  inventeur^  qui  serait  le  chef  de  la  maison  des  comtes  de 
Vendôme.  «  En  l'année  1066,  dit  la  chronique  de  Tours,  périt 


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LES  FÊTES   PUELIQUES   DANS  L' ANCIENNE  MONARCHIE.  8&3 

Geoffroy  de  Preuilly,  auquel  on  doit  l'invention  des  tournois,  qin 
tomeamenta  invenit.  »  Les  tournois  ont-ils  eu,  à  probablement 
parler,  un  inventeur?  N'avaient-ils  pas  des  précédons  dans  ces 
jeux  militaires  donnés  en  présence  de  Charles  le  Chauve  et  de 
Louis  le  Germanique,  qui  consistent  dans  un  combat  simulé  où 
luttent  deux  troupes  d'élite  en  brandissant  leurs  lances?  La  féoda- 
lité développa  ce  germe;  elle  marqua  de  son  empreinte  un  usage 
plus  d'une  fois  déjà  pratiqué.  Rien  de  comparable  au  reste  comme 
originalité  n'avait  été  imaginé  depuis  l'ancienne  Grèce.  Jamais 
plus  pompeux  appareil  ne  s'était  déployé  devant  les  regards  éblouis. 
Nul  de  ces  jeux  solennels  du  passé  classique  n'avait  pu  donner 
la  moindre  idée  de  ce  mélange  de  vaillance  aventureuse  et  de 
galanterie  chevaleresque.  Un  tel  genre  de  fêtes  est  véritablement 
une  création  de  toutes  pièces  de  cette  société  du  moyen  âge.  Il 
est  superflu  de  faire  remarquer  que  cet  élément  s'est  totalement 
effacé  dans  nos  solennités  publiques.  C'est  bien  de  celles-ci  qu'on 
est  en  droit  de  demander  :  Où  est  la  femme?  On  la  cherche  sans  l'y 
trouver.  Les  femmes  aujourd'hui  se  renconU*ent  partout  et  n'ont 
d'action  spécialement  nulle  part.  Le  xviii^  siècle  avait  laissé  sub- 
sister dans  les  salons  les  joutes  de  l'esprit  dont  elles  étaient  juges. 
Celles-là  même  ont  disparu. 

Choisissons  seulement  les  détails  caractéristiques  au  milieu  de 
ces  particularités,  dont  nos  bavards  chroniqueurs,  qui  sont  bien  de 
leur  temps  et  de  leur  pays,  se  montrent  si  prodigues.  On  voit  qu'ils 
sont  les  premiers  séduits  par  ce  qu'ils  racontent.  Tout  les  enchante 
et  les  amuse.  Ils  sont  ébahis  devant  toutes  les  surprises,  en  extase 
devant  tous  les  costumes,  éblouis  par  tout  ce  qui  brille,  ravis  d'aise 
par  tous  les  pas  d'armes  et  par  tous  les  «  esbatemens  »  auxquels  se 
livrent  les  princes.  Froissart,  Monstrelet,  Olivier  de  la  Marche,  etc., 
ne  tarissent  pas  sur  ce  sujet.  Voyez  le  récit,  sous  Charles  YI,  de  la 
première  fête  donnée  par  ce  roi,  dont  le  souvenir  rappelle  tant  de 
fêtes  et  tant  de  malheurs.  Il  s'agissait  de  conférer  la  chevalerie 
au  roi  de  Sicile  et  au  duc  du  Maine,  fils  du  duc  d'Anjou,  qui 
avait  péri  quelques  années  auparavant  dans  Texpédition  d'Italie,  et 
dont  la  veuve  s'était  réfugiée  auprès  du  roi.  Ce  fut  à  Saint-Denis 
que  le  roi  donna  lui-même  l'accolade  à  ses  jeunes  cousins.  Les  trois 
jours  suivans  y  furent  consacrés  à  ces  divertissemens  où  le  code 
de  la  chevalerie  se  faisait  scrupulement  obéir.  Ainsi,  dans  la  pre- 
mière journée,  vous  voyez  les  chevaliers  jouter  et  le  roi  lui-même 
paraître  conmie  tenant;  il  porte  pour  emblème  un  soleil  d'or;  son 
cortège  est  formé  des  princes  du  sang  et  de  tous  les  principaux  che- 
valiers du  royaume.  Chaque  chevalier  est  appelé  à  l'entrée  de  la  lice 
par  une  dame  richement  parée  qui  guide  son  cheval  par  un  ruban 
d'or  et  qui  elle-même  est  montée  sur  une  haqueoée.  Tout  continue 


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8A&  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

à  se  passer  selon  les  rites  accoutumés.  Lorsqu'on  est  dans  la  lice 
dame  descend,  donne  un  baiser  au  chevalier,  Texhorte  à  se  co 
porter  vaillamment,  puis  prend  place  sur  les  échafauds  qui  ont 
dressés  et  couverts  de  tapisseries.  Le  second  et  le  troisième  j( 

%  n'ont  pas  leur  ordre  moins  bien  réglé  et  voient  combitire  j 

^^  écuyers,  puis  tous  ceux  qui  se  présentent. 

Les  mœurs  du  temps  se  retrouvent  tout  entières  sous  d'auu 
rapports  dans  la  même  fête.  Gomme  on  y  voit  déjà  ce  mélange  d'ari 
tures  galantes  et  de  religion  qui  marquera  surtout  le  ivr  sied 
La  chronique  nous  apprend  que  le  soir  du  troisième  jour  il  y  eut  i 
mascarade.  Les  suites  en  devaient  être  fort  peu  édifiantes.  «  Ifaû 
demoiselle  s'oublia,  plusieurs  maris  pâtirent.  »  II  devait  s'ensuiv 
plus  d'un  duel  et  d'un  guet-apens.  Le  lendemain  appartient  i la rei 
gion.  Après  les  plaisirs  du  siècle,  les  pompes  de  la  mort.  Émt- 
contraste  raffiné  ou  rencontre  naïve?  Un  grand  service  mortuaj 
est  célébré  à  Saint-Denis  pour  honorer  la  mémoire  de  messire  D\ 
guesclin,  connétable  de  France,  cérémonie  majestueuse  d'ailleur 
Son  ancien  compagnon,  le  sire  de  Clisson,  menait  le  deuil  to 
vêtu  de  noir,  suivi  des  deux  maréchaux  de  France,  OhVier  Duguc 
clin,  frère  du  défunt,  et  de  plusieurs  autres  chevah'ers.  L'érêqi 
d'Auxerre  officiait;  il  s'avança  ainsi  que  le  roi  jusqu'à  l'entré 
du  chœur.  Là  les  ducs  de  Bourgogne,  de  Bourbon,  de  Lorrain 
et  de  Bar,  les  sires  de  Clisson,  de  Laval  et  d'Albret,  présenlferei 
deux  chevaux  de  bataille  et  deux  chevaux  de  tournois.  L'évèqi) 
leur  mit  la  main  sur  la  tête,  puis  les  sires  de  Beaumanoiret  d 
Longueville  et  six  autres  apportèrent  les  écus.  Le  duc  de  Toumm 
frère  du  roi,  le  comte  de  Nevers,  le  prince  de  Navarre  et  Hem 
de  Bar  marchaient  ensuite,  portant  par  la  pointe  Tépée  du  ooti 
nétable.  D'autres  chevaliers  tenaient  les  casques,  d'autres  les  bai 
nières  à  ses  armoiries.  Toutes  ces  offrandes  furent  rangées  devai 
l'autel.  Ces  cérémonies  étaient  terminées  par  l'oraison  funèbi 
du  connétable;  certaines  paroles  qu'en  a  recueillies  rbistoire  fai 
saient  couler  les  larmes  de  ses  anciens  compagnons  d'armes.  Voil 
bien  l'expression  par  les  fêtes  de  ce  qui  constitue  la  monarchie  ch( 
valeresque  et  féodale.  Tout  cela  sort  des  mœurs.  Rien  de  factice. 
y  a  des  choses  légères,  il  y  en  a  de  blâmables,  il  y  en  a  de  toi 
chantes  qui  semblent  reparaître  à  chaque  avènement,  comme  d( 
fleurs  dont  se  couvre  le  vieil  arbre  monarchique  à  chaque  nouvea 
printemps  qui  le  rajeunit. 

H. 

Les  grandes  fêtes  monarchiques  devaient  être  constituées  dat 
toutes  leurs  parties  au  xiv"  siècle  et  surtout  au  xv«.  Le  xrn*  < 

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LES   FÊTES   PUBLIQUES   DANS   L' ANCIENNE  MONARCHIE.  845 

j^le  xvm*  n'y  ont  guère  ajouté,  et  peut-être  y  ont-ils  retranché  plus 
^d'un  trait  original.  La  royauté,  se  faisant  moins  populaire,  devient 
;^  plus  retirée  du  plus  solennelle.  Elle  renferme  ses  fêtes  dans  les  ma- 
gnifiques palais  où  les  femmes  et  les  courtisans  parés  se  livrent  à 
de  pompeux  divertissemens  ou  à  de  libres  plaisirs.  Ce  qui  dis- 
tingue les  XIV*  et  XV*  siècles,  c'est  que  plus  encore  qu'aux  époques 
^suivantes,  la  foule  en  fait  partie  essentielle,   intégrante;  c'est 
'  pour  elle  aussi  que  la  royauté  se  met  en  frais  ;  c'est  son  goût 
qu'on  veut  satisfaire. 

Combien  de  ces  mariages  royaux  et  princiers,  de  ces  entrées 
'  solennelles,  accompagnées  de  réjouissances  I  On  éprouve  l'embar- 
ras du  choix.  Je  ne  m'y  arrête  pas.  Je  cherche  le  type  de  ce  qu'on 
pourrait  nommer  :  une  fête  publique  sous  l'ancien  régime.  Je  ne 
dis  pas  qu'on  n'en  trouve  de  telles  sous  Louis  XIV,  Louis  XV 
et  Louis  XVL  Mais  le  genre  est  formé  sous  la  royauté  des  Valois. 
On  peut  r affirmer  sans  nier  la  splendeur  de  quelques-unes  de  ces 
fêtes  des  derniers  Bourbons  ;  Versailles  puit  à  Paris,  la  cour  fait 
ombre  au  peuple.  La  seule  grande  innovation,  sous  Henri  IV,  est 
le  feu  d'artifice,  connu  auparavant,  mais  fort  perfectionné  par  les 
Italiens  du  xvi«  siècle,  et  qui  devient  au  commencement  du 
XVII*  un  élément  essentiel  des  grandes  fêtes.  Les  feux  d'artifice 
les  plus  célèbres  seront  celui  que  donna  Sully  dans  la  plaine  de 
Fontainebleau,  celui  de  1612  à  l'arsenal,  un  autre  la  même  année 
sur  la  Seine,  pour  la  fête  de  la  Saint-Louis,  celui  de  1660,  lorsque 
Louis  XIV  rentra  à  Paris,  après  son  mariage,  celui  de  1739  à  l'oc- 
casion de  la  paix,  etc.  ;  car  l'idée  de  célébrer  la  paix  par  des  ré- 
jouissances eut  aussi  plus  d'une  fois  sa  part  dans  ces  solennités 
populaires.  Ce  n'était  pas,  il  est  vrai,  la  paix  en  général  saluée 
comme  une  idée  civilisatrice  qu'on  solennisait,  c'était  telle  paix 
déterminée,  conquise  après  des  succès  et  accueillie  avec  un  pa- 
triotique enthousiasme.  C'est  donc  encore  à  cette  période  finale 
du  moyen  âge,  période  brillante  s'il  en  fut,  malgré; tous  les  mal- 
heurs qui  l'accablent,  que  l'on  doit  demander  les  élémens  consti- 
tutifs des  fêtes  publiques  d'autrefois. 

Le  type  paraît  fixé  déjà  au  temps  de  Charles  VL  Voilà,  avec  tous 
ses  épisodes,  la  fête  publique  parisienne  d'autrefois.  On  peut  se 
reporter  à  ce  Paris  de  1389,  lors  de  l'entrée  dans  cette  ville  de  la 
jeune  Isabeau  de  Bavière.  Cette  princesse,  qui  devait  exercer  une 
si  funeste  influence  sur  les  mœurs  et  les  destinées  de  notre  na- 
tion, était  mariée  déjà  depuis  quatre  ans  avec  Charles  VI.  On  sait 
que  le  mariage  avait  été  l'objet  de  quelques  difficultés,  malheu- 
reusement surmontées.  Vive  était  l'impatience  amoureuse  du  jeune 
prince,  qui  montrait  déjà  plus  d'ardeur  que  de  cervelle.  Non  moins 


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8i6  RET17E  DES  DEUX  MONDES. 

vif  était  le  désir  qu'avait  cette  petite  fille  de  quatorze  ans  de  se  faire 
épouser  par  un  roi  de  France.  Le  jeune  roi  ne  l'avait  pas  encore 
vue  et  ne  vouldt  pas  se  décider  à  Fépouser  sans  la  tonnaltre  ;  on 
obtint  du  duc  Etienne  que  la  jeune  ûlle  pourrait  se  laisser  voir, 
comme  par  rencontre  fortuite,  dans  un  pèlerinage  à  Saint-Jean 
d'Amiens.  La  duchesse  de  Brahant,  qui  était  du  complot  pour  que 
le  mariage  eût  lieu,  lui  donna  toutes  les  leçons  de  coquetterie  pro- 
pres à  la  circonstance.  Dieu  sait  si  elles  devaient  merveilleusem^it 
fructifier  chez  cette  future  reine  des  modes  nouvelles  opulentes  et 
bizarres  I  On  lui  fit  faire  de  belles  robes.  On  lui  dit  ce  qu'elle  devait 
faire  pour  plaire.  Elle  était  fort  bien  préparée  quand  elle  vit  le 
jeune  prince.  Elle  s'agenouilla  devant  lui,  et  le  roi  ne  pouvait 
la  quitter  des  yeux.  Il  déclarait  le  soir  même  au  sire  de  la  Ro- 
vière  qu'elle  «  lui  plaisait.  »  Les  dames ,  joyeuses  de  cet  heureux 
succès,  désiraient  que  les  noces  eussent  lieu  à  Arras  ;  le  petit  roi 
voulut  que  tout  fût  conclu  sans  retard,  et  que  le  mariage  fût  cé- 
lébré le  lendemain  même  à  Amiens.  11  avait  lieu  en  efiet  dans  la 
cathédrale,  où  la  jeune  Isabeau  était  conduite  dans  un  beau  char 
riot  dont  les  cerceaux  étaient  recouverts  d'étoffes  d'aiigent.  L'en- 
trée à  Paris  fut  retardée  pendant  quatre  ans.  Isabeau  n'en  avait 
que  dix-sept.  Elle  et  le  jeune  Charles  YI  formaient  bien  le  couple 
le  plus  étourdi,  le  plus  épris  des  splendeurs  et  des  amusemens,  qui 
se  pût  voir  en  France.  Le  petit  roi  n'en  était,  peut-être  alors  que 
plus  populaire  dans  cette  ville  qui  a  toujours  aimé  la  nouveauté, 
l'éclat,  et  qui  salue  toutes  les  aurores  avec  un  entrain  sujet  à 
d'étranges  retours.  Sa  jeunesse  ajoutait  à  l'espérance.  On  avait  assez 
du  dernier  règne. 

Voyez  maintenant  se  dérouler  tout  le  programme  de  la  fête  pari- 
sienne dans  l'ancienne  société  française.  Les  différences  et  les  res- 
semblances avec  ce  qu'on  a  pu  voir  depuis  se  découvriront  d'elles- 
mêmes.  La  jeune  reine  part  en  litière;  le  moment  des  carrosses 
dorés  n'était  pas  encore  venu.  Elle  est  accompagnée  des  duchesses 
de  Bourgogne,  de  Berri,  de  Bar,  de  la  comtesse  de  Nevers,  de  la  dame 
de  Goucy.  Chacune  a  sa  litière  aussi.  La  duchesse  de  Touraine  monte 
sur  un  superbe  palefroi.  Devant  la  litière  d'Isabeau  marchent  à  che- 
val le  duc  de  Touraine  et  le  duc  de  Bourbon  ;  aux  deux  côtés  le  duc 
de  Bourgogne  et  le  duc  de  Berri;  en  arrière,  le  comte  d'Ostrevant 
et  le  sire  Henri  de  Navarre.  Chaque  litière  des  dames  qui  suivent  la 
reine  est  aussi  escortée  de  chevaliers.  Le  sire  Henri  de  Bar  et  le  sire 
Guillaume  de  Namur  se  tiennent  auprès  de  la  duchesse  de  Bour- 
gogne. En  sortant  de  Saint-Denis,  voici  venir  déjà,  dans  tout  l'éclat 
de  ses  costumes,  l'élite  de  la  bourgeoisie  parisienne.  La  route  est 
bordée  de  douze  cents  bourgeois  de  Paris,  à  cheval,  et  vêtus  de  robes 


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LES  FÊTES   PUBUQUES   DANS   l' ANCIENNE  MONARCHIE.  8&7 

TOtiges  et  vertes.  Le  cortège  traverse  jusqu'à  Paris  la  foule  qui  se 
presse  sur  là  route  ;  il  arrive  à  la  porte  Saint-Denis;  là  nous  voyons 
apparaître  plusieurs  machines  ingénieuses,  quelquefois  aussi  un.peu 
puériles.  Voici  un  ciel  et  des  nuages  remplis  de  petits  enfans  repré- 
sentant les  anges.  De  tout  cela  plus  n'est  question  aujourd'hui. Parmi 
ces  anges  Notre-Dame  tient  dans  ses  bras  le  petit  enfant  Jésus,  qui 
s'amuse  avec  un  moulinet  fait  d'une  noix  creuse.  Un  soleil  d'or  qui 
porte  les  armes  de  France  et  de  Bavière  brille  dans  le  ciel,  et  les  anges 
chantent  d'une  voix  mélodieuse.  Signalons  une  autre  invention  très 
goûtée  du  populaire,  et  qui  ne  manquera  plus  guère  à  ces  réjouis- 
sances. Dans  la  rue  Saint-Denis  on  avait  établi  une  fontaine  sous  un 
reposoir  d'azur  aux  fleurs  de  lis,  dont  les  colonnes  portaient  les  ar- 
moiries des  plus  nobles  seigneurs  de  France.  La  fontaine  était  en- 
tourée de  belles  jeunes  filles  bien  parées,  avec  de  beaux  chapeaux 
de  drap  d'or.  Elles  chantaient,  et  offraient,  dans  des  coupes  de  ver- 
meil, l'hypocras  et  les  douces  liqueurs  qui  ne  seront  pas  toujours  si 
gracieusement  présentées,  mais  qui  ne  cesseront  dans  ces  fêtes  de 
couler  avec  abondance.  Passons  à  un  autre  accessoire.  Il  s'agit  de 
la  représentation  de  scènes  militaires,  appelées  sous  d'autres  formes 
à  un  grand  avenir  dans  nos  fêtes  publiques.  Sur  un  grand  échafaud 
est  représentée  une  forteresse.  On  voit  le  roi  Saladin  et  ses  Sarra- 
sins, et  de  l'autre  côté  le  roi  Richard  Cœur  de  Lion  avec  ses  cheva- 
liers portant  leurs  écussons,  tels  qu'ils  les  avaient  eus  à  la  croisade. 
Le  roi  de  France  est  figuré  là  sur  un  trône,  entouré  des  douze  pairs 
de  son  royaume,  chacun  avec  ses  armoiries.  Le  roi  Richard  s'ap- 
proche de  lui  respectueusement,  lui  demande  la  permission  d'aller 
combattre  le  roi  Saladin,  et  l'on  voit  alors  la  représentation  d'ime 
belle  bataille.  Voilà  l'origine  des  combats  et  fusillades  qui  frappent 
aujourd'hui  nos  yeux  et  nos  oreilles  aux  Champs-Elysées.  Mais  sur 
ce  point  on  peut  douter  du  progrès.  A  la  seconde  porte  Saint-Denis, 
qui  longtemps  après  devait  être  démolie  par  ordre  de  François  !•% 
on  trouve  encore  un  ciel  plus  riche  que  le  premier,  avec  le  Père, 
le  Fils  et  le  Saint-Esprit.  Toute  cette  partie  des  fêtes  est  à  jaiQais 
reléguée  dans  le  passé,  et  il  n'y  a  plus  de  reine  à  qui  ces  belles 
jeunes  filles  puissent  chanter  : 

Noble  dame  des  fleurs  de  lys, 
Soyez  reine  du  paradis 
De  France^  ce  beau  pays. 

L'habitude  de  tendre  ses  fenêtres  et  les  rues  est  toujours  en  grand 
honneur.  La  rue  Saint-Denis  était  couverte  et  tapissée  de  draps  de 
camelot,  d'étoffes  de  soie  et  de  belles  tapisseries  représentant  les 
personnages  des  diverses  histoires.  Sur  ces  toiles  peintes,  le  Paria 


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8&8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

du  XV*  siècle  prenait  aussi  plus  d'une  licence  politîqpie.  On  y  voy 
figurées  bien  des  vérités  hardies.  Sur  Tune  de  ces  toiles,  un  b( 
homme  regarde  attentivement  une  toile  d*araignée, .  ourdie  en 
ÎJ  deux  arbres.  Un  fou  passe  et  l'interpelle  : 

,*  1  Bonhomme,  diz  moi,  si  ta  daignes, 

1%  Que  regardes-ta  en  ce  YhàzI 

L'autre  répond  : 


n 


4  Jo  pense  anx  toiles  des  airègnes 

2  Qui  sont  semblables  à  nos  droitz  ; 

t  Grosses  mouches  en  tous  endroiti 

J  Passent  :  les  petites  sont  prises. 

I  Le  fou  réplique  sentencieusement  : 

I  Les  petits  sont  subjects  aux  lois, 

I  Et  les  grands  en  font  à  leur  guises. 

^  Que  d'inventions  restent  particulières  à  ce  temps  !  Au  Châtelet  c 

avait  fait  un  parc  planté  d'arbres,  où  se  jouaient  des  lièvres,  A 
lapins  et  des  oiseaux;  dans  ce  parc  était  un  château  avec  ses  toun 
dont  chaque  créneau  était  gardé  par  un  homme  d'armes.  Sur  1 
terrasse  était  le  lit  de  justice  du  roi,  où  siégeait  a  Madame  Sainte 
Anne.  »  —  «  Alors  sortit  du  bois  un  grand  cerf  blanc  qui  remuai 
la  tête  et  tournait  les  yeux;  »  c'était  pour  rappeler  la  devise  d 
roi.  Un  aigle  et  un  lion  s'avancèrent  pour  attaquer  le  cerf;  mai 
ledit  cerf  prit  «  le  glaive  de  justice  »  sur  le  lit  pour  se  défendre 
et  douze  jeunes  filles,  l'épée  à  la  main,  vinrent  aussi  le  protéger 
Combien  d'exercices,  de  jeux  I  Sur  le  pont  Notre-Dame,  couvert  e 
tapissé  encore  plus  superbement  que  la  rue  Saint-Denis,  on  vit  u 
Génois  d'une  grande  adresse  descendre  tout  à  coup  du  haut  d( 
tours  de  Notre-Dame  en  voltigeant  sur  une  corde  tendue  et  portai 
deux  flambeaux  allumés.  Au  milieu  de  tout  cela,  que  de  cbànts  àusi 
et  que  de  rires  I  Après  une  marche  triomphale  à  travers  les  rues,  1 
cortège  que  nous  avons  vu  de  Saint-Denis  n'avait  plus  qu'à  arrive 
à  Notre-Dame,  où  les  ducs  aidèrent  la  reine  à  descendre  de  s 
litière,  et  où  elle  était  attendue  par  un  clergé  revêtu  de  ses  pli 
somptueux  habits.  Après  avoir  reçu  la  couronne  de  ses  mains,  ell 
fit  des  offrandes  d'un  grand  prix  à  l'église,  puis  elle  fut  ramené 
au  palais  à  la  lueur  de  plus  de  cinq  cents  flambeaux.  Ces  promt 
nades  aux  flambeaux  n'étaient  pas,  on  le  voit,  ignorées  dès  Ion 
Rien  n'était  moins  nouveau  d'ailleurs.  L'antiquité  les  avait  connues 
et  Florence  dans  ses  fêtes  en  avait  tiré  de  magiques  effets. 

Les  fêtes  appellent  les  fêtes.  Cette  soif  ne  s'éteint  ni  chez  le  roi 
ni  chez  le  peuple.  Elle  pousse  Charles  VI  à  des  extravagances  rèp< 


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LES  FÊTES   PUBLIQUES   DANS   l' ANCIENNE   MONARCHIE.  849 

tées.  Pauvre  roi  chevalier,  fait  pour  d'autres  batailles  et  d'autres 
émotions,  «  accompli  en  tout  exercice  de  guerre,  »  destiné  à  s'user 
dans  des  plaisirs  inquiets.  Il  se  consume  dans  ces  joutes  stériles 
d'une  chevalerie  déchue,  joutes  trop  mêlées,  dit  Juvénal  des  Ur- 
sins,  «  de  choses  déshonnêtes  en  matière  d'amourettes.  »  —  Le  roi 
s'ennuie!  C'est  pour  cela  qu'il  se  jette  en  tant  d'amusemens  bi- 
zarres. Où  est-il,  le  roi  populaire,  aimé  alors,  dans  cette  fête  publique 
qui  vient  de  nous  montrer  la  reine  dans  tout  son  éclat?  De  quelles 
pompes  le  voit-on  entouré?  11  se  cache  obscur  dans  la  foule  pour 
mieux  s'amuser.  Il  trouve  piquant  d'aller  voir  passer  la  reine  en 
grand  équipage  comme  un  simple  bourgeois.  Curieux  jusqu'à  vou- 
loir approcher  de  trop  près,  il  reçoit^des  sergens  plus  d'un  horion. 
On  sait  à  quel  danger  il  s'expose  une  autre  fois;  enveloppé  dans 
un  sac,  il  faillit  être  brûlé.  11  est  certain  qu'en  ce  temps  où  la 
France  avait  tant  besoin  de  se  recueillir  et  de  se  refaire,  elle  paraît 
elle-même  atteinte  de  la  contagion  des  fêtes.  Elle  ne  pense  plus 
à  l'Anglais.  Fêtes  splendides,  toujours  et  partout,  coup  sur  coup,  à 
Melun  comme  à  Paris,  pour  le  mariage  du  jeune  duc  d'Orléans  avec 
la  fille  du  duc  de  Milan.  Fêtes  dans  des  voyages  qui  changent  les 
villes  en  autant  de  Paris  pour  la  magnificence  et  le  plaisir.  C'est  à  qui 
fera  le  plus  de  la  Bourgogne  ou  de  la  France.  Lorsque  le  jeune  roi 
eut  châtié  la  révolte  des  Parisiens  en  mettant  sur  eux  force  impôts, 
le  duc  Philippe  le  Hardi,  qui  ne  savait  pas  ce  que  c'était  que 
compter  avec  l'argent,  voulut  d'abord  lui  faire  traverser  la  Bour- 
gogne, et  des  ordres  furent  donnés  pour  qu'on  se  préparât  à  le 
recevoir.  On  n'imagine  pas  ce  qu'étaient  de  tels  frais  de  récep- 
tion. Lorsque  le  roi  s'arrête  en  une  ville,  il  ne  faut  pas,  pour 
le  nourrir  lui  et  sa  suite,  moins  que  six  bœufs,  quatre-vingts  mou- 
tons, trente  veaux,  sept  cents  poulets,  deux  cents  pigeons  et  beau- 
coup d'autres  objets  pour  la  table,  l'écurie  et  l'éclairage.  On  esti- 
mait à  230  livres  les  frais  d'une  journée  du  roi.  Les  grandes  villes, 
comme  Dijon,  avaient  aussi  des  présens  à  offrir  en  joyaux  et  vais- 
selle d'argent  ;  mais  Charles  n'ayant  point  passé  par  le  duché,  les 
villes  en  furent  pour  leurs  emprunts,  et  les  bourgeois  pour  les  taxes 
qu'ils  avaient  payées.  Si  la  Bourgogne  paya  sans  recevoir  le  roi, 
d'autres  pays  le  reçurent  sans  payer  moins.  Ainsi,  par  exemple,  la 
ville  de  Lyon,  où  Charles  passa  deux  mois  avec  ses  oncles  en  dé- 
ployant son  train  accoutumé. 

Laissons  les  brillantes  entrées  et  fêtes  de  Charles  VU,  par  trop 
analogues  à  celles-là.  Dn  prince  qui  fuyait  les  profusions  avec  au- 
tant d'horreur  que  Louis  XI  ne  pouvait  avoir  de  penchant  pour  ces 
solennités  dispendieuses,  peu  en  rapport  avec  son  antipathie  pour 
la  représentation.  Que  seront  les  fêtes  pour  un  tel  roi?  Des  conces- 
Tom  xxYin.  —  1878.  54 

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850  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

fi  sions  faites  à  la  néœssité  politique,  une   occasion   de  présenter 

|i  royauté  à  la  noblesse  et  aux  populations  avec  tout  ce  qui  poui 

Pi  la  rendre  imposante.  Aussi  ne  laisse-t-il  pas  en  ces  circonsiaDi 

ta  de  faire  bonne  contenance.  Son  entrée  est  certainement  au  dozdJ 

des  plus  brillantes.  On  ne  porte  pas  à  moins  de  douze  mille  cb 

vaux  son  cortège  dans  cette  circonstance.   Lui-même,  vêiu  du 

robe  blanche  de  satin,  d'un  pourpoint  cramoisi  et  d'un  chapeau  i 

coupé,  comme  on  en  portait  alors,  paraît  devant  le  peuple,  moi 

sur  un  cheval  blanc,  signe  de  la  souveraineté,  et  les  écbeWns  p 

\  '{  tent  un  dais  au-dessus  de  sa  tête.  Les  échevins  de  Paris  ont  k 

jours  eu  dans  ces  solennités  monarchiques  un  très  grand  sentimc 

de  leur  importance.  Eu  1389,  ils  aiment  la  parade  et  font  du  zè 

monarchique.  Ils  se  mettent  en  frais  d'imagination  pour  êtreagré 

blés  au  roi.  Ainsi  ils  eurent  l'idée,  dans  cette  circonstance,  de  fa 

présenter  au  prince  par  le  hérault  de  la  ville,  nommé  Cœur-Lofi 

'l  cinq  belles  dames,  richement  parées,  montées  sur  leurs  palefroi 

1  et  qui  représentaient  les  cinq  lettres  de  l'alphabet,  formant  le  no 

de  Paris  :  idée  ingénieuse  qui  ne  figurerait  pas  mal  dans  la  cér 

i  monie  du  Bourgeois  gentilhomme. 

'  Parmi  cette  foule  de  princes,  dont  quelques-uns  nourrissaient  de 

desseins  hostiles  prêts  à  éclater  en  complots  et  en  révoltes,  para 
ces  grands,  dont  plusieurs  n'étaient  pas  sans  crainte  en  venant 
Paris,  rien  ne  devait  frapper  plus  la  population  parisienne  que  Te: 
tràordinaire  étalage  fait  sous  toutes  les  formes  par  ce  duc  Philipp 
si  mêlé  à  toutes  les  affaires  politiques,  mais  plus  mêlé  encore  à  toi 
les  plaisirs  de  son  temps.  On  sait  combien  la  maison  de  Boui^ogn 
dépasse  alors  en  éclat  môme  la  cour  de  France.  Ce  duc  semU 
n'avoir  alors  qu'un  souci  :  aux  fêtes  en  ajouter  d'autres,  renchér 
sur  toutes  les  magnificences,  aller  au-delà  de  tous  les  divertisse 
mens.  Louis  XI  a  beau  faire,  il  est  éclipsé,  et  n'est  pas  homme  à  i 
pas  le  sentir.  On  dirait  souvent  que  c'est  ce  bon  duc  qui  donne  j 
fête,  et  que  c'est  aussi  à  lui  qu'on  la  donne.  11  est  entouré  d'hon 
mages  encore  plus  que  le  roi  lui-même,  auquel  ne  manquent  pou] 
tant  pas  plus  qu'à  d'autres  ces  sympathies  qui  accompagnent  h 
avènemens.  Le  peuple  s'approche  de  Philippe  pour  admirer  la  sell 
et  le  chanfrein  du  cheval  ornés  de  diamans;  les  habits  du  duc  en  soi 
brodés,  la  bourse  qui  pend  à  sa  ceinture  semble  tissuc  de  pierreries 
ces  joyaux,  il  affecte  de  les  changer  tous  les  jours  ;  on  les  estime 
plus  d'un  million  en  valeur  de  notre  temps.  Ses  archers,  richefflei 
équipés,  son  hôtel,  qui  déploie  des  splendeurs  inouïes,  ses  belle 
tapisseries  d'Arras,  rehaussées  de  soie,  d'argent  et  d'or,  son  prodi 
gieux  buffet,  dont  les  gradins  étaient  couverts  de  la  plus  magnifiqu 
vaisselle,  tout  cela  fait  spectacle.  On  se  rend  en  foule  pour  conteoi 


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LBS   FÊTES   PUBLIQUK   DANS   L* ANCIENNE  MONARCHIE.  851 

pler  ce  paillon,  qu'il  avait  fait  dresser  dans  son  jardin,  en  velours 
doublé  de  soie,  brodé  partout  de  feuilles  et  d'étincelles  d'or,  avec 
les  armoiries  de  toutes  ses  seigneuries. 

Aux  autres  traits  dont  j'ai  marqué  toutes  ces  fêtes,  celle-ci 
permet  d'en  ajouter  deux,  l'un  d'ordre  littéraire,  l'autre  politique. 
Dans  cette  grande  fête  parisienne  les  représentations  théâtrales 
eurent  une  place  plus  importante.  Paris  commence  à  ne  plus  com- 
prendre de  fêtes  populaires  sans  le  théâtre.  On  a  pu  noter  môme 
dans  les  Mystères  une  certaine  somptuosité  de  décorations  et 
de  mise  en  scène..  «  Bien  souvent,  écrit  M.  Sainte-Beuve  dans  son 
Tableau  de  la  poésie  et  du  théâtre  au  xvi*  siècle^  c'était  en  pleÎQ  air, 
sur  les  places  publiques,  à  la  face  de  toute  une  population  rassem- 
blée, qu'ils  dressaient  leurs  nombreux  échafauds  et  qu'ils  exécu- 
taient leurs  drames  interminables,  durant  plusieurs  jours  consécu- 
tif», du  matin  au  soir,  avec  un  vaste  appareil  de  machines,  de 
tapisseries  et  de  peintures.  La  nouveauté,  la  bizarrerie  de  cet  en- 
tourage et  de  cette  montre^  on  le  conçoit,  devenait  aisément  le 
principal,  et  le  texte  de  la  pièce  elle-même,  le  registre^  comme  on 
l'appelait,  ne  faisait  souvent  que  fonction  de  libretto.  La  plupart  des 
costumes  étaient  empruntés  à  la  sacristie,  et  surtout  lorsqu'il  s'agis- 
sait de  jouer  Dieu  le  pére^  nulle  chape  et  nulle  étole  ne  parais- 
saient assez  magnifiques  dans  la  garde-robe  épiscopale.  Aux  divers 
instans  de  pause^  ou  pendant  les  scènes  de  paradis,  les  chantres, 
les  enfans  de  chœur  et  les  assistans  entonnaient  les  hymnes  et 
psaumes  indiqués,  et  si  la  pièce  se  représentait  dans  la  cathédrale, 
les  grandes  orgues,  par  leur  accompagnement,  faisaient  l'effet  de 
l'harmonie  céleste.  »  Les  «  psaumes  et  les  proses  de  l'ég'ise  étaient 
à  la  lettre  les  opéras  de  ces  temps-là,  w  a  très  bien  dit  le  P.  Mé- 
nestrier.  Aux  mystères,  le  xv*  siècle  vit  ajouter  les  moralités,  les 
soties,  les  farces,  celles-ci  d'abord  jouées  exclusivement  par  la 
basoche^  obligée  plus  tard  de  concéder  au  prince  des  sots  de  faire 
jouer  des  farces,  en  obtenant  en  revanche  l'autorisation  de  jouer 
des  soties.  Tout  cela  formait  un  élément  des  fêtes  et  réjouissances. 
Les  très  grandes  libertés  satiriques  prises  par  ce  nouveau  théâtre 
devaient  appeler  les  sévères  répressions  et  interdictions  de  Charles  VU 
et  de  Louis  XI.  Mais  si  la  basoche  éprouva  des  traitemens  assez  di- 
vers de  te  dernier  roi,  traitemens  fort  rigoureux  à  la  fin,  qui  ne 
devaient  cesser  que  sous  Louis  XII,  prince  libéral  et  débonnaire,  les 
Mystères  purent  se  déployer  plus  librement.  Ils  montrèrent  un 
caractère  plus  profane  qu'autrefois.  Le  clergé  eut  droit  de  s'en 
plaindre  au  nom  de  la  religion  et  de  la  morale. 

Ces  représentations  et  les  autres  réjouissances  n'étaient  pas  le 
seul  attrait  qui  fit  affluer  à  Paris.  Un  autre  trait  annonce  le  pro- 


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il  852  REVUE  DES   DEUX    MONDES. 

[  i  grès  de  la  monarchie  centralisée.  Les  splendeurs  de  la  roy» 

J:|  ne  sont  plus  seulement  un  spectacle  cju'on  désire  se  donner.  El 

'  I  sont  le  signe   de  sa  puissance.  Au  flot  des  curieux  accoum 

[4  toute  la  France  se  mêle  celui  des  solliciteurs.  Un  écrivain  da  tm 

j  nous  fait  entendre  qu'il  y  en  avait  plusieurs  catégories.  Cétùe 

%  premièrement  ceux  qui,  ayant  obtenu  des  places  sous  les  régimi 

;^  précédens,  désiraient  les  conserver  sous    le  nouveau;  pois  cen 

j  qui,  ayant  déjà  une  place,  voulaient  en    avoir  une  meilleure;  f 

naient  ceux  enfin  qui  n'ayant  pas  de  place  brûlaient  d'en  obteE 

;  une,  et  ils  n'étaient  pas  les  moins  nombreux.  Sous  prétexte  derei 

voir  la  fête,  ils  affluaient  à  la  source  des  faveurs.  II  vint  ufle  mas 

de  gens  pour  demander  réparation  d'injustices  réelles  ou[HTéteDdu( 

commises  sous  le  règne  précédent,  dont  ils  accusaient  les  conseil 

1ers  du  feu  roi  d'autant  plus  que  ceux-ci  étaient  alors  en  plein 

i  disgrâce.  La  multitude  des  demandeurs  et  des  curieux  était  si  grand 

que,  selon  le  bruit  public,  il  y  avait  à  Paris  cinq  cent  mille  étnn 

gers  1  On  ne  savait  où  se  loger.  Lorsqu'on  avait  trouvé  piice  dm 

ime  maison,  il  arrivait  souvent  qu'on  en  était  délogé  par  les  four 

riers  du  roi  ou  des  princes.  Les  villages  voisins  étaient  remplis.  I> 

peur  d'une  trop  grande  cherté,  on  fit  publier  une  taxe  pour  h 

vivres,  les  vins  et  la  nourriture  des  chevaux.  S^uf  qa'àujourd'bui 

on  n'établit  plus  de  maximum,  rien  de  nouveau  ici  encore. 

A  dire  le  vrai,  ces  siècles,  au  milieu  de  leurs  plus  grandes  mi- 
sères, déploient  aux  yeux  des  peuples  un  perpétuel  appareil  d€ 
fêtes.  Réunissez  aux  portes  d'une  ville  quelques  brillantes  caval- 
cades, comme  celles  qui  éblouissent  les  regards  aux  entrées  de 
princes  et  de  ducs  ;  placez  dans  une  cathédrale  le  haut  deiigé  avec 
ses  habillemens  sacerdotaux  ;  ailleurs,  dans  un  palais  ou  dans  ur 
prétoire,  les  dignitaires  de  l'ordre  civil,  n'est-ce  pas  là  un  spec- 
tacle, le  spectacle  même  le  plus  imposant?  Que  tous  les  ordres  « 
présentent  ensemble  avec  leurs  insignes  distinctifs,  que  le  clerg( 
et  la  magistrature  se  mêlent  à  l'appareil  militaire,  ne  voyez-voui 
pas  apparaître  les  plus  superbes  élémens  de  mise  en  scène  qu'oi 
ait  jamais  pu  désirer  ? 

On  verra  plus  tard  se  substituer  dans  de  très  vastes  proportions  1« 
fêtes  de  cour  aux  fêtes  publiques.  Celles-ci  seront  loin  sans  doute  d( 
disparaître,  mais  ne  seront  plus  placées  que  sur  le  second  plan.  li  fi 
tendance,  je  l'ai  dit,  de  la  royauté  à  s'isoler  dans  ses  plaisirs,  conmM 
plus  tard  dans  samajesté,à  s'entourer  d'une  cour  plus  brillante  qu( 
jamais,  d'une  noblesse  de  moins  en  moins  mêlée  à  la  masse.  Ave( 
un  Henri  III  les  fêtes  se  renferment  de  plus  en  plus  dans  l'intérieuj 
du  palais,  elles  ressemblent  trop  souvent  à  une  orgie  de  courtisans, 
«  11  faisait,  dit  l'Estoile,  joutes,  ballets  et  tournois,  et  force  masca- 


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LES   FÊTES   PUBLIQUES   DANS  L* ANCIENNE  MONARCHIE.  853 

rades,  où  il  se  trouvoit  ordinairement  habillé  en  femme,  ouvroit  son 
pourpoint  et  découvroit  sa  gorge,  y  portoit  im  collier  de  perles  et 
trois  collets  de  toile,  deux  à  fraise  et  un  renversé,  ainsi  que  lors  les 
portoient  les  dames  de  la  cour.  »  A  quelle  contrée,  à  quelle  basse 
décadence  faut-il  rapporter  ces  fêtes  célébrées  à  huis  clos  par  la 
luxure?  Dans  un  festin,  des  femmes  vêtues  en  habits  d'homme  fai- 
saient le  service  ;  dans  un  autre,  «  furent  employées  à  faire  le 
service  les  plus  belles  et  honnêtes  de  la  cour,  étant  à  moitié 
nues  et  ayant  leurs  cheveux  épars.  »  —  Les  fêtes  majestueuses 
et  animées  de  Louis  XIV  ne  craignent  pas  la  lumière  du  jour 
ou  des  flambeaux.  Le  grand  roi  donne  quelques  carrousels  in- 
spirés non  plus  par  la  chevalerie,  mais  par  les  romans  de  chevale- 
rie, ce  qui  est  fort  différent.  La  masse  admire  ces  pompes  plus  en- 
core qu'elle  ne  s'y  mêle,  si  populaire  qu'ait  été  le  monarque  pendant 
les  premières  années  de  son  long  règne;  lorsqu'il  aura  cessé  de 
l'être,  elles  formeront  contre  son  règne  môme  de  la  part  de  la 
même  masse  irritée  un  grief  de  plus. 

IIL 

Si  splendides  qu'aient  été  ces  fêtes  du  passé,  elles  présentent 
aussi  des  côtés  qui  doivent  être  censurés.  11  en  est  qui  tiennent  à  la 
grossièreté  et  à  la  corruption  des  temps.  Il  n'y  a  eu  guère  de  so- 
ciété plus  blasée,  plus  sceptique ,  plus  corrompue  que  celle  du 
xv«  siècle.  Ces  débordemens  et  cette  facilité  aux  crimes  allaient  être 
pourtant  encore  dépassés  au  xvi*.  Non  pas  certes  non  plus  qu'en 
cette  fin  du  xiv*  siècle  et  durant  le  xv*  les  fortes  vertus  ne  fassent 
défaut,  ni  les  élans  d'une  vraie  piété.  Tous  les  sentimens,  toutes 
manières  de  vivre  existent  simultanément  dans  une  grande  société. 
Il  est  toujours  aisé  d'opposer  des  démentis  aux  jugemens  trop  ab- 
solus. 11  est  difficile  pourtant  d'exagérer  le  manque  de  sens  moral, 
les  goûts  de  luxe  et  de  débauche,  la  légèreté  frivole  et  vénale  d'une 
trop  grande  partie  de  cette  noblesse  brave,  il  est  vrai,  mais  sans 
patriotisme  trop  souvent,  et  toujours  prête  à  la  sédition,  à  la  trahison 
envers  son  prince.  Elle  fit  battre  par  ses  défauts  la  France  par  les 
Anglais.  Les  fêtes  publiques  de  ces  temps  valent  mieux  sous  certains 
rapports  que  ces  temps  eux-mêmes.  Ce  n'est  pas  une  raison  pour 
taire  les  désordres  qui  devaient  donner  par  momens  à  certaines  rues 
un  aspect  de  kermesses.  Que  dire  surtout  de  ces  indécences  autori- 
sées qui  faisaient  partie  du  programme?  On  en  rencontre  dans 
presque  toutes  ces  célébrations.  Elles  n'étaient  pas  pour  déplaire  à 
Louis  XI,  prince  graveleux  et  libertin  malgré  toutes  ses  dévotions  et 
avec  ses  mœurs  si  facilement  cruelles.  Parcimonieux  en  tout  le  reste, 


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^j  Sbh  RETUE  DES   DEUX   MONDES* 

1 1  il  ne  se  permettait  que  deux  sortes  de  dépenses,  mais  il  n'y  ép 

i  l  gnait  guère,  c'étaient  la  chasse  pour  laquelle  il  De  se  refusait  rie 

S  4  et  quelquefois  les  femmes  auxquelles  il  donnait  assez  libéraleissi 

I  f  Jn  a  vu  les   représentations  théâtrales   qui  accompagoaieot  c 

f  solennités;  il  y  en  avait,  disent  les  chroniqueurs,    dans  toutes  i 

j  rues.  En  outre  il  y  avait  des  tableaux  vivans  d'une  complète  n 

dite.  Sous  le  nom  de  sirènes  s'exhibaient   des  jeunes  filles  tout 

nues,  plongées  dans  l'eau  jusqu'à  la  ceinture  et  choisies  parmi  1 

plus  belles.  Louis  XI  reçut  leurs  complimens,  qui  consistaient 

pièces  de  poésie.  On  joue  en  1&68  à  Lille,  devant  Cbarles  le  1 

méraire,  le  Jugement  de  Paris.  Les  trois  déesses  y  paraissent  Ai 

toute  la  simplicité  de  la  tenue  mythologique.  Albert  Durer  nippoi 

du  voyage  qu'il   fit  dans  les  Pays-Bas  en    1520   le  souvenir  ( 

choses  semblables.  «  Le  magistrat  d'Anvers,  écrit^l  à  son  ami  Mi 

lanchthon,  avait  arrangé,  lors  de  l'entrée  de  Charles-Quint,  sur  » 

passage  dans  la  rue,  toute  sorte  de  spectacles  où  figurèrent  les  pi 

belles  et  plus  nobles  demoiselles  de  la  ville,  presque  toutes  nue 

sans  chemise,  couvertes  seulement  de  robes  de  gaze  très  fine.  »  1 

jeune  empereur,  très  sérieux,  ne  regarda  pas  de  leur  côté,  ma 

Diirer  avoue  que,  pour  lui,  en  sa  qualité  de  peintre,  il  ne  se  Bt  pi 

faute  de  les  contempler.  Ces  sortes  d'exhibitions  ne  sooi  pas  seule 

ment,  on  le  voit,  les  accessoires  fréquens  des  fêtes  en  France;  g 

les  retrouve  aussi  à  l'étranger.  . 

Un  autre  accessoire  grossier,  ce  sont  les  largesses  faites  au  peupl 
On  jetait  quelque  menue  monnaie  qu'il  se  disputait  dans  la  boa( 
On  y  jeta  longtemps  aussi  quelque  victuaille  sur  laquelle  on  se  pn 
cipitait  d'une  façon  bestiale.  Nos  secours  à  domicile  valent  mieu: 
Us  ménagent  du  moins  la  dignité  humaine.  Alors,  c'étaient  aussi  è 
bombances,  d'interminables  ripailles.  La  féodalité  les  av^t  dé 
vues  dans  leur  plein  développement.  Le  peuple  avait  l'habitude 
la  passion  de  ces  sortes  de  réjouissances  fort  à  la  mode  dans  1 
corporations  et  les  confréries.  Ces  repas  populaires,  véritabJernc 
pantagruéliques,  étaient  usités  dans  tous  les  pays,  et  on  n'a  p 
ridée  des  folles  excentricités  qui  se  produisirent  en  ce  genre.  ( 
n'est  plus  même  au  moyen  âge,  c'est  en  1601  qu'on  voit  les  bouche 
de  Kœnigsberg  imaginer  de  fabriquer  une  andouille  de  1,005  ai 
nés,  et  les  boulangei-s,  qui  la  mangent  avec  eux  de  compagni 
fournir  des  pains  de  b  aunes  pour  la  mértie  circonstance.  La  Fran 
est  loin  d'avoir  le  monopole  de  ces  extravagances.  S'il  était  pofôil 
de  l'exonérer  de  cette  sorte  d'excès  en  montrant  que  d'autrœfire 
encore  pis,  je  citerais  ce  qui  fut  fait  au  palais  de  Westminst 
pour  le  couronnement  d'Edouard  !«•  en  1273.  Tout  l'espace  de  tei 
rain  libre  dans  l'enclos  du  palais  de  Westniinst^-  fut  enticreoaei 


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LES  FÊTES   PUBUQUSS   DANS   l'aNQENNE  MONARCHIE.  855 

couvert  de  maisons  et  dépendanœs  ;  des  tables  solidement  fixées 
sur  le  sol  furent  dressées.  Ces  repas  prodigieux  se  prolongent  pen- 
dant deux  semaines  environ.  Tous  ceux  qui  viennent,  riches  ou 
pauvres,  sont  reçus  et  nourris  gratuitement.  Des  cuisines  en  grand 
nombre  avaient  été  bâties  dans  le  même  enclos,  et,  dans  la  crainte 
qu'elles  ne  pussent  suffire,  on  avait  disposé  des  chaudières  de  plomb 
en  nombre  incalculable  au  dehors,  en  plein  air,  pour  la  cuisson  des 
viandes.  Les  comptes  des  dépenses  faites  à  cette  occasion  mention- 
nent l'acquisition  de  trois  cents  tonneaux  de  vins  qui  coûtèrent, 
compris  le  transport,  6A3  livres  lô  sols  ^  deniers*  Il  en  fut  bu  cent 
seize  le  seul  jour  du  couronnement.  Ces  vins  provenaient  eu  grande 
partie  de  Bordeaux.  Les  mômes  comptes  relatent  l'achat  des  chau- 
dières de  plomb,  l'établissement  de  fours,  etc.  —  Une  écurie  pro- 
visoire, d'une  étendue  considérable,  ajoute  le  chroniqueur,  fut  éle- 
vée dans  le  cimetière  de  Saint-Margaret.  Pour  que  le  roi  et  la  reine 
pussent  passer  à  couvert  de  leurs  appartemens  à  l'église,  on  dressa 
une  galerie  de  bois.  Le  chœur  de  l'abbaye  était  garni  d'un  plancher 
provisoire.  Les  travaux  et  le  vin  seulement  s'élèvent  à  2,835  livres 
1  sol  1  denier.  Cette  somme,  d'après  des  calculs  que  je  n'ai  pas  à 
reproduire,  donnerait  plus  d'un  million  de  francs  d'aujourd'hui. 

Un  grief  plus  sérieux  s'élève  contre  ce  qu'il  y  eut  d'excessif  dans 
le  nombre  et  les  dépenses  des  fêtes  de  l'ancienne  monarchie.  On 
dit,  et  nous  venons  d'affirmer  que  ces  fêtes  furent  populaires.  Rien 
n'est  plus  vrai.  Il  ne  faudrait  pas  croire  pourtant  que  ce  fut  sans 
restriction.  On  a  beau  aimer  les  fêtes,  il  reste  la  carte  à  payer.  II  y 
a  toujours  eu  deux  choses  que  le  peuple  aurait  désiré  concilier  : 
l'augmentation  dans  les  plaisirs  et  la  diminution  dans  les  charges. 
On  lui  donnait  des  plaisirs,  il  applaudissait.  On  aggravait  ses  im- 
pôts, il  criait.  Il  ne  saisissait  pas  toujours  très  bien  ni  très  vite  le 
rapport  entre  ces  deux  choses,  mais  un  moment  venait  pourtant  où 
il  fmissait  par  s'en  douter.  Ces  accroissemens  d'impôts  pour  cause 
d'excessives  dépenses  données  en  partie  aux  fêtes,  et  les  mur- 
mures qui  en  sont  la  suite,  qu'ils  sont  instructifs  à  suivre  à  travers 
l'histoire  I  C'est  pour  subvenir  à  ces  dépenses  et  amusemens  qu'on 
vit  s'établir  l'usage  de  lever  à  Paris,  de  trois  ans  en  trois  ans,  sous 
le  nom  de  u  la  ceinture  de  la  reine,  »  un  droit  spécial  sur  le  vin.  Le 
periuisage^  le  cellerage^  frappèrent  sur  le  propriétaire  qui  mettait 
son  vin  en  perce  ou  le  plaçait  dans  les  celliers.  Le  cJiantelage^  éta- 
bli sur  les  chantiers,  la  traite  foraim^  étaient  perçus  en  partie  pour 
faire  face  à  ces  frais.  A  la  royauté  fut  dévolue  une  annéi3  des  reve- 
nus prélevés  sur  les  successions  collatérales.  Comme  il  fallait  que 
Charles  VI  trouvât  chaque  jour  de  quoi  satisfaire  à  ses  amusemens, 
chaque  matin  on  mit  dans  son  colfre  dix  écus  d'or  en  monnaie. 


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856  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

La  chambre  des  comptes  fit  des  représentations,  qui  n'empêchèrent 
pas  d'augmenter  la  gabelle  du  sel  et  de  changer  les  monnaies  pour 
en  tirer  profit.  Le  ministre  des  finances  Noviant  avisa  que  pour 
soustraire  aux  entraînemens  le  trésor  du  roi,  il  fallait  le  mettre  en 
lingots,  mais  comment?  Le  moyen  était  original.  On  fondit  l'épargne 
du  trésor  en  une  masse  ayant  la  forme  d'un  cerf.  C'était  le  corps 
de  la  devise  du  roi,  et  on  croyait  par  là  donner  au  prince  le  goût  de 
l'économie.  Malheureusement,  il  n'y  eut  jamais  de  fondu  que  la 
tète  du  cerf;  la  tète  aussi  devait  être  bientôt  convertie  en  monnaie. 
Avouons  que  l'expédient  était  moins  ingénieux  que  l'amortissement, 
qui  pourtant  a  trompé  tant  d'espérances. 

On  promettait,  au  moment  des  fêtes,  de  diminuer  les  impôts,  ce 
qui  poussait  fort  à  se  réjouir.  Quel  exemple  que  celui  des  fiançailles 
et  du  mariage  d'Isabelle  de  France  avec  Richard  II  d'Angleterre  ! 
Quel  échange  de  cadeaux  à  n'en  plus  finir  entre  les  princes  1  Les  gros 
diamans,  les  pièces  d'orfèvrerie,  les  étoffes  se  donnent,  s'échangent 
comme  si  c'étaient  menus  présens,  et  comme  on  mène  joyeuse  vie! 
Puis  on  s'apprête,  en  France  et  en  Angleterre,  à  la  même  lutte  de 
magnificence.  Les  orfèvres  et  les  brodeurs  sont  tous  mis  à  l'œuvre  ; 
on  ne  voit  qu'or,  argent,  perles,  diamans  et  précieuses  étoffes;  les 
boutiques  en  sont  combles.  Pour  tout  cela  il  faut  se  procurer 
encore  de  l'argent.  On  profite  de  ce  mariage  et  de  la  paix  qui 
mettaient  le  peuple  en  bonne  disposition,  et  on  le  fait  payer  comp- 
tant, en  lui  promettant  de  réduire  d'un  quart  la  gabelle  et  la 
taxe  des  vins.  L'année  n'était  pas  révolue,  et  le  subside  du  ma- 
riage était  à  peine  levé,  dit  le  Religieux  de  Saint-Denys,  a  que  tout 
était  remis  comme  auparavant.  »  Aussi  tous  ces  divertissemens, 
ces  joutes,  ces  banquets,  ces  chaînes  d'or  et  d'argent  données  en 
présens,  ces  habillemens  brodés,  ces  joyaux  de  toute  sorte  étaient- 
ils  devenus  le  sujet  d'une  plainte  générale.  Le  roi  d'Angleterre  n'en 
était  pas  à  l'abri  non  plus,  et  c'était  en  ce  pays  plus  sérieux  ;  ses 
sujets  avaient  une  volonté  plus  constante  de  se  défendre,  et  plus 
de  moyens  déjà  de  le  faire  avec  succès. 

Les  philosophes  devaient  plus  tard  se  montrer  de  l'avis  du  peuple 
sur  les  effets  ruineux  de  ces  fêtes  trop  multipliées  et  trop  dispen- 
dieuses où  s'était  laissé  entraîner  la  monarchie  par  une  pente  fatale. 
Les  économistes  devaient  dire  aussi  leur  mot.  Leur  examen  portait 
particulièrement  sur  un  aphorisme  qu'on  répète  encore  lorsqu'on 
donne  des  fêtes  publiques  :  cela  fait  aller  le  commerce.  Les  éco- 
nomistes, au  dernier  siècle,  avaient  l'indiscrétion  de  demander  s'il 
n'y  avait  pas  là  aussi  une  mesure  à  observer;  si  ce  capital,  employé 
en  choses  rapidement  détruites  et  souvent  futiles,  ne  pouvait  rece- 
voir un  emploi  plus  réellement  fructueux  pour  chacun  et  pour  tous; 


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LES   FETES   PUBLIQUES   DANS  l' ANCIENNE  MONARCHIE.  857 

si  ce  qu'on  donnait  à  certaines  industries  n'était  pas  enlevé  par  là 
même  à  d'autres  plus  sérieusement  utiles;  s'il  ne  fallait  pas  com- 
bler ces  vides  par  des  taxes  ;  si  ces  taxes  n'agissaient  pas  à  leur 
tour  comme  un  absorbant  de  ces  salaires  et  de  ces  profits  dont 
vivent  les  masses.  Questions  embarrassantes,  qui  mirent  plus  d'un 
gouvernement  de  mauvaise  humeur.  Elles  ont  fait  accuser  plus 
d'une  fois  ceux  qui  les  posaient  d'être  des  perturbateurs  de  la 
quiétude  publique.  Ils  disputaient  au  peuple  ses  distractions  les 
plus  légitimes  avec  la  part  d'argent  que  les  fêtes  mettent,  dit-on, 
dans  sa  poche.  Aucune  accusation  n'est  moins  fondée  pourtant. 
L'existence  des  fêtes  publiques  peut  être  défendue  par  des  motifs 
que  les  économistes  ne  contestent  pas.  Les  démocraties  n'ont  pas 
besoin  qu'on  les  leur  rappelle.  Elles  ont  le  goût  des  fêtes;  elles  ne 
l'ont  même  que  trop  montré.  Elles  ont  cédé  à  la  même  pente  qui 
entraînait  la  royauté.  Athènes  en  ce  genre  n'avait  pas  commis  moins 
d'excès  que  Louis  XIV.  Florence  par  momens  se  montre  aussi  folle 
que  tel  Valois  épris  de  la  même  passion. 

Les  fêtes  sont  un  impôt.  C'est  un  plaisir  qu'on  paie  obligatoire- 
ment. Raison  de  plus  de  se  montrer  respectueux  jusqu'au  scru- 
pule de  la  liberté  des  citoyens.  Il  y  a  là  aussi  des  convenances 
morales  et  des  règles  économiques,  qui,  pour  s'imposer  aux  ré- 
gimes monarchiques,  ne  sont  pas  abrogées  pour  les  administrations 
républicaines.  Les  fêtes  les  mieux  motivées,  les  plus  splendides, 
ne  sauraient,  par  cela  seul  qu'elles  font  circuler  l'argent  et  que  quel- 
ques-uns en  profitent,  constituer  ce  qu'on  peut  appeler  sous  le 
rapport  économique  une  afiaire  avantageuse  et  une  branche  de 
revenu.  Quelque  bonne  volonté  que  l'on  y  mette,  on  ne  peut  consi- 
dérer comme  une  richesse  un  feu  d'artifice  tiré  même  à  bonne  in- 
tention. Il  y  a  mille  choses  qui  profiteraient  davantage.  Il  ne  serait 
pas  impossible  que  tel  ouvrier  trouvât  lui-même  qu'il  vaut  mieux 
accorder  quelques  francs  de  plus  à  ses  besoins  que  les  dépenser 
en  réjouissances  et  en  taxes  à  l'octroi,  sans  parler  de  l'argent  dé- 
pensé inutilement,  du  temps  perdu  et  mal  employé,  et  des  exci- 
tations qui  survivent.  L'histoire  se  charge  de  démontrer  la  vérité 
profonde  du  mot  de  Mazarin:  Le  peuple  cante^  il  paiera.  C'est 
justement  là  ce  qui  finit  par  diminuer  un  peu  «  le  prestige  »  dont 
chaque  gouvernement  aime  tant  à  parler.  Le  plus  sûr  u  prestige  » 
pour  les  républiques  est  l'économie  qui  épargne  les  deniers  popu- 
laires, et  les  monarchies  elles-mêmes  auraient  trouvé  leur  compte 
à  s'en  mieux  souvenir. 

Henri  BAunsaLART. 


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rM 


LA  PEINTURE 

k    L'EXPOSITION    UNIVERSELLE 


IV. 

La  Belgique  est  un  pays  où  fleurissent  l'agriculture,  riDdastri 
la  monarchie  consliiuiionnelle  et  les  querelles  religieuses;  la  Be 
gique  est  aussi  un  pays  où  Ton  sait  dessiner  et  peindre.  Ellenap 
seulement  hérité  des  aptitudes  naturelles  qui  distinguaient  Jes FI 
mands,  ses  glorieux  ancêtres,  et  de  leur  goût  particu/ierpourA 
beaux-arts;  elle  s'est  appliquée  à  recueillir  pieusement  leurs  tn 
ditions,  leurs  méthodes,  leurs  procédés,  jusqu'à  leurs  recettes.  Null 
part  le  gouvernement  et  les  municipalités  ne  se  donnent  plus  d 
peine,  ne  s'imposent  plus  de  dépenses  pour  propager  l'enseignemei 
du  dessin.  Si  Ton  tient  compte  de  Tétendue  de  son  territoire  etd 
nombre  de  ses  habitans,  la  Belgique  est  l'endroit  du  monde  où  il 
a  le  plus  d'artistes  et  d'académies;  aussi  a-t-on  pu  dire  que  a  I 
peinture  y  est  devenue  en  quelque  sorte  une  industrie  nationale  ( 
que  les  tableaux  flamands  forment  un  article  sérieux  d'exportation. 

La  Belgique  occupe  une  excellente  place  dans  l'exposition  uni 
verselle  des  beaux-arts;  elle  y  fait  très  bonne  figure  non-seule 
ment  par  la  qualité  des  tableaux  qu'elle  a  envoyés,  mais  par  leu 
nombre  et  leur  diversité.  Elle  a  exposé  des  échantillons  de  so 
remarquable  savoir-faire  dans  toutes  les  branches  de  la  pein 
lure.  Le  paysage  est  représenté  dignement  par  un  naorl  regret 
table,  M.  Boulei^er,  dont  la  Vue  de  Dînant  est  une  œuvre  fort 
aussi  bien  construite  que  bien  conçue,  et  par  M.  Chp  et  se 
marines  aux  eaux  troubles,  lourdement  clapoteuses,  aux  âel 
brouillés»  sur  lesquels  se  détachent  des  voiles  d'un  brun  fauve 
M.  Clays  ne  sait  qu'un  air,  mais  il  le  sait  si  bien  qu'on  Tentent 
toujours  avec  plaisir.  Parmi  les  animaliers  belges,  il  faut  signale 
M.  Verwée,  qui  a  fait  une  étude  aussi  approfondie  de  la  vach 
ue  M.  Joseph  Stevens  du  chien  et  du  singe;  quant  à  M.  Verboeck 
hoven,  il  s'est  consacré  tout,  entier  à  la  gloire  du  mouton,  aniiw 


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LA   PEINTORfi   k  l'exposition   UNITERSIUXE.  859 

peu  commode  à  peindre,  que  Millet  seul  a  vraiment  connu  ;  empê- 
tré dans  sa  laine,  le  mouton  n'a  pas  de  lignes  et  il  faut  pourtant  lui 
en  donner,  sans  compter  qu'il  est  bête,  mais  qu'il  ne  s'en  doute  pas 
et  qu'il  convient  de  respecter  son  illusion.  L'Orient,  les  lions,  les 
buflles  et  les  marchands  de  pastèques  ont  rencontré  un  interprète 
éloquent  dans  M.  Verlat ,  dont  le  talent  robuste  cherche  à  s'in- 
;  spirer  des  grands  maîtres  de  Técole  espagnole;  M-  Verlat  devrait 
'  leur  laisser  les  saintes  familles,  les  lions  font  mieux  son  affaire.  On 
trouve  encore  dans  la  section  belge  d'excellens  peintres  de  portraits, 
savans  et  consciencieux  ;  il  suffit  de  nommer  M.  de  Winne.  On  y 
trouve  aussi  de  grandes  pages  d'histoire,  bien  composées  et  qui  ne 
sont  point  insignifiantes.  Il  faut  citer  dans  le  nombre  le  Canossa  en 
ian  mm  de  M.  Gluysenaar.  On  peut  reprocher  à  ce  peintre  d'a- 
voir une  palette  trop  pauvre  et  trop  de  goût  pour  les  tons  neutres; 
son  tableau  n'en  est  pas  moins  digne  d'éloges.  On  y  voit  l'empe- 
reur Henri  IV  gravissant  à  genoux  son  calvaire,  c'est-àrdire  l'esca- 
lier au  haut  duquel  l'attend  le  terrible  Grégoire  VU,  accompagné 
de  la  dévote  Mathilde  de  Toscane.  En  contemplant  cette  scène,  on 
comprend  fort  bien  que  M.  de  Bismarck  se  soit  écrié  un  jour  :  w  Non, 
nous  n'irons  pas  à  Canossa.  »  Qui  pourrait  avoir  envie  d'y  aller  en 
de  telles  conditions  et  dans  une  telle  posture? 

Personne  ne  l'emporte  sur  les  peintres  belges  en  science  et  en 
savoir-faire.  Ils  ont  de  qui  tenir,  ce  sont  des  enfans  de  la  balle, 
qui  ont  appris  l'art  par  règles  et  par  principes  et  qui  savent  les  se- 
crets de  leur  métier.  Tout  a  sa  rançon.  On  ne  peut  avoir  trop  d'ao- 
quis,  mais  l'acquis  nuit  quelquefois  au  sentiment  personnel.  Nos 
souvenirs  doivent  être  nos  amis,  ils  ne  doivent  pas  être  nos  tyrans, 
et,  s'il  est  bon  d'être  sur  de  soi-même,  il  y  a  deux  sortes  de  certi- 
tude :  l'une  est  le  fruit  de  l'expérience  et  d'une  conviction  puis- 
samment raisonnée,  l'autre  est  le  résultat  d'une  leçon  bien  apprise, 
l'une  fait  les  maîtres,  l'autre  est  la  marque  des  éternels  écoliers. 
Le  sentiment  personnel  fait  défaut  à  un  grand  nombre  de  peintres 
belges  ;  leurs  œuvres  sont  correctes,  distinguées,  pleines  d'habileté  et 
de  talent,  mais  on  regrette  de  n'y  pas  trouver  ce  je  ne  sais  quoi  qui 
saisit,  s'impose  et  ne  peut  s'oublier.  Ils  aspirent  trop  souvent  à  en- 
trer dans  la  peau  des  autres,  et,  si  bien  qu'on  s'y  installe,  on  n'y 
est  jamais  chez  soi.  L'ambition  de  tel  portraitiste  de  Bruxelles  est 
qu'on  prenne  ses  portraits  pour  des  portraits  anciens;  tel  paysa- 
giste d'Anvers,  M.  Lamorinière  par  exemple,  s'occupe  plus  de  res- 
sembler à  Hobbema  qu'à  la  nature.  C'est  surtout  dans  la  peinture 
de  genre  qpie  se  fait  sentir  cette  tendance  à  l'art  rétrospectif.  La 
Belgique  contemporaine  est  un  pays  de  forte  vie  publique,  oii  les 
passions  sont  ardentes,  où  les  luttes  électorales  sont  fertiles  en 

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I     I  860  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

I     ]  încidens  sérieux  ou  plaisans.  Les  peintres  belges  n'aunîait  qi 

I     \  regarder  autour  d'eux  pour  découvrir  des  motifs  dignes  de  tenfe 

]•    ;  leur  pinceau  ;  mais  ils  préfèrent  regarder  derrière  eux,  et  c'est  at 

^;  maîtres  flamands  ou  hollandais  du  xvuT  siècle  qu'ils  yont  daDiiKl< 

i    1  leurs  inspirations.  Personne  ne  peut  douter  que  M.  Wiflons,  q 

1  possède  des  qualités  d'exécution  si  remarquables,  ne  s'occopebei 

l    \  coup  de  Metsu,  de  Mieris,  de  Terburg,  que  M.  Hadou  ne  rêveso 

vent  de  Téniers  ou  de  Van  Ostade;  mais  ces  admirables  peiatr 

;  ont  représenté  les  mœurs,  les  scènes,  les  costumes,  les  %nr 

qu'ils  avaient  sous  les  yeux,  les  grandes  dames  et  les  bourgeoise 

-    j  les  cavaliers  et  les  paysans,  les  tabagies,  les  corps  de  gtfde 

I  les  kermesses  de  leur  temps,  —  «  Quand  je  parlerais  toutes  l 

langues  de  la  terre  et  même  des  anges,  disait  l'apôtre  Paul, 

je  n'ai  l'amour,  je  suis  comme  l'airain  qui  résonne  ou  comme 

cymbale  qui  retentit.  »  Quand  vous  auriez  la  finesse  de  de^ 

•  l'harmonie  de  clair-obscur  de  Metsu,  l'extrême  fini  de  Miens, 

touche  légère  et  piquante  de  Téniers,  et  quand  voas  peifldri 

comme  Terburg  une  robe  de  satin,  il  y  aurait  entre  eux  et  vous  cet 

différence  considérable  qu'ils  ont  passé  leur  vie  à  rendre  ce  qu'i 

voyaient  et  que  vous  passez  la  vôtre  à  refaire  ce  qu'ils  ont  vu.  I 

étaient  naïfs,  vous  ne  l'êtes  pas.  Ce  qui  manque  le  plus  aux  artisti 

belges  dont  nous  parlons,  c'est  la  naïveté,  ils  se  souviennent  tro 

Pour  se  rendre  digne  de  passer  à  la  postérité,  il  faut  coounenc 

par  être  de  son  temps,  et  il  n'y  a  d'œuvres  immortelles  que  oeil 

qui  ont  une  date. 

Les  deux  coryphées  de  la  section  belge  sont  sans  contrée 
M.  Wauters  et  M.  Alfred  Stevens.  Outre  son  intéressant  tableau 
la  Folie  de  Van  der  Goes^  que  nous  avions  admiré  déjà  au  sale 
H.  Wauters  a  exposé  deux  toiles  importantes  dont  le  sujet  est  ei 
prunté  à  la  vie  de  Marie  de  Bourgogne.  Dans  Tune,  cette  princes 
implore  des  échevins  de  Gand  la  grâce  de  ses  conseillers  Hugon 
et  Humbercourt.  Dans  l'autre,  elle  jure  de  respecter  les  privilfeg 
conununaux  de  la  ville  de  Bruxelles;  debout  sur  une  estrade,  el 
pose  la  main  sur  l'Évangile  que  lui  présente  un  évêque  assisté  < 
deux  enfans  de  chœur.  M.  Wauters  s'est  donné  beaucoup  de  pei 
pour  costumer  conmae  il  convenait  la  plupart  de  ses  personnage 
Marie  seule  aurait  le  droit  de  se  plaindre  de  lui,  sa  robe  n'est  qu 
moitié  faite,  c'est  du  satin  qui  n'en  est  pas.  Ce  détail  malheurei 
ne  tire  pas  à  conséquence;  M.  Wauters  est  un  artiste  sérieux 
sincère  qui  respecte  son  art,  et  ses  peintures  d'histoire  lui  fo 
grand  honneur.  La  composition  en  est  bien  ordonnée,  les  attitud 
ont  de  la  dignité,  les  figures  ont  du  caractère,  la  touche  est  lai? 
ferme,  accentuée.  Ces  peintures  seraient  des  chefs-d'œuvre, 


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LA  PEINTURE  A  L'eXPOSITION  UNIVERSELLE.  861 

M.  Wauters  avait  plus  de  flamme,  cette  étincelle  qui  se  commu- 
nique et  qui  met  le  feu  aux  poudres. 

Ce  n'est  pas  à  M.  Stevens  que  manque  Tétîncelle,  et  ce  n'est  pas 
lui  non  plus  qui  se  permettrait  de  ne  faire  une  robe  qu'à  moitié. 
On  connaît  les  audaces  et  les  raf&nemens  de  cet  ingénieux  artiste, 
la  délicatesse  merveilleuse  de  ses  demi -teintes,  le  charme  de  ses 
tons  gris  ou  roses,  et  on  sait  qu'il  est  le  premier  honmae  du  monde 
pour  broder  une  dentelle,  pour  faire  chatoyer  le  satin,  pour  peindre 
la  soie,  le  velours  et  surtout  les  châles  de  cachemire.  Les  femmes 
qu'il  affuble  de  ces  robes  et  de  ces  châles  incomparables  sont  quel- 
quefois d'aimables  mondaines  dont  la  tête  est  parfaitement  vide, 
charmantes  poupées  qui  ne  s'occupent  que  de  chiffons;  mais  le  plus 
souvent  ce  sont  des  créatures  interlopes,  profondément  versées 
dans  l'art  des  dangereuses  séductions.  Le  chef-d'œuvre  de  M.  Ste- 
vens |en  ce  genre  est  son  Sphinx  parisien.  Nous  le  voyons  de  face, 
ce  sphinx  ;  son  visage  est  dans  l'ombre,  une  lumière  mystérieuse 
se  joue  dans  ses  cheveux  d'un  blond  chaud.  Dn  boa  de  martre  est 
négligemment  noué  autour  de  son  cou,  sa  robe  blanche  est  semée  de 
petits  bouquets  de  roses  et  de  bluets.  Sa  bouche  entr'ouverte  vous 
laisse  apercevoir  ses  dents,  qui  mordillent  un  de  ses  doigts.  Ses 
yeux  bleus  expriment  une  pensée  vague,  une  espérance  qui  res- 
semble à  un  appétit.  Il  s'agit  sans  aucun  doute  de  quelque  fils  de 
famille  que  cette  terrible  femme  se  promet  de  croquer,  lui  et  ses 
millions,  et  sûrement  elle  y  réussira,  quoiqu'elle  ne  soit  pas  jolie; 
mais  c'est  un  beau  monstre,  et  il  faut  se  défier  des  monstres,  sans 
compter  que  le  modelé  de  ses  épaules  et  de  ses  bras  est  admirable. 
Ce  beau  monstre  est  une  merveille.  Nous  entendions  une  honnête 
femme  se  plaindre  que  M.  Stevens  employât  son  pinceau  et  son  ta- 
lent à  la  glorification  des  coquines.  Pour  la  consoler,  nous  lui  fîmes 
remarquer  qu'il  peint  rarement  des  coquines  heureuses  ou  triom- 
phantes; il  aime  au  contraire  à  les  représenter  inquiètes,  agitées, 
rêveuses,  mordues  au  cœur  par  une  émotion  pénible,  recevant  un 
billet  fatal  qui  ruine  leurs  espérances.  Il  nous  en  montre  une  qui 
est  tout  à  fait  désespérée,  quoique  sa  robe  blanche  soit  vraiment 
un  prodige  de  l'art  et  que  son  cachemire  soit  le  plus  beau  de  tous 
les  cachemires.  M.  Stevens  a  tenu  à  prouver  aux  honnêtes  femmes 
que  le  sort  des  coquines,  si  bien  habillées  qu'elles  soient,  n'est  pas 
toujours  enviable,  et  c'est  ainsi  qu'il  s'acquitte  envers  la  morale. 
Cependant  le  jury  international  n'a  pas  osé  lui  décerner  la  médaille 
d'honneur  qu'il  mérite;  selon  toute  apparence,  il  craignait  en  le  ré- 
compensant de  paraître  encourager  les  mauvaises  mœurs. 

Il  ne  faut  pas  chercher  dans  la  section  allemande  un  coloriste 
aussi  raffiné  que  M.  Stevens;  encore  moins  y  faut -il  chercher  de 

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862  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

séduisantes  coquines  et  de  beaux  monstres.  Par  ordre  supérieiff,li 
porte  a  été  fermée  aux  tableaux  interlopes  comme  aux  lableain 
militaires  ;  nous  n'y  avons  pas  aperçu  un  seul  escadron  de  uhlans,m 
I     I  une  seule  femme  qui  se  conduise  mal,  à  moins  que  nous  ne  comp- 

i,  '  I  tions  parmi  les  femmes  suspectes  les  deux  sirènes  que  M.  Bœà- 

^     f  lin  a  groupées  dans  une  étrange   composition    intitulée  Meera- 

!     I  idyllCy  laquelle  n'est  pas   propre  à  inspirer    le    goût  des  idylles 

?     j  marines.  Les  sirènes  de  M.Bœcklin  ont  une  main  verte  et  une  main 

\    \  bleue  ;  cela  suffit  pour  mettre  la  jeunesse  à  l'abri  de  leurs  amorces. 

*     ,  On  ne  trouve  pas  non  plus  dans  la  section  de  l'empire  germanique 

\    I  de  grandes  toiles,  des  tableaux  d'histoire  tels  que  ceux  de  M.  Wau- 

I  ters.  Les  artistes  allemands  semblent  avoir  renoncé  aux  vastes  en- 

\    I  treprises,  ils  ne  peignent  plus  le  jugement  dernier  comme  M.  Come- 

'    I  lius,ni  la  philosophie  de  l'histoire  comme  M.  Kaulbach.  L'exposition 

:    î)  allemande ,  arrangée  avec  beaucoup  de  discernement  et  de  goût, 

i  respire  un  esprit  éminemment  bourgeois;  on  pourrait  croire  en  la 

f«  parcourant  que  l'Allemagne  est  le  pays  le  plus  tranquille,  le  plus 

I  pacifique,  le  plus  modeste  de  l'Europe,  où  chacun,  retiré  chez  soi, 

»  s'occupe  de  ses  petites  affaires  particulières  et  sunei/te  son  pot- 

au-feu,  sans  se  soucier  de  jouer  le  moindre  rôle  dans  l'histoire  du 
monde.  Il  n'y  a  rien  dans  cette  grande  salle  qui  puisse  faire  penser 
à  M.  de  Bismarck,  au  traité  de  Berlin,  aux  élections  du  Bekhstag-, 
mais  on  y  trouvera  quelques  excellens  portraits,  de  nombreux  ta- 
bleaux de  genre,  parmi  lesquels  il  en  est  de  r^arquables,  quel- 
ques paysages  intéressans  et  un  tableau  de  demi-caractère,  qui  est 
une  œuvre  très  bien  venue  et  vraiment  réjouissante. 

Le  portrait  de  la  princesse  Elisabeth  de  Carolath-Beuthen,  par 
M.  Richter,  a  été  fort  admiré.  M.  Richtera  traité  comme  il  convenait 
son  beau  modèle.  La  princesse,  en  toilette  de  bal,  les  bras  nus,  aposé 
son  coude  sur  le  dossier  de  sa  chaise;  elle  appuie  contre  sa  main 
droite  sa  tête  fière  et  délicate,  aussi  fine  que  distinguée;  son  autre 
main  pend  le  long  de  son  corps  et  joue  avec  un  bracelet.  l]n  superbe 
dogue,  fort  distingué  lui  aussi ,  est  accroupi  sur  un  pan  de  sa  robe. 
Voilà  une  femme  bien  gardée  ;  mais  elle  se  charge  de  se  garder  elle- 
même,  il  y  a  dans  ses  yeux  comme  dans  sa  bouche  quelque  chose  de 
hautain  et  de  dédaigneux  qui  tient  ses  admirateurs  à  distance.  Quel- 
qu'un disait  :  «  Ce  portrait  est  admirable,  mais  il  vous  reçoit  mal.  » 
Dans  les  tableaux  de  M.  Stevens,  la  robe  vaut  souvent  mieux  que 
la  femme;  ici  la  femme  vaut  mieux  que  sa  robe,  qui  est  d'un  blanc 
crayeux  ou  couleur  de  sucre  et  manque  de  souplesse.  Ce  qui  nous 
chagrine  et  nous  inquiète,  c'est  que  la  princesse  tourne  le  dos  à  un 
ardent  feu  de  coke,  peu  s'en  faut  que  ses  dentelles  ne  frôlent  la 
cheminée  ;  il  sulfirait  d'un  mouvement  malheureux  et  d'une  élin- 


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LA    ?EINTUBE   A   l'eXPOSITION   UNIVERSELLE.  863 

celle  pour  causer  un  affreux  accident.  C'est  aussi  un  remarquable 

if    portrait  que  celui  du  docteur  Dœllinger  par  M.  Lenbach.  11  nous  le 

5;    montre  de  face,  tenant  un  livre  de  ses  deux  mains  croisées  sur  ses 

ij    genoux.  La  tête  est  pleine  de  caractère,  c'est  bien  une  tête  de  doc- 

-i    teur,  de  fouilleur,  de  chercheur  et  d'argumentateur.  Le  don  de  la 

.;    ressemblance   est  un   don    spécial   qu'en   France,    par  exemple, 

^     M"^  Jacquemart  possède  au  plus  haut  degré,  comme  elle  Ta  bien 

^    prouvé  dans  ses  beaux  portraits  de  M.  Dufaure,  de  M.  Duruy  et  du 

..     maréchal  Canrobert.  On  n'aurait  jamais  vu  le  docteur  Dœllinger 

l-     qu'on  devinerait  que  son  portrait  est  ressemblant;  mais  pourquoi 

M.  Lenbach  a-t-il  trop  de  goût  pour  les  tons  glauques?  Pourquoi  a- 

t-il  donné  à  son  modèle  un  teint  si  verdâtre?  On  dirait  que  l'émi- 

nent  théologien  sort  de  l'eau,  qu'il  en  a  rapporté  des  algues  et  des 

varechs  mêlés  à  ses  cheveux.  Pourquoi  aussi  lui  avoir  fait  des  mains 

de  bois?  Nous  avons  vu  les  mains  du  docteur  Doellinger,  nous  les 

avons  même  touchées;  nous  pouvons  certifier  quelles  sont  en 

chair. 

M.  Knaus  tient  depuis  longtemps  le  sceptre  de  la  peinture  de 
genre  en  Allemagne,  son  règne  n'est  point  encore  fini.  Il  a  la  verve, 
l'esprit,  la  discrétion  dans  le  trait,  l'entente  de  la  composition, 
l'observation  pénétrante  et  fine,  toutes  les  qualités  et  toutes  les 
vertus  de  son  état.  Nous  avons  revu  avec  un  nouveau  plaisir  son 
Enterrement^  œuvre  exquise  dans  laquelle  on  ne  trouve  à  reprendre 
qu'une  couleur  brune  un  peu  rance.  A  Y  Enterrement  nous  préfé- 
rons encore  un  tableau  de  date  plus  récente,  qu'il  a  iniitulé  tm 
Élevée  plein  d* avenir.  Nous  sommes  dans  la  boutique  d'un  marchand 
d'habits;  le  vieux  fripier,  tenant  d'une  main  sa  longue  pipe,  gesti- 
culant de  l'autre,  enseigne  à  un  jeune  gavroche,  assis  en  face  de 
lui,  un  bon  tour  de  sa  façon.  Le  gavroche  lui  répond  par  un  sou- 
rire d'intelligence;  il  a  compris  à  demi-mot  et  il  semble  dire  :  Voilà 
qui  est  bien  joué.  On  peut  s'en  remettre  à  lui  :  livré  à  lui-môme,  il 
trouvera  mieux  encore  ;  cet  élève  ira  plus  loin  que  son  maître. 

D'autres  peintres  de  genre  :  M.  Hildebrandt,  M.  Hoff,  M.  Defreg- 
ger,  ont  sans  contredit  beaucoup  de  talent;  mais  l'enfant  qui  mange, 
l'enfant  qui  boit,  l'enfant  qui  rit,  l'enfant  qui  pleure,  joue  un  rôle 
trop  considérable  dans  leurs  ouvrages,  et  leurs  petites  scènes  d'in- 
térieur sentent  un  peu  le  renfermé.  La  peinture  de  genre  a  pour 
mission  de  représenter  des  mœurs  et  non  de  conter  des  anecdotes; 
la  peinture  anecdotique  a  remplacé  chez  nos  voisins  comme  chez 
nous  la  peinture  de  mœurs.  Passe  encore  quand  l'anecdote  est  gaie; 
mais  l'anecdote  larmoyante  est  la  mort  de  l'art,  surtout  quand  on  a 
le  fâcheux  travers  de  souligner  ses  intentions  et  d'aimer  trop  le 
brun-marron.  En  revoyant  tel    tableau  qui  d'abord  vous  avait 


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86Â  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

charmé,  vous  n'éprouvez  plus  que  de  la  lassitude,  et  la  lassitude 
produit  l'agacemeût.  Les  grands  maîtres  de  TAllemagne  du  xn®  siè-^ 
de  se  distinguaient  par  Tintimité  et  le  contenu  de  la  passion,  par 
la  puissance  du  caractère,  jointe  au  sentiment  le  plus  pittoresque 
du  détail.  Leurs  descendans  sacrifient  le  pittoresque  au  Gemûth  ;  il 
est  bon  d'avoir  du  Gemûth,  mais  il  ne  faut  pas  s'en  faire  une  pro- 
fession. Il  est  fâcheux  également  de  n'avoir  pas  assez  de  netteté  et 
de  vigueur  dans  le  parti  pris.  On  a  dit  jadis  que  dans  une  réunion 
de  douze  Allemands  il  y  avait  toujours  vingt-quatre  partis,  par  la 
raison  qu'il  y  a  deux  partis  dans  chaque  Allemand.  Gela  n'est  plus 
aussi  vrai  qu'autrefois  en  politique,  mais  c'est  encore  vrai  en  pein- 
ture. Tout  est  compromis  par  l'indécision  dans  le  choix,  par  la  mol- 
lesse de  la  volonté,  et  l'artiste  qui  court  après  deux  lièvres  à  la  fois 
risque  de  les  manquer  tous  les  deux. 

Cependant  la  section  allemande  renferme  quelques  tableaux  de 
genre  qui  sont  de  véritables  peintures  de  mœurs  et  dont  l'exécution 
est  d'une  netteté  irréprochd)le.  La  facture  est  un  peu  sèche,  trop 
succincte  dans  la  Banque  populaire  en  faillite  de  M.  Bockelmann; 
mais  ce  défaut  est  racheté  par  la  justesse  et  la  finesse  des  inten- 
tions. Les  désastres  financiers  qui  ont  affligé  nos  voisins  dans  ces 
dernières  années  ont  trouvé  leur  peintre  dans  l'habile  artiste  de 
Dusseldorf.  Une  troupe  de  petits  bourgeois  et  d'artisans,  hommes 
et  femmes,  sortent  de  la  séance  où  on  vient  de  leur  apprendre  qu'ils 
toucheront  tout  au  plus  le  2  pour  100  sur  leurs  actions  ;  ils  ont  le 
front  bas,  le  regard  mélancolique,  une  figure  de  décavés.  A  quel- 
ques pas  de  là,  de  gros  bonnets  de  la  finance,  désintéressés  dans 
la  question,  dissertent  sur  la  catastrophe,  dont  ils  expliquent  sa- 
vamment les  causes  et  les  effets;  la  galerie  parait  trouver  leurs  ex- 
plications aussi  claires  que  peu  consolantes  ;  sur  le  devant,  une 
hotte  de  balayures  renversée  a  répandu  à  terre  un  tas  d'immon- 
dices. Mon  Dieu  I  oui,  il  n'y  avait  que  cela  dans  la  hotte,  et  voilà 
ce  que  c'est  que  de  croire  à  l'eldorado  et  aux  promesses  dorées  des 
Grûnder.  Un  autre  tableau,  aussi  bien  observé,  mais  fort  supérieur 
par  l'exécution,  est  la  Leçon  de  gymnastique  de  M.  Piltz.  Une 
vingtaine  d'écoliers  rangés  sur  deux  files  écoutent  la  démonstration 
de  leur  professeur,  qui  leur  explique  comment  il  faut  s'y  prendre 
pour  passer  de  la  deuxième  position  à  la  troisième.  Ils  l'en  croient 
sur  parole,  ils  sont  désireux  de  bien  faire,  dociles,  empressés,  et  ils 
ouvrent  des  yeux  aussi  grands  que  des  portes  cochères;  ce  sont 
d'admirables  échantillons  de  la  deutsche  Zucht.  Une  nombreuse  as- 
sistance, le  pasteur  de  la  paroisse,  un  vieil  invalide,  des  bonnes,  des 
petites  filles  contemplent  avec  le  plus  vif  intérêt  cette  scène,  qui  se 
passe  au  pied  d'une  sablière  surmontée  de  quelques  arbres.  Il  y  a  de 


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LA   PEINTURE   A  l'exPOSITION   UNIVERSELLE.  865 

la  clarté,  de  la  fraîcheur  dans  ce  tableau  judicieusement  composé; 
mais  ce  qu'il  faut  admirer  surtout,  c'est  la  profonde  conviction  du 
professeur.  Il  a  l'air  d'un  initiateur,  d'un  pontife.  Il  a  une  foi  robuste, 
inébranlable,  dans  la  beauté  de  sa  science;  il  sait  que  la  gymnastique 
allemande  a  gagné  les  batailles  de  Sadova  et  de  Sedan,  et  qu'elle  est 
l'outil  choisi  par  Dieu  pour  régénérer  l'espèce  humaine.  Ce  pédant 
à  la  tête  osseuse  semble  porter  le  monde  à  bras  tendus^  Hegel  mé- 
prisait les  peintures  où  l'on  ne  voit  que  lui  et  elle;  il  estimait  que 
le  devoir  des  peintres  est  de  peindre  des  types.  L'excellent  tableau 
de  M.  Piltz  porte  bien  la  marque  de  l'Allemagne  en  l'an  de  grâce 
1878. 

Le  point  lumineux,  le  bijou,  la  joie  de  la  section  allemande  est 
le  tableau  de  M.  Jozef  Brandt,  intitulé  :  Cosaques  de  ï  Ukraine  au 
xvii*  siècle  entrant  en  campagne.  M.  Brandt  est  un  Polonais  qui  a 
fait  ses  études  à  Munich;  mais  son  talent  nous  parait  être  plus 
slave  qu'allemand.  Une  troupe  de  cosaques,  armés  de  longues 
lances,  coiffés  de  bonnets  fourrés  et  montés  sur  de  petits  chevaux 
galopans,  se  met  en  route  pour  aller  batailler  quelque  part  ;  ils 
sont  précédés  de  leurs  musiciens,  qui  jouent  de  la  mandoline  et  du 
tambourin.  Cette  musique  et  l'espérance  du  pillage  les  transportent 
d'allégresse,  ils  ont  l'âme  en  fête.  Les  uns  agitent  leurs  bonnets  au 
bout  de  leurs  lances,  les  autres  les  jettent  en  l'air;  leurs  chevaux 
semblent  participer  à  la  joie  générale  ;  ils  tricotent  des  jambes, 
dansent  sur  place,  cabriolent  et  caracolent.  L'hetman^  qui  marche 
en  tête,  conserve  seul  sa  gravité,  il  médite  son  plan  de  campagne. 
La  cavalcade  se  déroule  jusqu'à  l'horizon  dans  une  vaste  steppe, 
que  recouvre  un  ciel  gris  et  brumeux.  Ce  tableau  est  plein  de  mou- 
vement, de  vie  et  de  belle  humeur.  Il  est  possible  qu'en  dessinant 
ses  chevaux  M.  Brandt  se  soit  inspiré  de  Fromentin  ;  mais  ceux  qui 
ont  pris  ses  cosaques  pour  des  musiciens  arabes  et  qui  lui  ont  re- 
proché de  voir  l'Orient  en  gris  n'y  avaient  pas  regardé  d'assez  près. 

V. 

L'Allemagne  a  laissé  à  l'Autriche  le  périlleux  honneur  d'exposer 
de  la  peinture  d'histoire  de  dimension  monumentale.  Il  y  a  en  effet 
dans  la  section  autrichienne  deux  grandes  machines,  qui  s'imposent 
à  l'attention  de  tous  les  visiteurs  et  font  tort  à  d'autres  œuvi-es 
intéressantes  renfermées  pour  leur  malheur  dans  la  même  salle. 
M.  Matejko  a  voulu  célébrer  dans  son  grand  tableau  l'union  conclue 
à  Lublin  en  1569  entre  la  Lithuanie  et  la  Pologne.  Dans  son  im- 
mense toile,  qui  a  les  proportions  d'un  événement,  M.  Makart, 
professeur  à  Vienne,  a  représenté  l'entrée  de  Charles-Quint  à  Anvers. 
Ton  xxTni  —  1878.  55 

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866  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

^  M.  Matejko  est  un  Polonais  de  Cracovie,  depuis  longtemps  cm 

'     i  et  estimé  en  France;  M.  Makart  est  un  Tyrolien,  élève  de  Pilo 

^  lequel  n*a  pas  encore  quarante  ans»  et  son    Charles-Quint  a  / 

i  sensation  en  Allemagne,  où  il  a  été  admiré   autant    que  discuf 

ir  être  discuté,  c'est  le  succès,  on  ne  discute  que  les  forts  et  leshci 

I  reux,  on  abandonne  les  autres  à  leur  triste  destinée. 

]  M.  Matejko  s'attaquait  à  un  sujet  difficile  et  médiocrement  pit 

I  resque.  Sigismond  11  Auguste  ayant  renoncé  à  tous  les  droite  c 

;  Jagellons  sur  la  Lithuanie,  ce  pays  fut  réuni  définitivement  à 

{  Pologne;  on  établit  entre  les  deux  pays  une  coœquatio  juriw 

et  les  grands  officiers  lithuaniens  furent  admis  à  l'honneur  de  siéç 

l  dans   le  sénat  polonais.  Voilà  un  compromis  politique  qu'il  eu 

I  eut-être  malaisé  de  raconter  en  peinture.  M.  Matejko  était  tei 

I  de  réchauffer  son  sujet,  et  il  a  fait  ce  qu'il  a  pu.  M.  Makart  n  avj 

I  pas  à  réchauffer  le  sien,  il  avait  plutôt  à  le  sauver.  Il  a  représen 

;  Charles-Quint  entrant  à  Anvers  avec  un  cortège  de  belles  femmesnue 

\  ou  presque  nues.  M.  Makart  a  dû  s'interroger  lui-même  plus  d'ui 

l  fois  avant  de  décider  quelle  figure  il  donnerait  à  ces  femmes.  Ilnepoi 

î  vait  nous  montrer  d*honnètes  femmes  fort  étonnées  et  encore  ph 

^  embarrassées  de  leur  nudité;  c'eût  été  peu  décent  ;  peindre  les  auu-e 

ne  convient  guère  à  la  gravité  d'un  tableau  d'histoire.  L'aruste  s'es 

tiré  d'affaire  en  ne  donnant  à  ces  nymphes  ni  une  expression  d 

pudeur  effarouchée,  ni  un  air  d'impudence  éhontée  ;  elles  n'oi 

point  d'expression  du  tout,  elles  semblent  faire  la  chose  la  plus  m 

turelle  du  monde,  une  chose  qu'elles  ont  faite  toute  leur  vie.  A  J 

bien  prendre,  ce  sont  des  figures  allégoriques,  détachées  de  quelqu 

grande  toile  de  Rubens,que  M.  Makart  a  eu  soin  d'amaigrir  un  pe 

dans  la  crainte  qu'on  ne  les  reconnût,  et  sur  lesquelles  il  a  pass 

une  couche  de  jaune  d'ambre,  couleur  qu'il  paraît  affectionner  ( 

qui  n'est  point  désagréable.  Cependant  il  n'a  point  sauvé  l'invra 

semblance  de  sa  composition;  nous  sommes  accoutumés  à  voir  le 

allégories  marcher  sur  les  nues,  nous  avons  plus  de  peine  à  ad 

mettre  qu'elles  cheminent  dans  une  rue  bondée  de  monde,  au  miUei 

d'une  foule  indiscrète,  qui  se  presse  autour  d'elles,  qui  les  frôle  ( 

les  coudoie. 

Le  principal  défaut  de  la  composition  de  M.  Matejko  est  qu'ell 
manque  d'ensemble  et  d'unité;  il  a  égrené  ses  groupes,  chacun  d 
ses  personnages  ne  pense  qu'à  soi  et  ne  s'occupe  point  des  autres 
L'un  soulève  un  crucifix,  que  personne  ne  regarde  ;  un  autre  s'ag« 
nouille  devant  la  Bible;  un  prélat  bénit  l'assistance,  qui  ne  pari 
point  s'en  douter;  à  droite,  une  femme  debout  semble  prononce 
un  discours  du  trône,  qu'on  n'écoute  pas.  II  y  a  bien  du  hasar 
dans  le  rassemblement  de  ces  figures,  qui  sont  venues  s'ajouter  1( 


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19  LA.   PEINTURE   A   l'eXPOSITION   UNIVERSELLE.  867 

^unes  aux  autres  pour  boucher  des  trous.  Dans  le  tableau  de  M.  Ma- 

"^kart,  il  y  a  beaucoup  plus  d'unité;  seigneurs,  bourgeois  et  grandes 

'dames,  vieillards  et  enfans,  tout  le  monde  s'occupe  de  Charles-Quint 

"f  et  de  son  cortège;  mais  les  visages  n'expriment  aucun, étonnement 

-  ni  même  aucune  curiosité,  et  ne  sachant  que  faire  ni  que  dire,  ces 

comparses  gesticulent  pour  passer  le  temps.  Ils  sont  bien  groupés; 

;  on  devine  qu'ils  n'ont  pas  choisi  leur  place,  un  habile  metteur  en 

K  scène  s'est  mêlé  de  l'affaire.  Cette  toile  énorme  est  moins  une  pein- 

5  ture  d'histoire  qu'un  beau  décor  d'opéra,  une  fin  de  quatrième 

acte  ;  par  malheur  on  a  oublié  les  maillots.  Si  nous  regardons  au 

faire,  nous  reconnaîtrons  que  M.  Matejko  a  la  brosse  plus  ferme, 

,  plus  vigoureuse  ;  sa  couleur  générale  laisse  à  désirer,  mais  il  sait 

i  peindre  énergiquement  le  morceau.  M.  Makart  a  moins  de  vigueur; 

en  revanche  il  possède  une  facilité   étonnante  et  dangereuse,  il 

.  peint  de  pratique,  il  improvise  ;  c'est  une  surface  brillante  qui 

.  manque  de  dessous,  et  on  pourrait  en  dire  ce  que  disait  un  émi- 

.  nent  critique  d'une  œuvre  médiocre  de  Rubens  :  «  La  peinture  est 

à  fleur  de  toile,  la  vie  n'est  qu'à  fleur  de  peau.  »  Dernièrement, 

un  concours  a  été  ouvert  en  Allemagne  pour  décerner  un  prix 

au  meilleur  feuilleton  qui  eût  été  écrit  dans  l'année.  Si  on  n'a  pas 

donné  ce  prix  à  M.  Makart,  on  a  commis  la  plus  criante  injustice. 

Le  jury  Ta  réparée  en  lui  accordant  une  médaille  d'honneur,  et, 

pour  ne  point  faire  de  jaloux,  il  en  a  donné  une  autre  à  M.  Matejko. 

Nous  souscrivons  de  bon  cœur  à  cette  double  décision;  M.  Matejko 

et  M.  Makart  sont  deux  artistes  d'un  incontestable  talent. 

On  a  dit  que  nous  portions  en  nous-mêmes  notre  soleil  et  nos 
brouillards  ;  ce  que  nous  voyons  dans  le  monde,  c'est  le  plus  sou- 
vent ce  que  nous  y  mettons.  Voilà  une  réflexion  qui  vient  à  l'esprit 
en  parcourant  la  section  du  royaume  de  Hollande.  Les  artistes  de 
ce  noble  petit  pays,  qui  selon  l'expression  de  Voltaire  «  a  été  le  plus 
singulier  et  le  plus  beau  monumentde  l'industrie  humaine,»  ressem- 
blent bien  peu  aux  Van  Ostade,  aux  VanSteen,  aux  Cuyp,aux  Potter, 
aux  Wouwerman.  Que  leur  main  se  soit  alourdie,  ce  n'est  pas  sur- 
prenant, le  don  des  miracles  ne  se  transmet  pas  de  siècle  en  siècle. 
Ce  qui  nous  étonne,  c'est  qu'ils  continuent  comme  leurs  illustres 
ancêtres  à  peindre  la  contrée  qu'ils  ont  sous  les  yeux  et  qu'ils  la 
voient  d'un  œil  bien  différent.  Cette  contrée  est  restée  la  même; 
au  XVII*  siècle  comme  aujourd'hui^  la  Hollande  était  un  pays  plat 
et  un  peu  monotone,  un  pays  de  pâturages  et  de  canaux  ;  au 
XVII*  siècle  comme  aujourd'hui,  elle  avait  de  longs  hivers  et  un 
ciel  brumeux.  Les  mœurs  elles-mêmes  ont  peu  changé;  le  Hollandais 
est  toujours  un  peuple  libre,  commerçant,  calculateur  et  riche,  et 
Amsterdam  est  un  des  marchés  monétaires  où  les  gouvememens 

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868  REVUE  DES  DEUX  MONDES* 

endettés  négocient  des  emprunts.  Mais  les  peintres  hollandais  d'an- 
trefois  avaient  l'œil  gai,  ceux  d'aujourd'hui  ont  l'œil  triste.  Comme 
l'a  dit  Hegel,  «  ce  qui  nous  charmera  toujours  dans  les  maîtres 
illustres  que  produisirent  jadis  les  Provinces-Unies,  c'est  leur  ma- 
nière de  comprendre  l'homme  et  la  vie  humaine,  c'est  leur  joie 
naîvOf  leur  liberté  d'esprit,  la  fraîcheur  et  la  galté  de  leur  fantaisie, 
l'audace  d'une  exécution  sûre  d'elle-même,  jointe  à  la  magie  du 
coloris.  Le  joyeux  abandon  de  leur  âme,  ajoute-t-il,  leur  tenait  lieu 
d'idéal,  et  ils  nous  montrent  dans  leurs  tableaux  ce  dimanche  de  la 
vie,  qui  nivële  tout  et  embellit  la  laideur.  »  Les  héritiers  de  leur 
art  et  de  leurs  traditions  ne  nous  montrent  plus  qu'un  ciel  téné- 
breux, où  la  brume  a  tout  envahi,  et  des  paysans  ou  des  bourgeois 
occupés  à  porter  péniblement  le  poids  de  leur  existence.  A  quoi 
faut-il  attribuer  cette  mélancolique  métamorphose  î  En  cherche- 
rons-nous la  cause  dans  les  ennuis,  dans  les  tracas  que  leurs  colo- 
nies procurent  aux  Hollandais?  Faut-il  s'en  prendre  aux  Achantis, 
à  qui  ils  font  la  guerre  la  plus  coûteuse,  laquelle  produit  chaque 
année  dans  le  budget  un  gros  déficit  ?  Louis  XIV  était  un  ennemi 
un  peu  plus  redoutable  que  les  Achantis.  L'invasion  des  troupes 
françaises  en  1662  effraya  tellement  Van  Ostade  qu'il  vendit  tout  ce 
qu'il  possédait  à  Harlem  et  qu'il  fut  sur  le  point  de  se  sauver  à 
Lubeck  ;  il  n'alla  pas  plus  loin  qu'Amsterdam  et  il  y  recouvra  toute 
sa  galté.  La  Hollande  a  changé  d'humeur,  son  imagination  s'est 
assombrie,  sa  palette  a  pris  le  deuil. 

Les  Pays-Bas  possèdent  aujourd'hui  un  peintre  de  genre  et  un 
payss^ste  qui  sont  l'un  et  l'autre  des  artistes  d'un  rare  mérite  et 
qui  se  ressemblent  par  leur  facture  comme  par  la  profonde  mélan- 
colie de  leurs  inspirations.  Ce  sont  deux  talens  frères,  amis  de  la 
brume  et  de  la  nuit.  Soit  que  M.  Israëls  représente  les  pauvres 
d'un  village  attroupés  autour  d'un  bateau  de  pèche  et  mendiant  du 
poisson,  soit  qu'il  nous  fasse  assister  à  un  repas  de  savetiers  ou 
qu'il  nous  montre  une  mère  qui,  sa  poêle  à  la  main,  s'apprête  à 
faire  des  crêpes  pour  célébrer  un  anniversaire,  sa  peinture  est  tou- 
jours sombre  et  toujours  lourdement  empâtée  ;  la  lumière  en  est 
absente,  la  joie  aussi  ;  en  vérité,  si  M.  Israëls  a  raison,  nous  de- 
vons croire  qu'il  n'y  a  dans  ce  monde  ni  soleil  ni  une  seule  occasion 
de  rire.  Les  personnages  qu'il  met  en  scène  ressemblent  à  des 
ombres  échappées  des  limbes,  où  elles  ne  tarderont  pas  à  s'englou- 
tir de  nouveau.  Et  cependant  regardez-y  de  près,  vous  découvrirez 
que  ces  ombres  sont  bien  dessinées,  bien  bâties,  qu'elles  ont  du 
corps,  et  que  si  la  main  qui  les  a  évoquées  n'a  pas  hérité  des  grâces 
de  l'antique  Hollande,  eUe  en  a  la  solidité.  Le  tableau  le  plus  re- 
marquable que  M.  Israëls  ait  exposé  au  Champ  de  Mars  est  intitulé 

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E  LA   PEINTURE   A  l'eXPOSITION   UNIVERSELLE.  869 

'^  Seule  au  monde.  Dans  une  grande  chambre  presque  vide,  une 
^'  femme  a  veillé  son  mari  qui  vient  de  mourir  ;  c'est  à  peine  si  le  jour 
-  va  poindre,  si  une  pâle  et  incertaine  clarté  nous  permet  d'aper- 
"-  cevoir  ce  mort  recouvert  d'un  linceul,  cette  femme  qui  pleure  près 
E  d'une  Bible  entr'ouverte  et  posée  à  terre.  Il  y  a  dans  cette  scène 
t  presque  invisible  beaucoup  de  sentiment,  de  mystère  et  de  puis- 
t  sance.  Nous  connaissons  des  tableaux  fort  agréables  qu'il  ne  faut 
voir  qu'une  fois  ;  les  toiles  empâtées  de  M.  Israêls  gagnent  à  être 
revues. 

Les  marines  de  M.  Mesdag  sont  aussi  sombres,  aussi  lugubres 
que  les  tableaux  de  genre  de  M.  Israêls.  M.  Mesdag  ne  voit  dans 
l'Océan  qu'une  puissance  hostile,  brutale,  monstrueuse,  avec  la- 
quelle il  faut  se  battre,  et  qui  dévore  impitoyablement  les  impru- 
dens  et  les  maladroits.  Près  de  ces  vagues  écumeuses  et  grisâtres, 
sous  ce  ciel  glacé  qu'enveloppe  la  brume,  l'homme  est  bien  peu  de 
chose,  il  fait  une  triste  figure,  et  la  foule  accourue  sur  la  grève 
pour  assister  au  départ  d'un  bateau  de  sauvetage  portant  assistance 
à  un  bâtiment  en  péril  ne  forme  qu'un  paquet  noir,  où  l'on  cherche 
en  vain  un  reflet  lumineux.  On  ne  voit  pas  les  visages,  on  dis- 
tingue pourtant  les  attitudes,  qui  sont  vraies,  parfaitement  natu- 
relles ;  il  n'y  a  là  ni  recherche,  ni  pose,  ni  petites  manières,  ni 
grimaces,  et  ces  vagues  menaçantes  ont  été  étudiées  avec  un  soin 
consciencieux.  Cette  peinture  sans  agrément  s'impose  au  respect  ; 
mais  que  sont  devenus  les  tons  argentés,  le  blond  et  les  gris  déli- 
cieux de  la  Hollande  d'autrefois  ? 

On  remarquera  dans  la  même  salle  d'autres  œuvres  dont  l'exécu- 
tion est  par  trop  sommaire  et  d'une  lourdeur  extrême.  Les  artistes 
qui  les  ont  faites  ne  sont  pas  des  ignorans,  ni  des  maladroits  ;  ce 
sont  des  endormis,  on  serait  tenté  de  les  secouer  pour  les  réveiller. 
Aussi  est-on  fort  surpris  de  découvrir  au  milieu  de  ces  peintures 
somnolentes,  torpides  ou  renfrognées,  deux  toiles  qui  ont  tout  le 
charme  de  la  jeunesse  et  d'une  audacieuse  gaité.  Le  peintre  qui  a 
mêlé  cette  note  joyeuse  à  la  gamme  mélancolique  et  morose  de 
l'exposition  hollandaise  n'a  pas  besoin  qu'on  le  tire  par  sa  manche 
pour  le  dégourdir;  il  a  les  yeux  bien  ouverts,  l'imagination  vive,  la 
main  alerte  et  preste,  et  il  croit  au  soleil.  11  est  vrai  que  M.  Van 
Haanen  n'habite  pas  la  Hollande  ;  c'est  à  Venise  qu'il  a  peint  sa  co- 
quette Meneghina  et  ses  Ouvrières  en  perles.  Une  douzaine  de  belles 
filles  travaillent  à  leur  joli  métier,  assises  le  long  d'un  mur  et  prési- 
dées par  une  vénérable  matrone  à  la  figure  peu  avenante,  surveil- 
lant d'un  œil  impérieux  les  mains  et  les  balances  de  la  marchande 
qui  lui  vend  sa  provision  de  perles.  Dans  la  partie  de  droite,  deux 
de  ces  belles  filles  ont  une  prise  de  bec  avec  la  plus  jeune  de  leurs 

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870  BEVUE  DES   DEUX  MONI>ES. 

compagnes  ;  elles  la  plaisantent,  lui  demandent  des  nouTelles  de 
son  amoureux,  qui  l'a  plantée  là  ;  elles  ont  l'air  gausseur  et  mau- 
vais, le  rire  pointu.  La  victime  baisse  les  yeux;  en  apparence  elle 
ne  s'occupe  que  de  son  travail,  mais  la  colère  couve  et  s'amasse 
au  fond  de  son  cœur,  une  vive  rougeur  empourpre  son  beau  visage; 
au  bout  de  ses  doigts  crispés  on  croit  voir  mûrir  un  soufflet,  qui 
éclatera  tout  à  l'heure  comme  un  pétard  ;  la  joue  qui  le  recevra  en 
portera  longtemps  la  marque  ;  aussi  les  mauvaises  pièces  se  sont 
un  peu  reculées,  elles  craignent  un  accident.  Il  faut  louer  dans  ce 
tableau  la  grâce  et  la  fermeté  du  dessin,  le  caractère  expressif  des 
têtes,  la  vérité  naïve  des  attitudes  et  un  charmant  sentiment  de 
couleur.  On  s'étonne  de  rencontrer  dans  la  section  hollandaise  les 
Ouvrières  en  perles  de  M.  Van  Haanen,  comme  on  s'étonnerait^  de 
cueillir  une  orange  dans  une  sapinière. 

En  sortant  de  la  section  des  Pays-Bas,  on  entre  dans  une  salle 
qui  n'est  pas  beaucoup  plus  gaie.  La  Suisse,  comparée  à  laHollande, 
a  joué  un  rôle  bien  modeste  dans  l'histoire  de  l'art  ;  elle  n'a  pas 
de  longues  et  glorieuses  traditions,  et  il  ne  faut  pas  lui  demander 
non  plus  d'avoir  un  caractère  tranché.  La  Suisse  est  une  nation 
composée  de  trois  races,  qui  sont  des  rameaux  détachés  des  ti-ois 
grands  pays  limitrophes;  ces  trois  races  ne  se  ressemblent  que  par 
un  goût  commun  pour  les  institutions  sous  lesquelles  elles  vivent 
et  par  un  goût  non  moins  vif  pour  la  contrée  qu'elles  habitent.  Au 
point  de  vue  de  la  peinture,  la  Suisse  a  l'inconvénient  de  n'être  ni 
un  pays  du  nord,  ni  un  pays  du  midi  ;  la  lumière  y  est  sourde  ou 
crue,  et  les  beaux  sites  dont  elle  est  fière  pèchent  trop  souvent  par 
un  manque  d'harmonie.  Elle  n'en  a  pas  moins  le  droit  de  se  glori- 
Oer  de  ses  Alpes  et  des  beautés  incomparables  de  ses  lacs.  Si  nous 
ne  l'avons  pas  comptée  parmi  les  nations  sans  passé  dans  les  arts, 
c'est  qu'elle  a  produit  une  école  de  paysage  alpestre,  laquelle  a  été 
fort  remarquée  et  a  recruté  des  disciples  dans  les  pays  étrangers.  U 
en  est  sorti  des  œuvres  originales  et  distinguées  ;  mais  on  lui  a  re- 
proché deux  défauts,  l'abus  du  bitume  et  l'abus  du  procédé,  deux 
grandes  causes  de  tristesse  dans  la  peinture.  U  est  dangereux  de 
voir  le  monde  au  travers  d'une  formule,  surtout  quand  cette  for- 
mule est  un  préjugé. 

La  Suisse  ne  s'est  pas  piquée  d'honneur,  elle  n'était  pas  en  veine 
de  coquetterie,  son  exposition  a  trompé  l'espérance  de  -ceux  qui  en 
attendaient  beaucoup.  Quelques-uns  de  ses  peintres  se  sont  abste- 
nus; il  faut  compter  dans  le  nombre  le  plus  remarquable  de  tous, 
M.  Van  Muyden,  artiste  d'un  talent  exquis,  dont  les  scènes  ita- 
liennes et  les  admirables  capucins  ont  servi  de  documens  et  de  mo- 
dèles à  bien  des  gens  qui  ne  s'en  vantent  pas.  Les  peintres  suisses 


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LA   PEINTUBE   A   L  EXPOSITION  UNIVERSELLE.  871 

qui  ont  exposé  n'ont  pas  pris  la  fleur  de  leur  panier  pour  ren- 
voyer à  Paris.  C'est  pourtant  un  intéressant  et  vigoureux  morceau 
que  le  Troupeau  sur  la  moniagne  de  M.  Koller.  Son  taureau  et  ses 
vaches  sont  d'une  vérité  accomplie  et  du  rendu  le  plus  savant;  on 
n'a  jamais  mieux  exprimé  la  majesté  bovine.  'IWalheureusement 
M.  Koller  a  placé  ces  superbes  bétes  dans  un  paysage  opaque  et 
noir,  sous  un  ciel  d'oragn  plus  dur  et  plus  sombre  que  terrible.  Il 
aurait  dû  emprunter  à  M.  Loppé  un  peu  de  la  lumière  que  ce  Suisse 
d'occasion  et  de  passage  a  répandue  dans  une  toile  d'une  grandeur 
presque   effrayante,  intitulée  :  Traversée  des  crevasses  au-dessus 
des  Grands- Mulets.  M.  Loppé  est  le  peintre  ordinaire  et  officiel  du 
Mont-Blanc,  dont  il  possède  tous  les  secrets.  Cette  charge  n'est  pas 
commode  à  remplir;  pour  l'exercer  dignement,  M.  Loppé  a  gravi 
le  colosse  à  toutes  les  heures  du  jour  et  de  la  nuit.  Que  de  cre- 
vasses il  a  enjambées!  combien  d'heures  il  a  passées  le  pinceau  à 
la  main,  les  pieds  dans  la  neige  I  La  peinture  officielle  est  toujours 
froide,  celle  de  M.  Loppé  ne  l'est  point,  quoiqu'il  ait  affaire  à  des 
glaciers.  Les  peintres  de  neige  qui  en  prennent  à  leur  aise  et  se 
contentent  de  recouvrir  leur  toile  d'un  tapis  blanc  ou  de  la  saupou- 
drer de  sucre  feront  bien  d'étudier  les  procédés  de  M.  Loppé.  Il 
leur  apprendra  ce  qu'est  la  vraie  neige,  la  neige  qui  a  vécu,  la  neige 
travaillée  par  l'air  et  le  soleil,  tassée  par  le  vent,  bouleversée  par 
l'orage,  la  neige  sérieuse  qui  craque  sous  le  pied.  Ce  qu'il  faut  ad- 
mirer dans  cette  grande  toile,  c'est  la  savante  préparation  des  des- 
sous, c'est  aussi  la  profondeur  de  la  perspective,  l'harmonie  des 
fonds.   Quelqu'un   disait  :  —  «  Ce  n'est  pas  un  tableau,  c'est  un 
souvenir  d'ascensionniste.  »  — 11  est  certain  que  ce  n'est  pas  un 
tableau  d'atelier  et  que  pour  le  faire  il  fallait  avoir  non-seulement 
Fœil  et  la  main  d'un  vrai  peintre,  mais  le  jarret  d'un  montagnard. 
On  traverse  la  Suisse  pour  aller  en  Italie;  c'est  la  seule  raison 
que  nous  puissions  alléguer  pour  passer  sans  transition  de  la  sec- 
tion suisse  aux  salles  italiennes.  Certaines  gens  se  plaignent  et  s'in- 
dignent de  n'y  rencontrer  aucune  œuvre  qui  rappelle  Raphaël  ou 
Léonard  de  Vinci.  Ceux  qui  exhortent  les  Italiens  d'aujourd'hui 
à  refaire  la  Tram  figuration  et  la  Joconde  sont  aussi  raisonnables 
que  ceux  qui  engagent  les  dramaturges  français  contemporains  à 
refaire  le  Cid  et  Britannicus:  autant  vaudrait  demander  à  la  Nor- 
mandie de  ne  plus  produire  de  pommes  et  de  se  mettre  à  produire 
des  olives.  Chaque  siècle,  chaque  époque  a  pour  ainsi  dire  son  cli- 
mat, et  chaque  climat  n'est  favorable  qu'à  certains  genres  de  cul- 
ture. Rendez  à  l'Italie  la  civilisation,  les  idées,  les  croyances,  les 
mœurs  du  xvi*  siècle,  et  peut-être  aura-t-elle  de  nouveau  des  Léo- 
nard et  des  Raphaël;  mais  elle  vous  répondra  probablement  qu'elle 


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y72  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

aime  mieux  avoir  le  régime  parlementaire  et  qu'il  lui  est  pi 
agréable  d'être  gouvernée  par  des  ministres  responsables  que  | 
César  Borgia.  Les  peintres  italiens  ont  bien  raison  de  ne  pas  che 
cher  à  imiter  des  modèles  inimitables  ;  mais  on  pourrait  leur  i 
procher  de  ne  pas  assez  exploiter  l'admirable  pays  où  ils  oDt 
bonheur  de  vivre,  et  d'employer  leur  talent  à  traiter  des  suje 
qu'ils  empruntent  aux  pays  étrangers.  Si  M.  Cavalié  de  Bergamc 
peint  une  scène  de  la  campagne  de  Rome  où  il  a  su  mettre  de  Y 
tendue  et  de  la  solitude,  et  dans  laquelle  on  ne  trouve  à  reprend 
que  la  couleur  qui  tire  trop  sur  le  chocolat,  d'autres  paysagisl 
ses  compatriotes  sont  venus  chercher  leurs  sujets  sur  les  bords  de 
Seine  ;  Bougival  est  charmant,  mais  il  faut  le  laisser  aux  Parisioii 
qui  savent  seuls  la  manière  de  s'en  servir.  Si  M.  Domenico  InduB 
nous  montre  dans  un  tableau  adroitement  agencé  Yictor-Emmanu 
posant  la  première  pierre  de  la  galerie  de  Milan,  MM.  Paglianoi 
Didioni  ont  puisé  leurs  inspirations  dans  l'histoire  de  France,  et  il 
ont  représenté  Napoléon  annonçant  ses  projets  de  divorce  à  José 
phine.  Les  accessoires  sont  traités  dans  ces  deux  ouvrages  av< 
une  étonnante  habileté  de  main;  mais  M.  Pagliano  a  donné  au  vaii 
queur  de  Wagram  un  air  confit  en  suavité,  et  c'est  la  première  foi 
que  nous  avons  vu  un  Napoléon  suave.  Le  Napoléon  de  M.  Didion 
s'éloigne  après  s'être  expliqué  avec  Joséphine,  et  il  a  Vencolur 
d'un  domestique  qui  emporte  un  plateau. 

Deux  artistes  italiens  de  beaucoup  de  talent,  fort  connus  e 
goûtés  à  Paris,  sont  représentés  l'un  et  l'autre  au  Champ  de  Mar 
par  une  douzaine  de  leurs  meilleurs  ouvrages.  Bien  que  M.  Pasin 
soit  né  à  Busseto,  c'est  la  Turquie,  c'est  l'Orient  qui  l'attire  et  l 
séduit;  on  ne  peut  pas  l'en  blâmer,  il  est  devenu  l'un  desmeilieui 
orientalistes  de  ce  temps.  Personne  ne  connaît  et  n'interprète  mieu 
que  lui  l'architecture  des  mosquées,  les  turbés,  les  cours  de  conafcs 
les  faubourgs  de  Constantinople,  les  faces  de  pachas,  les  feredgé 
et  les  yachmaks.  M.  Pasini  est  un  coloriste  fort  distingué  ;  mais  il  y  i 
dans  sa  peinture  beaucoup  moins  de  lumière  que  de  couleur,  e 
quand  il  met  en  scène  de  nombreux  personnages,  le  spectacl 
devient  bien  vite  confus,  cette  foule  fait  paquet,  et  nous  n'avor 
jamais  vu  de  paquets  en  Orient.  Il  retrouve  tous  ses  avantage 
lorsqu'il  se  contente  de  grouper  discrètement  quelques  figures.  Rie 
de  plus  charmant  que  sa  Chasse  au  faucon^  dans  laquelle  deu 
Arabes  à  cheval  suivent  du  regard  le  vol  de  l'oiseau,  si  ce  n'est  s 
Promenade  dans  le  jardin  du  harem^  où  nous  voyons  la  femm 
de  quelque  pacha  traînant  ses  pas  languissans  dans  un  jardin  bord 
d'un  mur  merveilleusement  maçonné,  sur  la  crête  duquel  ramagei 
des  colombes.  Elle  est  escortée  de  ses  esclaves  dont  Tune  porte  î 


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LA   PEINTURE   A  l'eXPOSITION   UNIVERSELLE.  873 

perruche,  une  autre  son  éventail,  la  troisième  un  étincelant  tapis. 
Ce  groupe  forme  un  ragoût  de  couleurs  intenses  et  harmonieuses 
tout  à  fait  savoureux. 

Si  M.  Pasini  est  un  coloriste,  M.  de  Nittis  est  un  luministe.  On 
reverra  dans  la  section  italienne  sa  Route  de  Brindisi^  par  laquelle 
s'est  révélé  tout  d'abord  son  talent.  Cette  route  poudreuse  et 
blanche,  surchauffée  par  le  soleil,  est  un  chef-d'œuvre  et  la  toile 
la  plus  lumineuse  peut-être  qu'il  y  ait  dans  tout  le  Champ  de  Mars. 
Depuis  longtemps  M.  de  Nittis  a  délaissé  l'Italie,  il  ne  goûte  plus 
que  les  ciels  vaporeux  de  Paris  et  les  brouillards  de  Londres.  Non- 
seulement  il  a  quitté  le  midi  pour  le  nord,  il  méprise  les  grandes 
routes  et  leur  poussière,  il  ne  se  plait  que  dans  la  rue,  où  il  étudie 
cet  être  changeant  et  toujours  le  même,  cet  être  impersonnel  qu'on 
appelle  le  passant,  dont  l'unique  métier  est  de  passer.  M.  de  Nittis 
le  croque  au  passage.  Il  a  tout  ce  qu'il  faut  pour  cela,  un  œil  rapide 
qui  voit  tout,  un  talent  original  et  fin,  beaucoup  d'esprit  dans  la 
touche,  une  merveilleuse  dextérité,  qui  cependant  n'improvise  pas. 
A  ses  aptitudes  naturelles,  il  joint  les  longues  patiences  ;  sa  pein- 
ture, qui  semble  facile,  est  le  fruit  d'une  étude  et  d'un  laJjeur 
presque  acharnés.  11  est  arrivé  à  savoir  Londres  et  Paris  sur  le  bout 
du  doigt.  Quand  il  vous  montre  une  femme,  vous  n'avez  pas  besoin 
de  regarder  à  sa  coiffure  ou  à  son  costume  pour  savoir  si  vous 
avez  affaire  à  une  Parisienne  ou  à  une  Anglaise;  vous  le  devinez 
rien  qu'à  la  façon  dont  elle  relève  sa  jupe  et  pose  un  pied  devant 
l'autre.  M.  de  Nittis  a  conservé  de  sa  première  manière  le  senti- 
ment et  le  goût  de  l'harmonie;  son  dessin  n'est  jamais  sec,  ses 
passans  ont  de  l'enveloppe.  Parmi  les  tableaux  qu'il  a  exposés  au 
Champ  de  Mars,  il  en  est  quelques-uns  d'un  peu  bizarres,  où  l'on 
voit  au  premier  plan  des  personnages  coupés  à  mi-corps  par  le 
cadre,  qui  ressemblent  trop  à  des  photographies  et  qui  en  même 
temps  font  penser  à  certains  effets  des  éventails  japonais,  car  le 
Japon  préoccupe  M.  de  Nittis  comme  bien  d'auti;es.  Nous  préférons 
à  ces  tentatives  hasardeuses  sa  Place  des  Pyramides^  si  harmo- 
nieuse et  si  vivante,  et  son  admirable  Pont  de  Westminster^  où 
quelques  robustes  ouvriers,  accoudés  sur  le  parapet,  s'appliquent 
à  chercher  un  peu  de  lumière,  d'oxygène  et  de  ciel  dans  une  atmo- 
sphère chargée  de  suie  et  de  fumée.  La  grande  ville  qui  est  à  la  fois 
la  plus  grande  fabrique  du  monde  et  la  capitale  du  commerce  de 
l'univers  a  dû  se  reconnaître  dans  cette  œuvre,  où  la  finesse  s'unit 
à  la  puissance.  Que  M.  de  Nittis  peigne  Londres  ou  Paris,  rien  de 
mieux,  mais  cet  émigré  a-t-il  rompu  définitivement  avec  son  pays 
natal?  On  nous  assure  qu'il  parle  avec  dédain  de  sa  Route  de 
Brindisiy  qui  pourtant  se  soutient  victorieusement  au  milieu  de  ses 
autres  tableaux.  On  n'est  pas  tenu  d'être  à  jamais  fidèle  à  ses  pre- 

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87i  fiETCE   DES   DEUX  MONDES. 

miëres  amours;  mais  il  ne  sied  pas  de  les  mépriser,  ni  surtout  de 
les  oublier.  Il  faut  vivre  à  Paris  et  à  Londres,  quand  on  y  trouve 
l'inspiration  et  la  fortune  ;  mais  il  est  bon  de  retourner  quelquefois 
à  Brindisi. 


VI. 

Rien  ne  se  ressemble  moins  que  la  peinture  anglaise  et  la  pein- 
ture espagnole,  et  ce  sont  les  deux  sections  étrangères  qui,  par  des 
raisons  bien  différentes,  ont  le  plus  attiré  et  captivé  la  foule.  Les 
Anglais  ambitionnaient  ce  succès,  ils  n'ont  rien  négligé  pour  l'obte- 
nir, c'était  pour  eux  une  affaire  d'honneur  national.  Ils  ont  fait 
donner  toutes  leurs  troupes,  ils  ont  même  pris  à  leur  solde  des 
troupes  recrutées  sur  le  continent,  ils  ont  porté  sur  le  rôle  de  leur 
armée  active  des  capitaines  ou  des  colonels  qui  ne  sont  point  à 
eux.  Quoi  qu'on  dise  et  quoi  qu'il  fasse,  M.  Alma-Tadéma  ne  pas- 
sera jamais  pour  un  Anglais.  Cet  habile  antiquaire,  qui  sait  dessi- 
ner et  peindre,  est  un  Hollandais  qui  avait  appris  son  métier  avant 
de  s'établir  à  Londres. 

Dans  le  discours  que  lord  Beaconsfield  prononça  le  printemps 
dernier  au  banquet  de  la  Royal  Aaidemy^  il  engageait  les  artistes 
de  la  Grande-Bretagne  à  ne  plus  se  contenter  de  briller  dans  leB 
genres  secondaires,  mais  à  porter  plus  loin  leur  ambition  en  s' es- 
sayant dans  la  peinture  de  style  et  d'histoire,  dans  ce  qu'il  appe- 
lait «  les  hautes  sphères  de  la  composition  Imaginative.  »  —  «  Gela 
se  fera,  s'écriait-il  avec  une  fiei'té  de  conquérant;  une  école  natio- 
nale d'art  doit  à  la  longue  représenter  le  caractère  du  peuple  au- 
quel elle  appartient,  et  assurément  s'il  est  dans  le  monde  un  peuple 
imaginatif,  c'est  le  peuple  anglais,  car  c'est  celui  qui  a  produit  le 
plus  grand  nombre  de  poètes  illustres.  »  Il  avait  dit  auparavant  que 
l'idéal  et  le  sentiment  sont  les  sources  du  grand  art,  et  il  avait 
ajouté  :  <c  Bien  que  la  civilisation  tende  à  détruire  le  sentiment, 
une  grande  nation  comme  l'Angleterre,  une  nation  chargée  de 
grandes  responsabilités,  ne  peut  renoncer  à  avoir  de  grands  senti- 
mens  et  à  se  nourrir  d'idées  aussi  élevées  que  la  situation  qu'elle 
occupe  dans  ce  monde.  C'est  à  ses  artistes  d'exprimer  par  des  œu- 
vres animées  d'un  soufOe  héroïque  les  aspirations  latentes,  mais  vi- 
vaces,  de  la  communauté.  » 

Il  est  certain  que  les  œuvres  de  stylé  sont  rares  dans  la  section 
anglaise  du  Champ  de  Mars.  Celles  qu'on  y  trouve,  V Amour  et  la 
Mortj  de  M.  Watts,  le  Merlin  et  la  Viviane^  de  M.  Burne  Jones, d'au- 
tres encore,  qui  sont  fort  admirées  des  Anglais,  étonnent  le  goût 
continental  plus  qu'elles  ne  le  satisfont.  Il  se  peut  que  l'appel  de 
lord  Beaconsûeld  soit  entendu;  nous  doutons  cependant  que  la  ré- 


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LA   PEINTURE  A  l'eXPOSTTION  UWITERSELLE.  875 

volution  qu'il  souhaite  s'accomplisse  aussi  vite  et  aussi  facilement 
qu'il  paraît  l'espérer.  C'est  quelque  chose  sans  doute  que  les  grandes 
responsabilités,  mais  ce  n'est  pas  assez  pour  produire  de  grands 
peintres.  Il  faut  en  plus  le  concours  d'un  ciel  propice  et  d'un  cli- 
mat heureux,  certaines  dispositions  natives,  l'habitude  de  transfor- 
mer sa  pensée  en  image,  le  besoin  de  la  regarder,  de  la  voir,  de 
la  traduire  par  des  lignes,  par  des  accords  de  tons  et  de  couleurs  ; 
il  faut  aussi  un  certain  génie  national,  une  société  qui  n'envisage 
pas  la  perfection  du  confort  comme  la  première  condition  du  bonheur 
et  la  richesse  comme  la  plus  évidente  des  supériorités,  une  société 
qui  respecte  les  droits  et  les  fantaisies  du  talent,  et  qui  l'autorise  à 
mépriser  les  conventions,  quelquefois  même  les  convenances.  L'An- 
gleterre possède  la  liberté  politique  plus  que  tout  autre  peuple; 
elle  ne  jouit  pas  au  même  degré  de  la  liberté  de  l'esprit  et  des 
mœurs.  Nulle  part  les  jugemens  du  monde  ne  sont  plus  redoutés, 
nulle  part  l'observation  de  certains  usages,  la  soumission  aux  ca- 
prices de  la  mode,  ne  servent  davantage  à  distinguer  le  gentleman 
de  l'homme  qui  ne  Test  pas;  nulle  part  le  code  des  bienséances 
sociales  n'est  plus  compliqué  ni  plus  minutieux.  Tout  Anglais  qui 
aspire  au  respect  est  tenu  de  s'y  conformer  scrupuleusement,  et  il 
en  résulte  que  toutes  les  vies  se  ressemblent  comme  toutes  les 
maisons.  On  prétend  qu'un  jour  un  honorable  gentleman  de  Lon- 
dres, qui  pourtant  n'était  pas  distrait,  croyant  rentrer  chez  lui, 
entra  par  mégarde  chez  son  voisin.  Il  traversa  une  antichambre 
toute  pareille  à  la  sienne,  il  pénétra  dans  une  salle  à  manger  meu- 
blée de  tout  point  comme  la  sienne,  il  y  trouva  une  table  où  le  cou- 
vert était  mis,  et  il  crut  revoir  sa  table  et  son  couvert.  Heureuse- 
ment le  domestique  de  son  voisin  était  roux,  et  il  reconnut  en  le 
voyant  paraître  qu'il  s'était  trompé  de  porte.  Apocryphe  ou  non, 
cette  histoire  est  typique.  Il  est  difficile  que  les  peintres  aient  du 
style  dans  un  pays  où  l'on  peut  entrer  chez  les  autres  et  se  croire 
chez  soi. 

Pour  être  un  grand  artiste,  il  faut  ne  relever  que  de  soi-même, 
imposer  au  public  ses  décisions  et  ses  choix,  le  convaincre  de  gré 
ou  de  force,  et  briser  son  épée  plutôt  que  de  la  rendre.  Nous  lisions 
dernièrement  dans  une  intéressante  brochure  que  Donatello  avait 
quarante  ans  environ  quand  la  maîtrise  de  Florence  lui  commanda 
un  David.  Il  existait  alors  dans  cette  adorable  ville  un  certain  Bar- 
duccio  Chierichoni,  dont  la  calvitie  excitait  les  lazzis  du  peuple,  qui 
l'avait  baptisé  du  sobriquet  de  Zuccone.  «  L'artiste  est  frappé  du 
parti  qu'il  peut  tirer  de  ce  modèle,  dont  la  figure  et  l'ensemble  cor- 
respondent aux  proportions  de  la  statue  qu'il  a  conçue.  Inspiré  de 
cette,  foi  intime  qui  caractérise  le  vrai  génie,  il  n'hésite  pas,  ce 
modèle  sera  le  sien.  Il  le  toit  ;  que  lui  importe  la  foule?  Il  sent  bien 


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876  KEVUE  DES   DEUX  MONDES, 

qu'il  la  ramènera  à  lui  ou  qu'il  saura  s'imposer  à  elle  (1).  »  D  la 
ramena  en  effet,  le  David  fut  acclamé  par  Florence,  et  de  ce  jour, 
Donatello,  fier  de  sa  victoire,  ne  jura  plus  que  par  la  foi  qu'il  avait 
eue  dans  son  chauve^  a  alla  fè  che  porto  al  tnio  Zuccone.  »  Il  est, 
croyons-nous,  peu  d'artistes  anglais  capables  d'une  telle  audace  de 
décision  et  d'un  tel  héroïsme,  et  nous  doutons  que  le  public  anglais 
acceptât  un  David  qui  ressemblerait  à  Zuccone,  à  moins  toutefois 
que  Zuccone  n'eût  hérité  dans  l'intervalle  d'un  revenu  de  vingt 
mille  livres  sterling. 

La  peinture  qu'on  peut  étudier  dans  la  section  de  la  Grande- 
Bretagne  a  des  mérites  incontestables  ;  ce  qui  lui  manque,  c'est  un 
certain  accent  de  conviction  personnelle.  On  ne  peut  imputer  ce 
défaut  aux  inconvéniensd'un  enseignement  académique,  qui  façonne 
tous  les  talens  sur  le  même  patron.  En  Angleterre,  le  gouverna 
ment  s'occupe  fort  peu  des  artistes  pour  les  former  ou  les  déformer. 
Tout  se  passe  entre  l'artiste  et  le  public,  qui  veut  avoir  des  pein- 
tres, qui  les  protège,  qui  les  paie  grassement,  car  l'Anglais  a  pour 
principe  de  bien  payer  ceux  qui  le  servent  bien  ;  mais  la  tyrannie 
d'un  public  très  attaché  à  ses  opinions  et  à  ses  préjugés  est  sou- 
vent plus  pesante  que  celle  d'un  gouvernement.  Dans  les  pays  où 
l'église  est  séparée  de  l'état,  la  libéralité  des  paroisses  assure  aux 
ecclésiastiques  un  sort  digne  d'envie  ;  mais  s'ils  s'avisaient  d'intro- 
duire dans  le  dogme  ou  dans  la  liturgie  quelque  innovation  qui  dé- 
plût à  leurs  ouailles,  on  leur  ferait  bien  vite  sentir  qu'ils  sont  tenus 
d'avoir  les  opinions  de  ceux  qui  les  paient.  La  plupart  des  peintres 
anglais  sont  à  l'affût  des  préférences,  des  goûts  changeans  du  pu- 
blic; ils  s'y  conforment,  même  quand  ces  goûts  leur  déplaisent;  ils 
font  ce  qui  plaît  à  ceux  qui  leur  font  des  commandes^  mauvaise 
condition  pour  enfanter  des  chefs-d'œuvre.  11  s'ensuit  que  leur 
peinture  a  peu  de  caractère  propre,  et  que  les  personnages  qu'on 
voit  dans  leurs  tableaux  n'en  ont  pas  davantage.  Mettez  de  côté  un 
certain  nombre  de  figures  pleines  d'expression  et  de  physionomie, 
le  buste  très  personnel  et  très  accentué  de  lady  Augusta  Stanley, 
par  M"«  Grant,  un  charmant  trio  de  jeunes  filles  par  M.  Sant,  le 
Matin  de  la  bataille  de  Waterloo  par  M.  Grofts,  qui  nous  parait 
avoir  fait  ses  études  en  France,  et  vous  trouverez  dans  la  section 
anglaise  des  murailles  entières  où  toutes  les  tètes  se  ressemblent, 
où  tous  les  visages  ont  un  air  de  famille.  Prenez  une  de  ces  tètes, 
placez-la  sur  les  épaules  du  voisin,  elle  s'y  trouvera  fort  bien  et 
fort  à  l'aise,  cette  substitution  passera  inaperçue,  et  le  voisin  ni 
personne  ne  songera  à  s'en  plaindre. 

Lord  Beaconsfield  se  consolait  de  ce  que  l'Angleterre  n'avait  pas 
encore  de  grands  peintres  d'histoire,  en  pensant  qu'elle  avait  des 

(1)  Aperçus  sur  Donatello  et  la  sculpture  dUe  réaliste^par  Gabriel  Prévost,  Paris,  1878. 


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LA  PEINTURE   A  l'eXPOSITION   UNIVERSELLE.  877 

portraitistes  de  premier  ordre,  des  paysagistes  comparables  à  Claude 
Lorrain  et  à  Ruysdaël,  et  des  peintres  de  genre  qui  se  distinguent 
par  le  sens  de  Vhumour  et  par  un  sentiment  exquis  de  la  nature.  Il 
y  a  en  effet  dans  la  section  anglaise  des  portraits  fort  remarquables, 
d'intéressans  paysages,  parmi  lesquels  il  faut  signaler  en  premier 
lieu  ceux  de  M.  Fisher,  et  un. nombre  considérable  de  tableaux  de 
genre,  où  régnent  ce  sens  de  Vhumour^  ce  parfait  naturel  dans  le 
sentiment  et  dans  l'expression,  cette  verve  comique  et  cette  grâce 
enjouée  dont  parlait  lord  Beaconsfield.  C'est  surtout  par  le  choix  pi- 
quant des  sujets  et  par  une  prodigalité  de  détails  amusans  et  spiri- 
tuels que  l'exposition  anglaise  a  enchanté  le  public.  Quelques-unes 
de  ces  peintures,  celles  de  M.  Leslie  et  de  M.  Boughton,  par  exemple, 
pourraient  servir  d'illustration  à  quelques  jolies  scènes  des  tomans 
anglais  du  dernier  siècle;  d'autres,  telles  que  les  grandes  toiles  de 
M.  Frith,  son  Derby  day^  sa  Gare  de  chemin  de  fer^  son  Salon  d'or^ 
rappellent  certains  chapitres  de  Dickens  ou  de  Thackeray  ;  mais  ces 
regrettables  romanciers,  le  dernier  surtout,  étaient  de  grands  écri- 
vains, MM.  Leslie  et  Boughton  ne  sont  pas  des  peintres.  Leurs  ta- 
bleaux, d'une  couleur  mince,  sans  éclat,  sans  reflets,  sans  dessous, 
font  l'effet  de  lithographies  coloriées.  Il  en  est  aussi  qui  ressemblent 
à  des  aquarelles;  mais  il  faut  s'empresser  d'ajouter  que  les  Anglais 
sont  les  premiers  aquarellistes  du  monde,  et  nous  ne  comprenons 
pas  pourquoi  M.  Walker  a  cru  devoir  recourir  à  l'huile  pour  peindre 
sa  Vieille  grille,  qui  pourrait  très  bien  figurer  parmi  ses  plus  ad- 
mirables peintures  à  l'eau. 

Il  y  a  cependant  un  artiste  anglais,  M.  Millais,  qui  a  vraiment  le 
tempérament  d'un  peintre,  une  façon  à  lui  de  voir  les  choses  et  de 
les  interpréter,  beaucoup  de  caractère  et  de  résolution.  Il  met  sa 
marque  à  tous  ses  ouvrages,  qu'on  peut  goûter  plus  ou  moins,  mais 
dans  lesquels  on  sent  la  présence  d'un  homme  qui  se  donne  tout 
entier  à  ce  qu'il  fait.  M.  Millais  s'est  essayé  dans  tous  les  genres; 
c'est  surtout  dans  le  portrait  et  dans  le  paysage  qu'il  excelle.  Nous 
admirons  médiocrement  son  Garde  royale  qui  ressemble  un  peu  trop 
à  un  singe  empaillé  ;  mais  c'est  un  portrait  vraiment  magistral  que 
celui  du  duc  de  Westminster.  M.  Millais  a  le  grand  mérite  de  com- 
poser ses  portraits  et  de  mettre  son  personnage  en  action.  Il  a  re- 
présenté le  duc  en  pied,  dans  son  costume  de  fox-hunter^  vêtu 
d'une  casaque  rouge,  chaussé  de  grandes  bottes  jaunes,  une  cas- 
quette sur  la  tète,  son  fouet  à  la  main.  Il  y  a  dans  cette  peinture 
une  fermeté,  une  vigueur  d'accent,  une  recherche  du  caractère, 
qui  en  font  une  œuvre  hors  ligne.  M.  Millais  a  fait  aussi  le  portrait 
de  trois  sœurs  jouant  au  w^hist,  dont  les  robes  grises  ornées  de 
nœuds  roses  se  détachent  sur  un  paravent  chinois,  près  duquel  s'é- 
tale un  riche  bouquet  d'azalées.  De  ces  trois  sœurs,  il  n'en  est 


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878  REYUE   DES   DEUX   MONDES. 

qu'une  qui  s'occupe  sérieusement  du  jeu,  les  deux  autres  ont  l'air 
de  chercher  mélancoliquement  du  regard  quelque  chose  ou  plutôt 
quelqu'un;  on  assure  qu'elles  l'ont  trouvé.  Les  deux  paysages  de 
M.  Millais,  ses  Montagnes  d* Ecosse  et  le  Froid  octobre^  sont  aussi 
remarquables  que  ses  portraits.  L'eau,  le  ciel,  les  gazons,  sont  ren- 
dus avec  une  véritable  puissance;  il  y  a  dans  les  herbes  et  les  ro- 
seaux du  premier  plan  une  précision  de  détails  presque  excessive. 
Cette  nature  est  bien  triste,  et  il  était  difficile  d'en  tirer  parti  ;  mais 
l'artiste  l'a  vaincue  par  l'énergie  de  son  insistance,  et  il  y  a  tou- 
jours de  la  joie  dans  les  victoires  de  la  volonté.  M.  Millais  a  l'œil 
d'une  grande  justesse,  une  main  obéissante  et  vigoureuse,  capable 
de  reproduire  sur  la  toile  tout  ce  qu'il  voit.  S'il  était  né  coloriste, 
ce  serait  un  peintre  complet. 

Il  est  un  autre  peintre  encore  dont  les  ouvrages  ont  vivement 
frappé  le  public  et  sont  pour  beaucoup  dans  le  succès  de  l'exposi- 
tion anglaise.  Ce  peintre  n'est  pas  un  Anglais,  c'est  un  Allemand 
établi  en  Angleterre.  M.  Herkomer  a  exposé  sa  Dernière  revue^  the 
Last  Mnsler,  Il  s'agit  d'un  paisible  office  du  dimanche,  célébré  dans 
la  chapelle  de  l'hôpital  militaire  de  Chelsea.  Tous  ces  vétérans, 
tous  ces  invalides,  vêtus  de  leur  uniforme  rouge,  écoulent  paisi- 
blement un  prédicateur  qu'on  ne  voit  pas.  Ils  sont  assis  en  file  sur 
des  bancs  de  bois.  Quelques-uns  sont  encore  verts  et  portent  beau, 
d'autres  sont  ratatinés  et  voûtés.  Celui-ci  appuie  son  front  sur  sa 
main,  celui-là  suit  la  liturgie  dans  un  livre  de  prières.  Il  en  est  un 
qui  assiste  vraiment  à  sa  dernière  revue;  il  est  fort  décrépit,  cette 
feuille  flétrie  ne  tient  presque  plus  à  la  branche,  le  premier  sortie 
l'en  arrachera.  M.  Herkomer  a  réuni  dans  son  tableau  une  cinquan- 
taine de  têtes,  qui  ont  toutes  un  caractère  tranché  et  dont  la  vi- 
gueur est  peu  commune,  dont  le  modelé  est  irréprochable.  Les  ex- 
pressions sont  calmes  et  recueillies,  toutes  ces  tètes  sont  au  repos, 
et  chacune  d'elles  raconte  une  histoire,  elles  semblent  dire  :  «  Voilà 
ce  qui  nous  est  arrivé,  et  nonobstant  nous  avons  vécu.  »  Dans  le 
fond,  sur  un  banc  transversal,  sont  rangés  les  parens  et  les  amis  en 
visite  ;  au-dessus  de  l'assemblée  flottent  des  drapeaux  suspendus  à 
la  muraille.  La  couleur  générale  est  moelleuse  et  chaude;  c'est  le 
seul  endroit  de  la  section  de  la  Grande-Bretagne  où  l'on  ait  chaud. 
Le  Last  Muster  n'est  pas  seulement  l'œuvre  la  plus  originale  de 
l'exposition  anglaise;  parmi  tous  les  tableaux  rassemblés  au  Champ 
de  Mars,  il  en  est  peu  où  un  grand  efiet  soit  obtenu  par  des  moyens 
si  simples,  où  l'intimité  du  sentiment  soit  unie  à  plus  de  force  dans 
l'exécution,  à  plus  de  certitude,  à  plus  d'autorité.  Le  tableau  de 
M.  Herkomer  paraît  comme  dépaysé  dans  les  salles  britanniques, 
il  ne  le  serait  pas  moins  dans  la  section  allemande.  Faut-il  en  con- 
clure que  c'est  un  bonheur  pour  un  peintre  anglais  d'être  né  en 


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Là   PEINTURE   A  l'eXPOSITION    UNIVERSELLE.  879 

Allemagne,  et  qu'il  est  fort  utile  à  un  peintre  allemand  d'émigrer 
en  Angleterre?  Le  talent  de  M.  Herkomer  est  le  résultat  d'une 
greffe  heureuse;  cet  artiste,  qui  a  deux  patries,  sent  couler  dans  ses 
veines  deux  sèves  bien  différentes,  qiy  se  corrigent  Tune  l'autre. 
Comme  l'arbre  de  Virgile,  il  admire  ses  rameaux  transformés  et 
ses  fruits  où  il  ne  se  reconnaît  pas,  novas  frondes  et  non  sua  poma. 

Si  l'on  entend  tout  simplement  par  un  peintre  un  homme  qui 
sait  peindre,  c'est  dans  la  section  espagnole  qu'on  en  trouvera  le 
plus.  Si  la  peinture  est  autre  chose  que  de  la  littérature  à  l'huile 
ou  à  l'eau,  si  elle  est  destinée  avant  tout  à  réjouir,  à  régaler  nos 
yeux,  à  leur  procurer  des  fêtes,  c'est  en  Espagne  qu'il  faut  l'aller 
chercher  plus  qu'ailleurs.  Les  Espagnols  ont  reçu  du  ciel  le  don 
de  réternelle  jeunesse,  que  ni  les  siècles  ni  les  révolutions  ne 
peuvent  leur  ôter,  et  malgré  le  mal  que  leur  ont  fait  leurs  gouver- 
nans,  y  compris  leurs  inquisiteurs,  ils  ont  conservé  cette  belle 
gaîté  qui  est  une  vertu,  car  elle  leur  apprend,  comme  nous  le  di- 
sait une  aimable  Madrilène,  à  supporter  tout  ce  qui  n'est  pas  ab- 
solument insupportable.  La  guerre  civile  désole  les  provinces  du 
nord,  Madrid  s'amuse;  la  république  fédérale  pille  et  rançonne  les 
provinces  du  midi,  Madrid  s'amuse  ;  Cuba  se  révolte,  Madrid  s'a- 
muse encore.  L'art  de  jouir  de  soi  et  de  la  vie  est  un  art  péninsu- 
laire, et  la  péninsule  met  un  peu  de  sa  joie  dans  sa  peinture.  Il  est 
vrai  que  la  joie  ne  suffit  pas  :  Vimprobus  labor  est  nécessaire  à 
l'artiste;  mais  l'Espagne,  qui  enfante  tant  de  paresseux,  enfante 
au  si  quelques-uns  des  travailleurs  les  plus  infatigables  de  la  terre; 
l'Espagne,  qui  produit  trop  de  fous,  produit  aussi  des  hommes 
d'un  prodigieux  bon  sens.  Elle  se  pique  de  prouver  que  rien  ne  lui 
est  impossible.  N'a-t-elle  pas  aujourd'hui  un  premier  ministre  qui 
est  Tétonnement  de  toute  l'Europe?  11  a  réussi  à  faire  durer  plus 
de  trois  ans  un  ministère  espagnol,  et  ces  trois  années  lui  ont 
suffi  pour  refaire  un  pays  qui  semblait  s'en  aller  en  morceaux. 

Tous  les  genres  de  peinture  sont  représentés  dans  la  section  espa- 
gnole par  quelque  œuvre  importante,  et  les  moins  remarquables  de 
ces  œuvres  ont  encore  quelque  mérite  et  quelque  agrément.  C'est 
un  peintre  que  M.  Pradilla,  auteur  d'un  grand  tableau  où  il  nous 
montre  Jeanne  la  Folle  contemplant  d'un  œil  égaré  le  cercueil  de 
son  cher  et  infidèle  Philippe  le  Beau.  La  scène  se  passe  en  plein 
air,  en  rase  campagne;  à  droite  de  la  reine,  près  d'un  brasier,  est 
un  groupe  de  femmes  assises  à  terre,  qui,  fatiguées  par  une  longue 
marche,  s'endorment  à  moitié.  A  gauche,  un  moiae  récite  des 
prières;  plus  loin  stationne  le  cortège  qui  a  suivi  le  convoi. On  peut 
reprendre  beaucoup  de  choses  dans  ce  tableau,  on  peut  même  en 
critiquer  l'idée  maîtresse;  jnais  l'homme  qui  a  peint  ces  femmes, 
ce  cercueil,  ce  brasier  allumé  et  la  fumée  qui  s'en  échappe,  ces 

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880  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

cierges  dont  le  vent  fait  ondoyer  la  flamme,  avait  sûrement  àc 
vocation  pour  son  métier  et  il  s'est  donné  la  peine  de  TappreiK 
C'est  un  peintre  que  M.  Gonzalvo  y  Ferez,  et  il  y  a  dans  ses  u 
rieurs  d'église  des  qualités  d'exécution  qu'il  doit  au  pays  où  il 
né  autant  qu*à  son  travail.  C'est  encore  un  peintre  que  S.l 
mundo  de  Madrazo;  si  on  peut  discuter  ses  portraits,  qui  n 
qu'ils  n'aient  beaucoup  de  charme,  de  verve»  de  brio  et 
audaces  de  couleur  fort  amusantes?  Mais  le  peintre  des  peintres 
là  tout  près;  une  trentaine  de  ses  toiles,  choisies  parmi  les  m 
leures,  occupent  tout  un  pan  de  muraille ,  et  elles  sont  toujc 
entourées,  toujours  fêtées.  Étrange  artiste,  qui  tour  à  touretm^ 
tout  à  la  fois  nous  séduit,  nous  ensorcelle,  nous  ravit  et  n 
chagrine,  nous  impatiente,  nous  inquiète  par  Tirritante  énigme  c 
nous  donne  à  résoudre.  Des  doigts  de  fée  qui  se  jouent  de  toi 
les  diflicultés,  une  adresse  presque  effrayante,  un  talent  égal  p 
interpréter  le  corps  humain,  le  paysage  et  l'architecture,  un  c 
sin  d'une  finesse  inouïe  et  l'art  de  faire  chanter  la  couleur, 
prodiges  d'observation  mêlés  à  d'inexplicables  fantaisies,  un 
incomparable  dans  les  parties  qu'il  veut  faire  valoir,  et  tout  à  c 
des  négligences  volontaires,  un  parti  pris  de  lâché  et  de  laiss 
aller,  des  fonds  merveilleux,  vraiment  magiques,  et  des  premi 
plans  hâtivement  frottés,  souvent  vides  ou  informes,  voilà  ce  qu 
retrouve  dans  la  plupart  des  œuvres  de  Fortuny.  La  légèreté 
sa  main  n'a  jamais  été  surpassée  ;  le  cœur  battait  vite  et  bat 
fort,  ce  cœur  s'est  consumé,  s'est  dévoré.  Qui  eut  jamais  < 
sensations  plus  vives,  une  telle  intensité  dans  le  sentiment  de 
nature?  Regardez  cet  Etang  à  Grenade^  à  la  surface  duquel  i 
gent  quelques  feuilles  de  nénufar.  Après  les  avoir  examinées 
vous  semblera  qu'Hobbema,  Ruysdaôl  et  les  plus  grands  paysagis 
hollandais  étaient  des  arrangeurs  et  qu'ils  faisaient  des  feuilles 
convention.  A  cette  vivacité,  à  cette  violence  de  la  sensation^  F 
tuny  joignait  ce  qu'on  pourrait  appeler  le  sens  musical  de  la  co 
leur,  il  composait  des  symphonies  avec  du  gris,  du  rose,  du  vert 
du  bleu,  et  sa  musique  était  pour  lui  l'essentiel,  le  reste  ne  \ei 
qu'après.  On  pourrait  dire  qu'il  pratiquait  l'esprit  de  sacrifice 
rebours,  d'autres  subordonnent  tout  à  leur  sujet,  lui  sacrifiait  s 
sujet  à  la  tache,  car  la  tache  était  son  Dieu.  Il  possédait  tous  les  doi 
toutes  les  divinations,  toutes  les  habiletés,  tout  sauf  le  génie 
simple  et  du  grand.  Watteau,  qui  savait  lui  aussi  ce  que  valait  u 
tache,  n'a  jamais  sacrifié  son  sujet  à  sa  couleur;  aussi  a-t-ilprou 
qu'il  était  possible  de  faire  grand  sans  représenter  autre  chose  q 
des  pierrots,  des  arlequins,  des  fêtes  galantes,  des  bergers  de  féei 
et  a-tril  mérité  de  prendre  une  place  au  premier  rang  des  matti 
Tout  se  tient  dans  Watteau,  et  en  regardant  ses  toiles,  il  ne  vi< 

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LA  PEINTURE  A  l'eXPOSITION  UNIVERSELLE.  881 

jamais  à  Tesprît  de  personne  qu'on  puisse  y  ajouter  ou  en  retran- 
cher quelque  chose.  Vous  pourriez  couper  en  quatre  les  toiles  de 
Fortuny,  et  les  morceaux  en  seraient  bons.  Qui  ne  s'estimerait  heu- 
reux de  posséder  une  moitié  du  Jardin  des  Arcadiens^  ou  seule- 
ment la  moitié  de  cette  moitié,  la  plate-bande  de  droite,  éblouis- 
sante comme  une  pierrerie,  et  cette  grille  par  laquelle  on  entrevoit 
la  mer?  Qui  ne  serait  charmé,  si  on  lui  permettait  de  découper 
dans  le  Choix  du  modèle  un  pan  de  mur,  un  lambris  incrusté  de 
lapis-lazuli,  une  colonne  de  jaspe  veinée  de  rose?  Fortuny  était  un 
esprit  fragmentaire,  qui  ne  trouvait  l'unité  d'un  tableau  que  dans 
l'harmonie  des  taches  ;  mais  quelles  taches  !  quels  fragmens  !  quelle 
musique  ! 

Cet  artiste  si  bien  doué  ne  pouvait  manquer  d'exercer  une  grande 
influence  sur  les  peintres  de  son  pays;  plus  d'un  s'est  écrié  comme 
Regnault  :  Fortuny  m'empêche  de  dormir.  On  a  dit  qu'il  ne  fallait 
pas  être  darwiniste,  mais  qu'il  y  avait  beaucoup  à  prendre  dans 
Darwin.  On  pourrait  dire  aussi  qu'il  faut  beaucoup  étudier  For- 
tuny, sans  devenir  pour  cela  fortuniste.  C'est  ce  qu'a  fait  M.  Mar- 
tin Rico,  de  Madrid,  dont  les  délicieuses  petites  toiles  ont  obtenu 
\  un  succès  de  vogue  bien  mérité.  C'est  une  fête  de  les  regarder, 
c'est  une  justice  de  reconnaître  que  l'artiste  qui  les  a  peintes  n'est 
inférieur  à  personne  pour  la  sûreté  de  la  main  et  la  vivacité  lumi- 
neuse du  coup  d'œil.  M.  Rico  prend  ses  sujets  où  il  les  trouve, 
en  Espagne,  en  Italie,  en  France.  Voici  une  cour  de  Grenade  qui 
est  une  merveille  avec  ses  arcades  dentelées,  ses  murs  revêtus  de 
faïences,  sa  pièce  d'eau,  sa  galerie  sous  laquelle  sont  assises  deux 
femmes  qui  cousent.  Voici  une  façade  de  maison  à  Tolède,  éclairée 
par  le  plein  soleil  et  qui  est  toute  blanche;  d'une  fenêtre  gril- 
lagée s'échappe  comme  une  fusée  de  verdure  et  de  fleurs.  Voilà  les 
environs  de  l'Escurial,  graves,  sévères,  avec  un  groupe  d'arbres  se 
détachant  sur  un  beau  ciel  tacheté  de  nuages  roux.  Voilà  une  tour 
bâtie  sur  la  crête  d'un  ravin  et  dominant  un  gouffre  de  verdure, 
qu'on  ne  voit  pas,  mais  qu'on  devine.  Voici  encore  des  canaux  de 
Venise,  que  nous  aimons  moins;  M.  Rico  ne  peint  pas  la  mer  et 
les  lagunes  aussi  bien  que  le  ciel  et  la  terre,  et  il  nous  semble 
que  dans  ses  marines  les  valeurs  ne  sont  pas  toujours  observées; 
mais  en  revanche  sa  rue  de  Rome  et  son  marché  de  l'avenue  José- 
phine sont  deux  tours  de  force.  Il  introduit  dans  tous  ses  paysages 
de  petites  figures,  grandes  comme  l'ongle;  ce  sont  des  hommes, 
des  femmes,  des  enfans,  surtout  des  ânes,  le  plus  souvent  har- 
nachés de  rouge.  Ces  petites  figures  ont  toutes  de  la  vie,  du  mou- 
vement, une  attitude,  une  physionomie;  vous  les  voyez  à  peine,  et 
vous  devinez  ce  qu'elles  font  et  à  quoi  rêvent  ces  ânes.  M.  Rico 
fon  xxTiu.  »  1878.  56 

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882  BETUE  DES  DEUX  M(»n)£8. 

aait  placer  l'accent  où  il  faut  et  tout  résumer  sans  rien  oublier. 
Dans  ces  croquis  enlevés,  qui  ont  le  fini  d'une  peinture  achevée,  il 
y  a  le  charme ,  le  diable  au  corps  et  une  merveilleuse  coquinerie  de 
jeunesse. 

M.  Rico  peint  beaucoup  d'après  nature,  et  ce  qui  nous  intéresse  au- 
jourd'hui plus  que  tout,  c'est  la  nature.  Les  œuvres  qui  nous  enchan- 
tent sont  celles  dont  nous  pouvons  dire  :  Gomme  c'est  vrai  !  comme 
c'est  pris  sur  le  faiti  comme  c'est  bien  cela!  II  y  a  au  Champ  de 
Mars  nombre  de  toiles  qui  ne  sont  que  des  études  bien  venues  et 
qui  ont  enlevé  tous  les  sufirages;  telle  œuvre  savamment  composée, 
sérieusement  travaillée,  n'a  obtenu  qu'un  succès  d'estime,  parce 
qu'on  y  trouvait  plus  de  convention  que  n'en  peut  supporter 
l'homme  de  la  seconde  moitié  du  xix^  siècle.  Dans  ses  Maîtres 
d'autrefois^  Fromentin  se  plaignait  que  le  paysage  a  tout  envahi  et 
qu'il  a  bouleversé  toutes  les  foimules  de  l'art,  que  les  hommes  de 
ce  temps  ne  jugent  jamais  la  peinture  assez  claire,  assez  nette,  assez 
formelle,  assez  crue.  Il  ajoutait  que  Théodore  Rousseau  a  créé  ce  qu'(m 
peut  appeler  l'école  des  sensations,  laquelle  a  produit  des  œuvres 
très  remarquables,  mais  que  cependant  il  serait  bon  de  revenir  de 
la  nature  à  l'art  et  de  se  rappeler^  que  les  plus  belles  études  du 
monde  ne  valent  pas  un  bon  tableau.  Nous  ne  pouvons  qu'applaudir 
à  cette  conclusion  de  l'éminent  artiste;  mais  ces  bons  tableaux, 
qu'on  nous  fera  peut-être,  ne  nous  plairont  qu'à  demi  si  nous  n'y 
trouvons  cette  intensité  d'impression  que  n'avaient  pas  les  paysa- 
gistes hollandais,  et  que  nous  goûtons  dans  les  nôtres  à  tort  ou  à 
raison.  Est-il  possible  de  peindre  une  feuille  d'arbre  comme  le  fai- 
sait Fortuny  et  de  s'attacher  pourtant  à  peindre  la  forêt?  Est-il  pos- 
sible de  faire  des  tableaux  qui  soient  de  vrais  tableaux  et  qui  aient 
toute  la  franchise  et  toute  la  fraîcheur  d'une  étude?  Est-il  possible 
d'avoir  des  sensations  presque  aiguës  et  de  les  subordonna  à  son 
sentiment  et  à  son  idée?  Un  peintre  peut-il  être  à  la  fois  un  im- 
pressionniste passionné  et  un  grand  artiste?  Nous  aimous  à  croire 
que  ce  problème  n'est  pas  insoluble;  mais  en  attendant  qu'il  soit 
résolu,  nous  continuerons  à  préférer  telle  étude  à  tel  tableau  où  la 
convention  domine,  la  musique  de  Rousseau,  de  Corot  ou  de  For- 
tuny fera  vibrer  en  nous  certaines  cordes  secrètes  que  ne  remue  ni 
Hobbema,  ni  Ruysdaél  lui-même,  et  si  l'on  prouve  à  l'homme  du 
XIX*  siècle  qu'il  a  tort,  il  répondra  qu'il  ne  sait  qu'y  faire,  qu'ai 
préférant  ceci  à  cela  il  obéit  à  une  impulsion  irrésistible  de  son  es- 
prit, et  il  dira  avec  Montaigne  :  a  Nos  sens  mêmes  en  sont  juges; 
ferons-nous  accroire  à  notre  peau  que  les  coups  d'étrivières  la 
chatouillent,  et  à  notre  goût  que  l'aloès  est  du  vin  de  Graves  ?  » 

Victor  Cherbuliez. 

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L'HISTOIRE    D'UNE    MINE 


Bret  Hartc,  the  Story  of  a  Mine,  1877. 


I. 

Le  sentier  qui  escaladait  la  chaîne  de  Monterey-Coast  était  des 
pltts  rapides,  et  Goncho  était  ias,  Concho  était  courert  de  poussière, 
Goncbo  était  découragé.  Le  seul  soulagement  qu'il  pût  trouver  à 
ses  maux  se  cachait  dans  les  flancs  d'une  bouteille  en  cuir  accro- 
chée aux  machillas  de  sa  selle.  Concho  éleva  la  bouteille  jusqu'à 
ses  lèvres,  but  un  long  coup,  fit  la  grimace  et  cria  ;  —  Carajo  ! 
Il  parait  que  l'outre  en  question  ne  renfermait  pas  de  Vaguardiente, 
mais  qu'elle  avait  été  remplie  à  la  taverne  près  de  Très  Pinos  par 
un  certain  Irlandais  qui,  sous  ce  nom  castillan,  vendait  du  mauvais 
whisky  d'Amérique.  Néanmoins  Goncho  avait  presque  vidé  la  bou- 
teille, qui  retomba  contre  la  selle,  jaune  et  flasque  comme  les  joues 
mêmes  de  son  propriétaire.  Ainsi  réconforté,  Goncbo  se  retourna 
pour  contempler  la  vallée.  Depuis  midi,  il  n'avait  cessé  de  grimper. 
Au-dessous  de  lui  s'étendait  un  vaste  désert  frangé  çà  et  là  de  terres 
arables  et  de  prairies,  mais  partout  ailleurs  d'une  désolante  stéri- 
lité. Ses  yeux  s'arrêtèrent  quelques  instans  sur  ime  ligne  blanche 
à  l'orient;  cet  horizon  était  nuageux  et  indécis  au  point  de  paraître 
s'évaporer  sous  le  regard.  Goncho  se  frappa  le  front,  cligna  des 
paupières.  •«  Étaient^-ce  les  sierras  ou  bien  oe  maudit  whisky  amé- 
ricain?.. 

Il  continua  son  ascension  laborieuse.  Par  intervalles  la  trace,  à 
peme  indiquée,  se  perdait  tout  à  fait  sur  le  flanc  noir  et  nu  de  la 
montagne,  mais  son  mulet  savait  toujours  la  retrouver  avec  une 
sagacité  remarquable.   Malheureusement  le  pauvre  animal  finit, 

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88&  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

malgré  ses  précautions,  par  s'abattre  en  glissant  sur  une  pierre 
roulante.  En  vain  Goncho  s'efforçait-il  de  le  relever  ;  il  gisait  obsti- 
nément, levant  la  tête  de  temps  à  autre  pour  jeter  lui  aussi  un 
coup  d'œil  contemplatif  sur  la  plaine.  Alors  son  maître  eut  recours 
à  des  sévices  inutiles,  l'appelant  voleur,  assassin,  lui  déclarant  qu'il 
n'était  bon  qu'à  servir  de  pâture  aux  cornes  des  taureaux.  Tout  fut 
en  pure  perte. 

Des  imprécations  profanes,  il  passa  aux  anathëmes  ecclésiasti- 
ques qui  sont  réputés  les  plus  puissans.  —  Ahl  Judas  Iscariote! 
Est-ce  ainsi,  renégat,  traître,  que  tu  délaisses  ton  maître  à  une  lieue 
du  camp,  tandis  que  le  souper  refroidit  ?  Lève-toi  donc,  apostat  I 

Jamais  mule  ni  mulet  de  bonne  lignée  n'avait  manqué  d'obéir  à 
ce  genre  de  sommation.  Goncho,  voyant  que  sa  bête  y  restait  cepen- 
dant rebelle,  commença  sérieusement  à  s'inquiéter.  Il  tenta  un  der- 
nier effort  :  —  Profanateur,  debout  I  Regarde  I  —  Et  il  dressa  brus- 
quement son  bras  en  l'air,  les  doigts  étendus  :  —  Regarde ,  je 
t'exorcise  1  Ahl  ah!  tu  trembles?  Attends... 

—  Quel  diable  de  tapage  I  fit  une  voix  rude,  partant  du  rocher  au- 
dessus  de  lui.  Goncho  frissonna.  Était-ce  vraiment  le  diable  qui  venait 
emporter  son  mulet?.. 

—  Allons,  continua  la  voix,  laisse  cette  bête  tranquille,  vieux 
graisseux  (1)  de  l'enfer!  Ne  vois-tu  pas  qu'elle  a  l'épaule  déboîtée? 

Tout  désolé  que  fût  Goncho  de  cet  accident,  il  se  sentit  soulagé 
jusqu'à  un  certain  point.  Il  n'y  avait  donc  rien  de  sm'naturel  dans 
l'entêtement  que  ses  objurgations  n'avaient  pu  vaincre? 

Goncho  s'enhardit  jusqu'à  regarder  celui  qui,  tout  en  parlant, 
descendait  vers  lui.  G' était  un  étranger,  un  Americano  à  en  juger 
par  son  accent  et  son  costume,  un  homme  mince,  au  visage  brun 
et  lisse.  Ge  visage  eût  été  fort  ordinaire  sans  l'expression  d'un  cer- 
tain œil  gauche  où  semblaient  concentrées  toutes  les  mauvaises 
passions  humaines,  un  œil  qui  aurait  fait  penser  à  celui  d'Ébhs  lui- 
même,  si  la  nature  prévoyante  n'eût  pris  soin  de  le  voiler  en  para- 
lysant le  nerf  au  coin  de  la  paupière  supérieure.  Grâce  à  ce  rideau 
il  se  dérobait  et  trompait  le  monde. 

—  Que  fais-tu  ici?  demanda  l'étranger  après  avoir  aidé  Goncho  à 
relever  le  mulet. 

—  i%  prospecte  (2),  senor.' 

L'étranger,  tournant  son  œil  droit,  le  seul  qui  fût  quelque  peu 
respectable,  vers  le  Mexicain,  tandis  que  l'autre  œil  se  fixait  dédai- 
gneusement sur  la  campagne,  reprit  : 

(1)  Le  lobriquet  BÎgniflcatif  de  grectiBr  (graisseax)  est  donné  au  Mexicain  en  Àmé- 
rique,  comme  celui  de  John  au  Chinois. 

(2)  Prospecter,  aller  à  la  découverte,  en  style  de  mineur. 


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L  HISTOIRE  d'une  MINE.  885 

—  Dans  quel  dessein  ? 

—  Pour  trouver  de  Tor  et  de  l'argent,  senor,  de  l'argent  plutôt. 

—  Et  tu  es  seul? 

—  Nous  sommes  quatre. 
L'étranger  regarda  autour  de  lui. 

—  Au  camp,  à  une  lieue  d'ici,  expliqua  le  Mexicain. 

—  As-tu  trouvé  quelque  chose? 

—  De  cela,  oui,  beaucoup. 

Et  Concho  tira  des  sacs  attachés  à  sa  selle  plusieurs  morceaux 
de  minerai  grisâtre  étoiles  de  pyrite.  L'étranger  ne  dit  rien,  mais 
son  œil  gauche  prit  une  expression  vraiment  diabolique. 

—  Tu  as  de  la  chance,  ami  graisseux. 

—  Vous  dites? 

—  Je  dis  que  c'.est  de  l'argent  que  tu  tiens  là. 

—  Comment  le  savez-vous? 

—  C'est  mon  affaire,  je  suis  métallurgiste. 

—  Et  vous  reconnaissez  l'argent  de  ce  qui  n'en  est  pas? 

Pour  toute  réponse  l'inconnu  tira  de  sa  sacoche  une  petite  boite 
qui  renfermait  cinq  ou  six  fioles.  Montrant  l'une  d'elles  à  Concho  : 
—  Celle-ci  contient  une  préparation  d'argent. 

La  physionomie  du  Mexicain  s'éclaira  une  seconde,  puis  elle  ex- 
prima le  doute. , 

—  Donne-moi  un  peu  d'eau. 

Concho  vida  sa  bouteille  à  eau  dans  sa  battée  à  laver  l'or,  qu'il 
tendit  au  prétendu  métallurgiste.  Celui-ci,  ayant  trempé  un  brin 
d'herbe  desséché  dans  la  fiole,  laissa  tomber  au  milieu  de  l'eau  une 
goutte  du  liquide  qu'elle  contenait.  L'eau  resta  limpide  :  —  Main- 
tenant, dit  l'expérimentateur,  jettes-y  du  sel. 

Concho  obéit.  Aussitôt  une  blancheur  légère  apparut  à  la  surface 
et  peu  à  peu  toute  l'eau  prit  une  teinte  lactée. 

Le  Mexicain  se  signait  à  tour  de  bras  :  —  Sainte  mère  de  Dieu  ! 
c'est  de  la  magie. 

—  C'est  du  chlorure  d'argent,  imbécile. 

Non  content  de  cette  expérience  à  bon  marché ,  l'étranger  mit 
Concho  hors  de  lui  en  faisant  rougir  au  moyen  d'un  acide  un  peu  de 
papier  de  tournesol  qu'il  rendit  ensuite  à  sa  première  couleur  en  le 
plongeant  dans  l'eau  salée. 

—  Vous  éprouverez  ceci,  dit  Concho,  offrant  son  minerai  à  l'é- 
tranger, vous  essayerez  là-dessus  l'argent  et  le  sel. 

—  Doucement,  ami.  D'abord  il  faudra  le  fondre.  Une  pareille 
besogne  se  paie.  Crois-tu  par  hasard,  mon  chérubin,  qu'un  homme 
passe  toute  sa  jeunesse  à  Fribourg  et  à  Heidelberg  pour  prodiguer 
la  science  si  laborieusement  acquise  au  profit  du  premier  graisseux 
venu? 

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1 

886  BEVUE  DES  DEUX  MONDBS« 

—  Gela  me  coûtera  donc...  combien...  aDonSy  dites  coosbie 
fit  impatiemment  le  Mexicain. 

—  Ma  foi,  pour  trouver  de  l'argent  dans  ce  mineru,  je  te 
manderai  peut-être  cent  dollars  et  les  nienus  frais. ••  ma»qa 
une  fois  tu  seras  sûr  de  ton  affaire,  eh  bien,  ce  seront  des  U» 
que  tu  pourras  recueillir. 

—  Vous  aurez  les  cent  dollars,  s'écria  le  Mexicain  a«  cood)! 
la  surexcitation,  vous  les  aurez  de  noas  quatre.  Venes  au  c 

1  fondre  le  minerai,  nous  montrer  l'argent,  et  puis...  c'est coofeoi 

^  Venez  donc!.. 

î  Dans  son  avidité  fiévreuse,  il  avait  saisi  la  main  de  rinœi 

I  comme  pour  l'entraîner. 

—  Mais  que  feras-tu  de  ton  mulet? 

'^  —  C'est  vrai...  sainte  Vierge!  je  n'y  pensais  plus. 

—  Écoute,  dit  l'autre  avec  un  sourire  bizarre ,  —  il  ne  s'en 
pas  loin,  j'en  réponds,  et  j'ai  une  mule  de  rechange  là-haut, 
prendras  ma  mule,  tu  me  conduiras  au  camp^  et  demain  tureriesc 
chercher  cet  édopé. 

Le  bon  Concho  sentit  son  cœur  se  serrer  à  la  senle  pensée  d 
bandonner  le  fidèle  serviteur  qu'une  minute  auparavant  il  tanç 
de  si  belle  manière,  mais  l'amour  de  l'or  l'emporta  :  —  Jerevienâ 
demain,  mon  petit,  je  reviendrai  riche,  entends-tu?  Jusque-là 
tience,  attends-moi.  Adiosy  mon  bijou,  adios  ! 

Son  compagnon  lui  tendit  la  main  pour  gravir  la  saillie  rocbeu 
Ceci  se  passait  à  Tendroit  que  l'on  a  nommé  :  la  canada  de  la  I 
sitacion  del  diablo  et  qui  fonne  aujourd'hui  la  limite  d'une  < 
fameuses  concessions  mexicaines. 

Telle  était  l'impatience  du  digne  Concho  de  porter  la  bonne  n< 
velle  à  ses  camarades  que  plus  d'une  fois  l'étranger  dut  lui  intii 
Tordre  de  modérer  son  pas  :  —  N'est-ce  pas  assez,  damnégraisseï 
d'avoir  estropié  ta  monture  sans  t' essayer  contre  la  mienne,  ou  fi 
dra-l-il  que  je  te  fasse  encore  payer  Jenny?  disait-il  en  levant 
gèrement  sa  paupière  fléchissante  sur  une  menace  à  demi  narquoî 
Quand  ils  eurent  fait  un  mille  environ  le  long  de  la  chaîne, 
redescendirent  vers  la  vallée.  Une  maigre  végétaticm  bordait  ma 
tenant  la  trace,  deux  ou  trois  marronniers  nains  avaient  m£ 
poussé  leurs  racines  dans  les  interstices  de  la  roche  d'un  gris  w 
Parfois  quelque  ravin  creusé  par  les  torrens  de  l'hiver  mettait  < 
taches  brunes  ou  rougeâtres  sur  cette  teinte  sombre;  presque  ti 
les  blocs  portaient  l'empreinte  du  pic  dés  mineurs.  En  tournant 
flanc  de  la  montagne,  on  aperçut  un  fil  de  fumée  qu'une  main  in 
sîble  semblait  tirer  d'un  banc  de  rocher  inférieur  jusque  dans  Tétl 
obscurci:  —  G*est  notre  camp,  dit  gatment  Gondio,  je  coursavertii 

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l'histoi&e  d'ubie  mike.  887 

—  Et,  avant  que  l'étranger  eût  pu  le  retenir,  il  avait  disparu  au 
^'^  grand  trot  dans  une  sinuosité  du  chemin. 

Son  compagnon  ralentit  le  pas  au  contrdre.   Quelque  roué 
2  B  qu'il  fût  aux  pires  coquineries,  la  simplicité  de  ce  pauvre  Mexicain 
i*-  le  gênait.  Non  que  sa  conscience  fût  susceptible  d'être  touchée , 
fumais  il  se  demandait  si  les   trois  autres  aventuriers,  connais- 
sant la  crédulité  de  leur  camarade,  ne  le  soupçonneraient  pas 
ïs  tout  de  suite  d'avcûr  voulu  en  abuser.  Pensif,  il  continuait  d'a- 
V  vancer  à  loisir.  Résumait-il  en  lui-même  sa  vie  passée?  Vaga- 
.   bond  de  naissance,    escroc  de  profession,  il  n'avait  jamais  pu, 
en  dépit  d'une  réputation  exécrable,  se  résigner  à  franchû-  la  péril- 
t  leuse  barrière  derrière  laquelle  se  tient  le  crime  avec  ses' risques 
et  ses  expiations.  Mais  cette  fois  encore  ce  n'était  pas  le  crime. 
Pouvait-on  se  faire  scrupule  de  duper  des  Mexicains,  ces  fils  d'une 
race  dégradée?  On  instant  il  lui  sembla  presque  être  l'agent  accré- 
dité du  progrès  et  de  la  civilisation.  Nous  ne  comprenons  réellement 
ie  sens  de  ces  deux  mots  que  lorsque  nous  commençons  à  nous 
servir  contre  autrui  de  nos  lumières  supérieures. 

A  quelques  pas  de  là,  quatre  figures  se  montrèrent  dans  l'obscu- 
rité croissante  :  au  premier  rang,  l'étranger  n'eut  pas  de  peine  à 
reconnaître  le  sourire  radieux  de  €oncho.  Un  rapide  coup  d'oeil  aux 
trois  autres  visages  suffit  à  l'avertir  que,  si  la  bonne  humeur  de 
Goncho  faisait  défaut  ici,  elle  n'était  pas  remplacée  du  moins  par  de 
l'intelligence  :  Pedro  était  un  robuste  vaq%iero^  Manuel  un  chétif 
métis,  ancien  catéchumène  de  la  mission  de  San  Carmel,  et  Miguel 
Tin  simple  boucher  de  Mooterey. 

Grâce  à  Goncho,  la  méfiance  que  les  ignorans  éprouvent  tou- 
jours pour  un  étranger,  quel  qu'il  soit,  s'évanouit  très  vite,  et 
M.  Joseph  Wiles,  —  il  avait  déclaré  se  nommer  ainsi,  —  fut 
courtoisement  escorté  jusqu'au  camp.  Cependant,  tel  était  le 
désir  des  Mexicains  de  commencer  au  plus  vite  les  expériences  pro- 
mises que  les  devoirs  de  l'hospitalité  se  trouvèrent  un  instant  né* 
^igés;  il  fallut  que  don  José,  comme  on  appelait  maintenant 
M.  Joseph  Wiles,  avouât  qu'il  avait  faim  pour  que  les  tortillas^  les 
fri joies  et  le  chocolat  fissent  leur  apparition. 

Ce  frugal  repas  terminé,  un  fourneau  primitif  fut  construit  avec 
des  quartiers  de  rocher,  et  un  vaisseau  de  terre,  vernissé  au  moyen 
de  quelque  procédé  local,  fut  fixé  dessus  très  soUdement  au 
moyen  de  glaise  et  de  gazon.  Des  branches  de  pins  coupées  dans 
une  ravine  boisée  au-dessous  du  camp  servirent  i  nourrir  un  grand 
feu,  et  bientôt  la  fournaise  flamboya  vigoureusement  sous  la  direcr- 
tion  de  M.  Wiles,  qui  d'ailleurs  ne  mettait  la  main  à  aucun  détail 
matériel.  Étendu  sur  le  dos,  il  fumdt  une  pipe  tout  en  mâchomwnt 


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M. 


888  B^TUE   DES   DEUX  MONDES. 

des  ordres  entre  ses  dents.  Nous  ignorons  la  jouissance  que  ced 
pouvait  trouver  dans  le  travail  inutile  des  pauvres  diables  emj 
ses  à  lui  obéir»  mais  il  est  certain  que  son  œil  gauche  plei 
noire  malice  suivait  avec  persistance  tous  les  mouvemens  de  I 
yaquero,  et  se  reposait  souvent  sur  la  physionomie  bestiale  de 
athlète.  Rencontrant  une  première  fois  le  regard  qui  le  suivait  î 
obstination,  Pedro  grogna  quelque  affreux  juron,  puis,  commt 
eût  subi  une  fascination  inexplicable,  il  se  mit  peu  à  peu  à  c 
cher  cet  œil  mauvais  au  lieu  de  le  fuir. 

Qu'on  se  figure  la  scène  fantastique    qu'offrait  à  Theure 

nous  parlons  le  camp  mexicain  :  la  noire  montagne  se  découj 

I  comme  une  masse  d'ombre  à  la  Rembrandt  sur  un  ciel  qui  s 

I  blait  être  si  loin,  si  loin  que  Tâme  la  plus  lasse  du  monde  de 

-  désespérer  dVn  atteindre  les  portes  bleu  d'acier  ;  les  lai^ges  ét( 

*  brillant  froides  et  inexorables  d'un  feu  immobile  ;  la  lueurdes  /l 

4  naises  fardant  les  visages  d'un  rouge  indien  et   faisant  édaler 

1  vives  couleurs  des  serapes^  pour  se  perdre  ensuite,  absorbée  i 

i  les  ténèbres  que  projetait  la  grande  montagne,  à  vingt  pieds  d( 

Les   chuchotemens  des    travailleurs  échangés  par  ces  voix  ci 

tantes  dans  une  langue  exotique,  l'aboiement  bref  et  aigu  d 

coyote  dans  la  plaine  étaient  les  seuls  bruits  qui  troublassent  le 

lennel  silence.  L'aube  allait  poindre  quand  on  annonça  que\e  mi 

rai  entrait  en  fusion.  Il  était  temps,  car  le  vase  de  terre  s'enfor 

peu  à  peu  dans  le  fourneau  croulant.  Goncho  jeta  son  cri  de  jul 

tion  :  —  Dieu  et  liberté  1  —  Don  José  lui  imposa  silence  en  coma 

dant  d'étayer  le  pot  ;  puis  il  se  pencha  sur  le  liquide  bouillant. 

né  fut  qu'une  seconde,  mais  dans  cette  seconde  le  métaWurg 

émérite  trouva  moyen  de  laisser  tomber  dans  le  pot  un  demi-di 

d'argent.  11  recommanda  de  bien  alimenter  les  feux,  et  se  ren 

mit  d'un  œil. 

L'aurore  alluma  des  phares  sur  les  montagnes  voisines  et  S( 
de  roses  les  neiges  des  sierras,  les  oiseaux  gazouillèrent  pa 
les  aulnes  à  un  mille  au-dessous  du  camp,  et  le  grincement 
roues  d'un  chariot,  qui  n'apparaissait  encore  sur  la  route  que  coi 
un  grain  de  sable,  se  fit  distinctement  entendre.  Alors  don  Joséi 
le  pot  qui  avait  servi  à  fondre  le  minerai,  et  le  flot  incandescent 
versé  sur  la  route  pour  refroidir.  Ensuite  le  métallurgiste  roi 
un  petit  morceau  du  bloc  qui  s'était  formé,  le  pesa,  recomm' 
l'opération,  soumit  l'un  des  échantillons  à  l'action  de  l'acide  e 
bain  de  sel,  —  Teau  devint  aussitôt  laiteuse;  —  enfm  il  décoi 
je  ne  sais  quoi  de  blanc,  —  mirabile  dictti,  —  qui  représentait 
valeur  d'environ  quatre  sous  en  argent.  Nouveaux  cris  de  joie 
pauvre  Goncho;    ses  camarades  s'entre-regardaient  d'un  aii 


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l'histoire  d'une  mine.  889 

doute  et  d'inquiétude  :  amis  dans  la  mauvaise  fortime,  ils  commen- 
çaient à  se  méfier  les  uns  des  autres  dans  la  bonne.  L'œil  gauche 
de  M.  Wiles  allait  ironiquement  de  celui-ci  à  celui-là  : 

—  Prenez  vos  cent  dollars,  don  José,  dit  Pedro,  tendant  une  poi- 
gnée d'or  à  Wiles  avec  un  geste  qui  lui  intimait  que  les  services  et 
la  présence  d'un  étranger  n'étaient  plus  nécessaires. 

Wiles  prit  l'argent,  et  il  s'en  allait  quand  un  cri  de  Manuel  l'ar- 
rêta :  —  Le  pot,  le  pot!.,  il  était  fêlé...  voyez,  regardez... 

En  déblayant  les  débris  du  fourneau  pour  préparer  le  déjeu- 
ner. Manuel  avait  découvert  une  flaque  étincelante  de  vif-argent. 

Wiles  tressaillit,  jeta  un  rapide  regard  sur  les  quatre  hommes, 
vit  aussitôt  qu'aucun  d'eux  ne  connaissait  la  valeur  du  trésor  qui 
venait  de  se  révéler  et  dit  tranquillement  :  —  Ce  n'est  pas  de  l'ar- 
gent. 

—  Pardon,  senor,  c'est  de  l'argent  encore  liquide. 

Wiles  se  baissa  et  passa  ses  doigts  dans  le  liquide  en  question. 

—  Sainte  Vierge  1  qu'est-ce  donc  alors?  de  la  magie? 

—  Rien  que  du  déchet. 

Mais  Concho,  enhardi  par  l'exemple  de  Wiles,  saisit  à  son  tour 
une  poignée  des  prétendues  scories  ;  le  métal  éblouissant  se  bf  isa 
entre  ses  doigts  formant  mille  globules  qui  roulèrent  de  tous  côtés, 
jusque  dans  ses  manches,  tandis  qu'il  dansait  autour  avec  un  mé- 
lange de  peur  et  de  plaisir  enfantin. 

—  Et  cela  ne  vaut  pas  la  peine  d'être  pris?  demanda  Pedro. 
L'œil  droit  de  l'étranger  lui  répondit  négativement  et,  se  détour- 
nant avec  une  certaine  brusquerie,  Wiles  s'en  alla  seller  sa  mule. 

Manuel,  Miguel  et  Pedro  causaient  à  voix  basse  entre  eux.  Con- 
cho, se  rappelant  son  pauvre  mulet  boiteux,  partit  à  sa  recherche. 
Hélas!  il  n'était  plus  au  lieu  où  il  l'avait  laissé.  Jusque-là  fidèle  à  son 
maître,  malgré  les  bourrades,  il  n'avait  pu  toutefois  supporter  l'a- 
bandon. Le  chagrin  de  Concho  ne  fut  pas  sans  mélange  de  remords. 
Harassé  il  retourna  au  camp  ;  ses  pieds  endoloris  ne  le  portaient 
que  lentement  à  travers  les  rochers.  Quelle  fut  sa  surprise  en  arri- 
vant de  trouver  le  lieu  désert!  Plus  personne,  ni  gens,  ni  animaux, 
plus  de  gîte  !  Concho  appela  de  toutes  ses  forces.  Seul,  l'écho  des 
rochers  lui  répondit.  Était-ce  un  mauvais  tour?..  Il  essaya  de  rire... 
la  plaisanterie  avait  réussi,  en  effet...  Il  avait  eu  bien  peur!..  Mais 
non...  c'était  trop  vrai...  on  l'avait  laissé  là  tout  seul,  sans  abri,  sans 
provisions!.. 

Le  pauvre  Concho  tomba  la  face  contre  terre  et  sanglota  ;  mais  la 
tempête  du  désespoir  ne  fut  pas  longue  :  ce  n'était  pas  l'humeur 
de  Concho  de  s'apitoyer  longtemps  sur  lui-même  ni  d'en  vouloir  à 
qui  que  ce  fût.  Quand  il  releva  la  tête,  ses  yeux  en  pleurs  rencon- 
trèrent l'éclat  du  vif-argent,  ce  joyeux  métal  dont  la  vue  l'avait 

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800  RETm  D89  DEUX  MONIKS. 

cbarmé  tocrt  d'abord.  Aussitôt  il  se  remit  à  jouer  avec  lui,  k  ( 
sani  de  ci  de  là,  le  roulant  entre  ses  maiss,  riant  comme  an  ganb 
de  ses  caprices  :  —  Âhl  farceur  t  ahl  sahimbanque  l  tu  t'en  vis.«. 
veox-tn  revenir...  par  ici...  par  îeiv..  je  le  tiena,  petit««.  viens 
muckaeha,  que  je  l'embrasser- 

Au  milieu  de  ces  enfantillages,  le  pauvre  garçen  oublia  presque 
la  trahison  de  ses  camarades  et,  ne  pouvant  se  résoudre  à  se  séparer 
de  son  joujou,  il  l'emp^ia  dans  la  bouteille  en  cuir.  Déjà  le  brouil* 
lard  s*était  refermé  sur  MoBterey;  il  roulait,  comme  une  mer  blanche, 
écumeuse  dérobant  sous  ses  flots  houleux  les  brisaos  Uenitres  A- 
tués  plus  bas.  Une  fois  ou  deux  Goncho,[exi  descendïam  la  montagne, 
s^était  avancé  au  bord  de  la  cormche  pour  contempler  la  baie  ea 
forme  de  fer  à  cheval,  dont  les  contours  se  dessisaient  à  bien  des 
milles  de  là.  Plus  tôt,  dans  l'après-midi,  il  avait  vu  la  croix  dorée 
de  la  Mission  étincekr  au  soleil,  mais  maintenant  to«t  anrait  dis- 
paru. Avant  qu'il  atteignit  la  ville,  la  nuit  était  profonde;  il  se  jeta 
dans  la  première  fonda  vemie  pour  demander  à  Faguardiente 
l'oubli  de  ses  soucis  et  de  sa  fatigue.  La  tête  lui  faisait  roid,  Téchine 
aussi  ;  vraiment  il  se  sentait  si  souffrant  qa'ûlm semUa boa  dTap- 
peFer  à  som  secours  un  medicOy  un  docteur  anféricain  qui  une  fÛs 
leur  avait  donné,  à  lui  et  à  son  mulet,  la  même  médecine  ^pparenn 
ment  et  avec  un  égal  succès.  Concho  s'était  toiqours  dit^  no»  mas 
logique,  que  si  un  remède  était  salutaire  on  n'en  pouvait  trop 
prendre,  et  que  tout  malade  qui  se  fait  sonner  doit  en  avoir  pour  son 
argent.  Donc  dans  sa  dernière  maladie,  le  docteur  li»  ayaart  prescrit 
une  certaine  dose  de  quinine  divisée  en  douze  paquets^  il  avait 
j^ugé  bon  de  prendre  tous  les  paquets  à  la  fois.  Le  docteoïy  flatté 
d'abord  de  le  voir  revenir  gipéri,  avait  haussé  les  épaules  en 
4^prenant  comment  la  cure  s'était  fkite. 

—  Eh  bien  1  ditril,  voyant  Concho  s'affiadsser  sinr  une  de  ses  deux 
chaises,  avez- voua  encore  dormi  dans  les  marécages  ou  abwsé  du. 
Vfhisky?  Parlez  franchement,  dépécbons-nous. 

Mais  il  lui  fallut  écouter  patiemment  les  divagations  du  HexicaÎB^ 
qui  déclarait  qu'il  avait  dans  le  veaire  Salan  en  peraonoe,  et  Jadas 
bcariote  dans  tes  reins,  et  tous  les  diables  daas  la  tête,  oufire  que 
Ponce  Pilate  lui  avait  mis  les  pieds  em  loques. 

—  Âvalex  celai  dit  lie  docteur.  — Et  il  lui  jeta  dans  la.bou£te  «ne 
pilule  grosse  comme  une  balle. 

Concho  salua  jusqu'à  terre  et  tourna  les  talons. 

—  C'est  que  je  n'ai  pas  d'argent,  sefioc  medico. 

—  N'importe;  ce  n'est  quTuA  d(Jlar,  le  prix  du  méd^camem^ 
Concho  eut  l'air  hooteuai  en  pensant  qpi^il  avait  ugkmti  ^une  pik- 

reiUe  somme;  puis  iL  dit  timidêneut: 


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l'histoire  d'unb  mine.  891 

—  Je  n'ai  pas  d'argent,  mais  j'ai  là  quelque  chose  de  joli  et  de 
drôle.  Ce  sera  pour  vous* 

Et  il  donna  au  docteur  son  joujou»  comme  il  l'appelait. 
Le  docteur  regarda  la  masse  frémissante  et  s'écria  : 

—  Mais  c'est  du  vif-argent  I 

—  Très  vif  en  effet  !  s'écria  Goncho  en  éclatant  de  rire  et  en  fai- 
sant claquer  ses  doigts  pour  imiter  le  mouvement  des  globules. 

—  Où  diable  l'avei-vous  pris  ?.. 

—  Il  y  avait  une  fêlure  dans  le  pot  sur  la  montagne,  là-bas.  Il  a 
coulé... 

Et,  comme  son  interlocuteur  paraissaitincrédule.  Conclu)  raconta 
toute  l'histoire. 

—  Sauriez-vous  retrouver  la  place?  , 

—  Oui,  madré  de  Dio9..*  J'y  ai  sacrifié  mon  mulet  I 

—  Et  vous  dites  que  vos  camarades  ont  vu  oela? 

—  Pourquoi  pas? 

—  Et  vous  dites  qu'ils  vous  oot  ensuite  planté  là«. 

—  C'est  la  vérité,  ingrates  ! 

Le  docteur  se  leva  pour  fermer  la  porte  de  son  cabinet, 

—  Écoutez,  Concho,  vous  avez  trouvé  du  vif-^argent,  du  mercure, 
Tun  des  métaux  les  plus  précieux^  surtout  dans  un  pays  de  mines 
d'or.  Mon  garçon,  si  vous  en  découvrez  davantage,  votre  fortune 
est  faite. 

Concho  se  redressa  d'un  bond. 

—  Dites-moi,  le  rocher  avec  lequel  vous  avez  bâti  votre  four 
était-il  rouge  ? 

—  Si  senor. 

—  Rouge  et  brun  ? 

—  Si  senor. 

—  Il  s'est  endetté  au  feu  ? 

—  Tellement  qu'il  n'en  est  rien  resté. 

—  Et  avez-vous  vu  beaucoup  de  ces  roches  rouges  ? 

—  La  montagne  en  donne  tant  et  plus. 

—  Mais  êtes-vous  siir  que  vos  camarades  n'ont  pas  pris  posses- 
ision  de  la  montagne-mère? 

—  Comment? 

—  En  déclarant,  selon  la  loi  des  mines,  qu'ils  Ftot  découverte^  ou 
par  préemption  lout  simplement. 

—  Ils  ne  feront  pas  cela. 

—  Gomment  vous  y  prendrez^vous  pour  les  en  empêcher,  étant 
seul  contre  quatre,  car  je  ne  doute  pas  que  votre  ami  le  savant  ne 
soit  du  complot. 

—  Je  combattrai,.. 


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802  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

—  Oui,  mon  brave  Goncbo,  mais  supposons  que  je  vous  évite  le 
combat.  Voici  ce  que  je  propose.  Dne  demi-douzaine  ^Americanos 
iront  avec  vous.  Il  vous  faudra  des  fonds  pour  exploiter  la  mine. 
Eh  bien  !  vous  partagerez.  Ces  gens-là  prendront  sur  eux  les  ris- 
ques» trouveront  l'argent,  et  vous  aurez  des  défenseurs  au  besoin. 

—  Je  comprends,  dit  Goncho  avec  un  mouvement  de  tête  afiSrma- 
tif  et  un  rapide  clignement  des  paupières.  Buenol 

—  Je  reviens  dans  dix  minutes»  fit  le  ^docteur  saisissant  son 
chapeau. 

U  tint  parole.  Dix  minutes  après»  il  revenait  avec  un  conseil  d'adr 
ministration  et  de  surveillance,  un  président  et  un  acte  autorisant 
la  formation  de  la  compagnie.  Le  président  ajouta  un  revolver  à  ces 
articles  indispensables. 

—  Prenez  cela,  dit-il  en  le  remettant  à  Goncho,  mon  cheval  est 
dehors,  prenez-le  aussi,  et  allez  un  train  d'enfer  pour  garder  votre 
bien  jusqu'à  ce  que  nous  arrivions. 

L'instant  d'après,  Goncho  partait  au  galop. 

—  Hoopa  la  mula  ! 

Il  disparut  dans  les  ténèbres. 

—  Vous  n'êtes  pas  en  avance,  messieurs,  dit  Yalrade  américain 
au  docteur,  une  autre  compagnie  vient  de  se  constituer  dans  le 
même  dessein  que  vous,  je  gage  ! 

—  Quels  sont  ces  gens-là? 

—  Trois  Mexicains  conduits  par  ce  diable  de  tape-àrl'oeil  Sydney 
Duck  dit  Wiles. 

—  Sontrilsici? 

—  Oui,  deux  d'entre  eux,  Manuel  et  Miguel.  Les  autres  sont  aux 
Très  Pinos,  essayant  d'entortiller  le  cabaretier  Roscommon  et  de 
payer  leurs  dettes  de  whisky  avec  du  mercure.  Aussi  je  pense  qu'il 
est  inutile  que  nous  partions  avant  le  lever  du  soleil,  car  ils  ne  man- 
queront pas  de  rouler  sous  la  table  ivres  morts. 

Ge  légitime  successeur  du  grave  alcade  mexicain ,  ayant  ainsi 
donné  son  avis,  s'en  alla. 

Gependant  Goncho  le  fortuné  ne  ménageait  ni  la  riata^  ni  l'éperon. 
La  trace  était  obscure  et  par  momens  dangereuse;  le  cavalier» 
quelque  familiarisé  qu'il  fût  avec  les  détours  de  la  montagne,  re- 
gretta plus  d'une* fois  son  mulet  perdu,  au  pied  sûr  et  solide;  mais 
il  pensait  à  sa  prospérité  nouvelle,  à  ce  bienheureux  mercure  :  — 
Voyez-vous  le  farceur  !  Il  y  avait  une  joUe  musique  dans  ses  gam- 
bades! Cela  vaut  bien  l'argent  et  c'est  plus  gai  I  —  Gependant  sa  joie 
ne  l'empêchait  pas  d'avoir  l'œil  sur  tous  les  replis  du  sentier,  non 
qu'il  craignit  les  brigands,  Goncho  était  physiquement  courageux; 
mais  tous  les  bons  catholiques  savent  que  le  malin  esprit  ne  se  fait 


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l'histoire  d'une  mine.  898 

pas  faute  de  hanter  sous  diverses  formes  la  chaîne  de  Santa-Cruz. 
Il  se  rappelait  l'aventure  d'Ignacio,  le  muletier  des  franciscains, 
qui,  s' arrêtant  à  l'heure  de  Y  Angélus  pour  dire  sa  prière,  vit  le 
diable  sous  la  forme  d'un  ours  monstrueux  qui  se  moquait  de  lui 
en  pliant  les  hanches  et  en  levant  les  pattes  pour  imiter  sa  dévote 
attitude.  Néanmoins,  son  rosaire  dans  la  main  qui  tenait  les  rênes, 
et  tâtant  de  l'autre  main  son  revolver,  Concho  arriva  sain  et  sauf 
au  sommet  de  la  montagne  lorsque  les  premiers  rayons  de  l'aurore 
commençaient  à  dessiner  le  contour  des  pics  lointains  de  la  sierra. 

Il  attacha  son  cheval  sur  un  plateau  et  descendit  avec  précaution 
à  pied  jusqu'à  ce  qu'il  eût  atteint  la  muraille  de  roc  rouge  et  le 
fourneau  écroulé.  Tout  était  dans  l'état  où  il  l'avait  laissé  le 
matin;  aucune  trace  de  récente  visite  humaine.  Concho,  son  revol- 
ver à  la  main,  examina  toutes  les  cavernes,  tous  les  ravins,  le 
moindre  trou,  tourna  autour  des  arbres,  fouilla  les  taillis.  Aucun 
bruit  ne  frappa  son  oreille,  sauf  le  murmure  du  vent  dans  les  pins 
au-dessous  de  lui.  Pendant  quelque  temps,  il  se  promena  de  long 
en  large  avec  le  sentiment  vague  d'être  en  sentinelle;  mais  bientôt 
son  insouciance  reprit  le  dessus.  Il  était  horriblement  fatigué;  de 
fréquens  appels  à  son  flacon  de  vv^hisky  ne  servaient  qu'à  l'engour- 
dir davantage;  n'en  pouvant  plus,  il  finit  par  s'enrouler  comme  une 
momie  dans  sa  couverture  à  la  mode  mexicaine  pour  dormir.  Deux 
fois  son  cheval  hennit  sur  le  plateau,  mais  il  ne  l'entendit  pas  dans 
la  profondeur  du  premier  sommeil.  Puis  les  broussailles  craquèrent 
le  long  de  la  rampe  au-dessus  de  lui,  une  pierre  vint  rouler  à  ses 
pieds  ;  il  ne  bougea  pas. 

Enfin  deux  figures  noires  se  dessinèrent  sur  l'escarpement  du 
rocher. 

—  St...t...t!  —  fit  une  voix  parlant  très  bas.  Quelqu'un  est  cou- 
ché près  du  fourneau.  —  Ceci  fut  dit  en  espagnol  ;  c'était  pourtant 
la  voix  de  Wiles. 

L'autre  figure  se.  traîna  jusqu'au  bord  du  rocher  et  regarda  en 
bas.  —  C'est  Concho,  l'imbécile!  fit  Pedro  avec  mépris. 

—  Et  s'il  n'est  pas  seul?.,  et  s'il  s'éveille... 

—  Je  ferai  le  guet.  Allez  mettre  l'affiche. 

Joseph  Wiles  disparut,  et  Pedro,  s' accrochant  aux  broussailles, 
se  mit  à  descendre  du  rocher.  L'instant  d'après,  il  était  debout  près 
du  dormeur.  Alors  il  regarda  autour  de  lui  ;  son  compagnon  avait 
disparu  dans  l'ombre  des  masses  rocheuses;  à  peine  si  un  cra- 
quement de  branches  signalait  son  passage.  Tout  à  coup  Pedro 
jeta  un  serape  sur  la  tête  de  son  ancien  camarade,  puis  se  laissa 
tomber  de  tout  son  poids  d'hercule,  écrasant  la  face  du  malheu- 
reux, tandis  que  ses  bras  vigoureux  étreignaient  les  membres 


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û 


89Â  REVUE  DES  DEUX  MONDES* 


If  déjà  emprisonnés  dans  la  couverture.  II  y  eut  une  secousse,! 

t|  spasme,  un  instant  de  lutte;  mais  les  plis  de  la  couverture  se 

Il  raient  la  victime  comme  des  bandelettes,  gênant  tous  ses  mm 

1 1  mens  au  point  de  les  rendre  impossibles.  Du  reste  aucun  ch,  aoo 

!:  i  signe  extérieur  de  violence.  Quiconque  eût  regardé  n'aurait  rie&i 

^1  que  deux  corps  étendus  qui  se  profilaient  en  noir  sur  le  rocher.  I 

;  f  eussent  pu  aussi  bien  dormir  dans  les  bras  l'un  de  l'autre.  Tel  et 

/  ^  ce  ténâ}reux  silence,  que  le  pas  furtif  de  Wiles  y  résonna  disÉ 

I  tement. 

4  Peu  à  peu  la  victime  cessait  de  se  débattre.  Enfin  quelqu'un  ck 

chota  d'en  haut  :  —  Je  ne  vois  pas  bien...  Que  faites-vous? 

I  —  Je  veUle. 

]  —  Dort-il? 

j  —  Il  dort. 

—  Profondément? 

<  —  Profondément.  A  la  façon  des  morts. 

Le  dernier  frémissement  s'était  interrompu  sous  la  couverton 
'  Pedro  se  leva  et,  à  son  tour,  Wiles  descendit. 

i  —  Tout  est  prêt,  dit-îl,  vous  êtes  témoin  que  j'ai  affiché  la  noi 

1  fication. 

—  J'en  suis  témoin. 

I  —  Et  celui-^?  —  montrant  Goncbo,  -—  le  laîsserons-Boas  oi 

il  est? 

—  Un  idiot  ivre?  Pourquoi  non? 

Wiles  braqua  son  oBil  gauche  sinistre  sur  celui  qui  parlait  ains 
et,  comme  la  veille,  Pedro  gronda  une  imprécation. 

—  Carrambal  détournerez -vous  de  moi  cet  œil  j  du  diable 
Qu'est-ce  que  vous  voyez?  Allons,  dites,  qu'est-ce  que  vous  voy« 

—  Rien,  mon  bon  Pedro,  répondit  Wiles,  tournant  son  profil  rc 
gulier  vers  l'assassin. 

L'ex-vaquero,  furieux  et  à  demi  terrifié,  rentra  dans  la  giin( 
dont  il  Tavait  tiré  à  demi,  le  long  couteaujpassé  dans  sa  ceinture  e 
grogna  sourdement  :  —  Alors,  filez.. •  de  l'autre  côté,  entendez-vous 
moi  je  garde  celui-ci. 

Et  de  la  sorte,  côte  à  côte,  écoutant,  épiant,  se  méfiant  de  toui 
mais  surtout  l'un  de  l'autre,  ils  remontèrent  dans  les  ténèbres,  d'o 
un  démon  aurait  pu  les  avoir  évoqués. 

Une  demi-heure  s'écoula  pendant  laquelle  l'orient  qui  flamboyai 
finit  par  se  fondie  en  or,  puis  le  soleil  fit  irruption,  superfce  et  bar 
tain  ;  le  brouillard  qui,  à  la  faveur  de  la  nuit,  s'était  glissé  sur  k 
hauteurs,  s'enfuit  à  son  approche,  déchirant  dans  sa  précipitaûOi 
au  flanc  de  la  montagne  ses  robes  blanches  dont  les  lambeaux  res 
tèrent  accrochés  aux  arbres,  aux  buissons,  aux  angles  du  rocbô! 


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L'mSTOIRE  d'umb  mihb.  895 

Mille  brins  d'herbe  nichés  au  fond  des  crevasses,  nourris  dans  les 
tempêtes,  bercés  par  les  vents  alises,  tendirent  vers  leur  Créateur 
de  pâles  et  faibles  bras,  mais  Goncho  le  brave,  le  joyeux  Goncho 
ne  parla  ni  ne  bougea  plus. 

Cependant  les  hennissemens  persistaient  sur  la  cime  ;  le  cheval 
de  Goncho  demandait  son  déjeuner.  Cette  réclamation  frappa  les 
oreilles  d'un  groupe  de  voyageurs  qui  gravissait  le  flanc  occiden- 
tal de  la  montagne  : 

—  Que  diable!  c'est  Ghiquita.  Ce  maudit  Mexicain  est  ivre 
mort  quelque  part,  dit  le  président  du  conseil  d'administration  de 
la  nouvelle  compagnie. 

—  Tout  cela  me  paraît  avoir  bien  mauvaise  mine,  répliqua  le 
docteur  en  rejoignant  Fanimal  impatient.  S'il  s'agissait  d'un  Améri- 
cain, on  pourrait  croire  à  de  la  négligence,  mais  jamais  un  grais- 
seux n'a  oublié  sa  monture.  Cherchez  partout,  camarades...,  nous 
arrivons  peut-être  trop  tard. 

Une  demi -heure  encore,  et  ils  aperçurent  le  banc  de  rocher 
inférieur,  le  fourneau  détruit,  la  forme  immoMle  de  Goncho  roulé 
dans  sa  couverture  en  pleine  lumière. 

—  Je  vous  Tavais  bien  dit,  s'écria  le  président,  il  est  ivre  ! 

Le  docteur  devenait  de  plus  en  plus  soucieux  ;  il  ne  répondit 
pas.  Tous  les  cavaliers  mirent  pied  à  terre  et  attachèrent  leurs  che- 
vaux à  des  piquets,  puis  ils  se  glissèrent  sur  les  genoux  et  les 
mains  jusqu'au  bord  de  la  corniche;  le  secrétaire  de  la  compagnie 
fut  le  premier  à  jeter  un  cri  : 

—  Voyez  donc!  Quelqu'un  est  venu  avant  nous.  Regardez  ces 
af&ches. 

Deux  placards  sur  toile  fixés  au  rocher  réclamaient  ce  terrain 
comme  la  propriété  des  signauiies,  Pedro,  Manuel,  Miguel,  Wiles 
et  Roscommon. 

—  On  a  posé  ceci,  docteur,  pendant  que  le  graisseux  maudit  que 
vous  honorez  de  votre  confiance  cuvait  sa  boisson.  Que  faire  main- 
tenant? 

Mais  le  docteur,  se  dirigeant  vers  l'objet  de  toutes  ces  accusations 
qui  continuait  à  garder  un  morne  silence,  s'agenouilla  auprès  de 
lui,  déroula  les  plis  de  la  couverture,  appuya  une  main  sur  sa  cein- 
ture et  l'oreille  contre  son  cœur,  puis  il  dit  aux  autres  qui  l'avaient 
suivi  : 

—  Mort. 

—  Naturellement  !  Il  a  pris  une  consultation  de  vous  hier.  Voilà 
l'effet  de  vos  s...  médecines,  de  vos  remèdes  héroïques. 

Le  docteur  était  trop  préoccupé  pour  relever  la  raillerie.  Il  exa- 
minait l'œil  de  Goncho  presque  sorti  de  l'orbite,  la  langue  enflée... 
tout  à  coup,  se  levant  : 


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806  BETUE  DES   DEUX  lfOin>ES. 

—  Arrachez  ces  affiches,  amis,  mais  gardez-les.  Mettez  les  vôtres 
à  la  place...  n*ayez  pas  peur;  vous  ne  courez  aucun  risque.  Ici  le 
meurtre  s'est  ajouté  au  vol... 

—  Le  meurtre  ! 

—  Oui,  le  meurtre  !  J'attesterai  sous  serment  que  cet  homme 
est  mort  étranglé.  Je  demanderai  l'enquête.  On  l'a  étranglé  dans 
son  sommeil.  Regardez,  ajouta-t-il,  désignant  le  pistolet  qui  était 
resté  dans  la  main  raidie  du  cadavre. 

Goncho,  surpris  par  une  horrible  agression,  l'avait  armé,  mais 
sans  pouvoir  s'en  servir  ensuite. 

—  Quant  à  cela,  dit  le  président,  jamais  un  homme  ne  s'est  en- 
dormi sur  un  revolver  armé  !  Mais  que  faire? 

—  Tout,  dit  le  docteur  avec  feu,  le  crime  a  été  commis  il  y  a 
deux  heures  à  peine,  le  cadavre  est  encore  chaud.  L'assassin  n'est 
pas  venu  de  notre  côté,  nous  l'aurions  rencontré  sur  la  trace.  Il  doit 
être,  s'il  est  quelque  part,  entre  ce  lieu  et  Très  Pinos. 

—  Messieurs,  dit  le  président  avec  une  petite  toux  prépara- 
toire et  officielle,  que  deux  d'entre  vous  restent  ici  et  fassent  bonne 
garde.  Les  autres  me  suivront  à  Très  Pinos.  La  loi  est  outragée, 
messieurs.  Vous  comprenez. 

Sous  l'influence  de  ces  derniers  mots,  le  petit  groupe  d'bonmies 
insoucians  et  plus  ou  moins  cyniques  qui  se  trouvaient  là  se  trans- 
forma soudain  en  une  troupe  régulière  de  citoyens  sérieux.  Ils  re- 
montèrent à  cheval  avec  ordre  et  sans  retard. 

—  Ne  lerions-nous  pas  mieux  de  procéder  d'abord  à  l'enquête  et 
de  nous  munir  d'un  mandat  d'arrêt?  hasarda  le  secrétaire. 

—  Combien  avons-nous  d'hommes? 

—  Cinq. 

—  En  ce  cas,  dit  le  président  résumant  les  statuts  révisés  de 
l'état  de  Californie  en  un  seul  mot  énergique,  moquons^nous  des 
mandats  ! 

IL 

Ne  semble-t-il  pas  que  nous  ayons  là  un  récit  californien  du  meil* 
leur  temps  de  Bret  Harte,  une  perle  bizarre  digne  de  prendre  rang 
dans  le  collier  d'un  dessin  si  curieusement  exotique  et  d'une  cou- 
leur si  rare,  dont  les  chaînons  se  nomment  :  Mliss^  le  Camp  ru- 
gissanty  V Idylle  du  Val-Rouge^  Épisode  de  la  vie  dun  joueur^ 
Carrie^  Miggles,  etc.?..  Jamais  l'écrivain  chez  qui  nous  avons  dû 
constater  depuis  avec  regret  certaines  défaillances  n'a  mieux  gradué 
en  quelques  pages  rapides  l'intérêt  du  sujet,  n'a  marqué  d'un  trait 
plus  sûr  les  qualités  caractéristiques  de  chaque  race,  n'a  posé  des 
types  plus  vivans  dans  des  paysages  plus  expressifs.  A  ceux  qui  de- 


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l'histoiiœ  d'une  minb,  897 

manderaient  un  dénoûment  moins  écourté,  nous  rappellerons  que 
Bret  Harte  s'est  toujours  plu  à  laisser  sa  plume  en  suspens  au  mo- 
ment décisif,  comme  pour  inviter  l'imagination  du  lecteur  à  ter- 
miner selon  son  caprice.  Ce  procédé  banal  auquel  sacrifient  la  plu- 
part des  romanciers,  qui  consiste  à  régler  définitivement  le  sort  de 
chaque  personnage  avant  de  fermer  le  livre,  lui  est  antipathique;  ses 
œuvres  précédentes  l'attestent.  D'ailleurs  ici  rien  ne  reste  dans  le 
vague;  l'application  de  laJoî  de  Lynch  se  fait  sulEsamment  pres- 
sentir ;  elle  aura  cours,  si  bon  vous  semble,  cd!itre  Pedro  et  Wiles, 
comme  autrefois  contre  Tennessee;  nous  pourrons  nous  représenter 
chacun  de  ces  deux  scélérats  suspendus  pour  l'édiûcation  des  malfai- 
teurs futurs  à  un  gibet  improvisé.  Vous  le  connaissez  déjà,  ce  grand 
arbre  feuillu  sur  lequel  les  oiseaux  continuent  de  gazouiller,  indiilé- 
rens  à  l'existence  humaine  qui  vient  de  se  changer  en  une  forme 
sans  nom  balancée  par  le  vent? —  Mais  nous  n'aurions  là  que  l'his- . 
toire  de  la  découverte  d'une  mine,  et  Bret  Harte  veut  nous  conduire 
plus  loin,  nous  dire  non-seulement  qui  a  cherché  la  mine,  qui  l'a 
trouvée,  qui  fa  revendiquée,  qui  l'a  prise,  qui  l'a  concédée,  qui 
l'a  exploitée,  mais  encore  les  procès,  les  intrigues  auxquels  cette 
mine  a  donné  lieu,  ce  qui  survient  au  congrès  à  propos  d'une  mine, 
et  bien  d'autres  choses  si  longues  à  développer  qu'elles  ne  peuvent 
trouver  place  dans  une  simple  nouvelle.  Il  en  résulte  que  nous 
avons  une  fois  de  plus  un  roman,  moins  diffus  sans  doute  que  Ga- 
briel  Conroy^  mais  presque  aussi  embrouillé.  La  rapide  analyse  qui 
suit  permettra  d'en  juger. 

Tandis  que  les  vengeurs  du  pauvre  Goncho  s'élancent  à  la  pour- 
suite de  ses  assassins  sur  la  route  de  Très  Pinos  et  que  le  cabare- 
tier  irlandais  Roscommon  se  réjouit  d'avoir  pris  rang  parmi  les 
propriétaires  de  la  mine,  en  échange  de  son  mauvais  whisky,  les 
deux  Mexicains,  Miguel  et^Manuel,  fument  leurs  cigarettes  dans 
une  fonda  de  Monterey.  Ils  ont  cédé  leurs  droits  à  Wiles  pour 
quelques  centaines  de  dollars  payés  comptant,  et  maintenant  ils  le 
regrettent,  bien  que  Wiles,  qui  n'avait  besoin  que  du  seul  Pedro 
pour  complice,  ne  leur  ait  pas  soufflé  mot  de  la  découverte  du  vif- 
argent,  —  ils  sont  fâchés  de  n'avoir  pas  demandé  une  somme  plus 
forte.  Leurs  regrets  deviennent  du  désespoir  quand  un  certain  Vic- 
tor Garcia,  ancien  employé  de  YayuntamientOy  se  moque  d'eux  en 
leur  apprenant  la  vérité.  Du  désespoir,  les  deux  Mexicains,  ap- 
puyés, dirigés  par  leur  compatriote  Garcia,  passent  aux  projets  les 
plus  perfides.  Braver  en  face  des  Americanosy  ils  ne  l'oseraient, 
mais  les  tromper,  quel  plaisir,  quelle  gloire  !  Ne  pourrait-on,  par 
exemple,  prendre  sur  eux  rang  de  priorité  en  exhumant  une  vieille 
concession  du  gouverneur  espagnol  Micheltorena  à  Victor  Garcia, 

TOME  XIYIII.  —  1878.  f       *57. 


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BBTVB  DBS  BECX  HONbBS. 

oétitionnaire?  Bien  entenda  la  concession  n'a  jamais  existé,  inais  tm 
acte  de  cette  sorte  ou  tout  autre  papier  d'aflrires  est  vite  fabriqué 
par  la  main  exercée  de  Carmen,  la  nièce  de  Garcia.  Carmen  a  été 
bien  élevée  au  couvent  :  elle  y  a  appris  la  peinture  et  s'étutfie  à  co- 
Dier  des  tableaux  anciens  si  fidèlement  qu'on  ne  les  reconnut  pas 
de  l'orieinal;  copier,  imiter,  est  chez  elle  une  faculté  menreilleose, 
elle  imite  les  écritures  d'une  façon  qui  ferait  bonnenr  an  plus  Iw- 
bile  faussaire,  et  faussaire  elle  le  devient,  mais  innocemment.  Ne 
croyez  pas  qu'elle  cîmiprenne  ce  qu'on  exige  d'elle. 

C'est  un  enfant,  bien  que  sous  beaucoup  de  rapports  elle  soit 
déià  femme  jusqu'au  bout  des  ongles,  on  serait  tenté  de  dire  même 
mLicienne  tant  elle  excelle  à  tourner  toutes  les  têtes.  Bret  Harte 
S  mieux  que  personne  peindre  ce  genre  de  créature  énigmatique 
S  irréKuliie  qui,  sans  beauté,  sans  respert^ilité  non  plus,  pos- 
sède toutes  les  séductions  et  même  quelques  litres  à  '.«f*»*^ 
iuges  les  plus  sévères;  fl  nous  montre,  vivante  pour  ainsi  Jre,  ar- 
rière le  grand  éventail  noir  qui  aide  à  ses  sorcelleries,  cette  fillette 
de  ouinze  ans,  agile  et  menue  comme  un  petit  garçon,  avec  le  80»- 
rire  mutin  de  ses  dents  blanches,  le  regard  voilé  de  ses  yeux 
bruns  pénétrans  qui  briflent  à  travers  une  lourde  fninge  de  cils 
sombres,  sous  les  ondes  noires  de  son  épaisse  cheyekrre.  Ce  m^ 
nois  n'est  rien  moins  que  correct,  mais  il  est  smguhërement  salé, 
selon  l'expression  espagnole,  la  colère  le  rend  terrible  la  tendresse 
le  rend  irrésistible.  Dans  cette  petite  bouche,  le  mot  le  plus  banal, 
bonjour,  emprunte  un  sens  nouveau  à  des  inflexions  musicales  et 
enjôleuses.  Elle  aime  jouer  comme  un  jeune  chat,  et  son  oncle  lui 
persuade  que  c'est  un  jeu  que  de  reproduire  la  signature  de  feu  le 
gouverneur  Micheltorena,  sur  une  vieille  feuille  timbrée  de  la 
douane.  L'ancien  bureaucrate  a  encore  quelques-unes  de  ces  feuflles 
dont  il  fera  bon  usage.  —  Carmen  se  pique  d'arriver  à  la  perfection 
d'un  fac-similé,  on  la  complimente,  et  elle  est  ravie,  car  l'encens,  de 
quelque  part  qu'il  monte  vers  elle,  lui  platt  :  celui  de  Miguel,  qui  h 
courtise  sans  qu'elle  s'en  soucie,  est  agréé  comme  les  autres.  Et 
cependant  ce  jour-là  Carmen  est  préoccupée.  L'absence  de  son  ami 
Concho  lui  paraît  inexplicable.  Concho,  toujours  si  empressé  à  lui 
apporter  des  fleurs,  des  oiseaux,  des  nouvelles  de  la  montagne, 
Concho,  qui  ne  peut  se  passer  d'elle,  n'a  pas  reparu.  Que  lui  est- 
il  arrivé? 

Cette  préoccupation  empêche  la  jeune  fille  de  penser  longtemps 
au  petit  service  que  son  oncle  a  exigé  d'elle  sous  prétexte  de  badi- 
nage.  La  mort  de  Concho  sera  le  premier  chagrin  sérieux  de  sa  vie. 

Quant  aux  Mexicains,  peu  leur  importe  la  fin  tragique  de  leur  an- 
cien camarade  ;  il  s'agit  de  produire  la  concession  du  rancho  des 


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l'histoire  d'usïb  mine.  899 

Boches-Roufâs^  et  de  ia  faire  prévaloir  contre  les  droits  ^toels  de  la 
compagnie  américaine  ;  mais  pour  cela  mieux  vaut  attendre  un  peu, 
car  Topimon  publiqae  est  encore  trop  exaltée  par  les  derniers  é\'é- 
nemens*  L'enquête  sur  l'assassinai;  se  poursuit.  Volontiers  le  jury 
eût  rendu  son  verdict  ordinaire  :  —  H<N:t  accidentelle,  résultat  de 
l'alcoolisme,  —  qu'est-ce  en  e^  qu'un  Mexicain  de  plus  ou  de 
moins?  —  Mais  le  docteur  ne  l'entend  pas  ainsi.  Il  réussit  à  prouver 
f  homicide  et  à  faire  rechercher  les  meurtriers  inconnus.  Ces  meur- 
triers inconnus,  chacun  les  connaît  par  parenthèse  et  les  nomme 
Wiles  et  Pedro,  —  Manuel,  Miguel  et  Bosconmion  ayant  prouvé 
Yidibi  d'une  façon  indiscutable;  —  mais  Wiles  et  Pedro  ont  gagné 
la  Basse-Californie. 

Un  an  se  passe  sans  que  la  fausse  concession  risque  en  se  révé- 
lant de  s'exposer  aux  commentaires;  pendant  ce  laps  de  temps,  U 
compagnie  organisée  sous  les  auspices  du  docteur  reste  en  pos- 
session de  la  mine  de  mercure.  Alors  apparaît  un  grand  capita- 
liste qui,  prenant  à  part  l'un  des  membres  du  conseil  d'adminis- 
tration, ofl^  de  prêter  le  prestige  de  son  nom  moyennant  une  part, 
la  part  du  lion  bien  entendu.  U  insinue  que,  si  son  offie  généreuse 
n'est  pas  agréée,  il  se  verra  contraint  d'acheter  d'autres  mines 
mexicaines  et  d'inonder  le  marché  de  vif-argent  au  détriment  de 
la  compagnie  dite  Blue  Mas$  en  l'honneur  de  certaines  pilules  et, 
par  extension,  du  docteur. 

Cette  menace  faite  par  un  homme  que  l'on  désigne  conmie  un  des 
principaux  miniers  de  laCalifomie,  tout  dévoué  4  développer  les  res- 
sources du  pays,  ne  saurait  être  prise  légèrement,  de  sorte  qu'après 
mûre  et  secrète  délibération,  la  mine  x)as8e  entre  les  mains  du  fa- 
meux capitaliste,  ce  qui  fait  monter  les  actions,  à  la  grande  joie  des 
actionnaires  jusqu'au  moment  où  le  capitaliste  construit  des  mou- 
lins si  dispendieux,  envoie  à  si  grands  frais  des  surveillans  généraux 
en  Russie  et  en  Espagne  pour  y  étudier  les  mines  de  mercure ,  et 
fait  des  ponts  d'or  à  tant  d'hommes  spéciaux,  chimistes,  diaria- 
tans,  etc.,  toujours  sous  prétexte  de  développer  les  ressources  de  la 
mine,  que  les  actions  baissent  plus  vite  encore  qu'elles  n'ont  monté. 
Alors  les  brokers^  les  courtiers,  les  agens  du  capitaliste  rachètent 
aux  actionnaires  effirayés  leurs  parts  respectives;  nous  sommes  ini- 
tiés là,  en  quelques  pages  rapides  et  tristemrat  comiques,  à  ce  grand 
passe-temps  américain,  la  spéculation  véreuse,  l'agiotage,  dont  le 
reflet  se  retrouve  suffisamment  du  reste,  bien  que  contenu  et  adouci, 
hideux  encore,  dans  notre  vieux  monde. 

Sur  ces  entrefaites,  une  bombe  éclate.  La  concession  espagnole  du 
rancho  des  Roches-Rouges  est  revendiquée  devant  la  commission 
territoriale  des  Etats-Unis,  et  cette  concession  implique  l'emplace- 


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900  B£yUE  DES   DEUX   MONDES. 

ment  de  la  Blue  Mass  mine.  Heureusement  le  grand  capitaliste  i 

informé  le  premier  et  avec  mystère  de  cette  catastrophe;  il  m 

moyen  par  conséquent  de  se  dessaisir  de  ses  droits,  dont  déson 

il  connaît  l'inanité,  en  faveur  d'un  pauvre  diable,  le  seul  mea 

I  qui  reste  de  la  première  compagnie.  Notez  bien  que  le  crédit 

I  grand  capitaliste  ne  sera  que  rehaussé  par  l'habileté  qu'il  &  m 

i  se  débarrasser  en  temps  opportun  d'une  mauvaise  affaire.  Qi 

I  au  malheureux  Biggs,  qu'il  a  pris  pour  dupe,  il  se  trouve,  après  a 

I  cru  au  Pactole  l'espace  de  vingt-quatre  heures,  écrasé  sous  lep 

i  des  dettes  ;  mais  Biggs  est  un  garçon  énergique,  il  a  coofiaDO 

I  son  bon  droit,  en  lui-même  et  en  son  ami  Royal  Thatcher, 

1  pionnier  enguignonné  jusque-là,  malgré  des  prodiges  de  coiu 

I  et  d'intelligence.  Royal  Thatcher  accourt  au  premier  appel  de  B^ 

I  affamé,  couvert  de  la  poussière  des  chemins  cju'il  a  parcourus  à  p 

I  sans  un  sou  dans  la  poche  de  son  habit  râpé  :  il  ne  semble  pai 

^  premier  aspect  que  ce  puisse  être  là  un  bien  puissant  siudia 

I  malgré  sa  façon  résolue  de  retrousser  ses  manches  pour  s  atielei 

4  timon  du  char  embourbé;  mais  l'amour  s'est  glissé  dans  ce  a 

i  si  peu  fait  pour  lui  et  va  prêter  main-forte. 

i  11  convient  d'expliquer  ici  comment  Carmen  de  Haro  et  Rc 

i  Thatcher  ont  pu  se  rencontrer  à  San  Francisco. 

Le  cabaretier  Roscommon,  en  sa  qualité  de  fin  matois  irlandais 
de  bon  catholique,  a  été  convié  par  Garcia  le  Mexicain  à  entrer  d 
la  petite  combinaison  si  bien  ébauchée  sous  les  inconsciens  a 
pices  de  M"'  Carmen.  C'est  Roscommon  qui,  au  nom  de  Garcia, 
pose  le  cas  devant  la  commission  territoriale,  sans  produire  touteJ 
l'acte  de  concession  lui-même,  qui  est  censé  avoir  été  détruit  d 
un  incendie,  tout  le  talent  de  la  petite  artiste,  si  admirable  qu'il  s 
n'ayant  pas  réussi  à  reproduire  le  sceau  officiel  indispensable, 
revanche,  il  y  a  la  pétition  elle-même,  et  nombre  de  lettres  écr 
sur  papier  timbré  par  le  gouverneur  Micheltorena  à  Garcia,  à  ] 
nuel,  au  père  de  Miguel,  il  y  a  des  attestations  bien  payées,  il  ; 
des  récits  de  conversations  avec  feu  le  gouverneur  d'une  précis 
de  détails  étonnante  et  corroborées  par  de  nombreux  témoins;  ei 
rien  ne  manque  que  le  sceau  de  son  excellence.  Pourtant  la  rev 
dication  est  rejetée.  Ayant  eu  à  se  prononcer  déjà  entre  deux  pri 
de  possession  également  justifiables  en  apparence,  la  commiss 
est  devenue  sceptique  et  méfiante. 

Fureur  de  Roscommon,  qui  a  en  lui  au  suprême  degré  la  corn 
tivité,  l'esprit  belliqueux  irlandais,  et  qui  ne  veut  pas  avoir  ve 
son  whisky  en  pure  perte.  Il  s'ensuit  un  choc  de  dialectes  des  p 
divertissans  entre  les  fraudeurs,  imprécations  mexicaines,  expli< 
tions  dans  le  jargon  d'Érin;  en  sait  que  Bret  Harte  est  passé  mal 


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l'histoiae  d'une  mine.  901 

en  ce  genre  de  tour  d'adresse  ;  il  égale  pour  le  talent  d'imitation 
M**^  Carmen  elle-même.  Le  conseil  de  Roscommon,  un  homme 
de  loi  aussi  coquin  que  son  client,  recommande  à  celui-ci  d'en 
appeler,  et  entame  une  série  de  procès  qui  tendent  non-seu- 
lement à  établir  les  droits  des  prétendus  concessionnaires,  mais 
encore  à  rendre  Biggs  et  Thatcher  responsables  de  toutes  les  dilapi- 
dations du  grand  capitaliste  qui  les  a  précédés.  Cependant  Biggs  et 
Thatcher  ont  pour  eux  le  fait  de  la  possession  actuelle  ;  ils  précipitent 
l'exploitation  de  la  mine  avec  une  activité  fiévreuse,  résolus  à  tirer 
le  plus  possible  de  ses  entrailles  tandis  qu'ils  la  tiennent.  Biggs 
meurt  à  la  peine  et  laisse  tout,  —  embarras,  procès  et  bénéfices,  —  à 
son  fidèle  Pylade.  Dans  l'intervalle,  Roscommon  finit  par  s'apercevoh: 
que  les  hommes  de  loi,  au  lieu  de  faire  rentrer  l'argent  dans  sa 
caisse,  lui  en  extorquent  tous  les  jours,  que  son  cabaret  périclite, 
que  les  témoins  coûtent  cher  à  loger,  à  nourrir  et  à  désaltérer,  bref 
que  le  métier  de  plaideur  le  ruine.  Garcia  de  son  côté  se  voit  obligé 
de  vendre  sa  bicoque  àîadobe  pour  subvenir  aux  frais  des  témoi- 
gnages salariés  ;  comme  l'ivrognerie  nuit  parfois  à  la  clarté  de  ses 
dépositions  et  leur  prête  quelque  incohérence,  il  perd  sa  réputation 
en  même  temps  que  son  petit  avoir,  et  va  cacher  la  défaite  dont  il 
se  rend  compte  à  demi  dans  une  maison  meublée  de  San  Francisco, 
oii  loge  aussi  Royal  Thatcher.  La  chambre  de  M"«  Carmen  est  en 
face  de  celle  de  Thatcher  ;  plus  d'une  fois,  la  porte  étant  ouverte,  le 
jeune  homme  a  entrevu  une  petite  tête  de  gamin  sortant  d'une  blouse 
bleue  et  penchée  vers  un  chevalet;  plus  d'une  fois  aussi  Carmen  a 
senti  une  odeur  de  tabac  percer  la  cloison  et  aperçu  vaguement  à 
travers  un  nuage  de  fumée  la  silhouette  du  voisin  plongée  dans  sa 
berceuse,  les  pieds  sur  la  cheminée.  Puis  les  deux  jeunes  gens  se 
rencontrent  en  montant  ou  en  descendant  l'escalier,  Thatcher  salue, 
hasarde  un  mot  respectueux,  mais  gai.  Thatcher  est  né  protecteur 
de  la  faiblesse;  il  s'intéresse  aux  enfans,  aux  femmes  délicates;  du 
reste  nul  n'est  moins  sentimental  que  lui;  la  sympathie  qu'il  ressent 
pour  sa  mignonne  voisine  ne  doit  être  que  de  l'amitié.  Carmen 
n'avoue  même  pas  de  l'amitié  pour  cet  Amerirano  qu'elle  enveloppe 
dans  la  rancune  qu'elle  a  vouée  à  la  race,  coupable,  lui  a-t-on  dit, 
du  meurtre  de  son  ami  Concho  ;  néanmoins  la  disparition  de  Royal 
Thatcher,  —  il  a  fui  par  la  fenêtre  en  oubliant  de  payer  son  terme, 
—  lui  porte  un  coup  violent  qu'elle  met  sur  le  compte  d'une  juste 
indignation. 

Dn  jour,  assez  longtemps  après,  la  propriétaire  vient  lui  raconter 
que  son  locataire  fugitif  s'est  acquitté  largement  envers  elle  et  que 
par  la  même  occasion  il  a  exprimé  le  désir  de  commander  un  tableau 
à  M"*  Carmen.  Carmen  rougit  ;  elle  rougit  davantage  encore  quand 


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902  BSrUfi  D£S  DEUX  MONDES. 

Royal  Thatcher^  un  peu  brdiué  par  le  soleil, barbu, négligeât 
I  1  toilette,  mais  charmant  à  ses  yeux  néanmoins,  pr^ad  lui-mèia 

peine  de  venir  lui  expliquer  ce  qu'il  attend  d'eUe  :  xm  croquii 
paysage  et  des  ateliers  de  sa  mine  pouvant  être  à  Toccasûn  ii 
graphie  en  tète  de  quelque  réclame  ou  prospectus. 

Le  pinceau  de  Carmen  fait  seul  marcher  le  ménage  de  Vu 
Garda,  et  ce  ménage  mardie  à  grand'peine  ;  la  pauvreté  a  dû  yo 
ime  tête  de  saint,  sur  laquelle  son  oncle  fondait  de  plus  belles  e 
rances,  au  pharmacien  du  coin  pour  servir  d'attestation  i  l'effic 
d'une  eau  contre  les  taches  de  rousseur.  C'est  le  cas  d'accq»ti 
première  offi:e  avantageuse.  Thatcher,  qui  respecte  les  conveaui 
emmène  sa  propriétaire  en  guise  de  chaperon  avec  Carmen,  eii 
les  deux  femmes  installées  dans  la  cabane  du  représentant  actue 
la  Blue  Mass  compagnie,  lequel  pour  son  compte  dort  aaprè 
ses  mineurs  ou  plus  probablement  à  la  belle  étoile.  Cette  caJ 
n'est  pourvue  d'aucun  des  raffinemens  du  confort  moderne,  ( 
manque  même  de  draps  et  d'oreillers,  mais  le  grand  air  et  U  lib 
sont  seuls  nécessaires  à  la  petite  bobème  qui,  leste  comme 
chevreau,  fouille  tous  les  recoins  de  la  montagne  et  revient  chai 
de  fleurs  de  marronniers,  de  branches  de  lauriers  et  des  6nuts 
numzanita.  Elle  travaille  aussi  à  la  vue  pratique  des  moulins 
activité  que  lui  a  commandée  Thatcher  et  achève  en  même  ten 
pour  elle-même  une  étude  plus  intéressante  qui  raod  à  merve 
les  ruines  du  vieux  fourneau  à  l'ombre  de  la  montagne  noire.  Oc 
pant  le  premier  plan,  un  Mexicain  dort,  roulé  dans  son  serape. 

—  C'est  mon  pauvre  Goncho,  dit  Carmen  en  montrant  l'ébauc 
à  Thatcher,  —  il  est  mort,  don  Royal,  mort  à  cette  place,  tué  ] 
vos  méchans  compatriotes. 

Surprise  de  l'Américain.  Ce  tableau  amène  entre  eux  une  ex| 
cation  au  bout  de  laquelle  Carmen,  quoiqu'elle  ait  la  prudence 
serpent,  laisse  deviner  à  don  Royal,  comme  eUe  le  nomme,  qu'( 
est  la  propre  nièce  d'un  de  ses  adversaires  :  —  Feuiliez  croire  q 
je  ne  m'en  doutais  pas,  dit  le  jeune  directeur  de  la  Bhue  Mass^  a 
trement  c'eût  été  de  ma  part  un  acte  de  mauvais  goiit  que  de  v( 
attirer  ici.  Mais,  puisque  vous  étiez  au  courant  de  mes  différei 
avec  votre  oncle  et  que  vous  êtes  venue  quand  même,  j'aurais  pe 
être  tort  de  m'adresser  de  trop  sévères  reproches.,. 

—  Naturellement,  répUque  la  petite  fille  d'un  air  de  profoï 
expérience,  les  hommes  ne  s'adressent  jamais  de  reproches, 
fait,  poui-quoi  voulez-vous  prendre  à  mon  oncle  ce  qui  lui  a 
partient? 

—  Je  ne  suis  pas  d'avis  que  cette  mine  lui  2q>partienne. 

—  Vous  n'êtes  pas  d'avis?..  N'avez-vous  pas  vu  la  concessic 
entendu  les  témoins? 


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l'bISTOIRE  I>'uNE  MIN£«  905 

—  Les  téuwwins  pcfuvent  être  v^mIu»,  les  signatures  peuvent  être 
fausses. 

—  Fausses  ?.r 

—  Oui,  toute  personne  experte  en  ces  matières  et  suffisamment 
dépourvue  d^honnêteté  peut  cootrefaire  l'écriture  d'autrui  et  devenir 
ainsi  faussaire.  Qu'est-ce  qui  vous  prend,  mademoiselle  Carmen? 

L'auteur  nous  affirme  que  Carmen  n'a  jamais  établi  le  moindre 
rapprochement  entre  les  imitations  d'écritures  que  lui  demandait 
Garcia  et  les  droits  qu'elle  lui  croit  sur  la  mine,  ce  qui  est  assez 
invraisemblable  de  la  part  d'une  personne  aussi  avisée.  Tout  à  coup, 
elle  comprend,  une  lueur  jaillit  dans  son  esprit,  et,  folle  de  honte, 
de  confusion,  de  renoords,  ne  pouvant  rien  expliquer,  résolue  à  ne 
pas  rester  un  jour  de  plus  sous  le  toit  de  celui  à  qui  elle  a  fait  un 
tort  peut-être  irréparable,  elle  part  pour  Monterey.  Arrivée  là,  elîe 
court  chez  l'avocat  de  son  oncle  et  ^maiMie  les  papiers  qui  concer- 
nent la  oHicession  des  Rocbes-Rouges*  —  C'est  son  oncle  qui  l'en- 
voie, ditrelle.  —  Tout  le  monde  la  connaît,  tout  le  mcmde  sait  la 
confiance  que  lui  témoigne  Victor  Garcia;  l'avocat  livre  les  papiers 
sans  hésitation,  d'ailleurs  ils  lui  sont  promptement  rendus,  pas 
assez  vite  cependant  pour  qu'un  nouveau  tour  d'adresse  et  de  ruse 
n'ait  été  joué  comme  on  le  verra  plus  tard. 

Carmen  est  retournée  à  San  Francisco,  elle  a  repris  son  travail 
dans  cet  atelier  que  nous  nous  figurons  assez  semblable  à  celui  de 
quelques-uns  des  peintres  imprtsUormistes  dont  les  œuvres  excen- 
triques ont  obtenu  chez  nous  en  ces  demiëres  années  un  succès 
d'bilarité.  Cet  atelier  devient  du  reste  le  théâtre  d'une  scène  digne 
du  plus  gros  mélodrame. 

L'ancienne  chambre  de  Thatcher  est  louée  maintenant  à  deux 
Mexicains^  dont  un  réfugié  du  nom  de  Pedro.  Or  ce  Pedro  trouve 
le  moyen  de  s'introduire  un  jour  chez  Carmen  absente;  il  soulève 
fet  couverture  jetée  sur  son  chevalet,  pousse  un  cri  aussitôt  et  s'ar- 
rête pétrifié*  N'est-ce  pas  la  main  de  Dieu,  vraiment?..  Voilà  bien  le 
fourneau  abandonné,  voilà  Concbo  gisant  enunaillotté  dans  scm 
serape^  à  gauche,  au  premier  plan  ;  et  quel  est  cet  homme  qui  de 
l'autre  côté  se  glisse  en  s' aidant  des  genoux  et  des  mains  vers  l'in- 
fortuné dormeur?  —  Pedro  croit  se  reconnaître  et  tombe  sans  con- 
naissance devant  la  toile  qui  l'accuse  ï  Depuis  lors,  il  reste  persuadé 
que  Carmen  a  sur  lui  pouvoir  de  vie  et  de  mort;  il  n'ose  plus 
rien  entreprendre  contre  elle.  Nous  tremblerioDs  cependant  pour  la 
{^uvre  fille  si  elle  restait  à  portée  de  ce  coutelas  exercé,  mais  Car- 
men sait  se  garder  elle-même,  elle  a  eu  la  bonne  inspiration  de 
quitter  la  Californie  et  de  se  rendre  à  Washington.  Bret  Harte  nous 
y  emmène  avec  elle,  et  dèa  lors  le  roman,  qui  depuis  quelque  temps 


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90A  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

commençait  à  faiblir,  baisse  de  plus  en  plus,  sous  rinfluence 
saDS  doute  de  l'atmosphère  trop  civilisée  de  Test.  Jamais  le  roman- 
cier californien  n'a  eu  ses  coudées  franches  dans  ces  régions-là. 
Peut-être  ne  les  connatt-il  pas  encore  suffisamment.  Il  ne  faut  pas 
oublier  qu'il  a  quitté  sa  ville  natale  d'Albany  vers  l'âge  de  qua- 
torze ans,  pour  émigrer  avec  les  nouveaux  argonautes,  et  que  bien 
des  années  d'absence  avaient  fait  de  lui  un  étranger  dans  Test 
lorsqu'il  y  rentra  au  commencement  de  1871.  Depuis,  il  n'a  rien 
écrit  de  vraiment  remarquable  qu'en  s'inspirant  de  ses  souvenirs 
de  l'ouest.  Son  incompétence  pour  traiter  des  mœurs  d'une  partie 
très  différente  de  l'Amérique  éclata  une  première  fois  quand  il  en- 
treprit de  peindre,  dans  la  seconde  partie  des  Maris  de  madame 
Skaggs^  une  plage  à  la  mo(ie,  Newport.  Les  plus  chauds  admirateurs 
de  son  talent  à  Boston,  à  New-York  et  autres  villes  où,  ne  nous  y 
trompons  pas,  le  vrai  monde  ressemble  beaucoup,  sous  le  rapport  du 
ton,  des  manières  et  de  la  politesse  en  général,  à  la  bonne  compa- 
gnie anglaise,  s'accordèrent  à  déclarer  que  leur  conteur  favori  s'était 
servi  en  cette  circonstance  des  couleurs  les  plus  fantaisistes. 

Depuis,  Bret  Harte,  bien  qu'il  soit,  assure-t-on,  posé  en  lion 
dans  plus  d'un  cercle  de  New- York,  ne  nous  paraît  avoir  acquis  au- 
cune expérience  nouvelle  ;  son  œil,  habitué  à  mesurer  les  solitudes 
grandioses  des  sierras,  ne  se  pose  qu'avec  un  certain  dédain  ou 
avec  une  pitié  visible  sur  les  vieux  préjugés,  les  vieilles  coutumes 
et  sur  les  niais  qui  s'y  conforment,  sur  la  société  en  un  mot.  Du 
reste,  celle  qu'il  nous  présente  à  Washington  n'est  pas  des  meil- 
leures ;  cette  fois  nous  sommes  introduits  derechef  dans  la  ca- 
verne du  lobby isme,  que  the  Gilded  Age  de  Mark  Twain  (1)  et  Dud- 
ley  Warner  nous  avait  montrée  avec  bien  plus  de  verve  et  de  détails 
précis,  —  nous  faisons  la  connaissance  de  tels  membres  du  congrès 
qui  ne  justifient  guère  Fépithète  dhonorables,  d'un  M.  Gashwiler 
entre  autres,  qui  prépare  ses  discours  semés  de  fautes  d'ortho- 
graphe, en  manches  de  chemise,  un  gobelet  de  liqueur  forte  à  la 
main,  tout  en  devisant  d'affaires  avec  Wiles,  son  digne  protégé. 
Bien  entendu,  de  pareilles  protections  se  paient  très  cher.  Wiles 
n'a  pas  réussi  cependant  à  soudoyer  tous  ceux  dont  il  aurait  be- 
soin; il  s'est  trouvé  un  brave  député  californien,  —  Bret  Harte 
laisse  toujours  percer  sa  prédilection  pour  l'homme  des  défriche- 
mens,  qui  jargonne  le  dialecte  et  se  moque  des  formalités,  —  un 
certain  Josh,  dont  la  seule  réponse  à  ses  tentatives  de  corruption  a 
été  de  braquer  sur  lui  un  revolver,  mais  enfin  il  compte  assez  de 
partisans  au  congrès  pour  pouvoir  prédire  le  triomphe  de  la  re- 

(1)  Voyex,  dans  la  Kwm  du  15  mars  1875,  VAgê  doré  en  Amérique. 


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l'histoire  d'une  mine.  905 

vendication  Roscommon  (c'est  toujours  derrière  le  cabaretier  irlan- 
dais qjie  se  dissimule  cette  poignée  d'escrocs). 

Parmi  les  auxiliaires  les  plus  précieux  de  Wiles,  Roscommon  et 
compagnie,  se  trouve  une  lobbyiste^  une  entremetteuse  émérite, 
une  M'"®  Hopkinson,  à  qui  ses  attraits  célèbres  prêtent  des  armes 
redoutables;  plusieurs  membres  du  congrès  sont  à  la  merci  de  cette 
Circé,  sur  les  flirtations  de  laquelle  un  mari  complaisant  ferme  les 
yeux.  Qu'on  ne  vienne  plus  parler  de  l'immoralité,  des  mœurs  faciles 
de  la  vieille  Europe  !  Le  lobbyisme  féminin,  on  le  sait,  est  tout  puis- 
sant et  très  répandu.  Mais  M"*  Hopkinson  rencontre  une  terrible 
antagoniste  dans  les  coulisses  du  congrès  où  un  essaim  d'iotrigans 
des  deux  sexes  rôde  sans  cesse  autour  des  sénateurs  et  des  repré- 
sen tans,  afin  de  gagner  ou  d'acheter  leurs  sulTrages.  Carmen  de 
Haro  s'est  glissée  elle  aussi  dans  cette  foule  suspecte,  et  malgré 
Vabsence  de  style  que  constate  en  elle  la  beauté  à  la  mode,  mal- 
gré la  pauvreté  de  son  ajustement  semi-espagnol,  l'inconvenance 
de  sa  démarche  déhanchée  que  n'a  jamais  corrigée  l'usage  du  corset, 
l'extravagance  de  sa  chevelure  ébouriffée,  la  bizarrerie  de  son  an- 
glais parfois  inintelligible,  malgré  tout  ce  qu'on  peut  dire  contre 
son  apparence  bohème,  elle  a  fait,  elle  fait  tous  les  jours  des  con- 
quêtes. Au  profit  de  qui  travaille  Carmen?  Au  profit  de  son  oncle 
apparemment;  mais  Wiles,  qui  exerce  le  même  métier,  la  soup- 
çonne d'être  une  transfuge  dévouée  à  l'ennemi.  Royal  Thatcher,  et 
peut-être  ne  se  trompe-t-il  pas,  car  Thatcher,  qui,  loin  de  tout 
lobbyisme^  exploite  laborieusement  la  Blue  lUass  mine,  reçoit  un  jour 
cette  dépêche  signée  Carmen  de  Haro  :  —  «  Venez  à  Washingtog, 
sans  retard.  »  —  En  même  temps  son  avocat  lui  écrit  :  —  «  Vous 
ferez  bien  de  venir,  la  sympathie  publique  est  pour  les  Mexicains. 
Garcia  a  une  nièce  fort  agréable  et  fort  adroite  qui  a  su  enjôler  la 
délégation.  « 

Que  supposer?  Depuis  un  an,  Thatcher  n'a  pas  entendu  parler  de 
Carmen,  quoiqu'il  pense  à  elle  plus  qu'il  ne  voudrait  ;  le  désir  de  la 
revoir  et  d'éclaircir  cette  énigme,  bien  plus  encore  que  les  intérêts 
de  la  mine,  le  pousse  vers  Washington.  Ayant  manqué  le  bateau, 
il  prend  la  route  de  terre.  La  saison  est  mauvaise,  le  passage  des 
Montagnes-Rocheuses  des  plus  rudes,  une  tempête  de  neige  arrête 
les  chevaux  de  la  diligence.  Wiles,  qui,  fidèle  à  son  rôle  d'espion, 
occupe  une  place  auprès  de  Thatcher,  a  retenu  l'unique  traînçau 
disponible.  Il  s'arrange  pour  atteindre  le  premier  Washington,  où, 
toujours  avec  l'aide  de  Gash^iler  et  de  M"*  Hopkinson,  il  entre- 
prend d'obtenir  un  arrêt  favorable  du  congrès  avant  l'arrivée  de 
l'ennemi,  qui  peut  tout  perdre,  car  dans  la  diligence  d'Overland, 
Wiles,  qui  a  volé  le  sac  de  Thatcher,  s'est  laissé  voler  par  le  con- 


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906  R£T€B  DES  DEUX  JÊOJSOtSS^ 

ducteur,  une  de  nos  TieiUee  conoaissanoes,  Yuba  KU^  un  autre  a 
renfermant  des  papiers  compromettans  pour  l'honorable  Gâshwi 
1er.  Ces  papiers  sont  maintenant  entre  les  mains  de  Thatcher,  mi 
Thatcher  arrivera-t-il  à  temps?..  Toute  la  question  est  là.  Le  cm 
grès  touche  à  sa  fin,  il  n'y  a  plus  qu'une  séance  pourexpédiefl 
besogne  en  retard,  les  affaires  inachevées. 

Carmen  tente  alors  un  coup  de  maître  :  elle  connatt,  conune  toi 
le  monde  connaît  du  reste,  le  nom  d'un  membre  du  sénat,  boœo 
éminent,  d'une  honorabilité  indiscutable,  la  rectitude  même,  d 
daigneux  des  tentations  auxquelles  succombent  nombre  de  ses  oo 
I  lègues,  élevé  par  son  caractère,  par  sa  fortune^  bien  au^iessas  de  i 

I  plupart  d'entre  eux,  et  dont,  en  un  mot,  la  réputation  tant  sodal 

I  que  politique  est  sans  tache.  C'est  lui  qu'elle  séduira,  mais  cm 

I  ment? 

:i  La  fine  couleuvre  s'insinue  chez  rhomme  politique  intègre,  im 

I  bordable,  en  qualité  d'artiste  curieuse  d'eKazniner  sa  célèbre  od 

H  lection  de  vieilles  estampes,  première  flatterie,  puis,  enlrée  dai 

I  la  place,  elle  charme  si  bien  le  vieillard  par  ses  enfantillages,  si 

admirations  naïves,  le  jeu  de  son  grand  éventail,  les  prorocadm 
I  de  la  mantille  qu'elle  ramène  ingénument  autour  de  soo  geni 

visage,  ou  sous  laquelle  se  cachent  jusqu'à  ses  yeux  dans  les  monwo! 
de  timidité,  par  toutes  les  chatteries  enfin  qu'elle  tient  en  men 
dans  son  arsenal  particuli^*,  que  le  sénateur  oublie  les  affaires 
laisse  les  personnages  les  plus  importans  faire  le  pied  de  grue  dan 
l'antichambre  et  prête  une  oreille  infatigable  au  bredouillage  espa 
gnol  de  la  petite  personne  sans  se  douter  que  son  audience  se  pro 
longe  outre  mesure.  On  en  jase  au  dehors  :  —  Dn  honwne  si  respec 
table  !  Assez  vieux  pour  être  le  grand-père  de  cette  intrigante!  Qu  eî 
devenu  ce  fameux  puritanisme?  Que  peut-elle  bien  lui  dire?  —  C 
qu'elle  lui  dit?..  Elle  lui  avoue  qu'elle  est  venue  à  Washingtcm  ave 
le  désir  unique  d'entendre  une  fois  sa  voix  éloquejite,  de  Venteadr 
dans  un  de  ces  beaux  discours  où  il  se  fait  l'interprète  de  la  justice 
de  la  liberté,  des  droits  de  Thomme.  D'autres  prennent  la  parole  e 
faveur  d'intérêts  matériels,  sordides,  immondes,  mais  lui,  le  gran 
homme,  est  le  défenseur  des  faibles,  des  opprimés.  Malheureuse 
ment  il  n'est  pas  probable  que  le  sénateur  vertueux  r'emcmte  à  1 
tribune  avant  la  fin  de  la  session.  Il  le  dit  à  cette  jeune  enthou 
sia^te,  tout  en  se  montrant  touché  du  culte  qu'elle  professe  poti 
lui.  —  Mais  Carmen  prie,  elle  le  pique  au  jeu,  elle  lui  répète  de 
mots  de  ses  ennemis  qui  peuvent  le  décider  à  revenir  sur  sa  dé 
termination;  elle  s'y  prend  si  bien,  elle  se  montre  si  pudiquemeu 
coquette,  si  gentiment  provocante  que  le  bon  sénateur  est  vaincu 
il  ne  veut  pas  désappointer  cette  petite  sauvage ,  venue  de  loi 


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l'histoire  d'une  mine*  907 

pour  le  Toir  et  l'entendre.  Les  plus  sages  ont  de  ces  faiblesses  ; 
*  fùt-on  un  puritain  de  la  vieille  An^eterre,  eût-on  des  cheveux 
^^^'  blancs,  on  est  homme.  Le  lendentain,  jour  de  la  séance  de  clôture, 
*•  tandis  que  chacun  s'attend  à  l'expédition  des  affaires  inachevées, 
°*  parmi  lesquelles  figure  la  réclamation  de  l'Irlandais  Roscommotr, 
au  moment  où  les  intérêts  les  plus  âpres  et  les  plus  vils  sont  eu 
■^  ébullition,  Tillustre  sénateur,  contre  toute  attente,  prend  la  parole, 
^"  dans  la  chambre  haute,  sur  une  question  constitutionnelle.  Il  parle 
^    sept  heures  de  suite  avec  son  autorité  habituelle  ;  pendant  sept 
c    heures  on  fait  de  la  politique,  les  grandes  passloos  de  partis,  eu- 
-    dormies  par  la  houle  de  l'agiotage,  se  réveillent  et  remplissent  le 
Gapitole  de  leurs  échos  ;  il  y  a  des  interruptions,  des  répliques,  le 
i     temps  s'écoule,  en  vain  les  vautours  d'affaires  veulent-ils  reprendre 
leurs  discussions  à  eux,  il  est  trop  tard,  la  cloche  de  clôture  sonne 
et  retentit  comme  un  glas  jusque  dans  la  chambre  des  représen- 
tants. 11  faut  bien  que  Gashwiler  accepte,  fût-ce  en  grinçant  des 
dents,  que  son  affaire  inachevée  soit  remise,  comme  les  autres,  à 
la  session  prochaine.  D'ici  là  on  trouvera  sans  peine  pour  lui  fer- 
mer la  bouche  des  argumens  irrésistibles,  lesquels  sout  dans  le 
sac  de  voyage  confisqué  par  Thatcher.  Et  Thatcher  vient  d'arriver, 
il  est  là.  Thatcher  a  vu  Carmen  enveloppée  de  son  petit  châle  noir 
parler  au  sénateur  sur  l'escalier  du  Gapitole,  disant  comme  la  Rosa- 
linde  de  Shatspeare  à  Orlando  :  —  Seigneur,  vous  avez  bien  com- 
battu ;  vous  avez  renversé  plus  que  vos  ennemis.  —  L'avocat  de 
Thatcher  lui  explique  qpi'il  peut  compter  sur  un  nouveau  bail, 
grâce  à  Carmen,  grâce  au  long  discours  qu'elle  a  obtenu  du  séna- 
teur, mais  il  ne  parait  pas  se  réjouir.  Cette  influence  de  sa  petite 
amie,  influence  dont  elle  vient  de  lui  donner  la  preuve,  l'alarme, 
le  désole  au  contraire.  Que  lui  importent  la  mine  et  le  reste  ;  il  est 
jaloux,  il  aime  et  il  souffre.   Carmen  ne  le  laissera  pas  s'affliger 
longtemps.  Elle  vient',  retranchée  derrière  son  fameux  éventail,  lui 
confesser,  entre  un  sourire  et  une  larme ,  tous  ses  crimes  incon- 
sciens  du  passé,  le  plaisir  sans  but  qu'elle  trouvait  à  contrefaire 
l'écriture  d'autrui,  et  comment  son  oncle  en  a  tiré  parti.  De  ce  ta- 
lent maudit,  elle  a  voulu  se  servir  une  dernière  fois,  mais  pour  lui, 
Thatcher.  Elle  exhibe  un  double  irréprochable  du  fameux  titre  es- 
pagnol contre -signé  Mîcheltcrena  ;  il  est  absolument  identique  à 
l'autre  pièce,  seulement  la  demande  est  faite  au  nom  de  Royal 
Thatcher,  et  plus  bas  la  signature  de  Royal  Thatcher  se  trouve  imi- 
tée si  habilement  que  lui-même  la  croirait  de  sa  main. 

—  C'est  à  merveille,  mais  j'ai  mes  raisons  pour  ne  pas  désirer 
que  ma  femme  fasse  usage  de  ces  papiers,  dit-il  en  l'embrassant. 
Devenir  sa  femme  1  C'était  ce  qu'elle  voulait  sans  oser  trop  l'es- 
pérer. 

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908  BETUE  DES   DEUX   MONDES. 

Peut-être  les  lecteurs  timorés  du  vieux  inonde  jugeront-ils  Mi 
Thatcher  imprudent  de  confier  l'honneur  de  son  nom  à  la  trop  bril- 
lante élève  de  Victor  Garcia,  mais  les  audaces  de  ces  YankmsoiA 
^  justifiées  par  une  énergie  supérieure  à  tout  ce  que  nous  cxamas- 

J  sons.  Quiconque  est  capable  de  lutter  aussi  vigoureusement  cratre 

•-i  la  mauvaise  fortune  doit  être  capable  encore,  le  cas  échéâDt,  ffè 

;i  clairer  et  d'élever  la  conscience  d'une  femme,  surtout  si  cette  femn» 

i  a  du  cœur.  Carmen  a  de  l'esprit  en  outre. 

t  Nous  ne  voudrions  pas  essayer  de  justifier  le  troc  des  sacs  d 

voyage,  ni  la  séduction  facile  du  sénateur  incorruptible,  ni  d'autre 

■  invraisemblances  non  moins  grossières  auxquelles  l'auteur  a  eu  re 

\  cours  pour  dégager  le  fil  de  son  récit  des  broussailles  inextricable 

J  où  il  l'avait  laissé  se  perdre  ;  nous  ne  nions  pas  que  les  turpitude 

.i  variées  dont  les  coulisses  du  congrès  sont  le  théâtre  ne  demiei 

beaucoup  trop  de  place  dans  ce  volume,  au  préjudice  d'épisodes  e 

h  de  caractères  plus  intéressans  qui  restent  à  l'état  d'esquisses  à  pein 

;  indiquées;  mais  tel  qu'il  est,  avec  ses  qualités  et  ses  défauts,  1 

I  dernier  roman  de  Bret  Harte  nous  rassure  sur  l'avenir  de  VécrivÛL 

'  avenir  qui  semblait  quelque  peu  compromis.  —  En  effet,  après  Ga 

briel  Conroy  (1)  avait  surgi  une  malencontreuse  tentatiVe  de  drame 

Two  men  ofSandy  Bar^  puis  la  plus  pauvre  des  nouvelles  historiques 

Thankful  Blossoniy  d'où  se  détachait  faiblement  la  grande  figure  d 

Washington.  Voici  tout  ce  que  depuis  deux  ans  avait  produit  Bre 

Harte,  car  des  bluettes  telles  que  Morning  on  the  avenues,  etc. 

comparables  tout  au  plus  aux  premiers  Bohemian  paper$  du  mém( 

auteur,  simples  feuilles  jvolantes  pour  ainsi  dire,  ne  méritent  pa 

d'être  mentionnées.  On  avait  donc  le  droit  de  s'inquiéter,  decraindr 

que  dans  la  force  de  l'âge  et  du  talent  Bret  Harte  ne  déclinât.  Th 

Story  ofa  mine  nous  rend  pleine  confiance.  Peut-être  l'ensemble  d 

l'ouvrage  n'ajoutera-t-il  rien  à  la  gloire  d'un  écrivain  qui  a  su  mien 

faire,  mais  l'épisode  de  la  mort  de  Concho  prouve  que  Bret  iîarU 

possède  autant  que  jamais  l'art  de  composer,  quand  il  veul,  un  ré 

cit  frappant  et  fort,  marqué  au  sceau  d'une  originalité  profonde 

inimitable. 

Th.  Bentxon. 


(i)  Voyez,  dans  la  Hêvue  du  1*'  septembre  187d,  les  Aventures  d'un  pionnier  arm 
rtcain. 


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LA  MUSIQUE  HONGROISE 

ET  LES  TSIGANES 


A  vrai  dire,  il  est  presque  impossible,  pour  qui  n'a  pas  une  con- 
naissance approfondie  de  la  musique  hongroise,  de  s'expliquer  le 
talent  des  tsiganes.  Même  en  les  entendant  exécuter  des  morceaux 
connus,  tels  que  des  valses  ou  des  marches,  on  est  distrait  par  tant 
de  particularités  caractéristiques,  qu'on  se  trouve  fort  embarrassé  de 
les  apprécier  selon  les  lois  ordinaires  de  la  musique.  La  vue  d'un 
orchestre  qui  joue  sans  musique  écrite,  la  sonorité  inusitée  de  leurs 
instrumens,  de  la  petite  clarinette  en  mi-bémol,  du  tympanon 
{tsimbalom)^  datant  du  moyen  âge,  leur  entrain  infatigjJble,  dont 
on  déplore  l'absence  bien  souvent  chez  les  musiciens  stylés,  tout 
cela  occupe  l'observateur  et  l'empêche  d'analyser  ses  sensations. 
Ajoutons  maintenant  à  ces  surprises  un  élément  tout  nouveau  pour 
les  Occidentaux,  la  musique  hongroise,  qui,  pour  le  rythme  et  l'ac- 
cent, diffère  essentiellement  de  la  musique  des  peuples  indo-germa- 
niques, et  l'on  comprendra  comment  a  pu  naître  à  l'égard  des 
tsiganes  la  confusion  la  plus  étrange.  On  est  arrivé  à  croire  que, 
lorsqu'ils  ne  jouent  pas  leurs  arrangemens  de  morceaux  d'opéras 
ou  de  danses,  composés  par  les  moyens  connus,  ils  improvisent 
ensemble,  instantanément,  et  on  donne  même  à  ces  prétendues 
improvisations  le  nom  de  «  musique  tsigane.  » 

La  vérité,  c'est  que  les  tsiganes  se  contentent  de  jouer  la  mu- 
sique hongroise.  Les  bohémiens  de  la  Russie,  les  gitanos  de  l'Es- 
pagne, les  gypsies  de  la  Grande-Bretagne,  quoique  issus  de  la  même 
race  que  les  tsiganes  hongrois,  ayant  le  même  passé  impénétrable 
que  ces  derniers,  étant  même  restés  avec  eux  en  rapport  suivis,  — 
pour  le  choix  de  leurs  chefs  {vaïdas)  par  exemple,  —  ne  connaissent 
pas  et  n'ont  jamais  connu  de  pareilles  improvisations,  et  ne  possè- 
dent pas  de  mélodies  d'une  allure  semblable.  Ils  s'identifient  par- 
tout avec  leur  entourage  :  on  les  trouve  donnant  en  spectacle  les 


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910  IBTUB  DE»  DEUX  MONDES* 

charmes  de  leurs  femmes  dans  le  sensuel  empire  des  tsars,  s'occu- 
pant  de  nécromancie  dans  les  pays  superstitieux  du  midi  de  l'Eu- 
rope ;  nulle  part  ils  n'ont  l'orchestre  restreint,  mais  complet,  qu'ils 
ont  en  Hongrie,  parce  qu'ils  n'ont  rencontré  nulle  part  un  besoin  de 
musique  aussi  impérieux  et  aussi  développé  que  ches  les  Hongrois. 

Mais,  répondent  les  apologistes  des  tsiganes,  ne  serait-il  possible 
qu'à  leur  arrivée  en  Occident  les  bohémiens  russes,  les  gitanos,  les 
gypsies,  aient  eu  tousjcette  même  musique  et  qu'ils  l'aient  abandon- 
née peu  à  peu,  n'ayant  pas  troavé  un  sol  favorable  à  leur  art,  tandis 
qu'aux  tsiganes  il  était  facile  de  la  cultiver  au  sein  d'un  peuple  qui 
pendant  des  siècles  n'a  pas  quitté  la  garde  de  son  épée?  C'est  ainsi 
que  chez  les  Romains  le  domaine  de  l'art  était  réservé  aux  Grecs  : 
le  génie  hellénique  s'est  en  quelque  sorte  rajeuni  à  Rome  dans 
toutes  les  branches  de  l'art,  il  s'est  rendu  nécessaire  à  la  vie  pu- 
blique; à  côté  de  lui,  îl  n'est  pas  resté  de  place  pour  un  art  natio- 
nal, romain.  Il  en  a  été  de  même  en  Hongrie.  Pourquoi  les  Hongrois, 
guerriers  et  législateurs,  auraient-ils  repoussé  la  musique  tsigane, 
qui  pouvait  les  enflammer  à  la  lutte  avec  ses  héroïques  accens,  les 
soulager  dans  leurs  détresses  par  sa  mélancolie  pénétrante?  Quelle 
entrave  à  son  développement  pouvait-elle  rencontrer  dans  un  pays 
où  les  tsiganes  étaient  beaucoup  plus  libres  que  partout  aiDeura  et 
où  ils  étaient  les  seuls  musiciens? 

Deux  faits  indiscutables  réduisent  à  néant  cette  insinuation,  qui  a 
pour  but  de  mettre  en  doute  l'existence  de  la  musique  hongroise. 
D'abord,  pour  que  la  comparaison  fût  admissible,  il  faudrait  prouver 
qu'avant  l'arrivée  des  tsiganes  il  n'y  a  pas  eu  de  musique  nationale 
chez  les  Hongrois,  comme  il  n'y  a  pas  d'art  antérieur  aux  artistes 
grecs  à  Rome  ;  ensuite  il  faudrait  pouvoir  signaler  des  différences 
caractéristiques  entre  la  poésie  hongroise  et  la  musique  jouée  par 
les  tsiganes.  Or  d'une  part  nous  savons  qu'Attila  lui-même,  le  fa- 
rouche ancêtre  du  peuple  magyar,  aimait  à  entendre  ses  musiciens 
pendant  qu'il  prenait  son  frugal  repas,  —  que  plus  tard  Arpâd,  le 
conquérant  de  la  Pannonie,  de  l'empire  morave,  faisait  toujours  ses 
premières  libations  avec  Feau  du  Danube  puifée  dans  un  cor  ren- 
versé, —  qu'enfin  au  tournoi  des  chanteurs  à  la  Wartbourg,  en 
Thuringe,  ce  fut  Klingsor  de  Hongrie  qui  remporta  le  premier  prix 
de  la  lutte  poétique.  Quand,  sous  le  roi  Sigîsmond,  les  tsiganes 
paraissent,  on  n'en  parle  pas  d'abord  coname  de  musiciens;  ce  sont 
les  trouvères  du  pays,  les  héguédeuckes^  et  des  Italiens  attirés  par 
la  munificence  d'un  Mathias  €orvin  qui  remplissent  les  églises  et 
les  salles  de  fêtes  de  leurs  chants.  Tout  cela  prouve  qu'en  Hongrie 
on  n'a  jamais  négKgé  la  musique,  et  que  les  tsiganes  se  sont  trou- 
vés en  présence  d'un  art  relativement  avancé  et  ayant  ses  racines 
dans  le  sol  du  pays.  U  est  diflScile  de  croire  que  les  Hongrois,  très 

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Là  MUSIQUB  H0NGBOI6E  ET  LES  TSIGANES.  911 

attachés  à  leurs  contâmes,  aient  abandonné  leur  musique  pour 
accepter  œUe  d'une  race  qui  n'était  employée  qu'aux  métiers  les 
plus  vils,  qui  est  l'incarnation  de  la  fantaisie  la  plus  échevelée, 
du  vagabondage  incessant,  et  qui  forme  le  plus  complet  contraste 
avec  le  caractère  magyar* 

La  contre^reuve,  fournie  par  la  littérature  hongroise,  tant  an- 
cienne que  moderne,  est  encore  plus  concluante,  si  possible.  Nous 
voyons  d'abord  que  l'école  dite  populaire^  qui  joue  en  Hongrie  le 
rôle  des  romantiques  français,  et  qui  adopte  la  prosodie  propre  à 
la  musique,  a  réussi  en  peu  de  temps  à  faire  oublier  les  oeuvres 
écrites  en  vers  métriques  ou  aleicandrins.  Altribuer  ce  résultat  au 
génie  seul  d'un  Petofy,  tfun  Arany,  serait  téméraire;  il  est  dû  plu- 
tôt au  tact  heureux  avec  lequel  ces  poètes  ont  donné  pour  vêtement 
à  leurs  inspirations  les  rythmes  les  plus  conformes  à  la  langue,  et 
par  là  à  la  musique  hongroise.  Leur  action  sur  la  littérature  a  été 
ainsi,  après  les  épopées  hexamétriques  de  Vôrôsmarty,  les  odes  de 
Berzs^yi,  un  retour  aux  sources  primitives  du  sentiment  natio- 
nal, on  pourrait  même  dire  du  sentiment  de  la  race  finno-ougrienne 
entière  à  laquelle  iç)partient  le  peuple  hongrois,  sentiment  dont 
l'expression  préhistorique  est  le  Kalevala,  l'épopée  fmnoise,  écrite 
en  pieds  choriambiques,  ce  rythme  étrange  { — uu  — )  que  Petofy, 
Arany,  ont  fait  renaître,  et  que  nous  retrouvons  i  chaque  instant 
dans  la  musique  jouée  par  les  tsiganes,  —  dans  la  musique  hon- 
groise. 

ï. 

L'exist^ce  de  la  musique  hongroise  ayant  été  ainsi  omstatée  en 
dehors  de  toute  intervention  des  tsiganes,  elle  nous  app^ait 
comme  un  art  très  complet,  quoique  peu  développé.  Elle  contient 
—  assurément  en  raccourci,  —  toutes  les  manifestations  d'une  école 
musicale,  et  possède  les  germes  des  fcnrmes  les  plus  abstraites  et 
du  travail  le  plus  sévère.  Cette  diversité  surprenante  constitue  son 
attrait  principal  ;  elle  lui  a  permis  de  satisfaire  aux  e^dgences  multi- 
ples de  son  étroite  liaison  avec  la  fortune  tourmentée  du  peuple 
hongrois;  elle  lui  donne  un  aspect  changeant  à  volonté,  dont  on  ne  se 
lasse  jamais,  tant  les  contrastes  les  plus  violens  s'y  succèdent  inat- 
tendus, inépuisables.  Cependant,  comme  la  musique  de  toute  nation 
au  d^ut,  la  musique  hongroise  ne  consiste  que  dans  des  phrases 
détachées  d'un  développement  plus  ou  moins  ample,  d(mt  le  caraç- 
lëre  est  vocal  ou  instrumental,  intime  ou  théâtral,  timide  ou  me- 
naçant, selon  le  milieu  social  où  elles  sont  nées.  L'endiainement 
de  ces  phrases  combiné  avec  goût  constitue  le  premier  m^te  des 
tsiganes.  Us  les  présentent  dans  l'ordre  des  pièces  composant  les 

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gi2  EEYUE  DES   DEUX  KONDES. 

suites  de  Bach  et  Hàndel  :  une  espèce  de  prélude  d'abord,  un  air 
large  ensuite,  puis  quelques  dessins  mouvementés,  pour  finir  par 
un  allegro  qui  s'accélère  de  minute  en  minute.  Sauf  quelques  ex- 
ceptions, le  ton  reste  le  même  dans  tous  ces  morceaux,  dont  le  peu 
de  cohésion  s'oppose  à  toute  modulation  compliquée.  Le  mode  ma- 
jeur n'en  est  pas  autant  banni  que  de  la  musique  slave,  il  alterne 
avec  le  mineur  d'un  morceau  à  l'autre,  de  même  que  la  gravité 
des  cordes  basses  avec  l'éclat  de  la  chanterelle. 

Cette  ordonnance  naïve,  mais  judicieuse,  ne  date  que  d'à  peu 
près  quarante  ans  :  depuis  que  les  chansons,  les  danses  populaires 
se  sont  vues  admises  à  l'honneur  d'être  jouées  par  les  tsiganes. 
Jusqu'alors  ils  s'étaient  renfermés  dans  l'exécution  des  morceaux 
graves,  guerriers,  s' adressant  à  la  noblesse  seule,  qui  formait  seule 
le  gouvernement  et  l'armée.  C'était  l'époque  héroïque  de  la  musique 
hongroise.  Quelques  grands  seigneurs,  ne  voulant  pas  abdiquer  leur 
nationalité  à  la  cour  séduisante  de  Vienne,  où  régnaient  des  mœurs 
étrangères,  vivant  retirés  dans  leurs  vastes  terres,  repoussant 
toute  idée  de  progrès,  protestaient  ainsi  sourdement  contre  le 
despotisme  qui  envahissait  la  Hongrie  sous  les  traits  de  la  ci- 
vilisation occidentale.  Il  n'y  avait  plus  de  chef  pour  se  ranger 
sous  sa  bannière  ;  les  longues  guerres  malheureuses  avaient 
découragé  les  plus  ardens;  on  n'avait  d'autres  ressources  que 
les  stériles  discours  à  la  table  verte  des  diètes,  ou  le  maintien 
religieux  de  tout  ce  qui  venait  des  ancêtres,  fût-ce  la  coutume  la 
plus  baroque,  la  plus  ruineuse.  Avoir  un  poète  attitré,  qui  était 
très  souvent  en  même  temps  le  fou  du  château,  entretenir  une 
bande  de  tsiganes,  qui  suivait  partout  le  maître,  et  dont  les  fa- 
milles campaient  à  proximité  pour  pouvoir  profiter  de  toute  bonne 
aubaine,  tel  était  le  devoir  de  chaque  gentilhomme  hongrois  qui 
aimait  son  pays;  tel  était  le  seul  moyen  de  sauver  le  génie  per- 
sécuté de  la  nation  !  Aussi  est-il  difficile  à  un  Hongrois  de  ne  pas 
s'attrister  en  pensant  à  ces  orgies  sans  fin,  où  s'engloutissaient 
des  fortunes  entières,  où  des  folies  sauvages  s'emparaient  des 
assistans,  mais  où  s'étaient  réfugiées  la  poésie,  la  musique  na- 
tionale d'alors.  Voilà  l'image  de  l'auditoire  pour  lequel  Lavotta, 
Csermak,  Bihary  devaient  composer  leurs  plus  beaux  hallgatô-^otasy 
morceaux  pour  être  écoutés I  Voilà  pourquoi  ces  compositions,  •  • 
des  adagios,  en  hongrois  lassu  {lachechou)^  suivis  d'une  courte  coda 
plus  animée  :  tzifra  ou  fris  {friche)^  —  ne  racontent  que  des 
passions  impersonnelles.  La  femme,  l'amour,  n'y  parait  que  discrè- 
tement. Cependant  au  commencement  des  fêtes  on  n'excluait  pas 
le  beau  sexe  ;  chefs  de  famille  et  matrones  se  tenant  par  la  main  et 
précédant  les  couples  de  la  jeunesse  traversaient  majestueusement 
îes  salles  sur  le  rythme  bien  cadencé  d'un  palotas  (jpalotâche^ 

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LÀ  MUSIQUE   HONGBOISE   ET  LES   TSIGANES.  913 

ce  qu'on  entend  dans  les  palais),  et  inauguraient  la  réunion,  que 
les  dames  devaient  bientôt  quitter  pour  laisser  libre  cours  aux 
discussions  politiques,  noyées  dans  le  vin,  enveloppées  dans  la 
fumée  des  chibouques.  C'est  là  qu'on  décidait  qui  serait  député  aux 
prochaines  élections,  conmient  on  renouvellerait  le  personnel  de 
l'administration  départementale,  et,  pour  soutenir  ses  candidats  ou 
combattre  les  adversaires,  c'est  là  qu'on  improvisait  les  kortes- 
notaSy  les  chansons  de  l'électeur,  dont  le  sel  contribuait  puissam- 
ment à  l'issue  favorable  du  vote.  Alors  on  se  lançait  dans  les  toasts 
les-plus  interminables,  vrais  programmes  politiques,  qu'on  applau- 
dissait ou  interrompait  bruyamment,  et  que  les  tsiganes  saluaient  de 
leur  fanfare;  alors  chaque  convive  demandait  son  air  favori,  que 
le  chef  de  la  banda,  —  le  primas  [primâché)^  —  ne  lui  joue  jamais 
assez  fort...  il  faut  qu'il  mette  son  violon  tout  près  de  l'oreille  pour 
que  les  sons  l'assourdissent,  que  l'ivresse  de  la  musique  soit  plus 
foudroyante!  Et  les  écus  de  couvrir  le  tsimbalomy  et  les  bank- 
notes  de  s'accrocher  au  bout  de  l'archet  I 

La  guerre  de  sept  ans,  les  dernières  luttes  contre  les  Turcs  sous 
l'empereur  Joseph  II,  et  le  long  duel  du  monde  avec  Napoléon  ap- 
portèrent à  ces  fêtes  de  sanglantes  interruptions.  Adieu  les  verres, 
adieu  la  musique  !  il  faut  ceindre  le  cimeterre  paternel  ;  la  noblesse 
s'organise  en  insurrection^  les  paysans  s'enrôlent  comme  volon- 
taires. Pour  en  grossir  le  nombre,  on  envoie  dans  les  campagnes 
des  enrôleurs,  généralement  de  vieux  caporaux,  couverts  de  bou- 
quets ,  de  rubans ,  qui ,  la  bouteille  à  la  main ,  vantent  l'agréable 
existence  des  houssards.  Quand  l'énumération  de  toutes  les  gran- 
deurs qui  attendent  le  brave,  le  tableau  saisissant  des  horreurs  com- 
mises par  l'ennemi,  l'excitation  la  plus  ardente  à  la  défense  du  roi 
et  de  la  patrie,  n'obtiennent  pas  le  succès  espéré,  alors  on  a  re- 
cours au  grand  moyen  :  on  fait  jouer  par  les  tsiganes  des  verbun- 
kosy  airs  de  danse  rappelant  le  rythme  des  marches,  que  l'enrôleur 
à  bout  d'argumens  accompagne  fièrement  du  cliquetis  de  ses  épe- 
rons, sachant  d'avance  qu'aucun  jeune  Hongrois  ne  résistera  à 
cette  séduction  suprême. 

Une  fois  au  régiment,  le  soldat  n'était  pas  absolument  privé  de  la 
musique  hongroise,  quoique  le  commandement  eût  été  confié  à  des 
officiers  allemands  et  l'orchestre  à  des  chefs  et  des  musiciens  de 
Bohême.  Les  généraux,  connaissant  le  penchant  irrésistible  de  leurs 
hommes  pour  leur  musique  nationale,  regardaient  d'un  bon  œil  les 
chefs  d'orchestre  militaire  qui  appropriaient  les  mélodies  jouées 
par  les  tsiganes  aux  besoins  de  l'armée.  C'est  ainsi  qu'a  été  com- 
posée la  célèbre  marche  de  Rdkoczy,  la  personnification  musicale 
de  la  Hongrie.  D'après  les  investigations  les  plus  minutieuses,  ce 

TOMi  xxvui.  —  1878«  58 


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9i&  BEVUE  SCS  BBCX  HONKS. 

morœau  date  de  1809,  année  où  une  musique  militaire  l'a 
pour  la  première  fois  à  Pesth.  On  ne  connaît  pas  ie  nom  du 
d'ordiestre  qui  l'a  fait  jouer,  toms  il  est  certain  cpi'il  la  tena 
grand  Biliary,  le  fameux  tsigane  qui  plus  taa^  devait  charma 
diplomates  au  congrès  de  Vienne.  Il  est  donc  probable  que  te 
mens  musicaux  si  exAraordinaires  de  cette  marche  Tienneu 
Bihary,  tendis  que  sa  forme  parfaite  lai  a  été  donnée  par  le  ka^ 
meister  incoanm,  mais  assurément  très  savant,  qui  Ta  arrangée  ] 
la  musique  de  son  régiment.  Quant  à  son  titre  de  «  marche  de 
toczy  T)  {  c'est  le  nom  du  dernier  prince  iïoi^ois  rebelle  cont 
maison  des  Habsbourg),  il  a  dû  spontanément  venir  aux  le 
d'un  Magyar  mécontent,  et  on  l'aura  prudemment  toléré  dans 
temps  menaçans,  comme  une  conoession  faîte  par  la  cour  aux  a 
rations  nationales,  La  complainte  sur  Râkoczy  et  ses  généraux  exi 
mais  elle  n'a  aucune  ressemblance  avec  la  marche  en  question. 
Cependant  les  hallgaiô-nôtas  des  nobles  et  les  mardis,  les  \ 
bunkos,  des  soldats  n'épuisaient  point  les  ressources  de  la  musi 
hongroise*  Le  petit  peuple,  quoique  vivant  en  servage,  était 
Hongrie  moins  paralysé  par  la  misère  qu'ailleurs,  grâce  an  sol  ] 
digieusement  fertile  du  pays  et  à  l'indulgence  des  maîtres.  Mal 
les  corvées  et  la  dîme,  il  lui  restait  encore  assez  de  vigueur  p 
chercher  l'expression  de  ses  passions  dans  la  poésie  ou  la  musiq 
Les  veillées  en  hiver,  pendant  lesquelles  s'égrène  le  maïs  ou  se 
le  chanvre,  les  siestes  après  le  coucher  du  soleil  en  été,  quant 
est  impossible  de  rester  dans  les  maisonnettes  surchauffées  des 
lages,  quand  les  rues  étroites  et  les  jardins  exigus  se  rempKsseni 
monde  cherchant  la  fraîcheur  :  ces  heures  de  dâassement  de  la 
pulation  campagnarde  font  naitre  nrilie  chansons  nouvelles.  Im| 
visées  par  quelque  jeune  gars  amoureux,  par  quelque  paysanne 
cœur  tendre,  on  les  redit  le  lendemain,  on  les  rectifie,  on  les  im 
les  colporte,  et  fmatement  on  les  oublie,  si  paa-  hasard  te  diroan 
suivant,  au  cabaret,  un  malheureux  tsigane,  raclant  son  pauvre  s 
Ion,  ne  les  recueille  pas  et,  faisant  œuvre  d'homéride,  ne  Ves  c 
serve  pas  pour  les  temps  futurs.  Ces  chansons,  dont  les  paroles 
la  musique  sont  presque  toujours  inventées  par  le  même  indrvi 
retracent  dans  leur  petit  cadre  {e&es  se  composent  ordinaireoi 
de  quatre  Ters,  de  seize  mesures  au  plus),  avec  des  traits  car» 
rîstiques,  toutes  les  phases  et  ilous  les  drames  de  la  vie  de  fami 
La  jalousie  des  époux,  l'opposition  «entre  te  penchaiït  des  ^an 
la  volonté  des  parens,  les  misères  des  orphelins,  les  cruautés 
leurs  belles-^ères,  y  sont  racontées  par  les  victimes:  puis  ce  s 
les  soupirs  des  amoureux  sans  espoir,  les  plaintes  des  soldats  q^ 
tant  leur  foyer,  les  regrets  des  ahandonnés,  des  délaissés.  H  n' 
pas  moins  de  chansons  d'un  caractère  gai,  où  le  sentiment  é 

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LA  MUSIQUE  HONGBOISE   EX  LES   TSIGANES.  913 

nature,  les  expansions  d'une  race  primitive,  la  critique  des  fai- 
blesses humaines,  trouvent  leur  plaisante  expression.  Au  contraire 
la  légende  n'y  joue  qu'un  rôle  tout  à  fait  efEacé. 

Pour  achever  le  tableau  de  la  vie  du  peuple  magyar  et  pour  com- 
pléter l'indication  des  sources  d'où  jaillit  sa  musique,  il  nous  faut 
encore  parcourir  les  vastes  plaines  de  la  Basse-Hongrie,  les  pusztas 
{poustas)  de  l'Alfôld,  écouter  à  l'entourdes  fermes  disséminées  (des 
tagnas)  le  pipeau  des  pâtres  (le  tilinko)^  les  chansons  des  gardeurs 
de  troupeaux.  Elles  se  distinguent  par  un  dessin  mélodique  d'une 
hardiesse  extrême ,  et  nous  servent  de  transition  pour  arriver  aux 
tsardas^  à  ces  auberges  mal  famées  que  l'on  trouve  le  long  des 
routes,  et  dont  nous  voyons  la  copie  assez  exacte  au  Champ  de 
Mars.  Par  le  dehors,  elles  ressemblent  aux  habitations  des  paysans 
hongrois,  par  l'intérieur,  à  tous  les  cabarets  du  pays;  mais  les  hôtes 
qu^ elles  hébergent  méritent  de  nous  arrêter  un  instant. 

C'est  là  que  campent  les  betydres^  les  rôdeurs  de  la  pousta,  les 
pauvres  garçons  {$zegény  legények\  comme  les  appelle  le  peuple 
d'un  euphémisme  indulgent.  Ayant  plus  ou  moins  de  peccadilles  sur 
la  conscience,  ces  jeunes  gens  quittent  leurs  famille,  leurs  maîtres, 
et  vivent,  —  surtout  vivaient  avant  les  chemins  de  fer  et  la  nou- 
velle organisation  de  la  Hongrie,  —  dans  ces  auberges  pour  se 
soustraire  aux  poursuites  de  la  justice,  qui  ne  pouvait  les  atteindre 
que  diflicilement,  tant  la  population  les  craignait,  les  protégeait.  Ils 
n'avaient  qu'à  dire  qu'ils  fuyaient  la  conscription  de  l'armée  autri- 
chienne, et  toutes  les  sympathies  leur  étaient  acquises,  avant  18â8 
par  haine  de  la  noblesse,  qui  était  exempte  du  service,  après  la  ré- 
volution par  patriotisme.  Guerroyant  contre  les  pandours  des  comi- 
tats,  contre  les  gendarmes  étrangers,  ils  représentaient  1*  indépen- 
dance dans  un  temps  où  le  pays  en  était  privé;  aussi  gardaient^ils, 
malgré  leurs  méfaits,  une  auréole  de  poésie,  qui  se  reflète  dans 
maintes  chansons  où  ils  apparaissent  dédaigneux  de  la  mort,  fidèles 
à  leurs  amours,  attachés  à  leurs  montures,  le  plus  souvent  volées, 
comme  à  des  frères  d'armes.  C'est  à  la  tsardu  qu'ils  se  donnent 
rendez-vous,  c'est  là  que  leurs  femmes  ou  leurs  maîtresses  viennent 
les  rejoindre  après  leurs  exploits  plus  ou  moins  avouables.  Géné- 
ralement les  goussets  bien  garnis,  ils  y  font  bonne  chère  et  étouilent 
leurs  remords  dans  le  vin,  dans  la  musique  des  tsiganes,  qui,  do- 
minés par  la  terreur,  accourent  du  village  au  premier  appel  et 
jouent  tout  ce  qu'on  leur  demasde,  s' efforçant  de  retenir  les  impro* 
viaations  farouches  des  terribles  ûls  de  la  potisia.  Une  fois  apprises 
par  les  tsiganes^  elles  sont  bientôt  connues  de  tonte  la  contrée  sous 
le  nom  de  u  chansons  des  betyâres,  »>  et  on  les  recomiaît  sans  peine 
à  leurs  allures  provocantes,  à  leurs  rythmes  précipités,  dont  l'âpreté 
sauvage  dénonce  tout  de  suite  leur  origine* 


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916  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Nous  avons  dit  qu'il  y  a  un  demi-siècle  et  même  moins  les  tsi- 
ganes ne  jouaient  que  pour  la  noblesse,  et  une  musique  exclusi- 
vement appropriée  à  son  goût  et  répondant  à  ses  besoins.  Il  nous 
reste  à  indiquer  les  causes  qui  ont  modifié  leur  physionomie  mu- 
sicale. Rivés  aux  fluctuations  de  la  vie  du  peuple  magyar,  les  tsi- 
ganes se  transformaient  à  mesure  que  ce  dernier  perdait  son  as- 
pect primitif.  Et,  comme  la  transformation  des  Magyars  s'opérait 
de  deux  manières,  par  l'abolition  des  privilèges  et  par  l'introduc- 
tion de  la  civilisation  occidentale,  la  musique  des  tsiganes  subissait, 
elle  aussi,  deux  influences  analogues,  celle  de  l'élément  populaire 
et  celle  de  l'élément  étranger.  Gomme  le  thermomètre  suit  les  pro- 
grès de  la  chaleur  du  jour,  la  musique  hongroise  gagnait  en  mou- 
vement, en  éclat,  à  l'éclosion  de  chaque  idée  libérale  d'un  Paul  de 
Nagy,  et  essayait  une  nouvelle  forme  après  chaque  tentative  civi- 
lisatrice du  comte  Széchenyi,  dont  la  voix  prophétique  venait  de 
faire  retentir  la  célèbre  phrase^  :  «  La  Hongrie  n'est  pas  le  passé, 
elle  est  l'avenir!  »  C'était  le  temps  où  Ruzsicska  faisait  représenter 
à  Kolosvar  en  Transylvanie  le  premier  opéra  hongrois,  où  fut  créé 
le  népszinmuy  le  drame  populaire,  dont  les  personnages  appar- 
tiennent toujours  aux  dernières  classes,  et  dans  lequel  les  chansons 
populaires,  chantées  par  les  solistes  ou  en  chœur,  alternent,  comme 
dans  l'opéra-comique,  avec  le  dialogue.  Les  esprits  clairvoyans 
comprenaient  dès  lors  qu'un  pays  ne  peut  devenir  florissant  si  tous 
ses  enfans  n'ont  pas  le  même  intérêt  à  sa  grandeur.  L'abolition  des 
privilèges,  l'égalité  politique,  étaient  réclamées  avec  une  insistance 
croissante,  et  l'on  s'attachait  avec  ardeur  à  étudier  les  aspirations 
du  peuple  et  ses  besoins.  C'est  ainsi  qu'on  a  découvert,  en  quelque 
sorte,  la  richesse  des  chansons  populaires,  des  népdalok^  et  qu'on 
les  a  mises  à  la  mode.  Elles  sont  devenues  très  recherchées  par 
l'aristocratie  et  ont  envahi  bientôt  le  répertoire  des  tsiganes,  qui, 
après  les  avoir  transcrites  pour  leur  orchestre,  les  plaçaient  dans 
les  hallgatô-notas  entre  les  adagios  et  les  codas,  ou  les  substituaient 
aux  premiers;  mais  l'économie  du  morceau,  son  homogénéité,  ayant 
beaucoup  perdu  par  cette  intercalation,  ils  ajoutaient  plus  tard 
une  chanson  vive  à  la  fin  de  la  coda,  ce  qui  leur  procurait  aussi 
un  finale  proportionné  aux  trois  morceaux  précédens.  Cet  heureux 
équilibre  entre  la  musique  purement  instrumentale  de  la  noblesse 
et  les  transcriptions  des  airs  populaires  n'a  pu  se  maintenir  long- 
temps :  les  événemens  politiques  l'ont  détruit  comme  ils  l'avaient 
établi.  Le  grand  agitateur  Louis  Kossuth  et  son  parti  préparaient 
un  dénoûment  terrible  :  les  réformes  devenaient  insuffisantes,  on 
voulait  la  révolution  ;  pour  y  amener  le  peuple,  il  fallait  le  flatter 
par  tous  les  moyens.  Après  ses  chansons,  dont  les  meilleurs  poètes 
imitaient  la  forme,  on  adopta  sa  danse  peu  compliquée,  naïvement 


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LA  MUSIQUE   HONGROISE  ET   LES   TSIGANES.  017 

sensuelle,  entraînante,  et  pour  lui  donner  presque  une  significa- 
tion politique,  un  jeune  membre  du  parti  libéral,  aujourd'hui  mi- 
nistre très  populaire,  le  baron  Bêla  Wenkheim,  Ta  baptisée  csàrdds 
(tmrdnchCy  ce  qu'on  danse  à  la  tsarda)^  voulant  créer  ainsi  la  contre- 
partie du  palotâche  des  réactionnaires.  Inutile  de  dire  que  les  tsi- 
ganes s'en  sont  emparés  immédiatement,  et,  ce  qui  est  plus  fâcheux, 
en  ont  fait  le  morceau  capital  de  leur  programme,  en  abandonnant 
de  plus  en  plus  les  anciens  airs,  dont  l'allure  majestueuse  répon- 
dait mal  au  tempérament  enfiévré  d'une  génération  qui  s'apprêtait 
à  bouleverser  la  vieille  constitution  de  son  pays. 

Parallèlement  à  cette  effervescence  populaire  grossissait  le  cou- 
rant d'opinion  qui  ne  voyait  le  salut  de  la  patrie  que  dans  l'imita- 
tion servile  et  précipitée  des  coutumes  étrangères,  et  cherchait  à 
transformer  selon  le  modèle  de  telle  ou  telle  nation  même  le  peu 
qui  était  original  et  viable  en  Hongrie.  Cette  fureur  d'innovation  ne 
respectait  ni  la  littérature  ni  la  musique;  les  musiciens  devaient 
prendre  pour  modèle  Rossini  ou  Schubert,  les  poètes  Walter  Scott, 
Béranger  ou  Henri  Heine.  L'effet  désastreux  d'une  pareille  ten- 
dance se  faisait  moins  sentir  dans  la  littérature,  où  le  goût  du  pu- 
blic, élevé  daas  le  commerce  des  auteurs  latins,  discernait  plus 
aisément  les  innovations  bonnes  ou  mauvaises  ;  mais  en  fait  de  mu- 
sique elle  désorientait  le  sentiment  national.  Ce  fâcheux  entraîne- 
ment pouvait  aboutir  à  la  destruction  de  la  musique  hongroise,  car 
il  était  favorisé  par  le  corps  enseignant,  qui,  composé  exclusive- 
ment de  Tchèques  et  d'Allemands,  n'avait  aucun  intérêt  à  cultiver 
l'art  autochthone  selon  le  caractère  de  son  génie,  et  ne  cessait  de 
prêcher  le  cosmopolitisme  de  la  musique.  Tout  au  plus  s'il  consen- 
tait k  composer  dans  ses  momens  perdus  quelques  morceaux  imi- 
tant le  style  hongrois,  mais  n'ayant  au  fond  rien  de  commun  avec 
sa  prosodie  et  sa  structure  harmonique.  Voilà  l'origine  de  certains 
airs  joués  par  les  tsiganes,  qu'on  est  surpris  de  voir  figurer  sous  le 
nom  des  chansons  hongroises,  et  dont  le  rythme  rappelle  vague- 
ment les  mélodies  italiennes  ou  les  danses  allemandes. 

II. 

Après  avoir  énuméré  les  ressources  que  la  musique  hongroise 
pouvait  mettre  à  la  disposition  des  tsiganes,  il  nous  sera  plus  facile 
de  préciser  la  part  qui  revient  à  leur  propre  mérite  dans  le  succès 
qu'ils  obtiennent  à  Paris.  Nous  avons  déjà  parlé  de  la  combinaison 
qu'ils  ont  trouvée  pour  l'enchaînement  des  morceaux  aussi  diffé- 
rons de  caractère  que  de  mouvement;  il  nous  reste  à  signaler  la 
manière  ingénieuse  dont  ils  ont  composé  leur  orchestre.  Le  quatuor 
des  instrumens  à  cordes  en  fait  l'élément  principal;  il  lui  donne  un 

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918  BETUE  DES   DEUl  KONDES. 

coloris  classique  et  rend  les  variations,  les  improvisations  des  exé- 
cutans  possibles  et  musicales  malgré  leurs  hardiesses;  il  expose  et 
accompagne  le  chant  et  peut  à  la  rigueur  fonctionner  seul.  Pour  ea 
relier  les  quatre  parties,  qui  ne  sont  pas  toujours  bien  près  les  unes 
des  autres  et  ne  frappent  pas  toutes  les  notes  nécessaires  des  ac- 
cords, et  aussi  pour  remplacer  les  instrument  à  vait,  les  tsiganes 
ont  adopté  le  tsimbalom^  le  piano  prfanitif ,  dont  les  arpèges  font 
longtemps  vibrer  les  harmonies.  C'est  la  clarinette  qu'ils  chargent  de 
doubler  le  chef,  le  premier  violon,  et,  n'ayant  pas  besoin  de  grandes 
sonorités,  ils  ont  laissé  de  côté  les  cuivres  et  les  timbales. 

Leur  mémoire  tient  du  prodige;  elle  leur  permet  d'aborder  saoïs 
préparation  n'importe  quelle  composition  bongroùe,  ancienne  <m 
moderne.  Leur  chef  se  contente  d'indiquer  a  mezza  îsoce  les  pre- 
mières notes  d'un  nK)rceau  quelconque,  et  toute  la  banda  aussitôt 
le  saisit  et  l'accompagne  dans  le  ton  voulu,  à  partir  de  la  m^ure 
suivante,  circonstance  qui  ordinairement  déroute  l'auditeur;  il  croit 
entendre  des  phrases  d'un  rythme  inégal,  ne  comptant  pas  pour  une 
mesure  le  commencement  de  la  mélodie,  joué  par  le  violon.  Du  reste» 
quand  on  demande  aux  tsiganes  un  air  déterminé,  cet  inconvénient 
disparait  immédiatement  ;  tous  l'attaquent  à  la  fois  et  avec  beaucoup 
de  vigueur,  sachant  d'avance  le  ton  dans  lequel  le  chef  a  l'habi- 
tude de  le  jouer. 

Mais  la  vigueur  de  leur  interprétation  n'est  pas  dlue  à  la  netteté 
de  leur  souvenir  seulement  ;  soit  espoir  du  gain,  soit  satisfaction 
de  l'orgueil  d'artiste,  soit  besoin  d'être  en.  comnmnication  magné- 
tique avec  leur  auditoire,  ils  se  surpassent  s'ils  ont  à  obéir  à  UBe 
volonté  exprimée,  au  contraire  des  artistes  véritables,  qui  depuis  le 
temps  d'Horace  préfèrent  donner  ce  qu'on  ne  leur  demande  pas* 
Peut-être  faut-il  voir  dans  cet  abandon  de  toute  initiative  person- 
nelle un  vestige  de  la  servitude  que  les  tsiganes  enduraient  daix^ 
leur  patrie  mystérieuse.  En  tout  cas,  ils  en  oxA  gardé  l'esprit  de 
caste  :  les  enfans  des  chefs  deviennent  chefe  à  leur  tour  sans  con- 
testation de  la  part  des  autres  membres  de  l'orrficstre,  qui  soaÉ 
souvent  plus  forts  que  leurs  jeunes  primas  inexpérimentés.  —  La 
vanité  les  excite  beaucoup  à  l'émulation;  personne  ne  veut  jamais 
interrompre  son  jeu;  ils  jouent  toujours  tous,  et  suppléent  aux  com- 
binaisons orchestrales  par  des  pmno  imperceptibles,  des/brté'pmis- 
sans,  et  exagèrent  les  ^contre-temps  du  rythine  choriambique  par 
des  p(Hnts  d'orgue  démesurés  pour  reposer  l'oreille  dans  un  accord 
bien  attaqué.  Leur  accompagnement  manque  de  mouvement  et 
d'indépendance;  mais,  comme  ils  emploient  toujours  des  hamumies 
se  changeant  très  rapidement,  l'uniformité  qui  pourrait  en  résulter 
est  moins  sensible  et  donne  un  caractère  sérieux  méuie  aux  mélo- 
dies dont  le  dessin  n'est  pas  assez  élégant*  En  fait  d'acccurds  disso- 


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LA  MUSIQUE   HONGROISE   ET  LES   TSIGANES.  919 

nans,  ils  n'usent  que  de  la  septième  diminuée  et  très  rarement  de 
la  dominante  avec  une  quinte  augmentée.  Signalons  encore  au''point 
de  vue  musical  la  gamme  mineure  hongroise,  qu'ils  font  figurer 
dans  leurs  traits  à  chaque  instant;  elle  mérite  l'attention  des 
hommes  du  métier  à  cause  de  sa  consti'uclion  diatonique  singulière 
{dOy  rrf,  mi-4>émoly  fa-^ièze^  solj  la'4?émol,  sî\  do^  par  exemple). 

Quant  à  leur  mécanisme,  il  ne  faut  pas  oublier  que  les  tsiganes, 
vivant  autant  que  possible  en  dehors  de  la  société,  ont  une  horreur 
msurmontable  pour  tout  ce  qui  est  méthode,  tradition.  Leurs 
parens  leur  enseignent  à  jouer  de  leurs  instrumens  dès  le  bas  âge. 
Ils  font  leur  apprentissage  en  ouvriers  plutôt  qu'en  artistes,  n'am- 
bitionnant pas  plus  de  vhrtuosité  qu'il  n'en  faut  pour  jouer  dans  la 
bmbda  la  plus  voisine*  Une  fois  à  l'orchestre,  ils  exécutent  leurs  par- 
ties avec  entrain,  n'obéissant  qu'à  leur  instinct  musical,  puisque  les 
diances  d'avancement  sont  presque  nulles.  Il  est  excessivement  rare 
de  les  voir  s'adresser  à  un  professeur  non  tsigane,  et  il  est  avéré 
que  même  ces  exceptions  restent  sans  résultat.  Ils  jouent  avec  beau- 
coup d'habileté  et  d'imprévu,  arrondissant  les  phrases,  détaillant  les 
broderies,  mais  le  soin  et  l'égalité  leur  manquent  généralement.  Leurs 
ccmipositions  instrumentales,  peu  nombreuses  en  raison  de  leur  igno- 
rance, n'abordent  jamais  les  formes  développées,  et,  évitant  tout  effort 
d'invention  originale,  visent  surtout  à  mettre  en  évidence  le  talent 
de  l'exécutant;  tandis  que,  dans  leurs  chansons,  sur  des  paroles 
tsiganes  ou  hongroises,  ils  aiment  à  donner  libre  cours  à  leur 
tristesse  séculaire,  que  le  retour  fréquent  des  intervalles  chroma- 
tiques exprime  d'une  façon  saisissante  et  presque  douloureuse. 

Aussi  est-il  naturel  qu'ayant  pu  apprécier  et  leurs  facultés  spé- 
ciales et  leur  peu  d'aptitude  au  perfectionnement,  on  se  demande 
avec  une  certaine  hésitation  :  Quel  sera  l'avenir  des  tsiganes? 
pourront-ils  toujours  captiver  l'intérêt  du  public?  Nous  craignons 
que  le  temps  oe  se  charge  de  répondre  négativement.  Oui,  ils  auront 
beaucoup  de  succès,  tant  qu'ils  seront  les  seuls  détenteurs  de  la 
musique  hongroise,  et  tant  que  cette  musique  ne  sortira  pas  de  son 
état  nuageux.  Mais  il  est  à  espérer  pour  la  Hongrie  qu'elle  trouvera 
un  jour  des  débouchés  pour  les  produits  de  son  génie  particulier, 
conmie  elle  en  a  déjà  trouvé  pour  les  produits  de  ses  plaines  fertiles 
et  ses  montagnes  remplies  de  minerais,  et  qu'en  attendant  sa  mu- 
sique nationale  s'affranchira  des  tâtonnemens,  se  fortiiiera  et  gran- 
dira pour  atteindre  les  sommets  où  sa  littérature  et  sa  peinture 
sont  déjà  parvenues. 

Beaucoup  d'indices  annoncent  que  ce  temps  n'est  plus  loin.  Un 
grand  nombre  de  compositeurs  hongrois  sont  nés  dans  ces  vingt- 
cinq  dernières  années,  qui  se  sont  partagé  la  tâche  du  défrichement 
et  ont  abordé  successivement  les  différentes  branches  de  la  musique. 


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920  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Déjà  Erkel,  Mosonyi,  Doppler,  avec  leurs  opéras  dans  le  genre  sé- 
rieux et  bouffe,  Beliczay,  Zsazskovszki,  avec  leurs  messes,  Abrànyi, 
Bartalus,  Joachim,  Liszt,  Székely,  Zimay,  avec  leurs  morceaux 
pour  piano,  violon  ou  chant,  ont  prouvé  à  Tenvi  combien  est  per- 
fectible la  mélodie  hongroise  populaire,  éclose  sur  des  lèvres  sim- 
ples, comme  une  fleur  sauvage  sur  le  bord  des  routes.  La  nouvelle 
génération,  profitant  de  leurs  efforts,  continue  vaillamment  l'œuvre 
commencée  et  cherche  avec  une  ardeur  infatigable  à  retrouver  la 
formule  magique  dont  se  servaient  Haydn,  Beethoven,  Schubert, 
pour  faire  sortir  du  sol  hongrois  leurs  inspû'ations  les  plus  origi- 
nales et  les  plus  suaves.  Un  conservatoire,  fondé  par  le  gouverne- 
ment à  Bude-Pesth,  comptant  dans  les  rangs  de  ses  professeurs  des 
célébrités  comme  Robert  Volkmann,  des  écoles  libres  de  musique 
disséminées  dans  les  villes  les  plus  importantes  du  pays,  des  asso- 
ciations philharmoniques,  des  orphéons,  des  publications  musicales 
périodiques,  propagent  le  sentiment  de  l'art  élevé,  purifient  le 
goût,  tiennent  en  éveil  le  public  avide  de  nouveautés.  Dans 
ces  conditions,  peut-on  traiter  de  chimère  la  ferme  conviction  où 
sont  les  musiciens  hongrois  que,  dans  une  époque  plus  ou  moins 
éloignée,  la  musique  aura  sa  quatrième  école,  l'école  hongroise? 
Faut-il  taxer  d'utopies  les  aspirations  de  tant  d'esprits  généreux 
voués  avec  désintéressement  à  leur  patriotique  travail? 

La  France,  l'Allemagne,  l'Italie,  ne  possédaient  pas  plus  d'élé- 
mens  musicaux  que  n'en  possède  aujourd'hui  la  Hongrie;  si  elles 
peuvent  aujourd'hui  s'enorgueillir  de  leurs  immortels  chefs-d'œuvre 
de  musique  religieuse,  dramatique  et  instrumentale,  c'est  grâce  à 
la  persévérance  et  à  l'abnégation  de  leurs  compositeurs,  qui  em- 
ployaient toute  une  existence  à  faciliter  à  leur  art  un  pas  en  avant. 
En  imitant  ces  nobles  exemples,  les  artistes  hongrois  pourront  aussi 
espérer  de  forcer  un  jour  l'admiration  des  hommes.  Au  milieu  de 
leurs  triomphes,  ils  se  souviendront  de  ceux  qui,  alors  déjà  presque 
oubliés,  les  ont  indirectement  aidés  dans  la  création  de  leurs  œuvres, 
et  se  rappelleront  surtout  avec  reconnaissance  les  tsiganes,  ces 
pères  nourriciers  de  leur  art.  Les  tsiganes  probablement  n'exis- 
teront plus  à  ce  moment-là.  Assimilés  aux  autres  habitans  de  la 
Hongrie,  distancés  par  les  musiciens  de  profession,  ne  pouvant 
plus',  satisfaire  les  exigences  croissantes  du  public,  ils  seront  morts 
de  civilisation,  de  travail,  de  liberté.  Cependant  leur  nom  restera 
gravé  dans  le  cœur  des  Hongrois  :  ils  ont  respectueusement  recueilli 
la  musique  nationale,  quand  dans  les  grands  cataclysmes  de  la 
patrie  elle  était  abandonnée  de  tout  le  monde;  ils  l'ont  gardée 
intacte,  respectée  jusqu'à  l'arrivée  de  ses  vrais  champions;  ils  ont 
bien^mérité  de  la  Hongrie  1 

À.   DE  BeRTHA. 


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LA  PEODUCTION  ET  LA  CONSOMMATION 

DES 

MÉTAUX  PRÉCIEUX 


I.  Suess.  Die  Zukunft  des  Goldes.  —  H.  Cernuwhi.  Le  Bland-bilL  —  III.  Report  of  the  monetesry 
commissian  in  the  senate  of  Uie  United  States.  —  IV.  A  speech  by  Joha  Jones,  senator  from 
Nerada,  S4 ayril  1876.—  V.  Silver  and  Gold,  by  S.  Dana  Horton,  Cincinnati,  1876.  —  VI.  Do- 
comenta  monétaires,  publiés  par  M.  Maloa,  ministre  des  finances  da  Belgique.  —  VII.  Der 
Bimetallitmut  und  die  Wâhrungsfraçe,  Ton  D' Brwin  Nasse. 


Il  n'est  point  de  question  qui  touche  de  plus  près  un  plus  grand 
nombre  d'hommes  que  la  question  de  la  production  des  métaux 
précieux;  elle  intéresse  tous  les  peuples  qui  sont  sortis  de  la  bar- 
barie et  qui  font  quelques  échanges  avec  l'étranger,  et  chacun  de 
nous ,  qui  chaque  jour  achetons  ou  vendons.  La  monnaie  est  la 
mesure  des  valeurs,  et  elle  est  faite  d'or  et  d'argent.  Si  les  mé- 
taux précieux  deviennent  surabondans,  les  prix  montent,  et  ils 
baissent  si  l'or  et  l'argent  n'existent  qu'en  quantité  insuffisante. 
Or  la  hausse  ou  la  baisse  des  prix  modifie  la  situation  de  tout  le 
monde.  La  solidarité  des  peuples  est  encore  plus  intime  qu'on  ne 
le  soupçonne  :  une  décision  prise  à  Berlin  ou  à  Paris  en  matière 
monétaire  affecte  la  fortune  et  le  revenu  des  hommes  qui  vivent  au 
pied  de  l'Himalaya  ou  des  Cordillères,  aux  bords  du  Fleuve-Jaune 
ou  aux  sources  de  l'Amazone.  La  facilité  de  transport  des  métaux 
précieux  a  pour  effet  de  faire  du  monde  entier  un  seul  marché  pour 
l'or  et  pour  l'argent.  On  frémit  en  songeant  qu'un  problème  qui 
touche  aux  intérêts  de  l'humanité  tout  entière  se  décide  souvent 
dans  l'ignorance  presque  générale  des  théories  et  des  faits.  Gomme 
la  question  est  remise  à  l'ordre  du  jour  par  la  réunion  de  la  confé- 
rence monétaire  à  Paris,  nous  croyons  utile  de  grouper  et  d'analyser 
les  données  les  plus  récentes  qu'on  rencontre  à  ce  sujet  dans  des 

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922  REVUE   DES   DEUX  MONDES* 

publications  importantes  qui  jettent  un  jour  nouveau  sur  la  matière. 
Voyons  d'abord  la  quantité  de  métaux  précieux  qui  se  produit  ac- 
tuellement, 

I. 

On  estime  qu'au  moment  de  la  découverte  de  l'Amérique  il  n'exis- 
tait dans  le  monde  connu  que  pour  un  milliard  de  francs  de  métaux 
précieux,  dont  700  millions  d'argent  et  300  millions  d'or.  De  1500  à 
1848,  la  production  a  été,  calcule-t-on,  d'environ  44  milliards,  dont 
30  milliards  d'argent  et  14  milliards  d'or.  La  production  de  l'argent 
est  donc  plus  que  deux  fois  aussi  considérable  que  celle  de  l'or; 
mais  avec  la  découverte  des  gisemens  aurifères  de  la  Sibérie,  de 
la  Californie  et  de  l'Australie  tout  change.  La  production  de  l'or 
augmente  subitement.  De  150  millions  en  1846,  elle  s'élève  à  envi- 
ron un  milliard  en  1852.  Elle  est  donc  plus  que  sextuplée.  Laproduc^ 
tion  d'argent  s'accroît  aussi,  mais  très  lentement  :  de  200  millioiis 
en  1846,  elle  monte  à  300  vers  1870.  A  cette  époque,  20  mil- 
liards d'or  et  d'argent  avaient  été  ajoutés  aux  44  produits  jusqu'en 
1848,  soit  un  total  général  de  64  milliards.  Ajoutons  6  milliards 
pour  les  sept  années  écoulées  depuis  lors,  et  on  aiTive  à  la  somme 
de  70  milliards  comme  représentant,  non  le  stock  existant,  mais  la 
production  totale  depuis  la  fin  du  moyen  âge  jusqu'à  ce  jour. 

De  cette  somme  énorme,  combien  reste-t-il  aujourd'hui  en  circu- 
lation dans  le  monde  sous  forme  de  monnaie  ou  de  lingot  en  fai- 
sant l'office?  Pour  en  faire  l'estimation,  il  faudrait  pouvoir  calculer 
ce  qu'ont  enlevé  l'usure  des  pièces  d'or  et  d'argent,  les  naufrages, 
les  enfouissemens  et  les  emplois  industriels,  ou  savoir  à  peu  près 
exactement  ce  que  possèdent  en  numéraire  les  diOerens  pays. 
M.  Seyd,  dont  l'autorité  en  ces  matières  a  été  reconnue  par  les 
commissioas  parlementaires  anglaise  et  américaine,  a»;»îve  aux 
résultats  suivans  :  En  monnaie  et  lingots  d'or  environ  18  milliards, 
en  monnaie  et  lingots  d'ai*gent  6  milliards,  plus  6  milliards  d'ar- 
gent pour  l'Orient.  M.  Friedrich  Xeller  porte  les  métaux  précieux 
en  circulation  dans  le  monde  occidental  à  près  de  20  milliards  pour 
1868  (1).  La  somme  de  24  milliards  donnée  par  M.  Seyd  pour  tout 
l'Occident,  y  compris  l'Amérique,  est  peut-être  trop  élevée  ;  mais 
celle  de  6  milliards  pour  l'Orient,  si  on  comprend  l'Inde,  la  Chine 
et  le  Japon,  l'est  manifestement  trop  peu. 

Depuis  1870,  un  grand  changement  a  eu  lieu  de  nouveau  dans 
la  production  relative  des  deux  métaux;  celle  de  l'or  continue  à 
décroître  depuis  1852;  celle  de  l'argent  au  contraire  a  augmenté. 
1852  marque  l'apogée  de  la  production  de  l'or,  qui  monte  alors  à 

(1)  F.  Xeller,  Die  Frage  der  interncUionalen  MUngeinigung.  Stuttgart,  IS69. 

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LOR  ET  L  ARGENT.  923 

900  millions  ;  en  1874  elle  tombe  à  la  moitié,  450  millions,  et 
si  elle  s'est  relevée  depuis  jusque  vers  500  millions,  c'est  grâce 
à  l'or  extrait  des  fameuses  mines  d'argent  du  Nevada.  Ce  sont 
celles-ci.  qui  ont  porté  la  production  de  l'argent  de  250  à  850  mil- 
lions. Néanmoins  la  production  totale  des  deux  métaux  a  notable- 
ment diminué  :  elle  a  atteint  un  moment  1  milliard,  aujourd'hui 
elle  n'est  plus  que  de  850  millions;  donc  150  millions  de  déficit. 

Essayons  maintenant  de  nous  faire  une  idée  de  la  consommation 
des  métaux  précieux.  Les  arts  et  l'industrie  en  absorbent  une  quan- 
tité qui  augmaite  rapidement  en  raison  de  l'aisance,  qui  devient 
plus  générale,  et  des  habitudes  de  luxe,  qui  s'étendent  et  se  déve- 
loppent dans  toutes  les  classes.  M.  Michel  Chevalier  estimait  vers 
1865  qu'en  dehors  de  leur  emploi  comme  moyen  de  circulation  la 
France  consommait  pour  60  millions  de  francs  d'or  et  d'argent  ;  oh 
calcule  qu'il  lui  en  faut  aujourd'hui  plus  de  70  millions.  L'Angleterre 
en  exige  presque  autant  ;  Bagehot,  l'éminent  et  regretté  directeur  de 
Y  Economiste  a  prouvé  qu'elle  retient  chaque  année  au  moins  5  mil- 
lions de  livres  sterling.  Birmingham  seul  emploie  pour  30  millions 
de  francs  d'or  par  an.  On  a  remarqué  en  Angleterre  que,  tandis  que 
la  consommation  de  l'argent  pour  les  bijoux  et  l'argenterie  restait 
stationnaire,  celle  de  l'or  avait  plus  que  doublé  dans  les  dix  der- 
nières aimées.  Parmi  les  nations  riches  à  qui  il  faut  beaucoup  d'ob- 
jets d'or  et  d'argent,  il  y  a  lieu  de  compter  encore  les  États-Cnis, 
la  Hollande,  la  Belgique,  le  Canada  et  l'Australie  avec  60  millions 
d'babitans  qui  exigeront  certainement  autant  que  la  France  ou  l'An- 
gleterre, soit  encore  70  millions.  Si  pour  toutes  les  autres  nations, 
Russie,  Allemagne,  Italie,  Autriche,  Espagne,  les  royaumes  Scandi- 
naves, le  Mexique  et  toute  l'Amérique  méridionale,  nous  prenons 
une  part  égale,  nous  arrivons  k  un  total  de  280  millions  (1)  pour 
les  arts  et  l'industrie.  Maintenant  il  faut  fah*e  face  à  l'usure  des 
monnaies,  an  frai.  Les  estimations  du  frai  varient  de  1/4  à  1/2 
pour  100  de  la  valeur  du  numéraire  en  circulation.  On  estime  que 
pour  les  besoins  monétaires  il  faut  environ  250  millions. 

L'Indo-Chine  absorbe  aussi  des  quantités  de  métaux  précieux  très 
considérables.  D'après  le  Silver-CommiUee  anglais,  on  y  aurait  ex- 
pédié depuis  quarante  ans  pour  5  milliards  d'argent  et  pour  2  mil- 
liards 1/2  d'or,  en  tout  7  milliards  1/2,  ce  qui  ferait  par  an  187  mil- 
lions de  francs.  Si  l'on  ne  prend  que  les  vingt -cinq  dernières 
années,  on  arrive  à  un  total  encore  plus  élevé,  qui  monte  à  en- 
viron 250  millions.  Additionnons  tous  les  chiffres  de  la  consom- 

(1)  M.  VaccuTlocb,  Il  y  a  bien  des  années  déjà,  proposait  le  cbifl^re  de  13  millions 
de  livres  steding  ou  375  millions  de  francs,  chiffre  que  M.  Seyd  troafe  trop  bas,  même 
poor  répoque.  —  M.  Ottomar  Hanpt  (Gold  wid  Silber^  cbap.  jxa,)  8*appuyant  sur  les 
données  les  plus  récentes,  estime  le  frai  à  250  millions  dont  1(0  millions  pour  l*or  et 
Î50  pour  Targeatt 

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92&  REVUE  DES  DEUX  KONDES. 

mation  :  280  millions  pour  les  arts  et  rindustrie,  250  pour  le  frai, 
250  pour  solder  la  balance  du  commerce  avec  l'Asie,  et  nous  arri- 
vons à  780  millions.  La  production  étant  de  850  millions,  il  reste  dis- 
ponibles environ  75  millions  annuellement  pour  les  deux,  métaux. 

Qu'on  veuille  bien  faire  attention  à  ce  chiffre,  il  est  plein  d'en- 
seignemens.  Il  explique  d'abord  comment  l'Allemagne  éprouve  tant 
de  difficultés,  malgré  les  5  milliards  que  la  France  lui  a  payés,  à 
terminer  sa  réforme  monétaire;  il  prouve  aussi  que  les  États-Unis 
n'auraient  pu  reprendre  les  paiemens  en  numéraire  sur  la  base  de 
l'étalon  d'or.  Cette  somme  n'est  pas  suffisante  pour  faire  face  aux 
nécessités  de  l'échange,  qui  augmentent  en  proportion  de  l'accrois- 
sement de  la  population,  de  la  richesse  et  du  mouvement  des  af- 
faires. Dans  les  pays  occidentaux,  y  compris  les  deux  Amériques, 
la  population  augmente  de  plus  de  5  millions  par  an.  La  quantité 
de  numéraire  qui  y  circule  par  tête  dépasse  en  moyenne  40  francs. 
Les  statisticiens  américains  la  portent  à  50  francs;  en  Angleterre 
elle  est  de  plus  de  90  francs  et  en  France  de  160  francs.  Prenons 
un  minimum  :  30  francs.  Pour  les  5  millions  [d'habitans  dont  s'ao- 
crott  chaque  année  la  population  existante,  c'est  un  total  de  150  mil- 
lions qu'il  faut  ajouter  au  stock  métallique.  Ceci  suppose  que  les 
besoins  de  la  circulation  restent  les  mêmes;  mais  ils  augmentent 
considérablement  par  suite  du  développement  inouï  du  commerce. 

Depuis  vingt  ans,  le  commerce  extérieur,  le  seul  que  puisse  re- 
lever la  statistique,  a  augmenté  en  Angleterre  de  97  pour  100,  en 
France  de  164,  en  Belgique  de  277,  en  Russie  de  269,  en  Autriche 
de  215,  en  Italie  de  591.  UÉconomiste  français^  à  qui  j'emprunte 
ces  chiffres,  estime,  d'après  M.  F.  Neumann,le  commerce  extérieur 
du  monde  entier  à  77  milliards  en  1872  et  30  milliards  seulement 
en  1852,  ce  qui  fait  une  augmentation  de  140  pour  100.  Le  com- 
merce de  l'Europe  a  triplé,  celui  du  globe  entier  a  plus  que  doublé, 
et  rien  n'indique  que  ce  mouvement  doive  se  ralentir.  Sans  doute 
ces  énormes  transactions  se  règlent  presque  toutes  par  lettres  de 
change  ;  mais  la  monnaie  y  intervient  pour  une  part  :  donc,  à  me- 
sure que  le  commerce  international  se  développe,  il  en  exige  da- 
vantage. Le  capital,  devenant  cosmopolite,  cherche  des  placemens 
à  l'étranger,  et  ceux-ci  exigent  presque  toujours  du  numéraire 
pour  le  paiement  des  salaires. 

Considérons  ce  qui  se  passe  sous  nos  yeux.  La  Russie  a  laissé 
une  bonne  partie  de  son  or  dans  la  péninsule  des  Balkans  et  en 
Roumanie.  Pour  remplir  un  peu  ses  caisses  vides,  elle  devra  con- 
server pendant  bien  des  années  toute  la  production  de  l'Oural.  Si 
l'Autriche  veut  faire  des  routes,  des  ponts,  des  chemins  de  fer  dans 
la  Bosnie  et  l'Herzégovine  et  achever  la  ligne  jusqu'à  Salonique, 
elle  devra  payer  en  monnaie  métallique.  L'Angleterre  dépensera  à 

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LOR  ET  L  ARGENT.  925 

Chypre,  bon  an  mal  an,  30  ou  40  millions  de  francs  pour  la  garni- 
son et  pour  mettre  l'Ue  en  valeur.  Celle-ci  n'ayant  presque  rien  à 
envoyer  en  retour,  c'est  encore  du  numéraire  qu'il  faudra.  Comme 
l'a  démontré  M.  Cliffe  Leslie,  dans  les  pays  restés  isolés  jusqu'à  ce 
jour,  mais  qui  entrent  peu  à  peu  dans  le  mouvement  économique 
de  l'Occident,  les  échanges  et  les  redevances  se  règlent  non  plus  en 
nature,  mais  en  argent,  et  ainsi  les  prix  y  montent  et  se  mettent  au 
niveau  de  ceux  des  pays  où  la  vie  est  chère.  Ce  changement  s'est 
accompli  et  se  poursuit  encore  en  ce  moment  en  Suède,  en  Norvège, 
en  Russie,  en  Hongrie,  en  Espagne,  en  Italie,  en  Turquie  et  dans 
toute  l'Asie.  Mais,  si  les  prix  montent,  il  faut  plus  de  numéraire 
pour  régler  le  même  chifiie  de  transactions. 

Ceux  qui  veulent  réduire  la  quantité  totale  de  la  monnaie  en  ex- 
pulsant l'argent  de  la  circulation  prétendent  qu'on  emploie  de  plus 
en  plus  d'instrumens  de  crédit,  que  par  conséquent  il  ne  faut  pas 
plus  de  métal.  On  se  sert  plus  du  crédit,  c'est  vrai;  mais  tout  ce 
crédit  a,  en  fin  de  compte,  une  base  métallique.  La  base  ne  s'ac- 
croît pas  en  raison  de  l'échafaudage  qu'elle  supporte,  néanmoins 
elle  augmente.  En  veut-on  une  preuve  sans  réplique  ?  Nulle  part  on 
n'a  poussé  plus  loin  qu'en  Angleterre  l'emploi  de  tous  les  instru- 
mens  de  crédit.  Pour  ne  citer  qu'un  chiffre,  les  règlemens  de  compte 
par  chèques  ont  plus  que  doublé  ;  de  60  milliards,  ils  se  sont  éle- 
vés à  130  milliards.  M.  Bagehot  ne  cessait  de  répéter  que  l'Angle- 
terre était  allée  trop  loin  dans  cette  voie  et  que  son  stock  de  mé- 
taux précieux  était  insuffisant;  cependant  depuis  trente  ans  ce  stock 
a  beaucoup  plus  que  doublé  :  on  le  portait  en  1844  à  50  mil- 
lions sterling,  et  en  1874  à  120  millions,  différence  70  millions 
sterling,  ce  qui  faisait  par  an  une  augmentation  d'environ  60  mil- 
lions de  francs.  Macculloch  estimait  qu'il  fallait  aux  nations  occi- 
dentales pour  faire  face  aux  besoins  croissans  des  échanges  un 
accroissement  annuel  du  chiffre  des  métaux  précieux  de  250  millions 
de  francs,  ce  qui  le  portait  à  croire  que  tout  l'or  des  placers  entre- 
rait dans  la  circulation  sans  rien  perdre  de  sa  valeur.  Il  ne  semblé 
pas  qu'il  se  soit  trompé  en  ce  dernier  point.  La  puissance  d'absorp- 
tion des  métaux  précieux  qui  distingue  la  France  est  vraiment 
inouïe;  l'importation  dépasse  l'exportation  en  1875  de  655  millions, 
en  1876  de  684  millions,  en  1877  de  542  millions,  et  pour  les  six 
premiers  mois  de  1878  de  250  millions.  La  moyenne  depuis  plu- 
sieurs^années  est  certainement  supérieure  à  un  demi-milliard.  La 
France  absorbe  donc  à  elle  seule,  en  une  année,  le  surplus  dispo- 
nible de  la  production  totale  des  métaux  précieux  du  monde  entier; 
par  le  change  favorable,  elle  en  enlève  aux  autres  peuples,  qui  par 
suite  n'en  ont  plus  en  quantité  suffisante. 
On  objectera  que  tout  au  moins  la  production  de  l'argent  est  su- 

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926  BEViOE  DES  DEUX  MONDES. 

rabondante,  puisque  ce  métal  a  perchi  depuis  peu  d'années  et  perd 
encore  aujourd'hui  de  iO  à  15  pour  100  de  sa  valeur*  Quand  on 
parle  de  la  valeur  de  l'argent,  on  la  compte  relativement  à  Tor  et 
on  dit  qu'elle  est  au  pair  quand  l'ooce  d'argent  standard  vaut  à  Lon- 
dres 60  1/2  pence ^  ce  qui  équivaut  au  rapport  de  1  à  15  1/2  exis- 
tant en  France  entre  les  deux  métaux  de  par  la  loi.  En  juillet  1876, 
l'argent  était  tombé  à  &8,  et  même  un  jour  à  i6  d.,  ce  qui  représen- 
tait un  avilissement  de  plus  de  20  pour  100.  Depuis  lors  il  s'est 
relevé  jusqu'à  58  d.,  et  maintenant  le  prix  varie  de  5A  à  56  d.  Un 
fait  est  donc  certain  :  il  s'est  établi  dans  le  rapport  de  valeur  des 
deux  métaux,  considéré  comme  normal,  un  écart  considérable.  Mais 
n'est-ce  pas  l'or  qui  a  enchéri  et  qui  fait  prime?  On  pourrait  le 
soutenir,  car  d'une  part  la  production  de  l'or  a  beaucoup  diminué, 
et  plusieurs  pays  s'en  disputent  la  possession,  et  d'autre  part,  dans 
les  pays  à  étalon  d'ai^ent,  comme  l'Inde  par  exemple,  on  n'a  con- 
staté aucune  hausse  générale  des  prix.  Or  c'est  ainsi  que  se  mani- 
feste l'abaissement  de  valeur  de  la  monnaie.  En  tout  cas,  la  com- 
mission nommée  par  le  parlement  anglais  pour  s'enquérir  des 
causes  de  la  dépréciation  de  l'argent,  le  Silver'Committeej  présidé 
par  l'éminent  financier  et  économiste  M.  Goschen,  a  démontré  à  la 
dernière  évidence  que  ce  phénomène  avait  pour  cause,  non  un  excès 
de  production,  mais  les  ventes  d'argent  faites  par  l'Allemagne,  — 
ce  qui  augmentait  ToOre,  —  et  la  suspension  de  la  frappe  de  ce 
métal  dans  les  états  de  l'union  latine,  —  ce  qui  réduisait  la  de- 
mande. Ajoutez  à  cela  une  réduction  tout  à  fait  inusitée  des  envois 
d' aident  vers  l'Inde. 

On  avait  fait  grand  bruit  des  centaines  de  millions  dont  les  mines 
du  Nevada,  et  surtout  le  fameux  Comstock  lode^  allaient  inonder 
l'Europe.  Quand  on  a  examiné  les  faits  de  plus  près,  on  s'est  aperçu 
que  ce  filon,  qui  est  en  effet  le  plus  riche  que  l'on  ait  jamais  trouvé» 
line  presque  autant  d'or  que  d'argent,  —  49  pour  100  en  valeur,  — 
et  que  par  suite  il  ne  peut  guère  avoir  modifié  le  rapport  entre 
les  deux  métaux.  D'après  le  docteur  Linderman,  directeur  de  la 
Monnaie  aux  États-Unis,  la  production  totale  d'argent  dans  l'Union 
peut  être  portée  pour  1875  à  160  millions  de  francs,  dont  110  mil- 
lions pour  l'état  de  Nevada.  Les  agens  de  MM.  Rothschild  à  San- 
Francisco  estiment  la  production  totale  de  l'argent  aux  États-Unis  à 
200  millions  pour  la  même  année  1875.  En  1876,  les  mines  du  Ne- 
vada ont  donné  plus  que  l'année  précédente  ;  mais  l'année  1877  a 
été  moins  favorable,  et  le  produit  est  retombé  à  ce  qu'il  était  en 
1875.  On  travaille  déjà  à  2,000  pieds  de  profondeur.  Les  difficultés 
augmentent,  car  les  parties  les  plus  riches  du  filon  montrent  des 
signes  d'appauvrissement.  Ce  qui  est  de  mauvais  augure  pour  l'a- 
venir, c'est  que  le  cours  des  actions  de  la  mine  la  plus  riche,  le 

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LOR  EX  I.  ARGENT.  927 

Cofmdidated  Vir^inia^  qui  a  distribtié  i  ses  aclioonaires  60  miU^ 
lions  de  fraxics  en  1875»  tombe  rapidement.  En  lésumé,  le  Ne- 
vada avait  apporté  k  la  production  totale  de  l'argent  un  surplus 
de  100  à  120  millions ,.  et  comime  le  bas  prix  du  métal  a  découragé 
les  autres  entreprises»  qui  ont  donné  30  ou  AO  millions  en  moins, 
il  ne  reste  qu'un  accroissement  net  de  90  millions  environ.  Or,  loin 
que  l'argent  du  Nevada  soit  venu  inonder  l'Europe,  les  l^tats-Unis 
esûL  QfoX  envoyé  en  Angleterre  beaucoup  moins  pendant  les  années 
où  ce  métal  a  baissé  de  prix  que  quand  il  était  encore  au  pair, 
5,090,000  livres  sterling  en  1872,4,575,000  en  1873, 5,990,000 en 
1874,  et  seulement  3,475,000  en  1875,  et  3,090,000  en  1876.  On 
peut  donc  affirmer  que  la  baisse  de  l'argent  provient  des  mesures 
législatives  prises  en  Europe, —  expulsion  de  ce  métal  de  l'Allemagne 
et  fermeture  des  monnaies  dans  l'union  latine,  —  et  non,  comme  on 
se  l'était  figuré,  du  surcroit  de  production  des  mines  américaines. 
Le  surplus  a  été  absorbé  par  la  frappe  de  la  monnaie  divisionnaire 
aux  États-Unis  et  par  les  expéditions  directes  de  Sai^Francisco  pour 
la  Chine. 

Rien  n'est  plus  curieux  que  le  rôle  régulateur  joué  par  la  France 
dans  le  chassé-croisé  de  l'argent  en  Europe.  Le  Silver^Committee 
anglais  nous  le  montre  avec  une  admirable  précision.  Pendant  les 
quatre  années  de  1872  à  1875,  l'argent  a  été  soumis  à  des  mouve- 
mens  tout  à  fait  extraordinaires.  L'Allemagne  et  les  états  Scandinaves 
ont  expulsé  de  leur  circulation  pour  environ  200  millions  de  francs 
de  ce  métal,  l'Autriche  100  millions,  et  l'Italie,  réduite  complètement 
au  papier-monnaie,  a  écoulé  au  dehors  200  millions.  En  ajoutant  à 
ces  sommes  le  chiffre  de  la  production,  on  arrive  à  un  total  de 
1,850  millions.  Linde  en  a  absorbé  225  millioi^s,  la  Chine,  le  Japon 
et  le  reste  de  l'Orient  250  millions  ;  les  États-Unis  200  millions,  la 
Russie  100,  l'Espagne  100,  l'Angleterre  125,  et  la  France  à  elle 
seule  837  millions,  c'est-à-dire  337  miUions  plus  que  n'en  ont 
libéré  l'Allemagne,  les  états  Scandinaves,  l'Autriche  et  l'Italie  tous 
ensemble.  C'est  ainsi  que  la  France  s'est  donné,  pour  emprunter 
l'expression  si  forte  et  si  juste  de  M.  Bouland,  cette  solide  base  mé- 
tallique qui  la  met  à  l'abri  des  crises  commerciales  et  qui  lui  a  per- 
mis de  faire  face,  avec  une  facilité  que  nul  n'osait  prévoir,  au  paie- 
ment d'une  indemnité  et  de  frais  de  guerre  de  9  à  10  milliards. 

Il  reste  à  examiner  si  dans  l'avenir  l'équilibre  entre  l'oQre  et  la 
demande  de  l'argent  se  maintiendra  et  si  l'accroissement  de  la  pro- 
duction n'en  amènera  pas  la  dépréciation.  Les  deux  SUver^Commit- 
tees,  celui  du  parlement  anglais  et  celui  du  congrès  am^icain,  don*- 
nent  à  cet  égard  des  chiures  très  rassurans.  Les  mines  du  Mexique 
produisent  moins,  celles  du  Comsiock  Iode  semblent  arriver  à  leur 
apogée,  et  c'est  tout  au  plus  si  le  développement  des  autres  exploi- 

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928  RETtJE  DES   DEUX  MONDES. 

tations  compensera  la  réduction  de  celle-ci.  En  tout  cas,  le  surplus 
d'argent  n'est  pas  suffisant  pour  combler  le  déficit  que  laisse  la 
production  de  l'or,  de  sorte  que,  si  on  laisse  à  l'argent  dans  la  cir- 
culation la  place  qu'il  y  a  toujours  occupée,  l'emploi  de  ce  qu'il 
s'en  extrait  dans  le  monde  est  tout  trouvé.  Cette  quantité  n'est 
guère  aujourd'hui,  d'après  les  meilleures  autorités,  que  de  350  mil- 
lions ;  mettons  qu'elle  s'élève  à  &00  millions.  L'Inde  en  absorbe  en 
moyenne  environ  200  millions  par  an,  et,  à  en  croire  les  témoignages 
recueillis  par  le  Silver-Committee  anglais,  rien  n'annonce  que  ces 
exportations  doivent  diminuer.  D'après  le  colonel  Hyde,  grâce  aux 
travaux  publics  exécutés  dans  le  pays,  l'emploi  de  l'argent  cjomme 
intermédiaire  des  échanges  remplace  peu  à  peu  le  troc  dans  les  pro- 
vinces écartées,  et  des  sommes  considérables  deviennent  aind  né- 
cessaires. Elles  augmentent  à  mesure  que  le  commerce  embrasse 
de  nouveaux  territoires.  Selon  M.  Mackenzie,  les  indigènes  conver- 
tissent une  bonne  partie  de  l'argent  qui  arrive  dans  leurs  mains  en 
omemens  de  toute  espèce.  C'est  là,  à  vrai  dire,  leur  caisse  d'épargne. 
Dans  chaque  village,  il  y  a  un  artisan  travaillant  les  métaux  pré- 
cieux {silvermiith)^  et  aussitôt  que  l'un  des  indigènes  a  quelques 
roupies,  il  l'appelle  pour  qu'il  lui  en  fasse  des  bracelets,  des  colliers 
ou  d'autres  omemens.  Quoique  les  habitations  soient  pauvrement 
meublées,  il  s'y  trouve  plus  d'objets  en  argent  que  dans  celles  des 
paysans  européens  de  même  condition.  Toutes  les  exportations  de 
l'Inde,  celles  de  thé,  de  café,  de  jute,  de  laine,  de  froment,  augmen- 
tent rapidement,  de  sorte  que  la  balance  en  faveur  de  ce  pays  peuplé 
de  230  millions  d'habitans  s'est  élevée  d'une  moyenne  de  200  millions 
il  y  a  vingt  ans,  à  environ  500  millions  aujourd'hui.  Aussi  l'exporta- 
tion de  métaux  vers  l'Inde,  momentanément  réduite,  a  dépassé  de- 
puis deux  ans  son  ancien  niveau.  Durant  les  vingt-cinq  dernières 
années,  l'extrême  Orient  a  absorbé  les  neuf  dixièmes  de  tout  l'ar- 
gent produit  dans  le  monde.  Les  arts  et  l'industrie  en  Europe 
prennent  au  moins  70  millions  ;  10  millions  pour  l'Amérique  est 
peu  ;  ajoutez  une  somme  égale  pour  les  besoins  monétaires,  et  on 
voit  qu'il  n'y  a  rien  de  trop  dans  ce  qui  reste  disponible. 

Il  ne  faut  pas  oublier  qu'un  puissant  consommateur  apparaît  sur 
le  marché,  les  États-Unis  qui,  par  le  Bland-bill^  ont  repris  l'argent 
comme  agent  de  paiement  illimité,  avec  une  frappe  obligatoire  pour 
l'état  de  2  à  4  millions  de  dollars  par  mois,  soit  de  110  à  220  mil- 
lions de  francs  par  an.  Il  y  a  là  de  quoi  absorber  tout  le  surplus 
produit  par  les  mmes  du  Nevada.  On  a  vivement  reproché  le 
Bland'bill  aux  États-Unis  comme  un  procédé  déshonnête  et  comme 
une  spoliation  de  leurs  créanciers;  il  importe  que  dans  \d^  Revue, 
qui  se  fait  un  devoir  d'être  juste  envers  tous,  la  vérité  des  faits  soit 
rétablie.  Les  titres  de  rente  émis  de  1862  à  1870  stipulaient  qu'ils 

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l'or  et  l'argent.  929 

étaient  payables,  intérêt  et  capital,  en  monnaie  légale,  rom,  et  non 
en  or  seulement.  La  loi  du  14  juillet  1870,  autorisant  la  conversion 
{refunding)  de  l'ancienne  dette,  dit  que  les  nouveaux  titres  seront 
payables  en  numéraire  de  la  valeur  actuelle,  et  les  titres  portent  en 
toutes  lettres  :  remboursables  en  numéraire  des  États-Unis  à  la 
valeur  légale  du  i4  juillet  iSlO  avec  les  intérêts  en  même  numé- 
raire. Or  la  monnaie  légale  dans  l'Union  jusqu'au  12  février  1873 
a  été  le  dollar  d'or  de  25.80  grains  et  le  dollar  d'argent  du  Bland- 
bill  pesant  412.60  grains.  Le  dollar  d'argent  ne  circulait  pas  parce 
que,  valant  plus  comme  marchandise  que  le  dollar  d'or,  il  était 
exporté,  mais  il  possédait  la  pleine  puissance  libératoire.  Les 
États-Unis  ont  donc  le  droit  de  s'en  servir  pour  payer  leurs  dettes, 
puisqu'ils  l'ont  même  expressément  stipulé.  Il  y  a  quelques  années, 
l'or  seul  était  resté  dans  la  circulation  ordinaire  en  France;  en  ré- 
sulte-t-il  qu'elle  ait  perdu  le  droit  de  payer  ses  créanciers  en  écus 
de  5  francs?  Les  États-Unis  n'ont  donc  failli  à  aucun  engagement 
et  en  cela  ils  l'emportent  sur  la  plupart  des  états  européens,  y 
compris  l'Angleterre,  qui  presque  tous  ont  imposé  des  sacrifices  à 
leurs  créanciers  sous  forme  d'impôts,  de  réduction  d'intérêt,  de 
conversion  forcée  ou  de  paiement  en  papier  déprécié. 

Le  congrès,  dit-on,  a  obéi  aux  influences  des  silvermen.  N'est- 
ce  pas  M.  John  Jones  qui  a  été  le  rapporteur  de  la  silver-commis^ 
sion^  et  n'est-il  pas  le  plus  puissant  actionnaire  de  la  Virginia 
Consolidated?  Le  congrès  n'a  probablement  pas  agi  par  pur  amour 
du  bimétallisme  et  des  théories  de  M.  Cernuschi  ;  mais,  si  un  état 
peut  ouvrir  un  débouché  à  un  de  ses  principaux  produits,  sans  pro- 
tection et  sans  prime,  doit-il  s'en  abstenir?  La  France  n'a-t-elle 
pas  adopté  pour  les  troupes  de  ligne  le  pantalon  rouge,  afin  de  favo- 
riser la  culture  de  la  garance  ?  On  reproche  à  M.  Cernuschi  d'avoir 
franchi  l'Océan  pour  inoculer  aux  Yankees  le  virus  de  ses  hérésies 
économiques.  Mais  l'Europe  doit  bénir  les  États-Unis  de  lui  avoir 
épargné  une  crise  effroyable  que  ceux-ci  lui  auraient  inévitable- 
ment infligée  en  essayant  de  lui  enlever  le  milliard  d'or  (1)  néces- 
saire pour  reprendre  les  paiemens  avec  ce  seul  métal.  On  sait  la 
peine  qu'a  eue  l'Allemagne,  quoiqu'elle  disposât  de  5  milliards.  Où 
et  comment  les  États-Unis  auraient-ils  pris  même  un  1/2  milliard 
d'or,  alors  que  d'ordinaire  ils  ne  peuvent  même  conserver  le  pro- 
duit des  placers  de  la  Californie?  Deux  faits  démontreront  à  l'évi- 

(1)  On  ne  s'accorde  pas  aux  États-Unis  sar  la  somme  nécessaire  à  Pétat  pour  re- 
prendre les  paiemens  en  espèces.  D*après  les  uns,  il  lui  faut  encore  réunir  1  milliard 
1/2  de  francs,  d'après  d'autres,  en  ajoutant  700  millions  à  la  somme  à  peu  prè^  égale 
en  numéraire  que  possède  le  trésor,  on  fera  face  à  tout,  —  J'ai  adopté  Testimation  in- 
termédiaire, mais,  même  en  prenant  la  plus  basse,  la  difficulté  reste  la  môme. 
xxYni.  ^  iS78.  59 

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930  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

dence  la  perturbation  qu'une  semblable  opération  aurait  jetée  sur  le 
marché  monétaire  européen  et  surtout  anglais.  Voici  ce  que  rap- 
porte le  sénateur  Boutwell,  ancien  secrétaire  de  la  trésorerie  de 
rUnion.  Les  États-Unis,  ayant  vendu  à  Londres  un  lot  considérable 
de  bonds^  avaient  à  leur  disposition  à  la  Banque  d'Angleterre  une 
somme  équivalant  à  110  millions  de  francs.  La  Banque  fit  avertir 
la  trésorerie  américaine  qu'elle  ferait  tout  ce  qu'elle  pourrait  pour 
entraver  le  retrait  brusque  de  cette  somme»  et  elle  demandait  qu'elle 
fût  réemployée  en  valeurs  américaines*  Les  États-Unis  furent  obli- 
gés de  céder.  Lorsqu'il  fallut  payer  les  75  millions  d'indemnité  de 
VAlabama^  les  cercles  commerciaux,  craignant  l'effet  désastreux  du 
retrait  de  cette  somme  en  numéraire,  s'adressèrent  au  gouvernement, 
et  il  fut  convenu  que  le  paiement  se  réglerait  en  valeurs  et  non  en 
métal.  On  voit  combien  estTéduite  en  Europe  la  quantité  d'or  dis- 
ponible. Le  marché  monétaire  anglais  est  si  sensible  que  le  retrait 
de  quelques  millions  sterling  oblige  la  Banque  à  des  hausses  suc- 
cessives de  l'escompte.  L'enlèvement  de  1  milliard  ou  même  d'un 
1/2  milliard  de  francs,  équivalant  à  toute  l'encaisse  de  la  Banque, 
aurait  provoqué  une  crise  bien  plus  désastreuse  encore  que  celle  de 
1846  et  de  1857.  Aussi  les  journaux  financiers  de  Londres,  après 
avoir  tonné  contre  le  Bland-bill^  ont-ils  fini  par  avouer  qu'il  avait 
du  bon.  Il  n'y  a  que  le  réservoir  français  qui  pourrait  faire  face  à  une 
semblable  demande,  mais  n'y  puise  pas  qui  veut.  Le  change  favo- 
rable le  met  presque  toujours  à  l'abri  des  atteintes  des  autres  pays. 
Avec  l'argent,  l'Union  arrivera  peu  à  peu  aux  paiemens  en  espèces 
en  monnayant  le  produit  des  mines  du  Nevada,  sans  porter  le 
trouble  sur  le  marché  européen.  Pour  se  procurer  de  l'or,  par  ime 
balance  du  commerce  favorable,  il  aurait  fallu  entraver  encore  plus 
les  importations  d'Europe,  augmenter  les  droits  protecteurs,  les 
rendre  prohibitifs  et  porter  un  dernier  coup  à  nos  industries*  Voilà 
cependant  ce  que  des  économistes  conseillaient  au  congrès  !  L'émo- 
tion produite  par  le  Bland-bill  et  la  crainte  de  se  voir  payé  en  Amé- 
rique au  moyen  d'un  métal  déprécié  semblent  avoir  complètement 
disparu,  car  les  bond&  américains  sont  cotés  plus  haut  aujourd'hui 
que  lorsqu'ils  n'étaient  payables  qu'en  or,  et  le  trésorier  peut  pour- 
suivre la  conversion  avec  les  plus  grandes  facilités.  Les  États-Unis 
échappent  ainsi  à  la  pénalité  dont  on  les  avait  menacés  pour  leur 
félonie.  La  rente  française  est  aussi  payable  en  argent  :  on  ne  voit 
point  que  cela  l'empêche  de  monter.  Si  l'Allemagne  veut  achever 
sa  réforme  monétaire  et  démonétiser  aussi  ses  thalers,  elle  aurait 
encore,  estime-t-on,  environ  pour  1/2  milliard  d'argent  à  vendre. 
C'est  le  seul  point  noir  qui  subsiste  à  l'horizon  du  métal  blanc. 
Sans  cette  ollre  éventuelle  qui  menace  le  marché,  on  pourrait  dire 
que  la  production  de  l'argent  comme  celle  de  l'or  est  insuffisante 

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l'ok  et  l'argent.  931 

sur  la  base  des  prix  actuels.  En  effet,  outre  les  États-Unis,  trois 
autres  grands  pays,  Tltalie,  la  Russie  et  TAutriche,  réduits  mainte- 
nant au  papier-monnaie,  voudront  revenir  à  la  circulation  métallique. 
A  chacun  d'eux  il  faudrait  au  moins  1  milliard.  On  peut  donc  dire 
qu'il  faudrait  à  milliards  rien  que  pour  rétablir  les  paiemens  en 
numéraire  dans  les  quatre  pays  qui  depuis  plusieurs  années  font  de 
sérieux  efforts  pour  y  parvenir.  Je  ne  vois  pas  où  on  les  prendrait, 
à  moins  de  réduire  partout  la  quantité  de  monnaie  et  d'abaisser  les 
prix  en  proportion,  ce  qui  serait  une  véritable  calamité.  Où  en 
serait-on,  si  on  voulait  en  outre  démonétiser  partout  l'argent  ? 

II. 

Si  la  production  annuelle  des  métaux  précieux  parait  aujourd'hui 
insuffisante,  c'est  parce  que  celle  de  l'or  diminue  constamment.  Il  y 
a  donc  lieu  de  se  demander  s'il  n'y  a  pas  d'espoir  de  la  voir  se  re- 
lever au  niveau  d'il  y  a  trente  ans.  L'expérience  de  ces  dernières 
années  a  montré  combien  il  est  imprudent  de  se  faire  prophète  en 
pareille  matière.  En  1850,  on  se  croyait  menacé  d'une  inondation 
d'or,  et  on  réclama  avec  les  plus  vives  instances  la  démonétisation 
de  ce  métal.  Deux  petits  pays,  qui  comme  tels  ont  cependant  le 
plus  grand  intérêt  à  ne  pas  s'isoler  de  leurs  voisins,  la  Hollande  et 
la  Belgique,  prirent  les  devans  et  adoptèrent  l'étalon  unique  d'ar- 
gent. De  différens  côtés  on  engagea  la  France  et  même  l'Angleterre 
à  imiter  cet  exemple.  MaccuUoch  annonça  dès  lors  que  bientôt  ces 
alarmes  se  dissiperaient,  que  la  faveur  reviendrait  à  l'or,  et  que  ce 
serait  l'argent  qui  à  son  tour  serait  menacé  de  proscription.  Ses 
prévisions  ce  réalisent  maintenant.  Un  géologue  d'une  autorité  re- 
connue, M.  Edouard  Suess,  professeur  à  l'université  de  Vienne,  vient 
de  publier  à  ce  sujet  un  volume  du  plus  grand  intérêt  :  l'Avenir  de 
Vor  {die  Zukunft  des  Goldes).  Il  mérite  surtout  de  fixer  l'atten- 
tion parce  qu'il  s'appuie  sur  des  faits  soigneusement  recueillis  et 
rigoureusement  discutés.  Voici  les  conclusions  auxquelles  il  arrive. 

D'après  M.  Suess,  il  y  a  un  rapport  de  cause  à  effet  entre  la  rareté 
des  métaux  précieux  et  leur  poids  ou  densité.  Le  plus  lourd  des 
métaux,  l'iridium,  qui  pèse  22.23  fois  autant  que  l'eau  distillée,  ne 
se  rencontre  qu'en  quantité  tout  à  fait  minime  dans  les  lavages  de 
platine.  Le  platine,  poids  spécifique  21.5,  ne  se  trouve  guère  que 
dans  le  district  de  NiJni'Tagil^  et  depuis  1823  il  ne  s'en  est  produit 
que  66,000  kilogranunes.  L'or,  poids  spécifique  19.25,  et  le  mer- 
cure, poids  spécifique  13.59,  sont  plus  rares  que  l'argent,  poids  spé- 
cifique 10,47.  Le  mercure  ne  se  rencontre,  combiné  avec  le  soufre 
sous  forme  de  cinabre,  que  dans  très  peu  de  localités,  à  Iluanca  Ve- 
lica  dans  le  Pérou,  à  Idiia  en  Carinthie,  à  Almaden  en  Espagne,  et  à 

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932  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

New-Almaden  en  Californie.  La  production,  qui  a  beaucoup  aug- 
menté dans  ces  dernières  années,  ne  s'est  cependant  élevée  en 
1876  qu'à  3,250,000  kilogrammes.  L'or,  plus  pesant  que  l'argent, 
apparaît  dans  le  sable  des  rivières  et  dans  la  gangue  des  roches  en 
plus  d'endroits  que  l'argent,  mais  toujours  en  quantité  beaucoup 
moindre,  et  la  production  totale  ne  s'élève  qu'à  160,000  kilo- 
grammes, tandis  que  celle  de  l'argent  s'élève  à  1,760,000  kilo- 
grammes. 

Pour  expliquer  cette  concordance  entre  le  poids,  la  rareté  et  la 
valeur  des  métaux,  M.  Suess  adopte  une  idée  émise  il  y  a  trente 
ans  déjà  par  un  géologue  allemand,  Petzholt,  qui  écrivait  en  18A5  : 
({  Si  l'or  et  le  platine  ne  sont  recueillis  qu'en  petite  quantité,  c'est 
à  cause  de  leur  énorme  poids  spécifique,  qui  les  a  précipités  dans 
les  couches  les  plus  profondes  vers  le  centre  en  fusion  de  la  terre, 
où  ils  se  dérobent  pour  toujours  à  la  main  de  l'homme.  »  Il  est  ua 
fait  qui  semble  confirmer  cette  hypothèse.  Le  poids  spécifique  des 
planètes  n'est  pas  le  même  :  elles  peuvent  se  diviser  sous  ce  rapport 
en  deux  groupes  séparés  par  la  zone  des  astéroïdes.  Dans  la  région 
intérieure  relativement  au  soleil  tournent  les  planètes  lourdes.  Mer- 
cure, la  plus  rapprochée  du  soleil,  pèse  6.84  fois  autant  qu'un  vo- 
lume égal  d'eau.  Vénus,  la  Terre  et  Mars,  pèsent  au  moins  5  fois 
autant  que  Teau.  Au-delà  des  astéroïdes  gravitent  les  planètes  lé- 
gères :  Jupiter  avec  un  poids  spécifique  de  1.29,  Saturne  avec  le 
chiffre  de  0.73  et  Uranus  avec  celui  de  0.82  pèsent  moins  que  l'eau. 
La  planète  la  plus  éloignée,  Neptune,  doit  être  extrêmement  lé- 
gère, et  le  Soleil  lui-même  ne  pèse  que  1.A2.  Le  poids  spécifique  de 
la  Terre  est  représenté  par  le  chiffre  5.  56.  Or  les  roches  et  les  ma- 
tières qui  forment  la  superficie  de  la  planète  ont  à  peine  la  moitié 
de  ce  poids  (2.7  ou  2.8  en  moyenne).  Pour  que  notre  planète 
arrive  au  poids  de  5.56,  il  faut  nécessairement  que  l'intérieur  ren- 
ferme une  grande  proportion  de  corps  très  lourds.  Au  siècle  der- 
nier, Kant  exprimait  déjà  l'idée  que  dans  la  formation  du  système 
planétaire  les  matières  les  plus  pesantes  avaient  du  se  réunir  vers 
le  centre,  ce  qui  explique  comment  les  planètes  les  plus  rappro- 
chées du  soleil  sont  les  plus  pesantes.  L'analyse  spectrale  n'a  pas 
découvert  de  métaux  précieux  dans  le  soleil;  on  peut  en  conclure 
que  ces  métaux  se  trouvent  à  l'intérieur  et  non  dans  son  enveloppe, 
qui  est  encore  à  l'état  gazeux. 

Si  en  effet  l'or  et  l'argent  ont  été  attirés  par  leur  poids  dans  les 
couches  centrales  de  notre  globe,  comment  se  fait-il  cependant 
qu'on  en  rencontre  dans  les  roches  de  la  superficie  et  dans  le  sable 
des  rivières  formé  par  la  désagrégation  de  ces  roches?  Il  faut  re- 
marquer d'abord  qu'on  trouve  les  métaux  précieux  dans  des 
veines  de  quartz  qui  traversent  les  couches  et  très  rarement  dans 

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LOR   ET   L  ARGENT.  933 

celles-ci.  La  croûte  terrestre  en  se  refroidissant  a  dû  se  contracter; 
il  s'est  formé  ainsi  des  fentes  et  des  fissures  qui  se  seront  remplies 
de  filons  métallifères.  Mais  comment  le  métal,  et  notamment  l'or 
et  l'argent,  que  leur  pesanteur  devait  retenir  au  centre,  sont-ils 
arrivés  dans  ces  filons  jusqu'à  la  surface?  On  suppose  qu'ils  y  ont 
été  apportés  par  les  eaux  thermales  ou  par  sublimation,  c'est-à-dire 
par  la  vaporisation  du  métal  soumis,  au  sein  du  globe^  à  une  tem- 
pérature énorme.  Non-seulement  on  vaporise  l'or  et  l'argent  dans 
les  laboratoires;  mais  dans  les  fours  de  fusion,  en  Amérique,  on 
a  parfois  remarqué  que  les  parois  des  cheminées  s'étaient  couvertes 
d'une  légère  couche  d'argent  ou  s'étaient  imprégnées  d'or.  Les  mi- 
neurs prétendent  qu'il  s'échappe  toujours  une  certaine  quantité 
de  métaux  précieux  sous  forme  de  vapeur.  Cette  théorie  explique 
la  formation  dans  la  gangue  de  ces  gîtes  très  riches  en  métaux  pré- 
cieux qu'on  appelle  bonanzas  en  Amérique  et  edle  saûlen  (nobles 
colonnes)  à  Schemnitz  en  Hongrie.  Les  mineurs  américains  les 
nomment  aussi  chimneys^  et  ce  sont  en  effet,  semble-t-il,  comme 
des  cheminées  dans  le  filon,  par  où  les  vapeurs  métalliques  ont  pu 
plus  facilement  monter  et  se  déposer.  Dans  la  gangue  remplissant 
la  crevasse  s'est  ouvert  une  sorte  de  trou  qui  plongeait  jusque  dans 
les  profondeurs  de  la  terre.  La  principale  richesse  du  Comstock 
Iode  provient  d'une  de  ces  «  cheminées.  » 

On  comprendra  mieux  comment  se  présentent  ces  filons  métalli- 
fères par  un  aperçu  de  cette  veine  fameuse  dont  la  production 
colossale,  —  plus  d'un  milliard  en  quinze  ans,  —  a  tant  contribué 
à  jeter  le  désarroi  dans  le  marché  monétaire.  Parallèlement  à  la 
Sierra  Nevada  et  à  l'ouest  se  prolonge  une  chaîne,  la  Virginia 
Range^  qui  se  compose  de  roches  volcaniques  de  formation  ré- 
cente. Ces  roches  ont  submergé  la  partie  inférieure  des  montagnes 
plus  anciennes  et  enti'e  autres  le  mont  Davidson,  formé  de  syénite 
qui  s'élève  à  7,827  pieds.  —  A  l'endroit  où  s'arrête  la  roche  volca- 
nique plus  moderne  qu'on  désigne  sous  le  nom  de  propylite,  à 
une  altitude  de  5,800  à  6,000  pieds,  apparaît  le  filon  du  Comstock 
Iode.  Une  fissure  s'est  produite  entre  la  montagne  ancienne  et  la 
roche  plus  récente  qui  est  venue  la  recouvrir.  Cette  fissure  s'étend 
sur  un  espace  d'environ  22,000  pieds.  Elle  a  une  largeur  très  va- 
riable, tantôt  de  plusieurs  centaines  de  pieds,  tantôt  elle  est  comme 
étranglée  entre  les  deux  parois  de  syénite  et  de  propylite.  Des 
tranches  détachées  de  ces  parois  la  remplissent  par  endroits;  le 
reste  de  la  place  est  occupée  par  du  quartz  métallifère  dans  lequel 
se  rencontrent  les  «  cheminées  »  des  bonanzas.  La  plus  puissante 
de  celles-ci  est  la  bonanza  de  Gold  Hill,  qui  descend  jusqu'à  une 
profondeur  de  700  pieds.  Plusieurs  sociétés  exploitent  ce  prodi- 
gieux filon,  La  plus  productive  est  aujourd'hui  la  Virginia  Coiuo(\- 

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93&  BETUE  DES   DEUX  MONDES. 

daled^  qui,  sur  les  125  millions  de  francs  qu'a  livrés  le  Comstock 
Iode  en  1875,  en  a  donné  85.  La  richesse  de  la  veine  a  été  re- 
connue jusqu'à  1,600  pieds.  Des  bures  ou  puits  d'extraction  attei- 
gnent déjà  des  profondeurs  de  700  à  800  mètres,  et  on  en  a 
commencé  un  qui  doit  descendre  à  1,200  mètres.  Quand  il  arrive 
à  600  mètres,  l'ouvrier  rencontre  de  très  grandes  difficultés.  La 
température  s'élève  à  50  degrés  centigrades,  et  il  faut  les  plus 
puissans  ventilateurs  pour  la  maintenir  à  SO  degrés.  Le  travail  doit 
être  interrompu  toutes  les  dix  minutes  et  il  ne  peut  être  soutenu 
longtemps. 

Examinons  maintenant  les  motifs  qui  font  croire  à  M.  Suess  que 
la  production  de  l'or  ira  en  diminuant  malgré  des  accroissemens 
qui  peuvent  être  momentanément  considérables,  mais  qui,  d'après 
lui,  ne  dureront  pas.  L'or  s'obtient  de  deux  façons  :  il  est  ou  bien 
extrait  de  la  gangue  qui  le  contient  ou  recueilli  à  l'état  de  pail- 
lettes, de  pépites  ou  même  de  rognons  {nuggets)  dans  les  allu- 
vions.  On  trouve  principalement  l'or  dans  les  régions  volcaniques 
et  toujours  plus  ou  moins  associé  à  l'argent.  Ce  rapport  intime 
qui  semble  exister  entre  les  filons  aurifères  et  argentifères  et  les 
roches  volcaniques  s'explique  aisément.  Là  où  les  phénomènes 
éruptifs  et  le  travail  violent  du  feu  central  ébranlent  et  déchirent 
la  croûte  terrestre,  il  se  forme  des  crevasses  qui  se  remplissent 
ensuite  de  quartz,  et  d'or  et  d'argent  apportés  des  grandes  profon- 
deurs par  la  sublimation.  Les  régions  où  Ton  trouve  les  métaux 
précieux  peuvent  se  diviser  en  trois  catégories  :  1*^  La  région  des 
roches  volcaniques  relativement  récentes,  où  l'argent  est  plus  abon- 
dant que  l'or,  —  c'est  là  que  se  trouvent  les  mines  du  Nevada  et  le 
Comstock  lodey  celles  du  Colorado  et  celles  des  Karpathes.  Ces  roches 
ne  semblent  pas  abandonner  leur  métal  à  l'action  des  eaux  :  elles 
ne  forment  guère  d'alluvions  aurifère^.  ^  La  région  des  roches 
volcaniques  anciennes  comme  la  diorite.  Elles  contiennent  peu  d'ar- 
gent, mais  produisent  de  très  riches  dépôts  de  détritus.  C'est  là 
qu'on  rencontre  les  exploitations  de  l'Australie,  Victoria,  Queens- 
laiid  et  Nouvelle-Zélande.  3®  Enfin  il  est  une  troisième  région  où 
l'action  volcanique  n'a  agi  qu'à  l'intérieur.  C'est  celle  où  l'on  ren- 
contre les  filons  aux  points  de  contact  des  schistes  avec  les  granits. 
On  peut  citer  comme  exemple  le  filon  si  riche  nommé  Mothcr  Iode 
en  Californie  et  les  exploitations,  au  sud  des  Alpes,  dans  le  val  An- 
zasca  et  dans  le  val  Sesia.  Dans  cette  région,  les  filons  sont  parfois 
très  nombreux,  mais  très  peu  importans,  comme  dans  la  province  aus- 
tralienne de  Victoria,  où  ils  se  comptent  par  milliers  ;  d'autres  fois  ils 
se  distinguent  au  contraire  par  leur  étendue  comme  en  Californie. 
L'or  y  est  bien  moins  abondant  que  dans  les  districts  volcaniques 
et  ne  se  trouve  que  par  places. 

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l'or  et  l'argent.  9S5 

L'exploitation  des  filons  produit  beaucoup  moins  que  celle  des 
alluvions.  Pour  ceux-ci,  on  procède  d'abord  au  lavage  des  sables 
aurifères  des  rivières,  qui  constituent  les  placers.  Plus  tai*d  on  at- 
taque les  dépôts  plus  profonds,  souvent  recouverts  d'autres  couches 
de  terrains,  les  deep  leads^  et  alors  il  faut  employer  les  béliers  hy- 
drauliques inventés  en  Californie,  qui  exigent  déjà  d'immenses  tra- 
vaux pour  amener  la  masse  énorme  d'eau  qu'exige  ce  travail.  Ce 
sont  les  alluvions  qui  ont  produit  presque  tout  l'œ:  que  nous  possé- 
dons* Si  l'on  prend  les  trente  dernières  années,  on  constate  que 
83  pour  100  de  l'or  en  provient  et  12  pour  100  seulement  des 
filons.  En  ce  moment,  par  suite  de  la  richesse  en  or  du  Comstock 
Iode,  la  proportion  est  différente  :  les  filons  produisent  un  tiers. 
C'est  qu'en  effet  les  placers  s'épuisent  vite.  On  les  trouve  dans  les 
pays  vierges  ;  mais  aussitôt  cm  s'y  précipite  de  toutes  parts.  En  peu 
de  temps  la  production  atteint  son  apogée;  puis  elle  décline  peu 
à  peu  et  enfin  s'arrête  quand  tout  le  terrain  est  épuisé,  ce  qui  n'a 
jamais  beaucoup  tardé.  Les  lavages  de  la  Californie  et  de  l'Australie 
ne  donnent  plus  guère  que  le  tiers  de  ce  qu'ils  livraient  il  y  a 
vingt-cinq  ans.  Ceux  de  la  Sibérie  augmentent;  ils  ont  donné,  en 
1869,  113  millions  de  francs,  et  en  1872,131  millions;  mais  c'est 
à  la  condition  d'avancer  sans  cesse  vers  l'est.  On  est  déjà  arrivé 
ainsi  jusque  sur  l'Amur.  Sans  doute  il  n'est  pas  improbable  qu'on 
trouve  encore  de  nouvelles  alluvions  aurifères  dans  des  pays  en- 
core peu  connus,  notamment  à  l'ouest  du  Brésil,  dans  l'Afrique 
centrale  et  dans  l'intérieur  de  l'Australie;  mais,  le  passé  récent  le 
fait  prévoir,  du  moment  qu'on  les  exploitera  avec  l'énergie  qu'on  y 
met  aujourd'hui,  ils  ne  dureront  pas  plus  longtemps  que  ceux  de 
l'Australie  et  de  la  Californie.  Il  reste,  il  est  vrai,  Tattaque  directe 
des  filons  par  l'art  des  mineurs;  mais  quand  on  ne  rencontre  pas 
des  gîtes  très  riches,  les  frais  dépassent  bientôt  les  bénéfices.  C'est 
pour  ce  motif  qu'en  Europe  comme  en  Amérique  et  déjà  en  Aus- 
tralie tant  d'exploitations  sont  aujourd'hui  abandonnées. 

C'est  une  remarque  d'Hérodote,  qu'Alexandre  de  Humboldt  a 
mise  en  tête  de  ses  recherches  sur  les  métaux  précieux,  que  l'or 
vient  toujours  des  limites  extrêmes  où  s'arrête  la  civilisation.  Très 
souvent  c'est  le  premier  fruit  de  la  colonisation.  Dans  l'antiquité, 
l'or  arrivait  de  l'Inde  et  de  la  Perse,  de  l'Arabie  et  du  Nil,  d'Ophir, 
des  montagnes  de  la  Dacie  et  de  l'Espagne.  Dans  les  premiers  temps 
du  moyen  âge,  la  Bohême  en  livre  un  peu;  mais  vers  la  fin  de  cette 
époque  la  production  paraît  avoir  cessé,  du  moins  pour  l'Europe. 
Après  la  découverte  du  Nouveau  Monde,  Mexico,  le  Pérou,  les  An- 
tilles, plus  tard  le  Brésil,  apportent  un  contingent  considérable;  mais 
vers  1830  on  ne  recueille  presque  plus  rien,  trente  millions  par  an 
en  tout,  estime  MaccuUoch.  En  1848,  nouvel  afilux  plus  considé- 

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936  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

rable  que  tous  les  précédens;  mais  plus  on  produit,  plus  Tépuise- 
ment  vient  tôt.  Plusieurs  des  régions  naguère  les  plus  riches, 
comme  la  Californie,  Montana,  Idaho,  Jeniseî,  Victoria,  montrent 
des  signes  indéniables  d'un  rapide  appauvrissement.  La  conclusion 
du  livre,  si  rempli  de  faits,  de  M  Edouard  Suess  est  que  la  pro- 
duction de  l'or  ira  en  diminuant,  comme  c'est  du  reste  le  sort  de 
toutes  les  industries  extractives  qui  épuisent  le  fonds  qu'elles  ex- 
ploitent, —  que  par  conséquent  la  quantité  de  ce  métal  deviendra 
complètement  insuffisante  pour  faire  face  aux  besoins  croissans  des 
arts,  du  luxe  et  du  monnayage.  D'après  le  savant  géologue  vien- 
nois, c'est  à  peine  si  l'or  et  l'argent  réunis  offriront  un  moyen 
d'échange  suffisant.  Si  donc  on  devait  écouter  les  partisans  de 
l'unique  étalon  d'or  et  expulser  l'argent,  on  arriverait  aux  consé- 
quences les  plus  désastreuses.  Ce  point  étant  contesté,  il  importe 
d'y  fixer  un  moment  l'attention. 

III. 

Quelle  influence  exerce  sur  l'économie  sociale  l'accroissement 
ou  la  diminution  de  la  monnaie  ?  Cette  question  est  de  la  plus  grande 
importance,  et  cependant  jusque  dans^ces  derniers  temps  elle  a  été 
peu  approfondie  et  discutée.  Dans  son  livre  de  la  Baisse  probable  de 
For  (1859),  M.Michel  Chevalier  montre  très  bien  que  l'augmentation 
de  la  quantité  de  la  monnaie  et  par  conséquent  la  diminution  de  sa 
valeur  est  favorable  aux  débiteurs  et  défavorable  aux  créanciers 
d'une  somme  fixe  en  numéraire.  Mais  n'a-t-elle  pas  pour  effet  de  sti- 
muler l'industrie  et  le  commerce?  C'est  un  point  que  l'éminent  éco- 
nomiste n'a  pas  examiné.  Dans  son  essai  sur  la  Monnaie^  si  plein 
de  vues  justes  et  fines,  Hume  donne  la^î  vraie  solution  en  quelques 
mots  :  «  On  voit,  dit-il,  dans  un  état  où  le  numéraire  commence  à 
circuler  avec  plus  d'abondance  qu'auparavant  tout  prendre  une 
face  nouvelle.  Le  travail  et  l'industrie  se  vivifient.  Le  marchand  de- 
vient plus  entreprenant,  le  manufacturier  plus  diligent  et  plus  ha- 
bile, et  le  fermier  lui-même  conduit  la  charrue  avec  plus  de  soin  et 
d'activité.  Le  bonheur  domestique  d'un  état  n'est  pas  intéressé  à  ce 
qu'il  existe  plus  ou  moins  de  numéraire;  mais  les  magistrats  doivent 
s'efforcer,  autant  que  possible,  de  faire  eu  sorte  que  la  quantité  s'en 
accroisse  régulièrement,  parce  que  de  cette  façon  ils  contribuent  à 
entretenir  Tesprit  d'entreprise  dans  la  nation  et  à  augmenter  la 
masse  du  travail,  en  quoi  consistent  la  vraie  puissance  et  la  richesse 
réelle.  Un  pays  où  la  quantité  de  monnaie  diminue  est  alors  plus 
faible  et  plus  misérable  qu'un  autre  pays  qui  ne  possède  pas  plus 
de  monnaie,  mais  où  celle-ci  augmente.  »  Quoique.  Hume  eût  ainsi 
démêlé  les  différons  aspects  du  problème  avec  une  perspicacité 

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l'or  et  l'argent.  937 

vraiment  merveilleuse  pour  un  temps  où  les  questions  financières 
étaient  encore  si  peu  étudiées,  Stuart  Mill  y  hésite  et  se  contredit. 
Au  chapitre  xxu  du  livre  de  ses  Principles  ofpolitical  economy^  il 
enseigne  que  ce  qui  importe  c'est  l'abondance  des  capitaux,  non  celle 
du  numéraire.  Dans  l'édition  populaire  du  même  livre  publiée  plus 
tard,  il  reconnaît,  p^^e  352,  que  «  l'addition  de  toute  quantité  nou- 
velle d'or  ou  d'argent  qui  arrive  sur  le  marché  des  prêts  a  pour 
effet  d'amener  une  diminution  du  taux  de  l'intérêt  »  et  par  suite 
de  stimuler  l'esprit  d'entreprise. 

Aux  États -Dnis,  le  problème  a  été  examiné  et  discuté  sous 
toutes  ses  faces,  parce  qu'il  était  un  objet  de  dissidence  entre 
deux  grands  partis,  les  inflationîsts  d'un  côté,  les  partisans  du 
hard  money  de  l'autre.  Les  partisans  du  hard  money^  de  la  monnaie 
métallique,  veulent  rétablir  le  plus  tôt  possible  la  circulation  mo- 
nétaire, au  risque  de  diminuer  la  quantité  des  moyens  d'échange, 
et  par  suite  les  prix.  Les  inflationîsts  veulent  maintenir  et  même 
augmenter  la  circulation  des  billets,  afin  de  ne  pas  aggraver  les 
charges  des  débiteurs  et  de  ne  pas  enlever  aux  échanges  l'inter- 
médiaire abondant  dont  ils  ont  besoin.  Ceux-ci  paraissent  avoir 
la  majorité  dans  la  chambre  des  représentans,  car  dans  les  der- 
niers jours  de  la  dernière  session  une  résolution  a  été  votée  par 
133  voix  contre  120,  à  l'effet  de  retarder  le  moment  de  la  reprise 
des  paiemens  en  espèces  fixée  au  l*"»^  janvier  de  l'année  prochaine. 
Cette  résolution  n'a  pas  encore  été  soumise  au  sénat,  qui  probable- 
ment la  rejettera.  Dans  ces  débats  où  chaque  parti  est  principale- 
ment guidé  par  ce  qu'il  croit  être  son  intérêt,  beaucoup  d'hérésies 
économiques  sont  débitées;  cependant  certaines  vérités  indéniables 
ont  été  établies  et  résumées  dans  le  chapitre  du  rapport  de  la  Cbm- 
mission  monétaire  américaine  de  1877,  intitulé  :  Shrinking  money 
fatal  to  labor^  «  quand  la  quantité  de  monnaie  diminue,  le  travail 
en  souffre.  »  Tâchons  d'exposer  ce  pomt,  qui  domine  toute  la  ques- 
tionmonétaire. 

Dn  riche  capitaliste  vient  s'établir  dans  un  canton  écarté  où  le  nu- 
méraire est  rare  et  où  tout  est  à  bon  marché.  Il  emploie  une  partie 
de  ses  fonds  à  faire  des  prêts  ;  par  suite  de  la  concurrence,  il  fait 
baisser  le  taux  de  l'intérêt.  L'intérêt  diminuant,  des  affaires  qui  au- 
raient donné  auparavant  un  bénéfice  trop  minime  pour  payer  5  ou 
6  pour  100  deviennent  avantageuses  maintenant  qu'il  ne  faut  plus 
payer  que  2  ou  3.  Une  activité  nouvelle  est  ainsi  imprimée  à  l'in- 
dustrie. Le  capitaliste  lui-même  améliore  ses  propriétés,  empierre 
les  chemins,  bâtit  des  fermes;  toute  la  main-d'œuvre  est  rétribuée 
en  numéraire.  Les  ouvriers  dont  le  salaire  augmente  consomment 
davantage.  Pour  faire  face  à  ces  consommations  plus  fortes,  il  faut 
de  nouvelles  fabriques.  Ainsi  la  prospérité  est  partout.  Le  numé- 


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938  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

raire  nouveau,  entrant  dans  la  circulation,  fait  hausser  les  prix* 
Ceux  qui  ont  des  marchandises  prêtes  font  alors  des  bénéfices  excep- 
tionnels, et  tout  fe  monde  gagne.  Bientôt,  il  est  vrai,  ces  sources  ex- 
ceptionnelles de  profits  tarissent,  car  le  fabricant  doit  plus  dé- 
bourser pour  la  main-d'œuvre;  mais  l'élan  a  été  donné,  et  le  district 
est  définitivement  enrichi.  L'accroissement  de  la  population  et  des 
échanges  a  même  ouvert  un  nouveau  débouché  au  numéraire,  qui 
ainsi,  quoique  accru,  peut  ne  pas  se  déprécier.  C'est  précisément 
là  TelTet  qu'a  produit  le  demi-milliard  d'or  qu'a  fourni  annuelle- 
ment la  Californie  de  1850  à  1870.  Il  a  provoqué  d'abord  ce  prodi- 
gieux accroissement  de  la  production  et  des  échanges,  ce  dévelop- 
pent inouï  de  l'industrie  et  du  commerce  qui  ont  eu  lieu  à  cette 
époque.  Ce  n'est  que  plus  tard  et  insensiblement  qu'il  en  est  résulté 
une  hausse  des  prix  presque  annulée  aujourd'hui.  La  conmiission 
monétaire  néerlandaise  de  1873,  composée  d'hommes  très  compé- 
tens,  résume  parfaitement  les  effets  de  l'abondance  du  numéraire.  On 
lit  dans  son  rapport  :  «  Il  est  reconnu  que  l'abondance  ou  la  rareté 
du  métal  qai  est  la  base  du  système  monétaire,  en  rendant  aussi 
rare  ou  abondant  le  moyen  de  circulation,  a  une  grande  influence 
sur  le  marché  du  crédit.  Pour  occasionner  un  changement  général 
du  prix,  la  rareté  ou  l'abondance  doit  avoir  quelque  durée.  Elle 
fait  sentir  son  premier  effet  sur  le  marché  du  crédit,  et  si  elle  est 
de  courte  durée,  cet  effet  se  limite  en  gi-ande  partie  à  cela.  La  ra- 
reté de  l'agent  de  la  circulation  produit  un  marché  du  travail  tendu 
et  fait  monter  le  taux  de  l'escompte.  »  Nous  avons  vu  comment 
l'abondance  du  numéraire,  quand  elle  se  produit,  stimule  l'indus- 
trie et  favorise  le  travail. 

L'effet  contraire  a  lieu  quand  l'argent  devient  plus  rare.  En  effet 
alors  les  prix  baissent.  Il  s'ensuit  que  les  fabricans  vendent  leurs 
produits  sans  bénéfice  ou  même  à  perte.  Pendant  la  crise  actuelle 
beaucoup  de  manufacturiers  n'ont  pas  retiré  de  la  vente  des  mar- 
chandises fabriquées  de  quoi  couvrir  la  dépense  de  la  matière  pre- 
mière. Poussé  par  la  baisse,  on  vend  à  tout  prix,  et  les  moins  bien 
outillés  ou  les  plus  endettés  font  faillite.  Comme  il  n'y  a  rien  à 
gagner  dans  l'industrie,  l'argent  s'accumule  immobile  dans  les 
banques.  On  recherche  les  placemens  sûrs  qui  atteignent  alors  un 
taux  de  capitalisation  inusitée.  Comme  tout  baisse,  on  a  intérêt  i 
garder  son  niunéraire  disponible,  parce  que  sa  puissance  d'acquisi- 
tion augmente  sans  cesse.  On  achètera  meilleur  marché  demain 
qu'aujourd'hui,  et  ainsi  celui  qui  possède  de  For  s'enrichit  sans 
rien  entreprendre.  Faute  d'emploi  pour  les  ouvriers ,  leur  salaire 
baisse.  Leur  revenu  diminuant,  ils  réduisent  leurs  achats.  Les  fa- 
briques vendent  moins,  et  la  stagnation  devient  géniale.  C'est  un 
cercle  vicieux  où  la  baisse  engendre  la  baisse  et  où  tout  le  monde 


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1 


l'or  et  l'argent.  939 

perd,  sauf  les  détenteurs  du  numéraire.  Le  travailleur  s'irrite 
contre  le  chef  d'industrie  forcé  de  réduire  les  heures  du  travail  ou 
le  salaire.  Le  mécontentement,  la  haine,  l'esprit  de  révolte,  se  ré- 
pandent dans  les  classes  laborieuses.  Les  grèves,  les  attentats,  les 
insurrections  à  main  armée,  comme  l'an  dernier  aux  États-Unis, 
telles  sont  les  conséquences  de  la  détresse  universelle,  produite  par 
la  baisse  des  prix. 

Les  théoriciens  de  l'économie  mathématique  soutiennent,  il  est 
vrai,  que  la  quantité  du  numéraire  importe  peu,  et  que  les  échanges 
se  font  aussi  bien  avec  peu  qu'avec  beaucoup  d'argent.  En  effet, 
disent-ils,  enlevez  à  la  France  la  moitié  de  son  numéraire,  tous  les 
prix  tombant  aussi  de  moitié,  la  circulation  se  fera  aussi  facilement 
qu'auparavant,  car  avec  un  franc  on  achètera  autant  de  denrées 
qu'avec  deux  francs  précédemment.  Cela  est  vrai  dans  une  situa- 
tion étabUe  sur  cette  base.  Ainsi  en  Russie,  au  Japon,  la  monnaie 
était  rare,  et  par  suite  les  prix  très  bas.  Les  échanges  n'étant 
pas  actifs,  ils  s'accomplissaient  sans  entraves  et  sans  perte  pour 
personne.  Mais  on  ne  peut  songer  sans  frémir  aux  crises  succes- 
sives et  prolongées  qu'il  faudrait  faire  subir  à  des  pays  industriels 
comme  la  France  et  l'Angleterre  pour  les  amener  à  faire  leurs 
échanges  sans  cesse  croissans,  avec  une  quantité  moindre  de  nu- 
méraire. Les  entreprises  sont  fondées,  les  dettes  conclues,  les  obli- 
gations émises,  les  rentes  créées  sur  la  base  de  certains  prix.  Di- 
minuez notablement  ces  prix,  toutes  les  dettes  deviennent  plus 
lourdes,  l'hypothèque  écrase  la  propriété,  le  fabricant  est  en  perte  ; 
c'est  un  bouleversement  général,  une  ruine  universelle,  dont  les 
créanciers  eux-mêmes  pâtissent  par  les  faillites  de  leurs  débi- 
teurs. C'est  seulement  quand  la  liquidation  sera  faite,  au  milieu  de 
désastres  sans  nombre,  que  l'équilibre  s'établira  sur  la  base  d'un 
numéraire  moins  abondant  et  de  prix  réduits. 

On  peut  voir  en  ce  moment  l'effet  produit  par  les  deux  systèmes, 
celui  de  la  rareté  et  celui  de  l'abondance  de  la  monnaie.  L'Alle- 
magne a  raréfié  l'instrument  des  échanges  d'abord  en  supprimant 
les  trop  petites  coupures  de  billets  de  banque  et  ensuite  en  rem- 
plaçant l'argent  démonétisé  par  de  l'or,  qu'elle  défend  avec  peine 
contre  un  change  défavorable  qui  à  chaque  instant  le  lui  enlève. 
La  France,  au  contraire,  à  côté  d'une  circulation  fiduciaire  énorme 
possède  une  masse  de  monnaie  colossale  que  le  change  favorable 
augmente  sans  cesse.  Nul  pays  n'a  moins  souffert  que  la  France  de 
la  crise  industrielle  qui  sévit  partout,  tandis  que  l'Allemagne  a  été 
atteinte  plus  que  les  autres.  De  même  les  États-Unis,  qui  réduisent 
leur  ch-culation  de  billets  pour  les  ramener  au  pair  et  reprendre 
les  paiemens  en  espèces,  sont  plus  éprouvés  que  l'Italie,  qui  ne 
s'est  pas  encore  crue  en  mesure  de  tenter  le  même  effort  (1). 

(1)  M.  le  baron  de  Reinach  a  démontré  avec  infiniment  d'esprit  et  non  sans  quel- 
que yérité  comment  Tabondance  des  moyens  d'échange  a?ait  contribué  au  progrès 

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9&0  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

De  ce  qui  précède ,  on  peut  conclure  que  Hume  avait  parfai- 
tement raison.  Ce  qui  est  désirable  d'abord,  c'est  que  l'équilibre 
monétaire  et  par  suite  les  prix  se  maintiennent  avec  le  plus  de 
fixité  possible,  et  à  cet  effet  il  faut  que  les  moyens  d'échange  s'ao- 
croissent  dans  la  même  proportion  que  la  population  et  le  mouve- 
ment des  affaires.  Si  un  changement  doit  intervenir,  il  vaut  mieux 
que  la  quantité  de  numéraire  augmente,  car  cette  augmentation, 
pendant  qu'elle  se  produit,  a  pour  effet  de  stimuler  l'industrie,  de 
créer  des  entreprises  nouvelles  et  par  suite  de  fournir  un  emploi 
au  surplus  du  numéraire.  Si  au  contraire  la  monnaie  se  raréfie,  les 
prix  baissant,  les  industriels  perdent;  ils  diminuent  leurs  affaires, 
le  travail  fait  défaut,  le  salaire  baisse,  la  consommation  diminue, 
tout  est  frappé  de  stagnation,  et  alors  même  ce  qui  reste  de  nu- 
méraire devient  trop  considérable  et  s'accumule  dans  les  banques; 
il  se  retire  de  la  circulation,  faute  d'un  emploi  rémunérateur  dans 
l'industrie.  Le  congrès  américain  a  été  si  frappé  des  graves  incon- 
véniens  qui  résultent  d'une  contraction  de  l'instrument  des  échanges 
qu'au  mois  de  mai  dernier,  avant  de  se  séparer,  il  a  décidé  qu'on 
ne  réduira  plus  la  quantité  du  papier-monnaie  au-dessous  de  ce 
qu'elle  était  à  la  fin  d'avril,  c'est-à-dire  347,681,016  dollars  (envi- 
ron 1,7A0  millions  de  francs).  Pour  ramener  le  papier-monnaie  au 
pair  avec  le  métal,  les  États-Unis  ont  dû  faire  comme  l'Angleterre 
de  1815  à  1821,  c'est-à-dire  diminuer  la  quantité  des  billets  en  cir- 
culation et  amener  ainsi  une  diminution  des  prix  jusque  là  suréle- 
vés, puisqu'ils  étaient  comptés  en  papier  déprécié.  Cette  baisse  des 
prix  a  provoqué  l'atonie  des  affaires  dont  souffre  l'Union  et  dont 
nous  ressentons  le  contre-coup  parce  que  les  Américains  appauvris 
sont  moins  en  état  d'acheter  nos  produits. 

S'il  est  démontré,  —  et  je  pense  qu'aucun  économiste  ne  le  con- 
testera, —  qu'une  diminution  des  instrumens  d'échange  a  pour 
effet  pendant  qu'elle  s'opère  de  diminuer  les  profits,  de  mettre 
tous  les  industriels  en  perte  et  par  suite  de  réduire  les  salaires,  les 
transactions,  le  commerce  et  tout  le  mouvement  économique  en 
général,  on  peut  juger  de  la  sagesse  de  la  mesure  qui  consisterait 
à  expulser  l'argent  de  la  circulation  en  diminuant  d'un  bon  tiers 
l'instrument  de  la  circulation.  Les  chiffres  acceptés  par  tous  le 
prouvent,  les  deux  métaux  précieux  réunis  répondent  à  peine  aux 
besoins,  et  l'on  voudrait  obliger  le  monde  à  ne  plus  faire  usage  que 
d'un  seul,  l'or,  alors  précisément  que  sa  production  a  diminué  de 
plus  d'un  tiers.  Tous  les  contrats  dans  l'univers  entier  sont  basés 
sur  l'emploi  des  deux  métaux,  car  le  monde,  pris  dans  son  ensemble, 

économique  de  l'Italie.  M.  William  Kelley,  membre  du  congrès  américain  pour  la 
Pensylfanie,  a  développé  la  môme  thèse  pour  les  États-Unis  ayec  des  argumens  très 
sérieux.  V.  An  adreu  io  the  citixent  of  Philadelphia,  W6. 


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l'or  et  l'argent.  9àl 

est  bimétallique,  —  certains  peuples  se  servant  de  monnaie  d'or, 
d'autres  d'argent,  d'autres  enfin  d'or  et  d'argent  ensemble,  —  et  on 
veut  fausser  tous  ces  contrats  en  obligeant  tous  les  débiteurs  à 
livrer  un  métal  considérablement  enchéri  puisque  tous  se  le  dispu- 
teront et  qu'il  devra  faire  à  lui  seul  Toflice  que  les  deux  remplis- 
saient auparavant.  Quatre  grands  pays  aspirent  à  reconquérir  une 
circulation  métallique,  il  leur  faut  pour  cela  quatre  milliards.  Ils 
auront  déjà  bien  de  la  peine  à  les  puiser  dans  le  réservoir  des  deux 
métaux.  Comment  y  parviendront-ils  et  à  quel  prix,  si  on  démoné- 
tise l'argent?  Évidemment,  au  milieu  des  souffrances  actuelles  de 
l'industrie,  alors  que  les  grèves  et  les  attentats  jettent  partout  le 
trouble  et  l'inquiétude,  il  n'est  pas  un  seul  gouvernement  qui  vou- 
drait tenter  une  semblable  expérience. 

Mais,  disent  les  fanatiques  de  l'or,  il  ne  s'agit  pas  de  démonéti- 
se!: l'argent,  il  suffit  de  restreindre  la  puissance  libératoire  de  l'écu 
de  5  francs  à  une  somme  de  50  francs,  comme  pour  la  monnaie 
divisionnaire.  Il  ne  faut  point  se  faire  illusion,  une  pareille  mesure 
mène  forcément  à  la  démonétisation.  En  effet,  le  commerçant,  l'indus- 
triel, qui  auraient  des  écus  au  moyen  desquels  ils  ne  pourraient 
payer  leurs  traites  iraient  les  porter  dans  les  caisses  de  l'état  pour 
les  y  échanger  contre  de  l'or.  La  banque,  qui  ne  pourrait  plus  rem- 
bourser ses  billets  avec  l'argent,  ne  garderait  pas  une  monnaie  qui 
ne  constituerait  pas  une  encaisse  effective.  Tout  l'argent  déprécié 
refluerait  au  trésor,  qui  ne  pourrait  plus  le  remettre  en  circulation. 
Une  monnaie  discréditée  ne  peut  plus  circuler  qu'avec  le  cours 
forcé  ;  or  au  contraire  l'état  enlèverait  à  l'argent  le  pouvoir  libéra- 
toire à  l'égard  de  tous  excepté  de  lui-même.  Seul  il  serait  tenu  de 
recevoir  une  monnaie  au  moyen  de  laquelle  il  ne  pourrait  rien 
payer.  Après  une  série  d'embarras,  de  difficultés  et  de  contesta- 
tions, il  serait  obligé  comme  le  gouvernement  allemand  de  la  re- 
tirer et  de  la  vendre  et  dans  des  conditions  bien  pires.  L'Allemagne 
a  employé  une  partie  de  son  argent  à  fabriquer  une  monnaie 
divisionnaire.  Elle  n'a  rendu,  avec  les  états  Scandinaves,  que  pour 
500  millions  de  francs.  L'union  latine  aurait  à  en  écouler  8  ou  10  fois 
autant  (1).  Sur  quel  marché  et  à  quel  prix?  On  réduirait  tellement  la 
valeur  de  l'argent  qu'aucun  pays,  même  les  États-Unis,  ne  pourrait 
le  conserver.  Ce  serait  un  désarroi  universel  accompagné^  d'une 
crise  effroyable  pour  le  commerce  et  l'industrie  du  monde  entier. 

IV. 

Il  reste  à  examiner  maintenant  quelles  résolutions  pourrait 
prendre  la  conférence  monétaire  qui  siège  en  ce  moment  à  Paris. 

(1)  D'après  les  renseignemens  obtenus  de  l'obligeanoe  de  la  Banque  de  France,  ren- 
caisse était  composée  au  25  Juillet  dernier  de  :  or,  1,182  millions  ;  argent,  984  millions, 


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9A2  REVUE   DES   DEUX   MONDES* 


■ç 


On  sait  que  cette  conférence  se  réunit  à  la  demande  du  préâ 

des  États-Unis,  obéissant  à  un  rote  du  congrès.  Elle  a  peur 

I  (i  l'adoption  d'un  rapport  commun  entre  Tor  et  l'argent  en  tu 

1^  rendre  international  l'usage  de  la  monnaie  bimétallique  et  d*: 

f  rer  ainsi  la  fixité  de  la   valeur  relative  des  deux  métaux.  »  On 

*  que  c'est  la  traduction  des  idées  de  M.  Cernuscbi,  qui  prét^d, 

i  sans  quelque  apparence  de  raison ,  que,  si  tous  les  peuples  c 

I  ses  établissaient  le  même  rapport  de  valeur  entre  l'or  et  Tar* 

f  tous  deux  resteraient  forcément  dans  la  circulation,  attendu 

d  celui  qui  serait  relativement  plus  rare  ne  trouverait  plus,  ca 

î|  maintenant,  un  marché  où  il  peut  obtenir   un  prix  plus  ë 

1  Comment  une  entente  est-elle  possible?  Les  États-Unis  ont  ad 

I  la  monnaie  bimétallique,  mais  le  dollar  du  BUmd-bill  estfr; 

I  sur  la  base  d'un  rapport  entre  l'or  et  l'argent  de  1  à  16,  ta 

I  que  dans  l'union  latine  ce  rapport  est  de  1  à  J5  1/2,  qui  < 

r  le  rapport  à  peu  près  normal  depuis  la  fin  du  siècle  den 

\  L'Angleterre,  n'ayant  que  l'étalon  d'or,  n*a  établi  aucun  rapj 

I  légal  entre  les  deux  métaux.   La  situation  de  rAllemagne  esi 

I  même  en  théorie;  mais  en  fait  le  rapport  de^l  à  15  1/2  existe ei 

;  le  marc  d'or  et  le  thaler  d'argent,  qui  jouit  encore  de  h  puissa 

libératoire.  Y  a-t-il  quelque  espoir  d'amener  un  accord  entre 

puissances? 

La  Société  néerlandaise  pour  les  progrès  de  Tindustrie,  dans  i 
adresse  au  roi  des  Pays-Bas,  traite  cette  question  avec  cette  conn 
sance  des  problèmes  financiers  qui  distingue  les  Hollandais  def 
le  xvi«  siècle.  Pour  répondre  au  but  en  vue  duquel  la  conférence 
réunit,  dit  cette  adresse,  le  premier" point  qu'elle  ait  a  décider 
celui-ci  :  Est-il  probable,  oui  ou  non,  que,  si  tous  les  états  ciril 
adoptaient  une  monnaie  bimétallique  avec  le  rapport  uniforme  ei 
l'or  et  l'argent  de  1  à  15  1/2,  on  obtiendrait  une  stabilité  danî 
valeur  relative  des  deux  métaux,  sinon  absolue,  au  moins  i 
grande,  et  que  ses  oscillations  deviendraient  miDimes  en  ce 
paraison  de  celles  qui  ont  eu  lieu  dans  le  courant  de  ce  siècle? 
réponse  à  la  question  ainsi  posée  ne  peut  être  qu'aflîrmative  :  c' 
là  aujourd'hui  une  vérité  acquise  à  la  science  économique.  D 
le  livre  de  M.  Michel  Chevalier  de  la  Baisse  probable  de  Car 
trouve  un  chapitre  intitulé  :  la  France  sert  de  parachute  à  la  ba< 
de  For.  En  effet,  6  ou  7  milliards  d'or  ont  pénétré  dans  la  cira 
tion,  tandis  que  l'argent  libéré  servait  à  l'Angleterre  à  payer  l'In 
L'or,  trouvant  un  débouché,  n'a  guère  perdu  de  sa  valeur.  Si 
double  étalon  n'avait  pas  existé  en  France,  M.  Michel  Chevaliei 
démontre  à  l'évidence,  l'or  eût  considérablement  baissé.  M.  Staal 

y  compris  84  millions  de  monnaie  diTÎaionnaîre.  H.  RoulaBd  estime  la  cifailitîos 
l'argent  en  IHnce  à  2  1/2  milliaids;  ce  chiiEre  n^efl^U  p«i  trap  peu.  éleié! 


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LOR   ET   l'argent.  943 

levons,  dans  son  ouvrage  Maney^  prouve  la  stabilité  de  la  monnaie 
bimétallique,  dont  cependant  il  n'est  point  partisan,  par  une  com- 
paraison. «  Supposez,  dit-il,  deux  réservoirs  d'eau  :  s'ils  sont  com- 
plètement séparés,  chaque  réservoir  sera  affecté  par  sa  fluctuation 
particulière;  mais  ouvrez  un  canal  de  jonction,  un  niveau  commun 
s'établira ,  et  sur  une  masse  plus  grande  chaque  fluctuation  aura 
moins  d'action.  La  masse  des  métaux,  or  et  argent,  circulant  dans 
l'Europe  occidentale  est  exactement  représentée  par  l'eau  de  ces 
deux  réservoirs,  et  le  canal  de  jonction  est  la  loi  du  7  germinal 
an  XI,  qui  permet  à  un  métal  de  prendre  la  place  de  l'autre  dans 
la  circulation.  M.  Jevons  démontre  aussi,  par  un  dessin  qui  frappe 
les  yeux,  qu'avec  l'emploi  des  deux  métaux  les  prix  sont  plus  sta- 
bles. Gela  paraît  évident;  plus  la  masse  monétaire  est  considérable, 
moins  une  diminution  ou  un  accroissement  de  la  production  de  l'or 
ou  de  l'argent  se  fera  sentir.  Voici  des  chiffres  qui  n'admettent 
pas  de  contestation.  La  production  de  l'or  était  en  1852  de  910  mil- 
lions et  en  1875  de  485  millions,  donc  diminution  de  près  de  moi- 
tié, ce  qui  aurait  amené  une  baisse  considérable  des  prix  avec  l'or 
comme  unique  étalon.  En  1852  la  production  de  l'argent  était  de 
200  millions  ;  aujourd'hui  elle  est  de  350  millions.  Donc  augmen- 
tation considérable,  et  avec  l'étalon  d'argent  seul,  hausse  notable 
du  prix.  Employez  simultanément  les  deux  métaux,  le  déficit  de 
l'un  est  comblé  par  le  surplus  de  l'autre,  et  l'équilibre  se  maintient 
dans  le  stock  métallique  et  dans  les  prix.  A  ce  point  de  vue,  les 
partisans  de  l'argent  d'il  y  a  vingt  ans  avaient  plus  raison  que  ceux 
de  l'or  aujourd'hui.  La  production  de  l'ai'gent  augmente  régulière- 
ment à  peu  près  dans  la  même  proportion  que  la  population  et  les 
besoins  de  l'échange.  L'or  au  contraire  est  soumis  à  des  fluctua- 
tions très  grandes  et  très  brusques.  En  1825  la  production  de  l'or 
est  de  25  millions,  en  1848  elle  est  de  150  millions,  etquatre  ans 
plus  tard  elle  passe  brusquement  à  910  millions  pour  retomber  au- 
jourd'hui à  490.  Si,  comme  tout  le  monde  s'accorde  à  le  procla- 
mer, la  première  condition  de  la  monnaie  est  la  stabilité,  il  faut 
avouer  qu'il  n'y  en  a  pas  de  condition  pire  que  l'or  seul,  et  pas  de 
meilleure  que  l'or  et  l'argent  réunis. 

La  pétition  néerlandaise  résume  parfaitement  les  avantages  d'une 
entente  avec  les  États-Unis  sur  la  base  proposée  par  eux.  La  dé- 
préciation de  l'argent  serait  arrêtée,  la  variation  dans  la  puissance 
d'acquisition  des  deux  métaux  serait  réduite  au  minimum,  et  le  rap- 
port de  valeur  entre  l'or  et  l'argent  acquerrait  iine  fixité  très  grande. 
On  préviendrait  les  perturbations  énormes  qui  seraient  la  suite 
de  la  démonétisation  générale  de  l'argent.  On  rendrait  un  grand 
service  au  commerce  entre  l'Europe  qui  exporte  et  l'Asie  qui  ab- 
sorbe l'argent,  en  donnant  une  valeur  moins  variable  au  métal  qui 

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Qhll  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

sert  de  base  à  ces  échanges.  Enfin  on  faciliterait  singulièrement  la 
reprise  des  paiemens  en  espèces  aux  pays  qui  subissent  encore  le 
régime  du  cours  forcé. 

Malgré  ces  avantages  incontestables,  un  accord  entre  ces  diffé- 
rens  pays  sera  difficile  à  établir,  parce  que  la  question  n'est  pas 
assez  éclaircie.  L'Allemagne  aurait  grand  intérêt  à  conserver  l'ar- 
gent, auquel  ses  populations  sont  habituées,  au  lieu  de  s'acharner 
à'introduire  l'or,  qu'elle  gardera  difficilement,  parce  que  le  change 
lui  est  souvent  contraire.  Elle  a  déjà  le  rapport  de  1  à  15  1/2;  il  lui 
suffirait  de  transformer  des  thalers  en  pièces  de  2  et  de  A  marcs 
avec  même  contenance  de  métal  fin,  et  à  l'instant  la  crise  moné- 
taire qu'elle  traverse  serait  terminée.  Le  fera-t-elle  ?  C'est  peu  pro- 
bable. L'Angleterre,  à  cause  de  l'Inde,  a  plus  d'intérêt  encore  que 
l'Allemagne  à  relever  le  cours  de  l'argent  et  surtout  à  rendre  sa  va- 
leur plus  stable.  Rien  que  pour  ses  traites  sur  l'Inde,  l'état  perd 
annuellement  75  millions  de  francs,  et  ceci  n'est  rien  auprès  de  ce 
que  perdent  les  particuliers  qui  ont  une  somme  fixe  à  toucher  aux 
Indes.  Aussi  presque  tous  ceux  qui  s'intéressent  aux  choses  de  la 
grande  colonie,  depuis  les  marchands  de  Liverpool  (1)  jusqu'au 
conseil  des  Indes,  inclinent  vers  le  bimétallisme.  Le  gouvernement 
anglais  est  si  peu  disposé  à  repousser  l'argent  pour  l'Asie  qu'en 
1876  il  l'a  introduit  dans  l'île  Maurice  en  remplacement  de  l'or. 
Pour  entraîner  l'Angleterre,  M.  Cemuschi  propose  que  la  France 
frappe  une  pièce  de  25  francs  de  même  valeur  que  la  livre  sterling, 
à  la  condition  que  l'Angleterre  adopte  une  pièce  de  4  shillings  iden- 
tique à  la  pièce  de  5  francs  avec  valeur  libératoire.  Les  États-Unis 
adopteraient  les  mêmes  bases.  La  France  aurait  à  mettre  dans  la 
nouvelle  pièce  pour  22  centimes  de  plus  d'or  que  dans  les  25  francs 
actuels;  mais  cette  perte  serait  compensée  par  le  relèvement  de  va- 
leur de  ses  2  milliards  1/2  d'argent.  En  théorie,  il  n'y  a  rien  à  re- 
dire; mais  les  états  n'agissent  que  sous  le  coup  de  la  nécessité. 
Ils  suivent  en  général  le  principe  de  la  moindre  action.  La  France 
ne  sortira  pas  d'un  système  qui  pour  le  moment  ne  lui  cause  aucun 
embarras. 

Comme  on  l'a  vu ,  les  États-Unis  ont  rétabli  par  le  Bland-bill  le 
rapport  entre  les  deux  métaux  de  1  à  16.  S'ils  veulent  arriver  à  un 
résultat,  il  faut  qu'ils  adoptent  le  rapport  de  1  à  15  1/2;  c'était 
l'opinion  de  la  majorité  de  la  «iVver-comm^'^^ion;  mais,  comme 
pour  faire  passer  le  Bland-bill  malgré  le  veto  du  président,  il  fallait 
réunir  les  deux  tiers  des  voix,  on  s'est  contenté  de  rétablir  le  dollar 
d'avant  1873,  the  dollar  ofthe  fathers.  Les  honunes  les  plus  compé- 
tens  des  États-Unis  se  sont  prononcés  pour  le  15 1/2.  MM.  John  Jones, 

(1)  M.  Samuel   Smith,  président  de  la   chambre   de   commerce  de  Liverpool,  et 
M.  Stephen  Willlamaoa  ont  publié  des  lettres  dans  ce  sens. 


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1 


i*OR  ET  l'argent.  945 

Lewis  Bogy  et  George  Willard,  de  la  silver-commission y  voulaient 
môme  rintroduii-e  immédiatement  à  tout  risque.  MM.  George  Walkei% 
Dana  Horion  et  le  docteur  Linderman  (1),  directeur  de  la  Monnaie, 
ont  prouvé  que  le  seul  moyen  de  maintenir  aux  États-Unis  la  monnaie 
bimétallique  était  d'adopter  entre  les  deux  métaux  le  rapport  de  va- 
leur en  vigueur  généralement  ailleurs.  Il  est  évident  en  effet  que,  si 
les  États-Unis  conservent  leur  rapport  de  1  à  16,  ils  portent  le  coup 
de  mort  au  bimétallisme  en  Europe  et  empêchent  ainsi  l'argent  de 
reprendre  sa  valeur  primitive.  Ils  forcent  tous  les  pays  à  s'achemi- 
ner vers  l'étalon  d'or.  La  France  et  l'union  latine  ne  pourraient  plus 
permettre  la  frappe  illimitée  de  l'argent,  sans  voir  aussitôt  les  dol- 
lars américains  se  précipiter  vers  l'Europe  par  la  même  raison  qui 
a  empêché  précédemment  l'Union  de  garder  dans  sa  circulation  le 
dollar  de  412  1/2  grains  repris  par  le  Bland-bilL  La  raison  en  est 
simple.  Pour  obtenir  un  kilo  d'or  aux  États-Unis,  il  faut  donner 
16  kilos  d'argent,  tandis  qu'en  France  il  n'en  faut  livrer  que  15  1/2. 
Voici  l'opération  que  feraient  les  changeurs  :  ils  prendraient  à  New- 
York,  en  dollars,  15  1/2  kilos  d'argent  qu'ils  feraient  monnayer  à 
Paris  en  écus  de  5  francs.  Us  échangeraient  ces  écus  contre  un  kilo 
d'or  en  napoléons,  et  au  moyen  de  ce  kilo  à  New-York  ils  se  procu- 
reraient 16,kilos  d'argent;  donc  bénéfice  net  :  un  demi-kilogramme 
d'argent,  soit  environ  100  francs  obtenus  avec  un  capital  de 
3,000  francs  en  moins  d'un  mois.  Ce  capital  procurerait  donc  un 
profit  annuel  de  1,200  francs.  L'opération  serait  si  avantageuse 
qu'elle  ne  s'arrêterait  que  quand  il  n'y  aurait  plus  d'or  en  France 
ou  plus  d'argent  aux  États-Unis. 

Si  donc  rUnion  américaine  conserve  entre  l'or  et  l'argent  le  rap- 
port de  1  à  16,  la  frappe  de  l'argent  restera  forcément  interdite  en 
Europe ,  et  l'Amérique  devra  à  elle  seule  soutenir  la  valeur  de  ce 
métal  par  ses  besoins  monétaires.  Cette  situation  d'isolement  serait 
des  plus  fâcheuses,  et  pour  les  relations  commerciales  et  pour  la  va- 
leur future  de  l'argent,  que  l'Amérique  tient  à  relever.  Elle  a  le  plus 
grand  intérêt  à  ce  relèvement.  En  effet,  elle  produit  presque  autant 
d'argent  que  le  reste  du  monde  réuni  :  environ  150  millions  de  francs 
en  1877;  en  outre,  San-Francisco  tend  à  remplacer  Londres  pour 
le  paiement  de  la  balance  en  argent  à  l'Asie.  Elle  y  expédie  an- 
nuellement déjà  pour  30  à  40  millions  de  ce  métal.  Rien  de  plus  na- 
turel :  il  est  produit  dans  l'état  voisin  de  Nevada.  Au  lieu  de  prendre 
le  chemin  de  Londres  pour  être  expédié  de  là  en  Chine,  —  sur  un 
ordre  de  Londres  à  San-Francisco,  il  part  directement  pour  l'Asie  à 
travers  l'Atlantique  (2). 

(1)  Voyez  son  excellent  livre  3îo7iey  and  légal  tender  in  the  United  States.  Lq  témoi- 
gnage du  docteur  Linderman  no  sera  pas  suspect  aux  partisans  de  l*or,  car  il  Test  aossif 
et  il  n'a  cessé  de  combattre  le  Bîand-bill, 

(2)  Par  acte  du  congrès  du  12  février  1S73,  et  sur  la  proposition  du  docteur  lin* 
TOUS  xxvau  —  1818*  QO 

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9Ad  R£?tJ£   DES   DEUX  MOiNOES. 

Si  les  États-Unis  veulent  sauver  l'avenir  de  l'argent,  il  n'y  a  point 
d'autre  issue  :  il  faut  absolument  qu'ils  adoptent  le  rapport  entre 
les  deux  métaux  de  1  à  15  1/2.  Comme  Tindiquait  la  minorité  de  la 
sHver-commissioriy  on  peut  y  arriver  de  deux  manières,  ou  en  di- 
minuant le  dollar  argent  jusqu'à  399.9  grains,  ou  en  portant  le  dol- 
lar or  de  2B.8  à  26.6  grains.  MM.  Jones,  Bogy  et  Willard  se  pro- 
nonçaient pour  le  premier  moyen,  en  ajoutant  qu'il  faudrait  tenir 
compte  aux  créanciers,  par  une  législation  appropriée,  de  ce  que  la 
réduction  du  dollar  primitif,  base  des  contrats  avant  1873,  leur 
ferait  perdre.  Aujourd'hui  que  le  dollar  de  412  1/2  grains  a  été 
adopté  pai*  le  Bland-bill^  il  parait  difficile  de  revenir  sur  cette  me- 
sure. Il  ne  resterait  donc  qu'à  augmenter  la  contenance  du  dollar 
d'or.  Au  fond,  le  sacrifice  serait  le  même,  car  le  supplément  qu'il 
aurait  fallu  accorder  aux  créanciers  qu'on  aurait  payés  avec  le  dol- 
lar argent,  de  999.9  grains,  aurait  été  égal  à  la  somme  qu'il  faudrait 
consacrer  à  augmenter  le  dollar  d'or.  C'est  aux  Américains  à  voir 
lequel  des  deux  systèmes  offre  pour  eux  le  moins  Jinconvéniens. 
Ce  qui  est  hors  de  doute,  c'est  que  l'adoption  par  eux  du  rapport 
de  1  à  15  1/2  est  un  intérêt  de  premier  ordre  et  pour  l'Amérique 
et  pour  l'Europe,  si  on  veut  prévenir  les  incalculables  perturbations 
qui  résulteraient  de  la  démonétisation  universelle  de  l'argent. 
Comme  l'ont  démontré  la  minorité  àç^h^  sUver-commission  et  le  doc- 
teur Linderman,  l'adoption  du  rapport  de  1  à  15  1/2  ne  serait  pas 
seulement  l'offre  d'un  accord  avec  les  pays  de  monnaie  bimétal- 
lique, ce  serait,  par  le  fait,  l'établissement  de  l'accord  même. 

Les  pays  à  monnaie  bimétallique  sont  la  France,  Tltalie,  la  Bel- 
gique, la  Suisse,  la  Hollande,  la  Roumanie,  la  Grèce,  l'Espagne,  le 
Venezuela,  le  Chili,  le  Paraguay,  le  Japon  et  les  États-Unis.  Ils 
comptent  une  population  de  183  millions  d'habitans.  C'est  une  sur- 
face largement  sufTisante  pour  donner  au  rapport  fixe  des  deux  mé- 
taux une  très  grande  stabilité  et  pour  absorber  sans  trouble  les 
accroissemens  momentanés  de  la  production  de  l'un  ou  de  l'autre. 
Les  État-Unis  ont  intérêt  à  se  donner  une  «  forte  base  métallique  » 
comme  la  France  afin  d'échapper  à  ces  crises  périodiques  du  crédit 
et  à  ces  stagnations  du  commerce  qui  lui  coûtent  chaque  fois  des 
milliards.  Si  elle  avait  seulement  autant  de  numéraire  par  tête  que 
l'Angleterre,  il  lui  en  faudrait  pour  4  milliards  de  francs.  La  France 
unie  à  l'Union  américaine  avec  ses  46  millions  d'habitans  d'aujour- 
d'hui et  ses  70  millions  d'habitans  vers  la  fin  du  siècle  peuvent 
maintenir  le  rapport  de  1  à  15  1/2  sans  craindre  qu'un  excédant  de 
production,  soit  de  l'or,  soit  de  l'argent,  puisse  venir  le  troubler. 

derman,  on  frappe  maintenant  pour  leB  échanges  avec  PAaie  un  doUar  du  commerce, 
trade  doUary  de  420  grain»,  qui  est  extrômement  recherché  en  Ghine^  -*  On  en  a 
émis  déjà  ponr  150  mUUons  de  francs,  et  U  demande  augmente. 

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t'OB  ET  l'argent.  947 

Suivant  la  remarque  si  juste  de  M.  Michel  Chevalier,  le  bimétallisme 
français,  servant  de  parachute,  a  soutenu  sans  broncher  l'inondation 
des  dix  milliards  d'or  arrivés  en  dix  ans  de  la  Californie  3t  de  l'Aus- 
tralie. Que  les  États-Unis  adoptent  le  rapport  français,  et  la  France 
pourra  reprendre  la  frappe  illimitée  de  l'argent  aussitôt  que  la  con- 
sommation américaine  et  les  exportations  en  Asie  auront  ramené  ce 
métal  au  pair* 

On  dit  que  la  Suisse,  la  Belgique  et  même  la  France  veulent 
rompre  l'union  latine,  qui  expire  dans  un  an  et  demi.  Ce  serait  re- 
grettable. Au  moment  où  les  pays  s'entendent  afin  d'établir  des 
tarifs  communs  pour  les  postes,  pour  les  télégraphes,  pour  tout  ce 
qui  facilite  les  communications,  pourquoi  briser  un  faisceau  qui 
repose  sur  la  communauté  des  habitudes  et  sur  les  nécessités  d'un 
immense  mouvement  d'échanges?  Les  inconvéniens,  —  et  il  y  en  a 
sans  doute,  — sontrils  suflisans  pour  reculer  ainsi  dans  la  voie  civi- 
lisatrice de  l'assimilation  internationale?  Dne  politique  d'isolement 
monétaire  serait  impossible  pour  les  petits  états  ;  deux  expériences 
faites  en  Belgique  l'ont  prouvé.  En  1850  on  démonétise  l'or;  mais 
l'or  français  proscrit  continue  à  circuler,  et  après  dix  ans  de  lutte 
les  réclamations  du  commerce  obligent  le  gouvernement  à  le  réad- 
mettre dans  ia  circulation.  La  Belgique  a  un  billon  de  nickel  léger, 
commode,  que  tout  le  monde  préfère  et  que  Tétat  et  la  banque 
acceptent  seuls.  Néanmoins  le  bronze  français,  proscrit  comme  l'était 
l'or,  envahit  la  circulation,  et  le  nickel  use  ses  sacs  dans  les  caves 
de  la  Banque  nationale.  On  peut  ne  pas  renouveler  le  traité,  l'union 
latine  se  maintieiidra  en  fait.  Dès  lors  pourquoi  se  séparer  quand 
tout  convie  les  peuples  à  une  union  plus  intime? 

La  monnaie  est  essehtiellement  chose  internationale,  car,  qu'il  y 
ait  ou  non  uniformité  du  rapport  monétaire,  les  décisions  d'un  état 
jettent  le  trouble  dans  les  relations  commerciales  de  tous  les  autres 
pays  civilisés.  L'Allemagne,  en  démonétisant  l'argent,  a  fait  perdre 
à  l'Angleterre,  malgré  son  étalon  d'or, plus  de  lOO  millions  par  an 
dans  ses  échanges  avec  l'Inde.  Il  n'y  a  donc  pas  d'intérêt  qui  ap- 
pelle plus  impérieusement  l'intervention  d'une  conférence  interna- 
tionale; c'est  incontestable,  à  quelque  point  de  vue  qu'on  se  place. 
11  est  donc  à  souhaiter  qu*un  accord  entre  les  principaux  états  sorte 
de  la  conférence  réunie  à  taris.  La  solidarité  de  tous  est  si  intime, 
les  perturbations  imprimées  au  marché  monétaire  se  répercutent 
si  loin  et  ont  de  si  graves  conséquences,  qu'il  est  du  devoir  de  cha- 
cun de  ne  pas  agir  isolément,  sans  une  tentative  préalable  d'entente 
avec  les  autres  pays. 

ÉlULE  t>h  LaVELEYË. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


15  «OU1 1818. 


S'il  y  a  des  momeDS  où  la  politique  est  en  pleine  action,  où  elle  se 
concentre  dans  quelque  grande  et  pressante  question  intérieure  ou  ex- 
térieure, dans  quelque  crise  de  parlement  ou  de  diplomatie,  il  y  a 
aussi  des  momens  où  elle  semble  se  détendre,  où  elle  est  un  peu  er- 
rante et  dispersée. 

La  politique  en  est  là  aujourd'hui.  Après  les  préoccupations  de  ces 
derniers  temps,  après  les  conflits  et  les  congrès,  on  prend  des  va- 
cances. M.  de  Bismarck,  heureux  d'a>oir  expédié  en  quelques  semaines 
la  paix  de  Berlin,  n'a  point  attendu  la  fin  de  ses  élections  pour  aller  à 
Kissingen,  où  probablement  il  médite  sur  ce  qu'il  fera  bientôt.  Le 
prince  Gortchakof  n'est  rentré  à  Saint-Pétersbourg  que  pour  revenir 
sans  plus  tarder  aux  eaux  d'Allemagne,  et  pour  aller  peut-être  ensuite, 
selon  sa  coutume,  jusqu'en  Suisse.  Lord  Beaconsfield  savoure  ses  triom- 
phes et  se  hâte  de  se  mettre  en  règle  avec  son  parlement  avant  d'avoir 
devant  lui  quelques  mois  d'un  règne  ministériel  incontesté.  En  France 
aussi  nous  en  sommes  au  repos,  aux  excursions  que  la  tranquillité  du 
moment  et  la  saison  favorisent.  M.  le  président  de  la  république  campe 
à  Trouville,  d'où  il  ne  revient  que  pour  assister  à  quelque  conseil  ou 
pour  voir  quelque  illustre  visiteur  de  l'exposition.  M.  le  garde  des 
sceaux,  le  plus  vert  de  nos  ministres,  est  à  peine  rentré  d'hier,  et 
après  avoir  signé  ses  dernières  promotions  ou  mutations  de  magis- 
trature, il  voudra  sans  doute  retourner  pour  quelques  jours  dans  la 
Charente.  M.  le  ministre  de  l'intérieur  est  pour  un  mois  dans  sa  cam- 
pagne de  l'Orne.  M.  Waddington  est  aux  bords  de  la  mer,  et  le  mi- 
nistère des  affaires  étrangères  est  la  maison  de  Paris  où  l'on  fait  le 
moins  de  bruit.  M.  le  ministre  des  travaux  publics  enfin  parcourt  la 
Normandie,  visitant  Rouen,  Honfleur,  le  Havre,  Dieppe.  La  politique 
est  en  voyage  ou  au  repos.  Autrefois  le  roi  Louis  XVIII,  homme  d'ex- 
périence et  d'esprit,  avait  coutume  d'interroger  son  cabinet  sur  la  si- 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  9à9 

tuation  de  chaque  jour.  Quand  on  lui  disait  que  tout  allait  bien,  qu'il 
n'y  avait  rien  de  grave,  il  répondait  que  dans  ce  cas  il  pouvait  aller  se 
promener;  si  on  lui  disait  qu'il  y  avait  des  difficultés,  que  les  affaires 
se  gâtaient,  il  reprenait  lestement  que  c'était  alors  à  ses  ministres 
d'aller  se  promener.  Aujourd'hui  tout  est  concilié,  puisque  le  chef  de 
l'état  et  la  plupart  des  membres  du  gouvernement  peuvent  les  uns  et 
les  autres  aller  se  promener  de  bon  accord,  sans  difficulté,  sans  dom- 
mage pour  la  chose  publique. 

Il  est  vrai,  à  l'heure  qu'il  est,  la  paix  règne  partout.  Elle  a  pour  ainsi 
dire  la  double  garantie  de  l'été  et  de  l'exposition  dont  le  succès  doit 
être  sauvegardé  jusqu'au  bout;  elle  n'est  même  pas  sérieusement  trou- 
blée par  ces  grèves  qui  viennent  de  se  produire  dans  les  plus  grandes 
industries  à  Anzin,  comme  à  Paris,  comme  dans  la  Loire.  Peut-être  ce- 
pendant est-elle  plus  apparente  que  réelle.  Si  la  politique,  cette  éter- 
nelle et  terrible  agitatrice,  semble  assoupie  pour  un  moment,  elle  ne 
sommeille  visiblement  qu'à  demi  ;  elle  se  réveillera  sans  doute  dans 
cette  session  des  conseils  généraux  qui  va  commencer  demain,  et  jusque 
dans  cette  trêve  dont  nous  jouissons,  dont  les  membres  du  gouverne- 
ment peuvent  profiter  sans  péril  pour  s'absenter,  la  guerre  des  partis 
est  loin  d'être  suspendue.  Plus  que  jamais  au  contraire  tout  se  prépare 
pour  une  crise  marquée  d'avance,  où  les  partis  se  donnent  rendez- 
vous,  —  pour  cette  prochaîne  campagne  du  renouvellement  partiel  du 
sénat.  Elles  ne  se  feront  sans  doute  qu'au  commencement  de  Tannée 
1879,  ces  élections  qui  seront  la  première  expérience  du  système  dé- 
crété par  la  constitution  nouvelle  pour  le  recrutement  de  l'assemblée 
sénatoriale.  On  n'est  pas  encore  à  la  veille  du  scrutin;  mais  il  y  a  des 
opérations  préliminaires  qui  exigent  plusieurs  semaines,  dont  le  gou- 
vernement va  être  bientôt  obligé  de  fixer  la  date  et  de  régler  l'ordre. 
Il  y  a  une  réunion  des  conseils  municipaux  appelés  à  choisir  leurs  délé- 
gués. Les  conseils  généraux,  les  conseils  d'arrondissement  qui  vont  se 
réunir  ont  eux-mêmes  un  rôle  dans  les  élections,  et  naturellement  les 
partis  ne  veulent  pas  attendre  la  dernière  heure  pour  organiser  la  cam- 
pagne et  prendre  position.  Déjà  les  groupes  républicains  des  deux 
chambres  ont  reconstitué  leurs  comités  et  publié  leurs  manifestes.  La 
droite  ou  la  coalition  des  droites  du  sénat  est  de  son  côté  depuis  quel- 
ques jours  en  travail  d'un  comité  et  d'un  manifeste,  de  sorte  que  dès 
ce  moment  la  lutte  peut  être  considérée  comme  engagée.  Elle  s'ouvre 
dans  des  conditions  d'autant  plus  graves  que  par  le  fait  il  n'y  a  point  à 
s'y  tromper,  le  scrutin  qui  se  prépare  peut  décider  de  tout,  de  la  direc- 
tion des  affaires  de  la  France,  de  l'avenir  de  demain,  de  l'avenir  de  1880. 
Il  s'agit  de  savoir  si  la  constitution  qui  existe  restera  la  loi  politique 
incontestée  ou  si  elle  sombrera  dans  de  nouveaux  et  inévitables  conflits. 
11  s'agit  de  savoir  si  le  pays  renverra  au  sénat  une  majorité  de  résis- 


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950 


BEVUE  DES   DEUX   MONDES. 


i 


tance  et  de  réaction  ou  une  majorité  d'un  libéralisme  sensé  et  éclai 
aidant  sans  arrière-pensée  comme  sans  faiblesse  à  la  fondation  et  à 
marche  d'un  régime  régulier.  C'est  là  en  réalité  la  question  que  le  a 
tin  du  mois  de  janvier  tranchera  et  qui  se  débat  dès  aujourd'hui  d 
ces  premières  controverses  électorales. 

Eh!  sans  doute,  le  meilleur  sénat  qu'on  puisse  élire  est  un  sénat 
ceptant,  prenant  au  sérieux  son  rôle  de  pouvoir  modérateur  et  poo 
rateur  dans  le  jeu  d  institutions  nouvelles  librement,  légalement 
tées.  C'est  soa  rôle,  c'est  sa  fonction  et  sa  destioation  parlementa 
Le  jour  où  le  sénat  ne  serait  plus  qu'un  camp  4'agitation,  il  au 
perdu  sa  raison  d'être;  le  jour  où  il  ne  serait  qu'un  satellite  de  l'ai 
chambre,  il  aurait  cessé  d'exister,  il  n'y  aurait  plus  qu'une  conventi 
Tout  cela,  on  le  sait  bien.  Si  la  question  se  posait  ainsi,  elle  serait! 
simple.  S'il  n'y  avait  qu'à  choisir  enire  des  hommes  représentant  ' 
politique  de  conservation,  de  modération,  d'indépendance  pour  le 
nat,  et  des  hommes  de  radicalisme,  d'idées  à  outrance,  de  révoluti 
la  raison  du  pays  aurait  vraisemblablement  bientôt  prononcé;  mais 
n'est  plus  de  cela  qu'il  s'agit  dans  ce  mouvement  électoral  qui  coi 
mence.  La  question  a  changé  de  face,  et  ceux  qui  se  présentent  em 
aujourd'hui  comme  des  conservateurs,  qui  vont  demander  à  ce  titre 
renouvellement  de  leur  mandat  sénatorial,  savent-ils  ce  qui  rend  i 
moignage  contre  eux  devant  le  pays,  ce  qui  fait  leur  faiblesse?  C'e 
qu'avec  tous  leurs  talens  et  leurs  combinaîsoris  ils  n'ont  révjssl  q\] 
compromettre  les  idées  conservatrices  dont  ils  prétendent  être  les  r 
présentans  privilégiés,  et  le  sénat  dont  ils  croient  être  les  seuls  défei 
seurs.  Ils  ont  été  impuissans  ou  dangereux  :  ils  n'ont  su  rien  faire  < 
vérité  et  ils  ont  souvent  empêché  ce  qui  aurait  été  possible. 

Assurément,  dans  ces  huit  années  laborieuses  qui  viennent  de  s'éco 
1er,  pendant  l'existence  de  la  dernière  assemblée  de  1871,  il  y  a  eu  d 
heures  où  un  grand  et  sérieux  parti  conservateur  aurait  pu  se  formf 
C'eût  été  une  entreprise  généreuse,  patriotique  et  prévoyante.  Qa' 
eût  essayé  à  un  certain  moment,  comme  on  l'a  voulu,  de  rétablir  la  a 
narchie,  on  le  pouvait  sans  doute,  c'était  le  droit  d'une  assemblée  sa 
veraine  à  qui  la  France  avait  donné  tous  les  pouvoirs  dans  un  Jour  < 
détresse  nationale  et  dont  elle  n*avait  pas  limité  le  ii\andat.  Dès  que 
tentative  avait  échoué  par  tant  de  raisons  que  M.  Thiers  a  si  souve 
décrites  avec  sa  vive  et  pénétrante  sagacité,  il  ne  restait  plus  évidet 
meni  qu'à  s'inspirer  courageusement  de  la  situation  de  la  France, 
reconnaître  la  puissance  des  choses,  à  s'établir  sans  arrière-pens»^ 
sans  subterfuge  sur  le  seul  terrain  où  une  action  sérieuse  et  office 
devenait  désormais  possible.  Ce  qui  n'était  plus  une  politique,  ce  q 
ne  ressemblait  à  rien,  c'était  de  flotter  sans  cesse  entre  la  monarcli 
et  la  république,  de  voter  une  constitution  en  ayan^t  toujours  l'air  d'i 


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BEVUE.    —  CHRONIQUE.  951 

pier  Toccasion  de  la  détruire,  d'entrer  dans  la  république  pour  gouver- 
ner contre  la  république  elle-même,  avec  des  majorités  incot^érenles 
exclusivement  composées  d'ennemis  de  la  république.  Ce  qui  devenait 
plus  dangereux  encore,  c'était  de  perpétuer  ces  choquantes  contradic- 
tions, ce  malheureux  esprit  de  la  depnièro  assemblée  dans  le  sénat 
transformé  en  une  sorte  de  place  de  sûreté  contre  le  régime  nouveau. 
Avec  tout  cela,  on  a  bien  pu  soumettre  les  institutions  nouvelles  à  de 
laborieuses  et  rudes  épreuves  dont  d'autres  gouvernemens  n'aursfient 
peut-être  pas  triomphé  ;  on  n'est  certainement  pas  arrivé  jusqu'ici  h 
rendre  le  retour  d'une  monarchie  plus  facile,  ni  à  relever  aux  yeux  du 
monde  une  politique  prétendue  ponservatrice  qui  ne  s'esf  n^anifestée 
que  par  un  système  de  regrets  stériles,  de  velléités  agitatrices  et  de 
médiocres  intempérances  de  réaction.  On  est  arrivé  tout  jusfp  à  cette 
crise  du  16  mai,  qui  n'a  été  que  le  suprême  assaut  livré  h  la  république 
par  la  coalition  de  toutes  les  hostilités  impatientes  et  qui,  en  restant 
une  périlleuse  aventure,  est  pput-être  epcpre  plus  une  hupiliante  dé- 
paonstration  d'impuissance. 

Non,  le  parti  conservateur  qui  aurais  pu  se  fonder  utilement  sous 
d'autres  inspirations  et  dans  d'autres  conditions,  qui  aurait  pu  avpir 
une  action  bienfaisante,  ce  parti  n'existe  pas.  Il  n'a  pas  réussi  à  se  dé- 
gager, il  aurait  existé  peut-être  si  les  constitutionnels  avaient  n)is  plus 
de  résolution  et  de  suite  dans  les  interventions  heureuses  par  les- 
quelles ils  se  sont  signalés  quelquefois.  Au  fond,  pour  le  moment,  ceux 
qui  s'appellent  des  conservateurs  ne  sont  qu'unp  coalition  persistante 
et  confuse  de  vieux  partis  asservis  h  leurs  passions,  à  leurs  haines  ou  à 
leurs  rancunes;  ce  ne  sont  pas  des  conservateurs,  ce  sont  des  légiti- 
mistes, des  bonapartistes,  les  uns  sacrifiant  avec  une  candeur  stérile 
le  présent  au  passé,  et  attendant,  selon  le  mot  employé  un  jour  par 
M.  de  Falloux,que  le  fleuve  remonte  vers  sa  source,  —  les  autres  s* épui- 
sant à  to:]t  décrier,  exploitant  toutes  les  inquiétudes  sans  scrupule, 
poussant  à  tous  les  désordres  et  à  toutes  les  crises  dans  Tespoir  de 
relever  le  trône  tombé  à  Sedan.  On  a  beau  réunir  ces  frères  ennenîis 
dans  un  comité  et  leur  donner  pour  programme  comnaun  un  manifeste 
décoré  des  couleurs  conservatrices,  adressé  une  fois  de  plus  aux  «  modé- 
rés de  tous  les  partis,  »  —  légitimistes  et  bonapartistes  restent  ce  qu'ils 
sont.  Us  ont  dévoilé  depuis  longtemps  leurs  passions,  leurs  espérances, 
leurs  tactiques  ;  ils  ont  été  dans  ces  dernières  années  les  auxiliaires 
ou  les  complices  de  toutes  les  tentatives  qui  n'ont  pas  laissé  quelquefois 
de  mettre  en  péril  la  paix  publique,  et  ils  n'ont  qu'un  regret,  ils  l'a- 
vouent naïvement,  c'est  que  ces  tentatives  aient  été  mal  conduites,  ou 
qu'elles  n'aient  pas  été  poussées  jusqu'au  bout;  ils  n'ont  qu'un  désir, 
c'est  qu'on  recommence.  Ils  ne  cachent  pas  que  le  plus  clair  de  leurs 
opinions  conservatrices  et  dans  tous  les  cas  le  seul  Jien  qui  les  unit, 


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952  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

c'est  la  haine  de  la  république,  des  institutions  qui,  après  tout,  repni- 
sentent  aujourd'hui  la  légalité  en  France. 

Eh  bien!  comment  le  pays,  témoin  et  victime  de  tant  d^expérienccs, 
n'hésiterait-ii  pas  avant  de  se  livrer  à  une  coalition  ainsi  entendue, 
avant  de  rendre  aux  hommes  de  ces  partis  prétendus  conservateurs  un 
mandat  sénatorial  dont  ils  ont  si  étrangement  usé,  dont  ils  sont  prêts  à 
user  encore  de  la  même  manière?  Sur  quoi  peut-il  compter?  Que  peut- 
il  attendre  des  promesses  qu'on  lui  fait  ?  Les  royalistes  pourraient-ils 
du  moins  lui  rendre  la  monarchie  ?  Les  bonapartistes  seraient-ils  en 
mesure  de  rétablir  Tempire?  Si  la  coalition  des  droites  triomphait,  ce 
serait  une  menace  perpétuelle  de  guerre  civile;  si,  môme  en  échouant, 
elle  avait  encore  assez  de  succès  relatifs  pour  n'être  pas  découragée, 
elle  recommencerait  ou  elle  continuerait  ce  qu'elle  a  déjà  fait.  On 
s'étudierait  à  tout  envenimer,  à  discréditer  les  institutions,  à  troubler 
les  esprits,  à  représenter  les  actes  les  plus  simples  de  libéralisme 
comme  des  mesures  révolutionnaires,  à  épier  les  occasions  de  rallumer 
des  conflits  et  de  susciter  des  crises  nouvelles.  On  préparerait  des 
16  mai  en  se  réservant  d'y  mettre  plus  d'habilité,  —  en  se  promettant  de 
jouer  le  même  air,  mais  de  le  jouer  mieux  !  C'est  l'œuvre  étemelle  des 
irréconciliables  de  tous  les  camps.  Franchement,  après  tant  d'épreuves 
de  toute  sorte  le  pays  aurait  besoin  de  retrouver  de  vrais  conservateurs 
comprenant  autrement  leur  rôle,  assez  dégagés  de  l'esprit  de  parti  pour 
s'inspirer  uniquement  de  ses  intérêts,  pour  le  respecter  dans  ses  mal- 
heurs, dans  sa  vie  laborieuse  et  dans  sa  sécurité.  Il  aurait  surtout  be- 
soin d'en  finir  avec  une  situation  où  il  ne  sait  jamais  s'il  est  sorti  du 
provisoire,  si  les  institutions  qui  lui  ont  été  données  sont  sérieuses  et 
définitives,  si  un  vote  ne  va  pas  de  nouveau  le  livrer  à  l'imprévu.  La 
république  existe,  elle  est  constituée  et  organisée  ;  la  meilleure  ma- 
nière d'être  conservateur  est  après  tout  de  ne  pas  la  mettre  perpétuelle- 
ment en  doute;  —mais  si  la  gauche  triomphe  aux  élections  prochaines, 
dira-t-on,  est-ce  que  le  péril  ne  devient  pas  bien  autrement  grave  ? 
Est-ce  que  la  victoire  républicaine  ne  va  pas  être  le  signal  d'un  dé- 
chaînement révolutionnaire?  On  n'attend  que  les  élections  sénatoriales; 
à  peine  la  majorité  nouvelle  sera-t-elle  assurée,  on  va  renverser  le 
ministère,  bouleverser  la  magistrature  et  l'armée,  organiser  les  persé- 
cutions contre  l'église!  On  va  droit  à  la  révision  de  la  constitution, à  la 
suppression  du  sénat,  à  une  convention  révolutionnaire,  au  règne  du 
radicalisme  !  On  va  vraiment  un  peu  vite. 

Que  les  élections  sénatoriales  puissent  être  en  réalité  une  épreuve 
des  plus  sérieuses,  nous  n'en  doutons  pas.  Ce  serait  une  naïveté  assez 
étrange  de  ne  voir  qu'un  des  dangers  de  la  situation  laborieuse  que 
les  événemens  ont  créée  à  la  France.  Les  républiques,  pas  plus  que  les 
monarchies  constitutionnelles  dont  parlait  Royer-Collard,  ne  sont  des 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  953 

tentes  dressées  pour  le  sommeil.  Il  y  a  des  périls  dans  la  lutte  et  des 
tentations  dans  la  victoire;  mais  d'abord  il  n'est  nullement  prouvé  que 
le  pays,  pour  échapper  aux  candidats  bonapartistes,  soit  obligé  d'aller 
chercher  des  radicaux  ou  des  révolutionnaires.  Il  n'a  qu'à  écouter  sa 
raison  pour  nommer  de  préférence  des  hommes  modérés  qui,  en  ac- 
ceptant loyalement  les  institutions  actuelles,  n'aient  aucune  envie  de 
courir  les  aventures.  La  composition  môme  du  corps  électoral  exclut 
dans  la  plupart  des  départemens  certains  choix  excentriques.  De  pl«s, 
les  républicains,  s'ils  ont  la  victoire,  vont  avoir  une  occasion  de  donner 
la  mesure  de  leur  esprit  politique;  ils  peuvent  dès  ce  moment  méditer 
avec  fruit  sur  un  point  de  notre  histoire  récente.  Nous  avons  assisté  en 
effet  depuis  quelques  années  à  un  phénomène  invariable.  Ce  sont  les 
fautes  ou  les  impatiences  des  républicains,  ce  sont  les  déclamations  ou 
les  jactances  révolutionnaires,  les  propositions  agitatrices,  les  menaces 
du  radicalisme  qui  ont  été  la  raison  ou  le  prétexte  de  certains  mouve- 
mens  de  réaction.  En  revanche,  ce  sont  toujours  les  fautes  des  conser- 
vateurs qui  ont  refait,  pour  ainsi  dire,  les  affaires  des  républicains.  La 
république  est  sortie  de  ces  alternatives,  de  toute  cette  situation,  elle 
s'est  établie  sous  l'influence  de  la  nécessité,  par  une  série  de  transac- 
tions de  chaque  jour,  par  un  consentement  de  raison  à  un  régime  de- 
venu le  seul  possible  à  travers  toutes  les  oscillations  contemporaines. 
Toute  la  question  est  de  savoir  si  les  républicains  auront  un  assez  vif 
sentiment  de  la  moralité  de  cette  histoire  et  s'ils  sont  décidés  à  profiter 
sérieusement  de  l'expérience. 

Ils  ne  peuvent  se  méprendre  sur  un  fait  qui  est  d'une  invincible 
évidence  pour  tous  les  esprits  réfléchis.  Le  jour  où  ils  sembleraient 
abuser  d'une  victoire  de  scrutin,  où  ils  se  laisseraient  aller  à  une 
politique  de  nature  à  inquiéter  le  pays  dans  ses  intérêts  ou  dans  ses 
instincts,  à  violenter  les  mœurs  ou  les  consciences,  à  affaiblir  les  ressorts 
de  l'existence  nationale,  ce  jour-là  ils  auraient  préparé  une  revanche  à 
leurs  adversaires,  ils  auraient  gravement,  peut-éire  irréparablement 
compromis  la  république;  ils  ne  peuvent  la  faire  vivre  qu'en  la  main- 
tenant dans  des  conditions  libérales  et  fortes  où  elle  laisse  à  la  France 
la  sécurité,  la  confiance,  la  paix  intérieure  avec  la  possibilité  de  re- 
trouver son  influence  extérieure,  toutes  les  garanties  d'un  régime  ré- 
gulier. On  aura  beau  se  créer  des  chimères  de  parti  ou  se  livrer  à  un 
optimisme  de  victorieux,  le  mot  de  M.  Thiers  restera  invariable- 
ment vrai  :  «  La  république  sera  conservatrice,  ou  elle  ne  sera  pas  I  » 
Le  sénat,  même  avec  la  majorité  qu'il  retrouvera  ou  qui  lui  arrivera, 
est  certainement  destiné  à  prendre  une  importance  nouvelle  dans  cette 
république  conservatrice  et  libérale,  à  rester  un  frein  utile  et  respecté, 
précisément  parce  qu'il  ne  pourra  plus  être  accusé  de  nourrir  une 
hostilité  systématique,  de  vouloir  susciter  des  conflits  de  parti.  Les  élec- 


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95&  BEVUE  DBS   DEUX  MONPES. 

tions  pourront  modifier  la  composition  du  sénat,  elles  ne  changeront 
ni  son  rôle  ni  son  caractère  dans  un  régime  où  il  est  appelé  à  repré- 
senter cette  prudence  qui  peut  devenir  plus  que  jamais  nécessaire 
dans  une  crise  de  transition. 

S'il  y  a  des  périls,  des  tentations  toujours  possibles,  il  y  a  donc  aussi 
des  raisons  d'attendre  les  événemens  sans  trop  s'émouvoir,  sans  se 
livrer  à  de  vaines  alarmes.  Ces  raisons,  elles  sont  dans  le  sénat  lui- 
n^ùme,  qui  sera  toujours  nécessairement  un  pouvoir  modérateur,  dans 
la  force  des  choses,  qui  domine  et  contient  tout  le  monde,  dans  cet 
immense  développement  du  travail  dont  l'exposition  universelle  est 
l'expression,  dans  un  certain  esprit  général  qui  répugne  aux  excès,  aux 
violences,  aux  représailles,  aux  politiques  exclusives,  aux  conflits  inu- 
tiles. S'il  est  un  fait  avéré,  criant  d'évidence,  c'est  que  la  France,  lasse 
d'essais  de  tout  genre,  aspire  h  se  fixer  dans  un  cadre  d'institutions 
libérales  et  protectrices,  c'est  qu'elle  a  besoin  d'aCfermise^ment,  non 
d'agitations.  La  meilleure  manière  de  mettre  en  bonoe  voie  les  af- 
faires de  la  république,  c'est  de  répondre  à  ces  besoins  et  à  ces  in- 
stincts, c'est  de  rester  dans  cette  mesure  où  peuvent  se  rencontrer  sans 
efforts  tous  ceux  que  la  passion  de  parti  n'aveugle  pas,  c'est  de  sa- 
voir se  conduire  après  les  élections  sénatoriales  corpme  aujourd'hui. 
Ce  n'est  point  là  tout  à  fait  sans  doute  ce  que  veulent  les  excentri- 
ques et  les  violens,  qui  voient  déjà  dans  le  renouvellement  du  aénat 
la  victoire  de  leurs  fantaisies,  un  signal  de  révolution,  l'avènement  de 
la  vraie  république;  c'est  évidemment  la  pensée  des  esprits  sérieux  et 
éclairés  qui  3ont  dans  les  chambres  ou  dans  le  gouvernement.  C'est  le 
programme  que  tous  les  membres  du  cabinet  reproduisent  dans  leurs 
discours  et  que  le  ministre  des  travaux  publics  à  son  tour  vient  de  re- 
tracer avec  succès  dans  cette  promenade  en  Normandie  où  il  s'est  com- 
plu pendant  quelques  jours.  En  fait  d'excursions  ministérielles,  il  n'y  a 
guère  de  variété  et  de  nouveauté.  Rien  ne  ressemble  à  un  voyage  d'un 
ministre  de  la  monarchie  comme  un  voyage  d'un  ministre  de  la  répu- 
blique. On  est  toujours  à  peu  près  sûr  d'avoir  le  contingent  inévitable 
d'ovations,  de  banquets,  de  discours,  de  drapeaux  et  quelquefois  d'illu- 
minations. M.  le  ministre  des  travaux  publics  a  une  bonne  grâce  parti- 
culière en  voyage.  Il  répond  avec  à-propos  ;  il  parle  avec  l'aisance  et  la 
netteté  d'un  homme  qui  a  passé  par  les  affaires,  qui  sait  ce  qu'il  veut 
et  qui  ne  dit  que  ce  qu'il  veut.  Il  a  mérité  que  M.  Pouyer-Quertier  lui 
dît  dans  un  banquet  à  Rouen  qu'il  ne  promettait  que  ce  qu'il  pouvait 
tenir. 

Ce  qu'il  y  a  de  frappant  et  de  séduisant  dans  le  langage  de  M.  le 
ministre  des  travaux  publics,  dans  cette  série  de  discours  qu'il  vient 
de  prononcer  sur  son  passage,  c'est  la  mesure.  M.  de  Freycinet  n'est 
pas  pour  les  déclamations.  Lorsqu'on  lui  a  parlé  d'un  ton  un  peu  ly- 


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REVUE.   —  CHBONIQUB.  955 

rique  de  sa  délégation  en  1870,  de  la  défense  patîonale,  de  cctto 
époque  où  Ton  n'a  pas  toujours  évité  les  fautes,  il  a  répondu  avec  sim- 
plicité» avec  un  juste  sentiment  des  choses;  il  s'est  exprimé  avec  tact, 
et  de  ces  souvenirs  douloureux  il  n'a  voulu  retenir  qu'une  moralité, 
«  c'est  qu'un  pays  qui  a  montré  tant  d'énergie,  qui  a  déployé  tant  de 
ressources  dans  l'abattement  profond  où  il  était  tombé,  est  toujours 
capable  de  grandes  choses.  »  En  s'occupant  avec  soin  désintérêts  mari- 
times et  commerciaux  de  la  Normandie,  des  œuvres  à  réaliser,  en 
parlant  de  Tensemble  de  travaux  publics  qu'il  a  proposé  et  fait  accep- 
ter, il  n'a  pas  déguisé  l'esprit  de  modération  politique  qu'il  porte  aux 
affaires.  Il  ne  s'est  nullement  dissimulé  qu'il  y  a  «  un  grand  nombre 
de  Français  de  très  bonne  foi,  sans  parti  pris  et  sans  mauvaise  passion, 
aimant  le  pays,  mais  comprenant  à  leur  façon  ses  intérêts,  qui  voient 
la  république  avec  inquiétude,.,  »  l^a  tâche  du  gouvernement  et  du 
parlement,  à  ses  yeux,  c'est  de  dissiper  ces  ombrages  par  la  bonne 
conduite,  c'est  de  convaincre  par  de^  actes,  sans  paroles  amères,  sans 
récriminations  inutiles,  des  adversaires  d'?iujourd'hui  qui  peuvent  être 
des  alliés  et  des  amis  de  demain;  c'est  de  montrer  à  tous  enfin  que  la 
république  peut  être  un  bon  et  équitable  gouvernement.  «  Nous  avons 
à  faire,  a-t-il  ajouté,  non  de  la  politique  académique,  mais  de  la  poli- 
tique pratique,  c'est-à-dire  travailler,  marcher,  produire,  laisser  der- 
rière nous  des  résultats,  des  témoignages  irrécusables  d'un  bon  gou- 
vernement et  des  aptitudes  de  la  république  à  servir  les  intérêts  du 
pays.  »  M.  de  Freycinet  parle  ainsi  au  Havre,  M.  de  Marcère  parlait 
Tautre  jour  dans  le  Nord  de  Tesprit  de  tolérance  qu'on  devait  porter 
dans  la  politique.  Voilà  le  meilleur  programme  qui  puisse  se  pro- 
duire à  la  veille  des  élections  sénatoriales.  Tout  le  reste  nous  ramène- 
rait aux  carrières  —  et  n'assurerait  à  la  France  ni  la  paix  intérieure,  ni 
ce  crédit  extérieur,  qui  ne  se  reconquiert  pas  en  un  jour,  qui  est  le  prix 
du  temps,  de  patiens  efforts,  et  quelquefois,  les  cirçonstauces  aidant, 
de  l'habileté  heureuse. 

Pour  le  moment,  ce  n'est  pas  la  France  qui  est  la  nation  la  plus  oc- 
cupée au  lendemain  de  ce  traité  de  Berlin  dont  on  en  est  encore  à  cal- 
culer les  conséquences,  et  dont  l'exécution  a  déjà  commencé.  A  vrai 
dire,  cette  exécution  ne  semble  pas  également  facile  sur  tous  les  points  : 
elle  pourrait  être  traînée  en  longueur  par  la  Russie,  qui  ne  sait  pas  en- 
core comment  elle  entrera  à  Batoum,  et  elle  ne  laisse  pas  d'être  labo- 
rieuse pour  l'Autriche. 

L'An^'leterre,  quant  à  elle,  recueille  décic^ément  avec  bonne  humeur 
les  fruits  de  la  politique  aussi  habile  que  hardie  de  son  gouvernement. 
S'il  y  a  d  s  embarras,  ils  sont  pour  l'avenir;  c'est  l'avenir  seul  qui  dira 
quelles  seront  au  juste  les  conséquences  des  engagemens  que  le  cabi- 
net de  Londres  a  contractés,  de  la  position  qu'il  a  prise  en  Orient,  au 


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950  REVUE   DES    DEUX    MONDES. 

cœur  de  l'empire  ottoman.  \  l'heure  qu'il  est,  les  Anglais  sont  à  Cbyp 
ils  ont  les  fruits  de  la  guerre  sans  avoir  fait  la  guerre,  ilsoniœoî 
une  paix  glorieuse  sans  avoir  tiré  un  coup  de  canon,  et  lord  Beacc 
ficld,  en  revenant  de  Berlin,  a  pu  jpuir  de  son  triomphe;  il  a  sur 
vieux  jours  la  fortune  de  réaliser  le  rêve  le  plus  éclatant  de  son  im 
nation,  d'être  le  ministre  le  plus  populaire  qu'il  y  ait  eu  depuis  1< 
temps  dans  Tempire  britannique.  Le  nouveau  chevalier  de  la  Jarrei 
ne  triomphe  pas  à  la  vérité  sans  contestation  ;  il  n'a  pas  pu  conte 
la  reine  et  tout  le  monde,  ses  amis  prompts  à  l'enthousiasme  ei 
adversaires.  Sous  les  couronnes  il  y  a  des  aiguillons.  Lord  Beacons 
est  certainement  homme  à  recevoir  sans  trop  se  troubler  les  a^au! 
M.  Gladstone  et  à  se  défendre  contre  les  attaques  acérées  et  hai 
de  M.  Lowe;  il  est  de  force  au  besoin  à  rendre  sarcasme  pour 
casme,  injure  pour  injure:  témoin  cette  correspondance  galante  qi 
échangée  l'autre  jour  avec  M.  Gladstone  et  où  les  deux  puissans  ad 
^  saires  ont  fait  un  moment  la  figure  de  héros  d*Homère  s'apostrop 

I  avant  le  combat.  Somme  toute  cependant,  ce  n'est  là  qu'un  épi 

H  qui  a  la  saveur  de  l'humour  britannique  sans;tirer  à  conséquence 

;|  vrai  chef  de  l'opposition  dans  la  chambre  des  communes,  le  mar 

i|  Hartington,  s'est  bien  gardé  de  suivre  M.  Gladstone  dans  sa  campai 

11  a  combattu  pour  l'honneur  plus  que  pour  la  victoire,  iJ  a  prése 
une  motion  assez  bénigne,  pour  la  forme  plutôt  que  dans  l'espoir  d 
faire  passer.  Lord  Hartington  est  resté  circonspect  et  mesuré,  en  bon 
qui  sentait  qu'à  pousser  trop  loin  l'opposition  on  risquait  de  heu 
un  sentiment  populaire.  Une  majorité  de  près  de  150  voix  a  donné  rai 
au  gouvernement,  et  lord  Beaconsûeld  est  resté  maître  d'un  terrain  < 
ses  adversaires  ne  pouvaient  lui  disputer  sérieusement. 

La  dernière  et  la  plus  brillante  ovation  qu'ait  reçue  le  premier 
nistre  de  la  reine,  l'heureux  plénipotentiaire  de  Berlin,  a  été  à  Mans 
House,  dans  la  Cité,  où  il  a  été  investi  solennellement,  avec  toutes 
pompes  requises,  du  droit  de  bourgeoisie.  La  scène  n'a  pas  laissé  d' 
un  instant  bizarre,  presque  comique.  Le  lord-maire  s'est  fait  un  de 
de  rappeler  au  chef  du  cabinet  que  les  citoyens  de  Londres  le  consi 
raient  comme  leur  appartenant  par  son  origine,  que  le  grand-père 
sa  seigneurie  avait  été  commerçant  dans  la  Cité,  et  que,  si  le  mini 
était  resté  commerçant  au  lieu  de  chercher  ailleurs  la  fortune  et  la 
nommée,  il  aurait  pu  devenir,  —  qui  sait?  —  peut-être  lord-maire  I  - 
quoi  le  premier  ministre  a  répondu  dans  un  toast  de  son  accent  le  ] 
spirituel  que  personne  n'oserait  nier  un  instant  cette  vérité  que  le  k 
maire  forme  une  partie  de  la  constitution  anglaise  I  La  boutade  a 
accueillie  par  les  rires  de  l'assemblée.  La  partie  sérieuse  de  la  c^ 
monie  de  la  Cité  reste  toujours  évidemment  le  discours  que  le  chef 
ministère  a  prononcé,  où  il  a  déroulé  et  exposé  une  fois  de  plus,  a 


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REVDE.   —  CURONIQUE.  957 

one  orgueilleuse  éloquence,  sa  politique,  ses  négociations  à  Berlin, 
la  situation  créée  par  la  paix,  les  avantages  conquis  par  l'Angleterre. 
Lord  Beaconsûeld  ne  se  fait-il  aucune  illusion  sur  les  résultats  de  sa 
brillante  campagne,  sur  la  mesure  des  sentimens  ou  des  dispositions 
des  autres  gouvememens  ?  C'est  une  question  qui  ne  peut  être  du  res- 
sort d'un  banquet  de  la  Cité  de  Londres.  Puisque  le  premier  ministre 
de  J'empire  britannique  est  satisfait,  il  est  peut-être  porté  à  voir  la 
satisfaction  partout  Ce  qui  est  à  remarquer  dans  tous  les  cas,  c'est  la 
cordialité  empressée  et  chaleureuse  avec  laquelle  il  s'est  plu  à  parler 
de  la  France,  a  Je  regarderais,  a-t-il  dit,  comme  un  des  plus  grands 
malheurs  qui  pourraient  nous  arriver  qu'il  vînt  à  surgir  entre  l'Angle- 
terre et  la  France  quelque  éloignement,  quelque  diminution  des  senti- 
mens d'amitié  sincère  et  complète  qui  ont  existé  dans  ces  dernières 
années  entre  les  deux  pays.  »  Les  sentimens  que  lord  Beaconsûeld 
nous  témoigne  au  nom  de  l'Angleterre,  la  France  de  son  côté  les 
éprouve  certainement  pour  la  nation  britannique.  L'alliance  des  deux 
pays,  utile  à  l'un  et  à  l'autre,  peut  être  une  des  plus  précieuses  ga- 
ranties dans  ces  affaires  d'Orient,  qui  sont  loin  d'être  terminées. 

Les  embarras  qui  peuvent  résulter  des  derniers  arrangemens  ne  se 
dégageront  que  par  degrés  ;  ils  ne  se  révéleront  pour  l'Angleterre 
qu'avec  le  temps  et  les  événemens.  Pour  l'Autriche  les  difficultés  do 
l'exécution  du  traité  de  Berlin  ont  déjà  commencé.  Ce  sont  pour  le  mo- 
ment des  difficultés  toutes  militaires  que  l'armée  autrichienne  a  ren- 
contrées dès  les  premiers  pas  à  son  entrée  dans  les  provinces  de  l'em- 
pire ottoman  que  la  paix  de  Berlin  l'autorise  à  occuper.  Si  le  cabinet  de 
Vienne  a  cru  que  ses  soldats  seraient  reçus  en  libérateurs  et  en  pacifi- 
cateurs, qu'ils  n'auraient  à  faire  qu'une  promenade  militaire,  il  s'est 
manifestement  fait  illusion.  11  y  a  quelques  jours  déjà  que  les  troupes 
de  l'empereur  François-Joseph  ont  commencé  leurs  mouveraens.  Une 
division  est  entrée  par'  la  Dalmatie,  par  la  vallée  de  la  Narenta,  dans 
l'Herzégovine,  pour  gagner  d'abord  Mostar.  Le  gros  de  l'armée  d'occu- 
pation, sous  le  général  Philippovitch ,  a  fait  son  entrée  en  Bosnie  par 
le  nord,  par  Brod  et  Gradiska.  Ces  forces  diverses,  dans  leurs  mouve- 
mens  combinés,  doivent  se  rencontrer  à  Serajewo.  La  marche  cepen- 
dant paraît  jusqu'ici  lente  et  pénible.  La  division  dirigée  sur  Mostar 
n'a  eu  à  soutenir  que  quelques  escarmouches  peu  sérieuses.  Le  corps 
du  général  Philippovitch,  au  contraire,  a  été  à  peine  engagé  sur  le 
territoire  de  la  Bosnie,  dans  la  vallée  de  la  Bosna,  qu'il  a  eu  affaire 
à  dos  corps  d'insurgés  mêlés  de  soldats  réguliers  turcs.  Il  a  dû  livrer  de 
véritables  combats  à  Maglay,  à  Zépce,  il  a  fait  des  pertes,  et  il  marche 
lentement.  Il  n'y  a  pas  là  de  quoi  arrêter  une  vaillante  et  solide  armée 
qui  restera  bientôt  sans  doute  maîtresse  du  terrain;  mais  l'Autriche  peut 
s'apercevoir  qu'il  n'était  pas  si  facile  d'avoir  raison  de  ces  Bosniaques 


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-I 

|É  958  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

*  ?  et  qu'elle  s'est  engagée  dans  un  fourré  épineux,  qu'elle  est  expos 

1  <  être  assez  longtemps  campée  en  pays  ennemi.  Peut-être  auraii 

^  '  mieux  fait  de  s'entendre  avant  tout  avec  la  Porte  sur  les  conditions  d 

\  é]  occupation  qui,  après  tout,  jusqu'ici  n^abroge  pas  diploihatiqueme 

*  !  domination  au  moins  nominale  et  théorique  de  Fempire  dttoiîiao. 

j  *^  Comment  M.  de  Bismarck  envisage-t-il   ces  premiers  embam 

l'Autriche,  embarras  qui  ne  sont  jpas  bien  sérieux,  sans  doute, 

i  3  qui  pourraient  s'aggraver  et  devenir  une  charge  ?  Il  est  probable 

\^  ne  s'en  émeut  guère,  qu'il  ne  s'inquiète  pas  de  ce  qui  peut  occupe 

.  '  I  autres.  M,  de  Bismarck,  dans  les  loisirs  de  sa  cure  à  Kissingen,  a  le  t 

,  'l  de  méditer  sur  les  élections  qui  viennent  de  se  faire  et  sur  les  ce 

*^  qiiences  qu'elles  peuvent  avoir  pour  la  direction  de  la  politiqi] 

TAllemagne.  En  réalité  ces  élections  n'otit  pas  changé  d'une  maj 

i  ^  bien  sensible  et  bien  décisive  la  distribution  des  partis  dans  le  Re 

'  ^  tag.  Les  .nationaux- libéraux  ont  perdu  quelques  sièges,  les  prog 

sistes  ont  été  plus  atteints,  les  conservateurs  ont  eu  quelques  a 

\  tages,  et  le  centre  catholique  garde  à  peu  près  sa  force  parlement 

Les  socialistes  perdent  des  sièges  dans  la  chatnbre,  mais  ils  ont  g; 

au  scrutin  un  iioaibre  considérable  de  voix.  Nous  ne  parlons  pas  ] 

le  moment  de  l'Alsace-Lorraine ,  où,   malgré  une  pression  offic 

poussée  à  outrance,  les  candidats  dits  de  la  protestation  oât  été  pi 

que  tous  nommés.  Lés  élections  de  l'Alsace-Lorraine  pourraient  a 

une  histoire  à  part  :  ce  serait  l'histoire  des  candidatures  patroDo 

se  produisant  avec  tout  le  luxe  des  influences  administratives  et  fi 

sant  par  échouer  presque  partout  devant  le  sentiment  public.  Au  U 

à  quelques  voix  près,  sauf  les  quelques  avantages  obtenus  par  les  c 

servateurs,  le  Reichstag  reste  ce  qu'il  était,  et  M.  de  Bismarck  se  tn 

conduit  à  se  demander  si,  pour  avoir  la  majorité,  il  s'appuiera  sui 

nationaux-libéraux,  comme  il  l'a  déjà  fait  jusqu'ici,  ou  s'il  se  t 

nera  vers  le  centre  catholique  qui  peut  lui  offrir  un   contingen 

100  voix.  Tout  dépend  de  la  politique  qu'il  veut  suivre.  Si  le  cbâDce 

n'a  d'autre  pensée  que  d'obtenir  du  parlement  des  lois  rèpress 

contre  le  socialisme,  contre  les  propagandes  démagogiques,  il  n'a 

cune  évolution  à  faire,  il  est  bien  sûr  de  trouver  un  concours  suflBî 

parmi  les  nationaux-libéraux;  mais  c'est  là  justement  la  question.  ] 

demment  il  y  a  autre  chose  aujourd'iiui.  Les  négociations  engagées  a 

le  Vatican  révèlent  la  pensée  d'une  certaine  modification  ou  tout 

moins  d'une  certaine  atténuation  dans  la  politique  religieuse.  C 

autre  côté,  il  y  a  des  questions  financières,  économiques,  sur  lesque 

le  chancelier  n'est  pas  toujours  d'accord  avec  les  nationaux-libéra 

Comment  M.  de  Bismarck  se  propose-t-il  de  débrouiller  ces  difficuJt 

C'est  son  secret,  il  le  dira  sans  doute  dans  quelques  semaines,  le  j 

où  le  Reichstag  se  rouvrira  à  Berlin.  gh.  de  mazadi. 

Le  directeur-gérants  C  Bolol 

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TABLE  DES  MATIÈRES 


DU 


VINGT-HUITIEME  VOLUME 


TROISIÈME  PÉRIODE.  —  XLVlll'  ktUtiÉZ. 


JUILLET    —   AOÛT   4  878 


lAymâBon  d«  !•'  Jtdllet. 

LIdéi  db  Jbaw  TéTEBOL,  dernière  partie,  par  BL  Victor  CHERBULTE!Î.    .  •  .         5 
Lbs  Saints  Français.  —  Saint  Paulin  db  Nolb,  par  M.  Gaston  BOISSIER,  de 

TAcadémie  Française ^ 

Lb  Gommbrcb  db  la  Ghinb  bt  do  Japon,  par  M.  Gborob  BOUSQUET 84 

La  Banqob  db  Fbancb  pendant  la  gommiinb.  —  IV.  -—  L*incbndib  du  Palais- 
Royal  ET  LA  FUI  DBS  DéLÉGuÉs,  par  Mi  Maximb  du  GAfiiP 1^3 

La  Question  des  impôts.  —  III.  —  Lbs  impôts  sob  les  actrs,  —  droits  de 

TIMBRE    ET    D'BHBBGUTREMBMT,    DB    MUTATION,    DB  TBANSPORT,    par  M.    VlCfOR 

BONNET 147 

Lbs  conflits  des  pouyoirs  pubucs  sous  l'ancien  h^imb.  —  II.  —  Le  rôle  des 

PARLBIIBNS  DANS  LBS  PEÉLUDES  DB  LA  RÉVOLUTION,  par  M.  Gh.  LOÙANÛRE.        i(>5 

Lb  Roman  d*un  pbintbb,  demiëic  partie,  par  M.  Ferdinand  FABRE 183 

Les  Attentats  ou  11  mai  et  du  2  juni  1878,  par  IL  G.  VALBERT 212 

Chronique  de  la  Quinzaine,  histoibb  politiqbb  bt  urriBAiBBd   •«•••••  226 

Essais  bt  Noticbs.  —  Pubugatioiis  nébblardaisbs.  • 236 

Livraison  dn  15  Juillet. 

Lb  Journal  d*unb   Femme,  première   partie,  par  Bf.  Octave  FEUILLET,  de 

l'Acadômie  Française 241 

Florence  depuis  l'annexion  au  RotAuMif  d*Itaub.  -«II.  —  L'Institot  des  hautes 
iruDES,  les  grands  travaux  et  la  situation  FiNANCiàRE  DE  FLORENCE,  par 
M.  Gborge  PERROT,  de  riûstitat  de  France •   .  .      294 

Là  Confession  du  parti  conservateur,  par  M.  SAINT-RENÉ  TAILLANDIER , 

de  rAcadômie  Française^  «•••é«i«i«4*«4«i«. 332 


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960  TADLE  DES    MATIÈRES. 

• 
VOTiCB  AUTOUR  DO  MONDE  A  L'BXP0SITI0?1  DNIVEP.SELLR.     I.    LlS  DITX  Ali 

BiQurs,  L'OcéANiB,  L*AsiE,  l'Europb  oniENTALE,  par  M.  FTe^rt  HOUSSAYE 

L*EVPIRB  DES    Tï^ARS    ET   LES    RUSSBS.   —  VI.   Lb    SBLF-GOVBRNUE.Tr     B!f     RcSSt  - 

I.  —  Les  États  pnovi?(CiAux  et  lb  R^giiib  repr^sbitcatif  daîis  L*ADvi?nsTEi 
Tioif  localb,  par  M.  Anatole  LEROY-BEAULIEU 

Apulée  et  son  tbmp^.  —  L*Amour  et  Psyché,  par  M.  Heiïrt  BLAZE  de  BDRY 

Cauaron,  épisode  de  la  guerre  du  Mexique,  par  M.  L.  LOUIS-LA?iDE.  .  . 

Chronique  db  la  Quinzaine,  histoire  politique  bt  utt^rairb.   •  .   •  •  .  .  . 

Essais  bt  Noticbb ••••• 

UTralson  du  l«r  Août. 

Le  Journal  d*unb  Femmb,  dernière  partie,  par  M.  Octats  FEUILLET,  de 
rAcad(^inie  Française 

La  Marine  de  l'avenir  et  la  Marine  des  Angibiis.  —  I.  —  La  Bataille  de 
Salamine,  par  M.  le  vice-amiral  JURIEN  de  la  GRAVIER E 

La  Cdine  bt  le  Japon  a  l'exposhion  universelle  ,  par  M.  Gborgb  BODSQUCT. 

La  Religion  dans  Aristophane,  par  M.  Jules  GIRARD,  de  l'Institut  de  France. 

L'Idée  moderne  du  droit  en  France.  —  m.  —   L'Égalité  d'après  lis  écoles 

DÉMOCRATIQUE  BT  ARISTOCRATIQUE.  —  LA  ThÉORIE  DB  M    RSNAN,  par  M.  AlFSED 

FOUILLÉE 

Les  Corcerts  do  Trogadéro,  par  M.  Henry  BLAZE  dm  BURY 

La  Tbansmissior  de  la  parole.  —  Le  Phonographe,  lb  Microphoicb,  l'Aébo- 

PHONE,  par  M.  Antoine  BREGUET 

Chronique  de  la  Quinzaine,  histoire  politique  et  LmTÉBAinE. 

Essais  bt  NoncBS • 

LivralBon  dn  15  Août. 

L'Étoilb  db  Jbaic,  première  partie,  par  M.  Mario  UCHARD 

Lbs  Tuileries  bt  le  Louvre  pendant  la  Commune.  —  I.  —  L'Avant-her^crr 
Jour  des  Tuileries,  par  M.  Maxime  DU  CAMP 

VOTAGB  AUTOUR  DU  MONDE  A  L*8XP0Sm0N  UNIVERSELLE.    —  II.  —  L*EOAOPE  MÉRI* 

DiONALB,  l'Europe  du  nord,  l'Europb  centrale,  la  France,  par  M.  Hexct 
HOUSSAYE 

L'Empire  des  Tsars  bt  les  Russes.  —  VI.  —  Le  self-governhent  en  Bcssrs.  — 
n.  —  Les  Villes  bt  les  Municipalités,  par  M.  Anatole  LEROY- 
BEAULIEU 

Les  Fêtes  publiques  dans  l'ancienne  monarchie  française  ,  par  IL  Henri 
BAUDRILLART,  de  llnstitut  de  France 

La  Peinture  a  l'exposition  universelle.  —  II.  —  Belgique,  Allemag^,  Au- 
triche, Hollande,  Suisse,  Italie,  Angleterre,  Espagne,  par  M.  Victor 
CHERBULIEZ 

Un  nouveau  roman  de  Bret  Harte,  l'Histoirb  d'une  mine,  par  M.  Th.  BENTZON. 

La  Musique  hongroise  et  les  Tsiganes,  par  M.  A.  de  BERTHA 

La  Production  et  la  Consommation  des  Métaux  précieux,  par  M.  Emile  de 
LAVELEYE , 

Chroniqub  di  la  QunaAiRB,  histoire  pou  tique  bt  littéraire*   ••••••• 


VAB0* — Impr.  J.  GLATI,  -  A.  gnARTOf  «1  e,  rM  St-Bcmtt. 


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